Le roi ne sut que tard, à la mort de la duchesse de Bourgogne, la fâcheuse influence qu'elle avait eue sur nos affaires. Mais, dès 1704, dès la campagne de Blenheim, il eut regret à celle de madame de Maintenon, et, sans destituer son ministre Chamillart, il créa à côté un ministère occulte auquel celui-ci dut rendre compte, soumettre les dépêches, les plans, projets, etc.
Sous cette honte de Blenheim, humilié et se croyant, sans doute, frappé de Dieu, il regretta non-seulement son gallicanisme, mais même les tempéraments religieux de madame de Maintenon, cet esprit d'équilibre qui lui faisait préférer Saint-Sulpice et les Missions.
Il trouva qu'il avait été trop dur pour les Jésuites en écoutant leurs accusateurs des Missions sur leur paganisme chinois. Tout en gardant La Chaise, il avait fait condamner et chassé le P. Lecomte, confesseur de la duchesse de Bourgogne. Il avait nommé et créé contre eux un archevêque de Paris, M. de Noailles, allié de madame de Maintenon. Tout cela ne laissait pas que d'inquiéter sa conscience. Le fantôme du jansénisme qu'on lui montrait à l'horizon, comme impiété et comme esprit frondeur, le troublait fort aussi. De plus en plus il revint aux Jésuites et accorda sa plus secrète confiance aux dévots des dévots, MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, qui, avec le jeune duc de Bourgogne, n'étaient qu'une âme en trois personnes et formaient comme un petit couvent au milieu de la cour.
Ces honnêtes gens, fort crédules, appartenaient à Rome entièrement et par suite aux Jésuites. Beauvilliers et le jeune duc étaient déjà dans le Conseil. Chevreuse n'y entra pas, pour être d'autant plus discrètement l'agent du ministère occulte qui contrôlait les actes de Chamillart et rendait compte au roi.
Cette trinité, inspirée de Cambrai, grandit toujours contre madame de Maintenon, se révéla, et, en 1708, elle eut tout le pouvoir. Elle négociait toujours. On peut justement l'appeler le parti pacifique, celui de la paix à tout prix.
Parti chrétien pour qui la guerre fut un péché, qui ne sut faire ni la paix, ni la guerre. Parti romain, mené par les Jésuites, qui, malgré sa douceur, les suivit à l'aveugle jusqu'à donner au roi le plus funeste confesseur, le furieux jésuite Tellier. Parti de grands seigneurs à petites vues qui, dans leurs projets de demi-réformes, repoussèrent les réformes profondes de Vauban et de Boisguilbert.
Leur évangile était la lettre où Fénelon (dès 1693) voudrait que le roi demandât la paix et expiât par cette honte la gloire dont il a fait son idole, qu'il rendît ses conquêtes. Les provinces qu'il eût fallu rendre étaient nos barrières naturelles; s'en dessaisir, c'était démanteler le royaume, abattre ses murailles et l'ouvrir à l'ennemi.
Autant il était sage de ne pas commencer la guerre, autant il était dangereux de faire le pacifique en pleine guerre, d'aller offrant, cédant de plus en plus. Mais rien ne suffisait; l'ennemi ne voulait rien que la France elle-même.
Un vent de paix, doux, énervant et fade, soufflait ainsi de Cambrai à Versailles, et l'on fit humblement les plus compromettantes démarches. Dans leur triomphe olympien, Marlborough, Eugène eurent ce surcroît de voir arriver en Hollande un homme de Versailles. Grotesque négociateur. C'était l'empirique Helvétius, médecin de Chamillart, guérissant par les vomitifs, célèbre pour des cures improbables, et qui spécialement avait, par l'ipécacuanha, tiré M. de Beauvilliers d'une diarrhée désespérée. Helvétius, qui était Hollandais, venait comme pour voir son père en Hollande. Personne n'y fut pris. L'absence d'un homme si connu tout d'abord marqua à Paris; on en rit dans l'Europe. La France offrait de faire rendre gorge au roi d'Espagne, de lui faire céder l'Italie, plus tard les Pays-Bas, plus tard l'Espagne même, et telle enfin de nos provinces.
Le cœur du parti de la paix, l'homme de la résignation, le vénérable enfant qui, de son vivant, fit légende, doit d'abord être bien connu.
Le duc de Bourgogne, né en 1682, n'avait rien de son père, Monseigneur, si lourdement matériel, rien de Louis XIV, si froidement équilibré, rien de la maison de Savoie dont il était par son aïeule et sa grand'mère; il n'eut la ruse ni l'esprit politique de cette maison. Il dériva entièrement de sa mère, fille de l'électeur de Bavière. Son aïeule maternelle était autrichienne; c'était une de ces filles de l'empereur Ferdinand qui peuplèrent l'Allemagne de Jésuites. Il descendait ainsi de Ferdinand II, le terrible fantôme de la guerre de Trente Ans, et, d'autre part, de l'ambitieux Maximilien de Bavière, des deux exterminateurs de l'Allemagne. Bigote et cruelle origine, qui ne promettait pas d'aboutir à cet aimable prince, qui n'en garda que la dévotion.
Sa mère était fort romanesque. Laide malheureusement, mais de cœur amoureux, d'esprit cultivé, distingué, elle ne demandait qu'à aimer, et, quand elle vint en France, elle se donna très-naïvement et aima son mari. Monseigneur, tout épais, inculte, fait pour les choses grossières, était disputé par tous et par toutes. Sa sœur, la charmante princesse de Conti, fille de la Vallière, l'amusait et le gouvernait; elle n'eut pas grand mal à l'éloigner de l'Allemande, qu'elle couvrit de ridicule. Il en eut trois enfants et ne l'aima pas davantage. Elle bouda, s'isola; il la laissa et l'oublia. Elle fut comme recluse à Versailles, et tourna tout son cœur, tout ce qu'elle avait de poésie et d'imagination, vers certain bijou italien, une jeune Tyrolienne, la Bessola, avec qui elle avait été élevée et qu'elle avait comme femme de chambre. C'est ainsi que Marie-Thérèse, femme du roi, avait eu une Espagnole en son intime intimité, et surtout pour certains petits soins corporels. La Bessola n'était nullement une intrigante; elle aimait elle-même tendrement sa princesse. Mais comme elle avait beaucoup d'esprit, elle la priait et suppliait de se modérer un peu, de cacher ce délire. Le contraire arriva. La Bessola ayant été malade, la Dauphine, éperdue, ne ménagea plus rien. Elle crut qu'on la lui avait empoisonnée, s'enferma avec elle, oublia tout devoir, toute convenance, ne vit personne, ni mari, ni enfants. Quand elle l'eut sauvée, elle sortit de là étrangère à tout le monde. Rien de plus triste que sa vie. Elle ne tarda pas à mourir, la pauvre Allemande. On parla de poison, et il y en eut un en effet, le délaissement, la moquerie dont elle était l'objet. Sa Bessola ne lui survécut pas.
Sauf le dernier de ses enfants (Berri, épais comme Monseigneur), ils semblaient nés sans père, de leur mère uniquement et de cet étrange roman. Le duc de Bourgogne eut l'aspect italien, un long et fin visage, les cheveux fort bruns et crépus; il naquit emporté, passionné, et de certaine passion (dit Saint-Simon) qui aurait aisément tourné aux goûts bizarres, à l'amour excentrique qui avait possédé sa mère. L'autre, le roi d'Espagne, Philippe V, fut, de tous les hommes connus, le plus asservi au besoin du sexe, à la vie conjugale, mais sombrement mélancolique, encore plus dévot que Bourgogne, craignant toujours la mort, l'enfer, et demi-fou.
Fénelon n'eut le duc de Bourgogne qu'à sept ans. Il en fut effrayé. De sa mère et de ses nourrices, des femmes qui l'élevaient, il était tout gâté. Faible et fougueux, orgueilleux, méprisant, cruel, railleur, et à chaque instant furieux. Subtil comme un Allemand, âpre, ardent comme un Italien. Fort pénétrant, précoce aux choses littéraires, ayant tous les défauts et des princes et des gens de lettres.
Fénelon, né lui-même ému, mais si fin et si calculé, dans l'embarras terrible où le mettait ce caractère, hasarda une chose, la médecine homéopathique; contre la passion, il usa d'elle-même. Il se donna à l'enfant, le nourrit de son âme. Ceux qui ne la connaissent, cette âme, que d'après les livres arrangés (comme l'ouvrage de Beausset), croiront qu'elle ne fut qu'harmonie. Il faut en croire Fénelon même, qui si souvent nous fait entendre les débats intérieurs qui se passaient en lui. On a parlé de l'homme double, mais que celui-ci fut multiple! mêlé de principes contraires! Le tout glissait sous la douceur chrétienne (naturelle et voulue), sous le poli de l'homme de cour et de l'élégant écrivain, mais sans se concilier. Il n'arriva, de guerre lasse, qu'à un état fort négatif, ce qu'il appelle «une paix sèche.» Il en était fort loin encore quand il forma le duc de Bourgogne. Il était au fort du combat. Il lui transmit ce combat même. Amitiés et disputes, quiétisme, ultramontanisme, foi systématique au passé, lueurs de l'avenir, utopies sociales plus ou moins chimériques, il verra tout dans cette éducation, et jusqu'à ce roman d'amour qu'on croirait sorti de la direction des Nouvelles catholiques.
Éducation très-hasardeuse, peu saine assurément, qui ne put qu'augmenter la fermentation d'une nature passionnée. Elle l'ennoblit, mais l'exalta, et fit de l'enfant une trop fidèle image de Fénelon, mêlé du prêtre et du sophiste, de l'écrivain surtout. Sous ce dernier rapport, il était plus qu'imitateur; il était le singe du maître. Dès qu'il le voyait faire un travail pour lui, il en faisait autant sans en parler. L'orgueil de la naissance, dont lui-même plus tard il s'accuse sans se corriger, était très-fort en lui, et, en rendant au précepteur ce que doit l'écolier, il le cachait à peine sous les dehors d'une fausse modestie. Il disait à neuf ans: «Je laisse derrière la porte le duc de Bourgogne et ne suis avec vous que le petit Louis.»
C'était un être tout factice, nerveux et cérébral, affiné, affaibli par sa grande précocité morale et sexuelle. Il n'était pas né mal fait; sa taille resta droite, tant qu'il fut dans les mains des femmes. Mais, pendant ses études, de bonne heure elle tourna, et il devint un peu bossu. On l'attribua à l'assiduité avec laquelle il tenait la plume et le crayon. On essaya de tous les moyens connus alors, des plus durs même (la croix de fer). Mais rien n'y fit. Il en était fort triste, ayant besoin de plaire. Rien peut-être ne contribua à le contenir et à le jeter dans la grande dévotion. Il aima, mais uniquement dans le cercle du devoir, et n'eut d'Eucharis que la sienne, la duchesse de Bourgogne.
Fénelon le quitta en 1694, et cinq années après, en 1699, il parle encore des défauts choquants qu'il conserve. C'est alors qu'eut lieu le grand changement sous l'influence de sa petite femme et de M. de Beauvilliers. Dans cette année (23 octobre), le mariage, célébré depuis deux ans, devint réel. Il parut ravi d'elle; elle bien moins de lui, pleura beaucoup. (Arch. cur., t. XII.) Il était faible et délicat, et on les faisait vivre encore presque toujours à part. Grand accroissement de passion. Pour elle, il fut poète, fit quelques vers passables, se fit son humble et tremblant serviteur. Il l'appelait en plaisantant Draco, du nom du terrible législateur. L'orgueil, l'emportement, la dureté, tout mollit en lui par l'amour. Il s'attendrit, et M. de Beauvilliers (c'est son très-grand honneur), profitant de ce beau moment, lui étendit sa sensibilité, fit appel à son cœur, l'intéressa aux souffrances du peuple. Dès lors, ce fut un saint. Sa charité était extrême, et, dans ce but, il se retranchait tout ce qu'il pouvait. On eût voulu seulement qu'elle fût un peu plus raisonnée, moins aveugle pour les couvents. De même sa vie intérieure, son travail, n'étaient pas d'un prince, mais d'un savant, scribe ou lecteur à gage. S'il arrivait le matin à Marly avec le roi, dès qu'il l'avait accompagné, il revenait en hâte travailler à son cabinet de Versailles jusqu'au dîner de Marly; il s'absentait encore avant le souper. Il était ainsi tout tendu dans l'étude et la piété, tout à fait étranger aux hommes.
Cependant M. de Beauvilliers lui avait fait un devoir de connaître la France. Il l'occupa de poser les questions qu'il adressait aux intendants sur l'état de leurs provinces, lui fit étudier leurs réponses. Cette enquête, faite par des hommes officiels qui profitent souvent des abus, dévoila cependant une immensité de maux et de douleurs. Quelle terrible odyssée commence! jusqu'où iront les choses! Nous ne sommes encore qu'en 98, et déjà le pays semble à l'extrémité. Dans la riche Normandie, autour de Rouen, sur sept cent mille personnes, il n'y en a pas cinquante mille qui ne couchent sur la paille. Dans le Berry, vaste désert; les paysans sont des sauvages qu'on ne voit que loin des chemins, parfois assis en rond dans une terre labourée. Si l'on approche, ils disparaissent.
Ces mémoires parlent peu des protestants. On sent que c'est là le point délicat sur lequel on craindrait d'éveiller la sensibilité du prince. Les écrits qui restent de lui montrent qu'on le tint, à cet égard, dans une singulière ignorance. Il croit que «le nombre des huguenots qui sortirent du royaume peut monter (avec le calcul le plus exagéré) à soixante-sept mille sept cent trente-deux personnes.» Chiffre mensonger, ridicule, dans sa précision apparente. Il ne fait pas honneur à ses éducateurs, Fénelon, Beauvilliers. Ces hommes, délicats sous tant d'autres rapports, dès qu'il s'agit de l'unité de l'Église, semblent beaucoup moins scrupuleux. Il faut qu'ils aient bien mal instruit leur prince, qu'ils lui aient étrangement défiguré le passé. Il accepte la Saint-Barthélemy, l'impute aux protestants mêmes, par ce raisonnement singulier que, s'il n'y avait pas eu d'hérétiques, on n'eût pas tué les hérétiques. De ces lugubres souvenirs, il tire, non la pitié et l'idée de réparation; il conclut, au contraire, qu'il faut pour toujours fermer la France aux protestants.
En l'entretenant des maux de la France, des réformes dont elle a besoin, ses éducateurs l'abusèrent sur la grande réforme, la seule qui eût relevé l'État, la question des biens d'Église. «C'est de ces biens que vivent les pauvres. Il serait contre l'intérêt de l'État de les dénaturer.»
Sur d'autres points encore, il est trop évident qu'on le tint dans une ignorance voulue et calculée. On lui fait croire que le soldat en France est naturellement dévot. On lui fait croire que la noblesse est le soutien militaire de la France (erreur tellement démentie en 1674, où on lui fit son dernier appel).
MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, honnêtes, aimables et excellents par tant de côtés, étaient faits pour être dupes, et pour duper consciencieusement le duc de Bourgogne. Le premier, dévoué à Rome et aux Jésuites, leur livra le jeune prince, et employa sa modeste, mais grande et croissante influence, à relever les Jésuites, à leur rendre un pouvoir dont ils abusèrent cruellement.
Vers 1700, ils gisaient au plus bas. De tous côtés, ils venaient d'être connus, percés à jour. Non-seulement on les avait repris sur leur Morale relâchée, de plus en plus molle et fangeuse, mais par la découverte de leurs mensonges hardis sur l'Amérique et l'Orient, ils étaient la fable du monde. Leurs rivaux des Missions les convainquaient d'idolâtrie, et la Sorbonne les déclarait païens. Je dirai ailleurs tout au long comment au Canada, et comment en Asie, leurs masques tombèrent. Le chef de leur conseil étroit de la rue Saint-Antoine, le P. Tellier, fut doublement frappé et par les Sorbonnistes et par les Jacobins (l'inquisition dominicaine).
La Chaise avait pourtant la feuille des bénéfices, mais pour être obligé de les donner aux Sulpiciens, aux Missionnaires et Lazaristes. Ainsi enfonçaient les Jésuites. Qui eût dit qu'en si peu de temps ils remontassent, et que ce P. Tellier, si mal noté, serait en 1709 confesseur du roi, ou plutôt roi lui-même, et jusqu'à remplir la Bastille, toutes les bastilles de France!
À partir de 1703, l'année où Bossuet fut atteint de la maladie dont il mourut, Fénelon fut le grand évêque, le premier homme de l'Église. Il écrivait pour Rome (qui l'avait condamné) contre les Jansénistes, et sensiblement remontait.
La cour voyait venir son jeune duc de Bourgogne. Malgré l'antipathie du roi, de Cambrai à Versailles, il y avait en dessous un va-et-vient continuel. Le prince obéissant ne communiquait pas alors avec son maître. Même en Flandre, et traversant Cambrai, il l'embrassa sans lui parler. Mais, indirectement, il ne cessait d'en recevoir l'esprit. MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, faisant chaque semaine une petite retraite chez eux, à Vaucresson, voyaient là quelques bonnes âmes, de pieux officiers qui arrivaient de Flandre. Cambrai était leur passage nécessaire pour aller à l'armée. Par eux revenait la légende de la noble hospitalité du prélat, de sa charité, des secours qu'il donnait aux pauvres soldats. L'ennemi même, Marlborough et Eugène, l'aimaient, l'honoraient, faisaient respecter les propriétés de son Église. Le défenseur de Fénelon à Rome, le cardinal de Bouillon, ayant quitté la France, ils lui firent un triomphe, lui montrèrent leur armée, lui firent l'honneur de donner le mot d'ordre.
Fénelon n'avait pas à se louer fort des Jésuites qui, dans l'affaire du quiétisme, l'avaient quitté si vite. Il n'en fut pas moins empressé et secourable pour eux dans leur péril des Rites chinois. Il écrivit au P. La Chaise une lettre ostensible où il louait le pape de bien examiner, de ne pas se presser de décider contre eux. Mais un plus grand service qu'il leur rendit, ce fut de se mettre avec eux dans la diversion qui détourna l'attention, qui fit oublier les Jésuites et poursuivre les Jansénistes.
M. de Noailles, qui lui avait enlevé l'archevêché de Paris au moment où il y touchait, goûtait fort, ainsi que Bossuet, la première partie de Quesnel, un livre janséniste fort modéré. Il l'avait approuvé, sans prévoir que la fin du livre serait tout à fait janséniste. Fénelon, en 1703, demande l'examen de Quesnel par les évêques, et lui-même donnant l'exemple, lance un mandement. La chose fut, tout à fait en cadence, travaillée à Versailles. Les Jésuites obtinrent du roi que Quesnel, alors à Bruxelles, serait arrêté. Fénelon l'apprit le 4 juin 1703, et à l'instant il fit avertir Beauvilliers pour que les papiers saisis de Quesnel fussent portés à Versailles et épluchés de près pour découvrir les secrets du parti. Le fin mystère qu'on brûlait de surprendre, eût été de savoir si les Jansénistes étaient en rapport avec les gallicans, Bossuet, Noailles. Cette secrète pensée de Fénelon se devine surtout par un mot passionné, qui échappe à cet homme si contenu: «Si on fait des mandements, il faudra bien que M. de Meaux parle, ou que son silence montre le fonds.»
Ce mot est le premier du terrorisme qui pesa sur l'Église. Quiconque n'attaqua pas les Jansénistes et se tut, fut suspect. Le seul silence compta pour jansénisme. Bossuet mourant (1704) fut forcé de parler, et condamna Quesnel. Saint-Sulpice, rival des Jésuites, et son grand homme, Godet, l'évêque de Chartres (et de Saint-Cyr), le confesseur de madame de Maintenon, se serait tu peut-être sur Quesnel, pour ménager Noailles, le parent de la dame. Mais il lui fallut suivre les amis des Jésuites sur ce terrain de guerre qui allait être pour eux celui de la victoire et du retour au pouvoir absolu. Fénelon, que Godet avait humilié jadis, prit doucement sa revanche. Il veut bien (24 mai 1703) «s'entendre avec M. de Chartres, mais sans que le roi le sache.» Clause très-favorable aux Jésuites. Car le roi, voyant ceux-ci appuyés également dans leur guerre au jansénisme, et par les amis de Fénelon, comme Beauvilliers, et par ceux de madame de Maintenon, comme le sulpicien Godet, par deux partis qu'il croit brouillés entre eux, le roi, dis-je, admirera une telle concordance et dira: «Les Jésuites évidemment ont ici la cause de Dieu, l'unanimité de l'Église.»
Ainsi le roi croyait Fénelon à Cambrai, et il était à Versailles. «Le grand homme à grand nez,» dont parle Saint-Simon, eût pu s'y reconnaître, même à ces traits physiques. M. de Beauvilliers lui ressemblait par le long et maigre visage, par ce nez fin, spirituel, chimérique, qui se reproduisait encore dans le duc de Bourgogne. Au moral, ressemblance encore plus forte. Beauvilliers, c'était sa douceur insinuante; Chevreuse, sa subtilité; le jeune duc, sa mysticité, avec plus de dévotion littérale, et moins d'esprit du monde. D'eux au roi, la pensée du maître filtrait dans les détours d'une infinie prudence. Le jeune prince n'agissait qu'à force de respect et dans les formes de la timide obéissance. Les deux ducs avaient pour moyen l'assiduité, la domesticité, dit franchement Saint-Simon, l'attitude humble, admirative, la tremblante idolâtrie. Ils le gouvernaient par le tremblement, toujours accablés, effrayés de la supériorité de son génie. Sans s'en apercevoir, il adoptait, répétait, leur imposait leur propre pensée, celle de Cambrai, qu'il avait reçue d'eux d'abord.
Toute la politique de Fénelon, qu'il soufflait à Versailles, portait sur un point faux: «Que l'Espagne était l'unique cause de la guerre, que les alliés étaient sincères, et que, du jour où le roi ne soutiendrait plus l'Espagne, la France aurait la paix.» Le duc de Bourgogne était le meilleur frère, il se saigna le cœur et fut de cet avis. Il mettait cette immolation de son frère aux pieds de Dieu. Quand on eut perdu l'Italie en 1706, on en vint à cette cruelle opération; sans consulter Philippe V, on offrit l'Espagne même aux alliés. Et cela juste au moment où cette pauvre Espagne semblait se relever un peu d'elle-même.
Le mouvement espagnol, mal représenté jusqu'ici, tint aux rivalités provinciales des Catalans et Castillans, au fanatisme de ces derniers, à leur haine des Anglais hérétiques qui soutenaient l'archiduc. La petite reine y montra un courage, un élan qui plut aux Espagnols. Berwick gagna la bataille sanglante, disputée, d'Almanza. Le duc d'Orléans déploya un vrai talent militaire; sans moyens, sans ressources, contrarié par la malveillance des dames dirigeantes, il reconquit la Catalogne, prit Lérida.
D'autre part, sur le Rhin, Villars fit une course hardie en Allemagne, rançonna le pays. Choses brillantes, de peu d'importance. Cela n'empêchait pas la France d'être morte réellement. On repoussa Eugène et le duc de Savoie qui entraient en Provence, mais on n'eut pas la force de les poursuivre dans leur retraite. Vendôme, qui refaisait en Flandre l'armée battue à Ramillies, avec des recrues ou des troupes découragées, n'osa bouger. On vit ce général, qui passait pour aventureux, en venir à la triste précaution de faire entre lui et l'ennemi une tranchée de cent lieues de long, misérable monument de peur qui fait penser à la muraille des Chinois, aux longs murs contre les barbares que bâtissaient les Byzantins.
En cette année 1708, la timide coterie des amis de Fénelon révèle son pouvoir par un événement de cour très-significatif. Chamillart, ébranlé, ne cherchant où se prendre, marie son fils; il peut lui donner une nièce de madame de Maintenon, et il préfère celle de M. de Beauvilliers, mademoiselle de Mortemart. Celui-ci, qui luttait contre le ministre, fait la paix avec lui et le domine, l'acquiert par ce mariage. Leur union devient si forte que Chamillart, pliant sous le fardeau des deux ministères réunis de la guerre et des finances, cède les finances à Desmarets, parent de mesdames de Beauvilliers et de Chevreuse (les pieuses filles de Colbert). Les Colbert, on peut le dire, ont alors seuls tout le pouvoir. Ses neveux, Desmarets, Torcy, ont les finances, les affaires étrangères. De ses gendres, Chevreuse a le ministère occulte et la confidence du roi; Beauvilliers, la direction très-patente de l'ensemble et une influence directe sur la guerre, par le mariage qui unit sa famille aux Chamillart. Madame de Maintenon, en perdant Chamillart, sa créature, semble alors avoir perdu tout.
C'est l'apogée des saints, l'avénement réel du duc de Bourgogne, la rentrée violente des Jésuites au pouvoir par un directeur absolu, que les saints vont donner au roi.
L'incapacité de la coterie apparut tout d'abord dans les entreprises légères où elle entraîna Chamillart. Sur la foi de quelque intrigant, elle crut que l'Écosse, irritée contre l'Angleterre, n'attendait que le Prétendant pour se donner à lui. Les Anglais étaient avertis, surveillaient le passage. Forbin, si résolu, jugeait l'entreprise impossible. Ceux qui voyaient tout du prie-dieu, de la chapelle de Versailles, la déclaraient facile. Elle traîna, manqua. On n'en eut que la honte.
Même espoir chimérique pour reprendre les Pays-Bas. Là, Beauvilliers, Chevreuse, montrèrent d'un coup ce qu'ils étaient, prouvèrent qu'ils ne soupçonnaient rien ni des affaires, ni de l'armée, ni du monde réel, de l'éternelle nature humaine. Ils eurent l'idée bizarre de mettre à cheval leur petit duc de Bourgogne, de lui faire commander la grande armée de France, de lui faire faire sur Marlborough cette conquête de la Flandre.
L'armée, péniblement refaite, n'avait pas besoin d'un tel surcroît de découragement. Inexprimables furent l'étonnement, et, s'il faut le dire, la risée. Le roi, jadis, avait amusé le soldat en lui donnant dans son bâtard, le duc du Maine, un général bancroche; mais celui-ci était bossu. Il y a bien des manières de l'être. Le bossu Luxembourg, fortement ramassé, donnait une idée d'énergie, de concentration redoutable. Mais le duc de Bourgogne était de ces bossus longuets qui sont la faiblesse même.
Saint-Simon, dont il fut le Dieu, ne peut dissimuler le triste effet de sa figure, nez long et long menton pointu, un grand désaccord des mâchoires, dont le râtelier supérieur débordait jusqu'à emboîter celui d'en bas. De là une parole et un rire ridicules. Les cuisses et les jambes trop longues, non qu'elles fussent inégales; mais l'extrême grosseur d'une épaule rompait l'harmonie générale et le faisait boiter. Il n'était pas mieux à cheval. Il s'y tenait fort raide. «Il y semblait une pincette.» Ce qu'il avait de beau et de charmant, les yeux, la fine et spirituelle physionomie, c'est ce qui ne se voit que de près, et point du tout de loin. À la tête des troupes, la silhouette étrange d'un avorton bossu, boiteux, fut tout ce que vit le soldat.
Le génie d'un Molière eût arrangé les choses qu'on ne serait pas arrivé à les rendre plus comiques. Sous lui dut commander l'homme de France le plus en contraste, le gros duc de Vendôme, patron des libertins, des mangeurs, des rieurs, cyniquement obscène et dissolu. Qui n'eût pas connu sa bravoure, aurait dit à le voir une femme grasse, impudente. Comme on l'a vu plus haut, loin de cacher ses vices, il en faisait trophée. Il était solennellement, triomphalement sale et immonde. Les soldats en riaient et ne l'aimaient pas moins. Ils le croyaient heureux, homme de grands réveils et de brillants coups de collier. Il avait cependant cinquante ans et devenait lourd. Manifestement, il baissait.
Le jeune duc, qui avait passé sa vie ou dans son cabinet d'études, au prie-dieu, ou dans une société délicate de pieuses dames, ne pouvait être qu'indigné. Il ne voyait rien, n'entendait rien de Vendôme qui ne dût lui faire faire un signe de croix. En toutes choses, même de guerre, il n'y vit qu'un damné bouffon qui ne pouvait qu'attirer sur nos armes la colère divine. Les coups hardis et hasardés, où Vendôme avait réussi, ne lui parurent que des folies heureuses. La circonspection naturelle du novice était autorisée par le déplorable mentor que le roi lui avait donné, M. d'O, qui déjà en pleine victoire navale, avait arrêté le comte de Toulouse et gâté son succès. Il n'avait promis qu'une chose, de ramener vivant M. de Bourgogne. Même les gens habiles que le prince consulta ensuite, étaient des hommes de tactique, opposés d'école et d'esprit à Vendôme, comprenant moins l'élan de nos Français. Seuls, peut-être, ils auraient bien fait, mais ainsi en contraste avec un génie opposé, ils ne pouvaient qu'entraver tout.
On avait tout porté en Flandre. On n'était pas assez fort sur le Rhin pour empêcher Eugène de le quitter et d'aller joindre encore Marlborough, comme il l'avait fait à Blenheim. Les faciles et brillants succès qu'on avait eus sur le premier, tant qu'il fût seul, furent bientôt arrêtés. Les dissentiments éclatèrent entre les deux partis qui divisaient l'armée. Ils s'accusent les uns les autres, et tous deux justement. Vendôme fut parfois lent, et le prince hésitant, trop circonspect. Toutefois nous devons, au total, en croire moins Saint-Simon qui était alors à Versailles, que les historiens militaires qui étaient présents.
Dans l'affaire d'Audenarde, où on se laissa surprendre, Vendôme, avec la droite seule, combattit l'ennemi, et jamais il n'obtint des conseillers du prince que la gauche le secondât. La nuit vint, nous sauva. Vendôme, exaspéré, voulait rester sur le champ de bataille, recommencer le lendemain. On lui dit qu'alors il resterait seul, ce qui lui arracha ce cri de fureur: «Vous le voulez? Il faut donc se retirer.» Et regardant le duc de Bourgogne: «Aussi bien il y a longtemps, Monseigneur, que vous en avez envie!» Brutalité cruelle qui s'adressait au moins coupable, à un enfant peu responsable de ce qu'on lui faisait faire. Les assistants pâlirent, baissèrent les yeux. La foudre aurait eu moins d'effet. Un tel outrage au petit-fils de France! Lui, il n'eut aucun embarras; il était chrétien, étranger aux idées de l'honneur du monde. Il ne dit rien. Peut-être, en son for intérieur, trouva-t-il qu'en ce mot si dur, tout n'était pas mensonge, et son respect religieux de la vérité l'empêcha de le démentir. Quoi qu'il en soit, cet étrange silence qui parut un aveu, n'édifia pas, il indigna. Il aggrava et enfonça l'outrage.
Pour comble, les conseillers du prince, voyant la retraite se faire un peu confusément, auraient voulu qu'il prît une chaise de poste, laissât l'armée, sous le prétexte d'aller au-devant d'un renfort. Vendôme l'en empêcha. Il craignait une débandade. Il n'avait que trop dégradé, par son imprudente parole, ce jeune prince qui, après tout, était le drapeau de l'armée; il sentit qu'on s'en prendrait à lui, s'il l'avilissait tout à fait.
Ces divisions enhardirent l'ennemi. Eugène et Marlborough prirent le dessein téméraire d'aller saisir la porte de la France, sa barrière du Nord, la place de Lille. Pour pénétrer ainsi en pays ennemi, il fallait tout prendre avec soi; l'armée d'Eugène, qui arrivait derrière, devait traîner un monde de vivres et de bagages. L'occasion était belle pour l'attaquer à part, isolée et embarrassée. Vendôme le voulait, mais on l'empêcha de bouger. Qui dit cela? L'apologiste même du duc de Bourgogne, Saint-Simon, qui ne peut s'empêcher de déplorer cette faute, et qui la juge inexplicable.
Par deux fois, Eugène, en personne, put amener ses troupes et ses convois, le matériel immense dont un tel siége avait besoin. Le 12 août, Lille est investi. Par un dévouement admirable, le vieux maréchal de Boufflers, qui était alors près du roi pour contrôler, diriger Chamillart, quitta une position si douce, obtint de se jeter dans Lille. Sa résistance obstinée, héroïque, donna quatre mois à l'armée pour venir au secours. Et elle ne vint pas. Le prince avait près de lui, pour l'autoriser contre Vendôme, un général sérieux, habile, Berwick, qui n'en donna pas moins de funestes conseils. On perdit du temps à percer des bois qui séparaient de l'ennemi. On perdit du temps en prières publiques, en processions où le duc de Bourgogne s'arrêta avec trop de complaisance. Il semblait étranger aux choses de la terre. Il avait acheté une lunette anglaise, et s'amusait le soir à observer la lune. Il menait à l'armée sa vie de Versailles, s'y livrait à ses jeux de femme ou de séminariste. Quand la nouvelle vint de la reddition de Lille, il jouait au volant et il n'interrompit point la partie. Son menin, M. de Gamaches, lui dit ce mot piquant: «Je ne sais, Monseigneur, si vous gagnez le royaume des cieux; mais pour celui d'ici-bas, il faut avouer que Marlborough et le prince Eugène s'y prennent de toute autre manière.»
On fut enfin devant l'ennemi. Vendôme voulait attaquer et en avait l'ordre du roi. Berwick et les amis du prince s'obstinèrent à attendre. Ils exigèrent qu'on en référât encore à Versailles, ce qui donna au prince Eugène tout le temps désirable pour fortifier ses lignes, barrer la plaine intermédiaire et devenir inattaquable. Alors arrive Chamillart, avec l'ordre nouveau et précis d'attaquer. Trop tard. Une vaine canonnade montre qu'il n'y a plus rien à faire. On s'éloigne; on se borne à essayer d'affamer l'assiégeant. Cela eût réussi peut-être. L'espoir dernier d'Eugène était un grand convoi de vivres qui lui venait d'Ostende. On chargea d'arrêter ce convoi un mauvais officier, protégé du ministre, qui se fit battre, et le convoi passa. Lille dès lors devait succomber. Après plusieurs assauts repoussés avec grand carnage, après que Boufflers, retiré de la ville dans la citadelle, l'eût défendue encore deux mois, il reçut du roi l'ordre de capituler (10 décembre 1708), et l'ennemi, maître de Lille, le fut d'envahir le royaume. Lille une fois rendue, ce fut une débâcle morale, Gand se livra sans tirer un seul coup. Rien n'arrêta le cours des revers.
Le duc de Bourgogne resta fort tard dans la saison pour assister, impuissant, immobile, à ces malheurs, pour en endosser la lourde responsabilité. Ce fut, de toutes parts, contre lui un cri, de risée à la cour, et dans le pays, de douleur. Saint-Simon a beau épuiser les ressources infinies du talent, de la passion, à grossir, à gonfler l'importance de la cabale de Vendôme, de la cabale de Meudon. Mais la France, tout entière, alors, était dans la cabale.
Les monuments les plus naïfs, les lettres même du duc de Bourgogne et de son maître, disent que la France avait raison. Ses bonnes intentions ressortent, mais aussi sa parfaite incapacité, son indécision, sa préoccupation des petites choses et des petits scrupules. Parmi ces grands et cruels événements, il est préoccupé de minuties. Il demande s'il ne pèche pas en prenant logement dans un couvent de religieuses. Fénelon admire ce scrupule d'une âme si timorée, répond en s'écriant: «Ô! que cet état plaît à Dieu!»
Le plus souvent pourtant, c'est Fénelon qui est le militaire, et le prince semble le prêtre. Fénelon l'anime et le pousse. Il semble qu'il grossisse sa voix pour l'obliger d'avoir du cœur. Il lui écrit le mot biblique: «Combattez et soyez vaillant.»
Mais ne l'est pas qui veut. Il y faut ou l'énergie de race, ou une vaillante éducation. Il n'avait eu ni l'une ni l'autre. Il était né d'une femme passionnée, maladive et mélancolique. Il était l'œuvre d'un bel esprit mystique, qui l'éleva justement dans son grand moment quiétiste. Rien de plus énervant que la quiétude agitée. En général, l'éducation dévote, habituant l'esprit à l'espoir du miracle, à l'attente du surnaturel, détruit la foi en soi, le nerf, l'activité de l'homme. Cela détruit, on ne le refait pas. Un exemple saillant est celui des tribus d'Amérique que les missions convertirent; adoucis, christianisés, devinrent incapables de se défendre contre leurs sauvages voisins.
Les réponses du prince sont fort touchantes, mais elles donnent peu d'espoir. Il s'humilie et s'accuse encore plus qu'on ne le fait. On lui reprochait seulement la mollesse, l'indécision. Il se reproche la hauteur et l'orgueil (fatalité native, qu'il ne pouvait dompter même à l'égard d'un exilé, notre hôte, le pauvre Prétendant). Il se reproche le mépris des hommes. Là il exagère ou confond. Car son cœur charitable n'eut nul mépris du peuple. Quant à son entourage de cour qui le menait si mal, tout en eût été mieux s'il l'avait vraiment méprisé.
C'est du reste l'adresse instinctive des dévots de se dispenser de réforme en s'accusant, s'humiliant; ils esquivent par l'humilité. Il ne dit pas un mot sur le point essentiel, le défaut d'activité, et l'inertie mobile qui tourne, sans avancer. Il n'y peut rien changer. Il subit passivement ses défauts, qui sont sans remède, étant devenus sa nature. «Il se renferme, prie et lit.»
Ainsi, dans cet aimable prince, l'un des meilleurs hommes du temps, se trahit l'incurable vieillesse d'un monde qui va finir. Chez lui, c'est impuissance. Chez les autres, endurcissement. À la veille des plus grands malheurs, nulle réforme possible, ni dans l'État, ni dans l'Église. Tous se résignent à leurs vices, qui sont leur imminente ruine, aux abus qui, plus que la guerre, plus que tous les fléaux, vont amener la catastrophe.
On devinait que quelque chose de terrible allait arriver. Les prophètes ne manquaient pas; mais qui les croit dans ces moments? Les avertissements successifs, les appels à la pénitence, je veux dire aux grandes réformes, revinrent souvent, comme une cloche funèbre. Fénelon dès 93; Boisguilbert en 98; et celui-ci plus tard encore dans sa mémorable réponse à la principale objection: «Peut-on réformer l'État en pleine guerre?» Il cite avec raison l'exemple d'Henri IV et de Sully, qui vaillamment commencèrent la réforme bien avant la paix de Vervins.
Mais le dernier et le grand avertissement se fit en 1707. On entrait dans la banqueroute. Chamillart en était aux ressources désespérées des assignats, d'une espèce de papier-monnaie. Et on n'en voulait plus, de son papier. Tout l'argent fuyait sous la terre. Éperdu, ne sachant où donner de la tête, devenu jaune, étique, lui-même ne pouvait plus se porter sur ses jambes. Il n'y avait pas de temps à perdre. L'année 1708 mangée d'avance. Pour faire face à la guerre et à toutes dépenses, il ne reste que 20 millions.
Dans ce moment suprême, à ce lit de l'agonisant, viennent deux médecins, deux prophètes, Vauban et encore Boisguilbert. Leurs avis, différents en plusieurs choses, sont identiques en une, l'essentielle, qu'on peut dire d'un mot: «L'égalité,» l'impôt sur tous, sans égard aux priviléges.
Ces créateurs de la science économique, parmi leurs vues fécondes, mêlaient (toute création a pour ombre un peu de chaos) nombre de choses hasardées et qui donnaient prise. Leur grand élan de cœur, leur chaleur admirable, faisait tort quelquefois à ce qu'ils apportaient de lumineuse vérité. Il était trop facile de ridiculiser Vauban, par exemple sur la dîme royale payée en nature par la gerbe patriarcale des anciens âges. Leurs réformes, à ces choses près, étaient-elles impraticables par excès de hardiesse? Point du tout. La plupart se sont faites par les progrès des temps, et nous semblent aujourd'hui timides. Même trois ans après, on en prit quelque chose, et l'on imposa la noblesse.
Vous ne lirez rien de si éloquent dans les hommes de 1789, non pas même dans Mirabeau, que la préface du Factum de Boisguilbert (1707). Il y a à la fois l'amertume du grand inventeur méconnu, l'âpreté désespérée de la sibylle qui revient une dernière fois; ce sont les accents de Cassandre, mais avec la sombre menace du temps nouveau qui vient vengeur. En voici deux mots abrégés: «On a ri de mon premier livre (en 98). Il y avait encore alors de l'huile à la lampe. Ceux qui ruinent la France trouvaient encore de quoi se payer leurs mensonges, acheter la protection. Mais aujourd'hui que tout a pris fin faute de matière, que leur sert de me contredire?... Ils ont crié à la folie. Oui, l'un des deux partis est fou... Christophe Colomb et Copernic ont été traités ainsi. Saint Augustin, Lactance, ont appelé fou celui qui le premier parla des antipodes. Et la suite a fait voir que la folie était de leur côté...»
«La France a la pierre dans les reins. Il faut une incision...»
Était-elle praticable? Non, disait la routine, l'administration (d'accord avec la cour et les traitants protégés par elle). Non, disait l'utopie anodine et superficielle de Fénelon, de Beauvilliers, du duc de Bourgogne; et l'on va voir qu'eux-mêmes ils ne savaient proposer rien.
Ce parti était au plus haut, puisqu'il donna au roi, comme j'ai dit, son ministre et son confesseur. Eh bien! avec tant de paroles et de vaine sensibilité, il était si peu sérieux, que sur ces vingt millions qui restaient en tout pour l'année, il en donne un à notre gouverneur des Pays-Bas, l'électeur de Bavière, pour qu'il laisse la place et l'éclat des succès au duc de Bourgogne. La dévote cabale voyait l'avenir, et Salente, le prochain règne du jeune Télémaque, et ne voyait pas l'horreur de la situation présente. Du moins elle ne la sentait pas, mais elle en jasait à merveille.
Vauban fut disgracié, comme un dangereux fou. Ordre de saisir son livre. Il meurt six semaines après de voir la France perdue. Pour Boisguilbert, on lui accorde l'essai de son système, mais où? comment? dans un essai, dérisoire, impossible, qu'on en fit justement chez un parent de Desmarets son adversaire, intéressé à faire échouer tout. Boisguilbert s'emporta, fut exilé, privé de son gagne-pain, sa place de petit juge de Rouen. Saint-Simon eut grand'peine à le sauver.
Il dit très-bien: «Les livres de Vauban et de Boisguilbert avaient un grand défaut. Ils enrichissaient le roi et sauvaient le peuple; mais ils ruinaient l'armée des financiers, des commis, des employés. La robe, qui a toutes ces places, en rugit tout entière.»—Il devrait ajouter la Cour. Les gens de cour, même tels parents de madame de Maintenon, telle duchesse, sublime d'amour pur et de quiétisme, étaient autorisés par le roi à avoir part dans les affaires des traitants. Ils s'associaient (à l'aveugle, je veux bien le croire) dans mainte affaire véreuse qu'ils ne comprenaient même pas. Le roi ainsi réparait leur fortune.
Affaire de cœur et de pitié. Tous les abus de cour étaient intéressants, et il y avait la plus grande cruauté à les frapper. C'étaient tous des cas spéciaux et hors des lois, de ces miserabiles personæ devant lesquelles le droit s'arrête. Vauban et Boisguilbert, qui fauchaient tout cela, semblaient des cœurs bien durs. Les bons, les doux, les pacifiques, comme Beauvilliers, Chevreuse, même leur austère jeune prince, n'auraient pas supporté le tolle et les cris qu'une telle violence eût soulevés. Le roi, attaché au passé, dominé par la cour, n'eût pu la voir en deuil, en larmes.
Les hauts tenants de la situation, Beauvilliers et Chevreuse, gendres de Colbert, mirent aux finances le cousin de leurs femmes, neveu de Colbert, Desmarets, qui se fit fort de nous tirer d'affaire sans sortir des anciens errements, sans entrer dans l'inconnu périlleux des révolutions.
La qualité qu'on demandait le plus aux contrôleurs généraux, c'était la dureté, et Desmarets l'avait. Saint-Simon l'appelle cyclope, anthropophage. Il n'avait pas bonne réputation, et on l'avait chassé jadis pour une assez mauvaise affaire. Il était très-capable. Il le montra par cette belle réforme de créer les receveurs généraux, de faire par eux presque pour rien ce qui engraissait tellement les traitants. L'histoire pardonnera beaucoup à celui qui fit face à ce moment terrible, et trouva de l'argent pour le suprême effort des résistances, dans cette crise désespérée.
N'eût-il pas pu le trouver autrement? Oui, s'il avait pu faire peser la grande réforme sur les privilégiés, sur le clergé, le grand propriétaire, et, dès 1708, exiger d'eux sérieusement ce qu'il essaya d'en tirer plus tard, en un mot, faire payer la guerre, la défense du sol à ceux qui possédaient le sol. Pour cela, il aurait fallu que ceux qui influaient et qui donnèrent un confesseur au roi, le lui trouvassent hardi, d'un grand cœur qui forçât le sien et qui imposât la réforme pour expiation de son règne. Desmarets alors, ayant carte blanche, eût pu oser prendre l'argent où il était vraiment, au lieu de pressurer et de sucer à mort ceux qui n'avaient plus que les os.
Mais les amis de Fénelon, les Beauvilliers, etc., amis dévoués des Jésuites, étaient très-loin de ces idées. Leur cœur sensible eut pitié des abus, pitié du clergé, des seigneurs. Desmarets ne put rien que suivre l'ancienne route, c'est-à-dire écraser le pauvre.
Son premier pas est net et simple. Il ne paye plus. Des fonds mangés d'avance, en 1708, aucun payement. On payera en 1709, puis plus tard, puis jamais. Cependant la nécessité l'oblige d'anticiper sur les années suivantes jusqu'en 1716! Et comme on doute fort qu'on soit jamais payé, on ne lui prête plus qu'avec une usure effroyable.
Mais si l'industrie, le commerce pouvaient se relever, l'impôt retrouverait où se prendre. Le colossal effort de Colbert, le grandiose, l'éphémère monument de l'Industrie improvisée par lui, et aujourd'hui gisant à terre, ne va-t-il pas se relever sous son neveu? Pour cela, le moyen est simple. Rouvrez les portes de la France. Telle est l'obstination de nos protestants exilés dans leur amour pour elle, que la plupart encore quitteraient les meilleurs abris, pour venir travailler ici, sous l'écrasement de l'impôt. En cela justement, Desmarets est encore lié par sa malheureuse origine. Il est appelé, créé précisément par le parti dévot qui repousse l'idée de ce rappel, qui subirait plutôt toute réforme; celle-ci blesse trop leur conscience. On l'a vu par ce que nous avons cité des papiers du duc de Bourgogne.
Loin de relever l'industrie, le commerce, Desmarets, étranglé par le pressant besoin, pour un petit profit, leur porte un coup terrible. Boisguilbert avait dit que le salut se trouverait surtout dans la libre circulation. Desmarets la supprime. Il double en une fois les droits de passage sur les routes, les péages des rivières. Dès lors, le peu de mouvement qui restait a cessé. Dans ce grand corps paralytique, chaque parti s'isole. La main gauche peut mourir que la droite n'en saura rien. Nulle action que celle de la dévorante armée financière qui ronge le royaume. Nul bruit que celui des mâchoires du cyclope exterminateur, qui mange les mourants et tout à l'heure les morts.
C'est une erreur de dire que Desmarets relevait la France quand le terrible hiver de 1709 vint l'accabler. Il faut dire au contraire que les grands coups étaient portés même avant cet hiver, et que, s'il fut si meurtrier, c'est qu'il sévit sur un peuple que l'on avait mis en chemise.
On fut saisi cruellement, et l'on perdit l'esprit. Il y paraît aux contradictions singulières qu'on trouve dans les récits de ce fléau. On ne s'accorde ni sur la date du mois où il sévit, ni sur son intensité réelle. Ce qui est sûr, c'est qu'après un début d'hiver tiède, où les feuilles revinrent, on fut percé à vif d'un froid subit. Les uns disent que la mer gelait (exagération ridicule). Toutes les rivières furent prises. Le froid, dit M. Peignot dans ses recherches sur les grands hivers, fut à Paris de 16 degrés Réaumur et ailleurs de 18. Cela est rigoureux, mais nullement extraordinaire. C'est ce qui se voit habituellement en Pologne, souvent même en plusieurs parties de l'Allemagne; c'est ce qui n'est nullement inouï en France, ce qui s'est vu et avant et depuis (en 1788, en 1829).
La mortalité n'en fut pas moins épouvantable. On le comprend par ce qu'on vient de voir, que la riche Normandie, dans sa riche généralité de Rouen, ne couchait que sur la paille.—On le comprend quand on sait que le pauvre Français d'alors n'était vêtu que de toile (l'Anglais de laine);—quand on sait que partout les maisons ne se réparaient plus, que la chaumière, ouverte à la bise sifflante, était vide de bestiaux, que la famille n'avait plus ces bons compagnons, ces doux réchauffeurs de la vie humaine qui, de leurs toisons, de leur tiède haleine, la défendent si puissamment. La nature fut sévère, mais n'eût pas été homicide, si elle n'eût pas frappé sur l'homme nu, dépouillé par l'homme.
On put jouir alors de la belle ordonnance qui doublait les droits de passage. Le blé resta où il était, et ne circula point. Il s'accumula forcément ou s'entassa perfidement, attendant, spéculant sur la cherté croissante. Saint-Simon donne ici et paraît partager les horribles soupçons qui couraient dans le peuple. La cour aurait été complice! Madame va plus loin; elle affirme que madame de Maintenon, qui, pieusement en public, mangeait du pain bis, trafiquait sur les blés, et y gagna énormément. Il n'y a à cela aucune vraisemblance. Peut-être ses parents, expressément autorisés à refaire leur fortune en prenant part aux affaires des traitants, furent-ils (à leur insu) associés aux bénéfices de ces cruelles spéculations.
Louis XIV, nullement complice, agit comme s'il l'eût été. Il trouva fort mauvais que les Parlements menaçassent les monopoleurs. Il se chargea de les punir lui-même. Mais aucun de ses officiers n'aurait osé saisir des gens appuyés de si haut.
Pour comble, de pauvres laboureurs s'étant avisés de semer du blé de mars, alors peu répandu, la police, soit par bêtise et stupide ignorance, soit par servilité féroce pour les puissants accapareurs du froment, défendit cette culture. Défense monstrueuse! qu'on révoqua trop tard.
Des petits travaux dans Paris, donnés à quelques ouvriers, un petit essai de taxe des pauvres, tout fut misérable et honteux.
On crut un moment que la peste allait aider la faim. Des épidémies vinrent. Immense queue à la porte des hôpitaux. Ceux-ci, épuisés de ressources, revomissaient les pauvres par torrents pour mourir de faim.
Les suites du fléau furent plus cruelles peut-être encore. Les misérables survivants, les enfants pâles, étiques que laissèrent des pères épuisés, eux-mêmes n'engendrèrent que des infirmes et des avortons maladifs. L'exiguïté des Français fut proverbiale en Europe. Les gravures anglaises surtout exposent à la risée, sous leur taille de nains, les sujets de Louis le Grand (V. Hogarth, etc.).
Comment le roi prit-il cette crise? La misère n'était plus au loin. Elle était sous ses yeux, à sa cour, à sa table presque. Elle emplissait Versailles. Un flot de squelettes affamés venait battre la grille d'or. On ne se fia pour la repousser qu'aux Suisses qui, ne sachant que l'allemand, n'entendaient pas leurs navrantes prières. L'idée du châtiment que Dieu étend sur les rois mêmes, la redoutable idée que les puissants parfois expient les maux publics, lui vint-elle enfin à l'esprit? La peur et la pitié auraient bien pu, ce semble, agir en son cœur pour le pauvre, et lui faire enfin écouter la voix de ces réformes populaires qu'il avait si outrageusement écartées. Un homme qu'il aimait, son chirurgien, Maréchal, un homme excellent, ferme et droit, eut le courage de lui dire la situation, mais ceux à qui elle profitait trouvèrent moyen de l'irriter. On afficha dans Paris des lettres où l'on disait «qu'il y aurait encore des Ravaillac.» Bon moyen de donner le change, de le crisper, de le raidir, de le tenir dans les vieilles voies, fermé, serré dans son Versailles.
Il était tard pour qu'il changeât. Ce peuple qui criait à lui, qui croyait encore à son roi, et semblait espérer qu'il changerait les pierres en pain, ce roi n'y comprit rien que le Paris de son enfance, le Paris de la Fronde. Il s'assombrit, mais ne s'attendrit pas.
Dans l'état de sécheresse où il était, on ne peut même dire qu'au propre sens, il fût dévot. Il pouvait seulement, sans humilité vraie, s'abaisser, céder tout, se livrer entièrement aux amis des Jésuites, qui étaient ceux de la paix à tout prix.
Il faut laisser l'orgueil, être vrai, ne déguiser rien. Tout ce qu'on a dit sur la dignité du gouvernement de Versailles dans ces extrêmes malheurs est absolument faux. Deux ans durant, il donna à l'Europe un solennel spectacle d'humilité dévote dans la diplomatie, avala les risées, souffleté, tendit l'autre joue.
Depuis plusieurs années, les menées maladroites de Torcy et de Chamillart faisaient l'amusement de la Hollande. Chacun des deux ministres envoyait des agents secrets, des quidams de toute sorte qui travaillaient à part, se dénigraient les uns les autres. On les faisait parler, on en tirait ce qu'on voulait, on en riait, on ne répondait rien.
Cependant, en 1709, le grand pensionnaire Heinsius, notre rancuneux ennemi, calcula qu'en faisant semblant de vouloir nous entendre il amuserait en Hollande le parti de la paix, et réellement fortifierait la guerre par l'avilissement du roi.
Sur ce leurre d'Heinsius, on envoya bien vite M. Rouillé de Marbeuf à un très-secret rendez-vous, où il trouva deux Hollandais sans instructions, sans pouvoirs, et qui n'avaient rien à lui dire. L'entrevue secrète est publiée partout. Eugène et Marlborough simulent la surprise, une grande colère contre leur compère hollandais. Nulle paix si le roi n'abandonne Philippe V. «Il l'abandonne, ne demande pour lui que les Deux-Siciles.—Non, ce n'est pas assez... Il faut qu'il le renverse et le chasse lui-même.—Mais le roi reprendra-t-il Lille?—Nous gardons Lille, et nous voulons l'Alsace.»
Voilà ce qu'on avait gagné à cette démarche. Une telle négociation, en mars, avant la campagne, valait déjà la perte d'une bataille. Eh bien! cela n'éclaira pas. Beauvilliers (d'après Fénelon) imaginait que, l'Espagne perdue, la France était sauvée. Un conseil eut lieu le 28 avril, où il y eut moins de raisons que de larmes. Ceux qui avaient repoussé les grandes réformes, repris la routine impuissante, exposèrent lamentablement la situation, sans dire (ni voir peut-être eux-mêmes) combien ils y avaient contribué. M. de Beauvilliers, par ce navrant tableau, fit pleurer tout le monde. Son homme, Desmarets, l'empirique, qui, en 1708, s'était fait fort de sauver tout sans recourir aux moyens radicaux de Vauban et de Boisguilbert, avoua qu'il était perdu, qu'il ne pouvait plus rien. Curieuse destinée de nos contrôleurs généraux. Chamillart avait fini par une sorte d'idiotisme. Desmarets, que vit Saint-Simon, lui parut un fou furieux dans la rage du joueur à sec.
Sous ce vertige, le conseil, effaré de désespoir et de terreur, eut recours à ce qui était la ruine et l'abîme même, la honte des offres suppliantes... Le roi écrivit de sa main à Rouillé de céder sur tout, pour tout, et sans réserve. Puis, la peur gagnant dans la nuit, on avisa le lendemain que Rouillé, ignorant l'absence absolue de ressources où l'on était, louvoierait encore, traînerait. Le ministre Torcy lui-même, emportant ce fatal secret, alla solliciter à la Haye la pitié de nos ennemis implacables. Dans sa petite maison d'où il gouvernait la Hollande, Heinsius fut bien étonné quand on lui dit qu'un homme était là dans son antichambre, et que cet homme était... la France, en son ministre des affaires étrangères. Autre bataille gagnée, à bon marché. Eugène et Marlborough ne montrèrent aucune grandeur. Ils jouèrent comme le chat féroce avec la proie. Ils dirent qu'on pourrait bien donner un royaume à Philippe V pour le dédommager, non la Sicile, mais un royaume en France, fourni par son grand'père, par exemple la Franche-Comté.
Une maladroite tentative pour corrompre Marlborough ne fit qu'éclairer sa vertu. L'irréprochable capitaine déclina respectueusement l'offre du roi. Nous étions tellement bas, et lui si haut, que ce n'était plus pour lui la peine de prendre quelque argent. Il croyait bientôt avoir tout.
La farce finit le 28 mai par l'ultimatum dérisoire qu'on fit au roi et qu'on peut dire d'un mot: N'obtenir rien, et céder tout. Le roi doit, en deux mois, chasser son petit-fils, faire sur lui la conquête de l'empire espagnol. Il doit, à l'instant même, détruire, combler Dunkerque. Et, à ce prix, sans doute, il obtiendra la paix?—Non, une trève de deux mois.
Mystification insolente, mais méritée par l'excès de sottise de gens qui s'en allaient pleurer devant l'ennemi, qui énervaient ainsi la guerre à l'ouverture de la campagne.
Le roi alors, disent les historiens, se releva dignement par un appel à la nation. Cette pièce n'a point du tout ce caractère. C'est une circulaire adressée aux grands seigneurs, gouverneurs de province. Elle est pieuse plus que patriotique. Le roi montre qu'il a fait ce qu'il a pu pour avoir la paix, que la guerre n'est pas son péché, mais bien celui des alliés. Il pense que ses peuples refuseraient la paix à ces conditions qui blessent la justice et l'honneur.
Du moins sa conscience était calme; elle était en bonne main. Le P. La Chaise étant mort le 20 janvier 1709, le roi chargea MM. de Beauvilliers et de Chevreuse de choisir le Jésuite qui deviendrait son confesseur. Grande mortification pour madame de Maintenon, non consultée. Par grâce, elle obtint cependant que ses hommes, les sulpiciens, Godet, évêque de Chartres, et le curé la Chétardie, conféreraient sur le choix avec les deux ducs. Ces sulpiciens, en baisse, furent trop heureux d'être de leur avis.
Beauvilliers et Chevreuse furent ici incompréhensibles. Ils firent un choix prodigieux, inattendu et incroyable, en parfaite contradiction avec ce que le roi pouvait désirer, et directement opposé à leur propre caractère. Leur servilisme ultramontain ne suffit pas pour expliquer cela. Et il ne suffirait pas non plus de dire que, dans les grands malheurs, l'esprit baisse, que la vue devient trouble et louche. Si ce n'eût été que sottise, le résultat eût été négatif, ils auraient pris un imbécile. Il fut très-positif en mal, riche en funestes conséquences.
Dans les plus petites choses, ces messieurs regardaient Cambrai. Combien plus dans celle-ci, l'affaire vraiment la plus grave du royaume! Qui sera assez sot pour croire qu'ils aient agi sans Fénelon? Il faut voir sérieusement ce qu'il était alors, et on le voit très-bien dans sa double correspondance, de direction mystique et de direction politique. Ceux qui ont tant jasé sur ses livres auraient bien fait de lire ses lettres, tout autrement transparentes, instructives.
Il est absolument perdu dans sa guerre du jansénisme. Toute sa peur, quand son élève vient en Flandre, c'est qu'il n'écoute les Jansénistes. Il veut faire venir à Cambrai des Jésuites pour travailler ensemble à cette belle guerre. On verra avec effroi jusqu'où l'esprit de polémique put entraîner cette ombre qui ne vivait plus que par là. Dans l'affaire de la Bulle, il suivit les Jésuites jusqu'à l'extinction du christianisme et la condamnation des propres mots de l'Évangile.
On est stupéfait de la manière étrange et malicieusement équivoque dont il parle du jansénisme: «Les libertins sont pour le jansénisme qui prêche de suivre son plus grand plaisir.»
Veut-il dire que les hommes de Port-Royal sont des épicuriens? C'est le premier sens qui se présente et qui trompera le lecteur vulgaire (qui est le plus nombreux). Ce qu'il veut dire au fond, c'est la calomnie éternelle des prêtres contre la Liberté. La Liberté pour eux, c'est Quod libet, ce qui plaît au caprice. Ils n'ont garde de reconnaître qu'elle consiste à suivre la voix, nullement capricieuse, de la conscience, interprète intérieur du Droit et de la Raison. Le respect que l'on doit à ce parti austère du jansénisme, c'est de reconnaître qu'à travers ses inconséquences, il défendit pourtant contre la Bulle (contre le Quod libet anti-chrétien de Rome), l'Évangile et la conscience.
Fénelon dit ailleurs, avec une légèreté incroyable: «qu'en deux mois, on peut finir le jansénisme.» Une victoire si prompte implique des moyens bien violents. Quel homme était capable d'employer ces moyens? Qui pouvait faire rentrer le roi dans la voie de rigueur, la voie de la Révocation, lui faire proscrire les Jansénistes comme les protestants? Il n'en était qu'un seul.
MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, investis du pouvoir étrange de choisir ce maître du roi, allèrent tout droit rue Saint-Antoine, aux Grands Jésuites (qu'on appelait ainsi en opposition des Jésuites enseignants de la rue Saint-Jacques). Ceux-ci n'enseignaient pas, prêchaient un peu, mais surtout confessaient. Ils intriguaient, couraient les grands hôtels. Leur vraie besogne était de ruminer sans cesse, de conspirer pour la grandeur de l'ordre.
Derrière l'église maussade de Saint-Louis et de Saint-Paul, dans une cour noire, verte d'humidité, et qui est comme un puits, on voit encore l'ennuyeux bâtiment (aujourd'hui collége Charlemagne). Les corridors étroits et monotones, percés de portes basses, vous mettent dans des chambres nues, tristement blanchies à la chaux. Dans une de ces chambres se trouvait un vieux cuistre, le P. Tellier, durci, recuit, dont l'âcre fiel jaunissait ses yeux louches. S'il ne les eût baissés, on n'eût pu supporter son regard de travers, faux, menteur, et pourtant d'un fou furieux.
Tellier avait, au grand complet, tout ce qui pouvait l'exclure de la place en question. Le roi aimait les belles figures, et celui-ci avait la mine atroce, «il eût fait peur au coin d'un bois.» Le roi, dans l'affaire de la Chine, s'était fort déclaré, avait chassé le P. Lecomte. Et justement Tellier, pour cette même affaire, eut contre lui les Missions, la Sorbonne, les Dominicains, tout le monde. Le roi était habitué avec La Chaise à être dirigé tout doucement, par un homme à tempéraments, qui, en même temps, ménageait le clergé, atténuait l'odieux de sa grande puissance. Tellier n'avait rien de tout cela; il était fait pour briser tout. Il vivait dans une seule idée (la grandeur des Jésuites), sans voir rien autre, ni ciel, ni terre. Il était clos dans cette monomanie, comme une bête dans une cage de fer. Ses confrères en avaient terreur. À peine cinq ou six, de sa trempe, hasardaient d'approcher du monstre.
Jamais un homme, même le plus mal né, n'arriverait de lui-même à cette perfection dans le mal. Il y faut l'action collective des grands corps qui, à la longue, concentrent dans un individu un enfer de méchanceté. Les Jésuites de France, maîtres de nos rois et rois réels de la grande monarchie du siècle, étaient trop gros seigneurs pour être bien avec leurs généraux (Gonzalès, Tamburini). Le vrai Gesù était moins celui de Rome que celui de Paris, la grande vilaine maison. Là se tenait leur conseil étroit, une véritable inquisition dont le chef et la cheville ouvrière était ce Tellier. Ils réparaient leur indocilité en étant plus Jésuites que les Jésuites romains, plus intrigants, plus furieux, plus scélérats pour la grandeur de l'ordre. Ils avaient été impudents, comme on a vu, l'avaient payé. Et d'autant plus, par ces humiliations, le venin de Tellier s'était envenimé. Il était fou de haine et de vengeance. Il empoigna cet énorme pouvoir que les deux ducs lui mettaient dans les mains, comme une massue pour écraser, comme un cruel fouet de pédant, un knout, un martinet de fer.
Il faut avouer que ces honnêtes et modestes seigneurs, qui n'avaient pris ascendant sur le roi qu'à force de l'adorer, le ménagèrent bien peu ici. Vingt ans plus tôt, jamais ils n'eussent osé lui montrer seulement un tel homme. Mais alors ils pensèrent sans doute que, vieux, sec et brisé, il serait moins sensible, recevrait le mors de cette rude main, et peut-être la subirait d'autant mieux parce qu'elle était rude, et par esprit de pénitence.
Les Missions, les Sulpiciens, les ex-concurrents des Jésuites, appuyés sur l'influence décrépite de madame de Maintenon, ne purent faire équilibre. Elle continuait de baisser devant l'importance croissante du duc de Bourgogne, de Beauvilliers. Elle échoua pour mettre un homme à elle dans le conseil contre Beauvilliers. Voisin, qu'elle parvint à substituer à Chamillart, n'eut aucune influence morale. L'influence resta tout entière du côté du soleil levant, de la puissance nouvelle qui montait à l'horizon, je veux dire du côté du duc de Bourgogne. Son père, le grand Dauphin, déjà apoplectique, pouvait mourir et mourut en effet.
Toute la cour se rallia sous la pieuse cabale. Si le jeune prince, par excès de scrupule, faisait effort pour être juste (comme Saint-Simon veut le faire croire), il ne le pouvait pas. Il était en tutelle. On ne lui avait pas permis seulement de lire les Provinciales. C'est l'année de sa mort que Fénelon enfin lui permet, non de les lire, mais de se les faire lire par le Jésuite Martineau, qui saura bien les commenter et en adoucir le venin.
La France étant en de telles mains, la grande affaire est le salut et le monde à venir, la dispute théologique. L'ennemi capital n'est pas Marlborough, mais Quesnel. Les grands événements ne sont pas les batailles, mais les mandements.
Pour l'extérieur, le trait saillant de la politique des saints, c'est la confiance pour l'ennemi. Il y aurait peu de charité à douter de la bonne foi de M. de Marlborough. Toute la colère de la cabale dévote est pour Philippe V, qui ne veut pas abdiquer. Fénelon ne dissimule pas qu'il craint nos succès, qui endurciraient le roi d'Espagne dans son obstination. Lui-même, si l'ennemi prend Cambrai, il ne quittera pas (dit-il) son diocèse, subira le maître autrichien. Dans cet esprit de résignation, de bons généraux et de bons ministres ne sont pas désirables; ils retarderaient ce qui doit s'accomplir, prolongeraient nos calamités. On rappelle d'Espagne notre ambassadeur Amelot, homme capable, administrateur sérieux qui eût un peu relevé ce pays. On rappelle le jeune Orléans, qui y a eu quelques succès. On laisse croupir chez lui Vendôme, qui eût pu en avoir. À grand'peine on en vint à l'employer plus tard.
Plusieurs proposaient de céder tout à l'ennemi jusqu'à la Somme, d'abandonner ce que la France avait gagné en deux cents ans, de revenir à la misérable France ouverte et désarmée que trouva Louis XI à son avénement.
Fénelon mord à cette idée. «On pourra, dans ce cas, dit-il, fortifier Péronne, Saint-Quentin, Guise.»
Qui prouve qu'on eût gardé Paris?