Le grand peuple qui meurt dans cette année funèbre s'éteint sans voix. Il effraye le monde de sa patience.
À peine quelques pages rares et presque ignorées d'un petit paysan (Duval) disent l'horreur profonde des pauvres troupeaux d'hommes poursuivis par la faim, la laissant au village et la trouvant partout, errants sur la plaine déserte, ivres, éblouis de l'hiver, frappés, mais résignés, s'asseyant à terre pour mourir.
Ceux qui étaient armés montraient même douceur. Ni plainte, ni pillage. Dans une armée de cent mille hommes à qui le pain manquait sans cesse, nos soldats épuisés jeûnaient et ne se plaignaient pas, et mouraient de la mort des saints.
Les langues sont finies et les mots épuisés, devant de tels spectacles. L'histoire en deuil s'arrêterait, s'asseoirait aussi pour pleurer, si, dans l'abîme même, elle n'avait vu enfin une lueur.
Hors de la politique atroce qui froidement perpétuait les maux, deux faits fort différents eurent lieu qui recommencèrent la nature.
Nature! grand nom! qu'importe qu'on en ait abusé! Ce n'est pas une vaine parole, c'est la réalité solide qui porte tout le reste, c'est la vie elle-même; d'autre part, l'amour, la pitié. Dans les situations désespérées, ayant creusé la mort, on trouve (au fond, dessous) la Toute-Puissante et l'Adorable, qui renouvelle le monde.
Dès longtemps la pitié, la conscience, tyrannisées et étouffées, réclamaient pourtant et criaient. La reine Anne pleurait à chaque ordre de guerre qu'on la contraignait de signer.
D'autre part, notre infortuné paysan de France, dans l'excès des maux mêmes, eut un réveil étrange. Par le sublime coup de Malplaquet, il reconquit pour nous l'intérêt, le respect de tous.
L'opinion tourna et redevint française. Anne s'enhardit peu à peu, et commença d'agir. Malplaquet n'y suffisait pas. L'élan définitif, qui fit enfin sortir le monde de la mer de sang, eut lieu, il faut le dire, d'abord tout simplement dans le cœur d'une bonne femme.
Elle était bonne, et voilà tout. Du reste, faible, craintive et née pour obéir, pour être le jouet des autres. Tous l'ont méprisée, dénigrée. Elle n'avait pourtant pris le trône que par scrupule religieux. Anglicane zélée et craignant le papisme, elle faisait avec remords et larmes la guerre à son frère qu'elle aimait. Esclave du parti de la guerre, malheureuse dans son intérieur, elle tomba de chagrin dans de tristes faiblesses. N'importe, elle était bonne, d'un cœur compatissant, avait horreur du sang, et on lui doit la paix du monde.
Elle était toute pitié, sensibilité instinctive. Il n'y eut pas une seule exécution (même de meurtriers) pendant son règne, parce que la signature de la reine y était nécessaire et qu'elle ne pouvait la donner. On peut juger du désespoir où la jetaient ces grandes exécutions d'innocents qu'on appelle des batailles, de sa douleur aux massacres inutiles qu'on s'obstinait à faire, la France offrant tout pour la paix! Elle s'écriait: «Mon Dieu! quand donc finira cette horrible effusion de sang?»
On la faisait marcher, on la faisait signer au rebours de sa volonté; par exemple le terrible writ qui inflige la mort à quiconque communiquera avec un pays où serait le Prétendant. Sauvage précaution pour rendre toute négociation impossible, élargir le détroit, éterniser la guerre, faire couler entre les deux peuples un infranchissable fleuve de sang.
Cette pauvre âme de douceur et de paix était entre les mains du démon de la guerre. J'appelle ainsi son amie d'enfance, Sarah Marlborough, charmante, intrigante et perverse, d'un cœur cruel, qu'elle aimait uniquement. Née pauvre, elle était si riche de malice et d'esprit, que le sage Marlborough n'hésita pas à l'épouser, sûr d'y trouver une mine d'or. Comme il était toujours absent, et le mari d'Anne toujours ivre, les deux délaissées s'épousèrent, pour ainsi dire. Mais Anne était la femme. Elle avait les besoins d'une Anglaise: aimer, obéir. Elle dépendait extrêmement de Sarah, car elle souffrait dès qu'elle ne la voyait pas, et elle lui écrivait sans cesse sous le petit nom de Morley. Elle appelait Sarah Freeman (l'homme libre), allusion à son parti et à l'énergie de son caractère.
Les amitiés passionnées de femmes sont, on l'a vu, un caractère de ce siècle. L'amour des hommes était si peu de chose! Les emportées s'y jetaient avec scandale, virilement, comme la fameuse Christine de Suède. Les dévotes, avec une certaine onction féminine, comme les deux reines d'Angleterre, celle de Londres et celle de Saint-Germain (la seconde pour une Italienne). Mais cette bien-aimée Sarah abusait cruellement de son ascendant masculin. C'était un politique en jupes, espion des whigs et lieutenant des Marlborough, qui leur livrait la reine dans son plus secret intérieur. Si elle avait soupiré pour la paix, si elle avait pleuré au souvenir de sa famille, on le savait, et d'autant plus on la traînait dans la voie de la guerre.
Tant que Louis XIV fut vraiment redoutable, avant Blenheim, Ramillies et Turin, la guerre était le droit de l'Angleterre. Mais quand il baissa tellement, qu'il offrit l'Italie, quand il offrit l'Espagne même, il était insensé que les whigs s'acharnassent pour grandir l'Autrichien, pour en faire un Louis XIV. Ils se disaient le parti patriote, et patriotiquement gagnaient de toute manière. Ils engraissaient par la bourse et la banque, en écrasant d'impôts l'agriculture, ruinant le commerce, la marine marchande, partout en proie à nos corsaires. Pendant que leur poète Addison écrivait Caton à leur gloire, leur chef Marlborough s'arrondissait et se faisait tout d'or. Il gagnait par les fournitures, gagnait par les troupes incomplètes, recevait pension des rois, des juifs de Londres. Peu à peu cependant, les offres de la France augmentant, il devenait clair qu'on ne voulait plus rien dans la guerre que remplir ses poches. Comment cette effrontée Sarah soutenait-elle près de la reine une si honteuse situation? Par des moyens honteux certainement, par tout ce qui pouvait obscurcir, affaiblir, ce très-faible esprit.
Le croissant ascendant du parti whig qui gouverna dans le XVIIIe siècle, le souvenir des victoires de Marlborough ont protégé Sarah, et l'ont grandie. Si on la fait criminelle, on la pose en lady Macbeth, digne, altière dans le crime. À l'en croire elle-même, elle aurait tout emporté de haute lutte par l'ascendant d'une âme forte sur une faible. Elle n'eût rompu avec la reine que par mépris de sa dépravation. Le contraire est bien plus probable. Sarah est si souvent menteuse dans ce qu'elle a écrit, qu'elle doit mentir ici encore. Anne était une douce personne, honnête et pieuse, triste, ennuyée, maussade, une sotte peut-être, qui, par pudeur, se défendit fort mal des accusations impudiques d'une femme qui ne rougissait pas. Mais, à les regarder toutes deux, Anne et Sarah, l'histoire (sous serment) jurerait: «La coupable, c'est celle-ci.»
Elle tenait la reine dans ses mains, dans cette demi-séquestration où nous avons vu en Espagne Philippe V. Une personne, ainsi captive, est bien peu responsable. Elle reçoit, subit tout du dehors, même ses vices. Anne, avec sa vie de recluse, d'esclave toujours contrariée, était sur la pente générale alors; elle aimait les spiritueux, buvait l'oubli. Sarah, qui pour cela l'insulta plus tard, y trouvait fort son compte. Dans l'éblouissement, les pesanteurs de tête, le vertige d'un tel état, les signatures passaient bien aisément.
La confidence de cette misère lui donnait une grande prise. C'est un triste côté de la nature humaine qu'une faible personne aime plus celle qui voit ses hontes de nature ou de vice, ces choses humiliantes ou ridicules dont on demande pardon. L'enfant aime qui le souffre, le gâte, sa bonne ou sa nourrice. La demi-ivresse est une enfance. Elle tourne volontiers à l'attendrissement. Anne, tendre d'elle-même, en ces moments de défaillance où l'on est à discrétion, servie, soutenue par Sarah, avait pour elle des élans et des larmes, qu'on eût crues des larmes d'amour. Fort loin des désordres du temps, ignorante des mœurs qu'indiquent les sonnets de Shakespeare, elle se défiait peu, suivait l'instinct aveugle. Sa vie avait été abstinente, ajournée. D'autant plus aisément les mauvaises fées pouvaient agir, l'ivresse et l'ivresse du sang, enfin les ruses caressantes qui sans nul doute ne furent pas épargnées pour tirer des gages solides. Si la pauvre folle en venait à écrire ces folies, si Sarah avait d'elle des lettres ridicules, elle devenait maîtresse absolue. Les rôles étaient changés. Anne était sa servante, et Sarah la foulait aux pieds.
Sarah avait été élevée avec la reine, donc n'était pas très-jeune, et elle n'était pas précisément belle. C'était une petite femme, à traits fins, délicats, dans un contraste singulier avec sa langue aiguë, sa piquante énergie. Si sa riche chevelure, à flots voluptueux, n'eût eu un effet féminin, elle eût tenu beaucoup du jeune homme. Et certainement elle était plus qu'une femme. Sa violence, sa force impérieuse, donnaient du prix à des moments plus doux. C'était un maître, et d'autant plus aimé, pour peu qu'il mollît et fît grâce. Mais cela, sans témoin. En public, elle commandait, grondait et corrigeait la reine.
Elle avait donné à Sarah, on peut dire, l'extrême confiance d'habitudes et de privautés, en la faisant Maîtresse de la garde-robe. Place analogue à celle de la Camerera mayor d'Espagne. C'était la royauté de l'intérieur le plus intime, l'entrée aux heures cachées, aux moments impossibles. Les reines et rois, toujours sous les yeux du public, n'avaient nulle autre retraite (la duchesse de Bourgogne, plus tard le petit Louis XV, s'y cachaient pour pleurer). Moins de mystère, du reste, en France, Espagne ou Italie, où on ne s'enfermait guère. Mais en Angleterre, tout fermé. L'heureuse favorite, admise à cet asile, le témoin unique et chéri pour qui on ne se gardait plus, tenait la personne même.
Sarah avait bien plus que la princesse des Ursins, ayant la clef et le verrou, le sanctuaire où la prude timide laissait la pruderie, mollissait tout à fait. Sortant de là, émue, sous un reste d'ivresse, elle achevait de délirer, et elle écrivait à Sarah bien plus peut-être qu'elle n'eût osé lui dire. C'est ce que voulait la perfide. Loin de la redresser doucement et d'anéantir ces billets, elle les gardait comme menace permanente, comme arme, pour la perdre au besoin.
Dès lors, elle la ménagea peu, la traita comme un mari dur traite une femme de cinquante ans, trop tendre. Non-seulement elle la faisait taire, lui imposait le silence, mais elle signalait son vice, la dévoilait cruellement, comme Cham fit à Noé. Un jour, à un office solennel à Saint-Paul, elle lui donna ses gants à tenir, ce que fit la reine avec soumission. Puis, les lui reprenant, elle se détourna insolemment comme pour éviter son haleine. Anne eût pleuré, et c'eût été tout, si, en particulier, Sarah l'avait dédommagée; mais c'était le contraire. L'assiduité lui pesait. Elle crut pouvoir sans danger l'occuper, l'amuser, en plaçant auprès d'elle sa propre cousine, jeune femme agréable, lady Masham, «pour le service de la chambre à coucher.» Celle-ci était modeste, intéressante. Elle était pauvre. Son père, bon négociant, s'était ruiné. Mariée, elle était veuve, n'ayant qu'un mari nul, de forme et de cérémonie. La reine la trouva fort douce, aussi obéissante que Sarah était insolente. De plus, elle avait justement les opinions de la reine, du torysme anglican. Elle ne parlait que de la paix.
Les deux femmes s'attendrirent ensemble sur les misères de la guerre, le désolant état de l'Europe. Anne sut peu à peu bien des choses qu'elle ignorait. Elle sut que l'Empereur, la Hollande, faisaient peu et ne payaient rien, donc que tout retombait sur l'Angleterre, qui seule payait le massacre annuel, pour l'élévation de l'Autriche et le profit de Marlborough. Le bon cœur de la reine se souleva. Sa conscience s'ouvrit, et elle y vit ce jour terrible, que d'elle primitivement, de sa signature, de sa main, dérivaient tous ces maux,—d'elle captive, d'elle esclave de deux vices, épouse dégradée de ce demi-mari qui l'avilissait en public.
Mais, d'autre part, la pauvre femme se voyait seule. Ce démon tenait tout. Le Parlement, l'armée, toutes les places depuis longtemps étaient dans la main sanglante de Marlborough et de Sarah: «Et mon honneur aussi!» pouvait dire Anne. Car, dans la figure aigre et sombre de son tyran, elle lisait: «Je te perdrai quand je voudrai!»
La honte, la pudeur est forte chez la femme, bien forte chez la femme anglaise. Pour telle misère, fort innocente, elle pâlit, frémit. On a tort de rire ou douter. Elles sont telles, en effet. Qu'était-ce donc, grand Dieu! pour la reine Anne d'être violemment découverte en cette honte d'intérieur, qu'elle avait peu sentie à travers certaines fumées, mais qui maintenant lui semblait si fangeuse!... La reine, en Angleterre, c'est un être de religion, une divinité politique. Et cette divinité, on allait la moquer aux cafés, la chanter aux tavernes, aux carrefours, la traîner aux ruisseaux... Plutôt mourir. Nul doute que telle n'ait été sa pensée.
Entre la peur et la pitié, la conscience, la peur l'emportait.
Les hommes dominent leur bonté fort aisément et l'étouffent au besoin. Mais dans le cœur des femmes, la pitié est souvent une passion souveraine et la bonté une douleur à laquelle elles ne savent résister. Deux choses paraissent avoir emporté la reine Anne, vaincu la peur et la pudeur qui lui liaient les mains.
Elle sut l'épouvantable horreur de notre année 1709 et la grande boucherie du siècle, Malplaquet.
Elle sut la dernière négociation de Louis XIV en Hollande au printemps de 1710. Elle en eut honte et douleur pour les rois.
Ce ne sont pas les femmes seulement, ce sont les hommes et les plus durs, du plus ferme courage, qui pleureront au souvenir de la patience et de la douceur de nos pères dans ces extrémités funèbres.
Les fourbes qui menaient la guerre et qui venaient de refuser les offres illimitées du roi, espéraient retrouver l'aventure de Blenheim. Ils avaient 130,000 hommes de vieilles troupes, et Villars 90,000, en partie de recrues. Avec ce surplus énorme de 40,000 hommes, avec des masses de soldats aguerris contre des corps boiteux complétés par des paysans, ils étaient sûrs de tout, et cependant, ils essayèrent la tromperie, les pourparlers qui à Blenheim avaient détrempé les courages. Villars, qui avait entassé dans Mons ses malades innombrables, couvrait cette ville dans une position assez forte, un croissant dont les pointes étaient gardées de bois. Sa malheureuse armée, retardée par les vivres, avait marché la nuit, et s'était à la hâte fortifiée d'abatis, de petits retranchements.
Les Hollandais hésitaient d'attaquer. Eugène le voulait. Marlborough envoya d'abord des promeneurs qui vinrent causer et regarder. La vue de ces gens bien nourris, bien vêtus, était une tentation. Les nôtres, en guenilles, sentaient d'autant mieux leur misère. Le rouge Anglais et le lourd Hollandais semblaient une risée de leurs tristes figures, de leurs bras maigres, faibles pour lever le fusil. Ces promeneurs inoffensifs furent bien reçus des nôtres. Ils avaient l'air de dire: «Pourquoi se battre? arrangeons-nous.»
Ils firent venir aussi leurs officiers, et enfin l'homme important, dirigeant, de l'armée anglaise, le factotum de Marlborough, le rusé Cadogan, qui, tout en observant nos positions et nos défenses, s'adressa à un de nos généraux, l'Italien Albergotti. On parla de paix, on regretta que Villars ne fût pas là pour en parler. De sorte que ce mot fatal de paix circulait de rang en rang, l'espoir aussi, l'idée qu'entre braves gens on pouvait s'entendre. Voilà qu'on s'attendrit là-dessus; on est amis déjà, on s'embrasse sans se connaître. Villars vit le danger. Mais ces Anglais nous aimaient tant qu'ils ne voulaient pas se retirer. Pour en venir à bout, il fit tirer des coups en l'air.
S'ils n'avaient pu débaucher nos soldats, du moins ils s'en allaient instruits. Quelques dessinateurs avaient eu le temps de saisir les profils de nos défenses; on voyait les jours, les endroits où leur canon pouvait nous entamer, où leurs grosses masses se jetteraient pour nous écraser de leur nombre. Ils virent que le centre était faible, et qu'en portant la grande attaque sur la droite, ils forceraient Villars à affaiblir encore le centre pour secourir cette droite.
Ils virent supérieurement le matériel, point du tout le moral. L'impatience des souffrances, la bataille retardée deux jours, ce parlage inutile et ces embrassements de Judas, avaient donné à nos soldats une violente irritation, une sombre et terrible fureur. Villars, passant devant les lignes, vit des morceaux de pain à terre qu'ils avaient jetés. Ils ne voulaient plus manger, mais le sang de leurs ennemis.
L'expérience s'en fit par les mercenaires de Hollande. Ils vinrent faire contre notre gauche l'attaque secondaire pendant que les Anglais faisaient la principale à droite. Ces soldats allemands étaient menés par de vrais Hollandais, capitaines orangistes, et par le petit prince, neveu de Guillaume III; ils voulaient lui faire gagner sa princerie avec du sang allemand, lui faire planter le drapeau jaune sur les lignes françaises. On les laissa venir à bout portant, et là les grasses légions, mitraillées, fusillées, lardées, fondirent et disparurent. Le recul du drapeau tuait la maison d'Orange. Les pauvres diables de soldats achetés, ne refusèrent pas, gagnèrent leur argent. Ils furent ramenés trois fois par ces furieux orangistes. En un moment, les nôtres firent un tas de douze mille morts.
Notre droite, moins heureuse devant l'épaisse armée anglaise, avait faibli. Villars, pour la sauver, prit des troupes au centre; il chargeait à leur tête, quand un coup de feu lui brisa le genou. On l'emporta évanoui. Heureusement, le vieux Boufflers, qui était venu généreusement l'aider et qui déjà avait eu ce succès de la gauche, accourt au centre. Déjà il était percé par Eugène. Succès facile avec ses nombres énormes. Eugène jeta là trente mille hommes qu'il avait de trop. Boufflers avait de son côté toute la cavalerie française qui n'avait pas donné encore. Il chargea, rechargea, je ne sais combien de fois. Tout restait incertain, lorsque Marlborough vint établir une batterie qui mettait notre cavalerie entre deux feux. Cela décida la retraite. Boufflers la fit lentement avec une moitié de l'armée. L'autre moitié rejoignit bientôt.
Comment les alliés, les prétendus vainqueurs, ne profitèrent-ils pas de cette séparation? C'est qu'ils n'en pouvaient plus. Les nôtres voulaient combattre encore. On ne leur laissa rien que cet horrible champ à nettoyer. L'homme le plus véridique, le modeste Boufflers, dit qu'ils eurent environ vingt mille morts, et les Français sept mille.
Rien ne manquait à la laideur de l'événement. Il était inutile, puisque la France offrait tout. Il fut taché de trahison, fatal aux alliés, qui n'en tirèrent que Mons, qui, plus nombreux que nous d'un tiers, perdirent trois fois plus que nous. Ils purent sonner les cloches, mais les cloches des morts.
Même succès sur la frontière. Entrés par trois côtés, Allemands, Autrichiens, Savoyards, se donnaient rendez-vous à Lyon. La partie fut manquée. Les premiers qui parurent, les Allemands, furent jetés dans le Rhin. On commençait à voir qu'on n'entrait pas impunément en France. Marlborough avouait lui-même que les Français ne se battaient pas mal, «quand ils étaient bien conduits.» À Malplaquet, ils ne furent pas conduits; Villars fut blessé tout d'abord, et vers la fin Boufflers, dans ses brillantes charges, négligea d'appeler à lui sa droite, qui était alors disponible et aurait donné la victoire. Ainsi manquèrent les généraux. Tout se fit par l'élan et l'obstination du soldat. Il y avait donc une France, on l'avait vu, senti, mais une France à bout de ressource. L'hiver, Desmarets descendit aux hontes dernières. Il ne payait qu'en rentes les sommes exigibles. Celui qui attendait cent francs, en touchait cinq, plus un papier de 5 pour 100. C'est la dérision du consolidé, solidement fondé sur la banqueroute prochaine. Éperdu de détresse, il en était à voler des dépôts, à brocanter des grâces; pour argent, il amnistiait les dilapidateurs de la marine; il innocentait les faussaires. Les jeunes arbres des forêts royales, l'avenir, l'espérance, il les coupait, les vendait à bas prix.
Dans ce Versailles doré, sous les triomphants plafonds de Lebrun, l'Europe voyait un mendiant, pauvre diable en faillite, débiteur insolvable. Aux négociations que le roi ouvrit au printemps, quand il offrit de l'argent pour la guerre qu'on faisait à son petit-fils, les Hollandais se mirent à rire, et demandèrent où seraient les sûretés, quels seraient les banquiers qui répondraient pour un homme tellement ruiné. Nos négociateurs, Uxelles et Polignac, répondaient sérieusement, nommaient telles solides maisons. Mais les Hollandais prolongeaient cruellement la facétie, disant: «Si ces banquiers faisaient faillite eux-mêmes...?»
De telles risées portent malheur. On trouva partout odieuse la conduite d'Heinsius. Il voulait seulement pouvoir dire au parti de la paix: «Vous le voyez, je négocie.» Il appelait nos négociateurs, et en même temps, par tous les genres d'affronts, il tâchait d'irriter, d'exaspérer. On lui avait envoyé les deux hommes les plus endurants du royaume, décidés à sourire à chaque soufflet. L'un, le bel abbé Polignac, dispensé (comme prêtre) d'avoir du cœur. L'autre, Uxelles, un bas courtisan. Ils étonnèrent l'Europe de leur martyre diplomatique.
On ne voulait pas seulement qu'ils débarquassent (mars 1710). Puis on ne leur permit de séjour que Gertruydemberg, petite citadelle noyée, et on les logea dans un trou. Encore, durent-ils se déguiser, Polignac en laïque, d'Uxelles quitter son habit militaire. On les tint là comme en prison, avec si peu d'égards, qu'on leur ouvrait leurs lettres et qu'on les leur donnait ouvertes. On traînait le plus qu'on pouvait; chaque proposition mettait dix jours pour aller à la Haye.
Qu'imposait-on? que voulait-on? on ne daignait le dire. Le roi, après tant de choses offertes, offrait encore l'Alsace, il offrait de démolir Dunkerque de ses mains; il offrait cette chose déshonorante de faire une guerre d'argent à son petit-fils, de payer l'exécution de sa ruine. Que voulait-on? tantôt c'était Metz, les trois évêchés, tantôt la Franche-Comté. Pourquoi pas la Bourgogne? pourquoi pas Lyon? Jadis il a dépendu de l'Empire. Bref, on ne voulait rien.
Eugène avait en poche un plan dressé, signé par lui, du démembrement de la France (Duclos l'a vu). C'était là son roman, et il s'y obstinait en furieux. Fort sottement les Hollandais se faisaient ses organes, disaient les choses folles qui devaient rompre tout et rouvrir le champ aux armées. Le roi consentant à payer ceux qui chassaient son petit-fils: «Non, ce n'est pas cela, dirent-ils. Il faut que seul il le chasse lui-même, et en deux mois.—Mais, disait Polignac, Philippe V tient toute l'Espagne, moins Barcelone. Comment le faire partir de là, si vous ne lui donnez au moins la Sicile? Est-il possible que le roi fasse en deux mois la conquête de l'Espagne et des Indes?—Eh bien! la guerre sera possible; nous allons la recommencer.»
C'était assez et c'était trop. Polignac publia par une lettre dans tous les journaux les offres excessives du roi, les insolences incroyables des Hollandais, le détail désolant de cette bastonnade diplomatique. Triste publicité, dont les cœurs furent touchés pourtant. Un grand revirement avait lieu en Angleterre. Trois partis, sans s'entendre, agirent pour faire sauter les whigs:
1o Les amis de la paix. C'était presque tout le monde, la masse immense qui souffrait de la guerre. Agriculture, commerce, marine marchande, immolés par la banque, la bourse et les agioteurs;
2o Ce qu'on peut appeler les amis de la France. Je ne parle pas des vieux jacobites, je parle du petit parti, très-puissant et très-influent des gens d'esprit qui admiraient, aimaient notre littérature, les mœurs faciles, les modes de France. Groupe brillant de libres-penseurs, qui nous dut son élan, et nous le rendit bien. Ils n'influèrent pas peu sur Montesquieu et sur Voltaire.
3o Mais la coalition qui se faisait contre les whigs avait besoin d'agir dans une forme identique, de prendre unité, force, dans quelque grand mouvement. En Angleterre, les choses politiques prennent souvent l'aspect religieux. Ce fut l'anglicanisme qui fournit cette force, cette apparence populaire. On attaqua les whigs par un côté certainement imprévu, leur tolérance (indifférence en matière religieuse). Un furieux anglican, Sacheverel, déchaîna toutes les langues. Il dénonça, piloria, en chaire, les chefs des whigs. Il prêcha pour le droit des rois et contre la Révolution. Applaudissements unanimes. Chacun trouva commode de placer ses griefs, financiers, politiques, sous ce masque de réaction. Sacheverel, poursuivi, condamné, n'en fut que plus populaire. Les dames eurent son portrait sur les bagues et les éventails. Nul n'y prit intérêt plus que la reine. Elle assista secrètement au procès. Elle attendait de là son émancipation. Chose bizarre, mais vraie. La véhémence fanatique, intolérante, absolutiste, de Sacheverel, travaillait pour la liberté, battant en brèche le parti de la guerre, les Catons de la Bourse, les spéculateurs en carnage.
L'Angleterre était traînée par eux au rebours de sa volonté dans cette guerre éternelle. La reine n'osait même soupirer. On la tenait tellement captive et si étroitement séquestrée, que Sarah ne lui laissait pas seulement porter du vin à une domestique malade. L'ayant surprise ainsi en flagrant délit de charité, elle lui fit une scène effroyable. Anne voulut s'échapper, mais elle la retint, s'adossa à la porte, la força d'entendre, une bonne heure, cent choses abominables. Elle parlait si haut, qu'au-dessous, les domestiques entendaient tout. Anne, prisonnière, tête basse, écoutait malgré elle, perdue de honte et de rougeur.
Et il n'en fut nulle autre chose. La reine avala cela. Contre Sarah, elle n'avait d'armes que la fuite. Six mois après, autre mortelle injure. Marlborough devant être parrain d'une fille qu'on voulait nommer Anne: «Je ne le souffrirai pas, dit la furie, si elle doit porter le nom de cette p...» Le mot court, on en rit, Anne s'enfuit, va se cacher à son château de Kensington. Sarah l'y poursuit et nie tout. Elle l'aurait ramenée en laisse, si la nouvelle amie (selon toute apparence) n'eût été là, invisible et présente. Anne n'osa lui désobéir en obéissant à Sarah. J'explique ainsi sa fermeté. Les pleurs menaçants de Sarah furent inutiles. Anne resta de glace. Ayant une fois résisté, elle se trouva plus brave. On lui fit faire le pas décisif, de commencer à modifier le ministère.
On y alla tout doucement. On changea les ministres un à un, pour tâter l'opinion. On réserva Marlborough. À l'entrée de la campagne, on n'osait lui ôter les armées. Qu'eût-on dit au moindre revers? Les ministres tories, l'adroit Harley et le spirituel Bolingbroke, se tinrent en observation, l'œil sur leur ennemi, ne faisant rien et le regardant faire.
Il ne fit rien du tout,—que prendre de petites villes. Et en même temps Stanhope, autre général whig, éprouvait en Espagne la plus sanglante défaite. Cette année 1710 fut étonnante en changements rapides et romanesques. Les Autrichiens et les Anglais sont vainqueurs d'abord. Philippe V fuit de Madrid. Mais il a l'Espagne pour lui, et la France lui envoie Vendôme. L'archiduc fuit à son tour. Vendôme, à Villaviciosa, trouve les alliés séparés. Par le coup le plus hasardeux, il force les Anglais dans une petite ville, puis bat les Autrichiens. Ceux-ci ont à jamais perdu la partie. L'Europe voit la question d'Espagne décidée. Celle d'Angleterre l'est aussi. Les whigs perdent l'espoir de remonter.
Une chance unique leur restait. Une surprise pouvait leur rendre le palais et la reine elle-même peut-être. Chassés par-devant de Saint-James, ils auraient pu tenter de revenir par les derrières. Anne était une femme faible, tendre, timide, qui aisément s'éblouissait. Sarah avait toujours les clefs du plus secret appartement. L'obstacle unique peut-être et le vrai était son orgueil. Mais son mari, plus corrompu encore, ayant à craindre pour ses vols, n'aurait-il pu la plier jusque-là, la pousser à cette porte? On savait les moments où Anne avait peu de défense. N'eût-elle pas été embarrassée si tout à coup elle avait vu Sarah repentante lui baiser les pieds? N'eût-elle pas été émue de voir la fierté même joindre les mains, vaincue, rendue à discrétion, implorant d'elle, non sa grâce, mais son châtiment? Qui châtie n'en aime que plus. La reine eût bien pu s'attendrir, et la rusée, pour un moment de honte, se serait retrouvée maîtresse.
Les tories n'eurent point de repos que la dangereuse porte ne fût fermée, que Sarah ne rendît la clef. Elle fit une résistance désespérée, sentant que c'était tout. Il le fallait pourtant. Furieuse alors, elle se mit à courir Londres de maison en maison, criant qu'elle publierait les lettres d'Anne, contant toute chose secrète, dévoilant (l'impudique) les tristes nudités de sa maîtresse, exagérant, noircissant, salissant.
Elle mêlait à cela une calomnie meurtrière. Elle disait à l'oreille que le Prétendant naguère avait été dans Londres, qu'Anne l'avait fait venir, l'avait vu, embrassé, qu'elle était vendue à la France, aux papistes, etc.
Terrible accusation en Angleterre. Qu'on se rappelle tant de lugubres souvenirs, la furieuse explosion antipapiste qui eut lieu par trois fois, et sous Élisabeth, et sous Jacques Ier, enfin par Titus Oatès. Avec un morceau de drap rouge, on rend un taureau fou. Et l'Angleterre aussi, avec ces vieilles lueurs de la conspiration des poudres. Que la réaction wigh se fît sous Anne, on aurait eu, au lieu du procès de Marlborough, le procès de la reine, et sa tendre amie eût refait pour elle l'échafaud de Charles Ier.
Elle fût morte de peur, cette femme craintive, si elle eût su son frère dans Londres. Ses ministres frémissaient à l'idée seule d'entamer des négociations avec la France. Il y avait peine de mort. Personne n'osait donner aux whigs une telle occasion, et nul n'attachait le grelot.
On avisa dans un grenier de Londres un quidam, homme de peu, rien qu'un homme mortel, comme dit Shakspeare. C'était un abbé Gautier. On lui fit passer le détroit, d'Angleterre en Flandre. C'était la fin de janvier 1711. Gautier arrive à Versailles chez Torcy: «Voulez-vous de la paix?» dit-il. «C'était demander, dit Torcy, au mourant s'il voudrait guérir.»
Les Anglais offraient de négocier en Hollande. Le roi les étonna en leur disant qu'il aimait mieux négocier en Angleterre. Il leur donna cette grande situation d'arbitres de la paix, leur transmit le sceptre du monde.
Cela enhardit les tories. Ils pensèrent que si l'Angleterre recevait des Français eux-mêmes la royauté du commerce et des mers, elle leur pardonnerait d'avoir oublié la loi. Ils envoyèrent cette fois un Anglais, le poète Prior, ex-garçon de taverne, hardi et plein d'esprit, qui savait la France à merveille. Mais d'abord il demandait tant qu'on était effrayé. On laissa la campagne s'ouvrir. Elle n'eut pas grand résultat. Marlborough s'y enterra (dans l'or). Il ne fit rien, gagna beaucoup; il se sentait descendre, et se hâtait de faire sa main. Pour une petite ville qu'il prit, dans tout l'été, il se trouva avoir mangé deux cent millions.
Anne se hasarda enfin à recevoir un Français, le Normand Ménager, habile homme, avocat et négociant. Elle craignait beaucoup. Ménager logea près Saint-James, chez une sage-femme, et il ne sortait que la nuit pour conférer avec les ministres. En bonne femme, et femme de ménage, la reine s'occupa fort de lui, chargea Gautier d'en avoir soin et de le régaler pour elle.
Du premier coup, grande difficulté. Les tories disaient qu'il fallait satisfaire l'Angleterre d'abord, et remettre à la paix générale les intérêts de la France. «Quelle garantie, si vous n'écrivez rien? leur disait Ménager.—Notre parole et celle de la reine, notre fortune et notre vie.» Louis XIV fit dire qu'une telle garantie suffisait. Les Anglais furent saisis de joie. Harley retint Ménager à souper, et, renvoyant les domestiques, il but «au roi de France, au meilleur ami de la reine.» (Septembre 1711.)
On ne pouvait être difficile.
Les tories, en péril, toujours en vue de leur procès futur qu'on leur ferait pour avoir fait la paix, étaient forcés d'être exigeants.
Premier point capital pour les couvrir d'avance: la France renvoie le Prétendant;
2o La France détruit Dunkerque, le grand nid des corsaires. Elle livre Terre-Neuve (sauf un petit débarquement), Terre-Neuve, la pépinière de ses matelots, qui occupait quarante mille pêcheurs;
3o Elle donne libéralement ce qui est à l'Espagne, Gibraltar, Port-Mahon, la douane de Cadix, le monopole de la traite des nègres.
Enfin tout fut signé. Notre ami Bolingbroke mena le Français à Windsor, où la reine l'attendait. C'était la nuit, l'automne (6 octobre 1711). La reine aussi, comme les feuilles, avait pâli. Elle était loin dans son automne, malade, et elle ne dura guère. La scène fut touchante.
Elle était heureuse de préparer la paix avant sa mort. Elle dit à Ménager avec bonté qu'elle haïssait la guerre, le sang, qu'elle le priait de présenter ses amitiés au roi de France. Peu après, Harley l'ayant rencontré, lui prit les mains et dit avec effusion: «De deux nations n'en faisons qu'une, une seule nation d'amis.»
Grande parole dont tout cœur humain reste touché. Elle est féconde d'avenir. Elle portait bien moins sur le traité (nécessaire et dur) que sur l'autre lien qui rattacha les deux peuples. Je parle de ce pont sublime de la libre pensée et de la nouvelle foi philosophique, victorieuse de deux fanatismes, qui fut jeté sur le détroit.
Le traité fut hardiment publié.
Aux criailleries des Hollandais et Autrichiens, on répondit qu'ils n'avaient aucun droit, n'ayant rien fait de ce qu'ils avaient promis. Ils n'eurent plus de ressources qu'à conspirer contre la reine. L'agent même de son successeur, l'électeur de Hanovre, celui de la Hollande, l'ambassadeur d'Autriche, conféraient la nuit, débattaient des propositions violentes, cruellement révolutionnaires.
Harley savait tout heure par heure. Il le leur dit, et chassa l'Autrichien en lui disant: «Vous êtes déshonoré... La reine eût dû vous faire sortir, mais par les fenêtres.» Il dit au Hollandais: «Vous êtes un incendiaire.»
Enfin, l'exécution fut achevée, comme il fallait, sur le dos de Marlborough, de l'illustre fripon qui si longtemps avait tripoté dans le sang. On arracha l'orgueilleux oripeau qui le couvrait, et l'on saisit quelques-uns de ses vols: le brocantage et le filoutage que depuis si longtemps il faisait sur l'Europe, spécialement sur l'aveugle Angleterre. Un des articles montait à dix millions. En un seul, il put s'excuser, mais pour le reste, rien. Il en fut quitte pour partir, flétri. Non pas en tout. Il y avait trop de complices.
La principale, Sarah, qui seule avait rendu cela possible, par la servitude de la reine, au lieu d'être fouettée à Newgate, comme elle l'avait si bien gagné, alla, riche, trôner en Europe, et dans la France même, qu'elle avait égorgée.
Il est grand temps que tout ceci finisse. On vieillirait à user ce vieux monde, qui, par delà toute raison, prolonge sa décrépitude. Tout est fini. Qu'en faire? Pas une idée ne sortira de là. Ce sont de ces moments (pour parler comme Luther) où Dieu s'ennuie du jeu, et jette les cartes sous la table.
Les cartes, ce sont les rois, les reines et les valets. Tout cela va disparaître en deux ou trois années. L'Empereur d'abord, ce qui fait empereur son frère Charles, prétendant d'Espagne (et cela finira à la longue la guerre). Puis, presque à la fois la reine Anne, le duc, la duchesse de Bourgogne, et je ne sais combien d'autres princes en Europe.
En tête de ces morts, nommons les deux grands morts, non pas des hommes, mais des classes entières. La noblesse, le clergé périssent, dévoilés et déshonorés, elle par l'enquête du Dixième, lui par l'Unigenitus. La noblesse apparaît, ruinée de fortune et de cœur, vivant de honteuse industrie. Le clergé, dans sa folle bulle, condamne à la fois le dogme chrétien, l'esprit anti-chrétien. Il rejette le passé, l'avenir, s'assoit entre eux dans le néant.
C'eût été bien dommage que l'invasion eût réussi. Si l'étranger fût venu donner le dernier coup à la vieille machine, on n'eût pas vu combien elle était pourrie en dessous, on ne l'aurait pas vue s'affaisser d'elle-même.
En septembre 1710, lorsque Desmarets aux abois revint aux grands expédients repoussés en 1708, quand il proposa d'ajouter à tous les impôts le Dixième sur le revenu, qui devait atteindre tout le monde, le clergé et la noblesse, on calma les scrupules du roi en lui disant que le clergé s'en tirerait par un abonnement médiocre, et que la noblesse, recevant de ses dons plus que ce dixième, elle en souffrirait peu. On pouvait ajouter que les gens en crédit se feraient exempter, ne payaient guère. C'est ce qui arriva. Ce gigantesque impôt ne donna par an que vingt-cinq millions.
Ce qu'il donna, ce fut la connaissance que les commis (et par eux tout le monde) eurent des affaires de la noblesse, le jour effrayant et subit qui se fit dans cet égout. Ces commis ne respectèrent rien. Pour s'exempter ou se faire alléger, il fallut leur montrer le fond du fonds. Saint-Simon est révolté de leur royauté insolente, de leur curiosité effrontée. «Un rat de cave, dit-il, fut plus roi que Louis le Grand.»
Que fit-il donc, ce rat de cave, et quel fut ce martyre qu'endura la noblesse? Le grand seigneur le dit en termes vagues, forts, mais obscurs. On voit qu'il aurait trop souffert de s'expliquer. «Il fallut faire toucher ses plaies,» produire au grand jour «les turpitudes domestiques,» subir «cette lampe portée sur les parties honteuses» qui frémissaient d'être montrées.
Que veut-il dire? Voici ce que l'on vit.
La noblesse, généralement expropriée, ruinée, ne vit plus alors que de hasards, d'expédients, jeu, mendicité, vente effrontée du crédit qu'on n'a pas, sales associations avec les financiers, servage des hommes d'argent.
Ceux-ci, robins, commis, traitants, hommes de travail et d'industrie (le plus souvent mauvaise, il faut le dire), avaient secrètement acquis le bien du monde oisif. S'ils laissaient celui-ci subsister, c'était uniquement pour l'exploiter près de la cour. Il ne vivait qu'en l'air, dans l'ombre de lui-même. Il figurait, mais n'était plus.
Entre ces faux propriétaires et les vrais qui daignaient leur laisser leurs titres encore, on vit les plus honteuses, les plus dégradantes transactions. La finance, longtemps plumée par la noblesse, prenait bien sa revanche. Elle se laissait bien moins endormir par des mariages. Georges Dandin, devenu Turcaret, défendait mieux son coffre. De là les désespoirs, les fureurs, les poisons, du temps de la Brinvilliers et de la Voisin.
Les hommes, plus légers, joueurs et parasites, sautant d'un pied sur l'autre, prenaient mieux leur parti. Mais les femmes, plutôt que de baisser, faisaient tout, aimaient mieux périr. Elles défendaient jusqu'au bout l'apparence, le titre, qui les soutenaient à la cour, à portée des bontés du roi. De là une situation contradictoire et difficile. Pour se maintenir dans cette vieille cour de madame de Maintenon, il fallait un peu de décence; au contraire, pour traiter avec les créanciers, beaucoup, beaucoup de complaisance.
La plus fière devait en rabattre. Le mari l'envoyait. Mais l'homme de finance aimait à les tenir suspendus sur la ruine, près d'y tomber. Il exigeait des gages écrits de honte. D'autres, espérant se relever, pour vendre leur crédit, avoir part aux affaires d'argent les plus malpropres, épuisaient les bassesses.
Même avilissement du clergé. J'ai parlé de ses mœurs, des prêtres que le roi sauvait de la justice, mettait en correction à Saint-Lazare, à la Sodome de Bicêtre. Il les cachait, mais eux se dénonçaient les uns les autres. Les Jésuites avaient ri de voir le gallican Harlay, archevêque de Paris, hué du peuple qui l'éclairait la nuit quand il allait secrètement de sa grisette à sa duchesse. Les gallicans purent rire, quand le procureur général des Jésuites partit en emportant la caisse et faisant banqueroute aux créanciers de la maison.
Un peu de honte passe vite. Ils remontaient par la terreur. Dans leur affaire des rites de la Chine, le pape y ayant envoyé le cardinal de Tournon pour faire enquête, ils le firent enfermer dans les prisons chinoises, où il mourut trop tôt pour leur honneur. Le pape n'osa examiner, mais décida contre eux la question des rites.
D'autant plus ils poussèrent la guerre du Jansénisme. J'en ai parlé ailleurs, et j'en ai dit le fonds. Les Jansénistes furent les derniers chrétiens. Ils soutenaient ce qui est le fonds du christianisme, la Grâce, contre le libre arbitre. Les Jésuites, gens d'affaires par le confessionnal, enseignaient traîtreusement la liberté pour la salir.
Ce qu'il y avait en France de plus saint, c'était Port-Royal. Il s'éteignait, ayant défense de recevoir des novices. Les religieuses étaient vingt-deux vieilles femmes, plusieurs octogénaires. Les Jésuites n'ayant pas de temps à perdre pour détruire cette maison détruite. Ils calculèrent qu'un tel coup, obtenu du roi, étonnerait aussi le pape. Le 5 novembre 1709, le lieutenant de police d'Argenson, le magistrat des filles, fort connu pour ses mœurs, vint avec les recors mettre sa main de police sur ces saintes. On enleva les malades qui ne pouvaient se traîner. À peine purent-elles prendre un peu de pain et de vin. Par une nuit humide et froide, on les fit voyager, cinquante lieues d'une traite. Une, de quatre-vingt-six ans, mourut.
Les morts mêmes furent persécutés. L'église, le cimetière, contenaient trois mille cercueils. Il y avait là le cœur du grand Arnaud (apporté de l'exil), les corps des fameux solitaires, Lemaistre de Sacy, Tillemont. Racine y reposait. La grande foule, c'étaient les religieuses, autour de leurs abbesses, la mère Agnès et la mère Angélique. Les pauvres vierges, dans le long martyre d'une vie si austère, privée de toute joie de nature, avaient bien gagné le repos. Gardées, de leur vivant, par le voile et la grille, elles l'étaient alors par la terre. On eut l'indignité d'aller les regarder au fond de cette fosse, d'ôter le dernier voile. Celles dont l'inhumation était récente, honteusement livrées au soleil, furent, parmi les risées, jetées au tombereau.
Le monde recula d'étonnement. On mesura par là la férocité des Jésuites, leur pouvoir, la servitude du roi. Mais ce qui surprit le plus, ce fut la honteuse faiblesse de Noailles, l'archevêque de Paris, qui avait consenti, pour se laver du crime de jansénisme. Des trois juges de Fénelon (Bossuet, Godet, Noailles), les premiers étaient morts, et le dernier tombé bien bas. Fénelon ne blâma la destruction de Port-Royal que sous un point de vue politique, craignant seulement «qu'elle n'excitât la compassion pour ces filles.» Du reste, il en profite pour accabler Noailles. Dans la même lettre (à M. de Chevreuse, 24 novembre 1709), il dénonce un M. Habert, dangereux janséniste, que Noailles tenait chez lui, dans son cloître de Notre-Dame; il envoie à la cour une réfutation de cet Habert, et prie Chevreuse de voir avec le P. Tellier ce qu'on pourrait faire contre lui. Noailles, ainsi noté, dans cette flagrante inconséquence d'abriter à Paris le jansénisme qu'il persécutait à Port-Royal, semblait double, hypocrite et traître. Il n'était que faible et flottant.
Les fervents et fidèles amis de Fénelon, le voyant triomphant, croyaient le ramener à la cour. À leur étonnement, le roi persévéra dans son antipathie. Les Jésuites eux-mêmes, très-probablement, l'aimaient mieux à Cambrai, dépendant, espérant, que d'être sous lui à Versailles. Il attend patiemment, mais, tout en protestant qu'il est résigné à l'exil, et priant Tellier «de ne pas s'exposer pour lui,» il ne néglige rien pour son retour. Il dément dans ses lettres ce qui peut irriter le roi. Il assure «qu'il n'y a nulle satire dans le Télémaque;» et ailleurs: «qu'il n'a jamais proposé de rendre les conquêtes du roi.» Mensonges évidents qui ne servirent de rien.
Il avait rendu aux Jésuites le plus grand service, qui leur livra l'Église, celui de faire marcher avec eux les Sulpiciens, leurs rivaux, les Lazaristes, leurs ennemis, la grande armée de Saint-Vincent de Paul (les Jésuites de la charité). C'est par un Sulpicien, soigneusement dressé à Cambrai, qu'il exécuta pour Tellier la perte de Noailles et prépara le grand coup de terreur (la bulle Unigenitus). Ce Sulpicien, séide de Tellier et de Fénelon, alla secrètement en Vendée, pays barbarisé par la persécution et devenu le plus ignorant de la France. Là résidaient deux évêques imbéciles, un Lescure, un Champflour (Saint-Simon). Cet homme, arrivant de la part des deux grandes puissances, du confesseur qui nommait les évêques, et du grand prélat de Cambrai, fit faire aux évêques (ou apporta tout fait) un mandement terrible contre Quesnel et Noailles. Et cette pièce fut, contre toute règle, affichée au diocèse de Paris.
Noailles la lut avec effroi sur les portes de l'archevêché. Fort maladroitement il répondit, retira aux Jésuites leurs pouvoirs dans son diocèse, en exceptant Tellier! Tellier lui fit défendre de paraître à la cour, et, par ruse ou terreur, travaillant par toute la France, il lança sur lui trente évêques, qui signèrent les lettres que leur envoyait le Jésuite.
La mort du dauphin (16 avril 1711) faisait dauphin le duc de Bourgogne. Le prince des dévots, héritier présomptif, dès lors prit connaissance de toutes les affaires. Le roi même voulut que les ministres allassent travailler chez lui. Laborieux, consciencieux, il fut, cette année, un demi roi de France. Son influence modeste, mais réellement illimitée, donna grand encouragement, et aux Jésuites dans leur guerre, et aux utopistes de Cambrai, de Versailles, qui lui firent parvenir leurs plans.
Qu'ils partissent de la noblesse, comme Saint-Simon, ou, comme Fénelon, du clergé, ils s'entendaient si bien qu'en comparant ces projets non concertés, ils crurent qu'il y avait du miracle. Le fonds commun était de faire la monarchie fortement aristocratique, de lui associer des assemblées où domineraient les évêques et seigneurs, de remplacer chaque ministre par un conseil de seigneurs et d'évêques. Curieuse médecine! Ils croient guérir les maux par ceux qui les ont faits!
Fénelon va si loin dans son zèle pour la qualité qu'il veut qu'on préfère les nobles, non-seulement pour les grades militaires, mais pour les fonctions judiciaires, qu'on retourne au Moyen âge, aux juges d'épée. Défense à la noblesse de se mésallier par des mariages bourgeois.
Ce qui surprend un peu dans les idées de ces gens, honnêtes pourtant, c'est leur parfait accord pour la banqueroute. Le prêt à intérêt est un péché défendu par l'Église. Ceux qui ont prêté à l'État ont péché, doivent expier. Fénelon ne les rembourse qu'au trentième denier! Saint-Simon veut qu'on ne paye rien à cette canaille. L'horreur qu'on a pour les traitants, on l'étend au peuple immense, infortuné, des petits créanciers de l'État, vieillards, orphelins, pauvres veuves, qui ont là leurs dernières ressources, leurs petites économies.
Autre vœu: Exterminer le jansénisme par une condamnation de Rome: on déposera les évêques, on destituera les docteurs, professeurs, confesseurs qui ne souscriront pas. Il est bien ridicule, après ceci, de parler de la tolérance de Fénelon, d'après ses premiers ouvrages théoriques. Il faut consulter sa pratique, surtout sa ligue avec Tellier.
Saint-Simon, ami des jésuites, et qui en même temps se croit gallican, dans son vertige éloquent et confus, veut nous persuader que le duc de Bourgogne, vers la fin, fut impartial, du moins tâcha de l'être; qu'il eût échappé aux Jésuites; que, nommé par le roi médiateur dans leur querelle, il penchait pour Noailles;—qu'enfin, quand on surprit les lettres toutes faites que Tellier envoyait signer aux évêques, il se fût écrié: «Oh! s'il en est ainsi, il faut chasser le P. Tellier!»
Autre assertion de Saint-Simon. On surprit, on força le consentement du pape. Il refusa jusqu'à la fin la Bulle de proscription. On la placarda malgré lui, etc.
Tout cela n'a guère de vraisemblance. On veut maladroitement laver le pape et le jeune prince. Mais la bulle fut demandée par le roi en décembre 1711, lorsque le duc de Bourgogne était à l'apogée de son influence. Elle ne fut point une surprise. Elle contenait ce que les Jésuites avaient souvent formulé, ce qu'ils sollicitaient depuis cent ans. Le pape hésita de leur donner pleine victoire. Mais comment n'eût-il pas cédé? Le roi lui demandait de décider contre les rois.
Fénelon, l'homme de la Bulle, son violent défenseur, n'était qu'une âme avec le duc de Bourgogne. Et le dernier écrit de celui-ci, inspiré de son maître, est contre les jansénistes, pour les Jésuites et pour le pape.
Il faut ouvrir les yeux, ne pas faire sottement des héros d'humanité contre l'histoire. Le premier acte qui signala l'influence du jeune Dauphin au moment où il eut ce titre, fut un acte de persécution. On ferma aux protestants le commerce, l'unique carrière qui leur restait, en leur défendant de vendre même des biens meubles (17 mai 1711). Cela manquait encore à la Révocation, que le duc de Bourgogne appelle «une conduite modérée.»
Le vieux tigre Basville, trop longtemps inactif, se rafraîchit d'un nouveau sang. L'affaire de Marcilly (v. 1668) se renouvelle (avril 1711). Un camisard du nom de Saint-Julien passait en Languedoc les aumônes de Hollande. En ce moment, il y retournait, il partait de Genève. Basville dépêcha un officier et des soldats qui, sans respect pour la neutralité suisse, ni pour l'État de Berne dont dépendait le lac, l'enleva sur l'eau au passage, le mena à Basville qui, en un tour de main, le jugea, le fit rompre vif.
Répétons-le. C'est sous l'influence du duc de Bourgogne, de Beauvilliers, de Fénelon, que fut demandée au pape la Bulle de proscription contre les jansénistes. On en parle toujours trop tard, longtemps après la mort du jeune prince. Il faut la replacer au moment où on l'exigea, en décembre 1711.
Rien d'étonnant, puisqu'en la même année on recommençait à poursuivre aussi les protestants, à surprendre, à sabrer les pacifiques assemblées du désert.
«Quoi! ces hommes si doux firent cela?» Ils y forcèrent leur cœur, voulant à tout prix rétablir, sauver l'unité de l'Église.
Telle était la situation lorsque tous ceux qui espéraient tant du duc de Bourgogne furent cruellement frappés.
Une fièvre pourprée l'emporta, lui et sa charmante femme (février 1712). La cour fut à la lettre comme assommée du coup. Cent cinquante ans après, on pleure encore en lisant les pages navrantes où Saint-Simon a dit son deuil.
En réalité, quelque ombre que jette sur ce caractère sa bigote intolérance, on ne condamnera pas entièrement la faveur unanime dont les opinions diverses l'ont entourée. On doit considérer sa naissance, son éducation, la cour où il vécut, le mur insurmontable dont furent entourés son esprit ami du vrai, son âme sympathique. Pouvait-il déduire des abus la nécessité de l'égalité? Lui-même était abus, était clergé, noblesse. Il était né justement identique à ce qu'il eût fallu changer.
Donnez un point d'appui, un levier; je soulève un monde. Il n'eut ni appui, ni levier, et il était dans ce monde même qu'il s'agissait d'ébranler de sa base. Pardonnons-lui et comptons-lui sa droite intention, sa vie pure, l'amour du devoir, le désir du bonheur des hommes. Il fit peu, mais voulut... L'histoire est désarmée.
Elle est et restera attendrie de sa mémoire.
Il faut pourtant noter deux choses. Le duc de Bourgogne, impopulaire en 1708, fut-il tout à coup populaire au point qu'on dit? Cela s'est si souvent répété qu'on le dit toujours. En remontant aux sources, on ne trouve pour preuves que des témoignages de cour. Versailles pleura le prince, qu'il trouvait accompli, l'idéal de la cour dévote.
Je doute que la France ruinée ait cru si fortement à ce prochain miracle de l'Âge d'or. Je doute que Paris (déjà tout Régence en dessous) ait eu impatience de voir s'ouvrir un règne intolérant, ennemi de la libre pensée.
Autre chose peu remarquée, c'est que le bon souvenir que lui garda la France, le culte que l'on eut pour son maître, revendiqué également par les philosophes et les dévots, enfin la légende arrangée de Fénelon et du duc de Bourgogne, fut, au XVIIIe siècle, un des plus solides obstacles à la réforme des abus. Les œuvres imprimées de l'un et les papiers secrets de l'autre, lus du Régent, de Louis XV, de son fils le Dauphin, surtout de Louis XVI, fixèrent leur opinion sur plusieurs points très-graves, la resserrèrent et la circonscrirent.
Ils jugèrent que ces hommes vantés des philosophes eux-mêmes (qui ont fait de Fénelon une si aveugle apothéose), avaient posé la vraie limite des réformes raisonnables.
Point de rappel des protestants. Point de grâce pour les jansénistes. La fixe division des castes, comme la base de société.
Tel fut le sort du duc de Bourgogne. Il ne put faire le bien de son vivant, et, très-innocemment, il fit le mal après sa mort.
Dès le lendemain, le roi, frappé de Dieu, crut l'apaiser en faisant une chose qu'il supposa agréable à celui qu'il avait perdu. Il renouvela la terrible ordonnance pour forcer le malade protestant de se confesser.
Dès le second jour, le médecin devait l'en avertir, et, s'il ne le faisait pas sur-le-champ, s'en aller le troisième jour, le laisser crever là. S'il n'y pensait, ce médecin payait une grosse amende et pouvait perdre son état.
Le prêtre averti arrivait, mais avec un huissier pour verbaliser en cas de refus. Les voisins arrivaient. Ils obsédaient le moribond, lui disant le nouvel édit. S'il refusait, il ruinait ses enfants, ses biens étaient confisqués. Il leur donnait l'horreur de le voir traîné sur la claie.
Pour régaler la populace, dont c'étaient là les fêtes, on traînait le corps nu.
Mademoiselle de Montalembert fut traînée ainsi à quatre-vingts ans, et la comtesse de Monion, plus jeune, fut exhibée de même.
Cette ordonnance fut l'acte de piété, d'expiation, de pénitence, la fête funéraire, dont Tellier et le roi honorèrent le tombeau du duc de Bourgogne (8 mars 1712).
Ce triste siècle s'est survécu douze ans, jusqu'à la mort du duc de Bourgogne. Mais, pour le coup, il est fini. La guerre aussi réellement; elle a perdu son nerf. Le règne enfin, ce règne excédant de soixante-douze ans va finir. Louis XIV a l'air de vivre encore jusqu'en 1715.
L'autre siècle est déjà tout entier en dessous, le siècle de la libre pensée, celui des libertins, comme on disait, siècle des audaces effrénées dans l'infini spirituel. Est-ce assez de l'appeler, comme Hegel, l'empire de l'esprit? Ce siècle a dit son nom, plus complet, plus profond: Retour à la nature, retour aux sentiments de la vie, de l'humanité.
Il naît dans les souillures, celles de l'autre siècle et les siennes. N'exagérons pas, toutefois. Il a de moins l'hypocrisie. Il a de moins les hontes ténébreuses d'anti-nature où son prédécesseur a trop vécu. Il est bruyant, il est cynique, il étale ses vices au soleil. Il ne les cache pas aux égouts.
L'Anti-nature, par-devant, c'est la Trappe. Et ailleurs? on n'ose dire quoi. Triste par les deux faces, et profondément triste! même désespérée aux choquants sonnets de Shakspeare.
La Nature, même vicieuse, a la lumière pour elle et la joie de la vie. Ne s'égarant pas dans la nuit, elle peut retrouver son chemin. C'est un caractère vigoureux du XVIIIe siècle. Il s'ouvre par un immense, par un strident éclat de rire sur la bulle Unigenitus. Il se pose déjà dans sa forme première avec son roi des libertins, cet homme doux, de tant d'esprit, facile et humain, le Régent, qui ne put haïr ni punir, qui pleurait ses ennemis, oubliait ses amis et laissait tout aller au vent.
On n'a pas dit pourtant assez une chose, c'est que cet homme si gâté, dans ses vices, n'eût point l'infamie de son père, ni la saleté de Vendôme. Un meilleur temps commence. L'orgie est bien l'orgie, mais elle ne se passe plus d'esprit ni de gaieté. Elle viole la morale, mais non plus l'histoire naturelle. Les femmes sont débordées, et cependant un peu plus fières. Les filles de théâtre moins complaisantes (V. chansons de Maurepas). Ce que les casuistes toléraient sous Louis XIV, ce que la bonne madame d'Elbeuf avouait (sans y trouver le moindre mal, V. Saint-Simon), n'eût plus été possible, même aux soupers du Régent. Ses dames, d'Argenton, Tencin, Parabère, exigeantes et brillantes, libertines pour leur propre compte, par leurs saillies obligeaient de compter. Et quand une fut noble et digne, comme mademoiselle Aïssé, elle sut imprimer le respect.
Ce sont des différences d'un siècle à l'autre qu'on a trop peu senties. Maintenant, voyons l'homme même.
Il ne s'agit pas de refaire, encore moins de copier, le grand portrait, si fort, si fin dans le détail, qu'en a fait Saint-Simon. Tous l'ont lu, tous le savent. Je me tiendrai surtout aux points qu'il laisse dans l'ombre.
Il n'y eut jamais un homme plus doué. Brillant esprit, rapide à prendre tout au vol, étonnante mémoire, et, avec peu d'études, un monde de connaissances. Tous les arts. Et la grâce en tout.
Il ne manquait à cela qu'une certaine base de fixité, de personnalité. Il était né d'éléments trop divers et d'opposition monstrueuse. Son père, Monsieur, était une jolie petite italienne (un Mazarin, selon toute vraisemblance). Ce pauvre prince, sur l'injonction du roi, dut avoir des enfants, et il fut épousé par la robuste et hommasse bavaroise, Madame, d'un corps, d'un esprit mâle, qui n'en faisait grand cas.
Entre de tels époux, il est bien clair que Madame fit tout, Monsieur rien. Elle fit un corps vigoureux qui eut peine à s'éreinter par les excès. Elle fit un esprit curieux, nullement inerte (comme Monsieur), mais, au contraire, actif et voyageur à travers toute science, avec un goût d'universalité étranger à la France de ce temps-là (donc allemand, si je ne me trompe). Qu'eut-il donc de son père? Peut-être le goût italien de la musique, peut-être aussi une certaine facilité débonnaire. Mais il ne tomba pas, comme son père, au burlesque, à la platitude. Le principicule italien, la femmelette et le vieux mignon, qui étaient les traits paternels, ne parurent point dans le Régent. Il était fort vaillant, comme sa mère, très-franc du collier, net, lucide au champ de bataille. Il vit clair à Turin. Il vit clair en Espagne; il vit et fit, à travers mille difficultés qu'on lui suscita. Il y eut des succès, prit des places qui avaient arrêté Condé.
Ce que sa courageuse mère ne lui transmit pas, malheureusement, ce fut l'orgueil. Ce soutien lui manqua. Il fit bon marché de lui-même, il n'y tenait pas, et n'exigeait pas qu'on y tînt. De là un abandon étrange, un grand laisser-aller, beaucoup d'indifférence pour le bien et le mal. Il appelait cela aimer la liberté. Et il citait l'heureuse liberté de l'Angleterre sous Charles II.
Une chose lui fit grand tort, d'avoir un héros favori, de vouloir être un Henri IV, de vouloir lui ressembler, même de visage. Prétention assez commune de nos Bourbons, qui leur était fort chère, en raison de l'invraisemblance. Louis XIII en parlait, voulait qu'on y crût. De même le duc d'Orléans, qui n'y avait aucun rapport. Sa bonne corpulence allemande ne rappelait guère le Béarnais. Sa face pleine et sanguine manquait du fameux nez. Il avait la facilité, mais dans l'abondance éloquente, non l'étincelle du silex, l'éclair gascon. Cette faiblesse d'imitation mena loin Orléans. Si on l'eût laissé en Espagne, il eût rappelé Henri IV par sa valeur. Mais on fit croire au roi qu'il était ambitieux, qu'il supplanterait Philippe V, et on le tint en cage. Il ne put imiter d'Henri que ses galanteries, point sa sobriété. Dans son désœuvrement, il s'enivra de plus en plus.
Dans l'affaissement du vieux monde, le nouveau n'étant pas encore, tout semblait incertain. Orléans eut plaisir à rire de tout ce que croyait Versailles. C'était au fond le mouvement du temps, et surtout celui de Paris. Le siècle semblait suivre, à son début, le précepte de Descartes: Douter d'abord de tout, avant de reconstruire. On secoua, on remua toute base, et la morale même. Cela parut, dès qu'on osa. Mais, déjà au Palais-Royal, le précepteur du prince, Dubois, l'endoctrinait à son profit, pour détruire en lui toute foi, surtout la foi à la vertu, le conduire au mépris des hommes.
D'où venait ce Dubois? Du plus sale endroit du palais. Les dégoûtants insectes de latrine et d'alcôve pullulent les uns par les autres. Monsieur reçut Dubois de son ami de cœur, du chevalier de Lorraine, et judicieusement lui confia son fils unique. L'utilité de ce coquin fut de convertir le jeune prince au mariage qu'on lui imposait. Le roi lui fit accepter sa bâtarde, fille de Montespan. Déplorable union. Le jeune homme y sentit le froid de la mort. Rien au cœur. Un orgueil infernal et profond. Il l'appelait madame Lucifer, et elle en souriait. Elle ne rêvait qu'une chose, faire régner les bâtards, son frère le duc du Maine, et elle lui livrait tout ce qu'elle savait de son mari. Il ne l'ignorait pas. Il ne se fâcha point, mais se jeta dans le désordre. Il essayait parfois aussi de l'étude, faisait de la chimie avec le célèbre Humbert. Saint-Simon le blâme de ces vaines curiosités. Mais c'est encore par là qu'il est un vrai représentant du siècle.
Elles donnèrent, il est vrai, une prise à ses ennemis. La puissante cabale qui voulait continuer l'imbécillité du vieux règne et le triomphe des Jésuites, saisit aux cheveux l'occasion d'écarter, de perdre Orléans, d'introniser le duc du Maine. On ne comptait guère l'enfant de quatre ans qu'avait laissé le duc de Bourgogne. On croyait qu'il ne vivrait pas.
L'affaire fut bien montée. On profita de l'émotion extrême de cette mort si prompte, de l'ébranlement des imaginations qui se perdaient en conjectures sinistres. On dénonça sans dénoncer. On n'articulait pas l'accusation, mais on fuyait le prince, on frémissait, on pâlissait, on levait vers le ciel de tristes yeux. Si on ne parlait pas, c'est qu'on ne voulait pas briser le cœur du roi. Mais on aurait eu tant à dire! Comédie scélérate, à laquelle cette vieille Maintenon, uniquement dévouée à son pupille, ne rougit pas de s'associer. Le roi n'était pas rassuré. Heureusement, pourtant, il ne perdit pas son bon sens. Quelques hommes honnêtes, comme son chirurgien Maréchal, n'aidèrent pas peu à l'affermir.
Quant au peuple, d'avance aigri par ses misères, il donna fort aveuglément dans le panneau. Nul doute qu'il n'y ait eu de l'art et de l'argent. Plus d'une fois, dans cette histoire, on a pu étudier les procédés, toujours les mêmes, par lesquels un grand corps, riche et disposant des aumônes, fabrique à volonté des mouvements spontanés. Que de fois, au XVIe siècle, ces mécaniques grossières furent-elles heureusement employées par les moines d'alors et par les curés de la Ligue!
Quand Orléans mena le deuil du duc de Bourgogne, ce bon peuple était sur le point de le mettre en pièces; il criait, maudissait, menaçait du poing. À Versailles, à Marly, persécution plus cruelle; où il était, on faisait le désert. Désespéré, il suivit le conseil (perfide et dangereux) qu'on lui donnait pour le perdre. Il demanda au roi qu'on lui permît d'entrer à la Bastille, qu'on le jugeât, ce que le roi sagement refusa. La prison seule l'aurait déjà flétri.
Quand même on ne saurait rien des deux rivaux, on se déciderait par une chose, une seule, qui dispense du reste:
Lorsque mourut le grand Dauphin, et avec lui sa violente cabale qui déjà voulait perdre le duc d'Orléans, Saint-Simon le croyait au comble de la joie. Il le trouva en larmes qui pleurait son ennemi.
Lorsque mourut Louis XIV, son bien-aimé duc du Maine, si monstrueusement favorisé, le soir rit et fit rire tout ce qui était là. Il bouffonna, d'un tel talent de mime, que personne ne put se tenir. Ce tonnerre de gaieté perça les murs, jusqu'au mourant peut-être.
Orléans avait aimé fort le duc de Bourgogne, et il était plein des idées de Fénelon. Qu'il pût être accusé d'une chose si atroce, cela le jeta dans le désespoir. Un de ses intimes le trouva sanglotant, se roulant par terre. Et cependant il faut avouer qu'il n'était pas tout à fait innocent des idées odieuses que l'on pouvait avoir. S'il était doux, en revanche il était étonnamment faible, tout livré à sa fille, la petite duchesse de Berry, un prodige de vices, vraie Messaline. On la crut une Brinvilliers. Elle haïssait la duchesse de Bourgogne. Elle pouvait souhaiter sa mort; mais jusqu'à la lui donner? Non.
Toute violente qu'elle parût, on ne voit pas, malgré sa terrible réputation, qu'elle ait rien fait d'atroce, même quand elle fut toute-puissante. Elle fut débordée, mais non à la mode d'alors, hypocrite et passive. Elle était intrépide dans le mal, affichait, montrait tout, et plus encore peut-être qu'il n'y en avait. Sa courte vie fut un suicide. Elle n'eut point les arts du temps. Elle voulut, ce semble, périr, se tua, s'extermina par les grossesses.
Pour la comprendre, il faut se rappeler qu'elle naquit de la discorde même. Orléans, marié malgré lui, l'eut d'une femme où il voyait son tyran, son espion. La petite entendit Madame, si grand'mère, parler outrageusement de la bâtarde. Elle fut élevée, dirigée, par une ennemie de sa mère, une ex-maîtresse d'Orléans, la fille de sa nourrice, une De Vienne, femme de chambre perverse, et qui la fit à son image.
Elle fut très-précoce, en contraste parfait avec sa taciturne mère, tout en dehors, parlante, amusante, dans ses caprices passionnés. Orléans, avec ses roués, ses maîtresses payées, était réellement seul. De plus en plus, il fut pris par l'enfant. Il ne la quittait guère. À peine grandelette, elle le tenait à sa toilette les matinées entières. Elle se fit son camarade en tout. Le soir, il buvait; elle but. Dans la demi-ivresse et l'effréné babil qu'elle donne, elle l'imitait, le dépassait en risées de l'Église et de la vieille cour, et de sa mère surtout. Celle-ci, avec un parler gras, traînant, une grande paresse, semblait une eau dormante, comme un marais suspect. Elle avait une grâce oblique, n'étant pas trop droite de taille, boîtant un peu tout bas (non pas tant que son frère). Elle était belle, pourtant n'attirait pas, avec des joues pendantes, des sourcils ras, pelés roses, qui ne donnaient pas bonne idée de sa peau. Plus, telle infirmité peu agréable dans le monde. Le père, la fille, avaient un très-vilain plaisir à disséquer la mère. La fille la méprisait, se comparait. Grande et jolie, svelte, légère, elle avait de charmantes mains dont son père, dit-on, raffolait. Ses yeux, non rassurants, quelque peu égarés, avaient l'attraction des demi-fous. Elle plaisait par ce qui doit plaire (mais non aux hommes vicieux), la furie du plaisir. Elle ne savait pas sa mesure, s'abandonnait de manière effrayante. Une fois, à quinze ans, devant toute la cour, elle s'enivra avec son père et fut malade, au point de salir tout.
Nul doute que la De Vienne ne la dressât à faire le dernier outrage à sa mère, à profiter des hasards de l'ivresse pour la supplanter tout à fait. En ce siècle, l'inceste était fort à la mode chez les princes et les grands prélats, toléré dans le bas clergé, où la parenté la plus proche couvrait tout, dispensait du bruit. Bientôt, dans un petit roman, Montesquieu exalte les unions patriarcales entre frère et sœur. Les dispenses s'étant élargies depuis le Moyen-âge, la cousine, la nièce étant déjà permises (et bientôt la sœur de la femme), on disait que la sœur serait permise aussi. Et tel Italien dit: la fille!