C'est la fureur première dans l'émancipation de braver tout. Il suffit que la chose parût hardie, impie, pour qu'on l'ait faite alors. Orléans, qui fuyait Sodome, tomba-t-il au piége de Loth? Il le niait. Mais deux choses feraient croire qu'il en fut ainsi. Il se montra très-froid pour marier sa fille au duc de Berry, qui pourtant l'approchait du trône. Et elle, d'autre part, mariée, exigea de son père ce qui pouvait le mieux dégrader sa mère comme épouse, constater à quel point il préférait sa fille. Il s'agissait d'un collier de diamants qui venait de la succession de Monseigneur, et qui était alors dans les écrins de madame d'Orléans. Elle voulut qu'on le lui ôtât, que son père le lui mît au cou, à elle. Il n'osait, hésitait; il remontrait que sa femme allait éclater près du roi. Elle fit de si épouvantables cris, qu'il eut peur d'elle encore plus que du roi. Brave de peur, il affronta madame d'Orléans, se fit ouvrir sa garde-robe, ses pierreries, enleva le collier.

Grand bruit. La duchesse de Bourgogne prêcha en vain l'orgueilleuse. Il fallut que le roi intervînt, la forçât de restituer et demander pardon. Il chassa la De Vienne. Elle fut enragée, donna cours à sa haine, à son envie, contre la duchesse de Bourgogne, dont la mort très-prochaine d'autant plus lui fut imputée.

La France tout entière était si occupée et de ces bruits et de la Bulle, que la guerre lui semblait une affaire secondaire. La mort du duc de Bourgogne compliquait pourtant la situation en rapprochant de la succession Philippe V. Louis XIV eut la maladresse de traîner, d'hésiter à tirer de lui la renonciation qu'attendait l'Angleterre. Elle retira bientôt ses troupes, quinze mille Anglais. Mais les Allemands qu'elle soldait s'obstinèrent à rester, à servir sous Eugène. S'il fût resté le vrai Eugène, il aurait marché sur Paris. Il devint un vieux tacticien. Pour prendre Landrecies, il étendit ses lignes à dix lieues de distance. Un conseiller du Parlement, qui se promenait, vit le premier un point faible où on pouvait le forcer.

Le grand rhétoricien Villars, grand menteur (tout héros qu'il est), ou du moins exagérateur, boursoufleur souvent ridicule, pour mieux grossir sa victoire de Denain, suppose qu'en 1712, la situation était celle à peu près de 1709, dans cet effroi qui précéda l'affaire de Malplaquet, quand la France était en prières et que Versailles faisait les prières de quarante heures. «Louis XIV, dit-il, en lui disant adieu, pleura, lui dit que, s'il lui arrivait malheur, lui Louis, monterait à cheval et irait se faire tuer.» Ce morceau à effet devait faire l'ornement du discours que Villars prononça en 1715, lorsqu'il se fit recevoir à l'Académie française. Le roi lui fit rayer cela.

Réellement, dès janvier 1712, on savait la disposition de l'Angleterre. Eugène y avait été de sa personne tâter le terrain. Il y perdit deux mois. On lui avait fait croire que l'on pourrait forcer la main à la reine malade et aux tories. L'électeur de Hanovre, successeur très-hostile de la mourante, qui attendait impatiemment, eût avoué tout à Eugène, si l'on eût pu monter un complot, faire un mauvais coup. Rien ne bougea. La reine ne se vengea qu'en donnant à Eugène une épée qui valait cent mille livres.

Les conférences venaient de s'ouvrir à Utrecht, et, malgré les reproches, les vaines fureurs de l'Autriche et de la Hollande, l'accord réel de l'Angleterre et de la France rendait la paix probable. Les ministres anglais nous étaient amis plus que nous-mêmes. Ils nous ouvraient une chance admirable, celle de transférer Philippe V en Italie, de lui donner la Savoie, le Piémont et la Sicile, qui après lui reviendraient à la France. Le duc de Savoie eût été roi d'Espagne. La politique anglaise, alors vraiment grande et hardie, était (en s'emparant des mers) de renouveler l'Europe par les deux faits qui voulaient s'y produire, la création de deux royaumes: la royauté de Prusse, contre-poids protestant de la vieille et bigote Autriche; la royauté du Savoyard en Italie ou en Espagne. Philippe V s'obstina à rester roi d'Espagne et fit un mal immense à son pays. Les whigs, qui régnèrent après Anne, firent roi le duc de Savoie, mais pour qu'il gardât les Alpes contre nous, nous séparât de l'Italie.

Eugène, voyant les Anglais échapper, voulait dès son retour les employer. Au premier ordre, il vit leur cavalerie qui dessellait, et lui tournait le dos. Le 12 juin, la nouvelle arrive d'une trève conclue entre l'Angleterre et la France. Pour arrhes, le roi donnait Dunkerque. Nouveau coup pour Eugène. Il perdait l'armée britannique, plus de soixante mille hommes. Mais les mercenaires allemands et belges, qui en faisaient les trois quarts, sans s'inquiéter du serment qu'ils avaient fait à la reine Anne, restèrent obstinément, laissèrent partir les vrais Anglais. Il se trouva avoir encore en tout cent trente mille hommes. Villars prétend n'en avoir eu que soixante-dix mille, avec trente mauvais canons. S'il en était ainsi, Eugène, plus fort du double, n'avait qu'à aller en avant. Il en parlait, disait qu'il irait à Versailles. Seulement, il voulait d'abord prendre Landrecies, petite place, qui, dans le style des vieilles guerres, couvrait la Picardie. Autre faute, pour ce siége, il divise son armée en trois armées. Ses lignes étaient faibles à Denain. Il y avait là douze mille de ces coquins, qui servaient contre leur serment, ayant pour général le fils du fameux traître Monck, le restaurateur des Stuarts. On dit qu'un conseiller au Parlement qui se promenait vit le premier cette faiblesse de Denain, et avertit.

Villars, par une feinte heureuse, en se portant vers Landrecies, y attira Eugène, qui affaiblit Denain, s'en éloigna. Villars trompa aussi les siens, qui ne comprenaient rien à ses manœuvres. Ils murmuraient. Tout à coup, il se lance sur Denain. Point de fascines pour aider l'escalade. On y monta avec des hommes, sur les vivants et sur les morts. Rien ne tint contre cet élan. Tout fut tué, et de plus ce qu'Eugène envoya au secours. Il était venu au galop, et furieux, mordant ses gants et ses dentelles, il assistait à la déroute (24 juillet 1712). C'était celle de sa fortune, qui ne se releva jamais. Villars, fortifié, emporta toutes les places voisines, tous les magasins de l'ennemi, se trouva riche tout à coup. Soixante drapeaux envoyés à Versailles.

La France fut rassurée, le ministère anglais encouragé. En août, le brillant Bolingbroke vint à Paris et fut reçu comme l'ange de la paix. Il eut à l'Opéra un de ces enivrants triomphes comme nous savons seuls les donner. Il n'y avait point à cela de bassesse. Car nous étions vainqueurs partout. Et sur le Rhin, et vers les Alpes, l'ennemi avait été arrêté glorieusement. Bolingbroke nous plaisait par l'éclat de son esprit, par son audace d'opinion en toute chose. Paris lui fut charmant. Versailles, encore si près de son grand deuil, l'accueillit de façon touchante. Par une distinction délicate et unique, le roi lui donna un diamant que portait au chapeau son tant regretté petit-fils, le duc de Bourgogne. Bolingbroke retourna Français.

Il avait servi à la fois les deux pays, en avançant l'œuvre de paix. Ni la reine, ni le roi, n'avaient beaucoup à vivre. Les ambassadeurs d'Anne signifièrent à Utrecht que, si la paix n'était pas signée le 11 avril 1713, ils la signeraient seuls. Donc, le 11, fut signée la paix, malgré l'Empereur qui lui-même fut bientôt forcé de signer à Rastadt. L'Angleterre gagne tout. La France ne perd presque rien. Elle croit (bien à tort) avoir acquis l'Espagne. La Hollande reste ruinée. L'Autriche a les Pays-Bas, Milan, Naples, la Sardaigne.

La victoire de Denain! et la paix de l'Europe! deux merveilleuses éclaircies. La misère est la même, l'embarras financier s'accroît. Mais l'âme est riche d'espérance. On voit que le vieux roi, la vieille cour, n'iront pas longtemps. Versailles de plus en plus pâlit, et Paris reprend l'ascendant. Paris n'a pas encore la vie officielle, mais il a celle d'opinion. C'est à l'Opéra de Paris qu'éclata la scène du triomphe de Bolingbroke, triomphe de la fraternité entre les deux grands peuples, qui moins visiblement, mais réellement en dessous, fut l'élan de la pensée libre.

Un brusque changement dans les modes indiqua celui des esprits. L'insipide échafaud en fil de fer, à deux pieds de hauteur, que les dames portaient branlant et tremblotant, comme la vieille tête de madame de Maintenon, il s'écroule un matin. Cela durait depuis 1689. Le roi le détestait. Chacun le trouvait incommode. Et nul n'y pouvait rien changer. L'ambassadrice d'Angleterre, comtesse de Shrewsbury, Italienne de mère, hardie et fort parleuse, arrive en coiffure simple, harmonique à la tête humaine. Nos dames, à l'instant, démolissent leur château, descendent leurs cheveux, exagèrent même, et visent au plat extrême.

Bien avant que le roi meure, se fait en tout le changement. Les soupçons insensés dont Orléans avait été victime, on les oublie; on en sent l'absurdité, le ridicule. Et n'est-ce pas assez de lui voir près de lui cet immuable ami, l'honnête Saint-Simon, l'ami du duc de Bourgogne?

À Versailles, à Marly, Orléans reste seul. On craint madame de Maintenon, le duc du Maine. Mais beaucoup regardent vers lui. Beaucoup attendent, espèrent de ce côté. Et lui, que fera-t-il? rien du tout, que boire et dormir, le soir s'enfermer pour l'orgie. Mais à force de ne rien faire, il grandit cependant. Par la force des choses, il devient le roi de Paris.

Belle fortune pour ce paresseux. Il est désiré à la fois des incrédules et des croyants, des esprits forts, des jansénistes. Ceux-ci, ces hommes austères, sous la persécution cruelle, sont bien forcés de faire des vœux pour l'avénement de la tolérance. Combien plus les infortunés protestants, si barbarement écrasés!

Rien ne profita plus au duc d'Orléans que la bulle Unigenitus, les furieuses et grotesques violences de Tellier pour la faire recevoir. Cela d'avance tuait le rival d'Orléans, le duc du Maine, favori du parti bigot, sous lequel eût continué le règne du Néron jésuite.

Aristophane est grand dans son Plutus vainqueur, qui voit à sa cuisine les dieux destitués, heureux de lui tourner la broche. Rabelais est colossal dans le Gargantua; son rire est un tonnerre qui lézarde et fend le vieux ciel. Mais combien est supérieure la farce de l'Unigenitus, où la Rome idiote, sans s'en apercevoir, se moqua d'elle-même, exterminant et le catholicisme, et le christianisme, et, que dis-je? toute religion!

L'heureux Voltaire avait justement dix-huit ans. Ce fut là son point de départ, il eut de quoi rire pour un siècle.

Tout est miraculeux dans cette bulle. Sa naissance même est un prodige: un roi emploie ses efforts, ses millions (et dans ce temps de banqueroute), un argent emprunté à quatre cents pour cent! pour obtenir du pape, quoi? que le pape condamne la maxime des royalistes: L'excommunication injuste est nulle, qu'il condamne les gallicans et désarme la royauté.

Il insiste pour que le pape se déclare infaillible et dans le dogme et dans le fait, pouvant forcer de croire non-seulement l'absurdité logique, mais le faux matériel, dire ou que trois font un, ou que le soleil luit la nuit.

Il veut que le pape tranche à grand bruit la profonde question de la Grâce, où est la base même du christianisme, question sur laquelle le pape même avait commandé le silence. Les protestants, les jansénistes, en rapportant tout à la Grâce, en abandonnant l'homme à Dieu, rendaient moins nécessaire le prêtre. Celui-ci gagne tout, à décider contre la Grâce, pour le libre arbitre de l'homme, si l'homme n'est libre que d'obéir au prêtre.

Les Jésuites poussaient dans ce sens, qui livraient tout au prêtre-Dieu de Rome. Au fond de leurs colléges et de leur vieille scolastique, ils se trompaient d'époque. S'étant armés du fouet que le roi mettait dans leur main, ils prirent le grand public rieur pour un écolier de sixième, ils fouettèrent au hasard pour lui faire dire: Le pape est Dieu.

La papauté, depuis des siècles, gravitait vers cela, et fatalement devait y arriver. Elle le désirait, le craignait. Par scrupule? non; mais par l'intelligence du danger qu'elle courait. Dans sa force, à l'époque où elle exterminait des mondes (Albigeois, Hussites, Moresques, Protestants), elle ne formula pas cela; comment oser le faire au temps de sa décrépitude? Elle avait un pressentiment que si, vieille, édentée, quasi-paralytique, elle sautait sur l'autel, en béquilles, il lui arriverait malheur. Il fallait la sottise de son terrible adorateur Tellier pour lui faire faire le pas qui devait lui rompre le cou.

Celui-ci ne recula pas qu'il n'eût exécuté la chose. Dans son amour-propre de père, il n'eut point de repos que son monstrueux avorton, la Bulle, n'apparut, exposée à l'adoration dans les bras de la vieille Église.

On n'a jamais encore tout à fait disséqué cette chose étrange. Rien de lié, ni d'organique. Et de soudure, aucune. La plus grossière couture du tailleur de village y manquait même. On avait pris d'ici, de là, nombre de vieilles choses qui traînaient dans l'École, qui ne sortaient pas du séminaire et y seraient mortes tout doucement si ces furieux maladroits ne les avaient fourrées de force dans leur belle création. Là, compilées, mises en face l'une de l'autre, elles criaient, de couleurs discordantes, elles hurlaient, de contradictions. L'ensemble est si difforme qu'on a désespéré de le résumer. On montre tel article, tel membre. Essayons de donner le monstre même, éclos rue Saint-Antoine, adopté de Versailles, intronisé au Vatican, imposé urbi et orbi, mais, hélas! mort sous les sifflets:

Le but et le sens général est Mort à la liberté! à la vraie liberté pratique, qui relève d'elle-même et du droit. Mort à celle de la conscience, et aux franchises de l'État! L'autorité au pape! au prêtre! Son excommunication injuste n'en est pas moins valable: il fait la justice et le droit.

Mort à la Grâce (à la non-liberté), au dogme de saint Paul et de saint Augustin, qui disent que c'est Dieu qui fait le bien en nous[1].

Anathème à l'amour de Dieu, à ceux qui disent que nul bien n'est sans cet amour[2].

Anathème à la charité, à ceux qui disent que: La foi justifie quand elle opère, mais n'opère que par la charité[3].

Anathème à l'amour de la justice, à ceux qui prétendent que: Le cœur tient au péché, tant que cet amour ne le conduit pas[4].

On voit qu'en ce grossier mélange, on a copié d'une part la condamnation de l'esprit moderne, d'autre part celle de l'esprit ancien; celle de la Loi, celle de la Grâce. La philosophie, le christianisme, les deux plaideurs sont mis hors de cause, renvoyés dos à dos.

Quinet a dit excellemment cette vérité profonde: «Pour en finir avec les hérésies, le pape ici poignarde non-seulement le christianisme, mais l'idée même de la religion et de Dieu.

«En vérité, le XVIIIe siècle s'ouvre avec plus de solennité qu'on ne le dit. Du haut du Vatican, le pape jette l'Évangile dans l'abîme. C'est la première journée du siècle. Ce reste de gloire appartenait au souverain de l'ancien monde, de donner le premier signal de son renversement. Voltaire, Rousseau, n'avaient pas une autorité suffisante pour commencer. Il fallait que le prêtre même livrât son Dieu, fît cet aveu: Que toute chose était consommée.»

L'effet fut admirable, une trentaine d'ouvrages parurent contre la Bulle. Mais le meilleur ne s'écrivait pas. On jasait, on riait partout. On contait de Tellier (fausses ou vraies) mille choses plaisantes. À ceux qui objectaient que c'était condamner saint Paul, il aurait dit: «Saint Paul, saint Augustin étaient des têtes chaudes qu'on aurait mises à la Bastille.—Et saint Thomas? lui disait-on.—Vous pouvez penser quel cas je fais d'un jacobin, quand j'en fais si peu d'un apôtre.»

CHAPITRE XIX
DERNIÈRE ANNÉE DU ROI
1715

La mort vivante ou la vie morte, ce misérable état intermédiaire qui n'est ni l'un ni l'autre, c'est ce que je suis condamné à décrire pour épuiser ce règne de soixante-douze ans, terminer ce siècle éternel, enterrer ce revenant grotesque et violent, l'Unigenitus. Funèbre carnaval de morts mal enterrés, qui paradent encore aux approches du jour, qui courent en furieux, et maltraitent encore les passants.

Regardons bien dans les trois fosses. J'appelle ainsi l'arrière-appartement où vit presque toujours Louis XIV à cette époque. J'appelle ainsi le maussade Gesù de la rue Saint-Antoine, où les trois terroristes de la Société, Doucin, Lallemant, Tournemine, préparaient les mesures violentes que Tellier exigeait du roi. Enfin, pour l'humiliation de la nature et du génie, voyons ce palais de Cambrai, où l'homme de la Bulle, Fénelon inquiet, donne le triste spectacle de sa stérile agitation.

Qui écrit, écrira. On ne peut plus s'en empêcher; c'est une maladie. Fénelon écrit à tous, et sur tout. Il régente la guerre, défend les batailles à Villars. Il régente l'État. Et, avec quelle sagesse! Pour l'avenir, une république de grands seigneurs. Pour le présent, un conseil de régence que Louis XIV doit créer de son vivant, pour partager avec lui l'autorité! Mais la grande affaire, c'est la Bulle. Il la salue à sa naissance d'un éloge effréné (12 octobre); il en est le poète et l'apôtre, le berger d'Orient qui vient s'agenouiller à son Noël. Mais tous ne sentent pas comme lui la beauté du Dieu nouveau-né. Les Jésuites seuls sont avec lui. Son cœur est au Gesù de la rue Saint-Antoine. Ses communications continuelles et confidentielles avec le bon Père Lallemant. Il veut que Lallemant lui choisisse de sa main un vicaire général qui travaille avec lui contre les Jansénistes.

Pour le connaître mieux encore, il faut l'étudier dans une source trop négligée, mais singulièrement instructive, qui révèle et l'homme et le temps. Fénelon, toute sa vie, fut par-dessus tout directeur. Regardons-le dans la direction de madame de Montberon. C'est la plus acharnée des saintes, la persévérante brebis. Celle-ci, traînant son mari, vint à Cambrai, vécut là sur cette frontière.

Il en est fort embarrassé. Le genre d'activité qu'il garde, c'est de se diviser entre mille petits soins, lettres, affaires d'amitié, d'hospitalité, d'aumônerie, d'économie de son domaine, de justice parfois; car il juge lui-même, comme prince-évêque de Cambrai. Il va, vient, il suffit à tout; d'autant plus sec, qu'il est plus tiraillé. Il est tari et las de tout. Adieu le flot du cœur. Mais elle, elle ne veut que cela; car, malgré son âge, elle est jeune. Seulement dans sa voie quiétiste où il l'a soutenue longtemps, elle est comme un enfant qui ne sait plus marcher, qui pleure, qui veut être porté. Elle prie, elle supplie. Elle meurt, s'il ne peut pas la confesser. Le mari, qui la voit dans cet état, vient lui-même prier Fénelon. Hélas! ce qu'on demande, il ne l'a plus, il ne sait plus que dire. Cette royauté des âmes (exquise et sensuelle pour les plus saints), elle a abouti là, au néant de l'énervation. Tout ce qu'il trouve pour se tirer d'affaire, c'est de lui dire toujours: «Communiez.—Mais quoi? sans préparation, sans confession?—N'importe, communiez.» Expédient grossier pour un homme si délicat, de la gorger d'hosties! Oh! il lui fallait autre chose. Elle se désespère; elle va s'en aller, s'éloigner. Vous penseriez alors qu'il est quitte et fort satisfait? Point du tout, il se fâche. Il veut l'avoir là, la garder et ne rien faire pour elle. Il lui dit de rester, car nul autre ne la comprendra. Spectacle aride et désolant de deux âmes, qui jusqu'au bout vont s'usant par le frottement à vide, qui, par delà la mort du cœur, continuent leur agitation, ne pouvant s'apaiser, ne pouvant se quitter, ni vivre, ni mourir tout à fait.

Maintenant, passons à Versailles. Derrière le grand appartement se trouvent de petits cabinets noirs. De même à Fontainebleau. Sur la porte dorée, une belle chambre, lumineuse, en a derrière une autre sans fenêtre, sombre et obscure. C'est dans ces sortes de cachettes que madame de Maintenon fuyait la lumière, mais elle ne pouvait fuir le roi. Il était là, et ne la quittait guère. Âgée et fatiguée, un peu sourde, dans le dégoût universel où elle était de tout, elle devait encore endurer jusqu'au bout sa terrible assiduité. Elle expiait, comme Fénelon.

Quand la duchesse de Bourgogne manqua, elle fut épouvantée du vide, de la monotonie, du triste et pesant tête-à-tête qui allait devenir invariable. Elle essaya des moyens extrêmes (peu convenables dans un si grand deuil), des concerts et des comédies. Elle fit venir Villeroi avec ses vieux contes galants. Elle suppléa, comme elle put, la duchesse de Bourgogne par cette Jeannette Pincré, dont j'ai parlé. Le roi y tenait, et ne la laissa se marier qu'en restant à Versailles. Mais la petite fille, devenue grande, devenue une jeune dame, était-elle amusante par des enfantillages trop visiblement calculés? Donc, le poids reporté à droite, à gauche, revenait, retombait d'aplomb sur madame de Maintenon, et elle en était écrasée. Elle se lâche dans ses lettres, et parle indécemment, sèchement du roi, des faiblesses dernières dont elle était témoin et qu'une épouse eût dû cacher: «Il me faut essuyer ses chagrins, son silence, ses vapeurs; il lui prend souvent des pleurs dont il n'est pas le maître, ou bien il est incommodé. Il n'a pas de conversation.»

Mais elle-même n'était-elle pour rien dans cet affaissement d'esprit? De quoi l'occupait-elle? De pauvretés. Elle mêlait mille petites affaires de sacristie aux plus grandes affaires de l'État. Tracasseries de couvents, ou rapports de police, c'était la vie du roi. Gouvernement étrange qui voudrait gouverner homme par homme, et dans le secret même de la conscience. Son effort impuissant, c'est d'arrêter un peu la débâcle de l'Église, de contenir le clergé qui ne se contient plus. Les mœurs des moines, leurs querelles, les élections des religieuses, tout ce misérable ménage, c'est l'occupation incessante.

La simplicité, la crédulité du roi et de madame de Maintenon dépassent tout ce qu'on peut croire. Ils voient la vieille machine de dévotion extérieure aller son train, et ils ne voient pas qu'il n'y a plus rien dessous. On se moque d'eux tout le jour. Les plus impies farceurs se font passer pour saints (Marcé, Courcillon, V. Saint-Simon). Une dame est surprise par son mari en adultère, et c'est le mari qu'on enferme; elle fait croire au roi qu'il voulait la faire protestante (Staal).

Le jansénisme fut un coup de fortune pour madame de Maintenon. Il occupa le roi. Il lui donna chaque jour quelque affaire, quelque ennui, quelque colère, enfin ouvrit une carrière à l'âcreté d'humeur. Les lettres de Fénelon à Tellier (22 juillet 1712), les paroles de Tellier au roi, se résument en un mot: Tout est perdu!—Comment? tout est perdu?—Oui, si l'on ne réprime vigoureusement le jansénisme, qui est à la fois l'hérésie et l'avant-garde des libertins. Son chef, Quesnel, est Anti-Christ; la Bulle le dit en propres mots. Dans ce péril immense, on ne peut ménager nul moyen de salut public.

Le roi le sent; avec regret il emploiera non-seulement la force, mais, il le faut, l'argent. Il corrompt les évêques pour les faire devenir des saints. Le beau Rohan, l'intrigant Polignac, Bissy, l'évêque de Meaux que son prédécesseur Bossuet appelait «un petit fripon,» ont rejeté d'abord la Bulle. Mais le roi sait les attendrir. À Rohan (fils du roi, peut-être par la belle Loubis) il donne la grande aumônerie, à Bissy le chapeau. Polignac reçoit de l'argent. Madame de Maintenon a désormais, heureusement, une affaire. Elle négocie pour la Bulle, elle fait trotter Bissy chez les évêques; c'est le grand chien de chasse qui les rabat dans les filets.

Le roi fut surpris des oppositions. On lui avait dit que personne ne soufflerait. Sa grande prétention avait toujours été (dans cet affaissement de la papauté), de la suppléer, d'être pape. Il l'avait été en 82 à la tête des gallicans. Il l'avait été en 88, à grands frais, il est vrai, en expulsant 500,000 hommes. Il crut l'être en 1713, en se faisant le bras de Rome contre les gallicans, contre les jansénistes, en imposant de force, comme article de foi, cette déification prodigieuse de la papauté. S'il avait été vaincu par l'Europe, il se relevait triomphant dans la théologie. Il avait demandé et obtenu la Bulle, et ses Jésuites français l'avaient dictée. Il l'imposait au monde catholique, à l'Italie, à l'Espagne, à l'Autriche,—oui, même à cette Autriche qui lui faisait encore la guerre. Le prince Eugène n'avait pu empêcher Villars de prendre Landau, Fribourg, de rançonner l'Allemagne. Et la paix fut faite à Rastadt. Mais l'empereur Charles VI, dans Vienne, était obligé de recevoir et croire (s'il était catholique) la Bulle de Louis XIV. Quelle gloire pour ce nouveau Constantin, cet autre Théodose!

La France seule avait la tête si dure, qu'en donnant aux autres la Bulle, elle n'en voulait pas pour elle-même. Paris, repaire d'athées, d'incrédules, de mauvais plaisants, en faisant des ponts-neufs, des noëls, où le nouveau-né, l'avorton, était durement houspillé. L'autorité royale n'y faisait rien. Chose triste, le roi, à soixante-seize ans, retrouvait le Paris de la Fronde, qui le chassa enfant et le fit fuir à Saint-Germain.

Aussi ne refusa-t-il aux Jésuites nulle mesure de rigueur. Des curés qui s'émancipaient furent mis à la Bastille, des évêques internés, des docteurs remis à l'école, enfermés dans les séminaires. À la Sorbonne, les dernières violences; le syndic, à chaque opposant, criait: «Écrivez qu'il résiste au roi!» On chassa des docteurs, et quatre, fort âgés, furent durement exilés. Des sœurs furent maltraitées, mises à la porte, des couvents entiers détruits, dispersés. En un an, les prisons si pleines, qu'on fut obligé d'enfermer les suspects dans leurs propres maisons, avec des recors, des exempts. Le bon vieux Rollin fut chassé de son collége de Beauvais. Des oratoriens, des feuillants, toutes sortes de gens pêle-mêle, persécutés. Les Jésuites étaient si furieux qu'ils se persécutèrent eux-mêmes. Leur père André, éminent par son esprit philosophique, sa douceur et sa tolérance, parut avoir trop de mérite pour ne pas être janséniste. Un autre Jésuite, trop doux, eut pour punition la défense de porter perruque sur sa pauvre tête pelée.

Quiconque avait un ennemi était suspect et poursuivi. Les plus futiles prétextes suffisaient. Il est austère, retiré... janséniste.—Il est libertin, janséniste. À tel jour maigre il a fait gras: janséniste, à coup sûr.

Quelques-uns furent jetés dans des cachots profonds, d'une humidité meurtrière. Beaucoup prirent peur, et, sans pain, sans argent, fuyaient dans la campagne, et, s'ils pouvaient, hors du royaume. Seconde émigration, après la protestante.

Les jansénistes résistaient, et les protestants ne résistaient pas. Cependant, la persécution des premiers raviva celle des seconds. Nombre d'entre eux envoyés aux galères. Si le roi eût vécu, l'affaire gagnant toujours, on arrivait aux prétendus athées. Fontenelle eût été mis dans une forteresse, si d'Argenson ne l'avait protégé. En revanche, d'Argenson fit sa cour en emprisonnant le jeune et illustre Fréret, savant universel et pénétrant critique, qui, dans sa dissertation sur l'origine des Français, s'était affranchi des mensonges du père Daniel.

Le peuple de Paris était tellement contre la Bulle, que le Parlement l'ayant enregistrée (avec réserve, protestation), on n'osa vendre dans la rue l'arrêt d'enregistrement. Mais les chansons couraient, et mille récits à la honte des acceptants. On disait que Sillery, l'évêque de Soissons, qui, pour avoir Reims, avait accepté la Bulle, devint malade de chagrin, furieux, désespéré. On ferma tout, de peur qu'in extremis il n'éclatât par un désaveu solennel, une pénitence publique. On ne la lui permit pas. Il mourut en poussant des hurlements de damné.

L'année même de la Bulle, 1713, contre l'inquisition jésuite commence une contre-inquisition. Quelqu'un, on ne sait qui, publie les Nouvelles ecclésiastiques, violent journal satyrique, qui a duré 80 ans. Le secret fut impénétrable. De Paris, la feuille invincible, insaisissable, courait toute la France.

L'ingénieuse organisation de ses propagateurs a servi de modèle aux grandes sociétés de la Révolution, spécialement aux Jacobins, sous Duport et sous Robespierre, et le tableau qui l'expliquait faisait tout l'ornement de la salle de conférences à leur club, rue Saint-Honoré.

Cruelle piqûre pour les Jésuites. Tandis que le trio de leur conseil étroit (Doucin, Lallemant, Tournemine) souffle le feu de la persécution, eux-mêmes ils sont persécutés. D'invisibles flèches (aiguisées, assure-t-on, dans les ruines d'un vieux moulin de Vaugirard) volent jusqu'à leur rue Saint-Antoine, jusqu'à Versailles, et transpercent Tellier. Que fait donc la police? D'Argenson court, crie, cherche, ne trouve rien. Maintes fois on eut l'insolence de lui jeter dans sa voiture, à plein paquets, le criminel journal. Encore moins la police du Parlement trouve-t-elle. Est-il sûr qu'elle veuille trouver? qui sait si elle-même ne travaillait pas aux Nouvelles ecclésiastiques?

Les Jésuites tombaient dans le désespoir. Leur P. Lallemant avouait qu'on ne pouvait rien faire en France, si l'on n'y importait l'inquisition d'Espagne. D'autres disaient: «Il y faudrait du sang!»

Ils se trompaient s'ils crurent n'avoir rien fait. Ils avaient fait beaucoup. Ils avaient réglé la Régence, donné la France au duc d'Orléans.

Plus le roi était un fléau, plus on craignait qu'il ne continuât ce règne désespérant de soixante-douze années par une régence jésuite, un conseil d'imbéciles où des Villeroi seraient présidés par le petit fourbe bancroche, le duc du Maine, c'est-à-dire par l'interminable Maintenon et par le noir démon Tellier. Celui-ci avait fait une chose bien rare en politique et dont il pouvait être fier. Il avait mis d'accord les partis opposés, les hommes les plus contraires d'idées, de mœurs. Les plus honnêtes magistrats, exemple d'Aguesseau, n'attendaient rien que du roi des roués.

Tellier n'y voyait plus, de rage. Il désirait moins le triomphe que la mort de ses ennemis. Son rêve était de faire chasser tout évêque récusant. Noailles surtout, Noailles. Il s'acharnait à lui, comme un chien sur un os. Il le voyait déposé, dégradé, lui arrachait son cordon bleu (en rêve), le mettait de sa main dans un in pace, le murait là, jetait la clef à l'eau. Pour en venir à frapper ce grand coup de terreur qui eût emporté tout le reste, il fallait dompter le Parlement même, le sortir de sa position expectante (d'enregistrement sous réserve), où trop visiblement il attendait la mort du roi. On voulait le briser par un enregistrement sans condition qui démentirait tous ses précédents et le déshonorait, de plus, lui faire subir un édit d'après lequel tout évêque devait souscrire purement et simplement, sinon être poursuivi. En même temps, le roi sollicitait Rome pour qu'elle lui déléguât le droit de poursuivre et de déposer les évêques. Énorme pas du pouvoir absolu, qui de Louis XIV eût fait un Henri VIII, eût aplati d'ensemble les évêques et le Parlement, eût désarmé et Rome et les conciles de ce droit de déposition,—pour le transmettre à qui? en réalité à Tellier, à la Société, à son comité de salut public.

Les Jésuites, je l'ai remarqué aux temps de l'Armada et de la Ligue, étant plus fins qu'habiles, sont retombés toujours dans la même faute, celle de faire des écheveaux trop compliqués, tissus de tant de fils cassants, que rien ne leur arrive à point. Ce qui ne peut réussir que par la réussite de tant de choses, ne réussit jamais, avorte.

Ici, que de choses incertaines! Rome faiblirait-elle jusqu'à donner au roi la haute justice sur les évêques? Le vieux roi aurait-il la force de pousser si loin cette affaire? Vivrait-il assez pour cela? Et après lui, qu'adviendrait-il?

Pour sa résolution, elle paraissait forte. Il était au dernier degré d'endurcissement. Jugeons-en par les faits. La reine Anne mourante avait demandé qu'on tirât de leurs chaînes cent trente-six galériens protestants. Cela fut exigé, imposé au traité d'Utrecht. Mais c'était si pénible au roi qu'à peine permit-il que quelques-uns partissent; ils ne furent, la plupart, délivrés qu'à sa mort. Quant aux jansénistes, l'un d'eux, un bon vieux gentilhomme, M. de Charmel, qu'autrefois il avait aimé, demandait à venir à Paris pour se faire tailler de la pierre. Le roi refusa; il fut opéré par des chirurgiens de village et mourut au bout de trois jours.

Ainsi la volonté ne manquait pas. La vie pouvait manquer. De longue date, Tellier, madame de Maintenon, avaient avisé à cela. Contre le duc d'Orléans, que l'on voyait venir, on avait, d'année en année, exhaussé le duc du Maine. Riche de l'héritage de la grande Mademoiselle, légitimé et apte à succéder, prince du sang, déclaré fils de France, gouverneur du Languedoc, il avait eu de plus trois choses qu'on peut appeler trois épées: 1o l'artillerie, dont il était grand maître; 2o l'armée suisse, neuf régiments, outre les gardes suisses; 3o son mariage avec les Condé, grand souvenir, grand patronage militaire.

Ce n'était pas assez. On y ajouta bientôt le commandement de la Maison du roi, dix mille hommes d'élite (gardes du corps, mousquetaires gris et noirs, gardes françaises, etc.).

Tout cela était-il nécessaire pour être simplement président du conseil de Régence? Une si énorme accumulation de forces, contre Orléans désarmé et tout seul, paraît indiquer autre chose. Le petit enfant de cinq ans, délicat, maladif, promettait peu de vie. On ne croyait pas qu'il régnât, on ne le désirait pas. Madame de Maintenon écrivait: «Il vit malgré tout le monde.» Et en effet, il compliquait la situation, empêchait le duc du Maine, le vrai roi en expectative, qui devait, avec les Jésuites, avec ce grand nombre d'évêques jésuitisés, continuer le gouvernement ecclésiastique de Louis XIV, régner pour la Société.—Elle avait calculé précisément sur ce dicton anglais: «Le meilleur roi est celui qui a le plus mauvais titre.»—Or, cet usurpateur, ce fils de l'adultère, qui n'eût pu arriver que par le sinistre moyen d'un procès calomnieux fait au duc d'Orléans, un tel roi, tremblotant et toujours mal assis, n'aurait duré, contre la France, que par ses deux armées de prêtres et de soldats à haute paye.

Projet romanesque, hasardeux, qui nous aurait ramenés dans cette horreur des guerres dont nous venions de sortir, qui aurait mis la France au-dessous de l'Espagne. Philippe V y participait; on lui montrait la chose de profil, comme une simple régence du duc du Maine, qui serait son lieutenant. Une révolution d'Angleterre, une restauration du Prétendant et de la légitimité était l'appoint naturel de cette usurpation. Déjà Louis XIV, avec une témérité idiote, n'ayant pas même encore la paix avec l'Autriche, ayant encore le pied engagé dans l'abîme, provoquait l'Angleterre. Il chicanait sur le traité. Ayant livré Dunkerque, il creusait à côté Mardick, pour en faire un second Dunkerque. Il animait les Jacobites. Il allait lancer le Prétendant, et cela n'ayant pas un sou et ne pouvant plus emprunter. Les whigs, leur roi George, l'envoyé Stairs, le sauvèrent, à force de menaces, de sa propre sottise. Il fut mis en demeure de faire ou ne pas faire la guerre, et dut subir l'outrage permanent des commissaires anglais qui restaient là pour surveiller sa fraude, pour (de leurs propres yeux) sans cesse regarder s'il manquerait, le malheureux homme!

Voilà l'effroyable péril où nous tenait ce trio radoteur d'une femme de quatre-vingts ans, d'un Jésuite demi-fou, et du petit boiteux qui eût eu peur de son épée. Ils affrontaient la guerre! «Monseigneur, disait un jour M. d'Elbeuf au duc du Maine, où commandez-vous cette année?... J'y vais, car je veux vivre. Où vous êtes, il y a sûreté.»

Trio aveugle, sourd, comme madame de Maintenon, n'ayant qu'une pensée, leur intrigue intérieure, le testament qu'ils faisaient faire au roi. Il y avait répugnance; on n'aime pas à régler sa mort. Mais cette répugnance a été exagérée. Il s'agissait de faire pour le fils de son cœur ce que toujours il avait fait, le grandir, le fortifier. Il s'agissait de garantir l'Église, et surtout de sauver son âme.

Il redoutait Orléans comme exemple d'indévotion. Mais il ne le croyait plus empoisonneur. Il était même revenu sur son prétendu complot d'usurper l'Espagne. Il reconnut l'innocence du prince (qui ne voulait agir qu'au cas où Philippe V eût été vraiment impossible). Il reconnut que cette affaire était un roman de la princesse des Ursins. La vieille rouée ayant été chassée par la nouvelle reine d'Espagne qu'elle avait faite elle-même, se réfugiait en France. Le roi lui fit défendre de se trouver partout où serait celui qu'elle avait calomnié, le duc d'Orléans. Que devait penser celui-ci? Qu'apparemment le cœur du roi lui devenait plus favorable, que le testament (inconnu) qu'il avait fait et déposé au Parlement un an auparavant, en 1714, n'était pas contre lui. Insouciant, bienveillant, optimiste, comme il était, c'était à coup sûr ce qu'il pensait et ce qu'on voulait lui faire croire.

Ce testament donnait à Orléans le titre de Régent, le pouvoir au duc du Maine, gardien, tuteur du Dauphin, et à un conseil de Régence composé uniquement de ses amis.

Orléans n'avait pas le moindre soupçon de cela. Il avait chez lui, pour l'endormir, outre son insouciance et sa crédulité, sa femme, madame d'Orléans, qui paraissait le sommeil même et d'autant mieux le communiquait. Il la connaissait, ne l'estimait guère, et cependant l'aimait un peu. Sa langueur apparente, sa mollesse, lui allaient. Elle ne l'aurait pas fait agir, mais elle le faisait ne rien faire. À quoi il était tellement porté! C'était comme une douce torpille pour engourdir une volonté engourdie. Non-seulement on savait par elle tel mot et telle pensée que laissait tomber son mari, mais elle ménageait ces colloques, ces paroles avec l'ennemi, qui détrempent avant la bataille.

Chacun devait songer à soi, prévoir, pourvoir. Visiblement, le roi baissait. Fagon, vieilli lui-même, ne tient plus le journal commencé depuis Henri IV par les médecins royaux. Ce grand monument reste là. Depuis plusieurs années, je ne trouve que des pages blanches dans le dernier volume, qui presque tout entier est vide.

Un régime indigeste de grande mangerie, de fruits glacés, de sucreries, avançait le vieillard. Mais plus qu'aucune chose, je crois, les tracasseries. La sèche et muette insistance de ceux qui l'entouraient, la conspiration du silence chagrin qui le força de faire le testament, le contrista, le fatigua. Ce qui lui fit encore plus de mal que tout le reste, c'est que, bon gré mal gré, il lui fallait partager les fureurs de Tellier. Ce fort et brutal paysan de basse Normandie, dans ses haines effrénées, l'entraînait avec lui, sans répit, sans repos, le voulant toujours en colère et contre tout, contre les Jansénistes, les nouveaux convertis, ou contre les lenteurs de Rome. Il prit à tout cela une petite fièvre. Maréchal le dit à Fagon, qui fit la sourde oreille. Il le dit à madame de Maintenon, qui s'indigna, comme si le fidèle chirurgien avait manqué de respect.

On augmenta cette fièvre. On exigeait du roi qu'il eût, de sa personne, d'irritantes conférences avec les gens du Parlement pour l'affaire de la Bulle. Affaire plus liée qu'il ne semble à celle de la Régence. Si l'on domptait le Parlement pour la question religieuse, on pouvait espérer dans sa docilité pour la question politique. Le roi fit venir plusieurs fois à Marly les présidents et avocats généraux. Ils flottaient, hésitaient, n'osant faire au roi des promesses dont ils auraient été désavoués par leur compagnie. D'Aguesseau, le procureur général, était tout à la fois le plus doux, mais le plus ferme, et les autres n'osaient dire autrement que lui. Le roi, indigné, déclara qu'après Marly il irait lui-même au Parlement, y tiendrait un lit de justice, et verrait (dit-il avec aigreur) ce qu'il avait de crédit dans cette compagnie.

Le samedi 10 août, il revint le soir de Marly à Versailles. On le trouva étonnamment changé. Il ne se sentait pas en état d'accomplir sa menace, de forcer le Parlement dans un lit de justice. Le dimanche 11, il supposa que d'Aguesseau pris seul à part serait plus malléable. Il crut que face à face il ne tiendrait pas contre son roi. Ce magistrat illustre n'était pas imposant. Il était assez gros, d'un visage fort plein, aimable et bon, avec une singularité qui étonnait d'abord, et disposait à l'hilarité, un œil grand, l'autre très-petit. C'était un savant universel et d'étude infinie. Ce qui faisait que sur chaque chose, il voyait tout et ne décidait rien. Homme simple et de mœurs innocentes, toujours dans son devoir, toujours au Parlement, il avait vécu uniquement de l'esprit de cette compagnie qui, pour lui, était le monde même. Le prodigieux respect qu'il avait pour les décisions du Parlement (souvent contradictoires) l'embarrassait encore, à chaque instant le rendait hésitant.

Cela donnait espoir. Le roi le prit de toutes les manières et il ne gagna rien. Tout en s'abîmant de respect, de dévouement, d'Aguesseau éluda, déclina, échappa toujours. Sa fluide éloquence, dans les circuits verbeux, ordinaires au Palais, tourna et retourna toutes les formes de l'obéissance pour se dispenser d'obéir. Le roi fut excédé, comme on l'est par les résistances de ce que l'on a cru mou. C'était comme les cuirasses mexicaines en coton sur lesquelles s'arrêtaient les balles. D'Aguesseau avait trois cuirasses (outre sa bonne conscience): primo, sa compagnie, son dieu, le Parlement; puis le grand parti janséniste, l'Église persécutée; enfin, s'il faut le dire, sa femme, solide janséniste, qui dans cette circonstance lui avait dit: «Monsieur, ne songez là, ni à votre place, ni à votre fortune. Ne vous souvenez point que vous avez femme et enfants.»

Le roi fut tellement indigné que lui, le plus poli des hommes, il sortit de toute mesure, finit par lui tourner le dos.

Pour la première fois, dans son règne, tout lui devenait impossible, la force et la douceur également impuissantes. Point de traité avec le Parlement, et point de lit de justice.

Le plus doux, d'apparence le plus obséquieux, contre lui s'était trouvé ferme. Son procureur et son organe, les gens du roi, comme on disait, qui semblaient en justice la voix du roi, sa volonté parlante, lui donnaient tout doucement sa défaite dernière, son Blenheim et son Malplaquet.

Une chose curieuse, c'est qu'en cette extrémité, et à Versailles et au Palais-Royal, chez le roi et chez Orléans, on eut l'idée des États généraux. Saint-Simon les conseille au prince. Un mémoire anonyme (qu'on croit de Torcy) propose au roi de faire du conseil de régence comme des États généraux au petit pied pour lier les mains au Régent. Ce conseil eût été une sorte d'assemblée nationale où l'on eût appelé un député des États de chaque province et un de chaque parlement.

Un autre projet, plus hardi encore, proposait d'assembler, du vivant du roi, les véritables États généraux, uniquement pour nommer un Régent. Ces États, disait-on, s'en tiendraient là discrètement, et ne manqueraient pas de choisir la personne agréable au roi.

Inutile de dire que ces vains projets n'arrêtèrent pas même un moment. On voulait non tourner l'obstacle, mais le briser, dompter cette Fronde janséniste du parlement de Paris.

On ne songea plus qu'à la force. Villars, fort prudemment, avait quitté Paris pour aller aux eaux de Baréges. Mais la cour avait Villeroi.

CHAPITRE XX
MORT DU ROI—RÉGENCE
Août 1715

Il reste deux récits capitaux de la fin de Louis XIV, celui-ci de Saint-Simon et celui de Dangeau.

Le premier, fort passionné contre le duc du Maine, n'est cependant nullement partial pour le duc d'Orléans. Il note sans ménagement sa faiblesse, son inconsistance, le peu de foi qu'on pouvait ajouter à ses paroles, tous ses défauts de caractère. L'auteur avait le plus grand intérêt à être bien informé, et il put l'être réellement par des témoins de l'intime intérieur qui ne quittèrent point le roi. J'entends spécialement un excellent observateur, l'honnête chirurgien Maréchal, avec qui il était lié, et qui (sur Port-Royal et bien d'autres sujets) partageait ses opinions. Dès sa jeunesse, Saint-Simon avait l'invariable habitude de prendre, jour par jour, des notes sur les événements de son temps. Son récit, quoique achevé longtemps après, a l'autorité de ces notes prises au moment, comme il en a la palpitante émotion.

Le récit de Dangeau ne me rassure en aucun sens. Au milieu de son journal, bref, aride, si peu instructif pour les grands événements, vous trouvez un mémoire d'un style opposé, emphatique. L'auteur embouche la trompette: «Je sors du plus grand, du plus touchant, du plus héroïque spectacle,» etc. Cette pièce a tous les caractères d'une œuvre de réaction, inspirée de la vieille cour et destinée surtout à laver le duc du Maine et madame de Maintenon. Œuvre, je crois, tardive, malgré la précaution qu'on a eue de mettre en tête: «Dimanche, 25 août 1715, à minuit,» etc. Du reste, peu d'intelligence. Au milieu de tant de louanges données à Louis XIV, il omet justement des choses importantes, touchantes, et qui font honneur, telles que le mouvement de cœur et de conscience «sur les restitutions qu'il pouvait devoir au royaume.» Ces grands traits sont dans Saint-Simon.

Après les deux récits de Saint-Simon et de Dangeau, celui d'un moderne, Lémontey, mérite attention. Chargé en 1808 d'écrire l'histoire de Louis XV et de Louis XVI, disposant des plus secrètes archives, il compulsa plus de 600 volumes originaux qui, en 1814, furent enlevés de Paris. Sa critique pénétrante, sa fine plume d'acier, entrent souvent fort loin dans l'intelligence des temps. Trop loin aussi parfois, au delà des réalités. Il est tenté par le subtil, par la fausse profondeur. Ainsi (d'après Lassay), il croit que ceux à qui on représentait Orléans comme empoisonneur «n'en furent que plus ardents à s'attacher à lui. Ils chérissaient dans la certitude de ses crimes passés, le gage d'un dernier crime, et se hâtaient de faire un régent qui saurait bien se faire roi.»

Ceci est faux en plusieurs sens. D'abord, l'horrible idée de 1712 ne s'était nullement soutenue jusqu'en 1715. Rien ne dure trois années en France. Les seuls ennemis personnels d'Orléans faisaient semblant de croire cela. Deuxièmement, c'est faire trop d'injure à la nature humaine. Même aux plus mauvais temps, peu d'hommes se donneraient à un prince parce qu'il serait un assassin.

En fait, le contraire est exact. La grande majorité jugeait le futur Régent précisément ce qu'il était, faible, corrompu, mais très-doux, débonnaire. Indifférent au bien, au mal, il ne devait ni punir les coupables, ni venger ses propres injures. C'est ce qui le fortifia immensément, et fit que les meilleurs amis du duc du Maine le laissèrent sans scrupule. Ils savaient qu'il ne risquait rien sous le Régent, que de rester un très-grand prince, très-riche, de continuer en repos une vie de fêtes et d'amusements et de jouer toujours la comédie à Sceaux.

Le vrai danger était qu'avec beaucoup d'esprit et des idées très-avancées, Orléans ne gardât les vieux hommes et la vieille cour, ne fût prodigue et généreux pour elle aux dépens de la France. Ses ennemis, sous lui, prirent tout ce qu'ils voulurent, eurent les plus hautes positions. Pour l'enfant royal qu'on voulait si sottement défendre de lui, il l'aima, et s'y attacha. Il le trouvait joli et fin, et le préférait de beaucoup à son fils, un lourdaud que lui avait donné son indolente et suspecte moitié.

Le 11 août, pour la dernière fois, le roi avait sondé d'Aguesseau, tâté le Parlement. Il en désespéra. Et, sa santé ne lui permettant pas d'aller lui imposer ses volontés, il écrivit le 13 un codicille qui pouvait passer pour une déclaration de guerre.

Ce Parlement qui, après tant d'années d'obéissance et de silence, faisait mine de vouloir reprendre la voix, n'imposait pas beaucoup. Ce n'étaient plus les graves et savants magistrats du XVIe siècle. Beaucoup faisaient les grands seigneurs, étaient les singes de la cour. On avait vu, dès la mort d'Henri IV, combien, sous la pourpre et l'hermine, ces gens de plume aisément mollissaient, étaient souples devant l'épée. Il avait suffi que d'Épernon leur fît sonner la sienne, sans la tirer, pour les déconcerter. On fit un d'Épernon. Villeroi était un peu mûr pour jouer ce rôle de spadassin. Mais ses réminiscences de jeunesse, ses contes galants le surfaisaient aux yeux du roi. À soixante ans, soixante-dix ans, il faisait le gaillard, avait une petite maison, et pas trop en secret. Bref, c'était le mauvais sujet, vieil enfant gâté de la cour, l'homme d'épée et de panache, que l'on avait tant admiré. Au jour du décès, Villeroi devait monter à cheval, prendre le commandement de la Maison du roi (dix mille hommes d'élite), et marcher droit au Parlement. On lui ordonnait même expressément de l'investir, «d'avoir soin que les gardes du corps, les gardes françaises et suisses prissent leur poste dans les rues et au Palais.» Alors, le jeune roi présent, on ouvrirait le testament. Et que ferait-on si les amis du duc d'Orléans réclamaient, invoquaient son droit de plus proche parent, pour lui donner une régence réelle, et non pas nominale. Rien d'écrit. Villeroi, sans doute, avait l'ordre verbal d'enlever les récalcitrants.

Ce codicille voulait que le jeune roi fût mené «dans un lieu où l'air est très-bon,» dans le château fort de Vincennes, vieille place de guerre très-défendable encore, tout au moins contre un coup de main. Qu'avait-il donc à craindre, cet enfant, objet de l'intérêt de tout le monde? De qui voulait-on le garder? du Régent? Vaine et outrageuse précaution. Que pouvait le Régent, subordonné au Conseil de régence? rien que par un crime. C'était donc annoncer que l'on craignait un crime. Sans doute, à chaque repas, le gouverneur, la gouvernante, feraient l'essai des mets, maintiendraient l'opinion dans les plus sinistres idées.

Chose bizarre, le roi absolu déléguait en mourant son pouvoir à une république, au Conseil de régence, dont le duc du Maine eût été le dictateur. Mais le bâtard n'eût pu remplir ce rôle; il n'avait pas le poids nécessaire. Orléans dégradé, en suspicion, n'aurait pas eu grande influence. La partie était belle pour l'étranger, le roi d'Espagne. Tous les trois auraient travaillé, tiré en sens contraire. La France eût été ballottée comme au jour le plus noir de toute son histoire, sous les oncles de Charles VI.

Le même jour, 13 août, le roi fit l'effort de recevoir debout un prétendu ambassadeur de Perse et de signer avec lui un traité. Cette comédie, dont les ministres avaient flatté sa vanité, l'acheva réellement. Le matin, il avait fallu le porter à la messe, et le soir on le roula au concert qui se faisait chez madame de Maintenon. Il y parut un homme mort. La princesse des Ursins le jugea tel, et ne voulant pas se trouver en France sous la régence d'Orléans, elle partit le lendemain pour Rome.

Fagon ne voulait pas que le roi fût malade, et personne n'eût osé le dire. Quatre médecins qu'il appela, se gardèrent bien d'être d'un autre avis. Ils ne firent rien qu'admirer, approuver, chanter en chœur la sagesse de Fagon. Le lendemain, quatre autres médecins, mais toujours des louanges et des admirations.

Tout en faisant semblant d'être fort rassuré, on se hâtait pourtant d'agir. On fit venir les gens d'armes du roi à Versailles, dans l'espoir qu'il pourrait encore en passer la revue, le vendredi 22, avant la Saint-Louis. On voulait commencer à s'assurer des troupes.

Mais il baissait si vite que la chose devint impossible. Là se posait la question: Qui remplacerait le roi, le représenterait dans cette circonstance solennelle? Qui poserait devant les troupes dans la majesté du commandement? Le fils de son frère, Orléans, si près du trône, était appelé là par la force des choses, par son droit de naissance, et par cette convenance aussi qu'il avait commandé (et avec honneur) en Espagne. Ajoutez qu'une partie de ce corps, les gens d'armes d'Orléans, était déjà sous son commandement. Le roi envoya le duc du Maine.

Dangeau, dans sa plate chronique, a brouillé de son mieux l'événement, pour nous donner le change sur les ruses de ceux qui menaient le roi. Saint-Simon est fort net, et dit fort nettement la scène qui, du reste, fut très-publique, et se passa en plein soleil.

On doutait de l'accueil que les troupes feraient au bâtard, qui avait laissé dans l'armée une triste idée de sa bravoure et qui la confirmait par la mine la moins militaire. On fit parler le petit Dauphin; on lui fit désirer, demander d'être de la partie, de figurer sur son petit cheval qu'on lui apprenait à monter. Habile mise en scène, qui ornait fort le triomphe du bâtard. De son coursier royal, dominant, abritant le pâle et fragile orphelin, il apparaissait là comme le tuteur nécessaire. Il profitait des applaudissements qu'on ne manquerait pas de donner à l'intéressante créature, postérité unique du duc de Bourgogne, et débris dernier du naufrage.

Grand coup pour Orléans. Si la chose se fût bien passée, on eût récidivé pour d'autres corps, et le duc du Maine se serait trouvé avoir tout doucement conquis cette nombreuse élite. Orléans demeurait dans l'ombre et oublié. Il aurait laissé faire certainement sans Saint-Simon. L'âpre seigneur, sans ménagement, lui fit honte de sa paresse, dit qu'on la croirait lâcheté, qu'on dirait qu'il n'osait se montrer devant le bâtard. La haine donne une seconde vue; il prévit, il prédit que le duc du Maine aurait peur, blanchirait comme un linge. Il voulait (en grand poète dramatique, comme eût voulu Shakespeare) qu'Orléans exploitât fortement la situation, que, de sa figure mâle, poursuivant le triste poltron, il lui rendît des respects dérisoires, lui fît sa cour, l'en accablât, jusqu'à ce que la pauvre femmellette défaillît devant tout le monde, dévoilât son manque de cœur.

Le duc fut moins cruel, ne suivit pas ce terrible programme. Il resta modestement à la tête de sa compagnie, et salua le Dauphin. Il n'en eut pas moins le plaisir de voir la prédiction s'accomplir. Le bâtard pâlit, se troubla, baissa les yeux, ne sut plus où se mettre. Chacun s'émut de voir les rôles intervertis, le faux prince sur le cheval blanc, à la place du roi, le vrai prince avec les soldats, en simple capitaine. On compara les mines, et leurs exploits aussi. Tous, d'un tact français, reconnurent qui était l'homme et qui était la femme, et, d'un mouvement instinctif, sans regarder si l'on observait des fenêtres, laissèrent l'un et entourèrent l'autre.

Ce fut comme un coup de lumière qui éclaira la situation. Les médecins mêmes y virent plus clair. Ils comprirent dès lors où en était le roi. Ils distinguèrent aux jambes des marques noires, qu'ils n'auraient osé voir la veille.

Ceux qui menaient le roi prirent leurs dernières dispositions. La principale, c'était, si l'on pouvait, d'endormir Orléans. On y employa deux moyens, l'un de parlementer, de lui envoyer Villeroi; l'autre d'employer le roi même à tromper son neveu. Moyen, à coup sûr, imprévu de donner au mourant un rôle dans cette comédie. Orléans ni personne, contre une chose si nouvelle, n'eût songé à se mettre en garde.

Les deux choses se firent le 24 et le 25 août, jour de la Saint-Louis. Villeroi vint trouver Madame d'Orléans, la fit parler à son mari. Elle lui dit que ce bon maréchal, plein d'amitié pour lui, voulait le voir dans son pur intérêt et pour sa sûreté, lui révéler un grand secret. Orléans ne refusa pas. Et mystérieusement Villeroi vint en effet. Mais pour dire cette chose, tellement utile au prince, il exigeait d'abord qu'il s'engageât à conserver la place à son ami le chancelier. Il lui apprit ensuite la teneur du testament, les avantages qu'il donnait au duc du Maine et à lui Villeroi, tout comme chose naturelle qui ne pouvait faire difficulté, ajoutant (le vieux fat) qu'en ce qui le regardait (l'emploi des troupes), «il n'en abuserait pas.»

La chose était bien grave. Orléans devait voir qu'avec ce commandement des troupes, son adversaire pouvait parfaitement le faire arrêter, était maître de sa liberté, au besoin, de sa vie. Ce qui est incroyable, mais certain (Saint-Simon l'affirme avant, après la mort du roi), c'est qu'Orléans prit bien cela, n'objecta rien, et ne fit rien, se résigna, se reposa, trouvant infiniment commode d'être dispensé de gouverner. L'essentiel pour lui était de s'amuser, de souper, s'enivrer, à Paris, à Asnières.

Quand Villeroi vint redire à Versailles cette merveilleuse insouciance, on ne put pas la croire. Pour plus de sûreté, on employa l'autre moyen. Le 25, l'état du roi s'étant aggravé, il reçut les sacrements, communia et fut administré de l'extrême-onction. Il ajouta de sa main quelques lignes au codicille. Puis il fit appeler le duc d'Orléans. «Il lui témoigna, dit Saint-Simon, beaucoup d'estime, d'amitié, de confiance. Mais ce qui est terrible, avec Jésus-Christ sur les lèvres encore qu'il venait de recevoir, il l'assura qu'il ne trouverait rien dans son testament dont il ne pût être content.» De telles paroles, en un tel moment, supprimaient tous les doutes. Le duc crut retrouver un père, et il fondit en larmes, sortit, suffoqué de sanglots. (Dangeau, 121.)

«Il n'y avait pas une demi-heure qu'il avait communié, reçu l'extrême-onction, et il venait de retoucher dans l'entre-deux ce codicille qui mettait le couteau dans la gorge à M. le duc d'Orléans, dont il livrait le manche en plein au duc du Maine.»

Saint-Simon est bien étonné. Moi, non. N'ai-je pas vu (surtout aux procès d'Angleterre) les Jésuites sur l'échafaud jurer des faits dont la fausseté fut ensuite très-bien constatée? Si l'on en croit Dorsanne (Histoire de la Bulle), le roi avait été affilié à la Société dix ans auparavant, et Tellier à sa mort lui en fit faire le quatrième vœu. Il put participer au privilége de pouvoir mentir in articulo mortis.

Pitoyable spectacle. On avait vu dans le Légataire la très-choquante scène d'un mourant jouet d'un fripon. Le duc du Maine dépassa Regnard. Né mime et pour la farce, il mit les deux rôles en un seul et fit de Géronte un Crispin.

Rien n'était plus contraire à la nature de Louis XIV, qui aimait le noble et le grand. Il fallut, pour qu'il en vint là, la violence de l'amour paternel, la faiblesse d'un mourant, les craintes dont on l'obsédait. Il semble que parfois il entr'ouvrît un peu les yeux. Tellier lui fit signer sa nomination de confesseur du futur roi. Mais il ne parvint pas à lui faire nommer aux bénéfices vacants. Les candidats proposés par Tellier apparemment lui donnaient moins de confiance. Il dit (le 26) aux cardinaux de Rohan et de Bissy qu'il mourait soumis à l'Église, mais qu'il n'avait rien fait que ce qu'ils avaient voulu, qu'ils en répondaient devant Dieu, qu'il ne haïssait point le cardinal de Noailles. À ce mot, Fagon, Maréchal (d'un mouvement inattendu) demandèrent si le roi mourrait sans voir son archevêque.—«Oui, si l'archevêque veut souscrire la Constitution.» Telle fut leur réponse, à laquelle le roi se soumit.

Le public ne se soumit pas. Tout le monde fut indigné. On se lâcha sans ménagement sur l'affaire ecclésiastique. Ce fut la première, la très-vive échappée de la liberté.

Le roi, qui avait eu toute sa vie une grâce majestueuse, l'eut aussi dans la mort. Il trouva les belles et touchantes paroles de la situation pour ses serviteurs, pour l'enfant. J'y voudrais un mot pour la France. Un seul peut-être indique qu'il eut l'idée de la terrible responsabilité qu'il avait prise en tant de choses. Il disait que la mort lui semblait peu pénible. «Elle ne l'est, dit madame de Maintenon, que quand on a de la haine, de l'attachement aux créatures, ou des restitutions à faire.—Je n'en dois à personne, comme particulier, dit le roi. Mais, pour celles que je dois au royaume, j'espère en la miséricorde de Dieu.»

Dans ces crises suprêmes, la nature apparaît. Les âmes les plus fausses laissent voir quelque vérité. Tellier, madame de Maintenon, le duc du Maine, apparurent dans leur lustre. Ils avaient de lui ce qu'ils voulaient. Ce n'était pour eux qu'un corps mort. On ne faisait pas seulement dire la messe dans sa chambre. Un capitaine des gardes s'en indigna et rappela les prêtres à leur devoir.

Le duc du Maine avait peine à contenir sa joie. Il croyait tout tenir. Sa sœur, la duchesse d'Orléans, avait fait demander à Saint-Simon, par une personne intime et confidente, ce que son mari faisait, préparait, et il avait répondu: «Rien, vous le verrez vous-même.» Le bâtard, tout à fait rassuré, éclata de bonheur, d'hilarité, nous l'avons dit, avec plus d'impudence qu'on ne l'eût attendu d'un homme de tant d'esprit; mais son mauvais cœur l'emporta. Il bouffonna le soir, entre ses familiers, la scène d'un empirique qui était venu s'offrir, la grimace de Fagon, etc.

Madame de Maintenon aussi crut tout fini avec le codicille qui remettait l'épée à Villeroi. Tranquille sur le succès de son fils d'adoption, elle laissa le roi dans ce dernier combat, partit lestement pour Saint-Cyr. (Dangeau travaille en vain à l'excuser.)

Mais voilà le 29 que le mort ressuscite. La drogue du charlatan agit. Le roi prend du vin d'Alicante et deux petits biscuits. Il demande où est Madame de Maintenon. Elle revient de Saint-Cyr. Les appartements se repeuplent. Et d'autant se dépeuplent ceux du Palais-Royal, qui un moment s'étaient remplis. Le mieux, au reste, ne dura pas un jour. Le soir même du 29, on vit que la gangrène occupait tout le pied, gagnait le genou même; la cuisse était enflée. C'en était fait réellement.

Dans le moment de solitude qu'eût Orléans au milieu du 29, Saint-Simon, le trouvant de loisir, l'avait confessé, avait tiré de lui l'aveu de sa faiblesse à l'entrevue de Villeroi. Le violent seigneur, vrai magister du prince, lui donna de cruelles férules, lui démontra la honte, le ridicule de sa conduite, les gorges chaudes de ses ennemis. Le bâtard et sa sœur avaient joué d'ensemble, et gagné la partie, réussi à lui faire subir un arrangement qui l'égorgeait, réussi à lui faire peur, à le convaincre qu'il avait bien peu de cœur. Voilà le nouvel Henri IV, etc. Orléans resta accablé et ne dit pas un mot. Il sentait la piqûre. Il voyait que sa femme s'était moquée de lui, l'avait jeté dans le filet. Il lui dit deux mots fermes, dont elle avertit Villeroi, toutefois, espérant encore qu'il n'en serait que des paroles, que, satisfait d'avoir parlé, il se rendormirait, ne ferait rien du tout.

Il avait du courage. Ce mot, qu'on lui avait fait peur, était entré et l'avait réveillé. Stairs, l'ambassadeur d'Angleterre, le poussait aux résolutions non-seulement vigoureuses, mais violentes et jusqu'au crime, peut-être. C'était un drôle, Écossais intrigant, fils d'avocat, qui se fit lord. Il était capable de tout, et il avait commencé, à neuf ans, par tuer son frère en jouant. Il disait nettement à Orléans qu'il fallait un usurpateur en France comme en Angleterre, une alliance intime entre les deux usurpations. Il le précipitait au trône.

Orléans était à cent lieues de vouloir régner par un crime. Il n'avait pas non plus, près de lui, comme son père, un chevalier de Lorraine. Il n'avait qu'un rusé fripon. Son Dubois, avec Canillac, Noailles, lui fit le petit brocantage nécessaire. On savait par le codicille qu'avait montré le chancelier, le rôle que devaient jouer les Gardes françaises. Leur colonel, M. de Guiche, était entièrement livré au duc du Maine; mais il avait des dettes, et c'était un panier percé. On le gagna par la promesse d'un don de six cent mille francs. Le colonel des Gardes suisses se donna sans autre raison que sa haine contre le bâtard, colonel général des Suisses. Déjà Orléans avait moitié des mousquetaires (les noirs), par Canillac qui les commandait. Paris même venait à lui. Le lieutenant de police d'Argenson lui assura le guet et la maréchaussée, et le commandant Saint-Hilaire l'artillerie de la ville.

Pour qui les Condé seraient-ils? Madame du Maine était Condé, et la mère du chef des Condé était sœur du duc du Maine. Cette sœur, madame la duchesse (fille de Montespan), la maligne faiseuse des bouts-rimés les plus salés du temps, vint trouver Orléans, se déclara contre son frère (du Maine), et lui demanda pour son fils, M. le duc, la présidence du Conseil de Régence. Ce fils, tout jeune, était un petit borgne et aveugle d'esprit, incapable, indigne en tout sens. Mais il avait été, comme Orléans, victime de Louis XIV, qui l'avait marié de force à une femme beaucoup plus âgée. On devait croire qu'il serait fort contraire à toute tradition du vieux roi. Premier prince du sang, il siégeait là avec convenance et fermait la porte au bâtard, Orléans ne refusa rien à madame la duchesse, avec qui, autrefois, il avait été plus que bien.

Je ne crois pas que tous ces mouvements aient pu se faire avant le 29 (onze heures du soir), avant le moment où la gangrène si rapide assura de la mort prochaine, qui eut lieu le 1er septembre au matin. Plus tôt, on aurait craint un retour de vie, les rapports de la police de madame de Maintenon et du bâtard. Depuis, on devina fort bien que cette police elle-même tournerait et ne dirait plus rien. Et, en effet, ils ne surent rien du tout. Elle partit en pleine sécurité. Lui, il alla au Parlement, serein, gai, en triomphateur, n'ayant pas même l'ombre d'un doute.

Ceux qui ont prétendu que le duc d'Orléans travaillait son succès lui-même, qu'il allait la nuit, enfermé dans une chaise à porteurs, s'entendre, au cloître Notre-Dame, avec l'abbé Pucelle et autres jansénistes, ont fait un roman ridicule. Il n'avait besoin de bouger. Tout l'attendait, le désirait, comme une rénovation, une délivrance. Soixante-douze ans d'un règne si pesant, que le duc du Maine et madame de Maintenon auraient continué, parlaient assez pour le Régent. Des prisons, tout un monde, enfermé par Tellier, faisaient des vœux pour lui. Le Parlement, sous lui, allait reprendre la parole, l'action, le droit de remontrances. Les pairs (et l'ardent Saint-Simon) comptaient par lui se relever contre les premiers présidents et contre les princes bâtards. La noblesse, à qui le feu roi avait accordé un sursis pour payer ses dettes, espérait bien sous un prince si bon payer tard ou ne point payer. Le peuple enfin, dans la joie violente qu'il eut de la mort du roi, crut voir mourir aussi tout l'enfer des finances, l'anthropophage Desmarets, et salua dans Orléans un doux libérateur qui allait alléger l'impôt. Quoi de plus vraisemblable? Orléans, c'était la paix même. Au contraire, le duc du Maine, tout pacifique qu'il fût, malgré lui tournait à la guerre. Seul ou avec le roi d'Espagne, c'était l'âme de Louis XIV, c'étaient ses idées, ses projets, ses dangereuses tentatives pour rétablir le Prétendant, l'imprudence insensée qui, dans les derniers jours, avait risqué la paix, signée à peine à Utrecht, à Rastadt, relancé la France épuisée vers une ruine qui, cette fois, aurait été définitive.

Ce qui pouvait le plus nuire à Orléans, c'étaient ses amis. Lord Stairs voulut assister à la séance du Parlement, témoigner par sa présence de l'intérêt de l'Angleterre pour Orléans et pour la paix. Mais cette bonne pensée, sous une si mauvaise figure, la figure provoquante, aigre et basse d'un hardi coquin, était faite pour tourner tout le monde à la guerre et contre Orléans. D'autre part, Saint-Simon prit juste ce moment pour soulever une dispute qui pouvait brouiller le prince avec le Parlement. Une question était pendante entre les pairs et les premiers présidents, celle du salut (du bonnet). L'âpre seigneur voulait qu'on réglât l'affaire du bonnet avant celle de la monarchie. Orléans le pria en grâce d'ajourner, mais ne put si bien faire qu'à l'entrée même, l'imprudent Saint-Simon, que l'on savait son ami personnel, ne levât ce lièvre fâcheux, ne protestât, n'annonçât qu'Orléans avait donné parole de juger ces usurpations des présidents contre les pairs. C'était tout d'abord nuire au prince, montrer le désaccord de son parti, poser une querelle prochaine entre les amis du Régent, parlementaires et grands seigneurs.

Le premier président, M. de Mesmes, commensal du duc du Maine, qui ne bougeait de chez la duchesse, de son petit théâtre et jouait Gilles et Arlequin, leur avait donné bon espoir. Le duc entra d'un air riant et de jubilation, Saint-Simon va jusqu'à dire: «Il crevait de joie!» Boitant, mais non sans grâce, il vit tout, salua profondément, «perçant chacun de son regard.» Le duc d'Orléans, au contraire, fort myope, ne voyant qu'à deux pas, faisait moins bien dans l'assemblée. Il avait (dès l'âge de quatre ans) un œil un peu malade, de plus, le teint rouge, échauffé. Il apportait les codicilles, mais déjà il les violait, n'amenant pas, comme ils l'ordonnaient, le jeune roi au Parlement. De là, sans doute, sa contenance un peu embarrassée. Il s'affermit pendant la lecture du testament, des codicilles, et dit ensuite que ces écrits étaient contraires aux assurances que lui avait données le roi, «qu'il ne trouverait rien dont il ne dût être content.» Ces assurances avaient été publiques.