Assis à l’ombre d’un rocher,
J’aperçus l’ombre d’un cocher,
Qui frottait l’ombre d’un carrosse,
Avecque l’ombre d’une brosse.

Dans le beau livre de Victor Hugo, intitulé: En voyage, le grand poète raconte une amusante anecdote de son voyage aux Pyrénées. Voulant aller de Bayonne à Biarritz, il fut entouré par la cohue des cochers, qui lui proposèrent de lui faire faire cette excursion pour un prix des plus modiques. «Quinze sous!» criait l’un, «Douze sous!» criait l’autre. Enfin, on lui offrit pour trois sous (il y a cinquante ans de cela), une place dans une voiture neuve et fort bonne. En moins d’une demi-heure, on atteignait Biarritz.

«Arrivé là, dit Victor Hugo, et ne voulant pas abuser de ma position, je tirai quinze sous de ma bourse et je les donnai au cocher. J’allais m’éloigner, il me retint par le bras:

—Monsieur, me dit-il, ce n’est que trois sous.

—Bah! repris-je, vous m’avez dit quinze sous d’abord, ce sera quinze sous.

—Non pas, monsieur, j’ai dit que je vous mènerais pour trois sous. C’est trois sous!

Il me rendit le surplus et me força presque de le recevoir.

—Et je me disais, en m’en allant, voilà un honnête homme!

Le poète se promena tout le jour sur la plage. Le soir venu, il songea à regagner Bayonne. Il était las et ne pensait pas sans quelque plaisir à l’excellente voiture du matin et au vertueux cocher qui l’avait amené. Il le rencontra.

—Je vous reconnais, lui dit-il, vous êtes un brave cocher, et je suis aise de vous revoir.

—Montez vite, Monsieur, lui répond l’homme.

Victor Hugo s’installe en hâte dans la calèche. Quand il est assis, le cocher, la main sur la clef de la portière, lui dit:

—Monsieur sait que l’heure est passée?...

—Quelle heure?

—Huit heures.

—C’est vrai, j’ai entendu sonner quelque chose comme cela.

—C’est que passé huit heures, le prix change.

—A merveille, combien est-ce?

L’homme répond avec douceur:

—C’est douze francs.

Victor Hugo comprit sur le champ l’opération. Le matin, on annonce qu’on mènera les curieux à Biarritz pour trois sous par personne. Il y a foule. Le soir, on ramène cette foule à Bayonne pour douze francs par tête.

Le poète paya sans mot dire, tout en songeant que l’on eût pu écrire sur la calèche: VOITURE POUR BIARRITZ.—Prix: par personne, pour aller: trois sous; pour revenir: douze francs, mais alors le nombre des voyageurs eût été moins grand et le bénéfice des cochers aussi.

Très cher également les edelveiss que de jolies petites filles bien costumées vous offrent, c’est une manière de parler, car elle se paie un bon prix la flore des hautes altitudes.

A Grindelwald, nuit sans sommeil.

Je n’ai pu dormir dans mon joli appartement, car il y avait cette nuit là bal dans la maison, pour les soldats Grindelwaldais revenus de la frontière, le bruit de la musique et les trépignements de la danse arrivaient jusqu’à moi, mais mon insomnie n’avait rien de désagréable. Je me trouvais en plein conte de fée, transportée dans un palais enchanté, au milieu de merveilleuses montagnes. L’orchestre villageois, quoique monotone, avait un charme tout particulier.

Après cette nuit fantastique, nous nous sommes fait transporter dans les glaciers où nous avons visité la grande grotte; les effets de lumière à travers ces épais blocs de glace sont quelque chose d’idéal; nous y avons été assaillies par une avalanche...... d’officiers français utilisant leurs loisirs en excursions. En qualité de compatriotes, la connaissance a été vite faite. Quoique le champagne soit le vin des toasts gais et des cœurs joyeux, ce qui n’était pas le cas pour nous, il a fallu boire un verre de champagne; nulle part on ne le frappe mieux à la glace qu’ici, c’est du reste de Grindelwald que s’exporte la plus grande quantité de glace, de qualité absolument supérieure, elle sort pure, transparente des glaciers immaculés.

Nous sommes revenus ensemble à Interlaken, où nous eussions dîné gaîment en tout autre temps, mais la pensée de nos défaites et de la Patrie en deuil jetait une ombre douloureuse sur les cœurs et les esprits. Georgette surtout a trouvé cette rencontre charmante, elle a été comblée de gâteries.

Je n’ai pas voulu quitter Bœdeli, le nom primitif d’Interlaken, et qui veut dire: «lieu délectable,» sans en emporter un souvenir. J’ai visité les bazars et acheté une nature morte, artistement fouillée, et venant directement du village de Brienz, le chef-lieu des bois sculptés.

Adieu! Interlaken, Adieu! superbe et poétique nature, en vous saluant une dernière fois les vers d’Alex Guiraud me reviennent à la mémoire:

«Avec leurs grands sommets, leurs glaces éternelles,
Par le soleil couchant que les Alpes sont belles!
Tout dans leurs frais vallons sert à nous enchanter,
La verdure, les bois, les eaux, les fleurs nouvelles;
Heureux qui, sur ces bords peut longtemps s’arrêter,
Heureux qui les revoit, s’il a dû les quitter!»

Nous avons traversé de nouveau le lac de Thoune. Sur le bateau se trouvaient des francs-tireurs bretons, l’aide-de-camp du commandant Domalain et son lieutenant, patriote un peu trop enthousiaste, qui s’est pris de querelle avec un docteur allemand, à l’air bien inoffensif; il a fallu les séparer pour empêcher le Breton de jeter le Prussien à l’eau. Nous sommes montés dans le même wagon pour revenir à Berne, et tout en admirant la crête de la Jung-Frau, dorée par les rayons du soleil couchant, nous avons causé avec bonheur de la Bretagne, où ces messieurs vont rejoindre le corps de Charette.

Georgette, désirant vivement revoir ses bons amis les ours, nous nous sommes arrêtées un jour franc à Berne. J’ai eu la chance d’assister à deux spectacles très différents, mais très intéressants, et que nous n’avions pas eu l’occasion de voir avec M. Fiwaz; le défilé d’un cortège et un coucher de soleil. Quand le jeu des rayons lumineux et des ombres dessine la croix fédérale contre la cime de la Jung-Frau, et que les sommets neigeux resplendissent des feux empourprés de ce phénomène connu sous le nom de Alpenglühen, on peut dire qu’on a assisté à un spectacle unique au monde.

Georgette et moi aussi, je l’avoue, nous avons regardé les yeux grands ouverts et jusqu’au dernier personnage, le défilé du cortège, tout imprégné de couleur locale. En tête marchait un ours (un homme revêtu d’une peau d’ours), il paraît qu’il en est ainsi en maintes circonstances, et comme Berne est le centre de la vie politique, que c’est là qu’habitent les représentants des autres puissances, il y a souvent des cérémonies et l’on y voit toujours figurer l’ours traditionnel. Du reste, sans parler des ours vivant dans leur fosse, on retrouve leur image partout; en bronze aux pieds des statues, en pierre au bas des monuments, et enfin en bois, en métal, en plâtre, en chocolat, en sucre, dans tous les magasins de la ville.

Les prétentions de Georgette ne se sont pas élevées jusqu’à l’airain, elle s’est contentée d’un ours en chocolat, dont la durée a été... fort éphémère.

L’après-midi nous avons visité la Grande Cave et le Musée historique, que nous n’avions pas eu le temps de voir à notre premier séjour.

La Grande Cave renferme les célèbres fûts qui pourraient contenir ensemble neuf mille hectolitres, d’où l’ancien dicton: «Si Venise règne sur les eaux, Berne règne sur le vin.» Tel était la prévoyance du gouvernement à cette époque, qu’il ne voulait pas que le peuple manquât non-seulement de pain mais encore de vin.

Le Musée Historique est très remarquable par la beauté, la richesse et le nombre des objets qui le composent: sculptures, tapisseries, trophées d’armes, etc.

En sortant du Musée nous est apparue la rue des Chaudronniers, une vieille rue du plus pur style moyen-âge, un rêve du passé prenant forme soudain. Un instant je me suis crue transportée à trois ou quatre siècles en arrière. Cette rue était très animée à cause du marché, ce qui complétait son aspect si pittoresque et si particulier. Avant de prendre le train, nous avons voulu prier une dernière fois à l’église Française. Elle date de 1265, et appartenait autrefois aux dominicains; son architecture n’a rien de remarquable, mais ce qui l’est davantage, c’est qu’elle sert tout à la fois aux protestants français et aux catholiques romains.

CHAPITRE V

Lucerne, Zurich, Soleure, l’abbaye de d’Einsiedeln, une famille de paysans dans la vallée de Schwitz schaffhouse Bâle, adieux à la Suisse.

Lucerne est une très jolie ville, aux rues larges et droites, située au bord du lac des Quatre-Cantons, le plus beau de la Suisse. A proprement parler, ce lac des Quatre-Cantons, divisé par deux rétrécissements, forme trois lacs: lac d’Uri, de Bouchs et de Lucerne. Ses bords sont entourés de rochers à pic, d’un effet saisissant. Comme l’Océan, il connaît les caprices de la vague et les émeutes de la tempête; comme l’Océan, il ne gèle jamais dans toute son étendue.

Les habitants de Lucerne, ville catholique de vingt mille âmes, passent pour avoir l’esprit vif, le caractère gai et le goût du plaisir. Les femmes se distinguent en général par la finesse de leurs traits et l’élégance de leur tournure.

Cette ville, qui fut un instant capitale de toute l’Helvétie, est fière de son nom Lucerna la ville qui resplendit au loin, les uns disent qu’elle doit son nom à un énorme fanal (Lucerna) élevé jadis sur son emplacement pour guider les voyageurs, les autres, à un miracle de Saint Nicolas, je préfère cette dernière hypothèse et je m’en tiens au miracle.

Dans les légendes, c’est un peu comme dans les contes de fées, les choses se passaient autrefois. Il y a bien longtemps, une chapelle s’élevait sur les bords de la rivière de Reuss, à sa sortie du lac. Cette chapelle était dédiée à Saint Nicolas, qui est non seulement le patron des célibataires, mais aussi celui des bateliers. La légende raconte donc que lorsque des bateliers étaient surpris sur le lac par l’orage et se trouvaient en danger de périr, une lueur visible de très loin apparaissant au-dessus de la chapelle, leur indiquait la route du port.

Cet endroit fut bientôt réputé comme un lieu sacré, et devint non seulement un but de pèlerinage pour les mariniers, mais aussi pour les voyageurs qui devaient affronter le passage effrayant des montagnes.

Le quai, corso de Lucerne, offre un splendide panorama, celui du lac et des Alpes! Nous y sommes allées par un temps admirable, il y avait un monde énorme. Cette foule m’a fait penser à la tour de Babel. Sous l’ombrage de grands marronniers, j’ai trouvé ici, comme dans la vallée de Sennaar, la confusion des langues, et même celle des costumes. C’était un spectacle amusant que celui de centaines de promeneurs, de nationalités différentes, parlant la langue de leur pays, et vêtus de robes et d’habits qui faisaient honneur aux excentricités de la mode, bigarrures de nuances, chamarrures d’ornements, vêtements fantaisistes, coiffures ébouriffantes, rien ne manquait à l’ensemble de cette arlequinade de formes et de couleurs, quoiqu’à vrai dire, plusieurs de ces toilettes prises séparément ne manquassent ni de chic ni d’élégance locale.

De confortables bateaux à vapeur, de charmantes barques à voiles et à rames sillonnent le port; tout au fond, derrière les rives verdoyantes parsemées de villas, se dressent fièrement, rangées en gigantesque demi-cercle, les cimes et les croupes innombrables des montagnes. Si l’on veut apprendre le nom de tous ces colosses, depuis le Pilate à droite, jusqu’au Righi à gauche, une table en granit placée sur un petit promontoire au milieu du quai en donne gravé sur la pierre la liste complète.

Le musée Stauffer avec ses groupes caractérisques d’animaux des Alpes empaillés, a beaucoup amusé Georgette, ainsi que le Diorama où des vues circulaires du Righi et du Pilate très bien peintes et éclairées par des effets variés vous donnent l’illusion parfaite de la nature même.

Le Pilate est l’un des monts les plus célèbres des Alpes, son aspect sévère, ses sommets déchiquetés et hantés par les légendes inspirent une certaine frayeur. Dame! c’est là que le gouverneur Pilate vint chercher la mort dans les eaux d’un petit lac qui se trouve à sa dernière altitude. Les fantaisies de l’imagination sont sans limites, certes, je ne m’attendais pas à trouver Ponce-Pilate en Suisse. Quant à son homonyme, il fait la pluie et le beau temps au point de vue atmosphérique. Le mont Pilate est un baromètre facile à consulter à la portée de tout le monde et qui se voit de loin.

Si le Pilate est coiffé d’un chapeau
Le temps restera beau,
Et, s’il s’est mis un collet de brouillard,
C’est le jeu du hasard;
Mais s’il est ceint de son épée
Bientôt crèvera la nuée.

Admirable le Lion de Lucerne, admirable ce monument consacré à la mémoire des huit cents officiers et soldats suisses au service du roi Louis XVI, tombés en le défendant le 10 août 1792.

«Au bord d’un étang ombragé de pins et d’érables dont les eaux tranquilles réfléchissent cet immortel chef-d'œuvre, se dresse un rocher dans lequel une grotte a été pratiquée à une certaine hauteur. Couché en travers de cette grotte, mourant de la mort des héros, un lion gigantesque, le flanc percé d’un fer de lance brisée protège encore de sa patte droite l’écusson fleurdelisé de la Maison de France, et témoigne ainsi de sa fidélité au devoir jusque dans la mort. Une inscription gravée dans le rocher au-dessus du lion porte ces mots: Helvetiorum fidei ac virtuti. A la fidélité et à la bravoure des Suisses. Sur une autre inscription placée au-dessous du lion se lisent les noms des héroïques victimes. Des bosquets touffus entourent l’emplacement et donnent à cet ensemble le caractère sévère qui convient.[4]

Près du rocher s’élève une petite chapelle mortuaire avec l’inscription Invictis pax. Paix à ceux qui n’ont pas été vaincus.

Des trophées d’armes et de drapeaux des gardes suisses en décorent l’intérieur, le dix août de chaque année on y célèbre une messe des morts.

Les flâneries en ville sont pleines d’attrait. Le passé et le présent s’y coudoient continuellement. Là c’est le passé: vieilles maisons d’un style très ancien, vieilles halles, vieilles tours; ici, c’est le présent, c’est la Lucerne moderne avec ses splendides hôtels, et le contraste de cette physionomie changeante offre à l’étranger qui passe un véritable intérêt.

La plus ancienne et la plus belle église de Lucerne est l’église de St-Léodegard, fondée selon la tradition par Wickard duc de Souabe en 695, détruite par un incendie, elle fut reconstruite en 1634 sous sa forme actuelle. Les sculptures extérieures du portail et de la tour sont superbes. On admire à l’intérieur les grilles en fer forgé du maître-autel et du baptistère, les stalles du chœur en bois sculpté, les vitraux anciens, les autels richement dorés, et enfin le beau tableau, un christ au jardin des Oliviers, de Lanfranc, élève de Guido Reni, et une très belle sculpture en bois représentant la mort de la Vierge.

Maintenant, ce qu’il y a de plus remarquable, ce sont les orgues qui comptent parmi les plus considérables et les meilleures, non seulement de Suisse, mais de toute l’Europe, on y a travaillé plusieurs années. Ces orgues possèdent quatre mille cent trente-et-un tuyaux, j’ai eu la bonne fortune de les entendre. Outre le registre de la vox humana merveilleusement réussi, elles possèdent une vox angelica dont les ondulations dirigées par une ouverture percée dans la voûte redescendent en modulations d’une harmonie toute céleste. Je suis revenue ravie des effets puissants et du charme pénétrant de ces orgues célèbres. L’église est entourée d’un cimetière rempli de monuments, je ne trouve rien de plus triste que la visite de ces champs du repos, il m’a cependant fallu traverser celui-ci, ses longues arcades lui donnent absolument l’air d’un campo santo italien. Je ne voudrais pas être obligée de décrire toutes les promenades qui entourent Lucerne, il faudrait des volumes...

Le lac pittoresque d’Uri consacre le souvenir de Guillaume Tell, ses bords ont été témoins des évènements qui en ont fait le héros populaire de l’Helvétie. Dans le canton d’Uri, nous avons foulé l’herbe de la célèbre prairie de Grütli où les fondateurs de la liberté helvétique prêtèrent serment en 1307.

N’est-ce pas en évoquant ce souvenir que le poète zurichois Keller disait: «Laissez briller la plus belle étoile sur mon pays, sur ma patrie.»

Il est bon de rappeler en passant que les quatre cantons qui ont fait la Suisse sont restés profondément catholiques.

Tout le parcours du chemin de fer de Berne jusqu’à Lucerne, Zurich et Schaffhouse est extrêmement riche et plantureux: coteaux fertiles, lacs transparents, bois séculaires, prairies veloutées, chalets découpés en dentelle.

Séjour à Zurich, ville intéressante à visiter et à étudier.

La cathédrale le Munster est fort belle, l’Hôtel-de-ville, les collèges, les hôpitaux, le casino sont aussi de beaux édifices, on fait remarquer aux étrangers le monument de Gessner et le tombeau de Lavater.

Zurich est une ville commerçante et... studieuse, on l’a surnommée l’Athènes de la Suisse, réputation qu’elle soutient dignement.

Cette jolie ville moderne, où l’on fabrique de si riches étoffes de soie et de mousseline, est également située au bord du lac qui lui a donné son nom; d’ailleurs, quelle est la ville de Suisse qui n’a pas son petit ou son grand lac et sa légende?

Zurich a l’un et l’autre, un beau lac et une singulière légende, dont Charlemagne est le héros. La voici: On commence par vous montrer la maison où logeait Charlemagne, le grand empereur, alors qu’en l’an 800 il fondait les premières écoles Zurichoises; cette maison, située tout près de la cathédrale dans la rue des Romains, est connue de temps immémorial sous le nom de la maison «dans le trou,» in loch, par ce qu’il faut pour y arriver descendre d’un côté de hauts escaliers, de l’autre un chemin fort rapide; elle a été tant de fois restaurée depuis, qu’il ne doit rien rester de la maison primitive, de réparation en réparation, elle a perdu tout ce qu’elle avait de remarquable, à l’exception d’une porte et de deux fenêtres d’architecture romane. Mais enfin elle reste parée des souvenirs du passé, et c’est déjà beaucoup.

Charlemagne avait donc fait élever, en plus de ces écoles, sur l’emplacement actuel de la Wasserkirch, une chapelle munie d’une cloche que pouvait sonner, à certaines heures, quiconque réclamait un jugement de l’empereur ou voulait implorer son appui.

«Un jour la cloche sonne, mais le gardien ne voit aucun sonneur, il n’aperçoit âme qui vive dans la chapelle, ou à ses abords, la cloche réitère néanmoins ses appels, et le bon empereur, ne pouvant obtenir une réponse qui le satisfasse lorsqu’il demande à ses serviteurs qui agite la cloche, prend le parti d’aller voir en personne ce qui se passe. Il arrive avec l’impératrice et voit que c’est un serpent qui tire la corde, il approche et l’animal le conduit quelques pas plus loin à son nid. Un énorme crapaud s’était établi sur les œufs du reptile et l’empêchait de regagner son domicile.

«Charlemagne, monté sur son siège de justice, donne l’ordre de chasser le crapaud et le serpent reprend sa place et ses droits. A quelque temps de là, les serviteurs de l’empereur viennent lui dire tout effarés qu’un serpent monte les degrés qui donnent accès dans la maison. Charlemagne défend qu’on fasse aucun mal à cet étrange visiteur, qui bientôt fait son entrée dans la salle où la cour était à table.

«L’animal se dirige droit au hanap impérial, fait comprendre qu’il doit en soulever le couvercle puis, son désir satisfait, dépose dans la coupe une pierre précieuse qu’il tenait dans sa bouche et disparaît; jamais on ne le revit.

«Charlemagne, touché de ce cadeau, témoignage de la reconnaissance du serpent pour ses bons offices, fait monter la pierre en bague. On s’aperçoit alors qu’elle avait une puissance magique et qu’elle attachait indissolublement le cœur de l’empereur à la personne ou à l’objet qu’elle touchait. L’impératrice désirant comme toute bonne épouse être aimée seule de son mari, se fit donner la bague. A ses derniers instants, elle eût le soin de dissimuler ce talisman sacré dans sa bouche, et après sa mort, l’empereur lui resta tellement attaché que pendant longtemps il ne permit pas qu’elle fût inhumée, ne pouvant supporter l’idée d'être séparé d’elle.

«Un jeune étudiant en médecine de Zurich ayant été consulté par un chevalier de la suite de l’empereur, finit par découvrir l’artifice auquel avait eu recours l’impératrice. Le chevalier s’empara de la bague et bientôt l’empereur renonça à garder le corps de sa défunte épouse, mais alors son affection excessive se reporta tout entière sur le chevalier détenteur de l’anneau. Au bout de quelque temps celui-ci, fatigué de l’attention que le public accordait à la moindre des actions du favori de l’empereur, jeta l’anneau dans un terrain marécageux. On était loin de Zurich alors, mais cela suffit pour que l’empereur se sentît attiré vers cet endroit.

Il y construisit une église qu’il dota richement, éprouvant toujours une attraction invincible pour ce monument, lui qui avait fait construire tant d’autres églises, il voulut y être inhumé. C’est ainsi que fut fondé Aix-la-Chapelle. Telle est la légende que racontent les vieilles chroniques et que respectent encore aujourd’hui les bons habitants de la ville.»

L’épisode du serpent sonnant la cloche est rappelé par un bas-relief que l’on admire aux angles de la maison qui se trouve au-dessous de la cathédrale. (Münsterhaus).

Aimez-vous les légendes? Allez en Suisse et en Allemagne, de l’autre côté des Alpes et du Rhin on en a mis partout. Ainsi la création de Soleure remonte à Abraham. On retrouve donc en cette belle Helvétie, Jésus-Christ, Pilate, Abraham et un bon serpent; moi qui avais toujours pensé qu’il n’y avait que de mauvais serpents, à commencer par celui du Paradis terrestre, quelle erreur!

Soleure possède la plus belle église de Suisse, et passe pour être avec Trêves la ville la plus ancienne.

In celtis, nihil est Solodoro antiquius, unis exceptis Treveris, dit une inscription gravée sur la tour burgonde qui y commande la place du marché.

Aussi, un Soleurois malin, l’artiste Schwaller, avait-il imaginé de peindre une vue de la cité, où il montrait sur les remparts, Dieu le Père, occupé à la création d’Adam et d’Eve! en bas, les bourgeois contemplant curieusement le Père Eternel et le premier homme.

C’est hier qu’a eu lieu à Zurich, entre les résidents allemands et nos français internés, une bagarre qui a mis toute la ville en émoi. Le sang a coulé de part et d’autre. C’est le sujet de toutes les conversations; les sentiments à cet égard me paraissent très partagés, et il m’est impossible de savoir de quel côté sont les plus grands torts, en tous cas, nos vainqueurs ne se sont pas montrés généreux.

Nous avons fait un pieux pèlerinage à l’abbaye d’Einsiedeln, non loin de Zurich, cent cinquante mille pèlerins la visitent chaque année.

Elle appartient aux Bénédictins. Le monastère entouré de pics et de montagnes apparaît dans un cadre majestueux, digne de lui.

A ses pieds s’agite un torrent tumultueux. Les religieux bénédictins, dont on connaît la science et la vertu ont ici un séminaire et un collège renommés. Leur magnifique bibliothèque renferme de précieux manuscrits, leurs archives ont une grande valeur.

L’église moderne est au centre de la façade du monument actuel, qui forme un vaste carré; elle fut détruite par un incendie, en 1798, et reconstruite sur les plans anciens.

La nef principale enveloppe la Sainte-Chapelle, où se trouve la Vierge miraculeuse.

Cette chapelle est en marbre noir. Sur l’autel, on aperçoit à travers une grille la statue en bois noir de la Vierge tenant l’enfant Jésus. Tous deux sont revêtus de splendides vêtements, et portent des couronnes d’or ornées de pierreries. Quelques écrivains disent que cette vierge fut volée par les Français, ainsi que le trésor du couvent en 1798. Les religieux assurent au contraire qu’ils sauvèrent la vierge du pillage, qu’elle fut cachée dans le Tyrol, d’où les bons pères la rapportèrent en 1803.

L’intérieur est orné de plusieurs objets d’art. Au-dessus du maître-autel, voici un splendide tableau représentant l’Assomption de la Vierge.

J’admire dans la nef latérale un superbe crucifix et sur le marbre du chœur une Cène en bronze qu’on me dit coulée d’un seul jet par Pozzi.

L’aspect général d’Einsiedeln rappelle Notre-Dame-de-Lorette.

Entre les deux tours, on compte onze cloches: une pèse cent vingt quintaux. Lorsqu’elles chantent ensemble, leur voix grandiose est comme le prélude des célestes harmonies et des chants magnifiques qui attendent le pèlerin aux offices. L'âme écoute frémissante ces concerts du ciel, et comme on prie ensuite avec ferveur, les uns debout tout haut, les bras en croix, les autres prosternés, s’absorbant dans une muette contemplation qui tient de l’extase. Des centaines de bougies s’allument de tous côtés, image de l’ardeur des prières et des vœux.

Entre le bourg et le couvent, sur une vaste place, se trouve une fontaine en marbre noir.

Pour que le pèlerinage soit complet, il faut boire à cette fontaine, parce que la tradition rapporte que Notre Seigneur Jésus-Christ s’y désaltéra. Or, quatorze filets d’eau y jaillissent à la fois, et la tradition ne disant pas auquel bu Notre-Seigneur, les pèlerins consciencieux boivent aux quatorze petites sources pour être bien sûrs de ne pas se tromper.

Au-dessus des arcades se dressent les statues d’Othon Ier et d’Henry Ier, protecteurs du monastère.

«Quelle admirable légende que celle de saint Meinrad! Après avoir été la gloire du couvent de Reichenau, il chercha la perfection dans la vie solitaire de ce désert situé à deux mille neuf cent quatre-vingt-dix pieds au-dessus du niveau de la mer.

«Ce noble Germain vivait au neuvième siècle; il périt sous le fer de deux misérables, qui s’enfuirent à Zurich, poursuivis par les corbeaux familiers du cénobite; leurs clameurs les désignèrent à la justice, et les firent arrêter.

«Ce miracle et les hautes vertus du saint martyr sanctifièrent le désert d’Einsiedeln; la vénération des peuples s’y attacha.

«Ainsi fut fondé le sanctuaire de Notre-Dame-des-Ermites. Une pieuse et universelle croyance ajoute que le ciel présida à la consécration du sanctuaire; le Christ lui-même, la Vierge et les anges bénirent le lieu merveilleux. On entendit les harmonies célestes, et dès lors ce fut une tradition sacrée.»

A peu de distance du bourg, sur l’emplacement de la première cellule de saint Meinrad, la vue s’étend sur le lac de Zurich, dont les perspectives, d’abord riantes, se transforment, s’accentuent, et les glaciers éternels apparaissent dans leurs beautés dramatiques.»

Que de légendes religieuses, que de légendes naïves ont pris leur essor de ce lieu privilégié!

En voici une bien triste et qui reste à l’état de tradition consacrée dans une des familles les plus distinguées de la Suisse allemande.

«A la fin du siècle dernier, le comte et la comtesse de R... avaient leurs deux fils dans la garde suisse à Paris. Les nuages s’épaississaient, la tempête révolutionnaire grondait. Les échos, de plus en plus lugubres, n’arrivaient qu’à demi dans ce canton lointain, aucunes nouvelles précises n’étaient venues confirmer les anxiétés des parents. Le 10 août 1792, la mère éplorée vint confier sa peine à Notre-Dame-des-Ermites; elle priait devant l’autel, plus inquiète que de coutume, lorsqu’elle vit tout à coup ses deux fils, en uniforme, franchir sans bruit la porte du sanctuaire, une épée flamboyante à la main.

«La vision s’effaça à peine entrevue, ne laissant à sa place qu’une ombre lumineuse qui s’éteignit à son tour.

Peu de temps après, le comte de R... apprenait que, ce même jour, à cette même heure, ses deux fils, victimes du devoir et de l’honneur, avaient été massacrés en défendant Louis XVI.

Quelques parties de la Suisse, comme la belle et riante vallée de Schwitz nous présentent, en plein dix-neuvième siècle, des familles quasi primitives, ayant échappé jusqu’ici au progrès d’une civilisation vraiment effrénée par certains côtés. Ce n’est pas sans une très douce émotion que j’ai pénétré dans la pittoresque demeure d’une vieille famille de paysans, demeure qui a gardé le type bien connu des chalets suisses.

«Soubassements en maçonnerie, étages supérieurs en madriers de sapin, escaliers et balcons en bois découpé, le tout coiffé d’une large toiture qui surplombe d’un à deux mètres sur la façade du bâtiment.» Cette construction rustique est aussi souriante qu’originale, avec l’ombrage de ses grands arbres, les verdures reposantes de ses tapis d’herbes et le cristal limpide de sa fontaine qui se termine en ruisseau.

La famille au complet, lorsque je suis entrée, se groupait autour du père, le chef vénéré. L’intérieur m’a paru fort simple mais d’une grande propreté, la propreté c’est la coquetterie des maisons simples et modestes, cependant le plafond et les lambris sont en bois artistement sculpté, l’autre luxe de cette salle, c’est le poële de faïence brillante, aux formes rectangulaires et monumentales, sur l’un de ses carreaux de faïence, je lis incrustée dans son émail cette belle sentence.

«Mit Gott fang an,
Mit Gott hor auf,
Das ist der schonste Lebenstauf.»

Ce qui peut se traduire en français:

«Commencer avec Dieu, finir avec Dieu, voilà le meilleur emploi de la vie.»

Un vaisselier, une grande table au milieu, un beau crucifix entouré d’images pieuses, un bénitier fleuri d’un rameau de buis, suspendu près de la porte d’entrée composent le mobilier, quelques chaises de bois découpé entourent la table, mais on leur préfère le banc adossé à la muraille.

On ressent dans cet heureux intérieur une sensation de calme inexprimable.

Ah! que je me sens loin du brouhaha des grandes villes et de la vie à outrance qu’on y mène. C’est dans ces intérieurs paisibles qu’il faut venir puiser les plus hauts enseignements de la pure morale et le sentiment qui est la force et le salut des nations. L’amour et le respect de la famille et de Dieu.

«Heureuses les vieilles races, sur lesquelles ne pèsent pas le poids des révolutions.»

Schaffhouse est une ancienne ville forte, située au bord du Rhin, sur l’extrême frontière Suisse.

Ma première pensée à Schaffhouse est pour la cascade de la Lauffen, la plus belle de l’Europe.—En y arrivant, mon imagination a d’abord été désappointée de ne pas voir les eaux tomber d’une plus grande hauteur; elles descendent graduellement en nappes d’une immense largeur jusqu’à l’énorme rocher planté au milieu du fleuve contre lequel elles se précipitent l’une par dessus l’autre avec un fracas épouvantable. Malgré la déception du premier moment, mes yeux ne peuvent se détacher de ce spectacle étourdissant. Je reste là comme pétrifiée, regardant et écoutant, pendant que Georgette remplit ses poches de charmants petits cailloux qu’on trouve sur les bords du fleuve.

Pour compléter le tableau, je vois un train s’engouffrer dans le tunnel du château de la Lauffen, tout cela devient vertigineux!

J’ai visité à Schaffhouse l’énorme et vieille forteresse près de laquelle se trouve le cimetière. En sortant, nous avons entendu des détonations; c’était les derniers honneurs que l’on rendait à l’un de nos pauvres soldats mort de la petite vérole à l’hôpital.

Départ pour Strasbourg par le chemin de fer badois qui nous laisse en route de bonne heure et nous couchons à Waldshut, charmante ville, assise sur les bords du Rhin. Aujourd’hui dimanche, par un temps splendide, nous reprenons le chemin de fer qui côtoie le Rhin jusqu’à Bâle, il n’y a pour moi qu’une ombre, une ombre bien noire, au splendide tableau qui se déroule devant nous. C’est la vue de toutes ces gares enguirlandées de tous ces drapeaux aux couleurs prussiennes et badoises flottant au vent. Les campagnards débordaient sur le parcours avec des airs de fête. C’était une griserie de chants patriotiques, à l’occasion de la paix signée, une orgie de victoire qui me jetait des bouffées de rouge au front et de rage au cœur.

Ah! comme tous ces chants résonnaient lugubrement à mes oreilles!

Voici du reste la traduction des hurlements militaires d’outre-Rhin, qui se vocifèrent en ce moment dans toute l’Allemagne.

REFRAIN
Les hussards chantent, la poudre gronde,
Suivons tous nos généraux qui, pour nous,
Ont déjà gagné mainte bataille.

Frères, si nous n’avons pas un sou entrons en France, nous trouverons de l’argent là-bas.

Frères, si nous n’avons pas de souliers, allons en France pieds nus; là-bas on trouve à se vêtir et à se chausser.

Frères, si nous n’avons pas de vin à boire, il y en a en France, allons là-bas, nous défoncerons les tonneaux et viderons les bouteilles.

Frères, ne craignez pas de tirer et de frapper toujours en avant, toujours contre la France et les Français!

J’entendais ces chants avec une intensité de douleur que je ne puis rendre, j’avais les yeux pleins de larmes, et je suffoquais en pensant à ce qui se passait sur l’autre rive du Rhin. Quel contraste!

Bâle, malgré ses monuments, son église du Munster, ses remparts imposants me semble une belle, grande, mais triste ville.

Elle est cependant le grand entrepôt du commerce, entre la Suisse, la France et l’Allemagne.

Jusqu’en 1833, Bâle a été la seule ville Suisse qui ait eu une université, elle avait été fondée dès 1459.

C’est vers la même époque que Bâle vit le fameux concile qui menaça de tourner en schisme sous le pape Eugène IV.

Plusieurs traités célèbres y ont été signés.

Erasme y mourut.

Le Musée renferme des toiles remarquables. Les chefs-d'œuvre de Hans Holbein m’ont vivement frappée, son christ particulièrement. C’est une admirable conception. L'âme se sent toute en pleurs, devant cette indicible figure, qui semble résumer toutes les douleurs. L'œil ouvert qui ne regarde plus, conserve le suprême et dernier éclat des visions funèbres. La blessure du côté est béante et profonde.

Oh! oui, dans ce corps tourmenté, cette tête sanglante, le peintre s’est inspiré des réalités de la mort. C’est d’une vérité absolue, effrayante. Il manque seulement un peu d’idéal si l’on songe que ce n’est pas seulement un homme, mais Dieu même qui vient de mourir-là!

C’est à Bâle que nous faisons nos adieux à la Suisse.

Adieu, belle Helvétie, adieu pays grandiose aux aspects saisissants et variés, adieu montagnes vêtues de forêts et couronnées de glaciers, rochers découpés en figures fantasques, cascades et torrents dont les eaux se fondent en écume de neige, se brisent en flèche d’argent, s’étalent en nappe de cristal.

Adieu et je répète avec le poète: Tout dans ce beau tableau sert à nous enchanter! J’ai presqu’envie d’ajouter que la seule ombre à ce merveilleux tableau c’est l’homme qu’ici la grandeur de la nature semble écraser.

Oui adieu, Suisse hospitalière, Suisse généreuse, ce n’est pas sans émotion que je te quitte, terre bénie, qui t’es montrée si compatissante à nos pauvres soldats.

C’est à Verrières dans une maisonnette que fut signée, entre le général Suisse Herzog et le général Clinchamp, le dernier général de l’armée de l’Est (oubliée par nos gouvernants lors de l’armistice) la Convention qui arrachait quatre-vingt-cinq mille Français aux mains de l’ennemi.

L’armée de l’Est après avoir repoussé les Allemands à Villersexel, venait de perdre la bataille d’Héricourt. Elle fuyait... et je l’ai encore et je l’aurai toujours présente à l’esprit cette déroute épouvantable, où l’on voyait des cavaliers sans chevaux, des fantassins sans armes, des piétons sans souliers les pieds gelés, ulcérés, marchant par 16 degrés au-dessous de zéro avec de la neige jusqu’aux genoux. Oui, je la reverrai toujours cette armée en guenille, mourant de privations et de froid; combien, combien de ces malheureux ont succombé. Les Prussiens et les corbeaux étaient à leurs trousses, les uns pour les achever et les autres... pour les dévorer. Devant cet encombrement formidable, la Suisse qui n’y était point préparée s’élevant soudain à la hauteur de cette lourde tâche a montré le plus admirable dévouement.

Les généraux ont choisi leur résidence, plus de deux mille officiers, en chiffres exacts deux mille cent dix officiers se sont fixés dans six grandes villes; les soldats ont été repartis dans cent soixante-quinze dépôts, et soumis au code militaire du pays, traités comme milice suisse, c’est-à-dire logés, nourris et payés à raison de vingt-trois centimes par jour et par homme.

Un jour cent cinquante mille lettres sont tombées tout à coup venant de Mâcon. Quel travail pour remettre à chacun celles qui lui sont adressées. Mais les bons Suisses sont patients et l’on débrouille ce formidable courrier. Songe-t-on, disait un Suisse, à tout ce que peut contenir une lettre, cette feuille légère: parfois le cœur tout entier, parfois un pieux souvenir qui rend la vie; un secours urgent attendu avec angoisse et toujours au moins des nouvelles de la famille, des consolations, une bouffée de l’air du pays natal, une preuve qu’on n’est plus seul.

Il est juste aussi de reconnaître que, pendant leur séjour de trois mois, nos soldats se sont montrés doux, honnêtes, reconnaissants.

Le conseil fédéral a adressé au général Clinchant une lettre, «pour rendre hommage à la bonne conduite, qui n’a cessé de régner parmi les officiers et les soldats de l’armée de l’Est, pendant son internement en Suisse, ce qui a largement facilité la tâche du gouvernement fédéral et des gouvernements cantonaux.»

Ce fut une fièvre de dévouement, un délire de sacrifice pour notre malheureuse armée. La Suisse avait besoin d’argent pour nourrir les internés et les troupes qui les gardaient; tous les Suisses, à l’étranger, ouvrent aussitôt leurs bourses et écrivent qu’ils sont prêts à revenir si on a besoin d’eux. La Suisse demande quinze millions, on lui en souscrit plus de cent (cent six millions cent vingt-six mille cinq cents francs); tous nos soldats valides, on les habille chaudement, on les nourrit abondamment, les malades reçoivent jour et nuit les soins les plus délicats et pour ceux qu’on ne peut guérir, on adoucit leurs derniers jours.

Oui, la Suisse, en ces cruelles circonstances s’élevant jusqu’à l’héroïsme a mérité de l’humanité entière. Honneur et merci à toi, noble terre, c’est ma dernière parole en te disant adieu![5]

CHAPITRE VI

Kehl, Strasbourg, douloureuse histoire, Bade et ses environs, Fribourg-en-Brisgau, Heidelberg, la Forêt-Noire.

Après quarante-huit heures de séjour à Bâle, nous montons en wagon avec deux Russes qui vont comme nous à Strasbourg.—Nous voyageons aussi avec des officiers prussiens que nous perdons pour en reprendre d’autres à chaque station.

Le soir, très tard, nous entrons à Kehl, impossible d’aller plus loin. Nous sommes régalées dans notre hôtel du bruit d’un banquet à l’occasion de la paix. Hélas! c’est partout le chant de gloire des vainqueurs. Le lendemain, j’ai visité Kehl presqu’entièrement détruit par le canon de Strasbourg: la gare n’existe plus. C’est une arrivée continuelle de troupes allemandes débarquant au chant de l’hymne national, avec des bouquets au canon de leurs fusils. Ces chants allemands sont assez beaux et graves, mais ils tintent à mon oreille comme un glas. Départ pour Strasbourg; le pont de Kehl n’est encore réinstallé que provisoirement.

Nous allons tout doucement; on distingue parfaitement d’ici Strasbourg et ses ruines. Nous y arrivons au bout d’une demi-heure: les Prussiens travaillent à réparer les portes de la ville. Il y a à la gare un encombrement de troupes impossible à décrire. Je ne sais comment réussir à avoir mes bagages. Cependant les employés, grands et petits, sont polis à l’égard de tout ce qui parle français. Je pense qu’il est dans leur nouvelle tactique de se rendre aimables.

Enfin j’ai mes bagages, sans trop d’ennuis, et je me dirige vers la place Kléber dont la statue n’a pas été endommagée; mais l’hôtel de l’état-major qui tient tout un des côtés de la place est complètement détruit, le cours de Broglie, le théâtre et la bibliothèque sont dans le même état. Quant à la cathédrale, les Prussiens y ont déjà fait quelques réparations, mais les magnifiques vitraux sont tous brisés, et ce seul dommage est évalué à un demi-million. Nous avons voulu faire l’ascension de la tour: Georgette était la plus intrépide, mais arrivée à une hauteur de quatre cents pieds, j’ai refusé d’aller plus loin, me sentant prise de vertige. La vue était cependant bien belle: même d’où nous étions, nous apercevions les Vosges et le Rhin, brillant au soleil comme un large ruban d’argent. Mais la merveille des merveilles est la magnifique horloge, qui date du quatorzième siècle, où nous avons vu sonner trois heures. Le coq a déployé ses ailes, la mort est apparue avec sa faux, puis trois apôtres ont salué Notre-Seigneur en passant devant lui, et sont allés frapper leur coup sur le timbre. Une visite très intéressante aussi a été celle du Temple protestant St-Thomas, qui renferme le tombeau du maréchal de Saxe par Sigalle, puis deux momies d’un seigneur allemand et de sa jeune fille en costume de fiancée.

Pauvre Strasbourg, combien faudra-t-il d’années pour cicatriser tes plaies et relever tes ruines?

Pendant que tu saignes encore, la nature a repris ses airs de fête. Les cigognes, oiseaux sacrés du Rhin, insoucieuses de la guerre et des révolutions bâtissent leur nid. La terre a revêtu ses parures de fleurs et les arbres leurs verdoyants feuillages.

Les Strasbourgeois qui aimaient la France, comme des fils aiment leur mère, font mal à voir, les femmes particulièrement ont un air d’abattement qui vous va droit au cœur. On vient de me raconter une histoire qui prouve leur patriotisme. Dans la maison qui touche l’hôtel où nous sommes descendues, habite une dame veuve, que le hasard nous faisait suivre ce matin en revenant de la messe. Avant-hier, cette dame logeait chez elle trois officiers prussiens qui se plaignaient de ne pas être admis dans son salon. Hier au soir, ils reçoivent une invitation. Ils arrivent à huit heures.

Le salon était obscur; à la lueur de la lampe unique qui l’éclairait, ils entrevoient plusieurs femmes vêtues de noir et assises au fond de la pièce.

La maîtresse de la maison les voyant entrer va à eux, les amène à la première de ces dames, et la leur présentant:

«Ma fille, dit-elle; son mari a été tué pendant le siège.»

Les trois Prussiens pâlissent. Leur hôtesse les amène à la seconde dame.

«Ma sœur, qui a perdu son fils unique à Frœschwiller.»

Les Prussiens se troublent. Elle les amène à la troisième.

«Madame Spindler, dont le frère a été fusillé comme franc-tireur.»

Les trois Prussiens tressaillent. Elle les amène à la quatrième.

«Madame Brown, qui a vu sa vieille mère égorgée par les uhlans.»

Les Prussiens reculent. Elle leur désigne la cinquième.

«Madame Hullmann qui» mais les trois Prussiens ne la laissent pas achever, et, balbutiant, éperdus, ils se retirent précipitamment comme s’ils eussent senti l’anathème et les malédictions de ces pauvres femmes en deuil tomber sur leur tête.

10 mai 1871.

Les évènements en France n’ont fait que s’aggraver; ils ont dérangé tous mes plans de retour immédiat.

Je me décide à aller voir Bade qui n’est qu’à huit lieues de Strasbourg.

Le chemin de fer marche tranquillement, ce qui permet d’admirer une nature luxuriante, et de jolis villages qui semblent avoir été jetés là tout exprès pour faire point de vue au premier plan, pendant qu’au second plan se déroule une série de collines couronnées de ruines féodales. Voici Achern où l’on garde les entrailles de Turennes, à un quart d’heure tout au plus de Salzbach où le héros fut tué.

Voici Bükl qui se montre fier de son vin rappelant de loin notre Bourgogne, nous a-t-on dit, car nous n’en avons pas bu. Les grands vins allemands sont hors de prix, nous nous contentons de la bière de Strasbourg que nous trouvons bonne.

On prétend que la meilleure bière du monde sort de la brasserie que le domaine de la couronne de Bavière possède à Munich depuis plusieurs siècles; mais, comme nous n’avons point non plus goûté cette bière là, nous ne pouvons faire la différence.

Depuis quinze jours, nous sommes à Bade, la plus coquette des villes; je croyais n’y venir que pour quelques jours; hélas! l’insurrection de Paris n’est pas encore calmée. N’est-ce pas horrible cette guerre civile, cette guerre fratricide succédant à la guerre étrangère?

Il est probable que je vais me diriger sur la Belgique, ne voulant pas séjourner plus longtemps en pays ennemi. Cependant Bade me semble un vrai paradis pour les touristes.

Le Palais des Jeux est splendide. Deux fois par semaine nous y allons entendre d’excellente musique dans la salle des roses, tendue de satin blanc et décorée de guirlandes de roses en relief. Je vais aussi lire les journaux au cabinet de lecture où l’on peut coudoyer quantité de princes et princesses de toutes nationalités. Le roi et la reine de Naples habitent Bade en ce moment. La reine est une femme encore belle et sympathique, qui ressemble bien aux portraits que j’ai vus d’elle. Nous passons nos soirées dans le salon de la conversation ou au théâtre, un vrai bijou. Tout est élégant et luxueux à Bade: l’allée de Lichtenthal nous a rappelé les Champs-Elysées, tant il y passe de fringants équipages; seulement, au lieu de conduire au bois de Boulogne, elle conduit à la Forêt-Noire. Le Palais du grand-duc, la villa de la princesse Stéphanie de Bade sont remarquables. La cathédrale est richement décorée à l’intérieur: parmi ses curiosités on voit le squelette de Sainte Rosalie, entièrement recouvert de joyaux. L’ancienne chapelle des chanoines de Lichtenthal possède une autre relique du même genre.

La Trinkhall est l’établissement thermal proprement dit de Bade (Baden veut dire Bains en allemand); c’est aussi un fort joli édifice; sa façade comprend seize colonnes d’ordre corinthien. Sur le fronton un bas-relief représente la nymphe des eaux, qui, d’un côté, accueille les malades et qui, de l’autre, les renvoie heureux et guéris.

On arrive à la galerie par un large perron et deux entrées latérales. Le fond de cette galerie se compose de quatorze panneaux, peints à fresque, représentant les principales légendes du pays.

Je me les suis fait expliquer. Est-il rien de plus charmant que les légendes? Elles sont la poésie des siècles, elles sont les broderies et les fleurs jetées sur le canevas sévère de l’histoire.

J’ai voulu faire usage de ces eaux qui sortent toutes chaudes de dessous terre, mais cela ne m’a pas réussi comme à bien d’autres du reste. Dame! ces eaux guérissant les malades doivent rendre malade les bien portants. C’est logique.

J’ai fort remarqué une chapelle entièrement revêtue de marbre blanc et dont la toiture est en lames de cuivre.

Nous y sommes entrées pendant une cérémonie du culte schismatique qui m’a beaucoup intéressée; le patriarche qui officiait avait un air vénérable, et ses chants grecs étaient d’une douceur, d’une harmonie incomparables. Il y a eu aussi pendant notre séjour une grande kermesse qui a duré huit jours avec toutes sortes de divertissements. Un tir où l’empereur et ses généraux ont été fusillés bien souvent...... en effigie. Un panorama où l’on voyait toutes les principales batailles de la dernière guerre, c’est-à-dire une marche triomphale de la Prusse. Un carrousel superbe, des musiciens et chanteurs en masse. Tout cela avait beaucoup d’attraits pour Georgette; elle est encore à l'âge heureux où l’on ne se rend pas compte des choses: ce qui la faisait rire me faisait soupirer.

Nous avons visité plus d’une fois le grand bazar. Que de tentations! il y a là de quoi vider bien des bourses: verreries de Bohême, peintures sur porcelaines, variété de bijoux, horloges, coucous de toute espèce, bois sculptés de la Forêt-Noire, bibelots de tous genres et de toutes dimensions. Nous avons été raisonnables, si raisonnables que nous n’avons rien acheté. Une seule jolie chose peut tenter, mais la vue de tant de jolies choses n’excite plus le désir, elle le rassasie.

Je suis restée plus longtemps à Bade que je n’aurais voulu, mais il y avait tant d’excursions délicieuses à faire aux environs! Nous sommes donc allées au château grand-ducal ou vieux château. On y pénètre par une porte majestueuse. Ces ruines ont grand air. La salle des chevaliers est une vaste pièce à ciel ouvert; au centre une table champêtre avec un arbre au beau milieu. Une terrasse permet de circuler autour des ruines. Le panorama en est déjà superbe, mais si l’on veut monter jusqu’à la vieille tour, alors on jouit d’une vue qui s’étend sur toute la vallée de Bade, et quand le temps est clair, sur Kehl, Strasbourg et Rastadt. Au centre de la terrasse, dans une embrasure de pierres se trouve ce que l’on appelle la Colsharf, c’est-à-dire une réunion de cordes de boyaux tendues, lorsque le vent passe en les agitant, elles font entendre des sons d’une mélodie suave, d’une douceur infinie, c’est la harpe éolienne en un mot.

Nous sommes revenues du vieux château par Les Rochers: ce sont des masses de porphyre colossales aux déchirures profondes, aux crevasses béantes, reliées entre elles par des ponts et des sentiers où l’on peut circuler sans aucun danger.

Visite fort intéressante aussi au château d’Eberstein, ouvert toute la journée; Salle des chevaliers ornée d’armures et de vitraux anciens, appartements du duc et de la duchesse, tout cela superbe; balcons circulaires, terrasses, tentures magnifiques, vues merveilleuses.

Le château de la Favorite s’élève au centre d’un parc enchanteur, aussi romantique que possible: devant la principale façade s’étalent un vaste lac et un escalier grandiose, orné de statues. Le château de la Favorite doit sa fondation à la princesse Sybille, veuve de Louis-Guillaume, vainqueur des Turcs. La princesse eut-elle dans sa vie de gros péchés à se reprocher? toujours est-il, c’est que, à côté du joli château où rien ne manquait, on montre l’ermitage où la princesse s’en allait faire pénitence, et l’on y voit, en effet, les instruments de la macération la plus raffinée, un lit de paille, un cilice, une discipline, une ceinture armée de pointes de fer.

Au rez-de-chaussée du château, on vous fait regarder ce que je n’avais encore vu nulle part: «une cuisine d’apparat». Cette cuisine est ornée d’une collection de plats, d’assiettes, de cristaux de tout genre, et d’un service complet de table, représentant, en porcelaine, des jambons, des poulets et des canards, du gibier et un choix de légumes les plus variés.

Au premier étage, on vous montre une suite d’appartements intéressants au point de vue de la décoration et de l’ameublement, la chambre chinoise est fort remarquable, et le boudoir des glaces aussi: dans cette dernière pièce, on voit le portrait de la princesse sous quatre-vingts costumes différents.

La grande et somptueuse salle à manger pour les réceptions de gala, est du plus grand effet, et par l’élégance de ses dispositions et par la richesse de ses ornementations. Aux quatre coins de la salle sont des jets d’eau, que paillettent d’or tour à tour le soleil et les lustres; tout en haut se trouve une galerie circulaire pour les musiciens.

Après cela, on entre dans une enfilade de pièces originales, assez curieuses à voir.

En sortant du château, on admire à droite et à gauche des galeries en forme de cloîtres, donnant sur des massifs de verdure qui ont grand air.

Promenades charmantes encore dans la vallée de la Mürg, à la cascade de Géroldsau, au Chalet des Chèvres où vous voyez paître en liberté une centaine de chèvres, blanches comme leur lait, portant au cou une mince clochette dont on entend avec plaisir tinter le léger carillon.

«Le duché de Bade est l’un des plus beaux joyaux de la confédération germanique. Fribourg-en-Brisgau, Heidelberg et Baden-Baden forment un trio de villes-jardins inconnues en France.» Oui, le grand duché de Bade avec sa légendaire forêt noire, moins noire que son nom, est le jardin superbe de l’Allemagne. Il faut la voir, il faut l’admirer, cette promenade là; c’est un rêve en action.

Fribourg-en-Brisgau est une ville frappée au coin de la couleur locale et de l’antiquité.

On contemple d’abord l’université avec ses créneaux, l’hôtel-de-ville avec ses vieilles peintures, la cathédrale avec sa merveilleuse tour. Cette cathédrale construite en pierre de grès rouge, est l’une des plus belles églises gothiques de l’Allemagne. Elle remonte au treizième siècle. La tour haute de cent vingt-huit mètres est un chef-d'œuvre d’architecture et de sculpture; elle se termine par une flèche en pierre à jour, travail surprenant de hardiesse et de légèreté. Cette tour est comme celle de Strasbourg, l'œuvre d’Ewin de Steinbach, et un peu celle aussi de sa fille, la belle Sabine.

Si l’on en croit l’histoire, Sabine vivait au milieu des ouvriers de son père, les aidant de ses conseils, travaillant même avec eux, puisque certaines sculptures fines comme des broderies, à Strasbourg comme ici sont dues à ses mains délicates. Ils la faisaient juge de leurs différends et l’avaient surnommée «La Reine du travail.»

C’est à Fribourg-en-Brisgau qu’il faut venir pour s’extasier tout à son aise devant les reliques du passé.

Vieilles maisons, vieilles ruelles, vieux porches, vieilles tours, pignons gothiques, cloîtres sévères, peintures murales extérieures et décorations de fer forgé, voilà ce que l’on voit à Fribourg-en-Brisgau, la perle du pays, disent les guides.

Heidelberg est une ravissante ville de vingt-cinq mille âmes, intelligente et savante. Son université célèbre date de 1386; elle fut fondée par l’électeur Rupert Ier. Le pape Urbain VI contribua aussi à sa création.

Elle compte trente professeurs distingués, et beaucoup de jeunes gens sérieux. Ce n’est point à Heidelberg qu’il faut venir chercher le type romanesque du coureur ou de l’étudiant... qui n’étudie pas.

Cette ville possède un musée remarquable, des collections scientifiques d’une grande valeur, et une bibliothèque dite palatine, d’environ deux cent mille volumes, au nombre desquels le catéchisme de Luther annoté de sa main.

Très beau, le palais du grand duc qu’on a surnommé l’Alhambra de l’Allemagne, rempli d’une foule de précieuses choses. Très belles les deux églises de St-Pierre et du St-Esprit. Cette dernière, comme l’église française à Berne, sert également aux protestants et aux catholiques qui y font successivement leurs offices.

Les ruines, dues aux Français, du vieux château électoral sont excessivement curieuses: ces ruines monumentales, ces tours éventrées par nos canons au dix-septième siècle, décorant comme à plaisir des hauteurs boisées, dominent majestueusement encore la vallée de Neckar. Elles sont là comme pour raconter l’histoire et résumer le passé. Les habitants de ce château l’embellirent jadis suivant leurs goûts et leur époque, et l’on trouve ici:

«Un porche gothique et les colonnes de granit envoyées par le pape à Charlemagne, là, une façade italienne avec des nymphes et des chimères; ailleurs, une ordonnance couronnée de frontons; plus loin, la grosse tour fendue qui dresse vers le ciel sa brèche gigantesque. Les granits et les marbres gisent pêle-mêle, sous les pieds, enfouis dans l’herbe chevelue, les plantes grimpantes, les lierres tenaces.

Un seul souvenir s’est conservé intact, c’est la cave ou plutôt le célèbre tonneau des Palatins. Ce foudre titanesque a douze mètres de long; il peut contenir trois cent mille bouteilles de bière; le dessus forme terrasse, l’on y dîne et l’on y danse.

Quant à la Forêt-Noire, où le beau Danube bleu prend sa source, c’est un parc colossal, c’est un gigantesque bois de Boulogne, et je ne sais comment peindre mon admiration. C’est le paradis terrestre pendant l’été, car l’hiver le climat devient fort rude, et la neige y tombe au moins durant six mois. Elle féconde ainsi la luxuriante végétation qui doit se réveiller au printemps et prépare la floraison de ces fameux mérisiers qui produisent le kirsch-wasser (eau de cerises) si apprécié du monde entier.

«De toutes parts, dès qu’on s’engage dans l’une ou l’autre des vallées profondes qui partent du Rhin pour finir dans le royaume de Wurtemberg, à soixante-quinze kilomètres de là, on ne voit que forêts sombres de sapins couvrant les montagnes, collines et monticules, on n’entend que rivières et ruisseaux qui murmurent, en cascadant dans l’herbe et la mousse.

«Partout des habitations, soit groupées, soit isolées. Partout du monde; un perpétuel va-et-vient de gens et de bêtes allant aux champs de la vallée, ou montant aux pâturages. Les maisons sont bien, dans tout le massif qu’on désigne sous le nom conventionnel de la Forêt-Noire, celles que les marchands de jouets nous ont depuis longtemps montrées: petits chalets bas, en bois, drôlement assis, avec un pignon grossier, qui forme abri.

«Et les routes plantées d’arbres fruitiers! Et les vignes! Quelles admirables routes et quelles superbes vignes! Elles sont bien de taille à fournir à l’Allemagne entière de ce vin du Rhin dont elle est fière, et non sans raison, il faut bien en convenir. La toilette de ces vallées plantureuses et pittoresques est si bien faite!»

Le grand duc de Bade doit donner certainement les ordres les plus stricts pour que cette contrée riante, charmante, captivante, soit tenue l’été d’une manière irréprochable, avec des allées spacieuses et propres et des gazons fleuris comme on n’en déploie qu’autour des châteaux.

CHAPITRE VII

Rastadt, Carlsruhe, Francfort, Mayence, Les rives du Rhin, Coblentz, Cologne, Aix-la-Chapelle.

La première ville où nous nous arrêtons en quittant Bade, est Rastadt, ville murée du grand duché de Bade. C’est en cette ville qu’eurent lieu en 1713 et 1714 entre Villars et le prince Eugène, les conférences qui amenèrent la paix de Bade et assurèrent la possession de l’Alsace à la France.

Nous visitons ensuite la jolie ville de Carlsruhe, capitale du grand-duché, ville intéressante et industrielle. Le palais du grand duc est un très vaste bâtiment, mais d’un style un peu lourd; les jardins qui en dépendent sont fort beaux; il y a aussi un joli théâtre et un musée remarquable.

Carlsruhe se présente sous un aspect gai et sémillant. Une cité âgée d’un siècle et demi est encore dans sa prime jeunesse, et celle-ci est de date toute récente: elle fut fondée en 1715 par Charles-Guillaume, margrave de Bade-Dourlach qui en fit sa résidence et lui donna le nom de Carlsruhe, c’est-à-dire «Repos de Charles.» Ce n’était auparavant qu’un simple rendez-vous de chasse.

Notre curiosité n’a pas le temps de se reposer à Francfort, autrefois l’une des quatre villes libres de la confédération germanique. Beaucoup d’édifices du moyen-âge émaillent la ville. Nous avons visité la magnifique cathédrale où l’on couronnait les empereurs (on la répare en ce moment), l’hôtel-de-ville dit Rœmer où siège le Sénat, le palais de la Tour-et-Taxis où se tiennent les séances de la diète, de très beaux musées, la synagogue des Juifs, le monument des Hessois, la vieille maison de la rue des Juifs, berceau de la famille Rothschild, Francfort est aussi la patrie de Gœthe. Cette ville possède des places superbes, un grand jardin botanique, un théâtre, de vastes hôpitaux; enfin c’est une grande, riche et très belle ville. C’est de Francfort que fut lancé le 1er décembre 1813 le manifeste des souverains alliés contre Napoléon.

Nous traversons le Rhin pour aller à Mayence, l’une des trois forteresses fédérales de l’Allemagne.

Les Prussiens, les Autrichiens et les Hessois y tiennent garnison.

Cette ville n’est pas, comme Carlsruhe, de date récente. Elle fut fondée par Drusus, treize ans avant Jésus-Christ, et devint une place importante sous les Romains. Rebâtie par les rois Francs, Charlemagne se plut à l’embellir.

Mayence qui s’étend sur le penchant de plusieurs collines forme deux quartiers bien distincts, dont l’un est spacieux et élégant.

Cette ville renferme des richesses artistiques en grand nombre, galeries de peintures, musées d’histoire naturelle et d’antiquités romaines, cabinets de monnaies et de médailles.

Nous avons salué sur la place qui porte son nom la statue en bronze du célèbre Gutemberg auquel Mayence s’honore d’avoir donné le jour.

Il y a plusieurs belles églises, la cathédrale dite le Dôme m’a paru un peu lourde, elle est cependant renommée.

Mayence est souvent visité par les touristes, mais il paraît que les rois d’Allemagne ne s’y aventurent guère. Ce qui m’a été dit à ce sujet m’a donné en même temps la signification de la main levée pour prêter serment, qu’on voit sculptée sur la façade latérale de la célèbre cathédrale. L’empereur François d’Autriche, dernier empereur du Saint-Empire et beau-père de Napoléon Ier, se trouvait à Mayence à la fin du dernier siècle, et le clergé le reçut si bien qu’il fit à l’archevêque la promesse que l’empereur allemand qui viendrait la prochaine fois à Mayence devrait construire à ses frais les deux tours qui manquent à la cathédrale.

L’empereur François avait évidemment l’intention de revenir et de faire construire les tours, mais son futur gendre l’en empêcha et le Saint-Empire cessa d’exister.

L’archevêque avait fait sculpter la main pour que la promesse impériale ne fût pas oubliée.

Or, il paraît que cette main sculptée gêne le vieux Guillaume qui se soucie fort peu de construire à ses frais les tours d’une cathédrale catholique.

Je crains donc que celle-ci n’attende longtemps encore ses tours et qu’elle soit obligée de se contenter de ses plans... restés en plan.

Un immense pont de bateaux de six cents mètres communique avec Cassel, qui forme comme un faubourg de Mayence. Nous n’avons pas idée de ce genre de pont en France.

C’est ici que le Rhin a sa plus grande largeur. Avant de quitter Mayence, nous n’oublions pas d’y faire un déjeuner au jambon, puis nous nous embarquons sur un confortable bateau à vapeur, et de dix heures du matin à sept heures du soir, nous descendons, mollement bercées, le Rhin jusqu’à Cologne.

Les rêveries de mon esprit sont aussi bercées de mille souvenirs dont quelques-uns bien tristes. Naguère encore, le grand pont du Rhin était gardé par deux sentinelles, d’un côté la sentinelle badoise et de l’autre la sentinelle française. Hélas, il n’y a plus de sentinelle française! Ah! cette revanche des Allemands contre les Français, avec quelle perfidie et quelle patience elle a été préparée!

Jamais les braves Gaulois n’auraient su feindre et dissimuler comme les Germains, «cette nation passée maîtresse en tous genres de fourberie,» disait Tacite, il y a dix-huit siècles.

Mais le bateau à vapeur marche, le paysage se déroule, c’est une suite d’enchantements, le regard est ravi; presque continuellement les deux rives du fleuve sont bordées de hautes montagnes, au sommet desquelles sont perchés, comme autant de nids d’aigles, de vieux châteaux gothiques.