«Et si haute que fut la tour ou la montagne,
N’avaient besoin, pour prendre un château rude et fort,
Que d’une échelle en bois, pliant sous leur effort,
Dressée au pied des murs, d’où ruisselait le souffre,
Ou d’une corde à nœuds, qui dans l’ombre du gouffre,
Balançait ces guerriers moins hommes que démons,
Et que le vent, la nuit tordait au flanc des monts.»

D’autres châteaux sont plantés au beau milieu du fleuve, dans des îles enchantées.—En voilà une, là-bas, qui fait penser à Roland. La tradition fait mourir l’héroïque paladin au col de Roncevaux. On parlera toujours de la célèbre épée Durandal et du cor merveilleux dans lequel Roland aurait exhalé son âme valeureuse, pour faire parvenir jusqu’à Charlemagne le cri de suprême détresse.

«Dieu me garde d’enlever un seul joyau au cycle épique des chevaliers de la Table-Ronde! Mais à côté de la tradition guerrière, il y a la tradition amoureuse, qui éclaire d’un plus doux rayon cette grande figure de Roland, et qui en complète la poétique transformation.

Suivant une légende allemande, le héros, après avoir si vaillamment combattu, si bruyamment soufflé dans son cor, ne serait pas resté parmi les cadavres encombrant le val de Roncevaux. Un miracle de l’amour l’aurait ressuscité d’entre les morts, et, malgré ses innombrables blessures, il serait revenu sur les bords du Rhin, où le rappelait la foi jurée à la belle Hildegonde.»

Voici la légende:

«Hildegonde et Roland étaient fiancés, quand le héros dut partir avec l’armée pour l’Espagne. Remarquons ici qu’en qualité de neveu de Charlemagne, dont la résidence était à Aix-la-Chapelle, et qui visitait volontiers ses vignobles des bords du Rhin, notamment Rudesheim, Roland a dû passer une partie de sa jeunesse dans ces contrées. Rien d’étonnant dès lors qu’il y ait engagé son cœur. Hildegonde se montra digne de l’amour d’un tel guerrier. Elle l’attendit fidèlement, et quand lui vint la nouvelle du désastre de Roncevaux et de la mort de Roland, ne voulant pas se donner à un autre, elle prit le voile et se cloîtra dans l’abbaye de Nonnenwerth.

Jugez de la douleur de Roland quand il apprit que sa fiancée s’était donnée à Dieu pour toujours! Afin de pouvoir du moins apercevoir quelquefois sa forme chérie dans les jardins du couvent, il se fit construire le burg qui a conservé son nom, et y passa le reste de ses jours, les yeux presque constamment tournés vers le monastère. Les restes d’un vieux burg, en face des sept montagnes, près de Bonn, en témoignent de manière à ébranler les plus incrédules. Une tour en ruines, encore aujourd’hui désignée sous le nom de Coin de Roland (Rolandseck), plane presque à pic sur une très ancienne abbaye construite dans une île au milieu du Rhin, et qui a continué de s’appeler l'île des Nonnes (Nonnenwerth).»

Deux lignes de chemin de fer courent à droite et à gauche pour rappeler le voyageur aux réalités du XIXe siècle. La vigne grimpe partout où il y a quelques pouces de terre. Nous apercevons en passant les caves creusées dans la montagne qui renferment les précieux vins de Johannisberg. Je m’aperçois qu’un sentiment de jalousie se mêle à mon admiration, pendant toute cette journée. Je ne crois pas que nous ayons rien d’équivalent en France, et je comprends notre ambition, d’avoir voulu, hélas! posséder ce beau Rhin allemand.

Il est bien calme aujourd’hui, bien souriant, dans sa majestueuse sérénité et l’on oublie ses emportements, la course vertigineuse de ses flots bleuâtres qui roulent parfois avec une rapidité à faire frémir.

Voici Coblentz. C’est une ville à part; ses édifices et ses églises surtout sont beaux. J’y ai remarqué un monument élevé au général Marceau. Mais son altière forteresse entourée de sept enceintes est ce qu’il y a de plus remarquable.

Coblentz fut jadis une des villes habitées par les empereurs carlovingiens et plus tard par les électeurs de Trêves.

Je visite Coblentz avec intérêt en songeant à mon grand-père qui, au début de la révolution française, y arriva avec bien d’autres émigrés, et concourut d’une manière active à la formation de l’armée de Condé. Je conserve précieusement sa décoration du Lys, une fleur de lys d’argent surmontée de la couronne royale et nouée d’un ruban blanc, que les soldats seuls de l’armée de Condé avaient le droit de porter.

Lors de la Restauration, en 1814, cette décoration reprit faveur et devint comme un signe de ralliement qui servait à distinguer les royalistes, mais bientôt elle tomba dans le domaine public, chacun put la prendre, et cette facilité de la porter à sa guise, lui ôtant tout mérite, sa vogue fut promptement passée.

Aujourd’hui elle n’a plus place que dans les souvenirs de famille ou les musées d’antiquités.

Cologne est une grande et belle ville de cent mille habitants, mais d’un aspect triste. Bâtie en demi-cercle, défendue par quatre-vingt-trois tours, elle est reliée par un pont fixe, qui a remplacé un pont de bateau, à la petite ville de Deutz, sur la rive opposée du Rhin.

Deutz, ville presque entièrement peuplée de juifs devient ainsi le faubourg d’une ville essentiellement catholique et qui possède un nombre infini d’églises. La reine de toutes est son immense cathédrale, la plus belle que j’ai vue. Commencée en 1248, interrompue pendant plusieurs siècles, elle n’a été achevée que tout dernièrement en 1861. Dame! ici la légende est joliment en faute! La cathédrale de Cologne ne devait jamais être finie, disait-elle.

Oyez pourquoi: Un jeune architecte, désolé de n’avoir pu faire agréer son projet par l’archevêque Conrad qu’aucun plan ne pouvait satisfaire, s’en était allé sur les bords du Rhin dans le dessein de mettre fin à ses jours. Au moment où il allait se précipiter dans le fleuve, un vieillard qui n’était autre que le diable lui apparut tout à coup et lui offrit, en échange de son âme un plan merveilleux, le plan de la cathédrale actuelle.

Le jeune homme demanda vingt-quatre heures de réflexion et alla soumettre le cas à son confesseur qui lui suggéra une bonne ruse: Le lendemain, au moment où Satan lui montrait de nouveau son plan, en lui rappelant à quelles conditions il en deviendrait possesseur, le jeune homme le lui arracha brusquement, et, tirant tout aussitôt de dessous sa robe une relique de sainte Ursule, il en frappa l’Esprit du mal au front. Satan vit bien qu’il était joué: «C’est encore une ruse de l’Eglise! s’écria-t-il; mais la cathédrale que tu me voles ne sera jamais achevée, et ton nom restera inconnu!» En prononçant ces mots, Satan arracha d’un coup de griffe la partie supérieure du dessin. Le jeune architecte mourut de chagrin de n’avoir jamais pu le reconstituer.

Pendant de longues années, l’évènement sembla donner raison à la légende. Les travaux de la cathédrale de Cologne, commencés en 1249, furent continués jusqu’en 1509; mais, dans ce long espace de temps, ils furent interrompus plus d’une fois, si bien qu’au commencement de ce siècle, le chœur seul avait pu être terminé.

Transformé par la Révolution française en magasin à fourrages, mutilé par le temps autant que par les hommes, le vénérable édifice menaçait ruine et allait probablement être jeté bas, lorsque le zèle archéologique et religieux se réveillant, des associations se formèrent et entreprirent non seulement de restaurer, mais encore d’achever à l’aide de souscriptions l'œuvre gigantesque à peine ébauchée au Moyen-Age. Les dons affluèrent de toutes parts; le roi de Prusse d’alors, Frédéric-Guillaume IV, s’engagea à verser annuellement cinquante mille thalers, et, le 4 septembre 1820, eut lieu la seconde fondation de la cathédrale, fête magnifique dont Cologne n’a pas perdu le souvenir. Dès lors, il n’y eut plus d’arrêt dans les travaux, que moins d’un demi-siècle, comme on le voit, a suffi pour mener à bien.

Le chœur est une merveille du moyen-âge: on venait de toutes parts à Cologne pour honorer les précieuses reliques qu’elle possède, et particulièrement celles des Rois Mages.

Saint Bruno naquit à Cologne, et Marie de Médicis y mourut en 1642.—Rubens y séjourna longtemps, quelques auteurs croient qu’il y est né; en réalité il reçut le jour à Siegen (Nassau), d’une famille noble et originaire d’Anvers. Nous n’avons pas voulu quitter Cologne sans acheter quelques flacons de cette eau spiritueuse et parfumée, qui porte son nom; inventée à la fin du siècle dernier par Jean-Marie Farina, elle est maintenant connue du monde entier.

Aix-la-Chapelle est aussi une ville importante des états prussiens: l’hôtel de ville est magnifique; la cathédrale bâtie par Charlemagne est remarquable; cependant je lui reproche son style un peu lourd, un peu confus, et elle me semble bien inférieure à celle de Cologne.

Près de la ville se trouvent des eaux sulfureuses et ferrugineuses, fort en vogue. Ces sources furent découvertes par Charlemagne vers 773 pendant une partie de chasse. Il y fit construire une chapelle; d’où son nom d’Aix-la-Chapelle. L’empereur finit même par faire de cette ville sa résidence habituelle et la capitale de tout l’empire. A partir de cette époque le développement et l’importance d’Aix ne firent que s’accroître. Il s’y tint différents conciles; les empereurs s’y firent couronner pendant plusieurs siècles, de 813 à 1531. Les habitants vous montrent avec fierté les tombeaux de l’empereur Othon III et de Charlemagne.

De même qu’Argenteuil possède la tunique de Notre-Seigneur, et Prün, dans le diocèse de Liège, ses sandales, Aix-la-Chapelle conserve précieusement sa ceinture de cuir (cingulum), dont les deux extrémités sont réunies et scellées du sceau de l’Empereur Constantin.

Ce trésor, ainsi que les restes de Charlemagne, qu’on appelle les «grandes reliques», ne sont présentés à la vue du peuple que tous les sept ans.

CHAPITRE VIII

Bruxelles, Laeken, Waterloo, Gand, Bruges, Anvers, Spa, Paris et ses ruines, Retour au logis.

D’Aix-la-Chapelle, nous arrivons à la petite ville manufacturière de Verviers, première station belge. Là, il faut subir l’ennui de la douane, mais c’est égal, je ne suis plus en pays ennemi, il me semble qu’on m’a ôté un poids qui m’oppressait le cœur, je respire plus librement.

Le paysage a changé d’aspect; cependant vers Liège je retrouve des réminiscences de la Suisse en petit. Mais en approchant de Bruxelles, adieu la poésie. Nous sommes dans un pays riche et fertile, ces immenses plaines le prouvent certainement, malgré leur apparence terne, uniforme, presque insipide. Bruxelles s’annonce très bien par cette superbe gare du nord où nous débarquons; mais il y a tant de Parisiens ayant fui la Commune que tous les hôtels où nous frappons sont pleins. Enfin, après une journée de fatigues nous trouvons un appartement chez Monsieur Vereyken où nous sommes très confortablement installées.

Je vois dans mon guide que la ville de Bruxelles est à deux cent soixante-six kilomètres de Paris, et qu’elle renferme environ deux cent mille habitants.

Au septième siècle, Bruxelles n’était encore qu’un modeste bourg. Cette ville ne reçut son nom qu’en 1044, lorsqu’elle fut entourée de murs, et devint le séjour des ducs de Brabant. Ce n’est que depuis 1831 qu’elle est la capitale de la Belgique. Elle était avant l’une des deux capitales du royaume des Pays-Bas. Deux fois prise par les Français à la fin du dix-septième et à la fin du dix-huitième siècle, elle appartint à la France de 1795 à 1814.

On dit que Bruxelles est un petit Paris. C’est en effet une jolie miniature de notre capitale, avec sa ceinture de boulevards et son bois de la Cambre, rival de notre bois de Boulogne. Elle compte quatorze portes, vingt-sept ponts, et plusieurs beaux édifices. Sa cathédrale dédiée à Sainte Gudule est vraiment très belle à l’extérieur, quoique ses tours semblent inachevées.

L’intérieur est décoré très richement de superbes vitraux, de tableaux de maîtres et de magnifiques tombeaux en marbre blanc. La chaire en bois sculpté est très curieuse: l’artiste a représenté nos premiers parents mangeant la pomme et a personnifié les sept péchés capitaux qui viennent à la suite. L’hôtel de ville gothique est un remarquable monument entouré d’antiques maisons d’une architecture riche et bizarre. On ne voit qu’arabesques, colonnes, statuettes d’un grand effet. Ces demeures rappellent la domination des Espagnols, qui implantèrent ici le style mauresque, qu’ils tenaient eux-mêmes de leurs vainqueurs les Maures. L’ancienne maison du Roi est le chef-d'œuvre de ce genre. Quant au palais du roi actuel, ce n’est qu’une grande construction moderne, sans ornements et sans style. Sans doute que le confort et les richesses de l’intérieur font oublier l’extérieur, mais je ne l’ai pas visité.

La résidence royale de Laeken, située dans le faubourg de ce nom, est entourée d’un grand parc ouvert au public, qui peut s’y promener tout en admirant les beaux arbres, les pelouses fleuries, les orangeries et les serres remplies de plantes rares et superbes.

Le palais des ducs d’Orange, un peu moins laid que le palais du Roi, a été transformé en musée. Les promenades sont magnifiques et nombreuses.

L’Allée Verte est tout simplement ravissante; le parc royal, devant le palais du Roi, est planté de beaux arbres, mais les statues me semblent de peu de mérite.

Le parc de Bruxelles, devant le palais de la Nation, se trouve dans la ville haute, au milieu des quartiers les plus élégants. On y rencontre tout ce qui fait la beauté ordinaire des grands enclos: des massifs, des taillis, des pelouses, de l’eau. On a conservé un bassin qui recevait l’eau d’une fontaine aujourd’hui tarie. Ce bassin est donc à sec, mais on le garde, parce que Pierre-le-Grand pendant son séjour à Bruxelles, s’amusa un jour à boire «en vrai charpentier,» une bouteille de vin qu’il avait fait rafraîchir dans ce bassin. L’histoire, qui souvent laisse passer des faits importants, s’amuse parfois à consigner les plus petits, et c’est comme cela que les générations pourront lire gravés sur les bords du dit bassin, l’année, le mois, le jour et l’heure où le Roi a bu.

Quant au bois de la Cambre, il est vraiment splendide, et je crois qu’il peut rivaliser avec notre Bois de Boulogne. Au demeurant, Bruxelles est une ville industrieuse et commerciale, intelligente et artistique, riche et élégante.

Ses musées possèdent beaucoup de choses rares et curieuses, celui de peinture renferme une grande quantité de tableaux de Rubens, Van-Dyck, Rambrand, des deux Teniers, et de tous les maîtres de l’école flamande. Le musée Hirtz, fondé par un particulier, dont il contient seulement les œuvres et les collections assez originales, présente également beaucoup d’intérêt.

Bruxelles a de fort beaux magasins, et j’ai admiré aux étalages de lingerie ces belles dentelles si renommées dites point de Bruxelles.

Le théâtre de la Monnaie et celui des galeries Saint-Hubert sont les deux plus beaux de Bruxelles. Au reste, les divertissements abondent ici. Georgette irait volontiers tous les jours au spectacle ou au cirque; elle devient très mondaine. Je crois qu’il est temps de rentrer chez nous, et vraiment le mal du pays me gagne. Depuis huit mois je parcours villes et campagnes, employant mon temps à tout voir, à tout visiter. J’ai coudoyé des milliers de personnes et cependant je suis toujours l’étrangère partout où je vais. Je suis l’inconnue qui passe devant des indifférents et à la longue, ce sentiment d’isolement, cette solitude dont on se sent entouré deviennent une souffrance de cœur!... Oh! mon sweet home! quand te reverrai-je?

Nous avons visité le château de Laeken, résidence d’été du roi: c’est simple et beau. Puis nous avons fait une excursion à Warterloo, ce tombeau des gloires du premier empire. Georgette a grimpé au sommet du monticule d’où le lion belge domine la plaine en vainqueur, mais je n’ai pas eu ce courage; je suis restée aux pieds du colosse où m’est venue à l’esprit cette réflexion: «Que le petit état belge s’était fait représenter par un bien gros animal. Waterloo a comme Fribourg son tilleul historique et centenaire. C’est de ce tilleul, qui lui servit d’observatoire, que Napoléon suivait la bataille qui devait aboutir à la suprême défaite.

Bruxelles a aussi sa légende, la bien jolie légende de la Guerliche.

«La Guerliche, type populaire flamand, est une des personnifications de l’esprit qui court les rues. Goguenard, sentencieux, il parle par paraboles et par proverbes. Un jour, le roi des Pays-Bas vint visiter les Flandres. Il avise dans une promenade la plus belle ferme et le plus beau moulin qu’il ait jamais vus.

«A qui ce moulin? demande-t-il.

—Au meunier la Guerliche, sire.

—Et cette ferme?

—Au mayeur Sans-Souci.

—Sans-Souci! s’écrie le roi, voilà un gaillard qui est plus heureux que moi. Qu’on aille lui annoncer que je l’attends demain pour lui poser trois questions: 1º Ce que pèse la lune; 2º Ce que vaut son roi; 3º Ce que je pense. S’il répond de travers, il sera pendu: ce serait trop commode de passer ainsi la vie sans inquiétude.»

Sans-Souci se désole, mais la Guerliche s’offre à le remplacer, à la condition que le mayeur renoncera à la main de Toinette, qu’ils aiment tous deux.

La Guerliche se présente devant le roi.

«Eh bien! lui demande le monarque, sais-tu ce que pèse la lune?

—Oui, sire, elle pèse une livre.

—Et sur quoi bases-tu ton opinion?

—Sur ce qu’elle a quatre quarts.

—C’est juste, fait le roi. Et dis-moi maintenant, combien m’estimes-tu?

—Vingt-neuf deniers.

—Comment drôle, tu oses?...

—Dame! sire, puisque Notre-Seigneur Jésus-Christ a été vendu pour trente deniers, je dois, en bon chrétien, vous placer un peu au-dessous.

—Très bien! dit le roi. Peux-tu me dire aussi ce que je pense?

—Parfaitement. Vous pensez que je suis Sans-Souci.

—Oui.

—Eh bien, je suis la Guerliche!

—Je te prends pour premier ministre! s’écria le roi enthousiasmé.»

Il est peu probable que ma destinée me ramène jamais en Belgique; je profite donc de mon séjour pour visiter ses principales villes.

Gand est une place forte de cent vingt mille âmes, plantée au beau milieu de plusieurs rivières, et une ville intelligente, possédant une Université libre, une Académie de dessin, peinture, sculpture, architecture, des musées, des bibliothèques, des sociétés savantes. Ce qui donne à cette ville de dix-neuf kilomètres de tour, un aspect tout particulier, c’est qu’elle est bâtie sur trente-six petites îles reliées entre elles par trois cents ponts. Il y en a plus qu’à Venise certainement, mais Venise reste une ville de Palais et l’emportera toujours sur sa rivale du nord, qui garde cependant aussi bien des souvenirs.

On admire son magnifique bassin pouvant contenir quatre cents bâtiments, son hôtel de ville du XVme siècle, son beffroi du XIIme, sa cathédrale du XIIIme, que couronne une tour de quatre-vingt-dix mètres de haut, enfin les vastes bâtiments de son Béguinage célèbre, qui tient tout un quartier. On vous fait aussi remarquer les restes de l’abbaye de Saint-Pierre, autrefois la plus riche des Pays-Bas.

Les églises ici sont remplies d'œuvres d’art.

Gand est la patrie de Charles-Quint. Cette ville fut prise en 1678, par Louis XIV, et à la fin du siècle dernier par les armées de la République.

Louis XVIII s’y retira pendant les Cent Jours et y publia un journal officiel: Le Moniteur de Gand. Bruges, qui compte cinquante mille âmes, est une ville belge, à la physionomie espagnole. Cette physionomie se retrouve aussi bien dans les demeures que dans les habitants, beaucoup de femmes sont brunes et n’ont rien du type un peu lourd des Allemandes blondes ou des rousses flamandes.

On remarque à Bruges le Palais épiscopal, l’ancien palais de Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne, actuellement Palais de Justice, les halles, dont la tour possède le plus beau carillon de toute l’Europe, et l’église Notre-Dame, où se trouve le tombeau de Charles-le-Téméraire.

Le peintre J. Van Eych est souvent appelé Jean de Bruges, parce qu’il se fixa dans cette ville.

Quant aux dentelles de Bruges, que j’entendais vanter dans mon enfance, il paraît qu’elles se fabriquent dans les béguinages de Gand et non à Bruges, qui a cependant son béguinage.

En France nous ne connaissons pas le béguinage. En Belgique il est très florissant. Le béguinage n’est point un ordre, tant s’en faut ni une congrégation, puisqu’on n’y prononce point de vœux, c’est une sorte de confrérie. Autrefois on donnait ce nom à des filles ou veuves, qui, sans faire de vœux, se réunissaient pour vivre dans la dévotion. Cette sorte de communauté, qui remonte au XIIme siècle, fut suivant les uns appelée béguinage, du nom de Lambert Begg ou le Bègue, prêtre Liègeois, leur fondateur (1170); suivant d’autres, de Sainte Bègue ou Begga, sœur de Sainte Gertrude, qui aurait fondé ce genre de communauté dès 692. On a fait enfin dériver ce nom du vieil allemand beggen, demander, prier. Il y a encore en Allemagne, et surtout en Belgique, beaucoup de ces maisons-là.

Les Béguines furent supprimées en France par Louis XI, et remplacées, pour les soins à donner aux malades, par des sœurs du tiers-ordre de Saint François, auxquelles le vulgaire appliqua le nom de Béguines.

Le béguinage de Bruges exige des quartiers de noblesse: des princesses, des filles de sang royal en font partie. En principe, on va au béguinage pour sanctifier son âme, mais cette institution rend encore d’autres services. On a eu des déboires, des ennuis dans le monde ou un réel chagrin, on se réfugie au béguinage pour le temps qu’on veut, quelques jours ou quelques mois, et là on se retrempe, on prie, on se console.

Lorsqu’un jeune homme resté indécis, hésitant, ne se décide pas à demander la main de la jeune fille qui a jeté son dévolu sur lui, crac! celle-ci se précipite au béguinage, et menace d’y rester jusqu’à la fin de ses jours. Ce grand coup frappe généralement le cœur du rebelle, qui fait sortir l’amoureuse du béguinage, en lui passant l’anneau de fiançailles au doigt.

Comme on le voit, le béguinage, à tous les points de vue, a du bon.

De Bruges nous sommes allées faire un déjeûner d’huîtres à Ostende, station balnéaire très suivie. Nous nous sommes fort régalées de ces petites huîtres vertes sortant toutes fraîches de l’eau; elles sont à la hauteur de leur réputation, et quoique petites sans doute, je n’aurais pas voulu tenir la gageure de cet étranger, qui dernièrement avait parié avaler son cent d’huîtres pendant que l’horloge sonnerait les douze coups de midi, ce qu’il fit comme il l’avait dit, et sans en être le moins du monde incommodé.

Par exemple, j’ai eu quelque surprise en apprenant que ces délicieux mollusques, que je classais parmi les meilleurs produits de la mer du Nord, sont seulement élevés en Belgique et qu’ils naissent tous en Angleterre, sur les rochers de Colchester, d’où on les amène ici par cargaison.

Ah! le commerce, que n’invente-t-il pas?

J’ai été aussi à Anvers, cette belle ville dont Napoléon voulait faire la rivale de Londres. Elle comptait jadis deux cent mille âmes et fut pendant les douzième, treizième et quatorzième siècles l’une des premières places marchandes du globe.

Elle était si florissante il y a quatre cents ans que le négociant Doems, chez qui Charles-Quint avait accepté de dîner, après le repas, jeta au feu, et sans se ruiner une reconnaissance de dix millions de florins prêtés par lui à l’Etat: «Je suis trop payé, dit l’Anversois par l’honneur que Votre Majesté m’a fait aujourd’hui.»

Anvers ne fut pas seulement une ville supérieure par son commerce, elle le fut aussi par les arts. Elle avait son académie de Belles-Lettres, et fut le siège principal de l’école flamande de peinture. On l’appelait alors Anvers la riche.

Au moyen-âge, l’usage de donner des surnoms aux hommes et aux lieux était assez général. Bien des villes avaient un surnom; il était ordinairement caractéristique, et il peignait chaque cité d’un seul trait. Dans les Pays-Bas, on rencontrait donc:

Anvers la riche;

Bruxelles la noble;

Louvain la sage;

Gand la grande;

Bruges l’ancienne.

C’était la même chose en Suisse.

Un vieux chroniqueur suisse nous apprend que de son temps, quand on parlait des neuf cités épiscopales de la rue aux prêtres (c’est ainsi qu’on désignait le Rhin, à cause de la quantité d’évêchés qui se trouvaient sur ses bords), il était en usage de dire:

Coire est la plus haut située;

Constance, la plus grande;

Strasbourg, la plus noble;

Mayence, la plus digne;

Trèves, la plus ancienne;

Cologne, la plus puissante;

Spire, la plus pieuse;

Worms, la plus pauvre;

Et Bâle, la plus gaie.

Valenciennes s’appelait la franqueville.

Levasseur (Annales de Noyon) rappelle qu’un doyen de Noyon disait, en 1633:

Noyon la sainte;

Saint-Quentin la grande;

Péronne la dévote (et aussi la pucelle);

Chauny la bien-aimée;

Ham la bien placée;

Bohain la frontière;

Nesle la noble;

Athie la désolée.

Le commerce d’Anvers est encore considérable. J’ai vu avec étonnement et admiration son port couvert de vaisseaux, dont les milliers de mâts émergent de la mer, comme les arbres d’une immense forêt. J’ai encore visité, avec beaucoup d’intérêt, son musée, le plus beau du royaume, et qui possède les plus belles toiles de Rubens.

Nous avons admiré à Notre-Dame, dont la tour est le plus haut édifice de la Belgique, le magnifique tableau de Rubens: La Descente de Croix.

Nous avons longuement promené Georgette et moi dans le magnifique jardin zoologique, le plus complet que j’ai vu. Il passe du reste pour l’un des plus pittoresques et des mieux entretenus qu’il y ait en Europe.

On vante son palais de verre, décoré dans le goût égyptien, qui permet de voir à couvert la ménagerie et d’assister au repas des fauves.

Anvers possède aussi un jardin botanique, dont l’origine est... originale.

Un jour de l’année 1826, on faisait une vente de fleurs qui avait attiré foule d’amateurs. Parmi ces collections se trouvait un arbuste fort rare et d’un prix si élevé, qu’il ne trouvait point acquéreur.

«Eh bien! qu’on l’achète pour le jardin botanique de Bruxelles, cria une voix.

—Vous avez raison, répondit un secrétaire du Roi.

Et la voix railleuse reprit: C’est ça, laissons partir le plus beau fleuron de notre couronne. N’est-ce pas honteux que la ville d’Anvers n’ait pas un jardin botanique?»

L’idée fut acceptée, le jardin fut fondé et l’arbuste rare fut son premier habitant.

Spa, fort en vogue, est une petite ville d’eau très bien rebâtie après l’incendie de 1807, sur la frontière du Luxembourg. C’est Bade en miniature. Les salons de jeu, fraîchement décorés, sont splendides. J’y ai vu un joueur perdre vingt mille francs sans sourciller. La promenade de Sept Heures et l’allée du Marteau où défile le beau monde sont charmantes, mais c’est bien loin du grandiose de la Forêt-Noire. Peut-être aussi suis-je blasée d’avoir tant vu. J’attends avec impatience l’ouverture de Paris pour retourner chez moi; je verrai en passant dans quel état les sauvages communards ont mis cette malheureuse ville.

20 Juin 1891.

Après l’insurrection vaincue et l’armée rentrée à Paris, nous nous apprêtions à partir, lorsque Georgette est prise de la rougeole. Quinze grands jours de souffrance et d’ennuis, qui me dégoûtent tout à fait de Bruxelles. Enfin, Georgette fait sa première sortie pour voir défiler une superbe cavalcade et je rentre le soir malade à mon tour avec la rougeole. Quinze nouveaux jours de souffrance, d’ennui et de réclusion. J’en ai assez de ces terres cosmopolites «où l’on ne se sent plus regardé par les doux yeux de la patrie.» Ah! comme j’ai hâte de la revoir, cette mère patrie, si malheureuse aujourd’hui, la Matrie comme disait Platon.

Enfin, le docteur m’octroie la permission de partir, et nous quittons la Belgique pour toujours.

Depuis notre entrée en France, partout nous apercevons les traces de la guerre. Aux environs de Paris, surtout, ce ne sont que ponts coupés, réparés provisoirement, sur lesquels le train passe avec grandes précautions. Paris me semble triste comme un tombeau, par ce brillant soleil d’été qui n’éclaire que les ruines de ses palais; et cependant, chose étrange, il y a foule dans les rues, le mouvement reprend, les restaurants sont pleins de monde, et les cafés aussi. On cause avec le même enjouement, avec la même futilité de paroles, si j’osais je dirais, avec la même insouciance qu’aux temps heureux. Mon Dieu, quel peuple que ce peuple français que rien n’abat! Voilà des mois que les Parisiens meurent de faim, voilà des mois que leur ville est à feu et à sang, et sitôt une accalmie, ils se reprennent à vivre comme par le passé. Et cependant, quel spectacle affreux! On fouille tous les squares pour en retirer les cadavres enfouis précipitamment pendant la lutte, dans toutes ces rues où l’on se battait pied à pied, comme des géants, comme des démons. Les troupes campent au Jardin des Tuileries, au Palais-Royal, dans les rues, partout.

Les maisons que le pétrole a épargnées sont criblées de balles, écornées par les boulets. Tous les ponts sur la Seine sont coupés. A Sèvres, il ne reste pas un arbre sur pied: dévastation complète. Mais comme ruines, Saint-Cloud est un chef-d'œuvre, c’est l’abomination de la désolation. Je ne crois pas qu’il y ait eu cinq maisons épargnées par le bombardement.

Après avoir parcouru la ville et les environs, nous nous éloignons l'âme navrée de toutes ces tristesses. Nous rentrons enfin chez nous après huit mois d’absence.

C’est une grande joie de revoir tout ce qu’on avait quitté et tout ce qu’on aime; c’est une grande joie de franchir le seuil de sa maison et de retrouver sa demeure, cette demeure qui est la petite patrie dans la grande.

Les exilés seuls ont savouré ces douceurs-là.

«O mon jardin, ma maisonnette,
«Chers témoins de ma paix discrète,
«Qu’avec bonheur je vous revoi,
«Et qu’avec plaisir je répète:
«Il n’est pas de petit chez soi!»


VOYAGE EN ANGLETERRE

Eté 1885

Jersey, Guernesey, Sercq,

Londres, Oxford.

 

 

JERSEY

JOURNAL DE MADAME

A Mlle Augustine Baudoüin.

Et d’abord, merci, jeune et bien chère amie, de ta charmante lettre que j’ai lue et relue avec l’attrait de tout ce qui porte le cachet de l’esprit et du cœur; tes descriptions sont ravissantes, et le beau pays que tu visites est bien fait pour retenir et inspirer. Le Dauphiné s’offre à toi avec ses sites enchanteurs et ses montagnes grandioses. Il est presqu’impossible de rendre l’effet saisissant que les montagnes produisent, Alpes ou Pyrénées, à ceux qui les voient pour la première fois. Tu as comme moi éprouvé cette sensation indéfinissable qui tient du vertige. Le regard ne peut se détacher de ces masses altières, tantôt roches nues, tantôt chevelues de pins sombres, de ces monts géants, couronnés de neiges éternelles, aux cimes éclatantes, aux pieds enfouis dans des gaves bouillonnants, qui rugissent avec furie.

Le premier sentiment, c’est l’étonnement et l’admiration, mais les impressions ne sont pas finies, et de nouvelles émotions attendent l'ascensionniste lorsqu’il se trouve au milieu des nuages que le soleil irradie. C’est un décor magique, c’est un rêve d’azur et d’or.

Tantôt les nuages ressemblent à des écailles de nacre brillante, frangée de pourpre, tantôt ils restent blanc mat et floconneux comme de l’ouate. Ceux-ci ont la transparence d’une gaze, ceux-là sont épais et lourds comme un morceau de drap. Suivant les jeux de lumière, les effets changent à l’infini; c’est comme un gigantesque kaléidoscope qui se déroule sous les yeux. On peut y voir tour ce qu’on veut, et quand la vision est terminée, l’homme rentre en lui-même et réfléchit. Ah! qu’il se trouve petit devant ces grands spectacles!

Ces monts proclament la gloire du Très-Haut, du Dieu créateur de toutes choses et celle aussi de la douce Vierge Marie, lorsque l’on va comme toi s’agenouiller et prier à son sanctuaire béni.

«La Salette fut cette montagne choisie par le Seigneur pour faire un traité avec les hommes. Sur ses sommets déserts la Vierge fit briller l’arc-en-ciel de l’espérance.»

Oui, tu fais là un beau voyage et un saint pèlerinage, dont tu rapporteras une ample moisson de délicieux souvenirs.

A mon tour, je viens, fidèle à ma promesse, te raconter mes impressions de voyage. Tu veux un journal détaillé? tu l’auras, et même en partie double. Suzette qui m’accompagne, n’ayant rien à faire ou à peu près, écrit aussi son journal.

J’ai le bonheur de posséder une femme de chambre lettrée, et je ne m’en doutais pas. Elle a peut-être passé des examens, mais elle ne m’en a jamais parlé. Ces diplômes inutiles, qui ne pouvaient en faire qu’une déclassée, elle a eu le bon esprit de les oublier pour rentrer dans sa condition et rester dans la vie pratique.

Un bon point à Suzette, qui d’ailleurs est infiniment plus heureuse comme femme de chambre de bonne maison, appréciée de ses maîtres, qui savent récompenser ses excellentes qualités, qu’elle ne le serait comme petite institutrice, courant le cachet, à la recherche d’une position peut-être aussi imaginaire qu’introuvable. Dame! les bacheliers et les bachelières courent les rues maintenant.

Elle m’a confié sa prose en me demandant d’y faire toutes les retouches que je voudrais. A part quelques corrections absolument nécessaires et les fautes d’orthographe, peu nombreuses d’ailleurs, j’ai mieux aimé lui laisser son cachet.

Elle juge l’Angleterre à son point de vue, et ce qu’elle écrit n’est pas mal tourné. Je soupçonne qu’outre ses goûts littéraires, Suzette possède encore un penchant prononcé pour l’art de gueule; elle était née cuisinière!

On assure que tout cordon-bleu doit être gourmand pour être bon; or Suzette me paraît s’occuper beaucoup fort, suivant en cela l’exemple des Anglais, de ce qui se boit et de ce qui se mange.

Bref, nos deux narrations se complèteront l’une par l’autre. Puissent-elles t’intéresser, te donner une idée vraie et juste des pays que nous visitons, un aperçu fidèle de Londres, la plus grande cité du monde, d’Oxford, une des plus jolies villes d’Angleterre, et des charmantes îles anglo-normandes, les perles de cette Manche, qui devrait s’appeler mer de Bretagne ou de Normandie.

JOURNAL DE SUZETTE

Madame m’emmène dans son voyage d’outre-mer; ce n’est pas que cela me fasse grand plaisir!

Mon Dieu! faites que nous ayons beau temps, que je n’aie pas le mal de mer. Mon Dieu! faites que je puisse voir quelque chose, et que je sois plus heureuse que mon amie, la femme de chambre d’en face qui, en fait de Jersey, n’a vu que son parapluie, et en fait d’agrément, n’a connu que les émotions d’une tempête.

Ce voyage ne me sourit guère, je l’ai dit à Madame, mais j’irai quand même, afin de lui montrer que je lui suis attachée. C’est la bonne manière de lui prouver mon dévouement.

JOURNAL DE MADAME

Jersey, sa constitution, ses beautés naturelles

Je commencerai donc par ces îles charmantes, ces deux sœurs, reines dans l’archipel des îles normandes, qui se nomment Jersey et Guernesey. Je t’en envoie les principales vues; ces photographies veulent dire: je pense à toi, mais je n’ai pas le temps de te l’écrire.

La pensée a des ailes, c’est vrai: instantanément elle franchit l’espace et se retrouve auprès de ceux qu’elle aime; malheureusement il lui faut plume et encre, papier et main dirigeante pour qu’elle puisse se traduire et prendre une forme sensible, et voilà pourquoi beaucoup d’aimables communications, de tendres épanchements, n’arrivent jamais à destination.

Le Time is money des Anglais est aussi le proverbe des voyageurs, qui ont tant de choses à voir, qu’ils sont forcés de compter les heures... même les minutes.

Voici d’abord quelques renseignements qui te mettront au courant des institutions de Jersey, de son organisation, de sa vie morale en un mot:

«L'île de Jersey s’administre elle-même, sous le protectorat de l’Angleterre. Elle possède ses Etats et sa Cour de Justice. La langue officielle du pays est le Français. Les lois sont promulguées en Français, la Justice est rendue en Français; mais nul Français n’a le droit d’acquérir une propriété foncière dans l'île, ni de remplir une charge ou fonction publique.

«L'île est divisée en douze paroisses: St-Hélier,—St-Sauveur,—St-Martin,—la Trinité,—St-Clément,—Grouville,—St-Laurent,—St-Pierre,—Ste-Brelade,—St-Jean,—Ste-Marie,—St-Ouen.

«Chaque paroisse s’administre elle-même. Elle possède son Eglise reconnue par l’Etat, desservie par un Recteur et son Administration municipale qui se compose: du Connétable ou Maire, des Centeniers ou Adjoints, des Vingteniers, des Officiers du Bien-Public et des Surveillants.

«La paroisse de St-Hélier formant à elle seule la moitié de la population de l'île, il en résulte que son Administration municipale est beaucoup plus complète et que la charge du Connétable, quoique honorifique, n’est pas une sinécure.

«Le Maire ou Connétable a la charge de la police de la ville. Il a pour le seconder six adjoints nommés Centeniers, sept Vingteniers et vingt-quatre Officiers du Connétable.

«Toutes ces fonctions sont honorifiques et conférées pour trois ans à l’élection.

«Les Centeniers et les Officiers du Connétable maintiennent l’ordre dans la ville, avec l’aide de dix agents de police salariés.

«Les Centeniers sont spécialement chargés de faire rentrer les contributions foncières et mobilières dans leurs vingtaines respectives et de remettre les fonds au Connétable.

«Le Connétable convoque et préside le Conseil municipal qui prend le nom d’Assemblée de Paroisse. Tous les propriétaires fonciers de la paroisse, inscrits sur la liste des contributions foncières pour cent vingt quartiers, font de droit partie de cette Assemblée.

«Le Connétable tient tous les matins, à l’Hôtel-de-Ville, une audience qui a quelque rapport avec les audiences de conciliation, tenues par nos Juges de Paix. Les Centeniers présentent à sa barre toutes les personnes arrêtées la veille pour ivresse, tapage nocturne, etc, etc. Il admoneste les uns et les fait remettre en liberté, s’il y a lieu, ou renvoie devant le Tribunal correctionnel les récalcitrants et les récidivistes. Il concilie également les parties entr’elles et les ramène à la paix.

«Le Gouverneur de l'île est nommé par la Reine. Il est spécialement chargé de la partie militaire et commande en chef toutes les forces de l'île. Il a, à cet égard, les pouvoirs les plus étendus et les troupes du Protectorat aussi bien que la Milice de Jersey sont sous ses ordres.

La garnison anglaise se compose d’environ cinq cents hommes d’infanterie, casernés au fort Régent, et d’une batterie d’artillerie stationnée au château Elisabeth, devant l’entrée du port.

La Milice de Jersey est une sorte de garde nationale, dont le service est obligatoire et gratuit. Tous les hommes valides, nés à Jersey, sont tenus de faire leur service dans la Milice, de dix-huit à trente-six ans. Cette obligation a créé quelques mécontents, une ligue anti-Milicienne s’est formée à Saint-Hélier, pour réclamer l’abolition du service obligatoire.

«La Milice ne peut être employée que pour la défense de l'île de Jersey.

«Le Gouverneur est généralement remplacé tous les cinq ans.

Le Bailli inamovible est également nommé par la Reine. Il est chargé de la partie civile et préside les Etats de la Cour Royale, où il prend le titre de Chef-Magistrat. Il nomme lui-même son ou ses Lieutenants-Baillis, chargés de le remplacer en cas d’absence ou de maladie.

«La Cour Royale compte douze juges qui prennent le titre de jurés justiciers; ils sont inamovibles et nommés à l’élection par tous les électeurs de l'île. La Cour Royale se compose du Procureur général et de l’Avocat général, nommés par la Reine et qui prennent le titre d’officiers de la Couronne, du Vicomte, chargé de recueillir les successions des personnes décédées sans héritiers directs; du Greffier, nommé par le Bailli, ainsi que le Commis-Greffier; de l’Enregistreur des contrats; du billetier et des Dénonciateurs. Puis viennent les Avocats, les Ecrivains ou Sollicitors (avoués), les Notaires publics et les Arpenteurs publics, tous assermentés devant la Cour.

Il existe aussi un Tribunal pour le recouvrement des petites dettes n’excédant pas deux cent cinquante francs, et un Tribunal de police correctionnelle présidés par un seul et même juge.

«La Cour d’Assises, avec le jury, se réunit tous les deux mois pour juger les affaires criminelles. Les jurés, au nombre de vingt-quatre, sont tenus au secret et ne communiquent avec personne pendant la durée de la session. Contrairement à ce qui se passe dans tous les pays, c’est la minorité qui a raison contre la majorité. Il suffit que cinq jurés trouvent l’accusé innocent pour qu’il soit acquitté, quand bien même les dix-neuf autres jurés le trouveraient coupable.

Une coutume du moyen-âge est encore conservée à Jersey, cela s’appelle les Assises d’héritages. Le Gouverneur et tous les juges de la Cour siègent en robes rouges, et des hallebardiers munis de hallebardes sont échelonnés sur leur passage.

«Tous les Seigneurs des fiefs sont appelés devant les Assises d’héritages à répondre à l’appel de leurs noms, et les Prévôts de chaque paroisse déclarent s’il n’est rien survenu qui doive amener une augmentation des biens de la couronne dans leurs paroisses respectives.

«Les Assises d’héritages se tiennent deux fois par an: le jeudi qui suit le 4 mai et le jeudi qui précède le 11 octobre.

«Les Etats de Jersey se composent: des douze juges de la Cour; des douze Recteurs des paroisses; des douze Connétables et de quatorze Députés.

«Les Députés sont nommés pour trois ans à l’élection. Les électeurs de chaque paroisse votent pour un député; les électeurs de la paroisse de St-Hélier votent pour trois Députés. Ne peuvent être électeurs que les sujets britanniques inscrits sur la liste des contributions foncière ou mobilière.

«Les Officiers de la Couronne ont le droit de siéger aux Etats, mais n’ont pas le droit de voter.

«Le Bailli qui préside les Etats a le droit de vote, mais n’a pas voix délibérative.

«Le Gouverneur siège aux Etats à la droite du Bailli. Il ne vote pas, mais il a le droit de frapper de son veto toute loi ou résolution qui lui paraîtrait de nature à compromettre les intérêts généraux de la Communauté, ou de menacer la sécurité des institutions. Dans ce cas, il doit en référer au Conseil Privé de Sa Majesté Britannique qui décide en dernier ressort.»

Les Jersiais sont très fiers de leur île, et parlent sans cesse de ses beautés naturelles.

«Les côtes dont l'île est entourée offrent généralement des paysages grandioses et pittoresquement sauvages, des plages magnifiques et de nombreuses baies d’une variété infinie. L’intérieur de l'île abonde en sites ravissants: ce sont des collines et des vallons superbes, des prairies fertiles et des allées ombreuses et touffues, des serres vignobles et de délicieuses villas coquettement encadrées dans la verdure et les fleurs. En un mot l'île de Jersey est un vaste jardin qui possède en miniature toutes les beautés répandues sur la surface du globe.» (Toujours modestes, les Anglais). J’ajouterai encore à l’actif de leur île que le climat y est doux et tempéré. La glace et la neige y sont un évènement; on n’y éprouve jamais de grands froids ni de fortes chaleurs; l’hiver est pluvieux, mais court. Le seul inconvénient est le vent d’Est qui souffle parfois violemment au printemps.

En somme, c’est un pays agréable à habiter, mais surtout charmant à visiter.

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Le bateau va se mettre en marche, les mains se serrent avec effusion. La vapeur mugit, l’ancre est levée, on part, on est parti, les chapeaux s’agitent; puis, au fur et à mesure qu’on s’éloigne, on voit quelque chose de blanc flotter au-dessus des têtes, c’est le salut du mouchoir de poche, l’adieu classique dans les ports de mer. Au revoir, chère France, à bientôt, j’espère.

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CHAPITRE III

Traversée de St-Malo à Jersey, Le cataclysme du VIIIme siècle.

La traversée de St-Malo à Jersey ne dure guère plus de trois heures en temps ordinaire; c’est encore long pour les cœurs sensibles, et quelle vilaine ombre au tableau quand cet affreux mal de mer s’empare de vous! Cette souffrance sans remède vous absorbant complètement ne vous permet plus de jouir de rien. Mais, cette fois la mer était si belle que personne n’a été malade. Vers le milieu du trajet, la terre disparaît aux regards, et l’on peut pendant quelques instants se donner les illusions d’une traversée lointaine, le navire n’est plus qu’un point dans l’espace. Après avoir passé le grand écueil des Menquets, une ligne qui ressemble à un nuage, un long ruban grisâtre se dessine à l’extrémité de l’horizon et les jeunes passagers, les collégiens se donnent le plaisir de crier: terre! terre! comme après un voyage au long cours.

Nous sommes loin du temps où Jersey appartenait presque à la terre ferme, loin du cataclysme qui brusquement sépara Jersey du continent. Les flots emportèrent tout et ne laissèrent qu’une chaîne de rochers sous-marins et d’écueils; c’est là le secret des lames courtes de la Manche et ce qui la rend le long de nos côtes plus mauvaise que l’Océan.

Au commencement du huitième siècle, avant le cataclysme mentionné dans l’histoire, Jersey n’était séparé du continent que par un petit bras de mer très étroit que l’on passait généralement à gué, et dans certains endroits sur une planche qui servait de pont. Dans les vieilles chartes, on cite la famille Bonissant comme devant fournir la planche ou la nacelle sur laquelle l’évêque de Coutances doit passer pour aller visiter les fidèles de son diocèse habitant Jersey. On lit encore dans un vieux manuscrit du treizième siècle[6] que le seigneur Guillaume de la Paluelle parlant à Robert Doissy, capitaine de St-James, lui dit: Si les eaux n’avaient pas au temps jadis submergé le manoir de mes pères, je vous prouverais que je suis de noblesse gauloise.

C’est en 709, pendant que les moines du Mont St-Michel, dont le monastère était récemment fondé, étaient allés chercher des reliques au Mont-Gargan que la mer poussée par les grandes marées équinoxiales et une terrible tempête de l’ouest sépara Jersey du continent (tous les manuscrits de cette abbaye l’attestent). Pendant cette tempête formidable les flots creusèrent la baie du mont St-Michel, telle qu’elle existe actuellement, engloutissant dans leur marche désordonnée les villages et leurs habitants, les églises, les monastères et l’immense forêt appelée Koquelonde au sud et Scissy à partir de Granville jusqu’à la pointe de la Hague. Les flots ne s’arrêtèrent que devant l’ossature granitique de Jersey et des îles environnantes. Depuis, la mer a continué son œuvre de séparation. «On constate, à partir de Dunkerque jusqu’à Bayonne des envahissements ou des relais de la mer qui a toutefois beaucoup plus gagné de terrain qu’elle n’en a perdu sur certains rivages, notamment dans les environs de Bordeaux et sur les côtes de Normandie et de Bretagne; elle a conquis en plusieurs endroits des bandes de territoires ayant plus de quarante kilomètres de largeur.

«Quelques-uns de ces envahissements sont plus récents, et on a sur leur date des documents authentiques, que la découverte faite sous la mer de grandes forêts vient chaque jour justifier.

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Nous voici donc à Jersey sans encombre. La mer s’est montrée tranquille, mon cœur aussi.

Je lis dans notre guide que Jersey compte soixante mille habitants dont la moitié réside à St-Hélier, ville principale. La surface de cette île est de vingt-deux kilomètres de longueur sur quinze de largeur. Elle est située à trente lieues de l’Angleterre, à douze lieues de St-Malo et à huit lieues seulement de Granville.

Au dire des indigènes, Jersey reçoit de tous les étrangers un tribut continuel d’éloges, c’est un pays plein d’agréments. Je vois que ces bons Anglais pratiquent chez eux l’admiration mutuelle et perpétuelle.

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CHAPITRE IV

L’aspect de Jersey, quelques mots de son histoire, la ville de St-Hélier.

L'île de Jersey tout en étant parfaitement fortifiée a un air avenant qui gagne tout de suite les bonnes grâces de l’étranger. Ce n’est pas comme Malte qui commande la route des Indes et apparaît bardée de fer semblable à un antique chevalier revêtu de son armure. Ce n’est pas comme Chypre enceinturée de fortifications à triple étage et que les Anglais ont rendue imprenable. Ce n’est pas comme Gibraltar, «ce vieux geôlier de la Méditerranée qui, de ses batteries caverneuses, ouvre ou ferme les portes de l’Orient.» Non, c’est une île hospitalière et charmante qui cherche à faire oublier ses défenses sous des sourires, des parfums et des fleurs. Je comparerais volontiers Jersey à une jolie chatte bien élevée, polie, faisant patte de velours, ce qui ne l’empêcherait pas au premier signal d’alarme de montrer griffes et crocs, c’est-à-dire des forts pleins de munitions et des batteries redoutables. Hélas, il faut bien le reconnaître, Jersey est une sentinelle avancée de la grande Bretagne sur les côtes de France. Ses ports et ses anses pourraient abriter une escadre entière. Ses provisions suffiraient pour entretenir une armée, laquelle s’élançant de ses rochers escarpés, de ses falaises déchiquetées, défenses non moins redoutables que les forts et les canons, chasserait facilement l’ennemi.

Des points élevés de l'île on aperçoit les sables dorés des plages normandes et les lointaines et vaporeuses rives bretonnes; de la Grande-Bretagne il n’est nullement question, impossible de l’apercevoir.

Oh oui, c’était bien une terre française, autrefois, avant la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant.

Au dixième siècle, Charles-le-Simple donna à Rollon la Neutrie. Le duc y ajouta les îles de la Manche, et Jersey devint ainsi une dépendance de la Normandie.

Au douzième siècle, Jean-sans-Terre ayant massacré Arthur de Bretagne héritier de Richard-Cœur-de-Lion, Philippe-Auguste et les Pairs de France le déclarèrent félon et le condamnèrent à perdre tout ce qu’il possédait comme duc de Normandie et vassal de la Couronne. Jean fut vaincu à Alençon et se réfugia en Angleterre. C’est à cette époque que Jersey se donna irrévocablement à l’Angleterre.

Chaque année, vingt mille personnes environ viennent visiter l'île de Jersey et même y passer une saison. L’été, on la recherche pour les bains de mer, l’hiver, pour son climat privilégié d’une extrême douceur, quoique humide. Jersey possède un musée, un théâtre, plusieurs bibliothèques, une chambre de commerce et différents établissements philantropiques. Les gens qui ont la rage de tout voir peuvent visiter l’hôpital général, la prison, la maison de correction; ce sont de beaux établissements, mais j’avoue que je n’ai point été tentée par l’assemblage de toutes les misères physiques et morales qui se retrouvent, hélas! partout où il y a des agglomérations humaines. King-Street est le corso de Jersey: larges trottoirs en granit et beaux magasins bordent cette grande voie des deux côtés. Sur la place royale dite the Royal Square s’élève une statue de pure fantaisie, un empereur romain toge en tête, auquel ne se rattache aucun souvenir.

Les étrangers sont faciles à tromper: aux uns, on dit que cette statue est celle du roi Georges II; aux autres, qu’elle représente Pierson, tombé là en défendant son île.

Cette place est pavée de larges dalles de granit et pourrait tenir lieu de Salle des pas perdus au palais de justice que les vieux habitants, se servant d’une expression légèrement ironique, appellent La Cohue royale. C’est là que siègent les Etats de Jersey. A l’extrémité occidentale de la place, on aperçoit l’église paroissiale de St-Hélier qui, sous le rapport de l’architecture, nous reporte à l’enfance de l’art: muraille effritée, toit bossu, tour carrée, trouée à son front d’un cadran comme un œil de cyclope, voilà l’extérieur; l’intérieur n’est pas plus remarquable. Cependant, vu son âge,—sa fondation date de 1341,—on peut la considérer comme bien conservée, et le temps l’a ointe de cette patine particulière qui est le sacre des siècles. Nous sommes loin des nefs élancées, des voûtes aériennes, des ogives festonnées, des portiques dentellés, de ces basiliques solennelles où Dieu semble apparaître dans toute sa majesté; mais on peut aussi considérer cet antique monument à un autre point de vue. Sa conservation dans son état primitif prouve le respect et l’attachement que les Jersiais ont pour les choses saintes; ce vieil édifice resté immuable au milieu de maisons plusieurs fois reconstruites, ce vieil édifice qui a vu tant de choses changer, tant d’hommes mourir, apparaît comme une image de l’éternité, même de Dieu.

Le collège Victoria, situé sur le Mont Plaisant, une belle promenade bien plantée, d’où la vue s’étend sur toute la ville, attire l’attention des touristes. On aperçoit de loin ses tourelles octogones et son fronton orné des armes d’Angleterre et de Jersey. Bâti dans un style ogival, ce bel édifice, suivant nos idées, conviendrait beaucoup mieux à une église qu’à un établissement scolaire. Toutes les sciences, les littératures anglaise et française, les langues vivantes et mortes y sont enseignées par des professeurs habiles. Le directeur est un ecclésiastique distingué de l’Université de Cambridge. Ce collège est pour les Anglais ce qu’est ici notre établissement de Jésuites pour les Français, lequel est aussi fort beau; les études y sont fortes, et les Jésuites élèvent là une pépinière de jeunes français intelligents et studieux qui feront certainement honneur à leur patrie. Nous avons visité ce dernier établissement avec un vif intérêt.

La plus belle promenade, c’est la Parade, immense place plantée d’arbres avec des carrés de verdure; au milieu se trouve la statue d’un ancien gouverneur de Jersey, le général Don, qui a beaucoup amélioré cette île en y créant des routes carrossables. Le plus bel hôtel est le palais de cristal, le plus beau fort est le fort Régent. Les fortifications fixent l’attention des gens du métier.

Le fort Régent, à cent cinquante mètres au-dessus du niveau de la mer, surplombe le port qui, rempli de navires de tout tonnage, prouve par son animation l’état prospère du commerce de Jersey. Les quais énormes sont à deux étages, le supérieur offre une promenade agréable. L’esplanade et la jetée sont très fréquentées le dimanche par la population féminine cosmopolite surtout, car les Anglaises, pure race, restent chez elles le jour dominical. Les promeneuses dans leur ensemble sont très barriolées de couleurs vives. Ce n’est pas le bon goût qui brille dans les toilettes anglaises; il leur manque le chic, un je ne sais quoi qui ne se définit pas, mais qui est le cachet de distinction qu’on aime à retrouver dans les costumes féminins. La mode doit être bien mal à l’aise ici. Tout en cherchant à lui rendre hommage on ne lui fait guère honneur.

La jeunesse offre de très jolis spécimens de beauté; la fraîcheur du teint est remarquable. Malheureusement la beauté chez les blondes filles d’Albion s’effeuille comme les roses, les teints éblouissants durent peu, les traits grossisent, les dents allongent d’une manière effrayante, et, en quelques années, beaucoup de jolies personnes deviennent positivement très laides.

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Madame me fera faire de temps en temps quelques jolies promenades avec elle, mais le matin je puis sortir seule et j’en profite pour voir les marchés, visiter les magasins, connaître les habitudes et les idées de ces Anglais là. On dit que nous nous tenons par la Manche; je constate que nous n’en sommes pas plus amis pour cela, comme dit Madame. Il n’y a qu’à lire l’histoire, pour voir qu’en tout temps, les Anglais et les Français, s’aiment à rebours.

Toutes les hôtelleries ont une méthode pratique des plus simples pour vous recevoir. Que vous arriviez le jour ou la nuit, le soir ou le matin, le couvert est toujours mis et le repas toujours prêt. Par exemple, c’est la même chose partout: jambon excellent, rosbeef énorme dans lequel on taille jusqu’à extinction, homards frais. Ce crustacé, malgré l’énorme consommation qui s’en fait, reste fidèle à son île et fournit à tous ses besoins.

Des pommes de terre en robe de chambre sont le seul plat chaud qu’on trouve facilement; le potage est inconnu des Anglais; le plum-cake, sorte de gâteau de Savoie, assez lourd, aux raisins de Corinthe, est le dessert habituel; le plum-pudding, plus relevé, plus lourd aussi, est un dessert de luxe, c’est le gâteau traditionnel de Christmas, ce jour là il se retrouve sur toutes les tables, riches ou pauvres.

Nous sommes loin des plats recherchés, des sauces variées de la cuisine française, mais ce menu a du bon, il est sain et ne fait point attendre le touriste pressé de manger et de repartir.

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CHAPITRE V.

Le Marché.

J’engage les personnes qui restent peu de temps à Jersey à y passer le samedi. Ce jour là, à partir de quatre heures de l’après-midi c’est un mouvement et une agitation extraordinaire dans toute la ville. Que se passe-t-il donc? une chose toute naturelle, c’est le jour du grand marché, et l’on fait les provisions du dimanche. Ce grand marché dure jusqu’à minuit, et tous les magasins restent ouverts.

Les halles éclairées à giorno présentent l’aspect d’une ruche humaine bourdonnante et travailleuse: ce sont des allées et des venues continuelles, chacun se faufile comme il peut au milieu de centaines d’étales couvertes de viande, de poisson, de légumes, de fruits et de fleurs.

Les domestiques de grandes maisons, les petites bourgeoises, les ménagères de l’humble foyer sont là, faisant une grande partie des emplettes de la semaine. Au coup de minuit, tout se ferme et s’éteint, la foule disparaît comme par enchantement. C’est le jour du Seigneur, le jour du repos absolu et du rigorisme anglican dans toute son éclosion. Pas un protestant convaincu ne voudrait s’acheter pour dix centimes de pain. A ce propos, chère Augustine, écoute la bonne histoire que voici:

L’an dernier, une de mes amies et ses deux filles passaient la saison balnéaire à Jersey. Elles avaient loué une jolie villa éloignée du centre de la ville et s’y plaisaient beaucoup. Elles ne se doutaient guère de la vive émotion qui les attendait le premier samedi de leur arrivée. Ce matin même elles avaient fait une commande chez l’épicier. Le soir, vers onze heures trois quarts, elles sont réveillées en sursaut par un coup frappé à leur porte. Qui pouvait venir à cette heure indue? Elles prêtent l’oreille, et, dans le silence de la nuit, distinguent très bien le frottement d’une première allumette, puis d’une seconde, un point lumineux jaillit un instant. Ah! mon Dieu, dans ce quartier désert, sont-ce des voleurs qui, sans crainte d'être dérangés vont faire les choses à leur aise? La plus brave se glisse jusqu’à la fenêtre, elle aperçoit un homme porteur d’un long objet qui ressemble à un fusil. Plus de doute, ce sont des assassins? Mais on dit qu’il n’y en a pas à Jersey! Pendant un moment leur anxiété est grande. Puis tout rentre dans le calme, on entend seulement le bruit de pas furtifs qui s’éloignent. Ces dames, très agitées, ont peine à se rendormir et font des rêves affreux. Au réveil elles se demandent d’abord si elles n’ont pas été le jouet d’un cauchemar. Non, les deux allumettes, preuves matérielles et palpables, sont encore là sur le perron.

C’est le lendemain chez l’épicier qu’on trouva la clef de l’énigme. La grande frayeur de ces dames était le fait d’une main bien innocente, de celle du petit commis de l’épicerie qui venait à l’heure où l’on peut encore se présenter, quoique ce fût la dernière heure de la journée, apporter leur commande, un pain de sucre et un balai. C’est ce modeste ustensile de ménage que la plus brave de ces dames prenait pour un fusil. Le coup des allumettes s’expliqua aussi bien: le petit commis, étonné de trouver une maison si endormie, avait tiré deux allumettes, la première s’étant montrée récalcitrante, pour voir s’il ne s’était pas trompé de numéro, mais une judicieuse idée l’avait empêché d’insister. Il s’était dit qu’il n’y a que des Françaises à pouvoir être couchées à cette heure là le samedi. Et voilà comme quoi à Jersey, le jour du grand marché, jusqu’à minuit, il ne faut s’étonner de rien.

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Les marchés sont nombreux et bien approvisionés. Comme j’y suis allée de bonne heure, plusieurs marchandes me priaient d'éterner (étrener).

Sauf le chauffage au bois, les domestiques et le vin, la vie ne semble pas trop chère. Ne payant que peu ou point de droit, l’épicerie et les denrées coloniales sont à des prix inconnus en France, la cassonnade brute coûte dix centimes la livre, le bon café un franc vingt centimes, le plus excellent thé deux francs quarante centimes, la bougie soixante centimes. Les fruits exotiques abondent; grenades, oranges, ananas, cocos sont pour rien.

Il y a peu d’arbres fruitiers ici, mais en revanche, la spécialité de Jersey et de Guernesey, ce sont les raisins de serre. Quand je dis serres, c’est une manière de parler, ce sont des kilomètres de constructions toutes vitrées, remplies de treilles d’une abondance extraordinaire et d’un produit considérable. On y cultive les meilleures espèces connues; grappes blanches, roses, rouges, noires, pendent de tous les côtés. Ces raisins merveilleux doivent descendre en ligne directe des vignes de Chanaan.

Malheureusement le vulgaire doit se contenter de la vue de ces beaux raisins et les regarder à la façon de Moïse qui voyait la Terre promise sans pouvoir l’aborder.

Dès la fin de février, les expéditions commencent pour Londres d’abord, puis pour toutes les tables royales et princières de l’Europe. Au fort de la saison, d’innombrables paniers de raisins partent des ports de Jersey et de Guernesey et vont alimenter les grands marchés d’Angleterre.

La viande est à peu près au même taux qu’en France, vingt à vingt-quatre sous la livre. La poissonnerie est abondante, Jersey et Guernesey sont la patrie des homards. Ce qu’il y a encore de fort agréable, c’est qu’on vous apporte tout à domicile, le porte-monnaie s’en ressent bien un peu à cause de la bonne main, mais c’est égal, quelle commodité pour les domestiques, pour les cuisinières surtout!

Les vaches justifient leur réputation, elles fournissent du lait et du beurre exquis.

Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d'œufs à Jersey, par la raison fort simple que je n’y vois pas beaucoup de poules. On les fait venir d’ailleurs; les marchés de Bretagne sont là pour ça.

Dans la campagne Jersiaise, on ne voit ni ces troupeaux de poules ni ces énormes fumiers qui ornent la cour de toute bonne ferme chez nous. Les fumiers ne sont pas d’un bon effet, j’en conviens; mais ils sont pour la gente gallinacée, picorant autour, un vrai grenier d’abondance, aux inépuisables provisions.

La pomme de terre est un des principaux produits de l'île. On y fabrique aussi d’excellent cidre, mais il n’est pas plus pour les petites bourses que le vin et le raisin: l’eau et la bière, voilà la boisson ordinaire du pays.