JOURNAL DE MADAME

CHAPITRE VI

J’ai employé le plus de temps possible à visiter, suivant l’expression consacrée, les beautés naturelles de l'île, dont je fais deux parts bien différentes: l’une, la plus petite, sauvage, stérile, hérissée de roches tourmentées par les flots en démence; l’autre, riche, fertile, cultivée, ressemblant à un parc immense. De riants cottages, de blanches villas, de jolies demeures isolées sont semées dans toute l'île, comme des pions sur un échiquier. C’est partout un peu la même chose, et cependant cet aspect est si gai, si ensoleillé, qu’il exclut la monotonie. Des jardinets soignés, une grande propreté, un air d’aisance, tel est le cachet de la campagne jersiaise.

J’accorde aussi une mention spéciale aux vaches. Ah! la jolie race! tête fine, formes parfaites, robe soyeuse, enfin le type accompli des vaches pure race normande, car les habitants de l'île s’y prennent de manière qu’il n’y ait jamais de croisement chez eux. Elles sont du reste aussi bonnes que belles, le lait et le beurre qu’elles donnent sont de qualité extra-supérieure.

Je me suis laissé dire que les Américains paient les vaches jersiaises dix, quinze et même vingt-cinq mille francs. Ceci sans doute est l’exception. Mais il n’est pas rare de voir vendre ces vaches cinq et six mille francs.

Nous avons fait presque toutes nos excursions dans les grands cars: le regard fouille partout, et c’est plus amusant. Par exemple, beaucoup de routes sont trop étroites, il n’y a place que pour une voiture. De temps en temps, on trouve une sorte de relai de terrain où l’on se gare quand on entend un autre véhicule arriver. Malheureusement on ne se croise pas toujours à l’endroit psychologique; l’on se rencontre face à face, et comment passer? la plus légère voiture recule pour faire place à l’autre, parfois il faut dételer et rétrograder assez loin.

JOURNAL DE SUZETTE

Les récoltes se font dans de grands chars fort élégants pour des charrettes de fermiers. Je soupçonne ces fermiers d'être surtout des maraîchers: toutes les cultures sont superbes, les feuillages énormes, les arbres vigoureux. Cette puissance de végétation s’explique facilement, elle est due au Gulf-stream: ce courant chaud qui vient d’Amérique, traverse en conservant sa couleur et sa chaleur les vagues de l’Atlantique et vient ainsi fertiliser toutes les terres qu’il baigne et leur apporter l’abondance. Les promenades dans les grands cars à vingt places très haut perchés sur roues, attelés de quatre chevaux sont charmantes. Ces cars rayonnent dans toutes les directions et cette manière de voyager ne manque pas de pittoresque: ce véhicule n’est point banal, ce n’est ni le fiacre étroit, ni la tapissière morose, ni l’omnibus fermé, ni le confortable landau qu’on trouve d’ailleurs facilement à louer, c’est quelque chose de plus original que tout cela, c’est un char-à-bancs perfectionné d’où la vue embrasse un vaste horizon, et voilà pourquoi ce genre de locomotion me plaît. Les routes sont tout à fait agréables, quelques-unes un peu trop étroites seulement; au lieu de grandes routes rigides et poudreuses comme j’en connais tant, ce sont de jolis chemins ombreux, quelques-uns même recouverts d’un dôme de verdure; une herbe fine et épaisse borde la route des deux côtés; les talus dans leur robe verte parsemée de fleurs champêtres sourient à votre passage; c’est tout à fait coquet.

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Le Château Elisabeth

Le château Elisabeth avec ses casemates et sa vieille tour, ses remparts grisâtres et les rochers énormes qui forment sa base et se massent tout à l’entour comme pour le défendre, le château Elisabeth qui s’élève à un kilomètre environ de la ville et que chaque marée isole de la terre ferme présente un aspect imposant. Il a remplacé sur son rocher l’antique abbaye de St-Hélier fondée il y a plusieurs siècles par un gentilhomme normand. Ce monument religieux fut supprimé sous Henri VIII, peu après sa rupture avec le Saint-Siège. On posa, en 1551, les premiers fondements du château qui devait porter le nom de la reine Elisabeth, fille de Henri VIII; les travaux durèrent cent trente ans, et le château ne fut achevé qu’en 1688. Ce fut la dernière forteresse qui se rendît aux Parlementaires sous Cromwell. Il subit un long siège et n’ouvrit ses portes qu’après avoir épuisé ses munitions de guerre et de bouche, et obtenu une capitulation honorable.

Les deux fils de Charles Ier, après la décapitation de leur père vinrent à Jersey et habitèrent ce château, jusqu’au moment où, les troubles civils s’étant calmés, l’aîné put remonter sur son trône. C’est aussi pendant qu’il était retiré au château Elisabeth que lord Clarandon écrivit la plus grande partie de son admirable ouvrage sur l’histoire de son pays. Non loin de ce château se trouve le Rocher de l’Ermitage, pieux souvenir qui remonte au berceau du Christianisme. Séparé de la terre ferme, on ne l’aborde que difficilement. Il faut en outre gravir un escalier étroit taillé dans les roches et qui conduit à la grotte. L’entrée voûtée en maçonnerie existe depuis des siècles; elle défie comme le roc lui-même la fureur des éléments. C’est là qu’Hélier passa une grande partie de sa vie en ce lieu si propre à la méditation religieuse; en contemplation devant ces deux infinis qui lui parlaient de Dieu, la mer et les cieux. Sur le sommet du rocher s’étend une petite plate-bande de verdure, c’était son jardin.

La Tour de Hougue-Bie

Notre première promenade extra muros a été pour la tour jumelle de Hougue-Bie ou tour du Prince’s tower. Elle s’élève sur un monticule artificiel, planté de beaux arbres dont les fronts chevelus rivalisent en hauteur avec la tour même. Ce site est l’un des plus jolis de l'île. Un sentier serpente autour du monticule et conduit à l’entrée de la tour. De son sommet on aperçoit presque toute l'île; le regard peut suivre le contour de ses côtes, les échancrures de ses baies, les ondulations capricieuses de ses vallées, les cimes altières de ses monts, les habitations semées comme des points blancs dans la verdure, les églises et les clochers, puis tout autour l’infini, le ciel et l’eau confondus dans un horizon bleu. Quand l’air est tout à fait limpide, on aperçoit les rives françaises, et même la cathédrale de Coutances. De là aussi le regard domine la longue rangée de rochers nommés les Ecréhous, non dénués de verdure, et sur lesquels les pêcheurs ont élevé quelques cabanes de refuge que la mer laisse à sec.

L’une d’elles est, paraît-il, habitée depuis fort longtemps par un pêcheur, maître Philippe Pinel surnommé le roi des Ecréhous. Il ne quitte jamais son empire et passe sa vie au milieu des flots; il vit de la vente de ses pêches et des vivres que les autres pécheurs veulent bien lui apporter.

Après avoir admiré tous les points de vue, nous avons visité l’intérieur de la tour. A notre grande surprise, notre guide nous a montré le fauteuil où s’asseyait Godefroy de Bouillon. Nous nous trouvions plusieurs bretons ensemble.

—Quel anachronisme! Vous vous trompez, Godefroy de Bouillon n’est jamais venu dans ce pays-ci, et ce fauteuil n’a rien d’ancien.

—Je ne me trompe pas, a répondu notre cicérone. Nous nous sommes récriés de plus belle:

Peste! un siège vénérable comptant huit siècles de date... Est-ce donc à Jersey qu’il faut venir pour apprendre l’histoire de France! nous nous sommes mis à rire, et le guide a repris d’un air absolument convaincu:

—Je le répète, voilà le fauteuil où s’asseyait Godefroy de Bouillon.

Ces Anglais ont un flegme qui vous désarçonne! Les appartements, qu’on appelle pompeusement la salle, la bibliothèque, la chambre et la chapelle de médiocre dimension et très délabrés n’offrent rien de remarquable.

Revenus enchantés de notre excursion, mais intrigués de l’affirmation si catégorique de notre guide, nous sommes allés aux renseignements. Le monticule de Hougue-Bie fut à l’origine un mausolée élevé par une veuve fidèle à la mémoire de son mari traîtreusement assassiné par ses serviteurs. Le nom de Tour du Prince est de date récente et lui vient d’un Prince de Bouillon (nous sommes loin de Godefroy) qui, ayant pris du service à la fin du siècle dernier, chez les Anglais, en qualité d’amiral, avait fait installer à Hougue-Bie un télégraphe porte signaux à l’aide duquel il était parvenu à établir, après l’exécution de Louis XVI, une correspondance assez régulière avec les émigrés qui fuyaient la terreur.

Le Château Mont-Orgueil

Mont-Orgueil, un nom qui convient également à l’esprit anglais et au château qui le porte. Si l’on pouvait appliquer aux bâtiments le mot snob inventé pour la race britannique, je dirais que Mont-Orgueil est le plus snob des châteaux: d’apparence superbe, il n’est en réalité qu’une ruine que le génie anglais entretient et conserve scrupuleusement.

Ce château qui tient une grande place dans l’histoire de Jersey ne fut jamais un lieu de plaisance, mais une forteresse de premier ordre bâtie sur la partie de l'île la plus rapprochée de la France, à cent cinquante mètres au-dessus du niveau de la mer. Sa construction réunissait alors tout ce qui constituait une place imprenable. Le château Mont-Orgueil est défendu du côté de la mer par des rochers inaccessibles bizarrement taillés et s’escaladant à pic, les uns les autres; battus de courants rapides et dangereux, ils s’opposent à tout abordage; aussi, de ce côté-là, il n’y a pas de murailles, mais seulement quelques fenêtres grillées, étroites comme des meurtrières.

Du côté de la terre on retrouve quelque poésie dans ses hautes murailles coquettement drapées de mousse et de lierre. A l’intérieur, c’est un dédale de voûtes sombres, de portes basses, de corridors humides, d’escaliers tortueux, d’appartements lugubres. A l’extérieur, tours et bastions, pont-levis et fossés, créneaux et plates-formes donnent grand air à ce château qui se voit de très loin et dont l’aspect imposant semble commander la terre et les flots.

La grande porte d’entrée est l’un des plus beaux et des plus élégants spécimen de l’architecture normande. On y remarque au centre les armes de la Grande-Bretagne portant les initiales E. R. (Elisabetha Regina), avec le millésime de 1593, et de chaque côté un écusson. Celui de gauche avec ses trois épées abaissées et sa devise Garde la Foi représente les armes des Paulett qui furent pendant plusieurs générations gouverneurs du château. L’écusson de droite est le même mais écartelé, des armes de Catherine Norris, femme d’Amias Paulett.

Malgré la date de 1593, il est facile de voir que ce portail et la tour massive qui s’élève au-dessus remontent à une plus haute antiquité et que les écussons incrustés dans la maçonnerie ont été rapportés. Montorgueil a subi bien des sièges. Sous Philippe de Valois, les Français s’en emparèrent et l’occupèrent trois ans; un certain seigneur normand, du nom de Maulevrier, ayant fait surprendre par ses officiers le commandant du château, y domina pendant plusieurs années en souverain. Duguesclin fit vainement le siège de Montorgueil en 1374. C’est de ce siège mémorable que commence la gloire de la famille de Carteret, dont le nom joue un si grand rôle dans l’histoire de Jersey.

Surdeval s’en empara en 1490 et y tint garnison six ans. Les Français surpris à leur tour, et malgré une héroïque défense, furent forcés de capituler devant messire de Carteret, ancien gouverneur de l'île, aidé de l’amiral sir Richard Harliston qui en fit le blocus. Pendant les troubles civils les Paritains sous Cromwell s’y établirent. On montre la chambre qu’habita de temps en temps Charles II pendant son séjour dans l'île. La vieille chapelle qui sue l’humidité est dédiée à Saint Georges patron de l’Angleterre. Sa cripte basse, étroite, assise sur d’énormes piliers massifs a servi de sépulture à plusieurs gouverneurs du château, mais les tombeaux ont disparu. Il ne reste plus sous ces voûtes sombres et froides qu’une haute statue mutilée, celle de la Vierge.

Bandinelli, fougueux sectaire, brouillon politique, renfermé dans ce château tenta de s’évader en escaladant les rochers, mais la corde à laquelle il était suspendu ayant manqué, le malheureux vint se briser aux pieds du château.

On prétend qu’un camp romain existait là; quelques pans de murs portent encore le nom de Fort-César.

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Je suis très contente des excursions que madame m’a fait faire. Les vallées dans l’intérieur de l'île sont ombreuses et supérieurement boisées. Ce que j’aime moins, ce sont les fortifications qui garnissent les falaises.

Elles sont là, debout, imprenables sentinelles, sur les côtes qui regardent la France.

On m’a offert une collection de fleurs collées sur un beau papier blanc, en m’assurant que la flore marine et terrestre est très riche à Jersey. Les fleurs desséchées, ça ne me dit pas grand chose; je préfère un bouquet fraîchement cueilli et parfumé, je préfère les verdures et les fleurs d’une salle de restaurant bien servie; parlez-moi de celui de Lecq qu’on nomme Le Pavillon, on y trouve tous les rafraîchissements désirables.

J’ai visité le fort Elisabeth et le château Mont-Orgueil. Du fort Elisabeth, on jouit d’une vue rapprochée, pleine de détails et de perspective. D’abord, le port de St-Hélier et sa forêt de mâts, le fort Régent imposant dominateur qui le protège, ensuite la ville aux maisons serrées, aux toits de toute couleur, bleus, rouges, jaunes qui se confondent et s’étagent pittoresquement, dominés par les flèches des églises, les cimes fumantes des usines,...... puis viennent des amphithéâtres de verdure semés de cottages, de maisons charmantes, toujours plus riants, toujours plus riches, à mesure que l'œil les parcourt; plus loin, à gauche St-Aubin, la jolie ville italienne si gracieusement couchée au bas de ses montagnes éclatantes de genêts d’or, avec son petit port aussi et son gentil château dans la mer; enfin Noirmont sombre et farouche, éperon que le pilote ne double qu’en frémissant.

Du haut du fort Régent on jouit également d’un magnifique aspect, surtout si l’on s’y place à l’heure où les bateaux à vapeur, arrivant à la fois de France et d’Angleterre, versent dans l'île leur contingent de voyageurs:—à droite, la ville bourdonnante et fumeuse, mollement appuyée aux flancs de ses collines fleuries;—devant soi, la baie de St-Aubin qui se déploie toute entière;—à vos pieds, l’ancien port, avec le fort Victoria, tout cet ensemble est superbe, on voit à la fois, les nombreux navires qui s’agitent dans le port, les quais de granit qui retentissent d’activité, et la file de voitures qui courent dessus comme dans les rues d’une grande ville.

Le Château Mont-Orgueil est une espèce de ruine d’où la vue est splendide, mais un peu vague; elle se perd dans l’infini.

Au loin, l’horizon découpe les sinuosités de la Hague, jusqu’au cap Fréhel, avec les flèches de la cathédrale de Coutances au milieu.

La petite ville de Gorey s’élève aux pieds de l’antique château comme une jolie fleur au pied d’un vieux chêne. C’est dans son port que s’abrite la flotille de bateaux qui font la pêche à l’huître sur un immense banc qui se trouve à peu près à égale distance de Jersey et des côtes de France. Cette pêche dure neuf mois environ. Il a été nécessaire d’établir des limites que les pêcheurs des deux rivages ne peuvent franchir. Des cotres de guerre anglais et français croisent devant l’huîtrière pour protéger leurs nationaux. Comme la partie la plus productive est du côté de la France, les Anglais profitent des temps brumeux pour draguer les huîtres de nos parages et sont souvent pris en flagrant délit. Il y a bien d’autres sites qu’on vante à qui mieux mieux; moi, je trouve que c’est toujours la même chose, des montagnes et des vallées, des rochers et du sable, des villes et des campagnes, et par-dessus le marché, la mer, toujours la mer de quelque côté qu’on se tourne, à gauche, à droite, devant, derrière, c’est toujours la Manche, j’en suis saturée.

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La Religion Salutiste

Nous n’avons pas eu besoin d’aller au théâtre royal pour voir un spectacle des plus divertissants et pas banal du tout. J’ai assisté à une réunion de l’Armée du Salut. Cela s’est passé le soir, dans une grande salle dépourvue de tout ornement, faiblement éclairée, remplie de bancs de bois et de quelques chaises. Dans le fond de la scène se trouvait l’autel élevé de trois marches. Là, les lieutenants et les lieutenantes en jersey rouge paradant de leur mieux ont d’abord entonné des chants de circonstance pour appeler l’esprit saint au milieu de nous; puis le plus révérend de cette fameuse société a pris la parole dans le but évident de nous convertir. Il a rappelé avec émotion quelques passages des discours de la maréchale Booth qui pleure, qui gémit sur les crimes et les désordres de Ninive, et de Babylonne, lisez Londres et Paris. Après avoir péroré quelque temps, deux ou trois vieillards pénétrés d’onction ont senti l’esprit s’agiter en eux. A cet appel pressant le plus âgé, tout à fait emballé, s’est mis à faire sa confession tout haut. Une capitaine—dans l’armée salutiste, les grades n’ont pas de sexe, ils appartiennent indifféremment aux hommes et aux femmes,—édifiée de son repentir, est allée le prendre par la main et l’a amené sur l’estrade, c’est-à-dire à l’autel en lui disant ou à peu près: «Recueillez-vous, rentrez en vous-même, Jésus touché de votre humilité vous remplit de ses grâces, c’est le salut.» Le bonhomme a marmotté quelques mots que je n’ai pas entendus. De nouveaux chants, alternant avec les trompettes sacrées, se sont fait entendre. La cérémonie est terminée, il est dix heures. Ces représentations évangéliques accompagnées de quelques coups de tamtam se renouvellent souvent, mais une fois suffit pour les curieux.

Comme il n’y avait guère que des gens du peuple, les salutistes nous ont vite aperçues. De temps en temps ils nous lançaient des regards, tantôt scrutateurs pour fouiller dans nos impressions, tantôt bienveillants, pour nous inviter à grossir leurs rangs. A la sortie, ils n’ont pu s’empêcher de nous interpeller en nous tendant leur escarcelle pour les besoins de l'œuvre. «Ces dames sont-elles satisfaites? vous reviendrez, n’est-ce pas?» et comme je souriais d’un air incrédule, on m’a murmuré à l’oreille: «La grâce vous touchera, revenez seulement. Oh revenez!» et l’on m’a glissé une petite brochure dans la main.

Il paraît que ces brochures imprimées en beaucoup de langues sont principalement distribuées à des pauvres hères qui, ne comprenant rien au figuré, croient à la réalité des phrases comme celles-ci.

«Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive.»

Venez vous joindre à l’armée du Christ pour montrer par votre exemple quelle est la force de la «parole divine qui féconde et désaltère

«O vous tous qui êtes altérés, venez aux eaux! Et vous qui n’avez point d’argent, venez, achetez, sans argent et sans aucun prix, du vin et du lait.»

Et quantité de malheureux, séduits par ces belles maximes, s’imaginant qu’il n’y a plus qu’à tendre la main pour prendre et à ouvrir la bouche pour boire et manger s’enrôlent sous la bannière salutiste. Ah les povres! voici un entrefilet fort instructif à ce sujet:

Les officiers de l’armée du Salut peuvent-ils vivre avec cinq livres (cent vingt-cinq fr.) par an? Le général Booth et le commissaire Jucker disent: oui; les officiers répondent: non. Et leur réponse paraît sincère, car ils meurent comme des moutons.

Depuis 1882, «l’armée» a envoyé dans l’Inde deux cent vingt-cinq officiers. Sur ce nombre, cent ont quitté le pays ou sont morts, morts de faim. Le général veut que ses hommes vivent de la même manière que les indigènes, il leur alloue un salaire d’un schelling (un franc vingt-cinq) par mois, et ils doivent se procurer le reste de l’argent nécessaire à leur subsistance par d’autres moyens. Ce système est simplement meurtrier. Peut-être M. Booth, avant de parler des misères de Londres, devrait-il songer aux pauvres gens qu’il envoie mourir dans l’Inde?

Les époux Booth ont parcouru toute l’Europe et l’Amérique. On n’a pas oublié le petit speech du maréchal à Paris. Le voici:

«Sur une estrade, un vieillard qu’on pourrait prendre pour M. Naquet, étale aux regards des auditeurs un superbe gilet rouge.

Ce vieillard, c’est le général Booth lui-même.

Au fur et à mesure qu’il parle—en anglais,—un interprète, le vice-général Clibborn traduit ses paroles en français.

Le général raconte qu’un Anglais l’a aidé une année de nombreux chèques, et souhaite qu’un autre Anglais surtout aussi riche se trouve dans la salle et dans les mêmes dispositions, car, dit-il, ce n’est qu’une habitude à prendre, après on donne par coutume, de génération en génération, sans savoir pourquoi.

Le moment est venu de mettre cette théorie en pratique.»

En entendant l’annonce d’une collecte, toujours pour les besoins de l'œuvre, l’auditoire se leva et disparut comme par enchantement.

Les processions extérieures manquent quelquefois de charme. De temps en temps ces pauvres salutistes reçoivent des horions dans les rues; c’est le revers de la médaille, c’est le mauvais côté de leur propagande effrénée; la procession est interrompue, et bagarre s’en suit. Ces petits intermèdes, provoqués par quelques mauvais plaisants, font la joie du public qui n’a jamais pris les salutistes au sérieux.

Le protestantisme florissait sous trente-cinq formes à Jersey. Les salutistes viennent d’y ajouter la trente-sixième. Je ne saurais énumérer tous les noms qu’elles portent, mais on m’a cité les Méthodistes nouveaux et anciens, les Baptistes, les Indépendants, les Bryanistes, les Bethell Quakers, les vrais Parfaits, les sectaires de Swedemborg. Toutes ces sectes sont une aberration de l’esprit. Les Français ont la folie politique, les Anglais ont la folie religieuse.

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Voilà la fameuse religion qui vient de passer sous nos fenêtres; elle se compose d’une douzaine d’hommes habillés en rouge portant sur leur poitrine un écriteau où sont inscrits ces mots: «Read the war cry» et de sept ou huit femmes se donnant le bras: quand la musique cesse, elles chantent je ne sais quoi. En tête est un drapeau rouge, avec des signes incompréhensibles. Tout le monde suit ce singulier cortège, et un policeman, ou garde de police, marche en même temps qu’eux, afin de protéger la liberté du culte. Le chef ou prêtre, possesseur d’une grande barbe noire et d’une physionomie peu rassurante, doit être italien. Il paraît qu’en Suisse ils ont fait de la propagande dans ce genre-ci, mais on les a emprisonnés, de sorte qu’ils mettent les prisonniers au nombre de leurs martyrs; ils pourront bientôt avoir un calendrier. C’est une vraie comédie, et je ne peux pas croire qu’il y ait des gens qui prennent cela au sérieux. Leur nom est la Milice de la Guerre ou Soldats du Saint. Ce sont, je crois, des possédés pour la plupart, Dieu veut ainsi humilier les Anglais qui se sont séparés de la véritable église, en les laissant descendre malgré leur gravité apparente et leur intelligence, au dernier degré de l’aberration! C’est l’avis de Madame.

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La grève de Lecq,. Les rochers de Plémont

La côte septentrionale de l'île est découpée de plusieurs baies, dont la principale est celle de Lecq. Les rochers de Plémont aux grottes mystérieuses et profondes sont avec la baie de Lecq les deux promenades les plus en vogue et le rendez-vous du high-life parisien et londonien. Les grottes ou caves de Lecq sont très curieuses à visiter. Il faut autant que possible y venir à mer basse et prendre un guide, car il serait imprudent de s’y aventurer seul.

Le chemin pour y descendre ne manque pas de pittoresque, c’est un sentier abrupte qui contourne la montagne, relié çà et là par des petits ponts suspendus, jetés au-dessus des criques.

Ces grottes superbes, ces cavernes profondes qui entourent l'île sont le travail incessant de la mer pendant des siècles. Retenues dans leur élan et toujours en fureur, les vagues ont fini par entamer, par creuser, par trouer les côtes et y former des voûtes souterraines d’une élévation majestueuse, des cavités étranges aux configurations pleines de saillies et de creux. Avec de l’imagination,—l’imagination, cette fée puissante et créatrice,—ces rochers bizarres vous apparaissent comme des ombres humaines, des silhouettes d’animaux, des maisons fantastiques dentellées d’ogives, des pitons élancés, des aiguilles plus longues que celle de Cléopâtre, des pyramides; enfin on peut y voir tout ce qu’on veut.

Nous sommes revenues par la charmante vallée de St-Laurent, et nous sommes allées aux grottes de Plémont par la non moins charmante vallée de St-Pierre, l’une des plus jolies de Jersey.

De la pointe de Plémont, la vue est très étendue: à gauche, les îles de Guernesey, Jethou, Herm et Sercq; en face, un petit groupe de rochers appelés «Pater noster»; à droite, les Ecréhous qui connaissent les naufrages et qui font trop souvent hélas! tristement parler d’eux; enfin la France, toujours la France qui devrait encore posséder ces îles qui sont si loin de l’Angleterre. Un pont de bois conduit aux grottes et à la cascade de Plémont, le câble sous-marin qui relie Jersey à l’Angleterre s’enfonce en mer sous la cascade. Les rochers sont d’une hauteur énorme. Les moins élevés sont bizarrement découpés; ici, c’est un long piton qui se dresse comme un géant devant une grotte; là, ce n’est plus un géant qui garde l’entrée de celle-ci, c’est un moine à genoux, recouvert de son capuchon.

Il y a bien d’autres baies à citer, la baie de Ste-Catherine, la baie du Boulay semée de cailloux de nuances très variées, la coquette baie de Rozel, la baie de St-Ouen avec ses bords accidentés, la baie de St-Brelade, la magnifique baie de St-Aubin.

La grève du Boulay, située au nord de l'île entre le château Mont-Orgueil et la grève de Lecq offre aux regards charmés un beau panorama. Du reste, de toutes les hauteurs de l'île, les vues sont ravissantes: la nature étale avec complaisance ses beautés, végétation puissante, bois ombreux, fleurs embaumées, et puis la mer, la mer infinie. Mais ces délicieuses promenades, mais ces sites enchanteurs s’achètent toujours par quelques fatigues! les descentes rapides à travers les rochers, sur des pentes raides, des herbes glissantes offrent quelques difficultés; les escalades du retour, qui vous obligent à monter longtemps, ne sont pas plus agréables. Il faudrait des jambes d’isard pour parcourir sans lassitude les sentiers en zigzag et les escaliers à pic, les vallées et les montagnes, les rochers et les grottes de cette île accidentée. La fatigue, c’est comme un voile noir, qui s’étend devant vous; vous ne voyez plus ou vous voyez mal.

La coquette grève de Rozel, également au nord de l'île est un lieu privilégié, encaissé de trois côtés par de hautes collines couvertes d’une riche verdure. Son port calme et tranquille, où se balancent mollement quelques barques légères, semble à l’abri des tempêtes. Sur les hauteurs de Rozel, on fait remarquer aux excursionnistes une saillie de rochers appelés «La Chaire»; c’est de cet endroit qu’une sentinelle aperçut, quelques instants seulement, la veille de Noël 1781, une lumière briller presqu’en même temps dans l'île et sur la côte de France.

C’était un signal convenu, l’invasion de l'île par les Français, sous la conduite de Rullecour. Déjà le 17 mai 1779 une flotte commandée par le prince de Nassau était apparue dans les baies de St-Ouen et de St-Brelade; une descente avait été essayée sans résultat.

Une seconde expédition ne réussit pas davantage. Enfin la troisième, commandée par Rullecour, parvint à s’emparer de St-Hélier, mais les soldats anglais cantonnés dans les autres parties de l'île, sous les ordres du major Pierson vinrent attaquer la ville où flottait déjà le pavillon français, et, après un combat opiniâtre, où les deux chefs français et anglais furent tués, les Jersiais restèrent vainqueurs. Cette entreprise fut la dernière contre les îles de la Manche.

Non loin de la baie de Rozel, au milieu d’un beau parc planté d’arbres de haute futaie, s’élève l’élégant manoir de la famille Lamprière, d’origine bretonne.

La baie de St-Brelade, située dans une partie de l'île encore déserte au commencement du siècle, est complètement cultivée et habitée aujourd’hui. Elle s’ouvre toute grande aux vagues qui, ne rencontrant pas d’obstacles, se montrent généralement douces et caressantes. La baie de St-Brelade, la plus calme, la plus tranquille de toutes, est recouverte, comme celle de Lecq, d’un sable fin et jaune qui reluit comme de l’or au soleil. Le sable des autres baies est blanc.

L’église de St-Brandon ou St-Brelade, du XIme siècle est bâtie à l’extrémité de la falaise et, séparée seulement des flots par le mur qui clot le cimetière. Ce mur, solidement construit, a été converti en batterie pour la défense de l'île. Je remarque ici que presque partout les cimetières entourent les églises, c’est très bien; l’église, c’est la mère étendant au-delà de la vie sa protection sur l'âme de ses enfants. Mais pour nous, catholiques romains, nous sommes surpris de ne voir que des pierres tombales, des stelles et fort peu de croix.

Près de cette église se trouve une vieille et vénérable chapelle qui reçut souvent et reçoit encore des vœux ardents et des prières reconnaissantes. On l’appelle la Chapelle-ès-Pêcheurs, les habitants de cette partie de l'île s’étant toujours livrés à la pêche très abondante dans cette baie.

L’église St-Brelade ne se recommande pas par l’élégance du monument, elle est d’une primitive simplicité d’architecture, mais elle est la plus ancienne de l'île. On n’est pas certain de l’époque de sa fondation, on la fait remonter au XIme siècle, sous le règne d’Henri Ier roi de France. Il se pourrait qu’elle fût encore plus vieille, car j’ai lu quelque part qu’on s’est trompé sur la date de presque toutes les églises paroissiales de Jersey. On a confondu la date de leur restauration, de leur changement de culte ou de leur agrandissement avec celle de leur fondation qui, pour la plupart, remonte aux premiers âges du Christianisme. A cette époque, l'île si protestante aujourd’hui avec ses trente-six sectes différentes, n’était alors peuplée que de saints, Saint Hélier, Saint Aubin, Saint Ouen, Saint Magloire, Saint Brelade, etc.

En continuant de ce côté, on arrive aux parties sauvages de l'île. Sa physionomie change complètement; de joyeuse qu’elle était, elle devient grave et austère: dunes stériles, rochers déserts. Ce contraste en passant n’est pas sans attrait, cette rencontre des extrêmes, plages riantes et plages désolées, varient agréablement les souvenirs.

La baie de St-Ouen est la plus haute expression de cette physionomie farouche; là règnent la solitude et la tristesse.

Une petite herbe sèche y croît péniblement; d’énormes quartiers de granit arrachés par les tempêtes et roulés par les flots jonchent partout le sable et font penser à l'âge de pierre; et, de fait, on trouve disséminées dans l'île des pierres dolmetiques en assez grand nombre: cromlechs, lieu de réunion des prêtres et des juges, dolmens, autel ou table du sacrifice, Menhirs, images de l’Etre suprême. Un temple en parfait état de conservation atteste aussi que les Druides habitaient ces lieux.

Le vieux manoir de St-Ouen est encore de nos jours une belle propriété. On montre, dans un champ voisin, quelques traces de l'arène des Tournois, plaisir favori des seigneurs d’antan; c’est là que les chevaliers du moyen âge, casque en tête, lance au poing, venaient jouter de force et d’adresse. Ici, sur cette butte plus élevée, se tenaient les spectateurs.

JOURNAL DE SUZETTE

Décidément, j’aime mieux les bois que la mer, je préfère les verdoyants feuillages aux verdoyantes eaux, les chansons de l’oiseau aux chansons de la vague, les paysages variés à l’immensité uniforme, l’abîme me fait peur!

Je troquerais tout Jersey rien que pour une de nos landes bretonnes, parce que la vue de tout ce qui charma notre enfance fait du bien: ces souvenirs là effacent les tristesses du présent, cela rajeunit; c’est comme un bain de jouvence. Mais ici toutes les choses ne parlent qu’à mes yeux et ne disent rien à mon cœur. Quand on s’est rendu compte des beautés naturelles d’un pays, qu’on a admiré ses sites grandioses et ses vastes horizons; lorsqu’on a parcouru les rues et visité les monuments d’une ville et qu’on n’y connaît personne, il ne reste plus qu’une chose à faire, c’est de s’en aller.

J’espère que nous ne tarderons pas à partir.

JOURNAL DE MADAME

DERNIER CHAPITRE

Les récifs de la Corbière, La baie et la ville de St-Aubin.

La Corbière est une longue suite de rochers qui se prolongent fort avant dans la mer. Ce nom leur vient sans doute des innombrables corbeaux qui les habitent; c’est leur domaine, ils y règnent en maîtres et y élèvent leur famille dans une douce quiétude exempte de soucis.

Il doit y avoir là de vieux patriarches de corbeaux qui ne meurent que de vieillesse. Corbière «ce tombeau des navires» nous a paru sinistre. Nous n’avons pu visiter le phare; il faut une permission écrite.

Jersey comme la Sicile a son Charybde et son Scylla, les rochers de Corbière et le promontoire de Grosnez, inabordable, hérissé de dangers; mais de cette pointe extrême, quelle vue admirable! On aperçoit le groupe complet de l’archipel anglo-normand, Guernesey, Sercq, Herm, Jethou, et enfin plus loin Alderney (Aurigny), toutes ces îles verdoyantes qui sont les émeraudes de la Manche.

La baie de St-Aubin est fort belle et la ville très agréable. De forme demi-circulaire, cette baie s’ouvre aux pieds d’une ample montagne de verdure, tout habillée de ravissantes demeures: ceinture de cottages, couronne de blanches villas, rien ne manque à sa parure. Aux deux extrémités de cette baie sont les deux villes principales de l'île: St-Aubin, au couchant, l’ancienne capitale, et, au levant, St-Hélier, la nouvelle, siège du gouvernement et du commerce.

Au moment de partir, un Jersiais m’a dit:

Ah! si nous avions le ciel où fleurit l’oranger, notre magnifique baie de St-Aubin pourrait rivaliser avec celle de Naples!

Et cet aimable interlocuteur ajoutait moitié plaisant, moitié sérieux. «Partout ici quelle belle nature! C’est l’Orient dans l’eau riant». Un peu fort le calembour, et je n’ai pu m’empêcher de sourire de l’image poétique, mais trop exagérée.

Toujours snobs, les Anglais, et comme la moindre phrase caractérise bien l’orgueil de leur race!

GUERNESEY

JOURNAL DE MADAME

CHAPITRE I

St-Pierre-le-Port, Comparaison entre Jersey et Guernesey, La flore à Guernesey, Administration de cette île.

Guernesey est, comme Jersey, une île anglaise sur les côtes de France.

Elle faisait autrefois partie du duché de Normandie; Henri Ier la réunit à la couronne d’Angleterre. Les Français ont plusieurs fois tenté de la reprendre, notamment en 1780.

La population fixe est maintenant de trente-sept à trente-huit mille habitants, auxquels il faut ajouter, en été, une population flottante d’environ dix mille touristes, presque tous Anglais. Elle s’administre comme Jersey. La cour royale se sert de la langue française, mais l’idiome anglo-normand si pittoresque et si expressif qui se parlait autrefois se retrouve encore dans certaines parties de l'île. Du reste, cet attachement, en plein dix-neuvième siècle, à la langue des aïeux n’existe pas seulement ici, il se retrouve encore dans les bruyères de l’Armorique, sur les collines du pays de Galles et sur les côtes occidentales de l’Irlande. Je trouve que Jersey et Guernesey ne se ressemblent guère tout en ayant des beautés identiques; qui a vu l’une ne connaît pas l’autre.

A l’arrivée, Jersey entourée de hautes fortifications ne laisse rien deviner de ses agréments, Guernesey au contraire, bâtie en amphithéâtre se montre de suite et se présente sous un aspect flatteur. St-Hélier, capitale de Jersey est une ville à moitié française; St-Pierre-le-Port, capitale de Guernesey, est une ville anglaise par les habitudes, les mœurs et le caractère de ses habitants. A Guernesey, le dimanche est un jour de repos complet: travail, commerce, correspondance, tout est interrompu. Je ne dis pas que Jersey soit beaucoup plus mouvementée ce jour là; cependant, entre sept et huit heures du matin, on voit un facteur passer dans les rues et distribuer furtivement le courrier. C’est une concession aux usages français. A Jersey, les magasins restent ouverts le soir; à Guernesey, ils sont hermétiquement fermés dès sept heures, même dans le fond de l’été. Le touriste qui se réserverait la soirée pour visiter les magasins et choisir ses petites emplettes ne rapporterait rien de Guernesey: les portes sont closes partout.

Cette comparaison entre les deux îles sœurs pourrait se continuer dans une infinité de choses. Bien des personnes l’ont probablement faite avant moi, inutile d’insister.

Je le répète, le panorama de St-Pierre, dont les maisons s’étagent dans la verdure, est charmant.

Nous entrons dans le port, laissant à gauche le château Cornet, vieille et pittoresque construction analogue au fort Elisabeth de Saint-Hélier. La ville de St-Pierre est plus belle de loin que de près: ses rues tortueuses, escarpées, un peu sombres même n’ont rien de séduisant. Nous avons cependant admiré une belle statue que les Guernesiais ont élevée au feu prince Albert. La campagne, d’ailleurs, se charge de raccommoder le touriste avec la ville. Ah! cette campagne, quels jolis fleurons elle apporte à la ville! On peut même dire ici que ce sont les fleurons seuls qui composent la couronne dont St-Pierre se montre orgueilleux à juste titre.

Guernesey a les mêmes beautés que Jersey, mais peut-être plus accentuées, plus personnelles: sites romantiques, vallées rêveuses et poétiques, ombrages mystérieux, plages sauvages, rochers tourmentés, vagues langoureuses et flots terribles.

Je crois son climat encore plus doux, si j’en juge par la flore qui s’épanouit dans toutes les campagnes, et, dit-on, dans toutes les saisons.

La nature est luxuriante et magnifique; certains feuillages atteignent des proportions phénoménales: la rhubarbe et l’angélique, par exemple, les fushias servent à faire des haies comme l’ajonc en Bretagne; les aloès sont gigantesques; les ficoïdes, si frileuses chez nous, tapissent hiver comme été, dans certains jardins bien exposés, les grottes et les rochers. Les camélias sont des arbres; les chênes verts, les eucalyptus et les araucarias sont immenses.

Cette flore merveilleuse, comparable à celle du midi n’est pas exclusivement due à la douceur du climat, car en hiver le froid est parfois assez vif; elle doit tenir soit à la qualité du terrain, soit à des conditions atmosphériques spéciales comme, par exemple la très grande humidité, et enfin aux émanations chaudes du Gulf-stream.

On m’a fait remarquer une fleur toute particulière et qui ne croît qu’ici; un lys rose, sans odeur, mais bien joli. La légende dit qu’autrefois ce lys était blanc; ce sont les larmes qui l’ont changé de couleur, des larmes de fées sans doute, car il ne peut y avoir que les déesses ou les enchanteresses pour pleurer rose.

Oublieuse des bruines salines, des vagues sauvages, des rafales du vent, on peut dire que la végétation tropicale s’est aventurée jusqu’ici et qu’elle s’y plaît; les sentiers sont parfumés de senteurs alpestres et dans les vallons, délicieusement ombragés de grands arbres, les oiseaux chantent et bâtissent leur nid.

Les cottages sont proprets et soignés, les maisons de la ville, assez grande (elle compte seize mille habitants), sont blanches, bien entretenues, et presque toutes ont un jardin avec une ou plusieurs serres.

Les îles anglo-normandes reconnaissent l’autorité de la Reine ou plutôt, comme diraient volontiers leurs habitants, de la Duchesse de Normandie, mais nullement celle du parlement; elles jouissent d’une autonomie à peu près complète, dont elles se montrent très jalouses, Guernesey surtout; aussi les gouverneurs de ces îles ont-ils souvent des contestations avec leurs subordonnés qui prétendent se gouverner eux-mêmes, tout en se soumettant à l’autorité royale, pourvu qu’elle ne se mêle en rien de leurs affaires.

Toujours est-il que ce gentil pays de Guernesey s’administre parfaitement à ses frais: l'île est couverte d’un réseau de routes excellentes; le Port de St-Pierre est remarquable par ses jetées; des phares sont placés où il en est besoin; il y a un service d’assistance publique très bien organisé; enfin je pense qu’on a tiré de ce petit coin de terre le meilleur parti possible.

JOURNAL DE SUZETTE

Madame ne se met pas souvent en route; mais une fois partie elle ne s’arrête plus et nous voilà à Guernesey où je n’arrive pas fière.

J’ai été malade pendant la traversée; tout tourne, tout danse autour de moi, les murailles, les plafonds et les meubles. J’ai le roulis dans la tête et les jambes!...

Madame pourra se promener seule en ville, je vais me coucher. Elle compte aussi visiter l'île de Sercq, une occasion se présente, elle veut en profiter. Cette fois je me récuse tout à fait.

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CHAPITRE II

Plages rocheuses de St-Pierre-le-Port, La baie du moulin Huet; Les deux villas St-Georges et Roseinheim.

Tout en admirant la belle étendue de mer qu’on a sous les yeux, on songe à se baigner. Je comptais prendre un ou deux bains, mais il n’y a pas, à proprement parler, de plage à St-Pierre. La côte est rocailleuse, et il serait dangereux de se baigner; il faudrait aller chercher ailleurs quelque crique favorable, j’y renonce.

De loin, Guernesey se développe en éventail fleuri. De près: c’est une montagne qu’il faut toujours gravir ou descendre.

J’ai fait une charmante promenade à la baie du moulin Huet, où je n’ai pas vu trace de moulin. Cette baie splendide donne le frisson quand on arrive, la mer y fait un fracas épouvantable, elle a des airs de colère qui font peur; de plus, il y a des rochers si étrangement découpés par le temps que l’on croit voir des bateaux sombrant et des naufragés s’accrochant pour ne pas périr.

J’ai aussi visité deux villas remarquables: St-Georges, l’une des plus jolies de l'île, et, dans la paroisse St-André, Roseinheim, avec des serres étonnantes et une décoration toute orientale; aspect très fantaisiste, plein de soleil et de couleur.

Les jardins sont ornés de vasques, de statues, les bosquets garnis de coussins multicolores, et superposés les uns sur les autres avec cordelières autour et glands aux quatre coins: ils semblent inviter au repos. Défiez-vous, ils sont un peu durs; en revanche, ils ne craignent ni la pluie ni le soleil: ils sont en faïence.

Les serres sont remplies de grappes vermeilles dont on ferait volontiers un repas.

C’est une tentation à laquelle il faut résister, sans que la morale du renard soit une consolation. Non, ces raisins ne sont pas verts; non, ces raisins ne sont pas pour des goujas, ils seront mangés par des princes.

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Madame est partie pour Sercq; que j’ai bien fait de rester ici à me promener, me divertir! J’ai eu une nouvelle représentation de la Salvation.

Un meeting Salvationniste: La maréchale Booth qui prêche à Paris, et qui est la fille aînée de l’inventeur de cette religion, honorait Guernesey de sa présence. Aussi me suis-je précipitée sur ses pas. C’est une vraie prêtresse, maigre, décharnée, et une fort bonne comédienne. La représentation m’a beaucoup amusée, et je me suis avancée jusqu’à l’estrade, à la fin de la cérémonie, pour demander aux fidèles ce qu’ils croyaient.

Un postulant m’a répondu qu’ils croyaient comme les protestants, seulement qu’ils ne buvaient pas de liqueurs et ne fumaient pas, parce que J.-C. avait dit qu’il fallait garder son corps pur. C’est pourquoi les jeunes salutistes sont élevées au grade de cantinières spirituelles de cette armée sans pareille: au lieu de spiritueux, elles versent la parole sainte dans l’oreille des assistants.

Ensuite, il arrive un moment où le néophyte se sent sauvé; j’en ai vu cinq ou six qui l’étaient. Alors ils ont l’air de possédés du diable, et ressemblent un peu aux aboyeuses de Josselin, cela dure un quart d’heure; ils font des contorsions, tapent des coups de poing par ci par là et tombent presqu’en faiblesse; il y a des hommes et des femmes qui roulent les uns sur les autres, c’est effrayant. Au bout d’un certain temps, ils reviennent à eux et pérorent chacun à leur tour. Pendant ce temps là, l’assistance prie.

Betzy, la seconde femme de chambre de l’hôtel, était avec moi; elle parle français, et nous avons bien ri. Elle disait: je m’amuse comme à Noël, c’est le moment des fêtes en Angleterre, et ce jour là John Bull dévore, et mistress John Bull prend plus d’un night cape (bonnet de nuit)[7].

En effet, ce jour là règnent le gui, le houx, les sapins, le plum-pudding, le roast-beef, les liqueurs, la musique et la danse. Malheureusement nous sommes en été, et je n’aurai pas le plaisir d’assister à cette bacchanale gigantesque.

La Salvation Army est une religion de fous qui se démènent dans les rues. Il n’y a en fait de fidèles que des gens du peuple, mais ils sont fort nombreux, et je ne serais pas étonnée qu’à Guernesey seulement il y en eût quatre ou cinq cents. Général, officiers, soldats du ciel, prêcheuses, tous ces gens font des sermons, chantent dans les rues et s’y promènent avec des drapeaux rouges; c’est une armée de possédés. Ils appellent ceux qui ne font pas partie de leur secte des démons, et sont eux-même endiablés pour convertir tout le monde. Voici deux de leurs affiches que la dame de l’hôtel, qui parle aussi le français, m’a complaisamment traduites.

«Le capitaine Condy, la tambourineuse américaine des guerriers mâles et femelles avec l’armée des soldats de sang et de feu, marcheront aujourd’hui à travers la ville.

A six heures du matin, exercice des genoux et du mouchoir; à dix heures arrivée du Saint-Esprit; à deux heures, enclouage des canons de l’ennemi; à six heures du soir, incendie sur toute la ligne; à huit heures, galop d’action de grâces (alleluia gallop).

Le lendemain, à deux heures trente, la tambourineuse américaine chantera et parlera au nom de Jésus, avec d’autres officiers; à six heures trente, les soldats se réuniront à la caserne pour la parade en grande tenue.

Mouchoirs et jaquettes rouges, tabliers blancs, chapeaux noirs, alleluia de rigueur.

On offrira aux rebelles des conditions de paix. Le chirurgien de l’armée donnera ses soins aux blessés. Ce aujourd’hui, etc.

Par ordre du roi Jésus et du capitaine,

CADMAN.

Le jour des régates, on lisait:

«Salvation Army

Réunion gigantesque. A onze heures, réception du Saint-Esprit; à midi, départ de la caserne, et marche triomphale à travers le camp de l’ennemi; à deux heures, grande bataille.

On se réunira à deux heures trente dans la forteresse, d’où l’on tirera l’évangile à boulets rouges dans les rangs des esclaves du diable (Ici il faut entendre les paisibles promeneurs qui devaient aller voir les régates).

N. B.—Un grand médecin (Jésus-Christ) sera présent, et prodiguera ses soins aux malades et aux blessés.»

La ville de Guernesey est bâtie en amphithéâtre, il faut toujours monter ou dévaler.

Le pays est très beau, très boisé et le climat délicieux. Jersey est moins joli, moins pittoresque, moins fleuri que Guernesey, mais il a de nombreuses baies pour prendre des bains, tandis qu’ici il n’y en a guère. Si les plages sont désertes, en revanche, les maisons me semblent encombrées de jeunes habitants: tout cela crie la nuit, tapage le jour; cette marmaille est à l'âge agréable où les enfants peuvent être considérés comme de petits fléaux.

La ville est très propre, les ruisseaux qui courent en pente comme les rues nettoient tout en passant rapidement. Les promenades sont charmantes, le long de la mer; un tramway en côtoie les bords. Je suis montée sur une éminence attirée par la vue d’un grand monument en forme d’aiguille élevé là en souvenir d’un seigneur du pays, le baron Saumarez qui, paraît-il, a fait beaucoup de belles et bonnes choses.

J’ai visité les deux églises catholiques; rien de saillant. A neuf heures et demie du soir on tire un coup de canon: serait-ce pour remplacer le couvre-feu et inviter les habitants à rentrer chez eux? Non, cela ne regarde que les militaires, c’est l’appel qui doit les ramener tous à la caserne.

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CHAPITRE III

L’Ile de Sercq

Je tiens absolument à voir l'île de Sercq avec ses aspects effrayants, sa mer sauvage, dont les lames puissantes écrêtent la roche dure et minent le granit. Cette île ne connaît guère les douceurs et les caresses de la vague, alanguie des flots somnolents, elle n’entend que leurs clameurs quand, déferlant avec furie ils montent à l’assaut de ses falaises inébranlées et formidables.

Suzette très dolente encore demande pourquoi Madame est si fort emballée pour cette excursion.

Pourquoi, Suzette? Parce que je ne crains pas une heure de mal de mer pour voir «ce morceau de France tombé à la mer et ramassé par l’Angleterre,» suivant la belle expression de Victor-Hugo.

L'île de Sercq a tenu toutes ses promesses; je n’ai eu aucune déception et j’ai eu beaucoup de plaisir à visiter cette roche curieuse, bouquet de fleurs et de fruits dans une corbeille de granit; mais je ne dis pas pour cela que j’aimerais à l’habiter. L’histoire de Sercq est fort intéressante. Pendant longtemps, cette île microscopique parut sans valeur, et nul ne songeait à l’occuper.

Un jour, sous le règne de Henri II, un marin français, Poullain de la Garde vint y planter notre drapeau. Il aborda l'île à la tête de onze galères et s’en empara.

A quelque temps de là Poullain, d’humeur aventurière, tenta un coup de main sur Guernesey et sur Jersey, cette tentative extravagante n’ayant point réussi, Poullain revint sur ses pas, s’empara chemin faisant d’un navire anglais dont la cargaison le dédommagea de son échec et rentra dans son île. Mais Sercq n’était point un lieu enchanteur, l’inaction pesait au corsaire; il en remit le commandement à son lieutenant de Breuil et reprit la mer. Dès ce moment, les Anglais qui avaient toujours dédaigné Sercq comme un rocher inutile changèrent de manière de voir. Sercq par sa situation particulière, ses falaises escarpées, sa petite garnison et les trois forts qu’elle avait édifiés était devenue un nid d’aigle impossible à aborder; cela chiffonnait beaucoup les Anglais.

Un capitaine hollandais (la Hollande était alors l’alliée de l’Angleterre), comprenant leurs regrets d’avoir laissé cet îlot leur échapper, proposa de les tirer d’embarras.

Ce Hollandais avait certainement lu l’Illiade, car il eut recours au moyen inventé par Ulysse roi d’Ithaque; seulement au lieu d’un cheval de bois ce fut un cercueil dont il se servit.

Le capitaine hollandais vient donc jeter l’ancre devant Sercq. Un marin est dépêché près du lieutenant de Breuil pour lui annoncer la mort du capitaine de navire et lui demander la permission de l’enterrer dans l'île, puis il ajoute: Pendant que l’équipage accomplira la triste cérémonie, les habitants de l'île pourront visiter notre navire, ils y seront reçus cordialement.

La petite garnison qui n’avait aucune distraction sur sa roche perdue accepta avec empressement, sauf quelques soldats et de Breuil qui crut de son devoir d’accompagner le capitaine défunt à sa dernière demeure.

Deux heures après, le tour était joué.

C’est le capitaine hollandais qui reçut lui-même aimablement les Français en les faisant prisonniers à son bord. Pendant ce temps là, presque tout l’équipage entré à Sercq, ouvrait le cercueil et y trouvait toutes les armes dont il avait été rempli. De Breuil et ses quelques hommes, incapables de résister, furent obligés de se rendre.

L’histoire rapporte que Marie Tudor, indignée de ce procédé, refusa le prix de la trahison; ce sentiment de générosité n’était vraiment pas anglais.

Les fortifications françaises furent rasées, et l'île rentra dans l’abandon.

Plus tard, un sire de Glatigny, d’origine normande, réédita l’aventure de Poullain de la Garde; les détails manquent, mais il est à croire qu’il ne fut pas plus heureux que lui. Et Sercq restait toujours une île solitaire et déserte, la cité inviolable des oiseaux de mer qui s’y abattaient par bandes énormes. En 1563, un habitant de Jersey, Hélier Carteret dont le nom est devenu historique, forma le projet de se fixer à Sercq.

C’était le descendant de seigneurs normands qui, avant la confiscation de leurs biens par Phillippe-Auguste, possédaient en Normandie le fief de Carteret. Hélier Carteret s’installa avec toute sa famille, persuadé que si l’on voulait s’en donner la peine, la petite île de Sercq deviendrait aussi fertile que ses grandes sœurs, Jersey et Guernesey.

On ne parla plus marine ni fortifications, mais terre et charrue; neuf ans après, en 1572, l'île était défrichée, habitée et fertilisée.

Ce moyen de conquête valait mieux que celui du capitaine hollandais; la reine qui régnait alors, Elisabeth, le trouva de son goût, et nomma Hélier Carteret seigneur de Sercq. Voilà les débuts de cette île si florissante aujourd’hui.

En relisant mes notes, avant de les envoyer à l’impression, je trouve dans le Petit Journal le plus joli et le plus intéressant des articles sur la petite Sercq des temps modernes. Je ne pourrais rien dire d’aussi bien, ni de plus complet, voici cet article:

L'île de Sercq [8]

Au milieu du détroit semé d’écueils qui sépare Jersey de Guernesey, un haut plateau rocheux dresse ses parois abruptes de granit, tombant perpendiculairement dans la mer: cette petite terre, formidable d’aspect, est l'île de Sercq.

Percée, pour ainsi dire, de part en part de grottes, de gouffres, d’excavations plus ou moins profondes, ses falaises s’élèvent en murs verticaux de soixante mètres de hauteur au-dessus des flots qui affouillent le rivage et se brisent en moutons blancs sur les innombrables rochers du large. L’accès de Sercq est si peu commode qu’il y a quarante ans l’escadre anglaise, relevant l’archipel, fit le tour de l'île sans apercevoir de communication du rivage avec l’intérieur, et n’y débarqua point.

En effet, c’est par un tunnel qu’on aborde cette île enchantée. Le vapeur qui franchit en moins d’une heure la distance entre Guernesey et Sercq dépose ses passagers dans une crique étroite, hémicycle de sable et de galets que dominent de toutes parts de grandes parois grises couvertes d’une herbe maigre, et continuées au large par des roches dénudées aux formes fantastiques, sur lesquelles s’ébattent des nuées de goëlands.

On regarde autour de soi et l’on ne voit rien, si ce n’est la jetée de pierres, les barques entre le quai et la roche âpre et nue, l’eau clapotante, au loin la confusion de la mer et du ciel. Une sensation de vertige et de terreur vous prend: si le navire allait s’éloigner et vous abandonner sur cette rive solitaire et stérile!...

Rassurez-vous: l'île n’est pas aussi inabordable qu’elle le paraît. Au bout du quai, dans ce mur rocheux, d’apparence inaccessible et impénétrable un trou béant s’ouvre, un tunnel noir, presque sinistre; on s’y engage, et cette porte digne de la plume de Dante et du crayon de Doré aboutit soudain à un décor d’une idyllique fraîcheur: le tunnel débouche dans un vallon vert, boisé, charmant, avec des prairies semées de primevères, des ruisselets murmurants, des bosquets touffus, des ramures pleines d’oiseaux, d’où s’échappent des notes mélodieuses. Une belle route monte au centre de l'île où se trouvent l’église anglicane et le presbytère, les écoles et la seigneurie, avec son magnifique parc planté de conifères.

De toutes parts, au-delà des champs entourés de haies et de maisons proprettes dont plusieurs ont conservé l’antique toit de chaume, s’aperçoit la mer bleue, avec son chapelet d'îles: Brechou ou l’Isle des Marchands, dépendance et satellite de Sercq; Herm, séparé de Sercq par le passage ou chenal du Grand-Ruau; Guernesey, la «Grande Terre» des Sercquais; Jersey, dont la côte septentrionale très découpée, s’estompe dans la brume et là-bas, par delà le funèbre passage de la Déroute, se dresse une blanche muraille: c’est la côte de Normandie, mère patrie de toutes ces îles devenues anglaises, c’est le cap de Flamanville, la baie de Diélette, notre Cotentin français.

Paysage admirable, panorama idéal et si bien composé qu’il faut aller jusqu’en Grèce pour trouver un spectacle de mer digne de lui être comparé: telle est Sercq la belle, Sercq la charmante, aimée des peintres et des poètes, Sercq que les Anglais ont justement appelée the gem of the channel islands, la perle des îles du Canal.

Longue de cinq mille cent mètres du Nord au Sud, sur une largeur maxima de deux mille cinq cent mètres, avec une superficie de cinq cent dix hectares, dont deux cents en culture, l'île se divise en deux parties, le Grand Sercq et le Petit Sercq, reliées par l’isthme de la Coupée, chaussée large de deux mètres à peine et longue de cent quatre-vingts mètres, élevée de quatre-vingt-dix mètres au-dessus de la mer et des deux côtés de laquelle s’ouvre des abîmes. Ce passage est terrifiant; par les grandes tempêtes il est dangereux de s’y aventurer et les deux parties de Sercq sont alors privées de toute communication.

Dans ce plateau de granit se creusent d’adorables dépressions, des plis de terrains profonds, de courtes et belles vallées boisées qui, toutes, aboutissent à quelque baie retraitée; là, dans des nids de verdure, au bord du ruisseau qui jacasse sur les cailloux, protégées des vents, à l’ombre sous les grands arbres, se blottissent de ravissantes et coquettes chaumières, asile en été des amoureux et des peintres.

L'île de Sercq n’est pas seulement curieuse comme paysage, elle est intéressante à étudier pour son organisation féodale qui constitue à notre époque un véritable anachronisme. Bien que judiciairement rattachée au baillage de Guernesey, Sercq en est complètement indépendante au point de vue politique et administratif. Elle forme un petit Etat féodal à part, gouverné sous la suzeraineté de l’Angleterre par son seigneur, qui est censé propriétaire de l'île en vertu de la charte de la reine Elisabeth (1563) concédant Sercq en fief de haubert (fief qui ne pouvait être possédé que par un chevalier) à Hélier de Carteret pour être divisé en quarante tenanciers dont chacun devait fournir un homme armé pour la défense de l'île. A cette occasion, la grande Elisabeth fit don au seigneur de six canons, cinquante boulets et deux cents livres de poudre; dans la cour de la seigneurie, on voit encore un de ces canons, portant l’inscription suivante: Don de la royne Elisabeth au seigneur de Sercq, 1578.

Les quarante domaines ainsi créés, légalement indivisibles, transmissibles en entier seulement par vente ou par héritage, avec l’assentiment du seigneur sont encore aujourd’hui possédés par quarante tenanciers qui paient la dîme au seigneur. En cas de décès sans héritiers de l’un des quarante tenanciers, le seigneur entre en possession de ses biens. Le droit d’aînesse le plus absolu règne dans l'île.

Les «chefs-plaids», tenus trois fois par an, le premier lundi après Pâques, après la Saint-Michel, après Noël, forment à Sercq l’unique pouvoir législatif. Ces chefs-plaids qui en sont autre chose que l'«assemblée des leudes et barons» des anciens rois normands, sont composés du sénéchal, président, et du prévôt de l'île, nommés à vie par le seigneur, du greffier, du député du seigneur, et des quarante tenanciers.

Les lois ou ordonnance sont votées par ces derniers seulement; mais elles doivent être soumises à la sanction du seigneur.

L’organisation judiciaire de Sercq est tout aussi curieuse. Un sénéchal, nommé par le seigneur, statue comme juge unique; il juge en première instance tous les procès civils, sauf appel devant la cour royale de Guernesey. Au correctionnel, il peut infliger des amendes jusqu’à trois livres tournois (cinq francs quinze), et, au plus, trois jours d’emprisonnement. Les délits graves sont directement portés devant la cour de Guernesey.

Hâtons-nous de dire que, quoique Normands, les Sercquais ne sont pas d’humeur bien processive. Quant à la prison, elle est généralement vide.

Il y a quelques années, une femme de Sercq ayant été condamnée à un jour de prison pour un infime larcin demanda à purger sa peine toutes portes ouvertes, tant l’effrayait la perspective d'être enfermée. Le prévôt y consentit de fort bonne grâce; et, on vit successivement, après l’internement de la coupable, on vit pénétrer dans le farouche édifice toutes les femmes de Sercq, munies de tabourets, de vivres et de leur tricot; elles se relayèrent pour tenir compagnie à la prisonnière, qui ne fut pas un instant seule.

Sercq est la seule des îles de la Manche où l’instruction soit obligatoire au premier degré; elle est la seule aussi, et c’est par ce côté que cette petite île mérite de nous intéresser, la seule où l’enseignement soit donné en français.

Notre langue est l’idiome de tout l’archipel normand; mais, tandis qu’elle tend à disparaître de Jersey, de Guernesey ou d’Aurigny, où les campagnards mêmes ne lui restent pas tous fidèles, elle est demeurée à Sercq le langage du foyer, à ce point que deux familles de pêcheurs anglais, établies dans l'île depuis quelques années, parlent aujourd’hui couramment le français ou plutôt un patois normand qui rappelle de très près celui des environs de Cherbourg.

Il est à craindre malheureusement que cela ne dure pas toujours.

Beaucoup de Sercquais, mus par l’intérêt, apprennent l’anglais, le font apprendre à leurs enfants.

Et ce ne sera peut-être l’affaire que d’une ou deux générations pour que l’anglais devienne la base de l’enseignement.

On le voit, la petite sœur est maintenant l’égale de ses aînées, sinon comme étendue, du moins comme richesse de culture, intelligence et activité.

JOURNAL DE SUZETTE

Madame arrive enchantée de son excursion à Sercq, mais un peu fatiguée; elle a eu le mal de mer en revenant. Ce matin, pendant qu’elle se reposait, je suis allée visiter le cimetière, un lieu charmant. Il y a des plantes d’eau dont la feuille ressemble un peu à celle d’acanthe. Elles sont d’une telle grandeur qu’on se croirait dans ces forêts d’Amérique, dont les voyageurs font des descriptions enthousiastes; les rhododendrons, les camélias sont de vrais pommiers, les fushias ne sont plus des fleurs, mais des arbustes. On aurait presque la tentation de mourir dans cette jolie île, pour être enterré dans cet étonnant cimetière; on aurait d’autant plus de facilité pour cela, que l’enterrement de première classe ne coûte que huit francs; ce n’est pas la peine de s’en passer, et vraiment, si comme les chats j’avais neuf vies à dépenser, je me permettrais cette petite distraction.

C’est demain dimanche; ce saint jour se présente aux yeux d’un Anglais sous la physionomie d’un énorme plat de viande en permanence sur la table, et de quelques bouteilles de porto ou de xérès, à moins que ces messieurs et ces dames ne soient dans la confrérie du ruban bleu ou du ruban vert, ce qui change alors le porto ou tout autre spiritueux en thé, dont on use et abuse à perpétuité. Quand on a fini de manger, on digère péniblement ou pas, cela dépend des facultés de l’estomac, mais enfin on digère, et quand on a digéré, on recommence à manger; ensuite on va au temple entendre l’office, puis on rentre, on mange, et on va se coucher, plus ou moins impressionné. C’est une journée si bien remplie que l’on peut bien être un peu fatigué le soir. Les ladies elles-mêmes sont tellement accablées qu’elles perdent parfois leur centre de gravité. Je dois dire que ceci je ne l’ai jamais vu, seulement je l’ai entendu dire.

On est très Hugolâtre à Guernesey, que le grand poète habita plusieurs années et où il écrivit, m’a-t-on dit, ses Contemplations, aussi voit-on son buste, sa photographie et ses autographes à la devanture de toutes les librairies, comme on voit des homards chez tous les marchands de comestibles.

Les homards sont peut-être encore plus abondants à Guernesey qu’à Jersey. On les pêche ici avec des banâtres, panier en forme de mannequin renversé. Homards et langoustes font vivre beaucoup de familles de pêcheurs, c’est leur seul métier. C’est très amusant quand la mer baisse, de voir toutes les petites barques, qui sautent sur les vagues, laitées d’écume, comme de petites mouettes s’en aller lever les banâtres ou casiers comme nous disons en France.

C’est encore avec la bonne de l’hôtel que je suis allée voir le départ de cette microscopique flotille, mais nous n’étions pas seules, elle avait son amoureux.

Me voilà arrivée à vingt-cinq ans, et je ne suis pas si avancée que Betzy qui n’en a que dix-huit. Ah! c’est ici que les jeunes filles sont heureuses! Dès quinze ou seize ans elles ont un bon ami, un sweet heart (doux cœur), qui marche avec elles suivant l’expression pittoresque du pays, c’est-à-dire qu’il se trouve à point pour les escorter dans leurs courses et promenades. Betzy appelle son amoureux Sam: tous ces amoureux là se nomment Peter, Samuel, Abraham, Jacob; à Guernesey on affectionne les noms bibliques. Il y a des jeunes filles qui avant de se marier en ont eu quatre ou cinq. On commence un flirt avec celui-ci, qu’on continue avec celui-là, ça ne tire pas à conséquence, jusqu’à ce qu’on ait enfin trouvé celui avec lequel on désire marcher toute la vie.