Nous sommes rentrées par une brise frisquette comme disent les marins, le temps est toujours beau mais les nuages s’amoncellent à l’horizon, le soleil par instant reste voilé.

Aussitôt après dîner, nous nous sommes dirigées vers les théâtres de notre voisinage. Quelle audace de songer à y entrer sans places retenues d’avance. L’Odéon était comble, Cluny aussi, au Chatelet même déveine; le Prince Soleil, qu’on y joue, est un souverain auquel il faut avoir demandé audience depuis plusieurs jours pour être reçu. Longue queue à l’Opéra-Comique, nous entrons dans le flot, au bout d’une demi-heure d’attente nous allons enfin franchir le seuil sacré. Soudain un gardien de la paix, de planton à la porte nous glisse à l’oreille: «Mesdames, quelles places avez-vous donc?» «Aucune.» «A la bonne heure, car il n’y en a plus, ce flot vous conduit aux combles dans les places à vingt sous.» Horreur!

De guerre lasse nous allons nous échouer à l’Eldorado, juste à temps pour prendre les deux derniers fauteuils.

On nous sert les traditionnelles trois prunes à l’eau-de-vie, une opérette et beaucoup de chansonnettes dont quelques unes d’un goût douteux. Je constate avec regret que cet esprit, sel attique dont nos pères savaient si bien se servir n’existe plus. Notre génération ne demande point de sel fin, le gros sel de cuisine lui suffit. J’ai acheté la Tour Eiffel, la meilleure chansonnette du répertoire.

Nous sortons à minuit. Brrr... Aïe! Il pleut à verse, surprise désagréable. On court, on s’agite, on hêle les cochers, qui répondent ou ne répondent pas; à cette heure là ils sont les maîtres. Quelques parapluies s’ouvrent. Heureux ceux qui ont eu la précaution d’en apporter! Hélas! pour nous préserver nous ne pourrions ouvrir que nos éventails...... Enfin nous saisissons au passage un automédon libre et de bonne volonté; sauvées, mon Dieu! Nous sommes loin de nos pénates, mais qu’importe... en route, et fouette cocher!

Samedi, 21 Septembre 1889.

Entrées à l’Exposition, quatre-vingt-dix-sept mille neuf cent seize. Hier, elles avaient été de cent onze mille sept cent cinquante.

Intermittence de pluie et de soleil, un temps d’intérieur.

Nous nous sommes consacrées aux Beaux-Arts, exposition merveilleuse de peintures et de sculptures à laquelle toutes les nations civilisées ont pris part. Tout cela est impossible à décrire; on a calculé que si tous les tableaux français et étrangers qui sont ici, étaient posés à la file les uns des autres, ils se développeraient sur une longueur d’une lieue un quart environ. Cela donne une idée des productions artistiques de notre époque.

Je ne suis point assez connaisseur pour me permettre aucun jugement ni en sculpture ni en peinture. Cependant les paysages finlandais m’ont absolument séduite. Ils sont ravissants; quelle suavité de couleurs! c’est leur ciel sans doute qui donne à la campagne ces teintes rêveuses et poètiques, que je ne retrouve nulle part.

La sculpture est splendidement représentée, le génie français, disent les connaisseurs, s’y affirme d’une façon plus triomphante encore que dans la peinture. J’admire l’Ecole française, mais j’avoue modestement mon faible pour la sculpture italienne. Elle s’attache particulièrement aux enfants, dont elle excelle à rendre les poses, l’attitude, l’expression. Tous ces petit êtres qui rient, qui pleurent, qui s’amusent, qui effeuillent une rose ou réchauffent un oiseau ont été pris sur le vif et, si ce n’était la pâleur du marbre, sembleraient vivants.

Les Italiens habillent avec une entente parfaite leurs modèles. Leurs étoffes sont si souples, leurs broderies si délicates, les gazes si légères, qu’elles laissent deviner les formes sans rien accentuer.

La sculpture française a plus de force et de grandeur. Elle s’inspire de sujets d’un ordre plus élevé; aussi ses statues, en général plus grandes que nature, ne peuvent prendre place que dans des musées ou des palais. La sculpture italienne a plus de grâce et de douceur. Par ses proportions et les sujets qu’elle choisit, elle peut entrer dans tous les salons, c’est la sculpture de la famille et de l’intimité.

Cependant je ne suis jamais passée dans la magnifique galerie Rapp, consacrée à l’Ecole française, sans m’arrêter devant une jeune mère qui coupe du pain pour ses deux marmots lesquels, accrochés à ses jupes, se lèvent sur la pointe de leurs petits pieds pour atteindre plus vite la tartine convoitée. Leur mine éveillée et le charmant sourire de la mère qui les couve du regard, tout cela vous retient. C’est un chef-d’œuvre inspiré par la vie réelle; c’est tout un poème, le poème émouvant de la famille. De temps en temps on rencontre ainsi quelques délicieux sujets.

A mon humble avis, l’ensemble offre encore trop de nudités. Ce sont, j’en suis persuadée, des sujets d’études remarquables, de grandes difficultés vaincues; mais pour les curieux, les profanes qui n’entendent rien aux difficultés de l’art, pour tous ceux qui passent et ne retiennent que l’impression du moment, ces proportions colossales, ces statues dans des postures fatigantes, aux muscles tendus, aux nerfs cordés, aux expressions de visages tourmentés, semblent voulues, cherchées, et ne rendent nullement les réalités de la vie.

Ah! que ces garçonnets et ces fillettes occupés aux choses familières de l’existence, qui pêchent assis sur un rocher, qui lisent ou cueillent des fleurs, que ces enfants nus de la tête aux pieds doivent donc avoir froid!

On les regarde sans illusion. Ce sont des statues superbes, j’en conviens; mais cela reste du marbre. Chez les Italiens, les enfants sont d’une grâce et d’une vérité qui les rendent vivants.

Ciel! j’entends d’ici les vrais artistes m’écraser. Oser émettre une telle opinion. Quel crime! Puisque justement on reproche sans cesse à l’Italie la mièvrerie de ses compositions et la mollesse de son ciseau.

Les découvertes scientifiques du XIXe siècle sont renversantes. La science semble à son apogée; l’art se maintient à un niveau satisfaisant; cependant il est à craindre que s’égrenant, s’éparpillant sur tant d’individus, il ne finisse par s’amoindrir. «Le talent n’est que la menue monnaie du génie.»

Dans le passé, le génie n’eut que de très rares représentants; actuellement, tout le monde s’en croit un petit brin. Jadis, il naissait par siècle un ou deux génies sublimes qui s’appelaient Michel-Ange chez les sculpteurs, Raphaël chez les peintres, Dante chez les poëtes, Mozart chez les musiciens. Chacun de ces élus arrivait dans son genre à la plus haute expression de l’art et devenait un génie national.

Le sentiment artistique est de tous les âges; mais l’explosion géniale, qui à elle seule illumine parfois toute une époque, est toute personnelle. Il y a des moments ou l’art reste stationnaire et même semble décliner, quand il cherche une autre voie.

A l’heure présente, la musique par exemple subit certainement une crise. Elle a banni de ses compositions savantes et mathématiques la douce mélodie; la pauvrette ne peut plus chanter dans les âmes et prendre son vol, on lui a coupé les ailes et pourvu que nos compositeurs modernes possèdent à fond le code de l’harmonie cela suffit. Et pourtant la mélodie c’était le génie, l’harmonie c’est le talent.

Quel dévergondage de notes, quelle orgie de cuivres à présent dans certains opéras. L’orchestre n’a plus pour mission d’accompagner et de soutenir les chants, il a sa partie distincte qu’il tient aussi à faire valoir, et l’audition de cet imbroglio musical devient pour les simples mortels qui l’écoutent attentivement, un véritable travail. Mme de Sévigné, en parlant de la musique de Lulli, disait: «Il n’y en aura pas de plus belle au Paradis.»

Eh! bien, je ne ferai pas entendre ce cri d’admiration pour la musique actuelle. Non, bien sûr, cette musique-ci n’est pas celle du Paradis. Les mélodies célestes sont autre chose que cela. Elles savent parler à l’âme un ineffable langage dont la musique du jour, dans un grimoire savant et compliqué, embrouillé et obscur, ne peut donner aucune idée.

C’est la musique de l’avenir; on dit que nos oreilles s’y feront, tant mieux. La musique est donc arrivée à une époque de transition, mais il ne s’ensuit pas que cette nouvelle musique, pas plus que la nouvelle littérature, soit supérieure à celle du passé. Au contraire.

Pour la science, c’est tout différent: la science est un capital qui va toujours en s’augmentant. Chaque génération nouvelle tire profit de l’héritage légué par sa devancière. Voilà l’explication des progrès incessants et indéfinis de la science, qui ne recule jamais, comme cela peut arriver à l’Art.

Les élections.—L’Exposition.—Les fêtes

Dimanche, 22 Septembre 1889.

Grand jour des élections!

Les afficheurs sont aujourd’hui les maîtres de Paris.

Ils ont mis leur colle et leurs affiches partout, sur les plus beaux monuments, sur les statues même, sans respect pour les illustres qu’elles représentent.

Nous sommes en septembre, et comme autrefois à Rome, à cette époque, ils usent et abusent de ce que l’on appelait septembri libertas.

C’est une véritable débauche, une frénésie, une fureur.

Et les philosophes s’en vont répétant le mot connu: «colle dessous, colle dessus, colle partout!»

On voit des affiches de toutes les couleurs, jaunes, vertes, rouges, bleues, violettes, etc.

On calcule qu’il est dépensé six cent mille kilogrammes de papier à affiches pendant la période électorale à Paris seulement. Un joli chiffre comme on voit.

Il pleut à verse. Puisse cette douche calmante rafraîchir les cerveaux surexcités par la politique.

On dit que chaque peuple n’a que le gouvernement qu’il mérite; eh! bien, il faut croire que nous ne valons pas grand chose à en juger par nos gouvernants.

Le Pilori a publié dernièrement cette jolie chansonnette qui peint la situation:

GRANDES MANŒUVRES ÉLECTORALES
(Air de: LA BOITEUSE.)
Au ministère, en ce moment,
Il y a tout un chambardement:
On prépar’, pour les élections,
De grandes mobilisations,
Chaque jour arriv’nt par paquets
Des préfets et des sous-préfets,
Des maît’ d’écol’, des percepteurs,
Que c’est comme un bouquet de fleurs!
REFRAIN:
Il faut les voir tous ces Parlementaires,
Pots-d’vins par devant, pots-d’vins par derrière,
Il faut les voir, disant d’un air confit
A l’électeur: «Mon p’tit! mon p’tit! mon p’tit!»
Pendant que l’écho leur répond:
«Fripons! fripons! fripons!»
«—Ah! dit le peuple, tas d’coquins,
Vous êtes fins, mais cett’fois j’vous tiens,
Oui, je vous tiens!»
De tous côtés on en fait v’nir
Des milliers par les trains d’plaisirs;
En guise de préparation,
On les mèn’ voir l’Exposition,
Et, quand, levant leurs nez au ciel,

Ils ont bien vu la tour Eiffel,
Leur cornac les pri’ poliment
D’crier: Vive le Gouvernement!
Au refrain.
Puis on les conduit chez Carnot,
Qui, toujours raid’ comme un poteau
Et souriant d’un air serein,
Leur donne à tous un’ poigné’ de main.
Après, Rouvier et Thévenet
Les prennent en leur cabinet;
Enfin, vient le tour de Constans
Qui leur tient le discours suivant:
Au refrain.
«Faut que chacun dans vot’ région,
Vous m’ fassiez un’ bonne élection,
Sinon—retenez c’ que j’ vous dis—
J’vous fauch’rai tous comm’ des épis!
Au contrair’ si ça marche bien,
Avec vous je n’ serai pas chien,
J’ vous promets mêm’, cré nom de nom,
Un tout p’tit bout d’mon saucisson!
Au refrain.
Ces deux mots à peine entendus,
Chacun reçoit un’ pil’ d’écus,
C’ qui fait que le plus attiédi
Paraît tout d’ suite ragaillardi.
Bientôt, i’ r’prenent, gais et contents,
Le ch’min de leurs arrondiss’ments,
Emportant d’ merveilleux engins
Pour la grande pêche aux bull’tins!
Au refrain.
Electeurs, vous êt’s avertis
Qu’ les v’là lâchés sur le pays;

Ils vont mentir, d’ici quéqu’temps.
Pis que des arracheurs de dents,
Ce qu’ils diront n’est pas dang’reux,
Mais ne les quittez pas des yeux;
Méprisez tous leurs sots caquets,
Et prenez garde aux pickpockets!
Au refrain.

Dimanche soir, le soleil un peu pâli a daigné paraître. Cette après-midi il nous a envoyé quelques sourires que nous eussions trouvés charmants s’ils avaient été moins mélancoliques; c’est déjà l’automne, et l’automne fait penser à l’hiver. Foule énorme partout, fort gaie, fort réjouie. On ne s’imaginerait jamais que les destinées du pays sont en jeu, sauf cependant qu’à l’Exposition comme ailleurs, le beau sexe domine; ce vingtième dimanche de l’Exposition, pourrait être appelé la journée des dames. C’est à peine si l’on aperçoit quelques timides pantalons, quelques jaquettes isolées dans ce flot de jupes et de chapeaux coquets. Décidément la politique est bien plus absorbante en province qu’à Paris. La province, à défaut de tous les plaisirs qui encombrent la capitale et attirent ses habitants, la province en est réduite à faire de la politique une occupation. Je n’ose pas dire une distraction.

Ici les fêtes succèdent aux fêtes et ne se comptent plus; promenades de tous les exotiques de l’Exposition, illuminations, retraites aux flambeaux, lunchs et punchs, vins d’honneur, et les banquets donc! ils pleuvent depuis celui du 14 juillet, d’homérique mémoire. On parle maintenant d’organiser, au Palais de l’Industrie une fête monstre pour les victimes de la catastrophe d’Anvers. Je crois qu’il n’y a plus rien à inventer, et cependant, pour la solennité des récompenses, ce même Palais de l’Industrie, recevra pour la vingt-cinquième fois, depuis le commencement de l’Exposition, une nouvelle décoration. Ah! il faut être inventif pour trouver ainsi toujours du nouveau, mais il paraît que l’imagination parisienne n’est jamais à bout.

A l’Exposition.—Histoire de l’habitation et du travail

Lundi, 23 Septembre 1889.

Entrées à l’Exposition, cent trente-huit mille six cent cinquante-sept.

Vent sec, beau temps sans pluie ni boue, extrêmement agréable pour marcher.

Toute la nuit il y a eu foule et encombrement dans les principaux quartiers où les journaux affichaient sur des transparents les résultats des élections au fur et à mesure qu’ils arrivaient. Les agents sur pied ont fait quelques arrestations, il y a toujours des turbulents. Dans notre quartier, beaucoup de criailleries dont Boulanger était en principe le prétexte, et quelques chansons que criaient à tue-tête les bandes qui montaient et descendaient le Boul’miche (lisez: Boulevard St-Michel). En somme, Paris est resté sage pendant le dépouillement du scrutin.

Un peu attrapés les bons Anglais qui abondent en ce moment; au spectacle de l’Exposition, ils avaient rêvé d’ajouter celui des élections. Une petite émeute agrémentée de boxe, de savate, avec quelques coups de fusils, ne leur aurait pas déplu. Toujours les mêmes, les Anglais. Ceux-ci font penser à leurs compatriotes, qui impassibles, la lorgnette en main, regardaient brûler Paris en 1871.

La République est victorieuse, c’est le triomphe du nombre... et puis l’immense succès de l’Exposition lui apporte un fameux appoint. Monsieur Carnot, très correct, rélève la République que le grigou de Grévy rapetissait à sa mesure.

Les feuilles gouvernementales exultent, comme le disait l’une d’elles ce matin: «Qui donc voulait l’étrangler cette excellente personne, cette république adorable, cette mère modèle qui protège également tous ses enfants. Tous les peuples pour l’aimer, pour la mieux comprendre, devraient la demander en mariage. Ils reviendraient à l’âge d’or et trouveraient le bonheur parfait.»

Nous avons donc passé notre journée à l’Exposition, où nous nous sommes croisées plusieurs fois avec l’ambassade marocaine.

El Caïd, El Hadj, et leur suite, sont de beaux hommes, ayant grand air, beaucoup de dignité dans la démarche et portant avec élégance le haïk blanc et le fez rouge.

Nous nous sommes consacrées aujourd’hui à l’histoire de l’habitation et à l’histoire du travail au Palais des Arts libéraux.

L’histoire de l’habitation, en quarante-trois spécimens, par l’ingénieur M. Charles Garnier, est fort attachante. Reconstituer les premières demeures de l’homme, rendre les diverses phases par lesquelles il passe pour sortir de la barbarie, les transformations successives qu’il opère petit à petit autour de lui, c’est faire comprendre la longue bataille qu’il dut livrer non seulement aux animaux féroces, mais encore aux éléments déchaînés contre lui; c’est raconter d’une manière saisissante cette marche triomphale, qui, à travers les siècles, doit le mener à la civilisation.

Cette série commence par la caverne d’un Troglodyte, sombre grotte creusée par la nature, et que l’homme n’a pas même essayé d’améliorer. Puis viennent des huttes en terre, des cabanes de roseaux de l’époque lacustre, des paillotes, des tentes, demeures des peuples nomades. Nous nous arrêtons devant les chaumières de nos ancêtres les Gaulois, plantées, comme celles des Germains, à l’ombre des chênes. Ces grands arbres font penser aux Druides dont voici en effet, tout près, les pierres énigmatiques, dolmens et menhirs.

Puis enfin la terre et le bois prennent une forme, la pierre s’y ajoute et la maison est bâtie.

La série se continue avec les spécimens de l’architecture romane, gothique et de la renaissance. Nous arrivons aux plus belles périodes de notre art national «qui, en toute équité, arrive bon premier, dans ce handicap d’un nouveau genre.»

Des habitations Phéniciennes et Assyriennes apparaissent à notre vue. L’Egypte est toute pimpante avec ses colonnettes et ses couleurs vives.

Entrons chez les Hébreux, et admirons-y une riche collection d’antiquités juives. Mêmes curiosités en Etrurie; c’est une hôtellerie du temps qui vous offre les meubles, tables, lits, escabeaux, amphores, ustensiles de ces époques lointaines.

Arrêtons-nous devant ces deux maisons gallo-romaine et grecque, que l’on dit d’une fidélité de reproduction étonnante.

Voilà les maisonnettes de bois naturel de la Norvège, et celles en bois ouvragé de la Russie. Voici l’antre des Lapons et des Esquimaux, ces demeures primitives des neiges et des glaces éternelles côtoient les demeures du Soudan et de l’Arabie, où le soleil est du feu, et c’est vraiment charmant de parcourir chaque hémisphère, sans ressentir ni froid ni chaud. Les constructions chinoises et japonaises sont pleines de fantaisie et de légèreté, avec leurs toits clochetonnés et brillants, leurs cloisons de bambous, leurs fenêtres de papier multicolore.

Nous arrivons aux derniers spécimens de la barbarie existant de nos jours, les cabanes informes des tribus de l’Afrique centrale, et les tentes des Peaux-rouges. Ces tentes pointues sont soutenues à l’aide de longues perches ou branches d’arbres réunies au sommet. Au centre, une excavation dans la terre sert de cheminée; au-dessus, un trou dans la toile permet à la fumée de s’échapper tant bien que mal. Elles sont là, debout ces tentes primitives, auprès des maisons des Astèques et des Incas, suprêmes vestiges d’une étonnante civilisation détruite à jamais.

Et nous voilà devant la tour Eiffel, le contraste est grand, mais qu’importe! Il ne rend que plus saisissante la comparaison entre le passé plein d’essais et de tâtonnements, et le présent qui résume sous nos yeux, les progrès constants et les résultats admirables de la civilisation moderne.

L’histoire du travail, au Palais des Arts libéraux, semble au premier abord un dédale effrayant. Il faut prendre son temps pour examiner la plus vaste encyclopédie d’objets, grands et petits, de choses hétérogènes, de machines simples ou compliquées, longue chaîne qui se rive aux grossiers ustensiles de première nécessité, pour aboutir aux conceptions du luxe le plus raffiné.

C’est une exhibition incomparable, qui attire l’œil autant qu’elle étonne l’esprit. Tous les spécialistes se trouvent donc en présence de ce qui concerne leur partie. «C’est une étude complète de ce qui fut, par la comparaison de ce qui est.»

On a groupé en suivant l’ordre chronologique, tous les produits du travail humain, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours. Des personnages de grandeur naturelle, complètent l’illusion. Ici, devant cette caverne, voilà un homme primitif, habillé de sa longue chevelure, qui travaille une pierre, un silex, dont il doit faire plus tard une arme tranchante.

Là, devant cette hutte en terre, une femme que la coquetterie n’a point encore conseillée, pétrissant la terre, s’essaie à confectionner des poteries informes.

C’est ainsi que dans toutes les branches d’industrie, on trouve le commencement pour arriver en descendant les âges, à l’outillage perfectionné des Arts et Métiers, aux ateliers gigantesques du Creusot, aux machines formidables des chemins de fer avec leurs trains luxueux. A cette section se trouve le premier wagon-salon construit pour le duc de Wellington.

Un jour, peut-être, nos machines actuelles que nous trouvons si perfectionnées, prendront place à leur tour comme ce wagon-salon, au nombre des souvenirs rétrospectifs. L’électricité est appelée à révolutionner le monde. Que de surprises elle ménage à l’avenir!

Je me suis vivement intéressée à l’histoire de la musique, c’est-à-dire à la reconstitution de tous les instruments depuis la flûte en roseau des premiers pasteurs, la harpe égyptienne conservée au Louvre, le Rébec copié sur une statue du musée de Chartres, jusqu’aux pianos, dont quelques modèles ont des panneaux de verre qui permettent en jouant de se rendre compte du mécanisme, jusqu’à l’orgue colossal, effrayant. Instruments à cordes et instruments à vent; quelle nombreuse famille ils forment, aussi bien chez les anciens que chez les modernes.

L’histoire du théâtre: costumes, affiches, programmes, portraits des virtuoses, architecture des salles, machinerie, cette machinerie si simple autrefois, si compliquée aujourd’hui qu’il faut être de la partie pour y comprendre quelque chose. Cette histoire du théâtre m’a paru très complète aussi.

Les travaux de sculpture et de peinture sont absolument remarquables. On suit là, pas à pas tous les efforts faits par l’homme, depuis le premier coup de pinceau et la première pierre taillée, pour progresser et perfectionner ses œuvres.

Très intéressante la reproduction avec personnages de grandeur naturelle des ateliers de céramique et de cloisonnés chinois à toutes les phases du travail. De loin on croirait ces ouvriers vivants.

L’aérostation a aussi ses représentants personnifiés par la timide Montgolfière et l’audacieux ballon.

Des plans de ponts, de barrages, de phares; des cartes de cosmographie et de géographie se développent sur un espace immense.

Quel est l’irrévérencieux qui s’était permis au siècle dernier de faire cette réponse en parlant des savants? «Un savant c’est un monsieur décoré qui ne sait pas la géographie.» Nous n’en sommes plus là, si tant est que cette épigramme ait jamais été vraie. Et combien de Français, savants ou hardis voyageurs, s’en vont aujourd’hui dans les pays les plus lointains à travers les glaces et les déserts, étudier la géographie sur place.

Saluons dans tous ces charmants spécimens, le daguerréotype, principe de tant d’inventions précieuses.

Je n’ai fait que passer dans la section d’anthropologie, sans doute c’est l’histoire de l’homme, mais c’est aussi celle de ses difformités, de ses maladies, de ses souffrances physiques. Ces corps écorchés, ces chairs qui semblent palpiter encore, tout cela m’a paru trop vrai. Parcourus aussi rapidement les instruments de chirurgie. Ils sont innombrables. Toutes ces scies, ces ciseaux, ces lames, ces pinces aux mille formes, en bel acier poli, brillant, me faisaient frissonner. Je croyais les voir et les entendre fonctionner dans la chair vive et le sang chaud.

Ah! ciel, si le destin m’avait fait naître du côté fort, je n’aurais jamais pu être chirurgien.

Mardi, 24 Septembre 1889.

Montmartre.—Le Musée de Cluny

Journée encore bien remplie: le matin à Montmartre, l’après-midi à Cluny, le soir au théâtre.

Le nombre des curieux et des pèlerins qu’attire l’église du Sacré-Cœur est considérable. Cette construction grandiose, dans le style bysantin, de cent mètres de long, et dont la flèche aura quatre-vingts mètres de haut, s’élève sur une éminence qui a elle-même cent vingt-huit mètres d’altitude. C’est de ce site exceptionnel qu’il faut voir Paris et tous ses monuments. La vue de cette grande capitale, se développant aux pieds de la magnifique basilique qui la domine et semble la protéger, est indescriptible. C’est de là qu’il faut contempler la tour Eiffel, pour comprendre sa prodigieuse hauteur.

En ce moment on ne peut juger la basilique du Sacré-Cœur, enfouie comme elle l’est dans les échafaudages. De loin, on ne peut pas non plus se rendre compte des fondations cachées dans le sol. Ces fondations sont déjà une première église souterraine, qui à elle seule coûte plus de quatre millions. Quoi qu’il en soit, je crains que l’ensemble ne paraisse toujours un peu lourd, un peu écrasé.

Jusqu’à présent, vingt-deux millions ont été dépensés, mais les recettes sont supérieures à ce chiffre, l’argent ne manquera pas. Le devis général s’élève à quarante millions.

Actuellement quatre clochetons dégagés de tout échafaudage, se détachent de la maçonnerie. Au milieu, s’élève la niche monumentale dans laquelle sera placée plus tard la statue du Sacré-Cœur. On n’a point encore commencé la grande coupole tout en pierre (c’est un des caractères distinctif de cet édifice colossal, qu’il n’y entre ni fer, ni bois, ni ardoises), devant être placée à l’intersection de la nef et du transept: elle sera dans le style de Saint-Pierre de Rome. L’échafaudage pour la construction de cette coupole ne sera pas une petite affaire.

La deuxième plate-forme atteindra juste à la hauteur de la colonne Vendôme. Sur cette plate-forme on dressera deux sapines de vingt mètres de hauteur chacune, et qui seront reliées par des croisillons. On se trouvera alors à la hauteur de cinquante-trois mètres, et ce ne sera pas fini. Sur ces sapines mêmes, il faudra élever une énorme charpente de dix-huit mètres, laquelle atteindra la naissance de la flèche, en sorte que le sommet de l’échafaudage se trouvera à soixante-douze mètres au-dessus du sol. Ainsi construit, cet échafaudage aura coûté cent cinquante mille franc.

Après cela on songera au campanile qui ne mesurera pas moins de quatre-vingts mètres de haut. Il y aura encore l’installation de l’éclairage électrique dans toute la basilique, et l’organisation des combles sur lesquels on pourra se promener. Plusieurs centaines de personnes pourront aller et venir, comme en plein boulevard, sur les toitures tout en pierre de l’édifice, d’où on jouira d’un splendide panorama, la vue s’étendant sur un espace de près de soixante kilomètres autour de Paris.

Un escalier intérieur, très bien éclairé par des prises de jour pratiquées dans l’épaisseur des murs, conduira sur ces toitures, d’un travail jusqu’ici inconnu.

C’est dire qu’il faudra encore plusieurs années pour que ce plan gigantesque soit entièrement achevé. La mosaïque sera l’ornementation intérieure des murs. Cette décoration des basiliques primitives s’harmonisera d’ailleurs mieux que toute autre avec le style byzantin.

Toutes les chapelles sont affectées aux grandes corporations modernes, Chapelles de la Marine, de l’Armée, de la Justice sous le vocable de Saint-Louis, des Arts, de l’Industrie, du Commerce. Les chasseurs auront aussi la leur due à l’initiative de Monsieur le Comte de Chabot et c’est la duchesse d’Uzés qui sculpte, m’a-t-on dit, la grande statue de Saint-Hubert qui en sera le principal ornement. Le croirait-on, la corporation qui passe pour la plus athée, la plus irréligieuse, y est aussi représentée, les médecins auront leur chapelle.

On est admis à faire figurer son nom parmi les fondateurs de l’Eglise sur des pierres qui coûtent cent vingt et trois cents francs, suivant qu’elles sont plus ou moins en vue. Treize mille trois cent quatre-vingt-trois pierres à cent vingt francs et deux mille sept cent douze à trois cents francs sont déjà retenues, il faut y ajouter la demande de cent quatre-vingt-dix-huit claveaux et de trente-trois pierres de bandeaux.

C’est à Annecy que se fera le moulage de l’énorme cloche La Savoyarde, qui sera la reine des bourdons de France, offerte par la Savoie, son nom l’indique.

Ce bourdon, du poids de près vingt mille kilogrammes, de quatre mètres de haut, de dix mètres de circonférence, donnera comme son, le contre ut, et s’entendra à quarante kilomètres.

Le battant en fer forgé sera du poids de huit cent trente-cinq kilos; l’anneau qui le fixera au cerveau de la cloche, à lui seul pèsera quatre-vingt-quatorze kilos.

Le mouton de bois qui supportera la Savoyarde doit-être taillé en plein cœur de chêne, dans un arbre superbe, un des rois des forêts du Limousin, offert par le comte de Montbron.

La Savoyarde ne sera pas encore la plus pesante des cloches fondues jusqu’à ce jour.

On sait, en effet, que la fameuse cloche de Moscou, la Géante, était si lourde qu’il fallait vingt-cinq hommes pour la mettre en branle. Son poids était de trois cent mille livres.

En Chine, notamment à Pékin, on en voit plusieurs qui pèsent soixante mille kilos.

A Marseille, le bourdon de Notre-Dame-de-la-Garde est d’un poids d’environ dix-huit mille kilos.

Quant à la célèbre cloche de la «Liberté», à Philadelphie, elle pèse cent cinquante mille livres, et il faut douze hommes pour la mouvoir.

En ce moment les dames catholiques parisiennes et provinciales travaillent avec zèle au tapis splendide qui ornera le chœur.

Le dessin de ce tapis représente Paris et Montmartre, qui se trouvent au centre. Les armes de Paris, soutenues par deux grandes chimères, sont placées dans la partie inférieure et accostées à droite et à gauche par deux blasons rappelant que Henri IV et Jeanne d’Arc ont campé l’un et l’autre à Montmartre avec leurs soldats.

Au-dessus de Paris, sur la première marche de l’autel, l’abbaye de Montmartre représentée par ses trois écus successifs. Celui du milieu est la croix de Lorraine. Deux motifs de style roman, enguirlandés de banderoles, portant le nom des nobles ouvrières, sont placés sur les côtés; enfin, dominant tout l’ensemble, les armoiries des deux archevêques constructeurs de la basilique. Ce tapis reviendra à cent mille francs.

Chacun sait que c’est à Poitiers en 1871, pendant nos désastres que le vœu national prit naissance. Approuvé par les évêques, béni par sa Sainteté Pie IX, adopté par des milliers d’adhérents, reconnu d’utilité publique par l’assemblée législative, on peut dire qu’il est devenu moralement grand et vraiment national.

Durant ma visite de ce matin, c’est du fond du cœur que j’ai demandé à Dieu qu’il répande ses meilleures bénédictions sur ma chère patrie.

Le musée de Cluny ou Palais des Thermes oblige à faire un peu d’histoire. Le palais primitif entouré de magnifiques jardins fut l’œuvre des Romains. A partir du IVe siècle, les rois Francs l’habitèrent jusqu’au Xe; puis il fut abandonné et les Normands achevèrent en partie sa ruine. Au XIVe siècle, il fut acheté par Pierre de Chalus, abbé de Cluny, et resta, jusqu’à la révolution, la propriété des moines qui d’ailleurs possédaient déjà, auprès de la Sorbonne, un collège ayant une grande réputation. En 1790, il devint propriété nationale, fut vendu et passa en plusieurs mains.

M. du Sommerard l’achète en 1833 pour y installer des curiosités archéologiques, des meubles rares, des objets d’art qu’il a passé la plus grande partie de sa vie à réunir. Ce vieux palais n’est-il pas un cadre à souhait pour y collectionner des antiquités? Hautes murailles crénelées, fenêtres à meneaux, balustrades ajourées, portes avec arc surbaissé, clochetons, gargouilles, frises enguirlandées d’animaux et de feuillages finement fouillés dans la pierre. La chapelle est un bijou d’élégance à mettre dans un écrin, comme le Campanile de Florence que Charles-Quint trouvait si beau qu’il aurait voulu le conserver dans un étui.

M. du Sommerard qui avait consenti à céder ses collections à la ville de Paris pour la somme de cinq cent quatre-vingt dix mille francs, et à la condition d’en rester le conservateur, mourut en 1842.

«La ville de Paris ayant alors pris possession effective de l’hôtel et des collections, les rétrocéda à l’Etat l’année suivante, avec les ruines romaines des Thermes de Julien, limitrophes de l’hôtel de Cluny.

Ces ruines, seuls vestiges de l’occupation de Lutèce par les Romains, servaient autrefois de caves à un tonnelier, et les voûtes, couvertes de terre végétale, soutenaient un jardin où le brave homme cultivait des légumes, et même aussi des arbres fruitiers. Louis XVIII fit abattre, en 1820, les maisons qui obstruaient ces ruines curieuses, fit enlever les terres qui les écrasaient, et restituer la forme des bâtiments enfouis, par un travail de restauration intelligente; des fouilles habilement menées amenèrent de nouvelles découvertes intéressantes.

La partie la mieux conservée est la grande salle, dont la voûte s’élève à quarante pieds de hauteur, d’une architecture étonnante par le grandiose des proportions. On croit que ce hall immense constituait la piscine froide des bains romains».

Le musée rétrospectif de Cluny est un amas, une profusion de richesses qu’il faut aller voir et revoir, Voilà des meubles incomparables de tous les pays, des tapisseries merveilleuses, des tombeaux, des bas-reliefs, des autels, des chaires, un lutrin gothique, des cheminées superbes, des médailles, des émaux, des ivoires, d’admirables dentelles, des objets de serrurerie et de ferronnerie, des panoplies encombrées d’armes de toutes les époques, des marbres, des bronzes, des tableaux, des vitraux, des statues, des vases précieux, des bijoux anciens, des instruments de musique extraordinaires, des voitures de galla, des chaises à porteurs d’une élégance hors-ligne, des traîneaux sculptés en forme de cygne; les carrosses sont magnifiques et vraiment «beurrés d’or», suivant l’expression pittoresque d’un gardien.

La collection céramique m’a paru très remarquable par ses nombreux spécimens de tous les temps et de toutes les écoles: faïences hollandaises, italiennes, mauresques, arabes, chinoises, japonaises et françaises comprenant les plus beaux modèles de Bernard Palissy.

La collection de chaussures m’a également intéressée. La chaussure, comme la numismatique, raconte l’histoire des peuples d’une façon plus fragile, sans doute, que le bronze ou l’argent, mais la forme des souliers a varié sous chaque règne, et cela est tout à fait amusant à constater. Anciennement, n’était pas cordonnier qui voulait, ce n’était pas une mince corporation que celle de la chaussure. Au XIVe siècle Paris avait une rue qui s’appelait: la rue Aux Petits Solers de Bazenne, et ce nom lui venait des cavetonniers ou fabricants de petits solers, qui s’y trouvaient en grand nombre. On peut voir à la bibliothèque nationale une ordonnance du roi Jean datée du 30 Janvier 1350, dans laquelle sont indiqués les prix des diverses chaussures depuis huit deniers jusqu’à quatre sols. Au XIIe siècle, les souliers sont pointus; puis viennent les souliers à la poulaine, mode inventée par un comte d’Anjou qui avait une difformité aux pieds. On finit par allonger si démesurément cette pointe recourbée, qu’on nomme poulaine, que l’Eglise s’en mêle et la défend aux clers et aux moines. Charles V à son tour fait paraître un édit qui proscrit la poulaine sous des peines sévères. Il paraît qu’avant nous les Grecs et les Romains avaient donné l’exemple en portant d’extravagantes chaussures. Nous en avons comme preuve ces sages paroles de Cicéron: «Si vous me donniez, dit-il, des souliers sicyoniens, je ne m’en servirais pas: c’est une chaussure trop efféminée, j’en aimerais peut-être la commodité; mais à cause de son indécence, je ne m’en permettrais pas l’usage».

La poulaine cède le pas à la chaussure large, très large, et donne lieu à la phrase proverbiale que nous prenons maintenant au figuré: Etre sur un grand pied. Du reste, dès le VIIIe siècle, nous voyons les souliers accentuer fortement la forme du pied droit et la forme du pied gauche pour mettre à l’aise les cors qui font souffrir les natures sensibles.

Le soulier se présente sous Louis XIV avec un talon rouge modérément haut pour les hommes, ridiculement élevé pour les femmes, voici pourquoi: la Reine Marie-Thérèse d’Autriche est de petite taille, elle ne trouve d’autre moyen de corriger ce défaut naturel qu’en portant des talons pyramidaux. Le peuple, les religieux et les religieuses gardent des souliers plats, et ce soulier plat fut pour Mme de la Vallière, lorsqu’elle entra aux Carmélites, un assujetissement des plus pénibles à cause de sa claudication. La cour enjoliva ses talons de peintures charmantes représentant des amours, des fleurs, des bergères signées Watteau. Sur les talons de Louis XIV étaient peintes des batailles signées Joseph Sarrocel.

Sous Louis XV, les dames portent des mules avec escarboucles, et la Camargo inaugure à l’Opéra un soulier qui fait fortune. La Pompadour revient aux souliers pointus avec une rosette et une boucle, cette mode passe à la chaussure des hommes et Louis XVI élargit si bien la boucle de ses souliers qu’elle effleure le parquet des deux côtés. Après la Terreur, nous voyons paraître timidement la bottine pour dame et la botte hessoise et Souvaroff pour homme.

Je ne sais si l’on collectionnera nos chaussures actuelles; mais en tout temps le soulier ne devrait avoir qu’une devise: commodité.

Le temps passe..., avant de partir je veux donner un coup d’œil aux dentelles. Il y a là des points à l’aiguille et de vieilles guipures sortis bien certainement de la main des fées. Où sont-elles les élégantes, les reines de la mode ou les vraies reines, peut-être, dont elles faisaient jadis ressortir la beauté?

«Quoique j’aye assez de beauté
«Pour asseurer sans vanité
«Qu’il n’est point de femme plus belle
«Il semble pourtant à mes yeux
«Qu’avec de l’or, de la dentelle
«Je m’ajuste encore bien mieux!»

La beauté des choses a été plus durable que celle des personnes.

Je reviendrai certainement passer quelques heures encore dans ce musée qui est une évocation saisissante des richesses et des splendeurs du passé.

Mercredi, 25 Septembre 1889.

"Le Prince Soleil" au Châtelet.
Le Dôme Central.
L’Exposition de nos manufactures nationales.

C’est hier soir que nous étions au Châtelet. Ah! quelle féerie que Le Prince Soleil! C’est un rêve vécu dont il est impossible de rendre compte. Vingt-deux tableaux se succèdent, tous plus extraordinaires, plus fantastiques les uns que les autres. Le ballet est un fouillis de maillots roses et de jupes de gaze. La danseuse étoile et la Mouche d’or font des merveilles; la danse des éventails est pleine d’originalité, où vous voyez cent cinquante personnes accompagnent en s’éventant, les plus jolis airs. Il y a un naufrage épouvantable où personne ne se noie. A la bonne heure, voilà comment je comprends les accidents en mer.

On voit la Suède, le Portugal, Gibraltar, l’Océan Indien, le Japon, le royaume du soleil; on assiste à des fêtes populaires et à des réceptions royales, dont tous les personnages, vêtus de soie, de pierreries et d’or, se meuvent dans des décors étincelants. Bref, de huit heures du soir à minuit, on voyage en plein conte de fées. C’est une fascination, un éblouissement à vous donner le vertige. Ah! sultane Schehérazade, où êtes-vous? Vos récits deviennent ternes comme un coucher de lune comparé aux éclatants rayons du Prince Soleil.

Quand vous arrivez de l’Exposition, on vous demande tout de suite: «Avez-vous vu la Tour, le Dôme central, le Palais des Machines?» Le fait est que cette trinité titanesque est bien faite pour vous troubler. On le serait à moins. Après cela vous percevez deux sentiments très distincts et diamétralement opposés: d’un côté, votre extrême petitesse personnelle; de l’autre, la prodigieuse grandeur de l’humanité!

Le Dôme Central est une œuvre superbe, «pondérée de lignes, harmonieuse de formes» d’une circonférence de trente-deux mètres de diamètre, et dont la coupole atteint une hauteur de cinquante-cinq mètres au-dessus du sol. Son ornementation est fort belle; quatre cartouches symboliques représentent les quatre forces principales de la nature appliquées à l’industrie: la vapeur, l’électricité, l’air et l’eau. Entre ces cartouches sont inscrits les noms des quatre arts que leur nature met en contact avec l’industrie: l’architecture, la sculpture, la peinture et la musique.

Tout en haut une peinture d’un grand effet, imitation de mosaïque, représente la caravane des peuples du globe dans leur costume national et pittoresque, marchant à ce rendez-vous général qu’on nomme l’Exposition.

Ce magnifique dôme renferme de magnifiques choses; contenant et contenu sont dignes l’un de l’autre.

Nos quatre grandes manufactures nationales s’épanouissent ici: Sèvres, Beauvais, les Gobelins et les mosaïques de l’Ecole du Louvre. Celles-ci, déjà remarquables quoique ne datant que d’hier. Quant aux tapisseries des Gobelins, malgré les produits admirables des Orientaux, elles restent sans rivales. Ces panneaux sont de véritables peintures où les nuances sont aussi fondues, aussi adoucies que celles d’un pinceau. Les porcelaines de Sèvres sont bien belles aussi: pâtes irréprochables, dures ou tendres, ainsi que cette porcelaine nouvelle, faite d’une pâte ni dure ni molle et qui rappelle celle de Chine, dont les Célestes gardent toujours le secret; peintures d’une finesse exquise, dessins d’une correction parfaite, mais point de nouveautés de genre ni de forme. Si j’osais hasarder une critique, je dirais que ce genre compassé, un peu raide et régulier, paraît presque démodé, si on le compare à l’imprévu des décorations, au caprice et à l’élégance de formes des autres expositions. La fantaisie qui se niche partout n’a point encore osé franchir le seuil de Sèvres qui reste le temple austère de l’art classique. Après cela, on entre dans un torrent de merveilles qui vous entraîne à l’infini, et l’on rapporte, de cette vision féerique, un fouillis inextricable de souvenirs...

Me voici donc devant une feuille blanche et un encrier noir, essayant de ressaisir, de rattraper tout ce que j’ai vu, mais c’est impossible; je ne puis me rappeler que ce qui m’a frappée davantage et d’ailleurs je suis encore si éblouie, toutes ces merveilles dansent ensemble une si jolie farandole dans mon imagination, que je sens bien que je ne pourrai jamais mettre d’ordre dans ma mémoire. Mais tous les livres ne sont-ils pas là pour vous promener méthodiquement et remettre les choses en place.

Jeudi, 26 Septembre 1889.

L’Hôtel de Ville.

De la fenêtre de ma chambre, je plonge sur plusieurs cours intérieures, sombres, étroites, sales! J’entrevois le réduit noir d’un charbonnier, le pétrin d’un boulanger, le four d’un pâtissier, le laboratoire d’un charcutier. Ah! ce dessous de Paris est bien à l’antipode du dessus, et je n’aurais jamais cru que le beau côté pouvait avoir un si vilain envers. De quels antres sortent cette charcuterie appétissante, ces affriolants gâteaux, ces excellents petits pains frais, croissants d’un sou, croissants de deux sous, qui tiennent une si grande importance dans la boulangerie parisienne. Certaines maisons en vendent jusqu’à dix mille par jour. Le pain de Paris, au dire des étrangers, des provinciaux, et je suis de ce nombre, est du vrai gâteau. Le pain de luxe se divise en deux grandes variétés: le pain français et le pain viennois. Celui-ci est plus agréable au goût; mais ne se conserve pas. Détail plein d’enseignement: le pain viennois, aujourd’hui le pain de consommation courante à Paris, ruina celui qui en inaugura la vente. Le comte Zang, secrétaire de l’ambassade d’Autriche, fonda, en 1840, la première boulangerie qui se servit des procédés de fabrication communément employés à Vienne. Le comte Zang avait installé sa boulangerie rue Richelieu. Dès le matin, on faisait queue pour acheter ses petits pains et ses croissants. Le comte Zang, grisé par le succès, voulut faire grand et se ruina en frais d’installation. Il dut quitter Paris après les évènements de 1848.

Mais le pain viennois est resté à la mode. C’est celui qu’on vous présente, fluet et à gerçures, en tire-bouchon, rond, et cinq fois fendu; celui-ci a nom: «l’Empereur»; il y a aussi le petit mirliton Richelieu et le brahoura ou nonette.

Cependant le pain français est d’une vente plus considérable que le pain viennois.

Le plus apprécié des pains de luxe français est le pain de gruau. Puis viennent le pain de gluten, le pain de seigle, le pain noir, ce qui ne laisse pas que d’étonner fort nos paysans bas-bretons, qui s’écrient d’un ton de suprême dédain: «ça du pain de luxe, jamais! Fi donc!»

De mon lit, j’entends le refrain monotone d’un frileux grillon attiré par la chaleur du four. Il chante toute la nuit. Cette petite voix infatigable, qui domine toutes les rumeurs de la ville, me fait rêver. Il m’apporte comme un écho du pays: le grillon chante aussi à nos foyers bretons.

J’ai dépensé ma matinée à l’Hôtel de Ville et au bazar qui porte son nom. Ah! ce bazar, quelle cohue! quelle bousculade! Ce doit être un lieu de prédilection pour les pickpockets. Du reste nous voyons chaque jour aux fait-divers que ces honorables industriels ne savent pas résister à la tentation.

L’Hôtel de Ville est bâti sur l’emplacement même du magnifique Hôtel de Ville pétrolé, incendié par les communards de 1871, celui-ci avait coûté quinze millions. Celui-là atteindra le chiffre de vingt-cinq millions quand toutes les décorations intérieures seront terminées.

Voilà donc le monument qui remplace aujourd’hui la modeste maison aux Piliers de 1529.

Dans ce temps-là les échevins royalistes étaient logés comme de simples bourgeois, aujourd’hui nos édiles socialistes sont logés comme des rois.

Il y a beaucoup de gens ainsi: autocrates pour tout ce qui est au-dessous d’eux, égalitaires pour tout ce qui est au-dessus. J’ai connu un maître de maison, imbu de ces bons principes qui n’a jamais permis que ses domestiques mangeassent du poulet.

Revenons à l’Hôtel de Ville actuel, l’un des plus beaux et des plus vastes monuments de Paris. Il présente un quadrilatère de cent cinquante mètres sur quatre-vingt-dix, et recouvre une surface de treize mille mètres carrés.

Très belle la cour d’honneur, dite cour Louis XIV, entourée d’une galerie vitrée. Encore plus belle la galerie vestibule du rez-de-chaussée, avec son plafond cintré en pierre et ses douze colonnes de six mètres de hauteur en granit de la Côte-d’Or, aussi beau que du marbre.

La partie centrale est précédée d’un parvis entouré de balustres de marbre et ornée de deux superbes bronzes: l’Art et la Science. Beaucoup de statues, ce qui donne grand air. Sur le fronton deux statues soutenant les Armes de la Ville, au-dessus une troisième statue assise personnifiant la Cité. Même décoration des deux côtés du cadran de l’horloge: un homme et deux enfants représentant le Travail et l’Etude.

Les quatre façades logent dans cent dix niches principales, les célébrités parisiennes: Jean Goujon, François Muiron, de Harley, l’Estoile, etc.... Enfin des statues partout, même sur les toits.

J’ai visité les superbes appartements du préfet, non habités. Le conseil municipal, qui est un petit état dans le grand, a mis son veto. Il n’entend pas que le préfet s’installe chez lui, que dis-je, chez eux, et le préfet cède.

J’ai remarqué dans cette enfilade grandiose la salle des Prévôts où sont gravés, sur des plaques de marbre, les noms des Magistrats municipaux de la Ville de Paris. Cette salle est partagée en trois nefs, séparées par deux rangs de belles colonnes en pierre, la magnifique salle Saint-Jean de quarante-sept mètres de long sur dix-sept mètres de large, formant nef avec travées latérales.

C’est dans cette salle qu’a lieu le tirage au sort; chaque arrondissement occupe une travée, et c’est ainsi qu’elle peut contenir tous les conscrits de Paris à la fois. La Salle des Fêtes est au-dessus, un double escalier orné de statues de marbre y conduit. Cette salle est splendide, tout y est beau, sauf pourtant le plafond bien froid, bien nu et qui attend, faute d’argent probablement, les peintures de maîtres qui doivent l’embellir et l’harmoniser avec un ensemble qui ne laisse rien à désirer.

C’est égal, quand cette salle est remplie de belles toilettes, de fleurs, de musique, de lumière, le coup d’œil doit être féerique.

Cette après-midi nous avons fait quelques visites. J’ai été heureuse de voir enfin la Vicomtesse de Renneville, la fondatrice de la Gazette Rose qui fut longtemps le code very select du hight life, et avec laquelle j’étais en correspondance depuis plusieurs années sans la connaître.

On gratte en ce moment toutes les affiches des élections, ce travail qui ne semble rien ne coûtera pas moins de trente mille francs à la Ville de Paris.

Tous ces murs sont bariolés, c’est une débauche de couleurs et de noms, une véritable orgie de nuances, avec calembour. Quelques candidats, M. Hervé du Soleil, entr’autres, avaient eu recours à un procédé plus nouveau: à l’aide de je ne sais quel moyen, il a fait imprimer son nom sur l’asphalte des trottoirs. Les mauvais plaisants prétendent que c’est trop se mettre sous les pieds des électeurs. Sous leurs yeux, passe encore; mais sous leurs pieds......

Les élections de dimanche ont porté le coup fatal et final à Boulanger et au boulangisme.

Les collectionneurs vont avoir beau jeu. Collectionner est pour certaines gens une fièvre non intermittente. On collectionne tout depuis les boutons de culotte... jusqu’aux affiches électorales. Ces dernières font le bonheur des chiffonniers qui les vendent bien, et comme rien ne se perd, leurs débris servent à fabriquer des poupées, des bourres de fusils, et surtout des boutons de bottines.

Ces affiches, transformées en feuilles de carton de l’épaisseur d’un bouton, sont alors coupées en bandes, puis présentées à une machine qui découpe le bouton et fixe la tige qui formera la queue.

Les boutons sont durcis dans des étuves chauffées à cent cinquante degrés, puis vernis et séchés.

Une seule usine fabrique cinq millions de ces boutons par jour.

Grandeur et décadence des professions de foi!

Ce soir, dîner en ville chez des Parisiens pur-sang fort aimables, fort spirituels, mais qui ne comprennent pas qu’on puisse vivre ailleurs que dans leur Paris.

Vendredi, 27 Septembre 1889.

Le Panthéon.—Les Grands Magasins.
L’Hôtel des Ventes.
La «Famille Benoîton» à l’Odéon.

Temps délicieux, tout m’a paru charmant sous le soleil d’or et le ciel bleu. Le soleil est l’émissaire de la gaîté. C’est incroyable l’influence qu’il exerce sur l’esprit; s’il se montre, tout sourit, s’il se cache tout devient triste.

Le Panthéon, chef-d’œuvre de l’architecte Soufflot, est bâti en forme de croix. L’entrée représente un temple grec; mais la coupole rappelle celle de Saint-Pierre de Rome. Louis XV en posa la première pierre en 1764. Cette église construite pour remplacer la vieille église Sainte-Geneviève qui tombait en ruines n’a pris le nom de Panthéon que sous la première Révolution, le 4 Avril 1791, à l’occasion de la mort de Mirabeau. Un instant, l’ignoble Marat reposa au Panthéon, mais bientôt le peuple justicier jeta ses restes à l’égout de Montmartre. Jusqu’en 1822, le Panthéon resta temple. A cette époque, il fut rendu au culte catholique. En 1832, il redevint temple; vingt ans après, il redevint église catholique. Enfin après la chute du second empire, il cessa d’être église pour devenir définitivement le temple de la gloire. Ces transformations sont absurdes; les athées auront beau faire, ils ne pourront jamais substituer le culte des grands hommes au culte du vrai Dieu. Enfin ils ont décrété que l’église souterraine contiendrait désormais les cendres de nos grands hommes. Victor Hugo y a pris place.

Ce temple, d’une architecture grandiose, est imposant, mais l’intérieur est bien froid. Si ce n’étaient les admirables fresques encore inachevées qui le décorent, il serait fort triste dans sa nudité rigide. Le long de ses hautes murailles se déroulent heureusement de belles peintures nous racontant l’histoire de sainte Geneviève, de saint Louis, la bataille de Tolbiac, le baptême de Clovis, le couronnement, par le pape, de Charlemagne, empereur d’Occident, le martyre de saint Denis. Et ces peintures sont signées: Puvis de Chavannes, Delaunay, Meissonnier. Ce sont là de grands souvenirs qui obligent ce temple à rester chrétien, malgré ses destinées profanes; d’ailleurs la croix domine toujours la coupole du Panthéon. On voudrait bien la faire disparaître, cette croix qui gêne les libres-penseurs du Conseil municipal; mais c’est difficile. Des architectes compétents ont déclaré qu’il serait à peu près impossible de la desceller sans enlever en grande partie la calotte de la lanterne, dans laquelle elle est fixée, et ce petit travail ne coûterait pas moins de trente à quarante mille francs. On songe à la scier, ce serait moins cher; mais comme on le voit, il en coûte de détruire presque autant que d’édifier.

L’après-midi nous sommes allées nous promener, c’est le mot, au Louvre, au Bon-Marché, au Printemps, au Gagne-Petit qui gagne gros sans sacrifier à la réclame, à Pygmalion, à la Samaritaine. Mon Dieu, oui, nous avons été faire un tour de magasins comme on fait un tour de place. Nous avons vu partout des étalages mirobolants, séduisants, provoquants et des choses pour rien.

Si j’avais été seule, je ne me serais pas plus facilement débrouillée au milieu de ces galeries immenses qui se croisent dans tous les sens, montent à tous les étages, que dans un labyrinthe inconnu. Ah! quelle lanterne magique que ces immenses magasins, où passent sans cesse, du matin au soir, des milliers de personnes. C’est très amusant à voir quand on n’a pas besoin d’acheter; car j’aime mille fois mieux faire mes emplettes tranquillement, chez moi, le catalogue en main, examinant et comparant les échantillons dont les magasins sont prodigues. Comme cela, à cent lieues du magasin on fait son choix; dans le magasin c’est impossible. Ces jours derniers, une de mes amies tenant à utiliser son voyage à Paris, s’achète une toilette toute faite. Les essayeuses lui assurent qu’elle lui va divinement. C’est une toilette chère mais qu’importe, mon amie a presque fait le voyage de Paris pour l’acheter. Elle revient enchantée, puis, voilà que dans le calme de sa chambre à coucher, en face de sa psychée, elle s’aperçoit que la fameuse robe ne lui va pas... divinement... mais indignement. Elle en a été quitte pour la retourner. Elle déclare à qui veut l’entendre, qu’on ne l’y reprendra plus.

Bousculé à perpétuité, à peine si l’on peut parler aux commis qui ne savent à qui entendre. Ce n’est peut-être pas toujours de même, il doit y avoir de temps en temps quelques jours de morte saison.

En rentrant pour dîner, nous avons été témoins sur les boulevards, d’un phénomène qui n’a été que plaisant, mais qui aurait pu être fort dangereux. Les câbles pour l’éclairage à l’électricité passent sous les rues. A la hauteur du café Napolitain, un courant par dérivation s’est, paraît-il, produit sous la chaussée, et une déperdition d’électricité se faisait à travers le pavage en bois (le pavage en bois, encore une innovation qui ne me plaît guère; chevaux et voitures sont près de vous avant que vous ne les ayez entendus); si bien que les chevaux, en arrivant à cet endroit, étaient tout à coup pris d’une danse folle; au moment même où leur sabot garni de fer touchait un certain point de la chaussée, les pauvres quadrupèdes subitement électrisés faisaient des bonds désordonnés, peu en rapport avec leur allure fatiguée généralement. Il y a eu bien vite rassemblement, c’était un spectacle inusité qui a duré jusqu’au moment où les gardiens sont venus interrompre la circulation, car on craignait de graves accidents. On est allé chercher des ouvriers électriciens pour couper les fils; mais on pense que tout cela va prendre du temps et que les boulevards courent risque d’être plongés dans une obscurité complète.

L’Hôtel des Ventes de la rue Drouot est un endroit «bien parisien.» Tout le monde y est entré au moins une fois dans sa vie pour voir ce que c’est, et j’ai voulu faire comme tout le monde. C’est l’hôtel du bric à brac, le très beau coudoie le très laid; et parfois de belles antiquités sont éclipsées par le moderne tapageur qui saute aux yeux. Je suis de l’avis de ce monsieur qui ne faisait collection que de porcelaines modernes. «Collectionner du nouveau, c’est insensé», lui disait un amateur qui n’aimait que le vieux. «Pardon, quand j’achète du moderne, je suis sûr de ne pas être trompé, on ne me vendra jamais de vieilles porcelaines pour des modernes, tandis que vous, collectionneur de pièces authentiques, vous risquez tous les jours d’acheter du neuf pour du vieux.»

C’est à l’Hôtel des Ventes qu’on peut philosopher et réfléchir aux vicissitudes humaines. Le mobilier de plus d’un personnage célèbre est venu s’échouer là. Ce dispersement des objets familiers qui lui furent chers est comme l’émiettement de sa vie. Que de souvenirs personnels jetés ainsi aux quatre vents de l’indifférence!...

L’Hôtel des Ventes est aussi un hôtel où la misère vient souvent frapper... Que de chose luxueuses vendues hier, pour acheter le pain de demain!... Douloureuse étape pour la fortune devenue infortune. C’est ici que les cœurs sensibles peuvent venir s’attrister, les naïfs se faire voler, les malins trouver des occasions et les brocanteurs s’enrichir!

La famille Benoîton, avec Mademoiselle Réjane, une grande artiste, nous a fait passer une bien agréable soirée. Quoiqu’elle soit vieille d’un quart de siècle, cette pièce n’a pas vieilli. En effet, si j’ai bonne mémoire, c’est le 4 novembre 1865, qu’elle vit le jour, ou plutôt la lumière, sur la scène de l’ancien Vaudeville. Elle reste jeune, parce qu’elle est vraie et que Sardou a su peindre des caractères. Je pense cependant que ces caractères sont l’exception, et j’espère que les étrangers ne s’imaginent pas que toute la société parisienne ressemble au tableau qu’en a peint M. Sardou.

C’est une satire un peu exagérée de nos mœurs. Si les individus passent, l’humanité reste avec ses mêmes défauts et ses mêmes qualités, et à côté de tant de familles dignes et respectables, il y aura toujours des familles Benoîton. Des mères écervelées et sans cesse sorties, des jeunes femmes imprudentes, des jeunes filles légères et parlant argot, des pères uniquement occupés d’argent; en un mot, il y aura toujours des intérieurs dont la devise sera: luxe et plaisir.

Le théâtre de l’Odéon est le second théâtre français, c’est-à-dire qu’on y joue supérieurement, puisque tous ses artistes vont ensuite à la Maison de Molière chercher la consécration de leur talent. Comme au Théâtre Français la diction est donc parfaite, le style excellent, le naturel complet. On souligne le mot, juste ce qu’il faut pour qu’il ne soit pas trop accentué. On s’imagine qu’à la fin de la représentation tous les artistes doivent être bien fatigués. Ils se sont dépensés sans compter; identifiés à leur personnage, pénétrés de leur rôle, on pense que les émotions qui ont gagné tout l’auditoire, et qu’ils ont si bien rendues, ont dû les épuiser. Il paraît que non. Le talent doit être avant tout le fruit de l’étude, de l’effet cherché et voulu, pour chaque phrase, on pourrait dire pour chaque mot. C’était du reste un principe de Talma, que pour faire beaucoup d’effet, il ne faut plus que le rôle vous en fasse à vous-même, autrement qu’arrive-t-il? on joue suivant les dispositions du moment, on se laisse guider par les situations, entraîner par la passion et comme cela on est un jour bon et le lendemain mauvais. Le jeu ne peut être égal que si l’on est avant tout parfaitement maître de soi.

On raconte que Talma apprenant la mort de sa fille jeta une exclamation douloureuse. C’était le cri du père, mais presque aussitôt l’artiste reprit le dessus et il murmura: «Ah! si je pouvais retrouver ce cri-là sur la scène!» Si cela est vrai, la recherche de l’effet pourrait donc chez certains acteurs dominer tous les sentiments.

Samedi, 28 Septembre 1889.

Le Palais des Machines

Ah! ce Palais, il confond l’esprit, saisit l’imagination, éblouit les yeux, assourdit les oreilles. C’est un ensemble absolument indescriptible, c’est l’apothéose du métal; c’est la plus haute expression des arts mécaniques arrivés à leur apogée, sauf pour l’électricité, qui n’a pas dit son dernier mot et qui, jouant un rôle aussi important quoique plus nouveau que la vapeur, pourrait bien la détrôner un jour.

Les électriciens, ça ne doute de rien; ils assurent que l’électricité arrivera à tout faire, à éclairer la maison, à cuire le rôti, à faire rouler les voitures, etc., etc. La voilà déjà en Amérique qui remplace la corde et le couperet. D’un seul coup de baguette, c’est-à-dire d’une simple décharge, elle envoie de vie à trépas les condamnés, sans qu’ils s’en aperçoivent. Allons, encore quelques perfectionnements et elle sera capable de ressusciter les morts!

Ce colossal palais des machines est dans son genre d’une conception aussi audacieuse, aussi gigantesque que la Tour Eiffel. C’est une merveille d’équilibre et de hardiesse, de force et de légèreté. Le Palais des Machines a cent quinze mètres de largeur, sur quatre cent vingt mètres de longueur, sa hauteur est de quarante-huit mètres. L’Arc de Triomphe de l’Etoile pourrait s’y loger, aussi bien que la colonne Vendôme, qui n’atteindrait pas son sommet. En totalisant les espaces qu’offrent ce Palais et ses galeries, on arrive au chiffre étonnant de quatre-vingt mille quatre cents mètres carrés—huit hectares! Une armée de trente mille hommes pourrait y dormir à l’aise, chaque homme disposant de plus de deux mètres carrés, et les dégagements restant libres, quinze mille chevaux pourraient y être installés, pendant que leurs cavaliers coucheraient dans les galeries du premier étage. Voilà ses proportions!

Dans cet immense hall pas un coin n’est inoccupé. Partout le travail et le mouvement sans arrêt; partout des représentants des œuvres les unes géantes, les autres minuscules.

Il y a là des merveilles de mécanique. La métallurgie, la fonderie, ont fait d’immenses progrès. Nous revenons à l’âge de fer du monde civilisé; ce métal devient le roi des constructions et prend la place du bois et même de la pierre, il se plie à tous les besoins, gardant sous un petit volume une force énorme. Cet amoncellement fantastique de fer, de fonte, de bronze, de cuivre, donne bien cette impression de vacarme pétrifié dont parle Victor Hugo. Il y a des choses qui frappent même les moins compétents. Une scie sans fin, en acier, d’une longueur de trente-cinq mètres cinquante, des blindages extravagants, il y en a qui pèsent vingt-huit mille kilos; effrayant aussi le facsimile d’un lingot d’acier de cent mille kilos.

Il y a des machines charmantes qui font les plus jolies et les meilleures choses du monde. On dirait que les inventeurs de ces machines leur ont communiqué leur intelligence. Elles font tout ce qu’on veut: des dragées, des bonbons, des fleurs, des rubans et des dentelles; elles fabriquent des chaudières et tricotent des bas; elles ravaudent le linge et tissent merveilleusement le coton, la laine, la soie.

Ce sont des ouvrières incomparables!

Après les machines aimables, il y a les machines effrayantes qui hachent, coupent, brisent, broient tout et qui fabriquent de tels engins de destruction qu’elles finiront, j’espère, par rendre la guerre impossible.

A la hauteur de sept mètres, deux grands ponts roulants à l’électricité, marchent constamment d’un bout à l’autre de cette titanesque Galerie des Machines, ce qui permet aux visiteurs qu’ils promènent, d’embrasser d’un coup d’œil cet ensemble colossal, et l’on passe ébloui, fasciné de section en section, de galerie en galerie, de palais en palais, on admire, on admire encore, on admire toujours!... mais l’on ne peut retenir que ce qui frappe davantage.

Dimanche, 29 Septembre 1889.

Grand’messe à Saint-Sulpice.—Exposition
Fontaines lumineuses
Embrasement de la Tour

C’est donc aujourd’hui le grand jour des récompenses: jour de joie pour les uns, jour de déception pour les autres.

La matinée est belle, le soleil luit sur les têtes et l’espérance dans les cœurs. Ce soir il y aura moins d’heureux.

Notre programme est arrêté: grand’messe à Saint-Sulpice; après le déjeuner, un tour aux Champs-Elysées, pour voir défiler le cortège se rendant au Palais de l’Industrie; dîner à l’Exposition, afin d’assister le soir aux jeux des fontaines lumineuses et à l’embrasement de la tour. Il faut nous hâter, les soirées deviennent de plus en plus fraîches.

Après la grand’messe officiée solennellement, j’ai parcouru cette belle église de Saint-Sulpice, dont le portail est de Servandoni. La chaire remarquable fut donnée par le cardinal de Richelieu, les bénitiers formés de deux gigantesques conques marines, par François Ier. J’ai surtout admiré les belles peintures de la chapelle des Anges, la lutte de Jacob; Héliodore, chassé du temple, saint Michel terrassant le démon, qui sont d’Eugène Delacroix. Ces peintures commencées en 1840 furent payées vingt mille francs au grand artiste. Deux autres églises seulement Saint-Denis du Saint-Sacrement et Saint-Paul-Saint-Louis, possèdent deux toiles de ce maître: La déposition de la Croix, peinture murale payée six mille francs, en 1843, et Jésus au Jardin des Oliviers, payée deux mille quatre cents francs, en 1827. Ces peintures sont aujourd’hui d’une valeur inestimable. L’église Saint-Sulpice fut fermée pendant la Révolution. Le gouvernement l’accorda ensuite aux Théophilantropes, qui l’appelèrent le Temple de la Victoire. Le 5 novembre 1799, il y fut donné un grand banquet au général Bonaparte.

L’église Saint-Sulpice, au dire des connaisseurs, n’est point un modèle d’architecture, peu m’importe. Avec ses tours, ses grandes baies, ses colonnes, son vaste perron, je lui trouve fort grand air et elle me plaît ainsi. La belle fontaine qui la précède semble faire partie de son ornementation, c’est ainsi que l’a compris son auteur Visconti, puisqu’elle abrite dans ses niches quatre maîtres de l’éloquence sacrée: Bossuet, Massillon, Fénelon et Fléchier.