Dès une heure, une foule compacte envahit les Champs-Elysées. C’est un enchevêtrement de piétons et de voitures, qui donne le frisson. On n’avance qu’à tour de roues, les moyeux se touchent et nous sentons sur nos épaules les naseaux du cheval traînant la voiture qui nous suit. Nous regardons de très loin le nombreux défilé qui escorte le carosse présidentiel. Après avoir entrevu le visage glacial de Monsieur Carnot, nous nous sauvons à l’Exposition.

Dans de pareilles foules, on peut dire qu’on ne se rend compte de rien, c’est en lisant le programme que l’on voit mieux la fête. Le voici:

La cérémonie des récompenses aura lieu au Palais de l’Industrie.

Vu l’exiguité de la nef, les récompensés ne seront admis que depuis les médailles d’argent jusqu’aux grandes médailles d’honneur. Les récompenses plus modestes seront remises ultérieurement; d’ailleurs on n’aurait pas le temps de tout distribuer en un jour.

Cinq mille hommes de troupes en grande tenue, cavalerie, infanterie et artillerie, occuperont une partie des Champs-Elysées, de la place de la Concorde et du Cours-la-Reine.

Sur le passage du Président de la République, les musiques joueront, les tambours, les clairons, les trompettes battront, sonneront aux champs.

A l’intérieur ce sera la même chose, l’éloquence et la musique complèteront cette fête superbe. On jouera la Marche héroïque de Saint-Saëns comme ouverture; La Marseillaise, à l’arrivée du Chef de l’Etat; pendant le défilé des groupes français et étrangers, le chœur des Soldats, de Faust, l’Apothéose de la Symphonie triomphale de Berlioz et le cortège du premier acte d’Hamlet; entre les deux discours officiels. Lux, paroles de Victor Hugo, musique de B. Godard.

La proclamation des récompenses sera divisée en trois parties, annoncées chacune par des Fanfares écrites spécialement pour la circonstance par M. Léo Delibes. Enfin, la cérémonie sera terminée par la finale du deuxième acte du Roi de Lahore, de M. Massenet, suivi d’une reprise de la Marseillaise. L’orchestre et les chœurs, composés des artistes de la Société des concerts, de l’Opéra, et de l’Opéra-Comique, auxquels seront adjointes les deux musiques de la garde républicaine et de l’école d’artillerie de Vincennes, formeront un total de huit cents exécutants, sous la direction de M. Jules Gracin, chef d’orchestre du Conservatoire.

Le défilé sera composé ainsi:

Les comités étrangers, classés par ordre alphabétique, ayant à leur tête, autour du drapeau, les gardiens de leur section ou de leur pavillon; un peloton de soldats français; les neuf comités français de groupe précédés de bannières; enfin, les commissariats de l’Algérie, de la Tunisie, des colonies et des pays de protectorat.

Il descendra par le grand escalier, traversera la salle dans sa partie centrale et dans toute sa longueur, puis faisant un crochet à droite, passera au pied de la tribune présidentielle en faisant doucement flotter les drapeaux et les étendards.

Ensuite, il pénètrera par une porte latérale sur la scène, où il prendra place.

Au moment de l’entrée du public, le rideau sera baissé. Il ne sera levé que lorsque l’orchestre aura attaqué son premier morceau. A ce moment, la scène sera déjà occupée par les gardiens français de classes portant leurs bannières. Ceux-ci ne prendront pas part au défilé.

Quand le cortège sera arrivé et placé, les groupes seront disposés sur la scène de la façon suivante:

Sur l’avant-scène, deux cent vingt-cinq places auront été réservées aux membres du jury. De chaque côté, quatre porteurs de bannière de groupes français prendront place. La neuvième bannière se tiendra au centre, derrière le jury. Sur les degrés qui conduisaient à l’autel de la Patrie, pour l’Ode triomphale, seront groupés les étrangers, ayant tout autour d’eux les gardiens français de classe. Au fond de la scène, figureront les colonies.

On le voit, rien n’a été négligé pour donner à cette cérémonie le plus d’apparat possible.

Le richissime M. Osiris offre un prix de cent mille francs. Ce prix est destiné à l’auteur de l’œuvre la plus utile figurant à l’Exposition.

Le comité a examiné successivement toutes les candidatures possibles, les inventeurs, les philantropes et même les gastronomes. Tout en rendant hommage aux architectes des autres constructions de l’Exposition, la majorité des membres du syndicat s’est accordée pour décerner le prix Osiris à tous les constructeurs de la Galerie des Machines. Ils ont jugé que leur œuvre, aussi imposante que la tour Eiffel et aussi saisissante par ses vastes dimensions, avait réalisé un immense progrès dans l’art des constructions utiles.

Le commissariat de la section des colonies françaises publiera, en même temps que le palmarès officiel, un palmarès spécial des récompenses accordées à nos exposants d’outre-mer.

Ces récompenses, au nombre de mille deux cent dix-sept, sont ainsi réparties:

Quinze grands prix,

Cent soixante-deux médailles d’or,

Trois cent vingt-et-une médailles d’argent,

Trois cent vingt-six médailles de bronze,

Trois cent quatre-vingt-treize mentions honorables.

En 1878, les exposants des colonies françaises n’avaient obtenu que sept cent soixante-cinq récompenses.

Plus on va à l’Exposition, plus on a envie d’y aller. Je déclare, en conscience, qu’il faudrait largement les six mois qu’elle durera pour tout voir, et encore... Aujourd’hui, cependant, nous n’avons fait que flâner. Nous nous sommes amusées à regarder passer les passants... qui passaient. Le spectacle des visiteurs eux-mêmes constitue la plus vaste section de l’Exposition; que de physionomies particulières, de types exotiques, de toilettes fantaisistes. Nous sommes allées prendre une glace ici, un bock là. Nous nous sommes assises pour écouter les musiques de toutes sortes qui se font entendre un peu partout. La musique étrange et pittoresque des Tziganes dans leurs costumes flamboyants m’a surtout frappée. C’est vraiment merveilleux de voir avec quelle volubilité et en même temps quelle perfection ces virtuoses, qui sont surtout musiciens d’instinct et n’ont fait aucune étude sérieuse, font résonner le violon, la flûte de Pan et leurs instruments nationaux. Leur chef, Miéhesi Nestulescou, un nom qui n’est pas facile à retenir, est un violoniste hors ligne; ses solos, pleins de couleur et d’originalité, admirablement soutenus par l’orchestre, m’ont paru délicieux. En revanche, le Cheval dans les Steppes, solo de musique imitative avec la flûte de Pan, m’a plus étonnée que charmée: c’est un peu trop roumain pour moi; mais c’est égal, un concert comme celui-là de temps en temps ferait plaisir. Nous avons aussi entendu le Xilophone et l’Ocarina: celui-ci est un petit instrument en terre, une petite poterie trouée et l’autre un instrument en bois, un petit clavier sur lequel on frappe avec deux baguettes de fer. Les artistes qui manient ces instruments, de la main ou des lèvres, en tirent des sons d’une douceur infinie et d’une justesse extrême. Orphée avait le don d’animer les pierres; ici c’est la terre et le bois qui parlent. On peut encore entendre la musique caractéristique du tambourin, du galoubet, du biniou, de la cornemuse, de la vielle, de la mandoline, de la guitare, sans oublier les instruments pittoresques propres à chaque peuple et les grandes auditions: concours, festivals et concerts.

Nous sommes allées dîner aux Bouillons Duval. Il y avait foule pour y arriver. Nous avons dû serpenter près d’une heure et nous armer de patience. Nous nous sommes mises à table à sept heures et demie; mais je pense que les derniers n’auront pas dîné avant neuf heures.

Puis, nous sommes allées prendre nos places aux Fontaines lumineuses. C’est un spectacle magique, difficile à décrire. Comment peindre la transparence, la limpidité de ces cascades aériennes, s’irradiant de toutes les couleurs du prisme, de ces gerbes lumineuses s’élançant dans la nue, semblables à des flocons de neige argentée, à des nappes d’or en fusion. Comment dépeindre et l’embrasement de la tour qui fait pâlir les étoiles et paraît tout en feu dans la nuit sombre, et ses projections électriques. De son phare, se détache un fil mince et lumineux qui, traversant l’espace vient envelopper d’une clarté céleste les groupes sculpturaux des jardins, ou couronner d’un nimbe vaporeux le génie triomphant.

Ces projections électriques s’étendent, par les nuits claires, jusqu’à dix kilomètres. Leur puissance lumineuse peut atteindre l’intensité de seize millions de becs Carcel. Les savants expliquent très bien tout cela et le jeu de ces fontaines multicolores et les projections lumineuses; moi, je me contente de les regarder sans chercher les explications, et c’est le conseil que je donne à tous les curieux: Venez et admirez.

Nouvelle de la dernière heure: on annonce la prochaine arrivée à Paris de cinq cents highlanders, qu’un de leurs compatriotes, le colonel écossais David White, conduit en corps visiter l’Exposition.

Voilà qui nous promet une triomphale exhibition de mollets!

Lundi, 30 Septembre 1889.

Les Ruines du Palais de la Cour des Comptes.
Promenade en voiture dans Paris.

Ce matin, nous sommes allées visiter, au quai d’Orsay, les ruines du Palais de la Cour des Comptes et du Conseil d’Etat. J’avais envie de voir de près ces amas de pierres calcinées et de fers tordus qu’on aperçoit continuellement en se promenant dans Paris. Une végétation luxuriante les entoure maintenant. Des gerbes de fleurs tapissent les murs, des fusées de feuillages s’élancent des fenêtres, des lianes flexibles enguirlandent les colonnes: on dirait que la nature réparatrice cherche à cacher le mal fait par la fureur des hommes. Ces ruines ont un portier. Pourquoi faire? Est-ce pour ouvrir la fenêtre aux oiseaux et fermer la porte aux souris! Les fenêtres sont béantes et les portes brisées...

Ces ruines sont peut-être aujourd’hui le seul souvenir attristant, encore debout, légué par la Commune.

«Jadis, il n’était pas beau ce palais, me disait hier un critique d’art, à présent je le trouve superbe dévoré de verdure tel qu’il est; tantôt, il me donne les illusions d’une substruction romaine; tantôt, j’y vois une fantaisie bobélique ou une eau-forte de Séranèse. J’y trouve encore une forêt vierge en miniature où le vent et les oiseaux ont semé, disent les botanistes, cent cinquante-deux espèces de plantes, le feu a été l’artiste capricieux de cette architecture, bien banale, quand elle était crue, et qui est devenue admirable maintenant qu’elle est cuite».

Les gens, amateurs de vues pittoresques, qui trouveraient que Paris manque de ruines—amour du contraste—pourront demander leur conservation, d’autres voudront les garder à un tout autre point de vue, comme l’enseignement perpétuel des générations futures. N’est-ce pas l’histoire racontée aux yeux; l’image vraie des horreurs que peut enfanter la guerre civile. On viendra là, dans ce joli décor de fleurs nouvelles, méditer sur le néant des choses de ce monde, dont les plus merveilleux monuments sont tous appelés à faire un jour des ruines.

C’est dans un linceul de flammes et de sang que la Commune voulait ensevelir Paris. Elle alluma de terribles incendies. Celui-ci fut épouvantable, et les débris de toutes les archives qui brûlaient et s’envolaient, emportées par le vent, vinrent tomber en pluie de petits papiers à plus de trente lieues. Louis Esnault, dans son Paris brûlé par la Commune, raconte qu’on en trouva jusqu’en Normandie, dans un jardin d’Evreux.

«Quand, le mardi 23 mai 1871, les insurgés, serrés de près par les troupes de Versailles, se virent contraints d’abandonner la rue de Lille, l’un de leurs quartiers généraux, ils voulurent élever un rempart de flammes entre eux et leurs adversaires. Ce furent les premiers incendies allumés.

«Précédés d’un spahi du plus beau noir, enchanté de faire payer aux Français de Paris la profanation des mosquées algériennes, les révolutionnaires se rendent d’abord à la Cour des Comptes. Toutes les grilles sont fermées; le concierge appelé ne répond pas.

«Une porte s’ouvre sur la rue de Belle-chasse, donnant accès dans les bâtiments du Conseil d’Etat; un baril de poudre est roulé dans la salle des séances, on y défonce un tonneau de pétrole; l’huile minérale se répand sur le parquet des salons, sur les marches des escaliers.

«En franchissant la galerie extérieure, on gagne vivement la Cour des Comptes.—Taïeb! (bien!) grogne le spahi. Des hommes qui viennent de trouver un stock de médailles de Sainte-Hélène et qui en ont leurs tabliers remplis, lancent les glorieux insignes à la volée dans les cours; des femmes, armées de seaux et de pinceaux d’afficheur, badigeonnent les boiseries de liquide inflammable.

«Il est six heures: la nuit approche; une sonnerie de clairon retentit; un officier des fédérés lâche à bout portant un coup de revolver sur le ruisseau où coule le pétrole, qui flambe instantanément.

»Le Conseil d’État, la Cour des Comptes et des archives, la Caserne du quai d’Orsay, la Caisse des Dépôts et Consignations s’allument en même temps.»

La parure la plus belle de cet édifice moderne qui ne comptait que quatre-vingts ans était la double série d’arcades superposées, entourant la cour intérieure. Une perte bien regrettable aussi est celle des peintures qui ornaient les salles et qui étaient signées: Isabey, Flandrin, Delaroche.

Nous projetons une nouvelle promenade champêtre au Parc Monceau, aux Buttes Chaumont, au Parc Montsouris.

Quand il fait beau, le lundi est le jour qu’on doit choisir pour se promener.

C’est le jour hebdomadaire du nettoyage des établissements publics. Les théâtres font relâche, point de matinées et les musées sont fermés.

Nous avons donc fait l’après-midi une longue promenade en voiture, parcouru les principaux quartiers, salué les monuments au passage, enfin admiré tout cet ensemble grandiose et élégant qui donne tant de physionomie à notre capitale.

Ah! que Paris est grand! et dire cependant que c’est une ville qui ne s’achèvera jamais, grâce à ses réparations, constructions, embellissements et changements.—Le mieux est souvent l’ennemi du bien.—Il paraît qu’on se fatigue même du beau. Le désir du changement appartient à la nature humaine en général et à l’esprit français en particulier. Et voilà pourquoi on a bouleversé de fond en comble et l’on modifie encore sans cesse la vieille cité de Clovis, la capitale des Rois de France.

La place de la Concorde par ses proportions grandioses, sa magnifique ordonnance, ses fontaines monumentales, ses colonnes et ses statues qui personnifient les principales villes de France, est l’une des plus belles places que l’on puisse voir.

L’obélisque de Luxor couvert d’hiéroglyphes contribue aussi à son ornementation.

Ce pauvre enfant du désert, comme l’appellent les uns, cette aiguille de Cléopâtre, comme l’appellent les autres, ce remarquable monolithe de vingt-trois mètres de haut d’un marbre rose qui brave les siècles, apparaît comme l’admirable spécimen d’une civilisation disparue et peut-être supérieure à la nôtre......

Que restera-t-il de nos palais somptueux, de nos monuments si orgueilleux, quand ils auront l’âge des monuments d’Egypte?

Peu de chose sans doute; mais présentement Paris est bien beau avec ses Palais: Louvre, Luxembourg, Palais-Royal, Palais-Bourbon, Palais de Justice; avec ses Hôtels des Invalides, de la Légion d’Honneur, de la Monnaie et son admirable Hôtel de Ville, et Tutti Quanti; avec ses Arcs de Triomphe de l’Etoile et du Carrousel; ses portes Saint-Denis et Saint-Martin; ses belles rues, ses quais, ses magnifiques boulevards, ses vingt-huit ponts sur la Seine, ses fontaines monumentales, ses théâtres, ses colonnes et ses statues colossales, ornant ses places, ses squares et ses jardins.

La colonne Vendôme, à la gloire de Napoléon, fondue avec le bronze de douze cents canons pris à l’ennemi, est une imitation de la colonne Trajane de Rome.

La colonne de Juillet garde le souvenir d’une autre dynastie; le lion qui orne son piédestal, du sculpteur Barye est, dit-on, une œuvre d’art de la plus rare beauté.

Paris est réputé pour l’une des plus belles villes du monde; c’est aussi mon avis et j’en suis fière.

Cette promenade le jour dans notre capitale m’a paru si agréable que j’ai voulu la continuer après dîner. Paris, le soir, avec ses interminables cordons de lumières qui brillent le long des rues, des quais, des boulevards, se présente avec plus de prestige encore; quand la lune s’en mêle, c’est un véritable enchantement.

Les monuments de l’ancienne cité se dressant dans l’ombre vaporeuse et grandissante forment un décor grandiose, magnifique; l’imagination est séduite au plus haut point. Notre-Dame, le Palais de Justice, la Sainte-Chapelle, la Tour Saint-Jacques, toutes ces merveilles de l’art gothique vous ramènent à trois siècles en arrière, et pendant cette minute de rêve et d’oubli du présent, on se demande si les archers sont encore là montant le guêt au sommet des tours.

Les descriptions que Victor Hugo a faites du vieux Paris dans son ouvrage Notre-Dame de Paris, sont d’une rigoureuse exactitude. Je le constate avec plaisir.

Mardi, 1er Octobre 1889.

Ascension à la Tour.

Ah! cette tour, c’est la neuvième merveille du monde, puisque Mme de Sévigné a déjà déclaré que le Mont Saint-Michel est la huitième. Et l’Exposition, c’est aussi une merveille. Le présent surpasse l’antiquité. Enfoncés les Jardins suspendus de Babylone, les Pyramides d’Egypte, le Phare d’Alexandrie, le Colosse de Rhodes! Enfoncés le Temple de Diane, la Statue du Maître des Dieux, le Tombeau de Mausole. Le passé est une belle chose dont nous gardons un souvenir respectueux; mais vivent les temps modernes dont nous admirons les splendeurs infinies!

Je faisais mon ascension seule; ma cousine, un peu fatiguée de la vie étourdissante que nous menons était restée chez elle.

Partie à une heure, j’avais promis d’être de retour à sept heures pour dîner. Et bien! je suis rentrée à huit heures un quart! Ma cousine était dans une inquiétude extrême. Depuis une heure la femme de chambre, debout au balcon, interrogeait du regard toutes les passantes, cherchant à me reconnaître. L’attente rend le temps long et toutes les deux, loin de se calmer, de s’exhorter à la patience, s’exhaltaient de plus en plus.

«Ma cousine aura eu un accident de voiture, disait la maîtresse du logis», et la femme de chambre reprenait en sourdine: «Elle se sera fait écraser par un omnibus».

—A moins que pour changer de locomotion elle n’ait voulu revenir par les bateaux-mouches et qu’elle se soit ensuite trompée de rues pour rentrer à la maison.

—Peut-être s’est-elle en effet égarée? Vous avez raison, cette pensée me tranquillise. Mon Dieu! pourvu qu’elle ne soit pas tombée aux mains d’un bandit qui, lui donnant de fausses indications, l’aura entraînée...

—Taisez-vous, Anne-Marie, vous me faîtes peur...!

—Si Madame n’est pas rentrée à neuf heures, je courrai à la police.

Ma cousine avait la tête à l’envers.

—Il faudra que j’écrive à sa famille, a-t-elle murmuré.

—Et que j’aille à la morgue demain, a continué Anne-Marie, une si bonne dame, quel malheur! que devant Dieu soit son âme! Et Anne-Marie a poussé un gros soupir».

J’ai entendu son hélas et la fin de sa phrase en ouvrant la porte du vestibule. J’arrivais juste à temps pour dire Amen à mon oraison funèbre. Ma cousine s’est jetée dans mes bras: «Que t’est-il donc arrivé?

—Mais rien, du moins une chose bien simple, j’ai été arrêtée par l’enterrement du général Faidherbe et j’ai, non pas perdu, mais dépensé deux heures à voir le défilé, de sorte qu’au lieu d’arriver à la Tour avant deux heures, j’y suis arrivée vers quatre, et j’y suis restée jusqu’à la nuit et même un peu plus, pour la voir à la clarté des lumières après l’avoir vue à la clarté du jour. Je reviens enchantée sans avoir éprouvé le moindre incident, sans parler d’accident».

Nous nous sommes mises à table, ma cousine n’a pas mangé, ses doubles émotions de crainte et de joie lui avaient fermé l’estomac, en revanche, comme le mien battait le rappel depuis longtemps, je me suis montrée fort belle fourchette en faisant honneur aux sauces fines de la cuisinière et même fort belle cuiller en savourant jusqu’à trois reprises une crème aux fruits absolument délicieuse.

Mercredi, 2 Octobre au matin.

L’enterrement du général Faidherbe a été une imposante cérémonie que je suis bien aise d’avoir vue. Dans ce diable de Paris, il y a toujours de l’imprévu dont les étrangers profitent. L’affluence était énorme sur tout le passage du cortège, c’est à grand’peine que les agents chargés d’assurer le service d’ordre parvenaient à faire faire place; chacun se huche comme il peut; on loue une petite table pour monter dessus deux francs, un barreau d’échelle cinquante centimes.

A midi précis, une batterie placée sur le quai d’Orsay a tiré plusieurs salves et le cortège s’est mis en marche.

En tête le 23e de ligne, le 1er régiment du génie et les Sénégalais de l’Esplanade des Invalides portaient une couronne de lauriers, immédiatement après les troupes, venait le char funèbre attelé de quatre chevaux tenus en mains par des piqueurs; aux quatre coins du corbillard, des faisceaux de drapeaux; la bière était recouverte par un drapeau tricolore. Les cordons du poêle étaient tenus par MM. de Freycinet, ministre de la Guerre, l’amiral Duperré, M. Testelin, sénateur du Nord, les généraux Lecointe, Bressonnet et M. Barbier de Meynard, membre de l’Institut.

Autour du char se tiennent des tirailleurs sénégalais. Les sapeurs du génie, en deux files, marchent le long du cortège, l’arme renversée.

La musique est lugubre, la Marche funèbre de Chopin produit un grand effet.

Les délégations qui sont venues apporter des couronnes sont très nombreuses; il y en a des quatre coins de la France; il y en a même de l’Algérie et du Sénégal. Les plus remarquées sont celles-ci:

«A Faidherbe, la colonie du Sénégal.Au président d’honneur de la Société amicale des anciens élèves de l’Ecole polytechnique.La ville de Saint-Quentin au général Faidherbe.Au Grand-Chancelier, les gens de service de la Légion d’honneur.A son illustre enfant, la ville de Lille.La marine au général Faidherbe, ancien gouverneur du Sénégal.Maison de la Légion d’honneur, Saint-Denis.Maison de la Légion d’honneur, Les Loges.Au général Faidherbe, les Enfants du Sénégal et du Soudan. Reconnaissance.Les anciens élèves de l’Ecole polytechnique, etc.»

Derrière les couronnes, vient M. Gaston Faidherbe, fils du général, entouré des officiers d’ordonnance du défunt. Puis les pensionnaires des maisons de la Légion d’honneur, conduites par leurs directrices portant en sautoir le cordon rouge sur la robe noire. M. le général Brugère, représentant M. le président de la République.

L’amiral Krantz, les généraux Saussier et Billot, suivis de nombreux officiers représentant l’armée. Viennent encore: MM. Tirard, Rouvier, Faye, Thévenet, Yves Guyot, suivis de nombreux sénateurs députés, conseillers municipaux et de délégations de tous les corps constitués.

Parmi ces délégations, on remarquait particulièrement le roi nègre Oussman-Gassi, entouré de Sénégalais, ainsi que les spahis et les tirailleurs sénégalais, dont plusieurs portent la croix d’honneur et la médaille militaire.

Comme Mme veuve Malbrough, «je suis montée si haut que j’ai pu monter» au faîte de la célèbre tour et de là j’ai contemplé par un temps à souhait un panorama inoubliable, indescriptiblement beau, car le spectacle change à chaque étage. De la première plate-forme le regard charmé contemple l’ensemble de l’Exposition, qui lui apparaît comme une ville enchantée dont toutes les rues sont des jardins et toutes les maisons des palais. On ne voit que dômes, minarets, tours, villas, chalets, châteaux, pagodes, kiosques, chaumières, pavillons, palais, velums, colonnades, galeries, statues, fontaines; et, couronnant toutes ces constructions bizarres, élégantes, chatoyantes, le Dôme central et le Palais des Machines, c’est éblouissant...

J’ai très bien vu de là l’orme colossal qui se trouve dans la cour de l’Institution des Sourds-Muets. Il a six mètres de circonférence à sa base et mesure plus de quarante-cinq mètres de hauteur de la base au faîte.

Son origine remonte à l’an 1600. Il paraît que c’est un des ormes que Sully, sur l’ordre de Henri IV, fit planter à la porte de chaque église de Paris.

La tradition lui a conféré le nom d’Orme de Sully.

De la deuxième plate-forme, on a la vue splendide de Paris dans sa vaste enceinte. Voilà ses monuments, ses flèches, ses dômes, ses places, ses avenues; le regard domine tout, et Montmartre et le Mont-Valérien, dont la silhouette paraît si haute. Plus loin, on aperçoit Versailles s’abritant dans la verdure; ce filet blanc qui serpente, c’est la Seine; ces fines aiguilles, ce sont des clochers; ces petits sentiers, ce sont des boulevards; ces points noirs, ce sont des hommes.

De la troisième et dernière plate-forme, la vue n’est plus qu’un immense lointain trop confus pour être décrit. Le point le plus éloigné que l’on puisse apercevoir est un sommet de forêt, à quatre-vingt-dix kilomètres. A cette hauteur, il n’y a plus ni mouvement, ni bruit, cette ville morne, ces campagnes silencieuses ne sont-elles qu’un décor, une peinture? la vie n’est-elle plus là? Instinctivement, on lève les yeux au ciel dont l’ampleur est infinie, cette impression, très saisissante, est pleine de grandeur.

La Tour Eiffel, qui n’a rien d’une tour, qu’on se représente généralement ronde, massive, bâtie en pierres, me fait l’effet d’une énorme colonne carrée se retrécissant par le haut, percée à jours et toute bâtie en fer. En effet, elle se compose uniquement de treillis de fer très résistants, très élastiques et très légers assemblés par des goussets en fer rivés.

Cette conception est gigantesque et l’exécution ne l’est pas moins. La Tour Eiffel dont chaque côté a cent vingt-neuf mètres de large occupe une superficie de plus de seize mille mètres carrés, plus d’un hectare et demi. C’est le monument le plus haut, non seulement de Paris, mais du globe. L’arc de Triomphe de l’Etoile a quarante-neuf mètres, le Panthéon, quatre-vingt-trois, le Dôme des Invalides, cent cinq, Saint-Pierre de Rome, cent trente-deux, la cathédrale de Strasbourg, cent quarante-deux, la grande pyramide d’Egypte, cent quarante-six, la cathédrale de Rouen, cent cinquante, la cathédrale de Cologne, cent cinquante-neuf, le monument de Washington, à Philadelphie, cent soixante-neuf; dans le plan, il devait avoir six cents pieds, mais dès le quarante-sixième mètre il s’inclinait d’une façon si inquiétante, qu’on suspendit les travaux; on les reprit, mais en réduisant la hauteur assignée de plus de deux cents pieds.

L’idée de construire une tour colossale n’est pas nouvelle; les descendants de Noé l’avaient déjà eue. En 1832, l’ingénieur anglais Trevithick proposa de bâtir un monument de mille pieds (trois cent quatre mètres quatre-vingts). Les Américains caressèrent plusieurs projets de ce genre mais ils ne furent jamais exécutés.

Que de science, que d’études, que de savantes recherches, que de combinaisons multiples pour mener à bien le chef-d’œuvre que j’ai sous les yeux! Que de calculs, depuis la base assise dans le sol, qu’il a fallu étudier lui-même, jusqu’au faîte, jusqu’à cette lanterne de trois cents mètres de hauteur. C’est après avoir construit dans le Cantal, pour la ligne du chemin de fer, le viaduc de Garraby, que monsieur Eiffel eut l’idée de sa tour. Le viaduc est situé à cent vingt-quatre mètres au-dessus du niveau de la rivière, l’arche centrale qui sert d’appui à la même hauteur et mesure cent soixante-cinq mètres d’ouverture; le tablier métallique a quatre cent quarante-huit mètres de long et la longueur totale est de plus d’un demi-kilomètre. Cet ouvrage audacieux était alors considéré comme l’œuvre la plus colossale du monde. Monsieur Eiffel pensa que ces armatures de fer qu’il avait placées horizontalement pour relier les deux collines de Marjevols, pourraient aussi bien être posées verticalement et s’élever jusqu’à trois cents mètres de haut. Et il l’a fait comme il l’avait dit.

Le poids total de la tour Eiffel est évalué à neuf millions de kilos; le nombre des pièces métalliques qui s’entrecroisent en tous sens est de douze mille; chacune d’elles, en raison de sa forme sans cesse variée, a nécessité un dessin spécial; tous ces dessins ont été préparés au bureau des études de l’usine Eiffel à Levallois-Perret.

C’est d’une double montagne de fer travaillé et de papiers dessinés qu’est sortie cette merveilleuse colonne; et dans tout cela, les rapports l’ont constaté, il n’y a pas eu une seule erreur de calcul, une seule incertitude d’exécution. La dépense totale a été de six millions et demi.

La tour Eiffel présente un grand avantage sur toutes les constructions maçonnées, elle est «amovible». L’Etat auquel elle appartient pourrait la transporter ailleurs si cela lui convenait, l’opération ne serait pas difficile et la dépense relativement minime: un demi-million.

Nous sommes loin de la protestation qui se produisit lorsque le programme officiel annonça l’érection d’une tour de trois cents mètres. Cette protestation fut adressée en février 1887, sous forme de lettre à Monsieur Alphand et signée de noms célèbres: Messonnier, Gounod, Ch. Garinier, Gérôme, Bonal, Bougreau, Sully-Prudhomme, Robert Fleury, Victorien Sardou, Pailleron, Leconte de Lisle, Guy de Maupassant, etc., etc. Ces messieurs affirmaient que cette tour serait le déshonneur de Paris et que «cette cheminée d’usine écraserait de sa masse barbare tous nos monuments humiliés, toutes nos architectures rapetissées. Sur la ville entière frémissante encore du génie de tant de siècles, on verrait s’allonger, comme une tache d’encre, l’ombre odieuse de cette odieuse colonne de tôle».

Presque tous ont fait amende honorable et reconnaissent volontiers que la tour Eiffel est le clou de l’Exposition; ils rendent hommage au génie qui l’a construite. Le succès est une puissance qui s’impose.

Il y a seize guichets délivrant les billets d’entrée, pour aller au premier étage on paye deux francs, pour aller au second un franc, pour atteindre le sommet deux francs. En somme, l’ascension coûte cinq francs, sans compter tous les bibelots qu’on y achète; il est impossible de ne pas rapporter au pays un souvenir de cette ascension qui fait rêver, de cette ascension à neuf cents pieds du sol et qui s’accomplit si aisément; on pourrait presque dire sans qu’on s’en aperçoive, grâce aux ascenseurs dont le plus rapide s’élève de deux mètres par seconde. On peut aussi monter par les escaliers, il y en a deux qui servent à gravir la tour jusqu’à la deuxième plate-forme et les deux autres à la descendre. On monte trois cent cinquante marches pour arriver au premier étage; sa galerie promenoir est vraiment superbe; on en fait le tour, on s’oriente, puis on achète quelques souvenirs aux nombreuses boutiques qui en ont pris possession. Au centre se trouvent quatre restaurants pouvant contenir chacun cinq à six cents personnes: Bar flamand, Restaurant russe, Bar anglo-américain, Restaurant français. On peut dire que le monde entier a passé dans les salons de ces luxueux établissements. C’est à cette première plate-forme que l’on trouve la médaille de bronze à l’effigie de la tour; au second se vend la médaille d’argent, au troisième celle de vermeil. Il faut ensuite monter trois cent quatre-vingts marches pour arriver à la seconde plate-forme. C’est là qu’il faut visiter la curieuse installation du Figaro, avec son imprimerie spéciale, sa rédaction, sa composition.

Le Figaro connaît le monde, il s’est dit que les quatre cinquièmes des visiteurs seraient flattés de voir leur nom dans un journal, il a donc établi un registre où chacun peut écrire son nom et son adresse, lesquels sont imprimés le lendemain dans le journal dit Le Figaro de la Tour Eiffel. Les demandes pleuvent, l’argent aussi; ce journal fait florès et vit, en ce moment, de la vanité humaine. L’incommensurable vanité!

De cette plate-forme au sommet il y a cent soixante mètres, l’escalier qui y conduit a mille soixante-deux marches, c’est un simple escalier de service dont le public ne peut profiter, il faut prendre les ascenseurs. Bref, il y a en tout mille sept cent quatre-vingt-douze marches, avis aux gens malades du cœur ou que l’obésité oppresse.

Cette troisième plate-forme est à deux cent soixante-seize mètres; au-dessus, à trois cents mètres, se trouvent des salles réservées à des expériences scientifiques, météorologiques, biologiques, micrographiques de l’air, etc., et un petit appartement particulier que Monsieur Eiffel habite quelquefois; c’est là que se trouve le livre d’or où les personnages de marque apposent leur griffe. Le phare de la tour a une puissance égale à celle des feux de première classe établis sur nos côtes; il est fixe mais entouré de plaques de verres tournantes, blanches, bleues, rouges qui promènent ainsi chaque nuit nos couleurs nationales sur l’horizon sans bornes.

Un drapeau de trente-six mètres carrés flotte à l’extrême pointe. On assure que des Anglais ayant pu pénétrer jusque là ont coupé dans ce drapeau de petits morceaux d’étoffe qu’ils ont emportés en souvenir de leur ascension. Où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir; toujours les mêmes! ces braves Anglais...

Moi, j’ai eu quelque peine lorsque j’ai voulu écrire la fameuse carte postale datée de la tour et portant son effigie, qu’il est du devoir de tout bon visiteur d’envoyer à sa famille. On m’avait prévenu que tous les encriers sont assiégés et qu’on ne peut mettre la main sur un porte-plume qu’après une longue attente. J’avais alors fait ce judicieux raisonnement: on peut toujours tremper le bec d’une plume dans un encrier, mais sans la plume on ne peut rien, et j’avais glissé dans ma poche un porte-plume muni d’une belle plume neuve. J’ai pris place au coin d’une table entre un Chinois jaune et une Flamande rousse, haute comme un tambour-major. Tous les porte-plumes fonctionnaient fièvreusement autour de moi. J’ai pris le mien et après l’avoir plongé dans l’encre j’ai écrit:

C’est entre ciel et terre, du haut de cette tour titanesque, devant cette exposition incomparable où sont venues aboutir, sous les formes les plus variées, et dans leur développement le plus parfait, toutes les conceptions du génie humain que ma pensée s’envole vers vous. A mes pieds, les hommes s’agitent comme des fourmis, Paris et ses monuments ont les dimensions de jouets d’enfants; au loin, la campagne encore feuillée ressemble à un immense tapis vert, capitonné de points blancs qui s’appellent villages et châteaux. Voilà le tableau, voilà mes impressions sur le vif.

Mais à travers cette féerie, je revois ma douce Bretagne, ma famille chérie, et ce petit mot d’affection que je lui envoie est une preuve nouvelle que le cœur sait faire valoir ses droits en face des plus grandes merveilles de l’intelligence, des plus hautes conceptions de l’esprit et qu’il garde quand même et toujours l’image de ceux qu’il aime! Oui, au milieu de l’une des plus grandes foules humaines qui se soient jamais rencontrées devant cette Exposition qui tient du miracle, c’est le souvenir qui m’a empoignée, et pendant que ma pensée voguait dans le ciel pur de la science et des beaux-arts, habitant l’idéal le plus élevé qui se puisse atteindre: soudain, la vision de la famille et du pays se présentait à moi et je souriais en même temps à cet autre et si délicieux idéal du cœur.

Quand j’ai quitté la table où j’écrivais, six ou huit personnes m’entouraient, attendant que je leur fisse place, mon premier mouvement a été de remettre mon porte-plume dans ma poche, mais déjà les mains se tendaient pour le saisir. J’ai hésité un instant. Ah! si j’avais tenté de le garder, que serait-il arrivé? les gens qui le reluquaient auraient dit que je prenais un porte-plume ne m’appartenant pas, que j’emportais le mobilier de la tour. On se serait ameuté, on aurait sans doute crié: au voleur, les plus calmes m’eussent traitée de vulgaire pick-pocket, les exaltés auraient fini par jurer que je voulais escamoter la tour. On serait peut-être allé jusqu’à dire que je voulais la fourrer dans ma poche.

J’ai remis mon porte-plume dans la dextre d’un méridional qui gesticulait fort et parlait haut, tout en regrettant un peu les cinquante centimes qu’il m’avait coûté, et beaucoup la jolie tour en miniature qu’il représentait.

Ah! si j’avais le temps! je ne ferais peut-être pas quatre ascensions comme le comte de Flandres, mais je reviendrais certainement jouir de ce spectacle sans pareil, et dont on ne se lasse pas.

Mot de la Fin

M. Eiffel—comme une dame bien connue—monte à sa tour: il est accompagné de son ingénieur. A une certaine hauteur, il veut prendre des points de repère, mais ni lui ni son compagnon n’ont apporté, pour cette opération, la chose essentielle... un mètre.

L’ingénieur descend immédiatement pour se munir de l’instrument indispensable.

On demande à quelle hauteur ils étaient montés l’un et l’autre?

A... deux sans mètre.

Savez-vous où M. Eiffel se trouvait lorsque son ingénieur l’a rejoint?

—???

Assis sans mètre.

Mercredi 2 octobre 1889.

Parc Monceau.—Buttes Chaumont
Parc Montsouris.

Nous avons fait aujourd’hui la visite projetée au parc Monceau, aux Buttes Chaumont et au parc Montsouris. Promenades charmantes, oasis délicieuses, dans cet infernal Paris où l’on ne connaît ni le calme ni la sécurité. Les enfants et les vieillards qui ont si grand besoin d’air pur et de soleil les trouvent ici dans l’espace et le repos, le poète et le savant peuvent également lire, rêver, promener dans une quiétude parfaite loin de ces rues tumultueuses où l’on craint sans cesse d’être bousculé, volé, écrasé; où l’on va, vient, s’agite dans un perpétuel qui-vive.

«Pages, laquais, voleurs de nuit, carrosses, chevaux et grand bruit, voilà Paris». C’est Scarron qui disait cela de son temps. Ciel! que dirait-il du nôtre! J’avoue humblement mon incapacité à me tirer d’affaire. Je ne suis point débrouillarde. Je me sens toute ahurie par le bruit et très effarouchée de tant de voitures et de piétons.

Le parc Monceau est l’œuvre de Philippe d’Orléans. Louis-Philippe l’affectionnait aussi beaucoup. Une cascade, des statues de marbre et de bronze l’embellissent encore. Son principal ornement est ce qu’on appelle la Naumachie, colonnade de style corinthien, imitant une belle ruine debout au bord d’une pièce d’eau. Le parc des Buttes Chaumont, trois fois plus grand au moins que le parc Monceau, est très accidenté, très pittoresque: ces mouvements de terrain s’expliquent lorsqu’on sait que ces grands espaces sont de vieilles carrières de plâtre abandonnées, converties en jardin. Les Buttes Chaumont ont aussi elles une grotte, des cascades, un lac d’où s’élance un immense rocher de cent mètres de hauteur, surmonté d’un temple, et un joli pont qui surplombe le lac; c’est dans ce lieu si fleuri et si charmant que se trouvait autrefois le gibet de Montfaucon. Antithêses et contrastes, la vie en est faite, le monde en est plein!

Il faut aller chercher fort loin aussi, derrière l’Observatoire, le parc de Montsouris. Grandes pelouses verdoyantes, ombrages épais, allées unies, sablées et larges comme des grandes routes, vaste pièce d’eau où s’ébattent des familles de canards, de cygnes, d’oies, tel est son ensemble. Ses principaux ornements sont une pyramide élevée à la mémoire de la mission Flatters, massacrée par les Touaregs en 1881, et la reproduction du Bardo, palais du bey de Tunis, qui figura à l’Exposition universelle de 1867, et qui sert d’observatoire météorologique.

Peu de statues, l’une pourtant m’a frappée par son extrême laideur. J’ai demandé quel était ce personnage aussi affreux qu’illustre, après bien des informations, j’ai appris que c’était l’ami du peuple, Marat! Mon Dieu oui, voilà les grands hommes qu’on glorifie aujourd’hui et qu’on offre du même coup à l’admiration et à l’imitation des générations nouvelles. C’est un choix heureux, mes félicitations aux édiles parisiens, comme à l’artiste Baffier qui a su s’inspirer d’un être aussi hideux au physique qu’au moral. J’aimerais à voir à côté de lui Charlotte Corday «l’ange de l’assassinat», suivant l’expression de Lamartine dans les Girondins, mais il est là, tout seul... avec son déshonneur. Il paraît que c’est en 1883 que le conseil municipal commanda cette œuvre d’art, d’un placement difficile, on ne savait où l’ériger. On a trouvé charmant de l’utiliser au parc Montsouris. Cette statue ne passe pas inaperçue, mais le public qui se promène ignore bien certainement son nom.

La statuomanie est à son comble; est-ce donc pour honorer le crime et le vice qu’on élève des statues? C’est l’athéisme qui invente tout cela. Ayant décrété que Dieu là-haut n’existe pas, il déifie l’homme pour le faire Dieu ici-bas; et tous les petits pigmées rêvent d’avoir une grande statue. C’est ainsi qu’agissaient les Athéniens de la décadence; ils s’envoyaient leurs bustes commandés par douzaines, comme nous nous envoyons nos photographies. Et voilà pourquoi le sol de la Grèce est pavé de statues. M. Paul de Cassagnac a raconté des choses charmantes à ce sujet.

«Souvenez-vous, dit-il, de l’histoire édifiante de Démétrius de Phalères, qui, vers ce temps-là, consacrait son talent, sa vertu, son génie à relever sa patrie ruinée, abaissée par la domination Macédonienne.

Les Athéniens, reconnaissants et enthousiasmés, lui élevèrent de son vivant, sous ses yeux, trois cents statues de bronze, pas une de plus, pas une de moins.

Mais peu de jours après, le fils d’Antigone, celui qui fut surnommé Poliorcète, le preneur de villes, s’empara d’Athènes, chassant Démétrius, et séance tenante les Athéniens, oublieux des services fraichement rendus, brisèrent les trois cents statues de bronze, et élevèrent à Poliorcète autant de statues en or.

Puis, à quelque temps de là, Poliorcète était battu près d’Ipsus, et un Athénien avisé, plein d’expérience et d’économie, proposa de ne plus renverser, en entier, les statues élevées aux hommes qu’avait trahis la fortune, et de se contenter de changer les têtes, les corps pouvant continuer de servir pour tout le monde, indistinctement et successivement.

Voilà une ingénieuse idée que les Français pourront mettre un jour en pratique, pour moi, je ne verrais aucun inconvénient à mettre la tête d’un honnête homme sur les épaules de Marat.

Jeudi, 3 Octobre 1889.

Repos complet.—Les Voitures à Paris.

J’ai mis un peu d’ordre dans mon journal pendant que ma cousine recevait des visites, le jeudi est son jour.

Le soir je suis restée au salon; nos soirées, même lorsque nous ne sortons pas, sont toujours bien employées. Coupé par la causerie, la musique et les cartes, le temps passe vite. D’ailleurs, les Parisiens ne trouvent jamais qu’ils veillent trop tard. Le whist est paraît-il un jeu empoignant, mais il me semble que c’est aussi un jeu où l’on s’empoigne. Autrefois il se jouait avec quatre personnes puis on s’est réduit à trois. Aujourd’hui à l’aide de combinaisons savantes on peut le jouer à deux. Quand on aura inventé le moyen de le jouer seul, je me mettrai à l’apprendre, car je le répète, ce jeu ne me paraît pas fait pour adoucir les caractères.

Pendant que les robs se succédaient sans interruption, j’ai causé avec un vieux savant qui ne se prodigue pas et passe généralement ses soirées dans son cabinet de travail en tête-à-tête avec lui-même. Mais non, que dis-je! il n’est jamais seul il l’affirme du moins: la science est sa maîtresse favorite et les livres ses meilleurs amis. Il m’a fort intéressée. A un moment, comme je me plaignais du brouhaha de Paris:

«Que vous avez donc raison, m’a-t-il répondu, et que nous sommes loin du temps—c’était sous François Ier—où il n’y avait à Paris que deux carrosses: celui de la Reine et celui de la belle Diane.

Sous Henri IV, il n’y en avait même plus qu’un, le Roi s’en privait quand la Reine en avait besoin. Les rois voyageaient à cheval, les princesses allaient en litière et les dames en trousse derrière leurs cavaliers. C’était charmant: pas d’écrasés et jamais de réclamations. Une des clauses insérées au bail que passait aux fermiers de sa terre, près Paris, Gilles Lemaître, premier président du Parlement sous Henri II, était qu’aux grandes fêtes de l’année et au temps des vendanges, les fermiers lui amèneraient une charrette couverte et de la paille fraîche dedans pour y asseoir sa femme et sa fille, et encore qu’ils lui amèneraient un ânon ou une ânesse pour servir de monture à leur chambrière. Ce fut fini ces idylles quand un individu s’avisa d’inventer les voitures de place.

Ce serviteur de la civilisation portait un nom de circonstance: il s’appelait Sauvage, il demeurait rue Saint-Martin, à l’hôtel Saint-Fiacre. Le premier carrosse de louage, le carrosse à cinq sous, n’était pas très confortable. Le fameux dominicain Labat l’a vu et décrit. Il pouvait contenir six personnes; il était délabré et traîné par de pauvres bêtes étiques. Au XVIIe siècle, on ne comptait que trois ou quatre cents carrosses dans la capitale, mais la vogue en prit et Paris cessa d’être habitable.

Ecoutez cette appréciation d’un contemporain:

Les carrosses sont confortables, mais que dire des autres voitures, vinaigrettes, diables, cabriolets, que dire sur la route de Versailles des carrosses appelés «pots-de-chambre», ouverts à tous les vents, où l’on brûle en été, où l’on gèle en hiver? que la poussière vous y étouffe ou que la pluie vous y transperce; le majestueux Carabas est encore pis avec ses six chevaux qui font quatre petites lieues en cinq longues heures.

On connut les accidents. Pour les prévenir on inventa les petites lanternes, ce qui ne servit à rien, les piétons étaient écrasés quand même. Un seigneur étranger traversait avec rapidité, à l’entrée de la nuit une rue étroite, sa voiture légère heurta une borne et se brisa en éclats. Pour comble de malheur, un carrosse qui la suivait, dédaigna de s’arrêter et ses roues passèrent sur le corps d’un cheval de grand prix attelé à la voiture fracassée. Le seigneur s’élança sur le cocher, lui demandant avec fureur pourquoi il ne s’était pas arrêté en voyant un cheval par terre: «Pardonnez-moi, Monseigneur, répondit ce cocher modèle, mais il fait nuit et je l’ai pris pour un homme!»

—Ah! monsieur!...

—Madame, c’est l’exacte vérité et d’ailleurs, c’est cette tradition que les cochers suivent toujours. Non, non. j’admire leur adresse et je m’étonne qu’avec tant de chevaux et de voitures en circulation il n’y ait pas plus d’accidents...

—Quel est le nombre de voitures à Paris, le savez-vous?

—Comment, Madame, vous voulez de la statistique? cela n’intéresse que ceux qui la font...

—Si, cela instruit en passant. Tout le monde n’est pas à même de faire de la statistique et je suis sûre qu’ici, dans ce salon, personne que vous ne pourrait me donner ce renseignement.

—Vous le voulez, soit, mais je parlerai bas, car on se moquerait de moi.

En 1818, il n’y avait à Paris que deux mille neuf cent quarante-huit voitures publiques, n’ayant pour la plupart qu’une place à côté du cocher.

En 1828, les omnibus firent leur première apparition. Il y eut bien vite toutes sortes de concurrences. Mais en 1866, le monopole abusif vint mettre son holà et depuis la population parisienne se plaint sans pouvoir rien changer à cet état de choses.

En 1873, on vit les premiers tramways. Leur développement fut assez lent; mais, aujourd’hui, ils ne comptent pas moins de trois cents kilomètres sur lesquels la traction est variée: chevaux, électricité, vapeur, air comprimé.

Actuellement, il y a à Paris mille quatre cent cinquante-six omnibus, quatorze mille deux cent soixante-sept voitures de place et treize mille voitures bourgeoises; seize mille voitures pour le transport des marchandises; total, quarante-quatre mille voitures».

Et j’ai été très contente de ma conversation avec ce vénérable septuagénaire au crâne dénudé, comme il convient à tout savant qui se respecte.

Décidément, je suis comme le jeune Anacharsis, je m’instruis en voyageant.

Vendredi, 4 Octobre 1889.

La France.—Entrées à l’Exposition.

Depuis l’ouverture de l’Exposition jusqu’au 30 septembre, plus de vingt-et-un millions de tikets ont été délivrés aux guichets. Septembre a été le mois des Anglais, cent mille ont traversé la Manche pendant ce mois, mais il en est venu un nombre bien plus considérable. Ces voisins qui ne veulent pas être nos amis sont cependant débarqués en foule chez nous; on en a compté un demi-million. Preuve évidente que si l’Anglais n’aime pas les habitants il apprécie fort le pays.

Nous entreprenons aujourd’hui notre Tour du Monde. Ici ce n’est plus le Tour du Monde en quatre-vingts jours, mais en quatre-vingts heures si l’on veut et même moins. Cela est fort amusant de s’en aller ainsi de pays en pays, de ville en ville, à travers les cinq parties du monde, sans fatigue ni danger, sans guide ni interprète.

A tout seigneur, tout honneur: nous commençons par la France qui, dans toutes les sections, affirme sa supériorité. Elle est chez elle, et il est toujours plus facile de s’installer chez soi que chez les autres. Que de choses à voir et à admirer, cependant je ne saurais parler que de ce qui m’a frappée davantage.

L’exposition somptueuse du mobilier m’a plu excessivement.

Ces ébénistes, ces ornementistes, ces sculpteurs sur bois, ces dessinateurs qui ont su créer tant de formes charmantes et variées, sont de véritables artistes.

«L’industrie française est incomparable dans cette branche de la production nationale.

Depuis la chayère de chêne aux fines dentelures gothiques et la caquetoire dont Henry Estienne disait si plaisamment à propos des Parisiennes de son temps: «Il n’y a pas d’apparence qu’elles aient le bec gelé, pour le moins j’en réponds, puisqu’elles ne se sont pu tenir d’appeler des caquetoires, leurs sièges».

Les meubles modernes ne le cèdent en rien aux meubles anciens; quels ravissants bonheurs du jour, couverts d’incrustations de marqueterie d’une finesse exquise, ce sont des mosaïques des bois les plus rares et les plus précieux.

L’art du tapissier est également poussé aux extrêmes limites. «C’est l’essence même du goût parisien que nous retrouvons ici. Il sait tirer un parti merveilleux des étoffes et tissus de tous genres. Tout ce que la soie, la laine, le fil et le coton peuvent produire, se montre sous les aspects les plus séduisants. Le tapissier parisien drape à ravir, non seulement les lampas, les satins, les damas, mais les plus simples cretonnes, ces tentures si harmonieuses de couleurs, si variées de formes sont tout un poème, le poème séduisant du confort intérieur.

Même succès pour les papiers à tapisser; en entrant on se croit d’abord à une exposition de soieries, velours de Gênes, brocards de Lyon, verdures de Flandres. Ces magnifiques papiers peints jouent si bien l’étofle qu’il faut les toucher pour faire tomber l’illusion, celle-ci disparaît, mais l’admiration reste.

Aujourd’hui, on est arrivé à reproduire jusqu’en vingt-six couleurs les dessins les plus compliqués. L’exposition des cristalleries de Baccarat, de St-Louis, de Choisy-le-Roi m’a vivement intéressée.

Mais celle des glaces de St-Gobain m’a plongée dans la stupéfaction. Je ne me figurais pas qu’on pût arriver à de pareilles dimensions. Il faut voir cela pour y croire.

L’industrie des glaces énormes, comme on les fait maintenant, est toute moderne, mais les miroirs étaient connus des Egyptiens, des Grecs et des Romains, quoiqu’on dise que l’antiquité ne fabriquait que des miroirs en métal poli, le musée de Turin possède des miroirs en verre, trouvés dans des tombeaux égyptiens. Aristote écrit: «Si les métaux et les cailloux doivent être polis pour servir de miroir, le verre et le cristal ont besoin d’être doublés d’une feuille de métal pour reproduire l’image qu’on leur présente».

A son tour, Pline parle des miroirs dans son Histoire naturelle. Après avoir proclamé la renommée immense dont jouit la ville de Sidon en Phénicie, pour les verreries, il ajoute que ce fut dans ce pays que furent inventés les miroirs de verre.

Pendant mille ans, on perd la trace de cette invention. Au Xme siècle, Venise fabrique des miroirs, mais ce n’est qu’au XVIme siècle que cette invention prend de l’importance, et Venise garde si jalousement le monopole de ces glaces limpides, blanches, d’une pureté et d’un éclat incomparable qu’elle décrète qu’elle punira de mort tout ouvrier qui transportera son art dans une ville étrangère.

L’industrie des glaces commença en France l’an 1660, sous Louis XIV, grâce à l’habileté de Colbert qui parvint à déterminer dix ouvriers vénitiens à venir à Paris; ils n’y restèrent pas longtemps et on peut dire que ce fut un Français, Richard de Néhon, très habile verrier de Tour-la-Ville, près Cherbourg, qui établit la première manufacture de glaces en France. En 1691, son neveu, Louis de Néhon, accomplit une véritable révolution dans cette industrie.

Jusque-là, on fabriquait les glaces comme les vitres, c’est-à-dire par le procédé du soufflage, et ce procédé imposait une limite fort restreinte aux dimensions des glaces. Louis de Néhon parvint à obtenir des glaces par la difficile et grandiose opération du coulage, et à partir de ce moment on put fabriquer des plaques de verre de dimensions considérables et d’une épaisseur régulière.

L’exposition de Saint-Gobain n’a pas son égale. Elle tient la première place, non seulement en France, mais dans le monde entier.

La glace principale qu’elle expose et qui bien entendu, ne laisse rien à désirer comme pureté, comme poli, est la plus considérable qui ait été coulée jusqu’à ce jour, elle mesure six mètres de hauteur et quatre mètres onze centimètres de largeur; cela fait une superficie de vingt-six mètres cinquante. Bref, c’est partout l’effort suprême du travail. Chaque spécialiste a envoyé les spécimens les plus perfectionnés de son art, c’est inouï.

Le regard s’arrête stupéfait, croyant toujours que ce qu’il vient de voir est le suprême du genre et quelques pas plus loin il s’aperçoit qu’il s’est trompé et qu’il y a mieux encore.

Les étoffes de soie sont une des supériorités de la France. Lyon et Saint-Etienne s’avancent majestueusement en tête.

Loin de l’amoindrir, les siècles passent en améliorant cette industrie, il y aura bientôt cinq siècles que le premier métier à tisser la soie fut monté à Lyon. Il y a dix ans, Lyon comptait douze mille métiers, aujourd’hui il y en a cent vingt-cinq mille et la valeur des étoffes tissées dépasse quatre cents millions de francs.

Dans le domaine féminin même gloire pour la rubanerie et les fleurs artificielles. La rubanerie de Saint-Etienne depuis six siècles conserve son monopole sur les autres nations. Tous ces jolis rubans, aux nuances si tendres, aux fleurs si fraîches sortent du noir pays du charbon et rapportent peut-être plus que lui: cent millions par an.

Les fleurs artificielles sont extraordinaires de vérité. Les femmes se penchent instinctivement vers elles, comme pour les respirer. Je suis sûre que si on les exposait dehors, les papillons, amants de toutes les fleurs et les scarabées d’or, amoureux de la rose, voltigeraient autour d’elles.

Les petites ouvrières parisiennes ont des mains de fées et je leur trouve beaucoup d’esprit au bout des doigts. Toutes ces fleurs sont d’une fraîcheur, d’une élégance, d’une fidélité de détails et d’une finesse de coloris qui dénotent un véritable talent.

C’est à Paris, qui tiendra toujours le sceptre de l’élégance et du bon goût, que toutes les grandes modistes des pays civilisés viennent faire leurs emplettes.

Après nos désastres, le jour de la signature du traîté de Francfort, le général Grant recevait à la Maison-Blanche. L’indemnité de cinq milliards, imposée par l’Allemagne à la France était le sujet de la conversation. «Les Français ne pourront jamais la payer!» disait-on. Le Président des États-Unis seul se taisait. On lui demanda son opinion. «Les cinq milliards, répondit-il, mais c’est nous qui les paierons. Il suffira à la France de nous envoyer quelques bateaux chargés de rubans et de fleurs».

Et les bijoux. Quel rêve, quelle fascination, c’est un ruissellement de pierreries inoubliable. C’est le pays d’Omphir. Les fleurs qu’on voit ici sont en rubis, saphir, topaze, leurs feuillages, en émeraude, les rochers qui les abritent, en agate et les rivières qui les baignent, en diamant. Dans ma jeunesse, cette éblouissante vision m’eût empêchée de dormir. Il y a là pour cinquante millions de joyaux et de pierreries; jamais exposition n’a présenté une telle profusion de richesses et d’œuvres d’art.

Que de fortunes dorment là dans leurs écrins de velours et de satin. Au centre, une vitrine contient l’un des plus gros diamants qui existent, il pèse cent quatre-vingts carats. Seuls, quatre diamants historiques le dépassent en dimension: le diamant du Rajah de Matan, le Grand Mongol, le Ko-hi-Noor et l’Orloff. Comme pendant à ce diamant, on peut voir une perle invraisemblable de cent soixante-deux grains.

C’est égal, quelle fascination que cet amoncellement de pierres et de perles, il n’y en a pas que là; ce sont des monceaux de diamants qu’on voit dans les tailleries, et aux articles pêche et chasse se trouve une toute petite collection de perles brutes estimée trois millions. On aperçoit se balançant au bout d’un fil une seule perle de soixante-quinze mille francs.

Une autre exposition pleine de charme et d’enchantement encore, c’est celle de la dentelle. La mécanique est arrivée à des prodiges d’imitation. C’est à ne plus savoir discerner comme pour les diamants le vrai du faux, et c’est à vous dégoûter du vrai, puisque le faux est aussi beau et dix fois moins cher. Cependant les vraies, les belles dentelles sont celles faites à la main, soit avec l’aiguille, soit sur le carreau, ou pour mieux dire la pelote où s’enchevêtrent les bâtonnets. Dans cet ordre supérieur, les dentelles du Puy, de Mirecourt, de Bayeux et d’Alençon faites à la main, ces dernières, analogues au vieux Chantilly, sont bien les plus belles. Alençon est resté fidèle au point de France créé sous Colbert; il marche avec le point à l’aiguille en tête de toutes les dentelles et peut rivaliser avec les guipures de Venise, les Malines de Belgique et les points d’Angleterre. Ces dentelles sans doute sont de genre différent, mais immuable chacune dans leur beauté et leur perfection. Deux cent mille ouvrières vivent en France de cette industrie.

Il faut aussi rendre hommage aux brodeuses plus nombreuses encore que les dentellières.

Comme les dentelles, les broderies à la main l’emporteront toujours sur les broderies à la mécanique qui crée cependant des merveilles. Une machine à broder fait plus de cinq cent mille points par jour et remplace ainsi cinquante brodeuses. Elle fait la broderie blanche au plumetis et au crochet, les broderies de couleurs, d’or et d’argent, des ornements d’église, mais elle s’incline devant la tapisserie faite à la main, elle ne peut l’égaler.

La passementerie fait ses preuves depuis longtemps. C’est l’une des industries françaises les plus anciennes; Etienne Boileau a donné une place importante aux Crépiniers ou passementiers dans son livre «des Mestiers du XIIIe Siècle». La pelleterie nous convie aussi à une exposition superbe. La France lutte presque victorieusement avec l’Allemagne et la Russie. Quelles belles fourrures! Quels beaux manteaux elle expose! Cela fait penser à l’hiver, mais non, que dis-je! Le froid ne peut se faire sentir à travers ces poils épais, longs et soyeux; ils sont faits pour vous raccommoder avec les frimas en les éloignant de vous.

L’exposition des jouets est une féerie bien séduisante pour les enfants et même pour les grandes personnes. Certainement, l’esprit s’est mis à la torture pour inventer tant de choses nouvelles et amusantes.

Je pense que les jeux mécaniques sont à leur apogée; je ne vois pas ce qu’on pourrait inventer de plus. Les bateaux marchent tout seuls, les locomotives courent sur les rails, les équilibristes font du trapèze, les jongleurs escamotent leurs muscades, le petit soldat français, toujours guilleret, bat du tambour, Pierrot et Arlequin se battent pour Colombine.

Il y a de beaux théâtres avec décors nombreux et personnages costumés; des ménageries, des arches de Noé contenant tous les animaux de la création.

Ah! que de jolis rôles remplissent tous ces animaux, il y a des ours qui dansent, des chèvres qui jouent du tambourin, des chats qui miaulent, des poules qui gloussent, des vaches qui donnent du lait, des chiens qui tournent après leur queue, des chevaux qui galoppent, il y a des grenouilles qui sautent, des souris qui trottent, des serpents articulés qui font fuir, il y a des singes savants qui jouent du violon en battant la mesure avec la tête, il y a des lions majestueux, des tigres aux crocs féroces, des dromadaires et des éléphants, voire même une girafe.

Le nombre des poupées est infini; quelques-unes grandes comme des enfants et dont la toilette doit coûter plus que celle de beaucoup de bébés. Du reste on peut les mettre dans leurs meubles et leur acheter une maison complète, chambres, salons, cuisines avec fourneaux économiques, c’est insensé! Voici un salon Louis XV du plus pur style, canapé, chaises, fauteuils, garniture de cheminée. Une jeune poupée, en délicieuse robe Pompadour, tient une harpe; à côté d’elle, son professeur, chevelure poudrée, culottes courtes, bas de soie, souliers à boucles d’argent, bat la mesure. Ce jouet, puisqu’il faut l’appeler par son nom, est un modeste bibelot de cinq cents francs et il y en a encore d’un prix plus élevé. En somme, c’est trop beau et c’est trop cher. C’est trop beau, puisque le sort des jeux est d’être brisés, c’est trop cher, puisque ces coûteuses fantaisies ne sont que des amusements enfantins; ces jeux-là se payent avec des billets de banque et n’amusent pas plus que ceux qui se payent avec des sous.

Envisagée au point de vue commercial, cette exposition est une preuve incontestable que la fabrication des jouets est devenue une branche d’industrie artistique et des plus importantes.

Les armes de chasse et les engins de pêche se présentent dans un cadre original tendu d’énormes filets et de peaux de bêtes, entourés d’aigles, de vautours, de chamois, de chevreuils qui se regardent aussi tranquillement que le grand ours blanc polaire toise le lion de l’Atlas qui lui fait vis à vis.

Samedi, 5 Octobre 1889.

La France

Hier, c’était le triomphe du bois et des étoffes, des bijoux et des dentelles, du cristal et du verre, des fleurs et des joujoux, aujourd’hui c’est le triomphe du fer, du bronze et du cuivre maniés par des ouvriers d’une habileté rare. Je ne puis me lasser de regarder l’autel en cuivre doré de onze mètres cinquante de haut sur six mètres de large, du style gothique le plus pur, commandé pour l’église Saint-Ouen de Rouen. Voilà des groupes et des statues admirablement coulés, voici des pendules, des urnes, des lampes gigantesques, celle-ci est une copie très exacte de la tour Eiffel et comme modèle de lampe c’est tout-à-fait réussi, mes compliments à l’auteur de l’idée.

La fonte paraît à son tour et fait une rude concurrence au bronze, en imitant ses plus beaux sujets artistiques en les rendant accessibles à toutes les bourses. Le domaine du cuivre est non moins étourdissant depuis l’humble bougeoir, la pelle, le landier, en remontant toute la gamme des ustensiles de ménage, jusqu’aux foyers des locomotives. Au dire des connaisseurs, les lamineurs et les fondeurs ont fait de véritables tours de force. Du reste, le matériel des chemins de fer est tout simplement prodigieux. Cette locomotive est admirable, aussi perfectionnée que possible il me semble et déjà l’on parle de la remplacer par la locomotive électrique! L’humanité est insatiable!

Les cyclopes tant vantés ne seraient ici que des pygmées et comme ils admireraient l’exploitation actuelle des mines représentées avec toutes les apparences de la vérité! Appareils à monter et descendre, machines d’extraction, de ventilation, wagonnets, cages, biennes, puits dont on voit l’orifice béant. Dans la réalité, certains de ces puits de mine atteignent un demi-kilomètre de profondeur et dire qu’il y a des gens effrayés de monter tout en haut de la tour Eiffel! Dans l’air, la lumière, le ciel bleu! Que serait-ce donc si on les invitait à descendre au milieu des ténèbres, à cinq cent trente mètres dans les entrailles noires de la terre!...

Anzin expose les modèles de ses habitations, à cent ans de distance. Les baraques de 1789, sont devenues en 1889 d’élégants pavillons. Entre ce chaume et ces briques, il y a un siècle d’efforts constants et de progrès soutenus.

Le Creusot, l’une de nos gloires industrielles, est la plus considérable de nos usines françaises.

En 1837, le Creusot n’était qu’un établissement de peu d’importance; aujourd’hui c’est une ville métallurgique de vingt mille âmes, ne laissant rien à désirer au point de vue du bien-être de ses habitants. C’est le modèle par excellence des cités ouvrières, qu’on en juge.

Non seulement le salaire des ouvriers n’est pas inférieur au salaire que l’on donne dans les autres établissements industriels, mais de plus ils ont droit, par exemple, à la «chauffe», c’est-à-dire à la fourniture gratuite du charbon pour leur usage personnel. Les frais médicaux et pharmaceutiques leur sont assurés gratuitement.

Tout ouvrier malade ou blessé perçoit un tiers de son salaire pendant son chômage; de même quand il accomplit une période militaire de vingt-huit ou de treize jours il touche le tiers du prix de sa journée. Une somme de soixante francs par an et par enfant est allouée aux pères de famille qui ont plus de cinq enfants.

L’administration verse, sans aucune retenue sur les salaires, un tant pour cent à une caisse de retraite créée par Monsieur Schneider. D’ailleurs, les fondateurs du Creusot ont multiplié autour de leurs ouvriers les œuvres d’assistance et de bienfaisance.

Au Creusot, il existe plusieurs écoles primaires, une école professionnelle et un hôpital entretenus aux frais de Monsieur Schneider. Les ouvriers bien notés peuvent habiter dans les confortables cités et cela moyennant un modique loyer qui ne dépasse pas huit francs par mois. Chaque logement est composé de trois, quatre ou cinq pièces avec un petit jardin. De plus, Monsieur Schneider a encouragé, facilité le développement des Sociétés coopératives qui fournissent, presque aux prix coûtants, aux ouvriers, les aliments, vêtements et objets de ménage dont ils ont besoin.

On calcule que les œuvres instituées par ce philanthrope et richissime propriétaire, dépassent annuellement la somme de deux millions. Les services de retraites et de secours atteignent la somme d’environ sept cent mille francs, les allocations aux réservistes et aux pères de famille ayant plus de cinq enfants se montent à près de huit cent mille francs.

L’horlogerie nous accueille plus bruyamment. Elle sonne sans cesse, dans tous les tons, mêlant à des voix claires et vibrantes le chant monotone du coucou et le trille enchanteur du rossignol. On peut ici étudier tous les systèmes depuis le modeste réveil-matin jusqu’aux carillons les plus célèbres, depuis la simple cloche que manie le choriste jusqu’au gros bourdon qui ébranle les cathédrales.

Ce n’est pas sans fierté que nous voyons figurer le génie français civil et militaire.

Voilà des spécimens de tous les matériaux de construction. Les pierres, le bois, le fer, le plomb, les chaux, les mortiers, les ciments, les briques, les tuiles, les carreaux, les ardoises, les cartons bitumés pour toiture, etc., etc. A l’aide de ces matériaux nous voyons l’ingénieur qui conçoit et l’ouvrier qui exécute, accomplir de nos jours sans hésitation, sans tâtonnement, les travaux les plus gigantesques dans la mer comme sur la terre.