The Project Gutenberg eBook of La civilisation japonaise

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Title: La civilisation japonaise

Author: Léon de Rosny

Release date: August 16, 2012 [eBook #40516]
Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CIVILISATION JAPONAISE ***

Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

LA

CIVILISATION JAPONAISE

CONFÉRENCES

FAITES

A L’ÉCOLE SPÉCIALE DES LANGUES ORIENTALES

PAR

L É O N   D E   R O S N Y



colophon


PARIS

ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE DE PARIS
DE L’ÉCOLE DES LANGUES ORIENTALES VIVANTES, ETC.

28, RUE BONAPARTE, 28

1883

TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE

CE volume fait partie de la série de publications que j’ai entreprises pour l’usage des personnes qui veulent étudier la langue et la littérature japonaise. Il se compose de douze conférences[1] préparées conformément au programme des examens de l’École spéciale des Langues Orientales. J’ai essayé d’y réunir, sous une forme nécessairement très succincte, les principales données ethnographiques, géographiques et historiques qui sont indispensables à quiconque est appelé à résider au Japon ou à se trouver en contact avec les indigènes de ce pays.

Outre les faits relatifs aux insulaires de l’extrême Orient, j’ai tenu à donner à mes élèves quelques notions relatives à l’histoire et à la littérature de la Chine, parce que c’est de ce pays que le Japon tire sa culture intellectuelle et un nombre considérable de mots de sa langue.

J’avais eu l’intention de joindre en appendice toute une série de documents et d’index utiles pour les étudiants. J’ai dû renoncer à ce projet pour ne pas dépasser de beaucoup le nombre de pages réglementaire des volumes de la Bibliothèque Orientale elzévirienne dans laquelle sont publiées ces conférences. Ces documents et ces index, plus nombreux et plus développés qu’ils ne devaient l’être, formeront un volume spécial que j’espère être à même de mettre bientôt sous presse, et qui sera publié sous titre de Manuel du Japoniste[2].

Ce nouveau volume sera le complément naturel et indispensable des ouvrages classiques que je fais paraître depuis quelques années sous le titre général de Cours pratique de Japonais. La publication de ce recueil se poursuit sans interruption, bien que plus lentement que je ne l’aurais désiré; et quelques-uns de ses volumes ont été déjà l’objet de plusieurs éditions[3], tandis que d’autres n’ont pas encore été imprimés pour la première fois.

Bien que mes instants soient, en ce moment, consacrés à un travail d’érudition japonaise et chinoise[4], je me propose de mettre sous presse un nouveau volume de mon Cours pratique aussitôt après avoir fait paraître la troisième édition de la première partie de ce Cours qui est complètement épuisée depuis près d’une année. Je continuerai de la sorte à faire mes efforts pour rendre de plus en plus facile l’étude de l’idiome dont l’enseignement m’a été confié à l’École spéciale des Langues Orientales.

Nogent-sur-Marne, le 3 mai 1883.

LÉON DE ROSNY.

LA
CIVILISATION JAPONAISE

I

PLACE DU JAPON

DANS

LA CLASSIFICATION ETHNOGRAPHIQUE DE L’ASIE

IL me paraît utile, au début des études que nous allons entreprendre, de jeter un coup d’œil rapide sur les principales divisions ethnographiques que les progrès de la science ont permis d’établir au sein de ce vaste continent d’Asie, dont les Japonais occupent la zone la plus orientale.

Les premiers essais de classement des populations asiatiques sont dus aux orientalistes. Ces essais ont projeté de vives lumières sur le problème, mais elles ne l’ont point résolu, parce que les orientalistes, au lieu de se préoccuper de tous les caractères des races et des nationalités, se sont à peu près exclusivement attachés à un seul de ces caractères, celui qui résulte de la comparaison des langues.

Les orientalistes ont fait, d’ailleurs, ce qui a été fait à peu près pour tous les genres de classification scientifique. En botanique, par exemple, à l’époque de Tournefort, on attachait une importance exceptionnelle à la forme de la corolle; Linné, le grand Linné, ne portait guère son attention que sur les organes sexuels des végétaux. La classification ne pouvait être définitivement acceptée que lorsqu’avec les Jussieu, les familles de plantes ont été fondées sur l’ensemble de leurs caractères physiologiques.

Il devait en être de même pour la classification des peuples. L’affinité des langues peut certainement nous révéler des liens de parenté entre nations; mais ces affinités sont souvent plus apparentes que réelles. Les peuples vaincus ont parfois adopté la langue de leurs vainqueurs, sans que pour cela il y ait eu, entre les uns et les autres, le moindre degré de consanguinité, la moindre communauté d’origine. La colonisation a souvent transporté fort loin l’idiome d’une nation maritime, et l’a fait accepter par des tribus on ne peut plus étrangères les unes aux autres. Nous parlons en Europe des langues dont le sanscrit est un des types les plus anciens; mais, s’il est établi qu’il existe une famille de langues aryennes ou indo-européennes, personne n’oserait plus soutenir aujourd’hui qu’il existât une famille ethnographique aryenne et indo-européenne. Au premier coup d’œil, on reconnaît l’abîme qui sépare le Scandinave aux cheveux blonds et au teint rosé, de l’Indien aux cheveux noirs et au teint basané. Personne, non plus, ne voudrait soutenir que les naturels des îles de l’Océanie, où l’anglais est devenu l’idiome prédominant, aient des titres quelconques de parenté avec les habitants de la fraîche Albion.

Les caractères anthropologiques, d’ordinaire plus persistants que les caractères linguistiques, sont à eux seuls également insuffisants pour établir une classification ethnographique solide. Le métissage a, dans tous les temps et sous tous les climats, profondément altéré les caractères ethniques. Il n’est point possible de répartir dans deux familles différentes les Samoièdes qui habitent le versant oriental de l’Oural et ceux qui vivent sur le versant occidental de cette montagne. Les uns cependant appartiennent, au moins par la couleur de la peau, à la race Jaune, tandis que les autres font partie de la race Blanche.

Lorsque l’histoire ne nous fait pas défaut, c’est à l’histoire que nous devons emprunter les données fondamentales de la classification des peuples. Lorsque l’histoire manque, alors, mais alors seulement, nous devons recourir, pour reconstituer des origines ethniques sans annales écrites, à la comparaison anthropologique des types, aux affinités grammaticales et lexicographiques des langues, à la critique des traditions et à l’exégèse religieuse, aux formes et à l’esprit de la littérature, comme aux manifestations de l’art, et demander à ces sources diverses d’information les rudiments du problème que nous nous donnons la mission de résoudre, ou tout au moins d’éclaircir ou d’élaborer[5].

Trois grandes divisions nous sont signalées tout d’abord dans le vaste domaine de la civilisation asiatique.

La première et la moins étendue est occupée par les Sémites qui habitent surtout le sud de l’Asie-Mineure, sur les deux rives de l’Euphrate et du Tigre, la péninsule d’Arabie, la côte nord-est du golfe Persique et quelques îlots, provenant pour la plupart de migrations israélites et musulmanes, au cœur et au sud-est de l’Asie.

La seconde division est peuplée par les Hindo Iraniens, dont les linguistes ont formé le rameau oriental de leur grande famille aryenne, famille dans laquelle ils ont incorporé la plupart des populations de l’Europe. Le foyer primitif de ce groupe ne doit pas être placé, comme on le fait trop souvent, dans la péninsule même de l’Hindoustan, mais au nord-ouest de cette péninsule. Les Aryens ne sont, dans l’Inde, que des conquérants, superposés sur les Dravidiens autochtones, aujourd’hui refoulés vers la pointe sud de la presqu’île Cis-Gangétique et à Ceylan.

La troisième division, qui comprend une foule de nations diverses, a été considérée par quelques auteurs comme le domaine d’un prétendu groupe dit des Touraniens. Jadis, on aurait avoué simplement son ignorance au sujet de ces nations; et, sur la carte ethnographique de l’Asie, on se serait borné à une mention vague, telle que «populations non encore classées». Aujourd’hui, on a honte de dire qu’on ne connaît pas encore le monde tout entier: on aime mieux débiter des erreurs que d’avoir la modestie de se taire.

Je me propose de m’étendre un peu sur cette prétendue famille touranienne; car c’est, en somme, celle qui doit nous intéresser le plus ici, puisque les Japonais devront être compris dans ce troisième groupe des populations asiatiques.

Du moment où il s’agit de désigner une idée nouvelle, et, dans l’espèce, une nouvelle circonscription ethnographique, il est presque toujours nécessaire de créer un mot nouveau. Le choix heureux de ce mot n’est pas tellement indifférent pour le progrès de la science, qu’il ne vaille la peine de le chercher avec le plus grand soin. L’emprunt à la Genèse des noms de Japhétiques, Sémitiques et Chamitiques, pour servir à la classification des races humaines, a poussé l’ethnographie dans des ornières dont il est bien difficile de la faire sortir. Je craindrais, pour ma part, que la dénomination de Touranien, si elle était définitivement acceptée, entraînât la science des nations dans des erreurs bien autrement funestes encore. D’abord, cette dénomination manque non-seulement de précision, mais, par suite du sens que les linguistes lui attribuent aujourd’hui, elle signifie deux choses très différentes. Touran, pour les Perses de l’antiquité, n’a jamais été la désignation d’un peuple particulier; autant vaudrait admettre, comme terme de classification, les noms de Refaïm et de Zomzommin donnés aux populations à demi-sauvages que les Sémites rencontrèrent à leur arrivée dans la région biblique où ils se sont établis. Pour les linguistes, au contraire, il faut entendre par Touraniens à peu près tous les peuples asiatiques qui ne sont ni Aryens, ni Sémites. Dans les tableaux qu’on publie journellement pour la classification de ces peuples, je vois figurer côte à côte les Finnois, les Hongrois et les Turcs, dont les affinités paraissent certaines, les populations que M. Beauvois a réunies sous le nom de Nord-Atlaïques, les populations Mongoliques, les Mandchoux, les Coréens, les Japonais, parfois même les Chinois, les Malays, c’est-à-dire les Océaniens et les Dravidiens. Or, comme la parenté de ces derniers peuples avec les Nord-Altaïens,—possible, je le veux bien,—est encore loin d’avoir été établie d’une manière scientifique, le nom de Touranien n’est guère plus explicite, suivant moi, que le mot terra incognita, sur nos vieilles cartes géographiques. Et, si l’intention des ethnographes était de faire usage d’une dénomination générale pour tous les peuples asiatiques que nos connaissances ne nous permettent pas encore de classer sérieusement, je préférerais de beaucoup le nom d’Anaryens (non Aryens), que M. Oppert a employé dans ses premiers travaux sur l’écriture cunéiforme du second système. Les Aryens, sur lesquels repose la constitution de la grande famille linguistique successivement appelée indo-germanique, indo-européenne et aryenne, forment en effet le seul groupe considérable des peuples de l’Asie dont la parenté ait été définitivement établie, sinon au point de vue de l’anthropologie, au moins en raison des affinités de leurs idiomes respectifs. Le procédé par voie d’exclusion ne saurait donc, en ce cas, nuire à la clarté de la doctrine, et, provisoirement, je préfère adopter la dénomination d’Anaryens, pour les peuples sur lesquels je dois fixer votre attention.

Le groupe des peuples anaryens de l’Asie, dont l’unité n’a pas encore été établie par la science, comprend plusieurs familles, sur lesquelles vous me permettrez de vous dire quelques mots.

La famille Oural-Altaïque s’étend depuis la mer Baltique et la région des Carpathes à l’ouest, jusqu’aux limites orientales de la Sibérie à l’est.

Cette famille se subdivise en quatre rameaux principaux:

Le rameau septentrional comprend les Finnois et les Lapons au nord de l’Europe;—les Samoïèdes répandus au nord-est de la Russie et au nord-ouest de la Sibérie;—les Siriænes, au nord et à l’ouest de la rivière Kama;—les Wogoules, entre la Kama et les monts Ourals, d’une part, et sur la rive gauche de l’Obi, de l’autre;—les Ostiaks, des deux côtés de l’Iénisseï.

Le rameau occidental se compose des Hongrois, répartis dans de nombreux îlots, situés dans la région du Danube et de deux de ses affluents, la Theiss et le Maros.

Le rameau méridional comprend les Turcs qui occupent, en Europe, non point la contrée connue en géographie sous le nom d’Empire Ottoman, mais seulement quelques îlots disséminés çà et là dans cette contrée; l’Asie-Mineure, à l’exception de la zone maritime occupée surtout par des colonies helléniques; et une vaste étendue de territoire au nord de la Caspienne et de l’Aral, prolongé jusqu’aux versants occidentaux du Petit-Altaï. Il faut rattacher à ce rameau, les Iakoutes, habitants des deux rives de la Léna et d’une partie de la rive droite de l’Indighirka, ainsi que de l’embouchure de ce fleuve, où ils vivent côte à côte avec les Toungouses et les Youkaghirs.

Le rameau oriental, enfin, se compose des Youkaghirs, des Koriaks et des Kamtchadales.

La famille Tartare comprend les rameaux suivants:

Le rameau Kalmouk-Volgaïen, composé de tribus Euleuts ou Kalmouks, au nord-ouest de la mer Caspienne, sur les rives du Volga, s’étendant à l’ouest non loin des rives du Don, et formant plusieurs îlots dans la partie sud-ouest de la Russie d’Europe; et le rameau Altaïen, comprenant les Kalmouks répandus dans la région du lac Dzaïsang;

Le rameau Baïkalien, comprenant les Bouriæts de la région du lac Baïkal;

Le rameau Mongolique, composé de plus de deux millions et demi de Tatares-Mongols, habitant le nord de la Chine, depuis le lac Dzaïsang et les monts Kouën-lun à l’ouest, jusqu’au territoire occupé par les Mandchoux à l’est;

Le rameau Toungouse comprenant les Toungouses, chasseurs et pasteurs, errant surtout dans le bassin de la Léna et sur les rivages de l’Océan Glacial, au-delà de la limite des terres boisées, en face de l’archipel inhabité de la Nouvelle-Sibérie, et à l’embouchure de la rivière Kolima:—les Lamoutes, pêcheurs, sur les rivages occidentaux de la mer d’Ockostk;—les Mandchoux, sur les bords du fleuve Amoûr, principalement sur sa rive droite.

La famille Dravidienne, composée des anciennes populations autochtones de l’Inde, aujourd’hui refoulées dans la partie méridionale de cette péninsule et dont les langues paraissent avoir des affinités avec les idiomes tartares, se compose des rameaux suivants:

Le rameau septentrional, composant les Télinga ou Télougou, dans la région du Dékhan;

Le rameau occidental, formé des Indiens Karnataka, à l’ouest des précédents,—et des Indiens Toulou, au sud;

Le rameau méridional, formé des Indiens Malayalam, sur la côte de Malabar;

Enfin, le rameau oriental, formé du peuple Tamoul, qui occupe la côte de Coromandel et la pointe septentrionale de l’île de Ceylan.

En dehors de ces familles à peu près définies, nous trouvons encore, dans le vaste groupe des anaryens, plusieurs nations d’une importance considérable, dont la situation ethnographique n’a pas été reconnue jusqu’à présent d’une façon satisfaisante et qui, par ce fait, semblent former autant de familles distinctes, savoir:

La famille Sinique, composée des Chinois, implantés, environ trente siècles avant notre ère, sur le territoire occupé primitivement par les Miaotze, les Leao, les Pan-hou-tchoung, les Man, et autres populations autochtones; des Cantonais et des Hokkiénais, habitants des côtes orientales de la Chine, qui parlent un dialecte dans lequel on retrouve de nombreuses traces d’archaïsme;

La famille Tibétaine, qui est répandue dans le petit Tibet, le Ladakh, le Tibet, le Népâl, le Bhotan, dans la partie sud-ouest de la province chinoise du Ssetchouen, et dans quelques îlots situés dans les provinces du Kouang-si, du Koueitcheou et au nord-ouest de la province du Kouang-toung;

La famille Annamite, comprenant les populations du Tong kin et de la Cochinchine;

La famille Thaï, composée des Siamois.

Je vous demande la permission de ne pas m’occuper des Barmans et des Cambogiens, dont la situation ethnographique est encore difficile à déterminer, et qui, en tout cas, paraissent étrangers au groupe de peuples que nous avons, en ce moment, la mission d’étudier ensemble.

Les affinités plus ou moins nombreuses que l’on peut constater entre ces peuples, sont tantôt des affinités anthropologiques, tantôt des affinités linguistiques.

Vous connaissez tous le type chinois, et, pour l’instant, je ne parle de ce type qu’au point de vue de ses caractères reconnaissables par le premier venu. Vous connaissez peut-être un peu moins le type mongol et le type japonais, ou plutôt vous devez bien souvent confondre ceux-ci et celui-là. C’est qu’il existe, en effet, entre ces types, des traits de la plus étonnante ressemblance. Si vous avez vu des Samoïèdes, des Ostiaks, des Tougouses, des Mandchoux, des Annamites, des Siamois, que sais-je, des indigènes d’à peu près toute la zone centrale et sud-orientale de l’Asie, vous avez dû vous trouver porté à la même confusion. Il n’est pas nécessaire de sortir d’Europe pour rencontrer ces individus aux cheveux noirs, à la face large et aplatie, aux yeux bridés, aux pommettes saillantes, aux lèvres épaisses, à la barbe rare, autant de caractères frappants s’il en fût; il ne faut pas même aller jusqu’à Kazan: à Moscou, dans tout le cœur de la Russie, et même à Pétersbourg, cette ville finno-allemande, vous rencontrez, à chaque instant, le type sui generis dont je viens de vous rappeler les principaux traits.

Au premier abord, il y a donc une présomption pour croire à l’existence d’une grande famille, composée de tant de nations non pas précisément douées d’un type identique, mais d’un type fortement marqué du stigmate de la parenté:

.....Facies non omnibus una,
Nec diversa tamen; qualem decet esse sororum.

Les affinités linguistiques sont naturellement moins faciles à reconnaître. Les vocabulaires de ces peuples n’offraient, aux yeux des philologues de la première moitié de ce siècle, que de rares homogénéités, et la tendance était de croire à un ensemble de familles de langues essentiellement différentes les unes des autres. Il faut dire que ce n’est guère que depuis une vingtaine d’années, que plusieurs des idiomes les plus importants de ce groupe ont été étudiés d’une façon approfondie. En outre, les formes archaïques du chinois, idiome considérable par son antiquité et par son développement, étaient à peu près complètement ignorées. Les caractères fondamentaux des mots chinois étaient peut-être plus difficiles à reconnaître que ceux des racines des autres langues, par suite de la forme monosyllabique et uniconsonnaire de ces mots. On comparait de la sorte gratuitement, avec le vocabulaire de toutes sortes d’idiomes de l’Asie Centrale, les monosyllabes des dialectes de Péking et de Nanking, qui sont ceux qui ont subi avec le temps les plus graves altérations. La reconstitution de la langue chinoise antique nous a signalé notamment l’existence ancienne de thèmes bilitères, c’est-à-dire de racines composées d’une voyelle intercalée entre deux consonnes, racines analogues aux racines primitives des langues sémitiques et des langues aryennes[6]. Ces thèmes bilitères ont été d’une valeur sans pareille pour arriver à des rapprochements d’une rigueur philologique incontestable: ils ont permis de constater des affinités certaines et jusqu’alors inaperçues entre les glossaires chinois, japonais, mandchou, mongol, etc.

Des affinités certaines, je le répète, ont été constatées par ce moyen; mais ces affinités sont encore insuffisantes pour donner lieu à de larges déductions. Des rapports de vocabulaires ont même été signalés entre des rameaux bien autrement éloignés. Le turc et le japonais, par exemple, possèdent des mots dont la ressemblance est certainement de nature à faire réfléchir les linguistes. Quelques rapprochements ont été tentés aussi avec le magyar, langue sœur du finnois et du turc, et le tibétain, langue apparentée au mongol, et dans une proportion non encore déterminée, au chinois[7]. Le coréen possède enfin des désinences de déclinaison et de conjugaison semblables à celles du japonais[8].

Mais ce qui est bien autrement important que ces assimilations sporadiques de mots et de vocables, c’est l’unité du système grammatical qui caractérise l’ensemble des langues du groupe sur lequel j’appelle, en ce moment, votre attention. Cette unité est telle, qu’une phrase turque, par exemple, peut généralement se traduire en japonais sans qu’un seul mot ou particule occupe, dans une de ces deux langues, une place différente de celle qu’il occupe dans l’autre. Et remarquez que la grammaire japonaise se distingue de la grammaire des langues aryennes et des langues sémitiques, par une syntaxe essentiellement originale. Dans cette langue, comme en mantchou, en tibétain et en turc, la construction phraséologique est rigoureusement inverse. En japonais, comme en turc, pour dire: «j’ai vu hier le gouverneur chassant sur les bords du Coïk avec ses chiens», on construira: hesterno-die Coici littore-suo-in, canibus-sui cum, Alepi præfectum-suum vidi;—en mandchou, comme en japonais, pour dire «habitant de la ville de Nazareth, dans la province de Galilée», on construira: Galileæ provinciæ Nazareth vocatam civitatem incolens; en tibétain, comme en japonais, pour dire: «As-tu vu ma (bien-aimée) appelée Yidp’ro?», on construira: mea Yidp’ro sic vocata te a prospecta fuitne?

Dans toutes ces langues, le qualificatif, quelqu’il soit, adjectif ou adverbe, précède le mot qualifié. Pour dire: «les hommes de la haute montagne, on construira, alti montis homines.—Le régime direct précède le verbe; pour dire: «il a vu la pierre dans la montagne,» on construira, montis interiore-in lapidem vidit.—Les particules de condition sont des postfixes; en d’autres termes, au lieu et place de nos prépositions, nous trouvons des postpositions.—Enfin, pour donner encore un exemple de similitude syntactique, je rappellerai la manière d’exprimer le comparatif par une simple règle de position, avec le concours de la postposition de l’ablatif, jointe à l’objet aux dépens duquel est faite la comparaison[9].

Quelques noms de peuples, compris dans les groupes que j’ai énumérés tout à l’heure, sollicitent également l’attention. La dénomination d’Ougriens, donnée aux peuples de l’Oural, vient de l’ostiak ôgor «haut»; elle pourrait bien être la même que celle de Mogol ou Mongol, bien que ce dernier nom soit expliqué comme signifiant «brave et fier»[10]. Le correspondant turc de ôgor est ioughor et ouighor, qui, à son tour, rappelle le nom des Ouigours. D’autre part, le nom de Vogoules et celui des Ungari ou Hongrois, ont été rattachés à cette même racine ostiake Ogor[11]. Enfin, on nous donne le nom de Moger, nom dont on ignore le sens[12], comme la plus ancienne appellation des Magyars ou Hongrois: ce nom renferme les trois consonnes radicales du mot Mogol, car on sait que l’l et l’r se permutent sans cesse dans les idiomes de l’Asie moyenne, idiomes qui ne possèdent quelquefois qu’une seule de ces deux articulations semi-voyellaires. Ces étymologies, que je vous donne pour ce qu’elles peuvent valoir, ne sont cependant pas plus impossibles que celle qui rapproche le nom Sames des Lapons, de celui des Finnois, dont le pays est appelé Suom-i.

Des affinités anthropologiques et linguistiques dont je viens de vous entretenir, que pouvons-nous déduire?—Non point encore une certitude au sujet de l’origine des Japonais et de leur parenté avec les nations de la terre ferme, mais du moins des arguments de nature à consolider une hypothèse, suivant laquelle les Japonais seraient une émigration du continent asiatique. Si cette hypothèse doit être un jour établie d’une manière rigoureusement scientifique, il est hors de doute que la date de cette migration sera reportée à une époque fort ancienne, et sans doute antérieure à la fondation des grands empires historiques de l’Asie Centrale et Orientale. Si, cependant, la critique historique admettait pour cette migration le siècle de l’arrivée au Japon de Zin-mou, premier mikado de cet archipel, c’est-à-dire le VIIe siècle avant notre ère, il ne faudrait pas trouver une objection contre cette doctrine dans le silence des historiens chinois au sujet de ce grand mouvement ethnique. L’avénement de Zin-mou et son établissement dans le palais de Kasiva-bara, 660 ans avant notre ère, sont antérieurs d’un siècle à la naissance de Confucius. Or l’histoire rapporte que c’est à ce célèbre moraliste que la Chine doit la possession de ses annales primitives, reconstituées par ses soins à l’aide des documents conservés dans les archives impériales des Tcheou. Si l’on étudie, d’une part, dans quelles conditions difficiles Confucius put réaliser cette œuvre gigantesque d’érudition, et, d’autre part, si l’on tient compte du parti pris par ce philosophe de ne livrer à la postérité que ce que l’histoire ancienne de son pays pouvait offrir de bons exemples à ses compatriotes pour les moraliser et leur faire accepter ses enseignements, on ne s’étonnera point qu’il ait négligé de recueillir les données qu’on pouvait avoir, à son époque, sur l’émigration de Zin-mou.

Dans l’hypothèse que nous examinons, cette émigration serait venue d’un grand foyer de civilisation anaryenne, car Zin-mou n’apparaît point au Nippon comme un chef de sauvages ou de barbares, mais bien comme le prince d’une nation polie et déjà avancée en civilisation. Ce foyer, où le trouver, si ce n’est en Chine? A moins que nous nous décidions à l’aller chercher chez ce peuple anaryen auquel M. Oppert attribue l’invention de l’écriture cunéiforme.

L’identité à peu près absolue du système de l’écriture cunéiforme anaryenne et du système de l’écriture japonaise viendrait, au besoin, à l’appui de cette audacieuse théorie. Il est, en effet, très singulier de trouver chez deux peuples étrangers l’un à l’autre une invention aussi compliquée, aussi originale que le système de l’écriture cunéiforme anaryenne et de l’écriture japonaise[13]. Des signes figuratifs, employés tantôt avec la valeur de l’objet qu’ils représentent, tantôt avec une valeur purement phonétique; des signes polyphones, c’est-à-dire susceptibles d’être lus de plusieurs manières différentes, suivant le contexte de la phrase; des mots écrits partie en caractères idéographiques, partie en caractères phonétiques; tant de procédés graphiques employés simultanément et dans les mêmes conditions chez deux peuples, ont à coup sûr quelque chose d’étonnant, d’énigmatique, qui provoque malgré soi dans l’esprit l’hypothèse d’une origine commune. Cette hypothèse, je vous conseille de ne l’accueillir qu’avec réserve, comme on doit accueillir une hypothèse non encore démontrée. Dans l’obscur dédale des origines ethniques, il faut envisager en même temps toutes les possibilités et se défier de toutes les vraisemblances.

Je me résume: les Japonais sont des étrangers dans l’archipel qu’ils habitent aujourd’hui. Leur provenance du continent asiatique est peu douteuse, mais la route de leurs migrations primitives, que divers ordres de faits font entrevoir sur la carte d’Asie, est encore environnée de ténèbres et de mystères. Ils ne sont point venus d’Océanie, comme l’ont supposé quelques ethnographes, encore moins d’Amérique: le sang mongolique coule dans leurs veines, l’esprit tartare a procédé à la formation de leur grammaire, et probablement aussi de leur vocabulaire. Leurs aptitudes civilisatrices, le caractère chercheur, inquiet de leur génie national, ne permet point de les croire Chinois d’origine, à moins que les effets du métissage aient produit en eux une prodigieuse transformation intellectuelle.

II

COUP-D’ŒIL

SUR LA

GÉOGRAPHIE DE L’ARCHIPEL

JAPONAIS

AVANT de nous occuper de l’étude ethnographique et historique de l’émigration qui s’est établie au Japon, près de sept siècles avant notre ère et y a répandu les germes de la civilisation extraordinaire que nous y rencontrons aujourd’hui, il me semble nécessaire de jeter un coup-d’œil rapide sur la constitution géographique de l’archipel japonais.

S’il était possible de plonger les regards jusque dans les profondeurs géologiques de l’Extrême-Orient, vers ces lointains pays, au-delà desquels toute terre disparaît pour laisser le champ libre à un océan immense, un spectacle imposant viendrait, à coup sûr, frapper notre imagination. Du sein d’un vaste foyer souterrain, un fleuve de lave et de feu, sillonnant les artères du sol, contourne, aux environs de l’équateur, l’archipel Malay, d’où il atteint, par les Molusques et les Philippines, la pointe méridionale de Formose qu’il traverse longitudinalement pour gagner ensuite, par l’archipel des Lieou-kieou, les trois grandes îles du Japon, et aller, en se bifurquant au-delà des Kouriles, à la pointe du Kamtchatka, se perdre dans les glaces éternelles des régions polaires. De distance en distance, la force de ce brasier souterrain, qui entoure comme d’une ceinture de feu les confins orientaux du vieux monde, se manifeste, soit par des soulèvements telluriques, soit par de nombreux cratères d’où s’exhale une haleine de soufre et de fumée. Ainsi s’explique le système orographique de ces étranges contrées, et les phénomènes hydrographiques qui se manifestent non-seulement dans l’intérieur des terres, mais encore et surtout au sein des eaux tourbillonnantes des mers de la Chine et du Japon.

Œuvre de longues et terribles commotions géologiques, l’archipel japonais, ce long cordon de plus de 3,850 îles et îlots, qui ne compte pas moins de onze cents lieues d’étendue, depuis l’extrémité septentrionale de Formose jusqu’au cap Lopatka, se caractérise par une succession de chaînes de montagnes, dont plusieurs présentent encore de nos jours d’énormes cratères en ébullition. Ces bouches, sans cesse béantes et toujours prêtes à vomir des torrents de lave et de cendres, peuvent être considérées comme des soupapes de sûreté sans lesquelles le pays serait exposé périodiquement aux plus épouvantables révolutions.

L’issue que fournissent ces bouches ne suffit cependant pas pour calmer le tempérament impétueux de la fournaise sans cesse en travail dans les profondeurs de ces régions. Des tremblements de terre d’une violence extrême viennent de temps à autres, signaler les crises du fléau emprisonné dans les entrailles du sol.

Un des plus anciens cataclysmes de ce genre dont l’histoire fasse mention, est le soulèvement de la colossale montagne ignivome nommée le Fuzi-yama[14], l’an 286 avant notre ère, époque avec laquelle coïncide l’arrivée de la première émigration chinoise au Japon rapportée dans l’histoire. Cette montagne, située un peu au sud-ouest de la ville de Yédo, sur la frontière des provinces de Sourouga et de Kaï, a la forme d’une pyramide tronquée, dont l’élévation atteint près de 4,000 mètres au-dessus du niveau de la mer. «Sous le règne de l’empereur Kwanmou, la 19e année de l’ère Yen-reki, une éruption du Fuzi-yama dura plus d’un mois[15]. Pendant le jour, l’atmosphère était obscurcie par la fumée du cratère en combustion; pendant la nuit, l’éclat de l’incendie illuminait le ciel. On entendait des détonations semblables au tonnerre. Les cendres que lançait le volcan, tombaient comme de la pluie. Au bas de la montagne, les rivières étaient de couleur rouge[16]».

En 864, le 5e mois, une éruption encore plus épouvantable vint répandre la terreur dans la contrée. Le Fouzi-yama fut en feu pendant dix jours, et son cratère lança à de grandes distances d’énormes éclats de roches, dont quelques-uns tombèrent dans l’océan, à une distance de trente ri. De nombreuses habitations furent détruites, et une centaine de familles riveraines furent ensevelies dans le désastre.

Les annales japonaises citent une autre éruption de ce volcan, au XVIIIe siècle. Durant la nuit du 23e jour du 11e mois de l’année 1707, on ressentit successivement deux tremblements de terre, à la suite desquels le Fouzi-yama s’enflamma. Des tourbillons de fumée, accompagnés de violentes projections de cendres, de terre calcinée et de pierres, se répandirent dans les campagnes avoisinantes à une distance de plus de dix ri.

Actuellement le volcan le plus actif du Japon est le Wun-zen daké ou «Montagne des Sources d’eau chaude», situé dans la province de Hizen. Sa hauteur est de plus de 1,200 mètres. Une de ses plus terribles éruptions a eu lieu en 1792[17].

L’île de Yézo n’a pas encore été explorée d’une manière quelque peu satisfaisante. On sait cependant que cette île, très montagneuse, est essentiellement volcanique. M. Pemberton Hodgson, consul britannique a fait en 1860, dans cette île, l’ascension d’un volcan qui ne mesurait pas moins de 4,000 pieds d’élévation. L’archipel des Kouriles renferme au moins douze volcans, dont la jonction souterraine est révélée par ceux qui se rencontrent au Kamtchatka, et parmi lesquels il en est actuellement quatorze en pleine activité.

Les Japonais, les habitants des campagnes surtout, vivent sous l’empire de la terreur que leur causent ces volcans qui menacent sans cesse de se rallumer, comme les anciens Mexicains vivaient dans la crainte perpétuelle de voir se renouveler les effroyables inondations diluviennes qui avaient jadis bouleversé leur pays. La légende nationale fait voir, dans les profondeurs des montagnes volcaniques, les divinités infernales de leur mythologie. Kæmpfer rapporte que les bonzes japonais ont profité de la crédulité populaire pour placer dans toutes les régions sulfureuses et volcaniques des lieux d’expiation destinés aux hommes fourbes et méchants. C’est ainsi qu’ils attribuent aux marchands de vin qui ont trompé leurs pratiques, le fond d’une fontaine bourbeuse et insondable; aux mauvais cuisiniers, une source à écume blanche et épaisse comme de la bouillie; aux gens querelleurs, une autre source chaude où l’on entend sans discontinuer d’effroyables détonations souterraines, etc., etc.[18].

La constitution essentiellement volcanique de l’Extrême-Orient a causé, à diverses époques, de brusques soulèvements de montagnes ou d’îles qui se sont conservées jusqu’à nos jours. En 764 de notre ère, trois îles nouvelles apparurent soudainement au milieu de la mer qui baigne les côtes du district de Kaga-sima, et aujourd’hui on y trouve une population laborieuse qui s’y adonne à l’agriculture et au commerce. Les écrivains japonais citent également une montagne qui s’élança du sein de la mer de Tan-lo (au sud de la Corée), vers l’an 100 de notre ère. Au moment où cette montagne commença à surgir du milieu des flots, des nuages vaporeux répandirent dans l’espace une profonde obscurité, et la terre fut ébranlée par de violents coups de foudre. L’obscurité ne se dissipa qu’au bout de sept jours et de sept nuits. Cette montagne mesurait mille pieds et avait une circonférence de quarante ri. Des vapeurs et de la fumée environnaient sans cesse son sommet, et elle ressemblait à un immense bloc de soufre.

Le Japon est un domaine neptunien. Le plus grand océan du monde, le frère aîné de notre Atlantique, baigne ses côtes orientales; et, du côté de l’occident, la mer furibonde des typhons et des tempêtes mugit avec fracas sur les innombrables rochers qui hérissent ses bords. D’énormes glaçons, détachés des eaux du Kamtchatka et du détroit de Behring, s’avancent vers ses côtes boréales, avant-garde des mers polaires; tandis que ses rivages du sud sont battus par les vagues gigantesques des mers tropicales.

Un courant d’eau chaude, sombre, noire, salée, parsemée de fucus flottants, vient promener sa course vagabonde sur les côtes du Japon et, de là, sur toute l’étendue du Pacifique, dans la direction du nord-est. Respectueux sur son passage, l’océan retire ses ondes verdâtres et le laisse tracer librement sa route semblable à une voie lactée des mers terrestres, pour me servir d’une expression assez originale de l’hydrographe Maury.

Issu du grand courant équatorial, le Kuro-siwo, c’est-à-dire le «Courant Noir», comme l’appellent les Japonais, commence à se manifester à la pointe méridionale de l’île de Formose, d’où il atteint d’un côté la mer de Chine, tandis que de l’autre il se dirige vers le nord, baignant ainsi toute la côte du Japon jusqu’au détroit de Tsougar. La rapidité qu’il donne aux navires emportés avec lui vers le nord-est est considérable. D’abord, de 35 à 40 milles par jour, cette vitesse s’accroît parfois jusqu’à 72 et 80 milles par vingt-quatre heures, aussitôt qu’on atteint la latitude de Yédo. Sa puissante influence sur le climat des îles du Japon s’étend jusqu’aux rivages de la Californie et de l’Orégon. Des varechs flottants, d’une espèce assez semblable au fucus natans du Gulf-Stream (courant de l’océan Atlantique), se rencontrent en quantité sur tout son parcours.

Un contre-courant aux eaux froides, et sans doute issu des mers glaciales, vient côtoyer le Kouro-siwo et rendre plus sensible la différence de température de ses eaux. Partout, en dehors des côtes de Chine, sur le parcours de ce contre-courant froid, les sondages constatent que la mer acquiert une grande augmentation de profondeur. Le Kouro-siwo jouit habituellement de 20 à 25 degrés de chaleur de plus que ce contre-courant. Dans la région du Kamtchatka et des Aléoutiennes, les différences de température entre ces deux courants sont encore plus sensibles.

Le climat des îles du Japon est beaucoup plus froid que celui des contrées de l’Europe occidentale placées sous les mêmes parallèles. L’âpreté relative du climat asiatique, comparé à celui de l’Europe, a d’ailleurs été déjà plus d’une fois signalée. Le sud de l’île de Yéso, sous la latitude de Madrid, endure des hivers très vifs, durant lesquels le thermomètre descend jusqu’à 15 degrés au-dessous de zéro (Réaumur). Entre le 38e degré et le 40e degré de latitude Nord, sur le parallèle de Lisbonne, la glace recouvre les lacs et les fleuves jusqu’à une profondeur suffisante pour qu’on puisse les traverser à pied sans danger. Le riz ne croît déjà plus dans l’île de Tsou-sima (34° 12’ lat. bor.), et le blé ne parvient que difficilement à sa maturité dans les environs de Matsmayé (41° 30’ lat. bor.). Sur la côte sud et sud-est du Japon, la température est plus douce, grâce à la haute chaîne de montagnes qui garantit le pays des vents glacés de l’Asie. On rencontre déjà le palmier, le bananier, le myrte et autres végétaux de la zone torride, entre le 31e degré et le 34e degré de latitude nord. Dans certaines localités, on cultive même la canne à sucre avec succès, et les rizières produisent annuellement deux récoltes.

Il a été établi, je crois, d’une manière incontestable, que les parties du Japon tournées du côté de l’Asie étaient beaucoup plus froides que celles qui regardent l’océan Pacifique. Ainsi le Siro-yama ou Mont-Blanc japonais, situé sous le 36e degré de latitude est déjà couvert de neiges perpétuelles à une hauteur de 2,500 mètres au-dessus du niveau de la mer, tandis que le Fouzi-yama qui s’élève, comme je l’ai dit tout à l’heure, à près de 4,000 mètres, est presque toujours dégagé de neiges pendant les beaux mois de l’année. On cherche à expliquer ce phénomène en disant que la partie occidentale du Nippon se trouve exposée aux vents froids du continent asiatique, tandis que la partie orientale, abritée par les hautes montagnes de l’intérieur, en est, au contraire, généralement garantie. Cette explication ne me paraît pas péremptoire, et je crois qu’il faut la chercher dans une foule d’autres actions, parmi lesquelles celle du Kouro-siwo n’est peut-être pas la moins considérable.

La température de Yézo est d’ordinaire très froide. Dans le nord de l’île, la neige recouvre souvent le pays en plein mois de mai, et les arbres ne donnent encore aucun feuillage. On endure, l’hiver, de grandes pluies accompagnées de coups de vents tempêtueux, et d’épais brouillards se répandent sur le sol, où ils continuent souvent à épaissir pendant des semaines entières. En été même, il est bien rare que le ciel ne soit pas obscurci par quelque brume. Ces brouillards sont funestes aux navigateurs qui, au milieu de l’obscurité qu’ils produisent, vont se perdre sur les innombrables récifs que renferme l’Océan dans ces parages.

A Matsmayé, l’une des localités les plus méridionales de l’île, située sous la latitude de Toulon, les étangs et les marais gèlent pendant l’hiver. La neige ne disparaît plus pendant la période comprise entre novembre et mai, et il n’est pas rare que le thermomètre descende à 15 degrés au-dessous de zéro (Réaumur).

Dans l’île de Nippon, l’atmosphère est moins variable. Les étés sont très chauds, et, certaines années, ils seraient même insupportables, si la mer n’apportait une brise qui rafraîchit la température de l’air. Par un remarquable contraste, les hivers, au mois de janvier et de février, sont très durs; et, lorsque le sol est couvert de neige, la réverbération produit une sensation de froid fort aiguë, surtout quand le vent souffle du nord et du nord-est.

Les pluies sont fréquentes au Japon, principalement vers le milieu de l’été, à l’époque dite des «mois pluvieux[19]». Ces pluies, accompagnées de coups de tonnerre, durent quelquefois toute l’année. On dit qu’on leur doit en grande partie la fertilité du pays, dont la terre, d’ailleurs pauvre, ne produirait que d’assez maigres végétaux, si elle n’était sans cesse ranimée par des arrosements naturels. Toujours est-il que ces abondantes ondées contribuent à entretenir une humidité très sensible qui pénètre ceux qui sortent et se répand partout dans l’intérieur des habitations. C’est ce qui a fait dire à un poète-roi, au mikado Ten-dzi: