—Nullement, répondit Roger; personne ne m’attend nulle part.

—Alors, si vous étiez un homme aimable, vous nous conduiriez au théâtre.

Roger fronce le sourcil.

—Quel caprice! on ne donne que des vieilleries.

—Non pas; on donne une pièce nouvelle, et toute la ville y sera.

—Êtes-vous folle, Marthe, de vouloir, en cette saison, conduire au théâtre votre sœur malade?

—Elle s’enveloppera chaudement.

Mais cette phrase: Toute la ville y sera, avait fait tressaillir Roger. Toute la ville! et elle aussi!

Toutes ses émotions de crainte et d’espoir se réveillèrent; ses soupçons jaloux s’effacèrent, ou ne se présentèrent plus que pour donner lieu à cette pensée: elle me consolera.

—Je sais bien, dit-il, que vous ne manquerez pas de bonnes raisons pour faire ce qui vous plaît, quoi qu’il arrive; mais j’ai, moi, de ne pas aller au théâtre, une raison à laquelle je ne crois pas de réplique possible. Ne prévoyant pas mon voyage au Havre, j’ai écrit à Moreau qu’une indisposition me retenait à Honfleur; vous voyez que je ne puis m’exposer à le rencontrer au théâtre.

Lorsque Roger avait prononcé: «Ne prévoyant pas mon voyage,» sa femme l’avait regardé et il s’était un peu troublé; elle ne s’en aperçut pas ou elle fit semblant de ne pas s’en apercevoir.

—Comme il vous plaira, dit-elle; mais alors n’attristez pas notre soirée de votre figure ennuyée; aussi bien M. Moreau pourrait fort bien venir voir ma sœur.

—Je dirai à mon tour: «Comme il vous plaira.»

Il baisa la main de sa belle-sœur, et affecta de ne pas se hâter de sortir; il arrangea sa cravate devant une glace, mit lentement ses gants, brossa son chapeau avec sa manche et ouvrit la porte de l’air le plus indifférent; mais, une fois la porte refermée, Marthe n’eut que le temps d’ouvrir la fenêtre, il était déjà dans la rue.

—Ah! dit Marthe, il regagne le temps que nous lui avons fait perdre.

Au détour de la rue, Roger se jeta sur un homme; cet homme était Léon Moreau.

—Je croyais que tu ne viendrais pas et que de sages réflexions te faisaient redouter, pour tes résolutions antipoétiques, les émotions et les applaudissements de ce soir.

—Il m’a fallu conduire ma femme chez sa sœur.

—Et pourquoi pas au théâtre?

—Je veux qu’elle ignore toujours ce que je faisais avant de l’épouser.

—La différence des noms suffirait pour la laisser dans son ignorance; allons la chercher.

—Non, je veux être seul; je ne puis répondre d’un peu d’émotion.

Roger regarda Moreau: l’empressement de celui-ci coïncidait singulièrement avec ce qu’avait d’inexplicable la manière d’agir de Marthe; mais il rejeta bien vite ce soupçon. Moreau n’était resté que quelques instants à Honfleur, et tous deux avaient montré l’un pour l’autre la plus complète indifférence.

—Alors, dit Moreau, entrons au café.

—La pièce nouvelle va commencer.

—Non, la première vient à peine de finir. Nous ne resterons qu’un moment; j’ai une revanche à donner aux dominos, en cinquante points.

—C’est pour cela donc que tu es venu au bord de la mer?

Ils entrèrent au café. La vie de café n’était nullement dans les mœurs de Roger; pour se faire une contenance, il prit un journal qu’il parcourut des yeux, sans que les mots présentassent le moindre sens à son esprit. Mais il aperçut l’annonce du spectacle, le titre de sa pièce!

—Comment! tu ne bois pas?

—Non.

—Pourquoi cela?

—Je n’en avais pas envie; mais j’aime mieux boire que de donner des raisons.

—Allons, partons.

Et l’on se dirigea vers le théâtre.

Toute la salle était envahie; les deux amis errèrent dans les couloirs sans pouvoir se glisser nulle part; enfin, comme on jouait l’ouverture, on les poussa dans une loge où il restait une place pour eux deux.

Roger ne respirait plus. Cette ouverture était mal exécutée; le caractère n’en répondait pas au caractère de son ouvrage. La toile se leva. Il se fit un grand bruit de gens qui criaient: Silence! deux acteurs entrèrent; mais il fut impossible d’entendre leurs premières paroles. Quand le tumulte fut apaisé, ils recommencèrent. On écouta silencieusement. L’actrice n’était pas jolie; Roger établit dans son esprit qu’une actrice n’a pas le droit ne pas être jolie.

Nous sommes un peu sur ce point de l’avis de Roger; on ne saurait être trop exigeant pour les artistes médiocres: ce sont les seuls qui ne se découragent pas, et ce serait une bonne œuvre pour eux et pour le public de les décourager. Dans les cinq francs qu’on donne pour voir une pièce, il y a au moins deux francs pour lesquels doit entrer en compte la beauté des actrices.

En outre, elle n’était pas bien habillée, sa toilette la faisait ressembler à une marchande endimanchée; elle n’avait pu saisir la nuance de distinction élégante que l’auteur avait donnée au personnage. Et l’acteur, comme il ignorait l’art de faire ressortir un mot spirituel! comme il était guindé, prétentieux, maniéré! comme il était intéressé bien moins à la pièce qu’au succès qu’aurait sa cravate! une cravate avec laquelle il n’avait pas encore joué.

Comme il tournait les yeux vers les avant-scènes avec cette préoccupation qui suit tout acteur de province jusqu’à l’hôpital, d’une grande dame qui, subitement éprise de sa bonne mine, l’invite à un souper exquis, à la suite duquel elle avoue l’irrésistible empire qu’elle lui a laissé prendre. Et alors l’or, les bijoux, les riches costumes pleuvent sur l’artiste fortuné; il ne vient plus au théâtre qu’en calèche; car la grande dame l’épouse, peut-être grâce aux progrès de la civilisation.

Que de fois cet espoir a reposé sur un gilet neuf! que de fois sur une nouvelle perruque!

Le premier acte finit au bruit de quelques applaudissements.

Moreau dit bas à Roger:

—Cela va bien.

Deux femmes placées sur le devant de la loge se retournent.

Marthe et sa sœur!

Marthe changea de couleur.

Roger se pencha vers elle et lui dit bas avec aigreur:

—Vous deviez rester chez votre sœur.

—Et vous, éviter le théâtre et votre ami.

Roger sortit brusquement de la loge; il parcourut tout le théâtre sans réussir à trouver la moindre place, et il fut obligé de rentrer.

On commençait le second acte. Il se réfugia dans la pensée de l’inconnue; il examinait attentivement les femmes blondes, qui ne sont pas rares en Normandie.

Une fois un visage lui parut convenir parfaitement à la femme qu’il aimait: cette femme paraissait prendre un vif intérêt à la pièce, et, à un moment qu’il fut applaudi, elle sembla émue et porta son mouchoir à ses yeux.

Mais, peu de temps après, elle se retourna et parla à un homme placé derrière elle, en appuyant la main sur son genou.

—Ce n’est pas elle, dit Roger; elle a trop de délicatesse dans le cœur pour être venue ici avec son mari.

»Et cependant, moi, je suis bien avec ma femme.

»Peut-être aussi est-elle au-dessus de moi, ou du même côté, de façon que nous ne pouvons nous voir.

»N’importe, elle est ici, nous sommes réunis dans un même lieu, dans une même pensée; ces applaudissements ont dû retentir dans son cœur.

»Maudit acteur! qui s’avise de bégayer un mot sur lequel je comptais.

Et, comme il se penchait en dehors pour mieux voir cette femme dont le visage l’avait frappé, Marthe se retourna et lui dit:

—Mais prenez donc garde, vous écrasez mon chapeau.

A ce moment, d’unanimes applaudissements remplirent la salle, et le second acte finit.

Pendant l’entr’acte, Roger se glissa dans la galerie d’en face, que quelques spectateurs avaient abandonnée, et se mit à examiner la partie de la salle qu’il n’avait pas encore vue.

Moreau le suivit, et, le voyant parcourir ainsi toutes les loges du regard, lui dit:

—Tu comptes tes admirateurs.

Quand on fut près de commencer le troisième acte, les spectateurs de la galerie reprirent leur place, et Roger fut encore obligé de retourner dans la loge de sa femme.

A peine à moitié du troisième acte, presque tout le monde pleurait; une fois l’impulsion donnée, elle ne s’arrête pas facilement; une salle de spectacle bien en train de rire ou de pleurer, rit ou pleure de tout avec un égal abandon et un égal enthousiasme. Bonjour et Bonsoir peuvent alors porter le rire ou les larmes jusqu’à la frénésie.

Marthe pleurait plus ou moins, comme tout le monde.

—Ah! pensait Roger, que ne puis-je voir les larmes précieuses de ma belle inconnue?

Puis, se penchant vers Marthe, il lui dit:

—Au nom du ciel, ne vous désolez pas ainsi; vous vous faites remarquer.

Marthe le regarda avec un profond dédain et ne répondit pas.

L’acte finit: c’était le dernier. On trépignait; à l’admiration pour l’auteur se joignait l’amour du tapage, seul parti politique et littéraire de bien des gens, amour qu’ils manifestent à peu près indifféremment par des bravos ou par des sifflets. On demanda le nom de l’auteur.

La voix qui vint prononcer le nom de Vilhem vibra puissamment dans le cœur de Roger.

Ces amis du tapage, qui, en politique, sont toujours pour les tambours, de même que le Dieu des armées se déclare le plus souvent pour les plus gros escadrons, ne trouvèrent rien de mieux que de redemander l’actrice qui avait fort médiocrement joué le premier rôle et l’acteur qui l’avait aussi médiocrement secondée.

Puis ils avisèrent qu’il y avait sur l’affiche:

 

«N.B. L’auteur a lui-même dirigé les répétitions.»

 

Ils en conclurent que l’auteur devait être présent, et, par des hurlements qui ne peuvent être agréables qu’à raison de l’intention qui les fait pousser, ils manifestèrent leur volonté de le voir.

La toile ne se relevant pas, le bruit redoubla; au bout de cinq minutes, il redoubla encore.

Moreau impatienté, se mit sur le devant de la loge, et, montrant Roger, cria d’une voix forte:

—Le voilà!

Les applaudissements menacèrent alors de faire écrouler la salle.

Et Marthe s’écria en pleurant:

—Ah! Vilhem! c’est vous!

Et Roger reconnut au cou de Marthe, plus décolletée que de coutume, le collier de perles qu’il avait envoyé à l’inconnue.

HISTOIRE D’UN VOISIN

Je n’ai jamais bien compris l’inquiétude des voyageurs. Je n’ai jamais rien trouvé dans un pays, quelque lointain qu’il fût, dont on ne trouvât l’équivalent dans sa rue; beaucoup de gens sont allés en Amérique pour voir des arbres, et en Chine pour découvrir des hommes. La seule excuse des voyageurs d’aller si loin voir ce qu’ils verraient si bien de leur fenêtre, est que l’on ne pourrait mentir sur les choses qui sont sous les yeux de tout le monde. Le seul voyage sérieux et digne d’intérêt qui ait jamais été écrit est, sans contredit, le Voyage autour de ma chambre.

Il y a, dans une rue qui coupe la mienne à angle droit, un ouvrier en papier peint, dont les mœurs sont aussi intéressantes, aussi étonnantes, aussi sauvages surtout, que celles d’aucun peuple découvert ou inventé par les navigateurs.

Un lundi soir, il rencontra à l’Ermitage une jeune fille coiffée d’un bonnet coquet, fraîche, agaçante, mise proprement, réservée dans sa danse et dans ses paroles. En vain il épuisa tout l’arsenal de galanterie des danseurs du lieu; il remarqua qu’il faisait chaud, qu’il ferait bien plus froid si l’on était dans une autre saison; il lui dit:

—Votre robe est bleue; c’est une charmante couleur que le bleu.... Comment vous appelez-vous?

—Julienne.

—C’est un bien joli nom.

Impossible de l’amener à une conversation plus intime.

Le lundi d’après, il arriva de bonne heure. Il trouva Julienne, qui se montra moins réservée.

Elle lui confia qu’elle était couturière et gagnait trente sous par jour.

—Mademoiselle Julienne, dit Prosper, je suis ouvrier en papier peint; je gagne trois francs dix sous. Mettons-nous ensemble; avec cinq francs par jour, nous serons à notre aise.

La proposition était vague. Sommé de s’expliquer, Prosper finit par prononcer le mot mariage. Il offrit du veau et de la salade.

Julienne accepta, et, au dessert, lui avoua, hélas! qu’elle avait failli une fois; qu’elle avait été trompée, trahie; en un mot, qu’elle avait... une fille!

Prosper s’attendrit; il voulait la consoler de la fourberie d’un monstre.

—Eh bien, dit-il, je servirai de père à votre fille.

Julienne pleura d’admiration et consentit à tout. On demanda de part et d’autre les papiers au pays.

Prosper alla trouver son maître.

—Bourgeois, j’ai un service à vous demander.

—Parle.

—C’est que je vais me marier.

—Eh bien?

—Nous faisons une noce en pique-nique. Cela ne sera pas bien cher, pour ma part. Mais une chose me chiffonne, c’est que je n’ai pas d’habit, vous seriez bien aimable de m’en prêter un.

Le bourgeois consent. La noce se fait à la barrière. On danse, on boit; un cousin conduit la mariée chez elle; le marié va sortir; on l’arrête; tout n’est pas payé. Quelqu’un, traître aux conditions du pique-nique, s’en est allé clandestinement. On ne veut pas laisser aller Prosper; il laisse en gage l’habit du bourgeois. Trois jours après, il va à l’ouvrage en manches de chemise. Le bourgeois réclame son habit. Il est forcé d’avancer à Prosper l’argent pour aller le retirer.

Au bout d’un mois, le ménage va au plus mal; il trouve déjà que sa femme ne gagne pas assez d’argent. La petite fille à laquelle il devait servir de père mange trop: il lui fait nettoyer ses souliers. Sa Julienne, dont le nom était si joli un mois auparavant, est ironiquement appelée madame Potage.

Un jour, il arrive à l’atelier et dit:

—Bourgeois, j’ai un service à vous demander.

—Qu’est-ce?

—Un grand service.

—Ce n’est pas de te prêter mon habit?

—Non, bourgeois.

—Eh bien, parle.

—L’ouvrage me fatigue la poitrine.

—Veux-tu bien te taire! le plus fort de tous mes ouvriers!

—C’est l’air qui me manque; je ne peux plus vivre comme ça.

—Est-ce que tu ne peux plus travailler?

—Non, bourgeois; mais je voudrais être chargé de traîner la petite voiture qui porte le papier en ville.

—Tu sais qu’on n’a, pour cela, que quarante sous.

—Je sais, bourgeois; mais on a moins de mal, et on est à l’air, et on peut fumer; ce qui est très défendu dans l’atelier.

—Mais comment vivras-tu?

—Eh bien, madame Potage travaillera davantage donc!

—Tu auras la charrette.

Prosper vola un gros chien, l’attacha à la charrette et le fit traîner; mais on lui donna bientôt une voiture plus grande: il mit le chien dessous, et voulut l’accoutumer à tirer, pour n’avoir personnellement presque plus rien à faire.

Mais le chien, sur ce sujet, pensait absolument comme son nouveau maître. Il se couchait sous la charrette et refusait de marcher.

Un matin, cependant, je vis Prosper attelé à la charrette et le chien tirant de toutes ses forces. Je ne tardai pas à voir le secret de ce zèle. Prosper avait attaché derrière son dos un gros morceau de viande, et il s’était attelé, lui, Prosper, à une distance où le chien, tout en arrivant très près de lui, ne pouvait cependant l’atteindre. La pauvre bête marchait, s’élançait, sautait, et ses dents claquaient à vide, et la charrette allait toute seule.

Toute le reste du jour, quand Prosper n’était pas attelé, il gardait au dos le morceau de viande.

Les trente sous de moins qu’il gagnait par jour auraient déjà gêné le ménage; mais Prosper avait chaud et rencontrait des amis qui avaient soif. Au bout de la semaine, il rapportait très peu d’argent. Sa pauvre femme faisait de son mieux pour soutenir leur petit ordinaire; mais elle est bientôt forcée de supprimer le café du matin.

Prosper s’emporte, crie, hurle qu’il faisait un métier de cheval pour faire honneur à ses affaires, mais que cette enfant, cette enfant qui le déshonorait, mangeait comme un hippopotame et causerait inévitablement sa ruine. Il fallut mettre l’enfant en service, en apprentissage, je ne sais où.

Prosper, en rentrant un jour, ne trouva pas la soupe faite; il fit un bruit horrible et annonça à Julienne que, puisqu’elle ne savait pas gérer sa maison, il lui déclarait qu’ils étaient de ce jour séparés de corps et de biens, et qu’elle vivrait de son travail à elle, comme lui, Prosper, du sien.

Il prit de la craie, sépara la chambre en deux et lui dit:

—Voici votre chambre, voici la mienne; le loyer coûte soixante francs par an: vous payerez trente francs, et moi, je payerai les trente autres.

Un soir, il amena au domicile conjugal un commissionnaire; il dit à Julienne:

—Madame Potage, Jean que voici est mon ami de cœur; il partagera mon lit et me payera la moitié des trente francs de ma part de loyer.

Jean était un garçon rangé; il consola Julienne, l’aida dans ses travaux d’intérieur.

Un soir, Prosper, qui n’était pas rentré depuis cinq jours, revint subitement et s’aperçut que Jean avait franchi à la fois la ligne de craie, la sainteté de l’amitié et les devoirs de l’hospitalité: il voulut battre Jean; mais Jean le battit et le mit à la porte.

Le lendemain, au jour, il revint et dit:

—Madame Potage, puisque vous êtes descendue à un commissionnaire, gardez-le, ce sera votre punition.

»Toi, Jean, je te laisse ma femme aux conditions que voici:

»D’abord, la moitié du ménage m’appartient: je prends un matelas, une paillasse, une couverture, une chaise; je prends les pincettes et laisse la pelle.

»Je pourrais emporter tout cela; mais j’ai l’horreur du luxe. Ce n’est pas sous les lambris dorés qu’on trouve le bonheur.

»Je te vends ma part pour trente francs que tu vas me donner.»

»Je garde seulement la paillasse, seul mobilier qui me soit réellement nécessaire en cette saison.

»Madame Potage t’appartient à tout jamais. Seulement, à perpétuité, aussi, tu me payeras un canon chaque fois que nous nous rencontrerons dans Paris.

Les conditions furent acceptées. Prosper vida la paillasse, la plia en huit, et la mit dans le fond de son chapeau; puis il dit:

—Adieu, Jean! Adieu, madame Potage! soyez heureuse; pour moi, je déménage.

Et il descendit l’escalier en sifflant, les mains dans les poches, et il s’en alla par les rues, le nez en l’air, interrogeant les écriteaux et cherchant un logement.

Depuis ce temps, les conditions peu morales du divorce et des secondes noces ont été de part et d’autres fidèlement exécutées.

Cependant Jean dit quelquefois que Prosper le rencontre trop souvent, qu’il l’attend à tous les coins de rue et lui fait, aux termes du traité, payer un nombre prodigieux de verres de vin.

Prosper dit que Jean semble l’éviter, et ne paraît jamais partager le plaisir que lui, Prosper, éprouve à rencontrer un ancien ami. Il se plaint d’avoir fait un ingrat.

Ici, Laurent-Jan, à qui je raconte l’histoire, m’interrompt, et me dit:

—Oh! ah! des ingrats! tout le monde prétend avoir fait des ingrats. Où sont donc les ingrats, alors? demandez à qui vous voudrez: «Monsieur, êtes-vous un ingrat?» on vous répondra: «Non, monsieur; j’en ai fait et je ne le suis pas.» Où sont donc les ingrats? Il faut que ce soient les mêmes que les bienfaiteurs.

VOYAGE DANS PARIS

Il y a un aspect auquel j’ai besoin de m’accoutumer de nouveau, chaque fois que je reviens à Paris: c’est l’aspect des maisons. Dans cette belle et riche campagne de Normandie, que j’habite pendant la plus grande partie de l’année, la plupart des maisons n’ont qu’un étage; on monte deux ou trois marches de pierre, et l’on est arrivé. Au-dessus des chambres est un grenier; le toit est un chaume couvert de mousse du côté du nord, et surmonté d’iris au feuillage aigu. La maison du maire, quelquefois, a un second étage et elle est couverte en tuiles, peut-être même en ardoises; mais il l’habite en entier avec sa famille. Si quelqu’un veut avoir une maison, il la bâtit plus loin; personne ne s’avise de bâtir sa maison sur la maison d’un autre.

Dans les villes, et surtout à Paris, les logis sont superposés, et les gens logés comme on serre des vêtements dans les différents tiroirs d’une commode. A cause de l’habitude, cela ne paraît pas singulier aux habitants des villes; mais, si je vous disais qu’en Bretagne, par exemple, il y a dans les campagnes des lits à deux étages, je suis sûr que vous trouveriez extraordinaire cet usage, qui n’est qu’un faible diminutif de la forme des maisons, à laquelle vous ne faites pas attention.

Chaque maison, à Paris, est une montagne qui est habitée depuis la vallée jusqu’à son sommet: vous y pouvez remarquer facilement les différences de mœurs qui ont de tout temps été signalées entre l’habitant des basses terres et l’habitant de la montagne.

En Écosse, dans les Alpes et dans les Pyrénées, l’habitant de la vallée se livre au commerce; il est intéressé, économe, un peu avare, un peu voleur, mais jamais il n’emploiera la force pour s’approprier le bien d’autrui; il vend à faux poids de faux café mêlé de fausse chicorée; car on est arrivé à falsifier la falsification! il mélange ses denrées de quelques substances vénéneuses, il est vrai, mais de peu de valeur, et qui prennent celle des denrées auxquelles on les mêle; et comme le poison lui-même est vendu à faux poids, ce n’est pas très dangereux. Puis tout doucement il devient la justice sous le nom de juré, et le gouvernement sous le nom d’électeur.

Le montagnard, l’habitant du sommet de la maison, est pauvre, mais jeune, ardent, impétueux; il est franc et loyal, amoureux de la liberté, peintre, musicien ou poëte. Les femmes sont jeunes, jolies, gaies et insoucieuses comme les moineaux, qui seuls logent plus haut qu’elles. Ingénieux moineaux! comme ils ont appris à connaître l’homme! comme ils savent bien que les pauvres sont seuls généreux! Ce n’est pas aux habitants de la plaine, aux boutiquiers d’en bas qu’ils iraient demander à dîner: ils craindraient d’être eux-mêmes le dîner; tandis que l’hospitalité des montagnards est célèbre: les gens qui n’ont pas assez de pain sont les seuls qui partagent avec ceux qui n’en ont pas du tout. L’habitant de la montagne, outre sa jeunesse, sa santé, sa gaieté, possède encore un luxe: il a de l’air à discrétion. On sait que la ration d’un homme est de sept cent quatre-vingt-six litres d’air par heure. L’habitant de la plaine vit à moins; du reste, il n’y tient pas autrement: cela ne se vend pas.

Vous n’êtes pas sans avoir lu de longs récits de voyageurs dans les Alpes, dans les Pyrénées et ailleurs; comme ils sont fiers d’avoir gravi telle ou telle montagne, tel ou tel pic! comme ils vous en donnent juste la mesure par mètres, centimètres et millimètres! Pauvre gens! l’habitant d’une mansarde à Paris n’est pas si fier, et pourtant qu’êtes-vous auprès de lui? En supposant qu’il rentre chez lui trois fois par jour, pour déjeuner, pour dîner et pour dormir, au bout de cinquante ans il aura gravi trois millions deux cent soixante-douze mille pieds, il aura fait un peu moins de six cents lieues... dans son escalier!

Pour ne laisser aucune infériorité aux montagnards des maisons de Paris, on a voulu qu’ils ne courussent pas moins de dangers que les autres habitants des montagnes; on monte de la plaine à la cime par un chemin roide et tournant, qui donnait déjà des vertiges avant qu’on eût conçu l’idée ingénieuse de le rendre glissant... au moyen de la cire.

Il faut dire que l’usage absurde de cirer les escaliers et les appartements tient à une sotte et impuissante vanité, dont les exemples ne sont pas rares. Les premiers qui ont imaginé de cirer les appartements et les escaliers ont ensuite couvert les uns et les autres de tapis; les autres ont trouvé que cela avait l’air riche: ils ont ciré, frotté leurs chambres et leurs escaliers; mais ils se sont abstenus des tapis, qui coûtent fort cher. Cette ridicule habitude coûte par an la vie à trois ou quatre personnes à Paris, cause un nombre infini de fractures et de luxations, sans parler des chutes qui ne sont que douloureuses.

C’est le même sentiment qui a fait, depuis quelques années, adopter aux femmes des jupes démesurément longues. Cette forme de vêtement a une sorte de grâce majestueuse qui l’a fait adopter par les femmes qui ont des voitures. Celles qui vont à pied ou, qui pis est, en omnibus, se sont empressées de l’adopter. Elles ramassent la boue des rues avec le bord de leur robe et en déposent une partie sur leurs bas.

C’est, en vérité, un charmant pays aujourd’hui que ce Paris, dans lequel j’entreprends un voyage. Depuis longtemps et partout, il y a des choses qui se vendent, même des choses qui perdent tout leur prix quand elles sont vendues. Mais les idées libérales ont singulièrement pris le dessus; on a renversé une foule d’abus qui ont longtemps régné sur la société. Autrefois, il y avait une aristocratie dans laquelle ne pouvaient entrer que quelques personnes privilégiées; il fallait, pour être du monde et du beau monde, il fallait que le hasard vous fît sortir d’une bonne famille et vous donnât un beau nom. A la rigueur, vous étiez encore un homme comme il faut, quoique déjà dans un rang inférieur, si vous aviez fait quelque belle action à la guerre, si vous étiez un grand poëte, un grand musicien ou un grand peintre. Ces odieux privilèges ont disparu, et c’est bien plus commode.

Je viens d’envoyer mon domestique m’acheter, pour deux francs cinquante centimes, une paire de gants d’une certaine nuance de jaune qui suffit pour me ranger parmi les gens de bonne société. Je sais qu’on a des gants à peu près pareils pour vingt-neuf sous; mais les gens délicats ne s’y laissent pas prendre. Avec des gants à vingt-neuf sous, on est ce qu’était autrefois la noblesse trop nouvelle, la noblesse dont les titres n’étaient pas bien établis. Une mercière peut faire maintenant tout ce que faisaient alors d’Hozier et les autres généalogistes. L’aristocratie admet beaucoup plus de monde depuis qu’elle se compose des gens qui possèdent cinquante sous; pour cinquante sous, on s’attire tout autant de considération, d’égards et même d’envie et de haine, qu’en pouvait exciter l’ancienne aristocratie.

Par le même progrès, on a bien aplani les chemins qui mènent aux honneurs, aux dignités et au pouvoir; autrefois, il fallait apprendre les lois, la politique, etc.; il fallait conquérir une grande réputation d’intégrité ou de capacité: cela excluait assez souvent les niais, les imbéciles, les sots, les ignorants, les fripons, en un mot une notable partie des habitants du pays: mais cet abus odieux avait duré trop longtemps; un pauvre diable qui naissait bête avec beaucoup de travail, d’audace, d’opiniâtreté, arrivait à devenir un sot, et voilà tout. Mais, aujourd’hui qu’il suffit, pour avoir part au gouvernement, de posséder un certain nombre de fenêtres, ceux qui n’en ont pas de naissance, et qui ont de l’intelligence, trouvent bien moyen d’en épouser quelques-unes, ou ils en gagnent, ou ils en volent: cela est à la portée de tout le monde.

J’ai mes gants... mes gants jaunes. Que me faut-il encore pour sortir? Une canne. Qu’est-ce qu’une canne? C’est un bâton. Ce doit être un bâton noueux, très fort... sur lequel on peut s’appuyer lorsqu’on est fatigué, avec lequel on peut se défendre en cas de mauvaise rencontre? Nullement; la police ne s’est pas encore expliquée sur les bâtons; mais, en général, elle ne veut pas que les honnêtes gens soient armés: toute canne à dard, tout poignard, tout couteau, tout pistolet, expose celui qui le porte à payer une amende de quinze francs. Le bourgeois honnête qui ne veut pas avoir de démêlés avec la justice, se donne bien garde d’en porter. Le voleur, l’assassin, qui, dans l’exercice de son état, s’expose à l’échafaud, se soucie peu d’encourir quinze francs d’amende en sus de la mort. C’est fort commode pour MM. les voleurs et MM. les assassins.

Si, d’une part, la police ne veut pas que les bourgeois soient armés, d’autre part la mode veut qu’on porte de petites badines minces, légères, fragiles, qui se brisent si on les laisse tomber. La canne est un ornement, comme une épingle à la chemise.

Mais où est mon chapeau? Après l’avoir bien cherché, je découvre qu’un homme qui est venu me voir ce matin s’est assis dessus, et y est resté environ cinq quarts d’heure. Je n’ai plus de chapeau. C’est dimanche aujourd’hui, les boutiques sont fermées. Je ne puis avoir de chapeau que demain. Je n’ai que ma casquette de voyage; mais on ne peut sortir en casquette: il vaudrait mieux avoir commis les crimes les plus affreux que d’être rencontré avec une casquette. Si je sortais en casquette, je ne serais plus un monsieur, je serais un homme. Il suffit d’entendre une fois une petite bourgeoise, à laquelle on dit qu’il est venu quelqu’un, demander si c’est un homme ou un monsieur, pour ne s’exposer jamais à faire dire de soi qu’on est un homme.

Je ne sortirai pas; je me mettrai en route demain.

 

Les boutiques.

 

Quand on a affaire aux hommes, il faut se défier de la logique et du sens commun: ces deux guides ne sont bons qu’à vous égarer. En effet, allez demander à un philosophe retiré dans quelque asile solitaire ce qui se doit vendre le plus et le mieux dans une ville comme Paris, et ce qui doit se vendre le meilleur marché; le philosophe, préjugeant d’après la logique et le bon sens, vous répondra sans hésiter:

—Le pain, la viande, le vin, en un mot les choses indispensables.

Eh bien, le philosophe aura dit une lourde sottise. En effet, grâce à la vanité des peuples et à l’intelligence des gouvernements, il est arrivé que les choses de première nécessité sont frappées d’impôts, de protections d’une telle façon, qu’une fraction de la ville prend le parti de s’en passer tout à fait, et qu’un nombre beaucoup plus grand n’en consomme qu’une partie de ce qui lui serait nécessaire. Mais, en retour, toutes les futilités inutiles, toutes les choses superflues sont à très bon marché, et il s’en vend autant qu’on en peut faire; de sorte que, le luxe étant à si bon marché et le besoin à si haut prix, et, d’ailleurs, la vanité se payant moins de prétextes et de semblants que l’estomac, le superflu est devenu tout doucement le nécessaire, le nécessaire est traité comme s’il était le superflu; on s’en occupe... après... plus tard... quand on a le temps, s’il reste de l’argent.

D’abord on s’habille, on se pare, on se déguise en riche; ensuite on mange, on boit, on se chauffe avec le reste, quand il reste quelque chose.

Ces réflexions me sont suggérées par l’aspect des boutiques que je vois dans la rue. Du premier coup d’œil, je vois un boulanger,—deux marchands de nouveautés,—deux marchands de vins,—trois épiciers; le boulanger est auprès d’un des magasins de nouveautés. Le boulanger a sur sa porte une pancarte où on lit:

«Vu l’augmentation du prix de la farine, le prix du pain sera porté cette quinzaine à... la livre.»

Voilà quatre quinzaines qu’on change cette pancarte, et que, chaque fois, elle signale une augmentation.

Chez le marchand de bonnets, de fichus, etc., tout est rempli de pancartes contraires. Partout, vous voyez écrit en grosses lettres, avec des points d’exclamation:

«Immense rabais! 75 pour 100 au-dessous du cours!!!—bon marché extraordinaire!!!—châles de cachemire à 35 francs!!!—manchons d’hermine à 7 francs!!!—manteaux de velours pour rien!!!—mantilles de dentelle pour moins que rien!!!»

Si bien que, si cet état de choses dure encore quelque temps, on sera obligé, vu le bon marché croissant des choses inutiles et la cherté sans cesse augmentant des choses nécessaires à la vie, de faire ce que, selon Tallemant des Réaux, faisait madame de Puisieux, laquelle mangeait avec ravissement de la dentelle hachée menu comme chair à pâté et assaisonnée de diverses sauces et condiments comme tout autre mets.

Certes, voilà quelque chose que le philosophe qui vit loin du monde ne devinera qu’en cherchant quelle est la plus grande folie à laquelle puisse se livrer un peuple entier.

Chacun en France, et surtout à Paris, veut paraître plus qu’il n’est; mais cette passion coûte cher: elle a besoin, pour se satisfaire, que chacun dépense un peu plus qu’il n’a. Cela ruine en totalité tout le monde et n’arrive pas au résultat si ardemment cherché. En effet, si celui qui a douze cents francs de revenu fait semblant d’en avoir trois mille, et, pour cela, rogne sur les besoins pour ajouter au luxe extérieur, celui qui a les trois mille francs, objet de son envie, veut à son tour faire croire qu’il en a six mille, but dont celui qui les a réellement s’éloigne avec autant d’ardeur que s’en rapproche celui qui ne les a pas; de sorte que les distances sont toujours les mêmes, et que, pour prix de tant de privations et de mensonges laborieux, tout le monde se trouve au même point relatif qu’auparavant, et que le seul résultat de cette triste comédie est une parfaite égalité de misère et de pauvreté, même pour les gens que la fortune avait voulu en affranchir.

Supposez, en effet, qu’un caporal passe sergent; si chaque sergent passe sergent-major, chaque sergent-major sous-lieutenant, etc.; si, en même temps, chaque soldat se fait caporal, personne n’aura changé de situation.

Certes, il est bon et utile que les étoffes chaudes, mais grossières, soient à assez bon marché pour que même les gens les plus pauvres en puissent acheter; mais il n’y aurait aucun inconvénient à ce que l’hermine, le cachemire et la dentelle se payent dix fois plus cher qu’aujourd’hui, vingt fois plus cher, cent fois plus cher. Les femmes qui n’en pourraient acheter en seraient quittes pour être belles de leur taille, de leurs grâces, de leurs cheveux, de leurs yeux, de leurs dents, de leur modestie, pour être belles de leur beauté.

D’ailleurs, si c’était très-cher, on se résignerait sans chagrin à s’en passer. C’est une terrible chose que d’abaisser ainsi, comme on fait, la branche à laquelle est attaché le fruit défendu. Aucune femme, jusqu’ici, n’a exigé, je pense, une étoile pour mettre dans ses cheveux; mais descendez les étoiles jusqu’aux cimes des peupliers, et aucune ne pourra s’en passer.

Où serait le mal de reporter sur ces futilités les impôts qui pèsent si lourdement sur les objets de première nécessité, sur les choses indispensables à la vie?

Sous prétexte de protéger certaines industries, on protège en France certains industriels, et cette protection coûte beaucoup trop cher au pays. Heureusement même que cela coûte si cher, que le pays ne pourra plus payer, et que cette absurdité mourra de pléthore ou de faim.

D’autre part, pour donner à des prix si singulièrement abaissés les objets de luxe, il faut que le prix de fabrication en soit extrêmement peu payé aux ouvriers. De telle sorte qu’en même temps que l’ouvrier paye le pain plus cher, on lui diminue son salaire, et que ses besoins augmentent en même temps que ses ressources diminuent.

La ville de Paris vient de donner un bon et bel exemple; elle vient, au moyen d’une somme importante, d’assurer aux ouvriers et aux pauvres, pour toute la durée de l’hiver, le pain à un prix modéré.

Si j’étais roi de France, je demanderais aux Chambres une loi ainsi conçue:

«En aucun cas, le pain ne pourra jamais coûter plus de quatre sous la livre dans toute la France.»

Le budget s’arrangerait pour combler la différence dans les mauvaises années. Dans ces années-là aussi, le roi s’inscrirait le premier sur une liste de souscription, pour subvenir aux frais de cet acte de vraie philanthropie.

Une autre impression que donne l’aspect de ces boutiques de chiffons, c’est de voir de grands jeunes gens pleins de santé et de vigueur occupés à plier, à déplier et à replier des châles et à vendre des rubans.

Ce métier devrait être réservé aux femmes, qui n’ont presque aucun moyen de gagner leur vie.

Ce n’est pas beaucoup de compter que trois mille hommes sont occupés dans Paris à ce métier usurpé, et remplissent les fonctions de filles de boutique.

Si l’on rendait ces grands gaillards à l’agriculture ou à l’armée, cela ferait trois mille filles ou veuves arrachées à la prostitution, au suicide.

Il me semble que cela vaudrait la peine qu’on s’en occupât.

Il est, du reste, une chose remarquable: c’est que, en même temps que l’éducation et les habitudes des hommes tendent à les efféminer, celles des femmes cherchent à leur donner l’aspect mâle et viril.

Nous sommes sur le point de voir éclater une grande révolution.

Les femmes ont joué pendant cinq mille ans le rôle de sexe faible et timide.

Les hommes ont fini par s’apercevoir de l’abus. Ils ont enfin remarqué que les femmes exagéraient leur timidité, comme, eux, ils exagèrent leur courage. En effet, les femmes ont à la fois plus de force physique et plus de courage que les hommes. Il n’y a pas un portefaix qui ferait ce que fait une jeune femme frêle pendant un hiver: si le portefaix passait toutes les nuits au bal, décolleté jusqu’au-dessous des épaules, s’il traversait en sueur des vestibules presque glacés pour aller jusqu’à sa voiture, le portefaix mourrait d’épuisement ou d’une pleurésie avant la fin de l’hiver.

Voilà pour la force. Pour ce qui est du courage, l’homme n’aime que les gens qu’il craint et qui lui font un peu de mal; la femme ne craint que celui qu’elle aime, et elle brave le reste du monde avec une audace qui fait souvent frémir l’objet de tant de dévouement.

Donc, les hommes ont remarqué que, sous ce prétexte, les femmes, qui font semblant d’être faibles et timides, leur abandonnaient toutes les corvées humaines et tous les dangers de la vie, à eux qui font semblant d’être forts et braves;

Qu’ils avaient la guerre et, qui pis est, la garde nationale, le souci des affaires, le travail et toutes les responsabilités;

Que les femmes vivaient dans une douce ignorance et une charmante paresse; qu’elles n’avaient rien à faire qu’à être jolies; que tout ce qu’il y avait de beau au monde était consacré à les embellir; qu’elles dirigeaient tout, faisaient tout faire, et ne laissaient aux hommes, qui croyaient commander, que la responsabilité de leurs caprices à elles.

Les hommes se sont enfin décidés à ne pas être dupes plus longtemps.

Ils veulent devenir, à leur tour, le sexe faible et timide, et jouir de tous les avantages attachés à ce sexe et trop longtemps usurpés par les femmes.

Ils ont mis dans la tête de certaines femmes certaines idées d’indépendance qu’elles ont eu la folie d’accepter et de faire accepter aux autres.

Les femmes, souveraines absolues de tout, ont voulu secouer le joug. Hélas! il n’y avait au monde d’autre joug que celui qu’elles avaient imposé aux hommes, et c’est celui-là qu’elles s’occupent de briser.

Les hommes commencent à en profiter. Les voici déjà qui ont de longs cheveux, qui se frisent et se pommadent et se parfument. Ils portent des mouchoirs brodés et des bouquets à leur boutonnière. Autrefois, ils portaient l’épée: ils l’ont d’abord remplacée par la canne; ils remplacent aujourd’hui la canne par une baguette fragile, dorée, ciselée, ornée de pierreries. Ils se parent de bagues, d’épingles précieuses et de tout ce que, autrefois, ils donnaient aux femmes; ils sont jaloux d’un camée ou d’un diamant qui brille au cou d’une belle femme, et ils enchérissent chez le joaillier le prix qu’elle en donne; puis ils le mettent avec joie et orgueil à leur cravate. Ils n’osent pas encore porter de colliers ni de boucles d’oreilles; mais, comme on dit, Paris n’a pas été bâti dans un jour.

Ils ont fait de nouvelles lois pour défendre le duel; ils ont décidé que désormais le bon citoyen, l’homme soumis aux lois de son pays, si on lui prend sa femme, ou si on lui donne un soufflet, n’ira plus pour cela exposer follement sa vie: il ira se plaindre au magistrat, qui condamnera le coupable à un ou deux mois de prison.

Les tyrans révoltés contre les opprimés ont imaginé adroitement de se peindre les moustaches avec de la pommade noire. Les femmes, voyant qu’ils leur salissaient la main en la baisant, se sont refusées à cet hommage de vasselage, et ont pris le parti de donner des poignées de main aux hommes, comme jadis ils s’en donnaient entre eux.

Les hommes ont borné leur éducation à faire semblant d’apprendre, pendant quelques années, les deux seules langues qui ne se parlent pas. Au sortir de leurs études, ils ne savent que parler; ils se sont emparés du droit à la loquacité, qu’ont trop longtemps gardé les femmes. Leur politique consiste à parler, leur bienfaisance à parler, leur science à parler; toutes les institutions modernes n’ont pour but que de parler, et pour résultat que d’avoir parlé.

Pendant ce temps, les femmes, qui sont tombées dans le piège qu’on leur tendait, ont réclamé l’égalité, sans regarder de combien il leur fallait descendre pour y arriver: elles font des études sérieuses; il n’y a pas aujourd’hui un homme de quarante ans que ne pourrait embarrasser une jeune fille de dix-sept ans. Elles savent la géographie, l’histoire, les mathématiques, le droit.

Les hommes ont renoncé à nager, à cause de leurs cheveux frisés; les femmes, aujourd’hui, nagent fort bien, montent à cheval, tirent l’épée et le pistolet, et elles font elles-mêmes les vers qu’on faisait autrefois pour elles. Quelques-unes ont, dit-on, essayé de fumer; je ne l’ai pas vu; mais ce n’était pas selon le but des hommes, qui se réservent le tabac et la parole, et ne se réservant que cela. Les hommes fument, comme autrefois les femmes parfilaient ou faisaient des nœuds. On abandonnera tout doucement aux femmes, la bureaucratie, la guerre, la marine, la garde nationale, les sciences, le pouvoir, etc.; et alors, devenus enfin le sexe faible et timide, et peut-être même le beau sexe, nous les dominerons à notre tour, et nous jouirons d’une puissance qu’elles ont trop longtemps exercée.

Je sais bien que quelques hommes, qui ne comprennent pas bien les choses, croient voir une tendance qu’ont aujourd’hui les femmes à s’emparer de toutes les corvées dont la réunion forme ce que nous avons longtemps appelé notre dignité: je sais qu’ils essayent de résister à l’invasion, qu’ils portent de grandes barbes et prennent des airs extrêmement terribles; mais cela ne trompe personne, et les femmes savent parfaitement à quoi s’en tenir.

Si, avant l’invention du tabac, l’on était venu dire à quelqu’un:

—J’ai une idée; je vais prendre un brevet pour qu’on ne me la vole pas. Voici une plante vénéneuse, qui exhale une mauvaise odeur; je vais la mettre en poudre, et je proposerai aux gens de se fourrer cette poudre dans le nez. En deux ou trois ans, cela leur ôtera l’odorat. Je vais la couper en menus brins, et je proposerai aux gens d’en aspirer la fumée; d’abord cela leur donnera des éblouissements, des vertiges, des tranchées; mais ils finiront par s’y habituer. Tout ce que je demande, c’est le privilège de vendre seul; et j’offre pour ce privilège de payer, chaque année, quatre-vingts millions à l’État.

On aurait pris l’homme pour un fou, et son idée pour la plus grande extravagance possible.

—Pourquoi, lui aurait-on dit, n’ouvrez-vous pas boutique pour y vendre des coups de bâton? Vous auriez, certes, pour le moins autant de débit.

Eh bien, le tabac rapporte à l’État plus de quatre-vingts millions.

Il faut dire que deux choses ont contribué à la prodigieuse consommation qui s’en fait aujourd’hui: la politique et la littérature. La littérature, qui est allée demander ses inspirations en Orient, où on fume toujours, et à l’Allemagne, où on fume davantage encore; la politique, qui, après les événements de 1830, a créé une garde nationale ardente, belliqueuse, qui a voulu manger du pain de munition et fumer comme les vieux grognards.

Quatre-vingts millions, c’est un gros revenu; mais c’est un revenu comme je voudrais voir tous les autres revenus de l’État. Je voudrais qu’on reportât sur des choses semblables les impôts qui font payer si cher au peuple le pain, la viande, le sel, etc.

Voici ce que rapportent en un an à l’Angleterre, des objets non indispensables, justement imposés:

 fr.c.
Domestiques mâles portant livrée.5,880,58375
Gardes-chasses.7,658»
Carrosses à quatre roues.4,172,056»
Chevaux de carrosse.7,274,45310
Chevaux de course.97,91258
Poudre à poudrer.156,53895
Armoiries sur les voitures.1,646,700»
Impôts sur les chiens de luxe.4,088,84750
Etc., etc., etc.  

Les bureaux de tabac sont réservés, en principe, aux anciens serviteurs de l’État, aux veuves de marins ou de soldats. En réalité, les députés, auxquels on en demande énormément, en promettent beaucoup et en enlèvent un assez grand nombre. Ceux-ci sont, pour sûr, donnés, à des gens qui n’en ont pas besoin; car les députés n’ont à promettre qu’à des électeurs, et tout électeur paye deux cents francs de contributions.

Les titulaires des bureaux les vendent souvent, ce qui est défendu, et les louent presque toujours, ce qui est toléré.

Les bureaux de tabac sont, autant que possible, dans de beaux quartiers, tenus par de jolies filles, qui n’y restent pas longtemps. Grâce à elles, les fumeurs les plus déterminés peuvent dire, comme Pyrrhus:

—Je suis