Ces séduisantes marchandes ont toutes sortes de moyens d’augmenter la consommation. Tout leur art et toute leur finesse sont dirigés contre les fumeurs de cigares à quatre sous. D’abord, elles ont soin de ne laisser sur le comptoir qu’une boîte de cigares froissés, humides, etc.
Un consommateur remue les cigares pour en trouver un bon; la maîtresse de la maison prend sous le comptoir une autre boîte de cigares ordinaires, mais qui, en comparaison des autres, paraissent choisis, tandis que ce sont les mauvais qui sont choisis! C’est déjà très-flatteur pour le bourgeois, auquel elle semble dire:
—Pardon, ces cigares-là sont pour le vulgaire; mais voici ceux que je réserve pour les gens comme il faut.
Et, généralement, le bourgeois en prend deux ou trois, au lieu d’un seul qu’il avait l’intention d’acheter.
Cependant, ceci ne fait que le mettre dans une classe privilégiée; les marchandes de tabac ont imaginé de lui rendre un hommage tout personnel.
On a l’air de reconnaître le consommateur et l’on tire d’un tiroir un petit paquet rose, renfermant quatre cigares: c’est vingt sous. Vous n’en vouliez qu’un; mais il faudrait être terriblement butor pour ne pas accepter avec reconnaissance ces quatre cigares, qu’un joli visage a choisis pour vous. J’aurais dû dire une jolie main, ce serait plus correct, mais ce serait moins vrai: il y a dans les bureaux de tabac suffisamment de jolis visages; mais les belles mains y sont rares, comme partout, et même un peu plus que partout.
N’est-ce pas touchant de voir qu’une personne si agréable a pensé à vous dans votre absence, et qu’elle a choisi pour vous quatre cigares, quatre faveurs! qu’elle les a soigneusement mis dans du papier, et dans du papier rose!
Celles qui sont adroites attendent que l’objet d’une pareille préférence soit parti de la boutique pour l’offrir à un autre.
Ce ne sont pas les consommateurs seuls qui ont à se défier dans les bureaux de tabac. Les buralistes elles-mêmes sont victimes de vols nombreux. Tel dandy ne choisit si longtemps un cigare que pour en glisser deux ou trois dans les poches de son paletot. D’autres, plus habiles, ne mettent rien dans leurs poches: ils prennent un cigare de cinq sous et un de deux sous, et, en faisant leur choix, ils ont soin de mêler trois ou quatre cigares de cinq sous parmi les autres; un ami, entré derrière eux, prend ces trois ou quatre cigares et les paye naturellement deux sous.
Finissons ceci par une histoire. Un député voulait obtenir un bureau de tabac pour sa vieille servante.
—J’ai, dit-il, un bon moyen: je vais demander en même temps quelque chose d’énorme, qu’il faudra me refuser, et, pour adoucir le refus, on s’empressera de me donner le bureau de tabac; je vais demander un bureau et la pairie.
Le député a été attrapé: on l’a nommé pair de France.
Les boutiques étant des souricières dans lesquelles il faut faire entrer les passants, on comprend très-bien qu’on y tende les amorces les plus friandes pour la passion que chacune de ces boutiques tend à exploiter: le marchand de comestibles doit offrir aux yeux de plus beaux poissons que ses concurrents, ou des asperges de vingt-quatre heures en avance sur les autres, ou de ces énormes ananas, que sait seul fabriquer mon ami Pelvilaid, de Meudon; le marchand de nouveautés doit allumer les désirs de la coquetterie par un étalage de tissus et de couleurs. On y joint, depuis quelques années, l’annonce du bon marché. Ainsi, comme je vous le disais l’autre jour, telle femme qui passait autrefois devant ces boutiques en détournant la tête, parce qu’il lui manquait mille francs pour être élégante, s’y arrête aujourd’hui, et ne peut s’en arracher, parce qu’il ne lui faudrait que trente francs pour se déguiser en duchesse. Certes, elle n’a pas plus les trente francs que les mille, mais elle pourrait les avoir. Et que de pauvres âmes en péril autour de ces étalages séducteurs! En effet, le soir, quand les jeunes ouvrières sortent de l’ouvrage, à la fin d’une journée dont le travail aura peine à payer le pain et le logement, elles font cercle devant les boutiques des marchands de nouveautés.
Là aussi, vous verrez des lovelaces au rabais, des serpents économiquement tentateurs, qui fuiraient les Èves arrêtées aux vitres d’un joaillier ou d’un lapidaire, mais qui se rapprochent de celles dont les désirs se concentrent sur des fruits défendus par quinze francs, et qui sont prêts à cueillir pour elles des manchons d’hermine ou des châles de cachemire, dont l’étiquette est si rassurante.
Et vous entendez murmurer aux oreilles:
—Voici un joli châle, je serais bien heureux de vous l’offrir.
De cette façon, il arrive aux marchands de nouveautés ce qui nous arrive souvent, à nous autres pêcheurs des côtes de Normandie: nous jetons une ligne amorcée, un merlan mange notre amorce et se prend à l’hameçon; un congre survient, qui gobe le merlan et se prend à son tour. Le châle amorce la jeune fille, la jeune fille amorce l’acheteur; l’étalage des marchands de nouveautés est logique, et son piège est bien tendu en vue des deux passions qu’il exploite.
Mais à quoi sert aux changeurs d’étaler aux yeux tant de billets de banque de tous les pays, tant de louis, tant de napoléons, tant de ducats et de quadruples, tant d’or dans de grossières sébiles de bois? contraste qui augmente encore l’air de la profusion, comme quand on dit de quelqu’un qu’il remue l’or à la pelle. Il semble que, dans ces boutiques, on a trop d’or, qu’on n’en sait que faire, qu’on n’en prend aucun soin, qu’on en met dans des écuelles. Les changeurs pensent-ils qu’on achète des billets de banque, parce que la vignette est jolie et bien gravée? supposent-ils qu’un passant s’arrête et s’écrie:
—Ah! le charmant billet de banque rose de la banque de Rouen! je vais l’acheter bien vite.
Ou encore, à l’aspect des louis:
—Ah! comme le roi Louis-Philippe est donc ressemblant sur cette pièce à gauche! Combien, ce portrait de roi? Ceux des autres changeurs n’ont pas autant de physionomie.
Il me paraît évident que ce n’est pas pour cela qu’on entre chez les changeurs; d’ailleurs, tous leurs portraits du roi sont semblables, tous leurs billets, toutes leurs pièces sont pareilles. Vous n’avez aucune autre raison d’entrer chez un changeur que sa proximité, quand vous avez besoin de changer des billets contre de l’argent, ou de l’argent contre de l’or.
Cet étalage ne peut donc avoir qu’un résultat: ce n’est pas une amorce pour les chalands, c’en est une pour les voleurs. Bien pis, ce métal, qu’on a appelé vil parce qu’il rend vils ceux qui le désirent, ce métal exerce une telle fascination, qu’il change en voleurs des gens qui n’étaient que pauvres.
En effet, cette amorce a une puissance toute particulière. Chez un autre marchand, on ne peut voler qu’un châle, chez celui-ci un pain; mais, chez le changeur, en introduisant par une de ces vitres votre main ouverte et en la retirant fermée, vous vous appropriez à la fois tout ce qu’il y a dans les autres boutiques; vous faites vôtres toutes les choses qui se vendent, même celles qui n’ont pas de valeur quand elles sont achetées.
Une poignée de cet or, et, vous qui étiez pauvre, méprisé, seul, vous êtes entouré, aimé, envié; vous avez tout à vous, et vous pouvez tout donner à ceux que vous aimez.
Il n’y aurait aucun inconvénient à ce que l’autorité défendît aux changeurs ces exhibitions inutiles pour eux et dangereuses pour d’autres; les pauvres sont déjà assez pauvres, et le diable leur tend bien assez de piéges.
Si l’on a peine à comprendre pourquoi les changeurs font un semblable étalage sans qu’il en puisse résulter pour eux un seul avantage, on comprendra plus difficilement encore que d’autres marchands ornent leurs boutiques d’objets qui ne peuvent que dégoûter les passants précisément de ce que lesdits marchands ont à leur vendre.
Je veux parler des petites morgues illustrées, dont on permet aux marchands bouchers de faire la hideuse exhibition.
Sur des linceuls tachés de sang sont appendus des cadavres mutilés, non pas seulement dans la boutique, mais aussi en dehors, de telle façon que, si vous ne vous détournez pas à temps, vous teignez votre habit de ce sang qui tombe goutte à goutte.
Ce n’était pas assez, on a embelli et enjolivé le spectacle.
Quelque esprit élégant a pensé que c’était en soi-même quelque chose d’assez triste qu’un cadavre, que cela avait besoin d’être orné et égayé de quelques agréments.
Alors on a imaginé de peindre avec du sang des ornements, des sujets et des figures sur les cadavres dépouillés! rien n’est plus varié que cette peinture au sang.
Vous voyez des cœurs percés de flèches, des autels à l’Amour et à l’Amitié, l’empereur Napoléon, une main derrière le dos et tenant sa lorgnette de l’autre main.
Quelques artistes plus gais ont peint, toujours avec du sang, et toujours sur des cadavres, les plus bouffonnes caricatures de Daumier; Robert Macaire et son ami Bertrand y figurent dans toutes les phases de leur aventureuse existence.
On a ajouté à tout cela des festons de boyaux et des girandoles de graisse!
De ceci il ne peut résulter aucun avantage pour les bouchers eux-mêmes. Il est des gens, au contraire, auxquels une semblable exposition donne pour plusieurs jours l’horreur de la viande. Il n’y aurait donc pour personne aucun inconvénient à tenir ces cadavres éloignés des regards, de façon à ce qu’ils ne fussent vus que de ceux qui entreraient dans les boutiques; pour ma part, je n’aime pas à voir le sang si gai.
L’homme est le plus féroce des animaux carnassiers. Le tigre, le chacal, le loup, l’hyène, tuent et dévorent les autres animaux, et l’homme lui-même, seulement à mesure qu’ils ont faim. Ils ne pensent pas d’avance à bien nourrir et à bien engraisser leur future proie; ils n’ont pas inventé de faire cuire certains animaux tout vivants, pour les rendre meilleurs au goût, de clouer les pattes des canards et de les gaver de certaines nourritures pour leur donner une maladie qui grossit démesurément leur foie, en fait un mets délicieux, etc., etc.
Les autres animaux carnassiers ne choisissent pas avec le même soin délicat telle ou telle partie de tel ou tel cadavre, la cuisse de celui-ci, l’aile de celui-là. Est-il rien de féroce comme de voir une femme qui donne à dîner, une femme jeune, belle, au regard doux et tendre, qui dit à ses convives:
—Je vous envoie l’aile de ce poulet; il est très-tendre, on l’a tué hier au soir; mangez de ces côtelettes d’agneaux, elles sont saignantes.
J’aime beaucoup que l’on écarte par tous les moyens le souvenir que tout ce que nous mangeons a été vivant, la pensée que nous dévorons des cadavres.
Quelques esprits délicats ont imaginé de changer le nom des animaux devenus aliments. Sur la table, le bœuf s’appelle bouilli; la poule, volaille; d’autres animaux, gibier: mais cela n’a pas été compris, et il n’est pas de bel air de dire bouilli.
Quelques esprits grossiers ont, au contraire, inventé de laisser à la perdrix sa tête emplumée, au lièvre ses pattes couvertes de poil.
Depuis assez longtemps que le monde existe, c’est-à-dire depuis que quelques-uns pensent et que tous parlent, on en est presque arrivé à se passer des premiers. On sait à présent des phrases toutes faites pour tous les cas possibles. Une phrase amène une réponse connue, qu’aurait pu faire tout aussi bien celui qui fait la question, si elle lui avait été faite.
On ne fait pas assez attention que presque toutes les conversations ressemblent à celles qu’on apprend dans les grammaires anglaises, et que nous trouvons ridicules. Exemple. Si l’on vous dit: «Comment vous portez-vous?» vous répondez: «Bien; et vous?» Si c’est vous qui dites: «Comment vous portez-vous?» on vous répond: «Bien; et vous?» Cependant les conversations des grammaires roulant sur des choses insignifiantes, n’étant qu’un échange de formules, il n’y a pas d’inconvénients à ce qu’on dise toujours la même chose; tandis que la conversation du monde comporte des semblants de jugements et de pensées qu’il est fort singulier de trouver dans la mémoire.
Sur presque tous les sujets, il y a un certain nombre de phrases toutes faites, que l’on sait d’avance.
Jamais on n’a mangé une gibelotte à la campagne sans qu’il se trouve quelqu’un qui fasse la plaisanterie peu neuve de demander si ce n’est pas une gibelotte de chat.
Il m’est quelquefois arrivé de chercher d’avance, d’après la physionomie des gens, qui est-ce qui prononcerait la formule consacrée; cela fait partie de l’assaisonnement, et est plus nécessaire à la gibelotte que le lapin lui-même.
Voici la plaisanterie faite, et faite par moi, elle est indispensable.
Je me suis trouvé quelquefois embarrassé en ne voyant parmi les convives que des figures respectables, de vénérables cheveux blancs et des physionomies intelligentes. Eh bien, quelqu’un se dévouait.
Une seule fois, comme la formule sacramentelle se faisait attendre, comme la plaisanterie sur le chat n’arrivait pas, je fis comme il est d’usage au théâtre, quand un rôle ne peut être rempli à cause de l’absence ou de l’indisposition subite d’un acteur: quelqu’un lit le rôle.
Je me résignai à faire la facétie du chat avec une assez grande tristesse. Tout le monde rit beaucoup, et un magistrat me dit:
—Ah! monsieur, vous me l’avez volée, j’allais la dire.
Quand on vient à parler de magnétisme, on vous fait inévitablement la question que voici:
—Y croyez-vous?
Si vous êtes esprit fort, vous répondez:
—Ah! pour qui me prenez-vous?
Si, au contraire, vous avez pris dans le monde le rôle d’un poëte rêveur et intime, vous affirmez que vous avez une confiance aveugle dans le magnétisme.
Il ne manque à la question, comme aux deux réponses, qu’une seule chose, un détail. C’est que le questionneur et ceux qui lui répondent sachent de quoi il est question.
Quand la Fontaine allait demandant à tout le monde: «Comment trouvez-vous Barruch?» on lui répondait généralement: «Qu’est-ce que Barruch?» au lieu de dire: «Je le trouve sublime,» ou: «Je le trouve ennuyeux.»
Croyez-vous au magnétisme?
Qu’entendez-vous par le magnétisme? Est-ce un fluide invisible, mystérieux, qui fait que la première fois qu’on voit une personne, on se sent repoussé ou attiré par elle, qui fait que nous reconnaissons nos amis que nous n’avons jamais vus, comme le chien reconnaît les voleurs qu’il rencontre pour la première fois?
Un homme qui a beaucoup aimé les femmes me disait un jour:
—Chaque homme a son harem dispersé dans le monde: il en reconnaît chaque femme à quelque instinct impossible à expliquer; mais il les reconnaît aussi sûrement que le berger reconnaît, dans dix troupeaux confondus, ses moutons marqués d’une raie rouge ou bleue... En entrant dans un salon, ajoutait cet homme, je vois du premier coup d’œil les femmes qui sont de mon harem dispersé, et celles auprès desquelles je perdrais mon temps et mes soins. Avec les secondes, je suis simplement poli; aux premières, je dirais volontiers: «Enfin je te trouve! et toi, me reconnais-tu?»
Un homme nous a déplu, sans cause, sans raison, sans prétexte; son gilet nous blesse, ses cheveux nous offensent. Cependant, comme l’homme s’est appelé lui-même animal raisonnable (on aurait peut-être dû dire raisonneur), on s’informe, on apprend que c’est un très-brave homme que celui pour lequel on ressent une si grande antipathie; il passe pour bon, simple, généreux.
On veut lutter contre ce sentiment qu’on trouve injuste; on lui adresse quelques prévenances, on se lie avec lui.
Eh bien, cet homme vous est plus tard funeste en quelque chose: il n’est pas mauvais en général; mais il est mauvais pour vous; il vous est contraire. Peut-être est-ce à cause d’une ressemblance. Vous avez les mêmes angles, ils se heurtent au lieu de s’emboîter.
Appelez-vous magnétisme cette foudre continue qui sort des yeux de cette femme, dont le regard perce le vôtre et vous fait éprouver une douceur voluptueuse?
Appelez-vous magnétisme cette puissance que l’homme de cœur, qui n’avait peur que d’avoir peur, exerce sur le spadassin, quand ils ont tous deux l’épée à la main?
Appelez-vous magnétisme ce double regard dont la rencontre est pour le vrai jaloux, pour le jaloux raisonnable, un adultère complet, après lequel il reste quelque chose à faire pour l’amour, mais rien contre le mari?
Si c’est cela, je pense que personne ne le peut nier...
Mais entendez-vous par le magnétisme l’art de dire la bonne aventure d’une façon nouvelle, l’art de faire les cartes sans cartes?
Pour cela, je pense qu’on peut croire aux somnambules juste comme aux autres diseuses de bonne aventure, et aux autres tireuses de carte.
Entendez-vous par le magnétisme l’art de lire dans votre pensée par une communication mystérieuse de cerveau à cerveau, de mêler deux existences par le partage de la vie, de façon à ce que l’un éprouve ce qu’éprouve l’autre?
C’est l’exagération, ou plutôt la régénération et la continuité des choses qui nous apparaissent incomplétement et par intervalles.
Appelez-vous magnétisme le don des langues et de toutes les sciences donné par l’imposition des mains, par quelqu’un qui n’a pas ce qu’il donne, au moyen de quelques grimaces et contorsions bizarres?
Cela devient plus difficile.
Appelez-vous magnétisme voir sans les yeux, lire par le dos?
Vouloir par la volonté d’un autre, et sentir par ses sensations?
Devenir, au gré d’autrui, insensible à la douleur physique la plus atroce?
Il y a, dans tout cela, des choses qui sont fort proches de celles que nous croyons, et d’autres qui en sont fort éloignées.
Mais doit-on accepter les unes à cause des autres, ou les rejeter toutes par la même raison?
Doit-on refuser de croire une chose parce qu’elle est extraordinaire?
Mais nous admettons par l’habitude cent choses plus extraordinaires que celles que nous nions comme impossibles.
L’invraisemblance n’est pas beaucoup plus le faux que le vrai. La vie est plus incompréhensible que le magnétisme, qui est une modification de la vie.
La pensée et le songe, ce ruminement confus de la pensée, qui les a expliqués?
Donc, il faut croire.
Malheureusement, le magnétisme, comme science, est difficile à étudier pour l’homme de foi.
Il est placé entre la science légale des corps constitués, qui nie avec préméditation et dessein formé; et le charlatanisme, qui affirme et exploite pour de l’argent.
Je sais que des faiseurs de tours, Philippe ou Robert Houdin, et surtout le vicomte de Caston, exécutent des choses aussi surprenantes que les plus surprenants effets du magnétisme.
Certes, quand ces messieurs tirent de la poche de leur gilet un grand bocal plein d’eau et de poissons rouges, quand ils opèrent tous les phénomènes de la seconde vue, il est évident qu’ils ont une lucidité plus grande qu’aucun somnambule, et qu’ils nous laissent aussi étonnés que nous l’ayons jamais été par Alexis ou par mademoiselle Pigeaire.
Ainsi, à quoi servent les corps constitués et les académies?
L’Académie de médecine, si les magnétiseurs sont des charlatans et des jongleurs, ne doit-elle pas démasquer la fourberie d’une façon si complète, que ces messieurs ne puissent plus donner de séances que sur les tréteaux des boulevards?
Si les opérations sont vraies, c’est immense, c’est bouleversant, c’est dangereux: la science doit s’en emparer et les régler; si c’est faux, c’est une fourberie très-adroite et très-effrontée, dont sont dupes beaucoup de bons esprits.
C’est une question qui ne peut rester en suspens, et les académies et les corps savants doivent être sommés de la rendre complètement claire.
Pour moi, voici ce que j’ai vu successivement en diverses circonstances.
M. Esq***, un jeune poëte, s’occupait de magnétisme. Il amena un jour chez M. V. H. un sujet qu’il endormit facilement; la somnambule avait lu, disait-on, dans des séances précédentes, des phrases entières, avec un bandeau sur les yeux. Comme on suspectait le bandeau, et qu’on aimait mieux croire à certaines exagérations de la vue qu’à la vue sans les yeux, on proposa, au lieu de cacher les yeux, de cacher le livre.
On présenta à lire à la somnambule des mots écrits et cachés sous d’épaisses enveloppes; elle préféra avoir une attaque de nerfs et donner des coups de pied dans l’estomac de son magnétiseur.
J’ai vu ensuite mademoiselle Pigeaire.
La mère de mademoiselle Pigeaire lui mettait sur les yeux un bandeau de velours noir; on en collait les bords sur ses joues avec du taffetas gommé. Après de longs efforts et quelques contorsions suspectes, mademoiselle Pigeaire finit par déchiffrer deux ou trois mots.
On me proposa de jouer aux cartes avec elle. En jouant, je retournai une carte; elle me dit:
—Monsieur, la carte est retournée.
Le public d’applaudir; en quoi le public avait tort.
Je lui dis:
—Mademoiselle, ou vous voyez à travers un bandeau épais, auquel l’épaisseur de la carte n’ajoutera pas une grande difficulté; ou vous voyez, comme vous le prétendez, sans le secours des yeux, et alors il importe peu pour vous que la carte soit d’un côté ou de l’autre, sur la table ou dans ma poche.
Mademoiselle Pigeaire ne put nommer la carte.
En général, elle n’hésitait pas pour dire ce qui se passait au loin, mais elle éprouvait beaucoup de peine pour désigner des choses présentes, à peu près comme la plupart des médecins, qui sont si forts sur la peste et la lèpre qui n’existent plus, et qui échouent contre les cors aux pieds et les rhumes de cerveau.
J’ai la conviction que mademoiselle Pigeaire, qui, dans l’origine, avait dû présenter certains phénomènes électriques et magnétiques, se voyant l’objet d’une grande curiosité, les avait exagérés, puis en avait feint d’autres, et je crois qu’elle trompait un peu ses parents.
J’ai vu au Havre le somnambule le plus lucide dont on ait parlé: c’est Alexis, que magnétise M. Marcilli.
Les assistants lui firent dire un peu trop de bonne aventure; mais il m’étonna beaucoup dans les réponses qu’il fit: quelques-unes auraient pu être faites par n’importe qui, grâce à la complaisance involontaire avec laquelle certaines femmes impatientes l’aidaient sans s’en apercevoir; d’autres sont à peu près impossibles à expliquer.
D’abord, il fit tout ce que mademoiselle Pigeaire n’avait pu faire: les yeux bandés, il reçut cinq cartes d’un assistant qui en prit cinq.
Alexis joua la partie d’écarté les deux jeux retournés sur la table, et désignant à son adversaire, qui ne voyait pas son jeu, la carte qu’il devait prendre pour répondre à celle qu’il jouait.
—Monsieur, vous avez la dame de carreau, la deuxième à gauche... Monsieur, avez-vous le huit de trèfle? La première à droite... Monsieur, vous n’avez pas de pique; coupez avec votre valet d’atout.
Une femme lui dit:
—En sortant de chez moi, j’ai mis, sur la table de mon salon, un objet qui n’y est pas d’ordinaire; le voyez-vous?
Alexis répondit qu’il le voyait; et, après de longues hésitations et des questions nombreuses, faites par lui-même, il répondit:
—C’est un cygne empaillé.
Mais il avait demandé si c’était un meuble, si c’était un animal, si cela était vivant. Je crois que j’aurais deviné comme lui.
On lui présenta une bague, et il dit deux mots qui se trouvèrent écrits dans la bague.
Comme on le laissait un peu seul, je m’approchai de lui et lui livrai ma main; il toucha une bague que je porte, et me dit:
—Cette bague vous a été donnée par une personne qui est morte. Est-ce une femme? ajouta-t-il.
—Non.
—Alors c’est votre père.
Je sentis un froid à la racine des cheveux, et je ne lui fis plus de question. Comme je m’éloignais, il ajouta:
—S’il n’y avait pas de monde, j’aurais quelque chose à vous dire.
Je ne l’ai pas revu.
Un jour, j’assistai à une séance de magnétisme chez M. Lafontaine.
Il amena une jeune servante et l’endormit. M. Lafontaine annonça qu’il ne s’agissait pas de montrer de la lucidité, mais de l’insensibilité; en un mot, de provoquer à volonté un état de catalepsie pendant lequel le sujet pourrait souffrir les opérations les plus douloureuses, non seulement sans s’en apercevoir, mais encore sans en garder ensuite le moindre souvenir. Il magnétisa les bras et les jambes de la jeune fille, qu’il appelait Marie; ses bras et ses jambes prirent une grande rigidité. J’essayai de faire fléchir les bras; mais il me sembla que je risquais de les casser.
M. Lafontaine annonça alors que l’insensibilité était complète quoique la somnambule parlât et répondît à toutes les questions que lui faisaient le magnétiseur ou les personnes que, disait-il, il mettait en rapport avec elle.
Il lui ficha des aiguilles sur les mains, sur le front, il lui traversa la main avec une aiguille: mais je sais qu’en certaine partie de la main, on peut le faire à toute personne éveillée sans qu’elle en ressente de douleur. Il lui traversa le sourcil avec une autre aiguille, et, comme le sang coulait avec une certaine abondance, il l’arrêta au moyen de passes et de l’imposition du doigt.
Il m’offrait de ficher moi-même des épingles sur la patiente; je n’ai pas besoin de dire pourquoi je préférai lui chatouiller les lèvres avec une plume: elle resta impassible, sans la moindre contraction.
Il lui fit respirer du soufre allumé, puis de l’ammoniaque, qu’il lui ordonna d’aspirer fortement; elle obéit, et aucun muscle de son visage ne trahit la moindre gêne ni la moindre sensation.
M. Lafontaine fit alors de nouvelles passes ayant, dit-il, pour but d’augmenter encore l’état électrique de Marie. Quelqu’un joua un air d’église sur un piano: elle parut surprise, un sourire ineffable s’épanouit sur son visage; elle joignit les mains et se leva, ses genoux fléchirent, son sein s’agita; graduellement elle arriva à une extase extraordinaire; elle murmurait les mots de «Seigneur!» et de «Mon Dieu!»
M. Lafontaine lui parlait et elle ne l’entendait plus; ses yeux fixes, pleins d’un feu humide, semblaient contempler le ciel ouvert; de grosses larmes coulaient sur ses joues. Cette fille, d’un visage insignifiant, d’une forme commune, devint tout à fait belle; ses attitudes étaient nobles, son regard inspiré.
On lui mit une bougie, non pas devant, mais sur les yeux, au point de lui brûler les cils, sans qu’elle semblât s’en apercevoir, sans qu’elle manifestât la moindre sensation causée par la flamme ni par la chaleur, sans que sa paupière frissonnât. On lui tira aux oreilles des capsules fulminantes, on lui ficha des épingles sur le front; son extase allait toujours croissant; elle tomba à genoux en s’écriant:
—Seigneur... viens!
Tout à coup le musicien changea de rhythme et joua un air de danse. Marie parut surprise, inquiète, contrariée; elle semblait se cramponner aux sensations nouvelles et contraires qui s’emparaient, qui s’évanouissaient d’elle malgré sa volonté; puis elle céda: au sourire extatique succéda un sourire de paysanne au bal; elle redevint une fille commune, assez laide, et elle dansa.
Puis le musicien se leva et quitta le piano. A l’instant même elle s’affaissa et serait tombée par terre si on ne s’était empressé de la retenir; mais on ne put l’empêcher de s’étendre sur le tapis, et elle eut une crise nerveuse fort semblable au commencement d’une crise d’épilepsie. M. Lafontaine la calma avec quelque peine. Cependant elle était toujours en état de somnambulisme; on lui demanda si elle souffrait, et, au milieu des convulsions, elle répondit que non.
La musique reprit: elle se calma à l’instant et retomba dans l’état extatique qui nous avait frappés auparavant.
Pendant ce temps, une vieille dame, très-fervente à l’endroit du fluide animal, ou vital, comme l’appelle M. Lafontaine, me faisait une querelle; elle prétendait que j’avais parlé à la somnambule, que je m’étais mis en rapport avec elle, et que le combat de mon fluide avec celui de M. Lafontaine avait causé la crise nerveuse; j’excusai de mon mieux et moi et mon pauvre fluide. M. Lafontaine eut l’indulgence d’assigner une autre cause à la crise de Marie, et de l’attribuer à la cessation brusque de la musique, effet, du reste, ajouta-t-il, très-difficile à éviter; et mon fluide fut déclaré non coupable, à ma grande satisfaction.
Si tout ceci est une comédie, c’est bien joué, et Marie laisse bien loin derrière elle tout ce qu’il y a d’actrices au théâtre.
Marie, réveillée, eut l’air de n’avoir la conscience de rien de ce qui s’était passé, et on mit sur la sellette à sa place un vieux sourd-muet, qui, après des passes et des insufflations prolongées et énergiques, entendit et répéta les mots bonjour et pantalon.
Mais, comme il y a beaucoup de sourds-muets qui entendent et parlent un peu à différents degrés, et comme il ne put expliquer clairement sa situation antérieure, le fait reste sans conclusion.
Voilà ce que j’ai vu un jeudi, à huit heures du soir, chez M. Lafontaine, rue Neuve-des-Mathurins.
Maintenant, que cela s’explique de différentes façons, que l’influence exercée par M. Lafontaine sur Marie consiste à reproduire à volonté chez elle une crise, effet d’une catalepsie naturelle à laquelle elle serait sujette; ou que ce soit la plus effrontée et la mieux jouée des comédies, ce qui ne paraîtra vraisemblable à aucune des personnes qui y ont assisté: il y a certes de quoi frapper des esprits même peu portés à la crédulité, et, je le répète, le devoir de l’Académie de médecine, son devoir impérieux, est de reconnaître et d’étudier ce phénomène ou de démontrer la supercherie de telle façon que personne n’en puisse être dupe à l’avenir.
Pour moi, j’ai vu des choses extraordinaires et je les raconte. J’attends.
Je terminerai ce récit par une histoire ayant trait au magnétisme, et que je vole tout simplement à M. Emile Deschamps; malheureusement, je n’ai pu retenir que le fond de l’anecdote, et je ne puis lui voler la bonhomie spirituelle et malicieuse avec laquelle il la raconte.
Une jeune fille avait une mauvaise santé, sans être précisément malade; son état ne présentait les symptômes d’aucune maladie classée et ayant, de par la Faculté, droit de bourgeoisie chez les mortels. Les médecins allopathes, homœopathes, hydropathes, etc., prétendaient que cela se passerait; ils ordonnaient un peu de patience et beaucoup de distractions.
Un ami de la famille parla de magnétisme avec beaucoup d’enthousiasme; il raconta des cures merveilleuses, des phénomènes, des miracles. Malgré certaines répugnances, on se laissa convaincre, et l’on fit venir un magnétiseur.
C’était à la fin du jour, dans un jardin, sous une épaisse allée de sycomores; au bout d’un quart d’heure, la jeune personne était endormie; au bout de vingt minutes, elle commençait à répondre aux questions du magnétiseur, lorsqu’un domestique, accouru en toute hâte, demanda celui-ci et lui dit quelques mots à l’oreille.
—Pardon, dit-il à la famille, un événement inattendu me force à courir chez moi; je reviens dans dix minutes. Attendez-moi, j’ai mon cabriolet à votre porte.
Il part.
Les dix minutes sont bientôt passées; il s’écoule un quart d’heure, une demi-heure, une heure.
L’ami, très-expert dans les pratiques du magnétisme, dit:
—C’est fâcheux qu’il ne l’ait pas réveillée avant de partir.
Au bout d’une heure et demie, on envoie chez le magnétiseur. On répond qu’il n’est resté que dix minutes chez lui, qu’il était fort ému, qu’il a fait un paquet d’un peu de linge et de quelques hardes, qu’il s’est fait conduire au chemin de fer de Rouen.
On couche la jeune fille, on convient de ne rien dire ni à personne ni à elle-même. Le lendemain matin, on n’avait pas de nouvelles. Le surlendemain, on reçoit une lettre du Havre.
Le médecin annonçait que sa femme lui avait été enlevée par un perfide ami; qu’ils avaient pris, en partant, sa caisse tout entière; qu’il était à leur poursuite. Il regrettait vivement l’embarras dans lequel il les avait laissés.
Que faire?
L’ami disait:
—Au moins, s’il avait mis quelqu’un de nous en rapport avec elle, on l’aurait réveillée.
—Et que faisait la jeune fille?
—La jeune fille buvait, mangeait, causait, comme de coutume; il n’y avait rien de changé à ses habitudes, et bien heureusement, car cela rendait facile aux parents de lui cacher la triste position dans laquelle elle se trouvait.
—Mais alors elle ne dormait pas?
—Certainement que si, puisque le magnétiseur ne l’avait pas réveillée.
—C’est juste.
Il se passa un an, les parents étaient fort tristes, fort abattus: on n’avait aucune nouvelle du disciple de Mesmer; il n’était pas revenu à Paris; on ne savait où il était.
Un parti se présente; les parents et l’ami se réunirent, se consultèrent. Doit-on avertir le futur époux de l’état dans lequel se trouve la fille qu’il demande?
La probité, la sévère probité dit qu’on ne peut s’en dispenser. Mais s’il allait s’effrayer! et qui ne s’effrayerait pas à sa place?
C’est un mariage très-avantageux, très-convenable sous tous les rapports.
On fait taire la probité; on ne dit rien; le mariage se conclut.
—Et comment était la jeune femme?
—Comme de coutume. Il fallait savoir ce qui en était; sans cela, on ne se serait douté de rien.
Au bout d’un an, elle allait avoir un enfant.
Le mari était enchanté. Cependant les parents, qui étaient honnêtes au fond, souffraient d’un pareil état de choses; leur conscience était bourrelée quand le mari les remerciait de son bonheur. Dix fois la vérité fut sur leurs lèvres, dix fois ils la retirèrent.
—Et la jeune femme?
—Elle allait fort bien; elle eut un second enfant. Un jour, on apprend que le médecin s’est fixé à Provins.
Les parents, au comble de la joie, lui écrivent avec instances de venir à Paris. Il répond et s’excuse sur de nombreuses occupations.
Une correspondance s’engage: les parents insistent; le magnétiseur résiste. Il finit par mettre son déplacement à un prix exorbitant. Que faire? il fallait bien en passer par où il voulait; on était à sa discrétion. L’état de la jeune femme ne pouvait durer éternellement; le secret, caché jusque-là au mari, pouvait être révélé à chaque instant. On accorde ce que le médecin exigeait. Il arrive, il se loge auprès de la maison, et, un jour que le mari est à la chasse, on le prévient.
Il arrive; on avait défendu la porte: on était sûr de ne pas être troublé.
L’ami seul, qui était dans le secret, assistait à l’opération.
Le magnétiseur dégage le fluide; il descend les mains du front à l’épigastre de la somnambule, en les secouant pour se débarrasser du fluide qu’il enlève; il la réveille.
—Et quelle différence cela amena-t-il chez la jeune femme?
—Aucune, au point que le mari ne s’aperçut de rien.
—Mais alors qui vous dit qu’elle ne dormait plus?
—Quelle tête dure vous avez! Certainement qu’elle ne dormait plus, puisque le magnétiseur l’avait réveillée.
Dans un vaste atelier sont deux jeunes gens: l’un est devant un chevalet et profite des dernières lueurs du jour; l’autre, étendu sur un vaste divan rouge, fume nonchalamment une longue pipe et retourne dans ses mains une lettre encore non décachetée. Tous deux portent des cheveux longs et des moustaches. Demain, peut-être, ils auront la tête et le menton rasés; après demain, ils laisseront repousser la barbe sous la lèvre inférieure.
—Je ne sais pourquoi, dit le fumeur, j’hésite à envelopper cette lettre dans le sort auquel je condamne les autres depuis deux mois. J’ai quelque regret de la brûler sans la lire, d’autant plus que c’est l’écriture de mon père. Je devine à peu près le contenu des deux missives qu’il m’a adressées précédemment. La première contenait nécessairement des reproches et des menaces; la seconde, probablement, des reproches et des conseils. Il n’est pas impossible que je trouve dans celle-ci un bon sur la poste. Parbleu! ajouta-t-il après avoir parcouru les premières lignes, je ne m’étais pas trompé: mon correspondant est chargé de me remettre cent francs.
—Cent francs! s’écria l’autre en posant sa brosse.
—Cent francs, répondit le fumeur.
—Allons, les pères valent mieux que leur réputation; pour moi, je n’aurai mon pain quotidien que lorsque je pourrai dire: Notre père, qui êtes aux cieux.
»En attendant, il me fait une recommandation très-importante. Mon oncle de l’Arsenal est malade; il me presse de l’aller voir; c’est un oncle à héritage, et je n’y suis allé qu’une seule fois depuis trois ans.
—Tu as tort.
—Il n’est pas difficile d’être sage pour les autres. Je tâcherai d’y aller demain. Mais je ne sais pas trop le chemin.
—Je te ferai une carte.
—Voilà qui est bien.
Le lendemain arrive.
—Je ne partirai pas sans déjeuner.
—Je ne te le conseille pas.
—Qui ira chercher le déjeuner?
—Pas moi; je suis en pantoufles.
—Ni moi; je ne veux pas salir mes bottes avant de me mettre en route. Eugène, tu n’es guère complaisant.
—Et toi, tu n’es guère juste; c’est moi qui ai fait hier toutes les corvées. Aujourd’hui, c’est à ton tour.
—Écoute, prenons les fleurets; le premier touché ira chercher le déjeuner.
On prend les fleurets, on tire; Arthur est touché. Il est convenu que c’est lui qui ira chercher le déjeuner; mais, puisqu’on a tant fait que de décrocher les fleurets, les masques et les gants, on ne s’arrêtera pas à une première botte. On tire pendant une heure. On s’arrête essoufflé, exténué.
—Il faut faire chauffer de l’eau pour ma barbe.
—Oui, et tu as laissé éteindre le feu.
—Il sera bientôt rallumé. Mais nous n’avons pas d’eau.
—Comment! la fontaine est déjà vide?
—Oui; j’ai oublié de refermer le robinet hier au soir.
—La cuisine doit être inondée?
—La chose n’est que trop vraie. Je suis bien heureux de m’en être aperçu avant de descendre.
On déjeune, on met de l’eau au feu.
Pendant qu’elle chauffe, Eugène s’est remis à son tableau, Arthur a pris sa pipe et s’est étendu sur le divan:
—Regarde, Eugène, combien j’ai perdu de temps aujourd’hui; je devrais déjà être loin. C’est décidément une mauvaise chose que la flânerie. On ne saurait croire combien la mienne m’a déjà fait de tort. Un philosophe a eu bien raison de dire: «Faites ce que vous voudriez avoir fait plutôt que ce que vous voudriez faire.»
—Cela est d’autant plus juste à ton égard, dit Eugène en prenant une pipe et en s’asseyant près de son camarade, que ce que tu voudrais faire surtout, ce serait ne rien faire.
—Il est vrai que je méprise cette inquiétude qui fait que certaines gens agissent pour agir; faites quelque chose qui vaille mieux que le repos, ou tenez-vous coi.
—En ce moment, il vaudrait mieux t’habiller que de te tenir coi.
—Mon eau n’est pas chaude.
Les deux amis lâchèrent quelques bouffées de fumée; puis Arthur reprit:
—Ce n’est pas que je veuille défendre la flânerie; car l’exorde de mon discours était, s’il t’en souvient, tout à fait contre elle.
—Je n’en dirai pas non plus de mal; car
Les deux amis avaient dans la tête une certaine quantité de citations qu’ils arrangeaient en manière d’aphorismes, selon le besoin qu’ils en pouvaient avoir.
—Mais, ajouta-t-il, il faut, pour que la flânerie soit douce, qu’elle soit aussi sans crainte et sans remords, sans peur et sans reproche; il faut avoir conquis le droit de s’y livrer corps et âme; car ce n’est pas la flânerie véritable, la flânerie pure et entière, que celle à laquelle s’abandonne le corps tandis que l’esprit le gourmande.
Il se leva et commença sa toilette. Pour une visite aussi peu fréquente et aussi importante que celle qu’il avait à faire, il crut devoir laisser de côté la cravate noire, qu’il n’avait pas quittée depuis plusieurs années. Il en plia donc une blanche, et la mit toute disposée sur le dos d’un fauteuil. Mais, lorsqu’il se fut lavé les mains, il les essuya tranquillement après sa cravate, ne songeant pas que ce morceau de linge blanc pût être autre chose qu’une serviette. Quand il s’en aperçut, il était trop tard, la cravate était entièrement fripée et sale. Il en fallut chercher une autre; il s’assit pour la plier sur ses genoux. Mais il était si bien sur le divan! Il reprit sa pipe et se mit à fumer. Sa tête reposait mollement sur les coussins...
État d’inertie qui laisse voltiger autour de la tête des pensées légères, bizarres, que le moindre souffle dissipe ou métamorphose comme les nuées de fumée, et lâche la bride à l’imagination qui vagabonde, laisse là le corps engourdi sans force pour la suivre ni la retenir, tel que l’oiseau qui, échappé de sa cage, voltige alentour et semble narguer l’oiseleur stupéfait de sa fuite.
État délicieux où le moi disparaît, où l’on assiste à sa propre vie, à ses sensations, à ses joies, à ses douleurs, comme à un spectacle, avec cette douce paresse d’un spectateur bien assis; où on ne peut creuser une pensée triste sans que, malgré vos efforts pour la retenir, elle vous échappe comme l’eau entre les doigts, et se transforme en une figure bouffonne qui, dansant dans la fumée du tabac, vous rit au nez et vous force à rire.
Cependant Arthur part. Sur l’escalier un homme l’arrête.
—M. Arthur est-il chez lui?
—Non, il est mort.
L’homme redescend devant lui tout étourdi.
—Allons, je suis bien heureux que ce gaillard-là ne me connaisse pas.
Il se met en route le long des boulevards. Il y a bien des choses à voir sur les boulevards au mois de mars.
Les marchands de fleurs ont sur les étalages les premières jacinthes, qui répandent une odeur de printemps. Les femmes, aux premiers rayons du soleil, sortent de leurs fourrures, comme les premières fleurs de leurs calices verts.
Il s’arrête à un escamoteur; l’escamoteur commence un tour plus surprenant que tous les autres, mais il ne le finit pas: il en a d’autres à montrer auparavant; puis il donne pour rien un pain de blanc d’Espagne pour nettoyer les chandeliers, à ceux qui voudront bien payer vingt sous une boîte de charbon pour les dents.
—Ce spécifique odontalgique et balsamique est souverain contre la carie des dents. J’offre de faire une expérience publique. La première personne venue... Viens ici, simple gamin... Tenez, les dents de cet enfant sont d’un noir parfait; vous mettez sur la brosse un peu de poudre; vous l’humectez avec de l’eau; et ne croyez pas que ce soit de l’eau préparée; l’eau, la première venue, l’eau du ruisseau; vous frottez les dents et les gencives.
Cependant le tour tant annoncé ne se fait pas; Arthur, qui l’a attendu pendant une demi-heure, perd patience et s’en va. Mais l’escamoteur court après lui et l’appelle:
—Monsieur! monsieur!
Tous les yeux sont fixés sur Arthur. Il rougit et s’arrête.
—Monsieur, dit l’escamoteur, pourquoi m’emportez-vous mes balles? Je n’ai pour vivre que les instruments de mon métier.
Tout le monde entoure Arthur, qui, bleu de colère, s’écrie:
—Je n’ai pas vos balles, allez vous promener.
—Je demande mille pardons à monsieur, mais il a mes balles dans son chapeau.
L’escamoteur en retire trois énormes balles. Le tour se fait adroitement; tout le monde admire, Arthur a envie de battre l’escamoteur et s’enfuit. Les incrédules sourient et disent:
—C’est un compère.
Plus loin est un marchand de briquets phosphoriques.
—Ceci est la véritable pâte inflammable. Vous n’avez point besoin d’allumettes préparées; vous prenez gros comme rien du tout de ma pâte au bout d’un couteau, au bout de votre canne, au bout de ce que vous voudrez, de n’importe quoi; le moindre frottement contre une mèche l’allume aussitôt.
«Outre l’utilité de ma pâte inflammable, c’est une source d’amusements honnêtes et récréatifs; l’histoire de rire et de s’amuser en société.
«Vous êtes dans le monde... chez un ministre; un maladroit veut moucher la chandelle et l’éteint; obscurité complète. Chacun dit la sienne; on profite de la nuit pour embrasser sa voisine; mais vous, vous tirez votre briquet, que vous avez toujours sur vous; vous pariez un litre, rouge ou blanc, avec la maîtresse de la maison, que vous rallumerez la chandelle.
Arthur continue sa route; un homme l’arrête par le collet de son habit. Cet homme a devant lui un chat-huant et trois innocentes couleuvres, serpents féroces qu’il a, dit-il, apprivoisés. Plusieurs oiseaux, roides et étendus sur le dos, sont instruits à simuler la mort. S’il vous permettait de les toucher, vous verriez que la chose ne leur est que trop facile. Cet homme vend du savon à détacher. En vain Arthur veut s’échapper, son ennemi ne lâche pas prise; la foule s’amasse autour d’eux.
—Il est impossible de voir une tache plus dégoûtante que celle qui dépare le collet de l’elbeuf de monsieur.
Arthur donne un coup de poing dans l’estomac du dégraisseur, et le fait tomber avec sa table sur les oiseaux et les reptiles morts ou vivants, puis il s’enfuit; et, pour dérouter les regards, il quitte les boulevards et prend au hasard une rue qu’il ne connaît pas; elle le conduit dans une autre qui donne dans une autre. Arthur est perdu; il erre, il tourne; enfin il demande à un commissionnaire ou il se trouve; il a fait la moitié du chemin pour retourner chez lui.
—C’est l’heure du dîner de mon oncle, je vais rentrer; je n’irai pas aujourd’hui.
Le lendemain, Arthur se leva de grand matin. Il avait perdu un temps prodigieux, la veille, à faire chauffer de l’eau pour sa barbe; aujourd’hui, il se rasera à l’eau froide. Il est vêtu de deux pantoufles, l’une à lui, l’autre à Eugène; une jaune, l’autre rouge; un vieux pantalon noir taché de couleur et une chemise de nuit complètent le costume.
Le savon est lent à se dissoudre dans l’eau froide, il devient gluant et glissant, et jaillit, de la main serrée pour le retenir, comme un noyau de cerise entre les doigts.
Arthur se baisse et met la main dessus; le savon glisse dans la main et disparaît sous le divan.
Il prend une canne et frappe le divan; la canne rencontre le savon et le chasse violemment; la porte est ouverte, le savon sort; Arthur le poursuit; mais il passe à travers la rampe et, toujours glissant, descend d’étage en étage; deux fois Arthur le rattrape et veut le saisir avec le pied; mais il s’élance de plus belle. Arthur descend aussi vite qu’on peut descendre en pantoufles; il passe à côté d’une femme et d’un enfant, et manque de les renverser; il déchire entièrement une manche de sa chemise après un portemanteau pour battre les habits. Le savon s’est arrêté dans la cour; Arthur va le saisir; une servante, qui lavait à la pompe, vide son baquet, et le ruisseau grossi entraîne le savon par-dessous la porte cochère.
—Cordon, s’il vous plaît!
Arthur sort et prend son savon entre les jambes d’un cheval; mais on s’arrête dans la rue pour le regarder. Il s’empresse de rentrer; à chaque étage, il rencontre des voisins sortis pour chercher la cause du bruit qu’il faisait en descendant. Les uns rient, les autres haussent les épaules. Arrivé en haut, l’atelier est fermé. Il va frapper, il entend un enfant qui pleure et une femme qui gronde.
—Tiens-toi tranquille; dans une heure, tout sera fini, et nous nous en irons.
—Ah! mon Dieu! c’est un affreux petit enfant dont Eugène fait le portrait. Je ne puis me présenter ainsi. Que faire? Une heure avec une chemise incomplète par le temps qu’il fait. Si j’avais une pipe, seulement.
Arthur bat la semelle, marche en long et en large. Quand il a épuisé ces plaisirs peu variés, il sort par une lucarne, grimpe sur le toit, et va se chauffer à la fumée d’une cheminée voisine. L’heure se passe longuement; mais il n’est plus temps d’aller chez l’oncle: encore une journée de perdue.
La nuit, Arthur dort à peine pour se réveiller plus sûrement de bonne heure. Il songe aux raisons qu’il donnera à son oncle pour n’être pas allé le voir depuis si longtemps. Le matin, il se réveille; le jour pénètre dans la chambre, sombre et pluvieux.
—Allons, il pleut; je ne sortirai pas.
Quand on se trouve bien au lit, le moindre prétexte paraît suffisant pour y rester. Cependant Arthur se trompe, il ne pleut pas. Un rideau bleu étendu par Eugène devant la fenêtre, cause son erreur. Il n’y a rien de si triste et de si trompeur que la lumière passant à travers un rideau bleu: il ne faut pas avoir de rideaux bleus.
Il ne pleut pas, bien au contraire; quand Arthur se lève, il est tard.
Le soleil commence à prendre de la force; ses rayons colorent les toits, qui semblent le salir.
De la terrasse qui est devant l’atelier, on voit quelques toises du ciel, mais on le voit bleu, transparent; on respire un air attiédi et pénétrant; dans les villes, c’est tout ce qu’on sait du printemps. Les plus belles fêtes de la nature ne sont, pour le citadin, que ce que serait l’harmonie lointaine d’un bal pour le pauvre qui meurt de froid à la porte de l’hôtel.
Mais c’est assez pour faire penser que la forêt doit commencer à feuiller, que les hêtres et les érables verdissent les premiers avec l’aubépine; les cerisiers doivent déjà balancer leurs riches panaches de fleurs blanches; les oiseaux d’hiver ont cessé leurs chants secs et aigus, et la fauvette, dans le jeune feuillage des lilas, fait entendre la première sa voix pleine et vibrante.
Sur le bord des rivières doivent fleurir les chatons jaunissants des saules, autour desquels bourdonnent les premières abeilles.
Arthur dit à Eugène:
—Il faudrait cependant nous occuper de notre jardin.
Leur jardin se compose de trois longues caisses placées sur la terrasse.
—Que mettrons-nous, cette année, dans notre jardin?
—Pour moi, je ne veux plus de légumes; ta salade de l’été passé était détestable; d’ailleurs, il faut un peu d’ombrage.
—Veux-tu donc des arbres de haute futaie et des taillis?
—Ce ne serait pas si mal.
—Alors, pourquoi n’y mettrait-on pas des sapins? Ce serait une chose superbe.
—Sans plaisanterie, nous demeurons assez haut, ce me semble, pour que personne ne s’avise de nous contester le droit d’avoir ici quelques cèdres; le cèdre est ami des montagnes.
—Je veux des fleurs, je mettrai des œillets et des roses rouges, que René d’Anjou fit voir le premier dans ses jardins.
—Il est aussi le premier qui ait cultivé le raisin muscat.
—Si tu m’en crois, nous n’aurons pas plus de vignes que de forêts.
—Comme tu voudras.
—Sais-tu que c’est une gloire comme une autre que d’avoir attaché son souvenir à une fleur?...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Eugène est seul dans l’atelier, seul avec un modèle qui ne parle ni ne bouge. Arthur est parti de bonne heure; tout porte à espérer que, cette fois, il arrivera à l’Arsenal.
Eugène cause tout seul. Tout en peignant, il se donne à lui-même des avis, il se fait des reproches, il s’accorde quelques éloges, il imite les paroles et la voix du maître sous lequel il a étudié, il entremêle ce monologue de réflexions morales.
—N’abusez pas du bitume. Pourquoi peignez-vous sans appui-main?... Où diable sont mes appuis-main? Je ne trouverai jamais mes appuis-main. Il faudrait avoir un rapin pour me donner mes appuis-main. On n’est jamais si mal servi que par soi-même... Ah! vous appelez cela un appui-main? Pourquoi ne prenez-vous pas un essieu de voiture? Voilà une bougie allumée, c’est bien; mais qu’est-ce qu’éclaire votre bougie?... Mettez donc des lumières; vous n’osez pas, vous avez peur. La, la, encore un peu. Ah! maintenant, votre bougie éclaire. N’abusez pas du bitume. Un peu de cinabre... Allons, où est mon cinabre? Qui est-ce qui a pris mon cinabre? Dites-moi, Georges, dit-il au modèle, est-ce vous qui avez mangé mon cinabre? Il me faut absolument du cinabre. Voici bien du vert; mais ce n’est pas la même chose. Si j’avais un rapin, il me chercherait mon cinabre. Il faudra décidément que j’aie un rapin. L’économie est la mère de tous les vices. Ah! voici mon cinabre! Qui diable s’est avisé de le mettre dans un casque? On dérange tout, ici; on met tout en désordre. Qui diable s’est avisé de mettre mon cinabre dans un casque? Allez donc le chercher dans un casque. Je sais fort bien que je l’avais mis dans une botte à l’écuyère... Allons, se dit-il toujours à lui-même, vous prenez peut-être cela pour un œil; si vous regardiez le modèle, vous ne feriez pas de semblables bévues. Qu’est-ce que ce grand œil hébété? Abaissez donc la prunelle; la, encore un peu.
Puis il chante: