D'ailleurs, infidèle lui-même, en certains points, à sa propre méthode, Lamarck proposa finalement de disposer, hiérarchiquement, les trois groupes qu'il reconnaissait dans le règne animal, «en considérant l'exclusion ou la possession des facultés les plus éminentes dont la nature animale puisse être douée, savoir le sentiment et l'intelligence», et il dressa pour la série animale l'échelle que voici[47]:

DISTRIBUTION GÉNÉRALE ET DIVISIONS PRIMAIRES DES ANIMAUX

Animaux sans vertèbres.
I. Animaux apathiques.
1. Les Infusoires.
2. Les Polypes.
3. Les Radiaires.
4. Les Vers.
(Épizoaires).
Ils ne sentent point, et ne se meuvent
que par leur irritabilité excitée.
 
Caract.Point de cerveau, ni de masse
médullaire allongée; point de sens;
formes variées; rarement des articulations.
II. Animaux sensibles.
5. Les Insectes.
6. Les Arachnides.
7. Les Crustacés.
8. Les Annélides.
9. Les Cirrhipèdes.
10. Les Mollusques.
Ils sentent, mais n'obtiennent de
leurs sensations que des perceptions
des objets, espèces d'idées
simples qu'ils ne peuvent combiner
entr'elles pour en obtenir de
complexes.
Caract. Point de colonne vertébrale;
un cerveau et le plus souvent une
masse médullaire allongée; quelques
sens distincts; les organes du
mouvement attachés sous la peau;
forme symétrique par des parties
paires.
Animaux vertébrés.
III. Animaux intelligents.
11. Les Poissons.
12. Les Reptiles.
13. Les Oiseaux.
14. Les Mammifères.
Ils sentent; acquièrent des idées
conservables; exécutent des opérations
entre ces idées, qui leur en fournissent
d'autres; et sont intelligents
dans différents degrés.
Caract. Une colonne vertébrale; un
cerveau et une moelle épinière;
des sens distincts; les organes du
mouvement fixés sur les parties
d'un squelette intérieur; forme
symétrique par des parties paires.

Cette échelle animale, sur laquelle Lamarck donne, ailleurs, des détails scientifiques beaucoup plus explicites[48] et qui ne cessa jamais de faire l'objet de ses méditations, avait principalement, dans sa pensée, une valeur didactique; il la considérait comme un artifice logique, comme un grand instrument pédagogique, comme une sorte de tableau synoptique, dont on devait faire usage dans les ouvrages et dans les cours, «pour caractériser, distinguer et faire connaître les animaux observés», et pour résumer, dans une intense condensation, les connaissances acquises «sur la progression des différentes organisations animales, considérées chacune dans l'ensemble de leurs parties, en s'aidant des préceptes qu'il avait proposés»[49].

Mais, simultanément, comme nous le montrerons ensuite, Lamarck se proposa de dresser une échelle des animaux, conformément à leur ordre présumé de formation[50], persuadé qu'il était que «la nature n'opérant rien que graduellement, et, par cela même, n'ayant pu produire les animaux que successivement, a, évidemment, procédé, dans cette production, du plus simple vers le plus composé.»

Cette tentative était prématurée à une époque où la paléontologie naissait à peine; néanmoins, jointe à ses autres travaux biotaxiques, elle contribue à faire de Lamarck le continuateur immédiat d'Aristote et de Linné et l'instituteur définitif de la série animale, dont la notion et l'usage ont si puissamment secondé les recherches et les découvertes biologiques du XIXe siècle.

Physiologie générale.

Lamarck n'a pas illuminé le domaine de la physiologie moins profondément que celui de la philosophie anatomique.

En physiologie générale, mieux inspiré que ses contemporains qui plaçaient le principal foyer de la chaleur animale dans l'appareil respiratoire et la faisaient résulter de la combinaison de l'air avec le sang dans les poumons, il considérait que la véritable source de ce phénomène devait être recherchée dans les combustions opérées dans l'intimité des tissus[51]; en outre, il distinguait, judicieusement, comme Haller, la contractilité de la sensibilité[52]; de plus, en suivant, dans ses Considérations sur l'organisation des corps vivants, la dégradation progressive des organes spéciaux jusqu'à leur anéantissement, et en étudiant ensuite, dans sa Philosophie zoologique[53], les fonctions des appareils et des organes, dans l'ensemble de la série, il a montré comment on peut déterminer rigoureusement, à l'aide de l'anatomie et de la physiologie comparées, les caractères fondamentaux de chaque appareil organique et de chaque fonction.

Enfin, Lamarck a découvert et démontré cette grande loi naturelle, qui projette, sur la sociologie et sur la morale, autant de lumière que sur la biologie, à savoir: il n'y a pas de fonction sans organe.

«Les facultés particulières, dit-il, sont chacune le produit d'un organe ou d'un système d'organes spécial qui les leur procure, en sorte que tout animal, en qui cet organe ou ce système d'organes n'existe pas, ne peut nullement posséder la faculté qu'il donne à ceux qui en sont munis.

«Partout où un organe spécial n'existe plus, la faculté à laquelle il donnait lieu cesse aussi d'exister, et, à mesure qu'un organe se dégrade et s'appauvrit, la faculté qui en résultait devient proportionnellement plus obscure et plus imparfaite»[54].

Enfin Lamarck établit que la fonction crée et développe l'organe, ou que sa désuétude est suivie d'atrophie, et que les modifications, qui se produisent chez l'individu, sont transmises et conservées par l'hérédité.

En conséquence, il formule les deux lois suivantes:

«Première loi: Dans tout animal qui n'a pas dépassé le terme de ses développements, l'emploi plus fréquent et soutenu d'un organe quelconque, fortifie peu à peu cet organe, le développe, l'agrandit et lui donne une puissance proportionnée à la durée de cet emploi; tandis que le défaut constant d'usage de tel organe, l'affaiblit insensiblement, le détériore, diminue progressivement ses facultés et finit par le faire disparaître.

«Deuxième loi: Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus, par l'influence des circonstances où leur vie se trouve depuis longtemps exposée, et, par conséquent, par l'influence de l'emploi prédominant d'un organe ou par celle d'un défaut constant d'usage de telle partie, elle le conserve, par la génération, aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus»[55].

Lamarck attachait, avec un légitime orgueil, un prix tout particulier à la découverte de ces lois; il disait de la première:

«En considérant l'importance de cette loi et les lumières qu'elle répand sur les causes qui ont amené l'étonnante diversité des animaux, je tiens plus à l'avoir reconnue et déterminée le premier, qu'à la satisfaction d'avoir formé des classes, des ordres, beaucoup de genres et quantité d'espèces, en m'occupant de l'art des distinctions, art qui fait presque l'unique objet des études des autres zoologistes»[56].

Physiologie spéciale du système nerveux périphérique et du système nerveux central.

Dans cette région supérieure, délicate et complexe,de la biologie, dont l'exploration scientifique commençait à peine au temps où vivait Lamarck, aucune découverte essentielle n'est propre à ce grand homme. Cependant il n'est pas impossible qu'il en ait inspiré et préparé quelques-unes, par les hypothèses magistrales qu'il émit.

En effet, convaincu qu'il n'y a pas de fonction sans organe et se basant sur une analyse très sagace des faits physiologiques, il eut le pressentiment des fonctions du grand sympathique[57]; il distingua formellement les nerfs moteurs des nerfs sensitifs, avant que la vérification anatomique de cette distinction fût faite[58].

«Qu'importe, disait-il, que les différents systèmes de nerfs particuliers, que je viens de citer, ne soient pas susceptibles d'être distingués les uns des autres anatomiquement, si les résultats de leurs fonctions les distinguent constamment et constatent leur indépendance»[59].

Il soupçonna le rôle que joue la moelle épinière, comme centre de coordination des actes réflexes[60] et fut persuadé que, suivant la pittoresque expression de Pierre Laffitte, le cerveau est un grand seigneur qui ne donne pas audience à tout le monde.

En résumé, il professait—ce qui n'était pas commun de son temps, même parmi les naturalistes—que les fonctions du système nerveux sont:

«1o De provoquer l'action des muscles;

«2o de donner lieu au sentiment, c'est-à-dire aux sensations qui le constituent;

«3o de produire les émotions du sentiment intérieur;

«4o enfin d'effectuer la formation des idées, des jugements, des pensées, de l'imagination, de la mémoire, etc.»[61].

Avec Cabanis, Lamarck admettait, en effet, que «les deux grandes modifications de notre existence, qu'on nomme le physique et le moral, et qui offrent deux ordres de phénomènes, si séparés en apparence, ont leur base commune dans l'organisation»[62].

Pour lui, «le physique et le moral ont une source commune; les idées, la pensée, l'imagination même ne sont que des phénomènes de la nature, et conséquemment que de véritables faits d'organisation»[63].

«On ne saurait douter, maintenant, que les actes d'intelligence ne soient uniquement des faits d'organisation, puisque, dans l'homme même qui tient de si près aux animaux par la sienne, il est reconnu que des dérangements dans les organes qui produisent ces actes, en entraînent dans la production des actes dont il s'agit et dans la nature même de leurs résultats»[64].

Lamarck niait donc qu'il y eût, dans la source originelle des facultés intellectuelles et morales «quelque chose de métaphysique, quelque chose qui soit étranger à la matière»[65].

«Quel est, demandait-il, cet être particulier qu'on nomme esprit et qui est, dit-on, en rapport avec les actes du cerveau, de manière que les fonctions de cet organe sont d'un autre ordre que celles des autres organes de l'individu?»

«Je ne vois, dans cet être factice, dont la nature ne m'offre aucun modèle, qu'un moyen imaginé pour résoudre des difficultés que l'on n'avait pu lever, faute d'avoir étudié suffisamment les lois de la nature»[66].

Bref, Lamarck soutenait, avec Gall: que les facultés, intellectuelles et morales ont un siège organique; que ce siège est le cerveau; que le développement de ces facultés correspond à celui de l'appareil dans lequel elles résident[67]; que cet appareil n'est pas simple et que ces facultés elles-mêmes sont multiples[68].

Enfin, comme le grand biologiste, dont je viens de rappeler le nom et dont le génie fut aussi d'abord méconnu, Lamarck entreprit l'analyse des facultés intellectuelles et morales; il les a décomposées en trois grands groupes distincts: le sentiment, l'intelligence, la volonté, et, procédant à une étude plus approfondie du premier, attendu que, dans le domaine du moraliste, une part importante revient au naturaliste[69], il montrait que, du penchant fondamental à la conservation, dérivent, naturellement: le penchant à la reproduction; la tendance vers le bien-être; l'amour de soi-même; le penchant à dominer[70], et que la diversité des hommes provient surtout des différences qui existent entre eux, sous le rapport de la naissance, de la constitution physique, de l'âge, de l'éducation, des habitudes, des occupations, de la fortune, de la situation sociale[71].

Avec une admirable clairvoyance, Lamarck a même nettement aperçu le danger que présente le développement intellectuel, à l'exclusion du développement moral:

«Plus l'intelligence est développée dans un individu, disait-il, plus il en obtient de moyens, et plus, en général, il en profite pour se livrer avec succès à ses penchants.... Sous certains rapports, l'intelligence très développée fournit à ceux qui la possèdent de grands moyens pour abuser, dominer, maîtriser, et, trop souvent, pour opprimer les autres, ce qui semble rendre cette faculté plus nuisible qu'utile au bonheur général de toute société»[72].


Donc, dans toutes les branches de la physiologie, aussi bien que dans l'anatomie, Lamarck a laissé des traces de sa rare supériorité.

Pourtant, toutes ces belles études, toutes ces grandes découvertes de philosophie biologique, que nous avons passées en revue dans les pages précédentes, ne sont pas celles qui ont contribué le plus à la gloire de Lamarck; ce ne sont pas celles qui lui assureront le mieux l'immortalité. Son génie devait s'élever plus haut encore; car dans un audacieux effort, il embrassa la nature vivante, dans l'immense étendue des temps écoulés, et pénétra le secret de son infinie diversité, de ses modifications incessantes et de son développement continu.

Théorie des milieux et de la modificabilité.
Généalogie des animaux et de l'homme.

Depuis que la vie est objectivement étudiée, à l'aide de l'observation et de l'expérience, personne ne doute plus que ce phénomène soit, d'une manière générale, rigoureusement subordonné au milieu dans lequel les êtres qui le présentent se trouvent placés et que les fonctions les plus essentielles de ceux-ci soient l'expression d'un mode particulier de relation de leur organisme avec le monde extérieur.

Mais ce grand fait biologique était beaucoup moins incontesté du temps de Lamarck, où la métaphysique, dont cet observateur de génie n'avait pas, lui-même, complètement secoué le joug, était encore triomphante et troublait toujours les conceptions les plus claires.

En démontrant, avec insistance, que la connaissance de la constitution propre des êtres vivants ne suffit pas pour l'intelligence de leur nature, et qu'il faut, de plus, tenir grand compte de l'influence qu'exercent sur eux la température, l'humidité, la lumière, l'électricité, le climat, l'altitude, la composition chimique de l'atmosphère, la nourriture, les habitudes, le genre de vie qui leur est imposé, c'est-à-dire l'ensemble des circonstances dans lesquelles ils naissent et se développent, Lamarck eut donc le rare mérite de compléter la biologie, en lui assignant comme nouvel objet de recherches, après l'anatomie et la physiologie, l'étude des milieux; il est, en réalité, l'instituteur définitif de cet important problème.

L'étude des milieux présente même, à ses yeux, un intérêt majeur; car il la pousse jusqu'à concevoir que les conditions physico-chimiques ont suffi pour déterminer dans le sein des eaux, la formation de masses de matière d'une consistance gélatineuse ou mucilagineuse, dans lesquelles la vie a trouvé ses premiers éléments d'organisation[73] et que «la nature, à l'aide de la chaleur, de la lumière, de l'électricité et de l'humidité, forme des générations spontanées ou directes, à l'extrémité de chaque règne des corps vivants, où se trouvent les plus simples de ces corps»[74].

S'appuyant sur ce que l'incubation des œufs, la germination et la végétation des plantes, la vie de certains animaux, peuvent être suspendues, puis réveillées, par des modifications circonscrites à la température ambiante, Lamarck attribue, en outre, à la chaleur et à l'électricité combinées, le privilège d'exciter, d'une manière toute spéciale, les phénomènes vitaux[75].

Certes, ce rôle de stimulus, qu'il attribue à l'électricité, constituait en 1809 et a constitué jusqu'au début du XXe siècle, une affirmation sans preuves; mais il n'en est plus absolument de même aujourd'hui, depuis que M. Delage a entrepris ses curieuses recherches sur la parthogénèse expérimentale et depuis qu'il a obtenu des larves, parfaitement viables, en soumettant des œufs d'oursins, non fécondés, uniquement à des charges électriques méthodiques.


Quoi qu'il en soit, s'appropriant, développant, généralisant et systématisant les idées émises déjà par Hippocrate dans le traité Des airs, des eaux et des lieux, par son maître Buffon dans l'Histoire naturelle des animaux, par Montesquieu dans l'Esprit des Lois, par Cabanis dans Les Rapports du physique et du moral de l'homme[76], Lamarck aboutit à cette théorie capitale:

«1o que tout changement un peu considérable et ensuite maintenu, dans les circonstances où se trouve chaque race d'animaux, opère en elle un changement réel dans leurs besoins;

«2o que tout changement dans les besoins des animaux nécessite pour eux d'autres actions pour satisfaire aux nouveaux besoins et, par suite, d'autres habitudes;

«3o que tout nouveau besoin, nécessitant de nouvelles actions pour y satisfaire, exige de l'animal qui l'éprouve, soit l'emploi plus fréquent de telle de ses parties dont auparavant il faisait moins d'usage et qui la développe et l'agrandit considérablement, soit l'emploi de nouvelles parties que les besoins font naître insensiblement en lui par des efforts de son sentiment intérieur»[77];

«enfin que les résultats, acquis dans l'un et l'autre cas, sont fixés, dans la race, par l'hérédité.

Bref, Lamarck traça, d'une main magistrale, le plan de toute la théorie de l'évolution des êtres organisés que ses prédécesseurs avaient simplement ébauché, d'une manière incidente.

Dès 1801, dans l'appendice sur les fossiles, joint au Système des animaux sans vertèbres, il en énonce clairement et avec concision la conception générale, en disant:

«Tout, à la surface de la terre, change de situation, de forme et d'aspect.

«Or si, comme j'essaierai de le faire voir ailleurs, la diversité des circonstances amène, pour les êtres vivants, une diversité d'habitudes, un mode différent d'exister, et, par suite, des modifications ou des développements dans leurs organes et dans la forme de leurs parties, on doit sentir qu'insensiblement tout être vivant quelconque doit varier dans son organisation et dans ses formes. On doit encore sentir que toutes les modifications qu'il éprouvera dans son organisation et dans ses formes, par suite des circonstances qui auront influé sur cet être, se propageront par la génération, et qu'après une longue suite de siècles, non seulement il aura pu se former de nouvelles espèces, de nouveaux genres et même de nouveaux ordres, mais que chaque espèce aura même varié nécessairement dans son organisation et dans ses formes»[78].

L'évolution organique, telle que la conçoit Lamarck, résulte donc de l'influence combinée des variations du milieu, de la loi de l'exercice et du perfectionnement des organes, et de la loi de l'hérédité; il en formule la théorie définitive dans la Philosophie zoologique, notamment dans le chapitre VII de la première partie de cet ouvrage, qu'il consacre à l'étude de l'influence des circonstances sur les actions et les habitudes des animaux, et de celle des actions et des habitudes de ces corps vivants, comme causes qui modifient leur organisation et leurs parties, chapitre qui contient non seulement la théorie des milieux et de la modificabilité, mais aussi les germes de la théorie de la concurrence vitale[79] et de la sélection naturelle.

Il y précise le sens qu'il attache à ces expressions:

«Les circonstances influent sur la forme de l'organisation des animaux; c'est-à-dire qu'en devenant très différentes, elles changent, avec le temps, et cette forme et l'organisation elle-même par des modifications proportionnées.

«Assurément, dit-il, si l'on prenait ces expressions à la lettre, on m'attribuerait une erreur; car, quelles que puissent être les circonstances, elles n'opèrent directement sur la forme et sur l'organisation des animaux aucune modification quelconque.

«Mais de grands changements dans les circonstances amènent pour les animaux de grands changements dans leurs besoins et de pareils changements dans les besoins en amènent nécessairement dans les actions. Or, si les nouveaux besoins deviennent constants ou très durables, les animaux prennent alors de nouvelles habitudes, qui sont aussi durables que les besoins qui les ont fait naître. Voilà ce qu'il est facile de démontrer et même ce qui n'exige aucune explication pour être senti»[80].

De grands changements de circonstances produisent de même de grandes différences chez les végétaux et finissent aussi par les rendre méconnaissables.

Le froment cultivé, les plantes potagères sont des êtres qu'on chercherait vainement dans la nature, de même que l'infinie variété de pigeons, de poules, de chiens et d'autres animaux, que l'homme a produits, à l'aide d'une longue domesticité[81].

Pour toutes ces raisons, Lamarck aboutit a cette conclusion:

«Le fait est que les divers animaux ont chacun, suivant leur genre et leur espèce, des habitudes particulières et toujours une organisation qui se trouve parfaitement en rapport avec ces habitudes.

«De la considération de ce fait, il semble qu'on soit libre d'admettre, soit l'une, soit l'autre des deux conclusions suivantes et qu'aucune d'elles ne puisse être prouvée.

«Conclusion admise jusqu'à ce jour: la nature (ou son Auteur), en créant les animaux, a prévu toutes les sortes possibles de circonstances dans lesquelles ils auraient à vivre, et a donné à chaque espèce une organisation constante, ainsi qu'une forme déterminée et invariable dans ses parties, qui forcent chaque espèce à vivre dans les lieux et les climats où on la trouve et à y conserver les habitudes qu'on lui connaît.

«Ma conclusion particulière: la nature, en produisant successivement toutes les espèces d'animaux et commençant par les plus imparfaits ou les plus simples, pour terminer son ouvrage par les plus parfaits, a compliqué graduellement leur organisation, et ces animaux, se répandant généralement dans toutes les régions habitables du globe, chaque espèce a reçu de l'influence des circonstances dans lesquelles elle s'est rencontrée, les habitudes que nous lui connaissons et les modifications dans ses parties que l'observation nous montre en elle.

«La première de ces deux conclusions est celle qu'on a tirée jusqu'à présent, c'est-à-dire que c'est à peu près celle de tout le monde: elle suppose, dans chaque animal, une organisation constante et des parties qui n'ont jamais varié et qui ne varient jamais; elle suppose encore que les circonstances des lieux qu'habite chaque espèce d'animal ne varient jamais dans ces lieux; car, si elles variaient, les mêmes animaux n'y pourraient plus vivre et la possibilité d'en retrouver ailleurs de semblables et de s'y transporter pourrait leur être interdite.

«La seconde conclusion est la mienne propre: elle suppose que, par l'influence des circonstances sur les habitudes et qu'ensuite par celle des habitudes sur l'état des parties et même sur celui de l'organisation, chaque animal peut recevoir dans ses parties et son organisation des modifications susceptibles de devenir très considérables et d'avoir donné lieu à l'état où nous trouvons tous les animaux.

«Pour établir que cette seconde conclusion est sans fondement, il faut d'abord prouver que chaque point de la surface du globe ne varie jamais dans sa nature, son exposition, sa situation élevée ou enfoncée, son climat, etc, etc...; et prouver ensuite qu'aucune partie des animaux ne subit, même à la suite de beaucoup de temps, aucune modification par le changement des circonstances et par la nécessité qui les contraint à un autre genre de vie et d'action que celui qui leur était habituel.

«Or, si un seul fait constate qu'un animal depuis longtemps en domesticité diffère de l'espèce sauvage dont il est provenu, et si, parmi telle espèce en domesticité, l'on trouve une grande différence de conformation entre les individus que l'on a soumis à telle habitude et ceux que l'on a contraints à des habitudes différentes, alors il sera certain que la première conclusion n'est point conforme aux lois de la nature et qu'au contraire la seconde est parfaitement d'accord avec elles.

«Tout concourt donc à prouver mon assertion: que ce n'est point la forme, soit du corps, soit de ses parties, qui donne lieu aux habitudes et à la manière de vivre des animaux, mais que ce sont, au contraire, les habitudes, la manière de vivre, et toutes les autres circonstances influentes qui ont, avec le temps, constitué la forme du corps et des parties des animaux. Avec de nouvelles formes, de nouvelles facultés ont été acquises, et, peu à peu, la nature est parvenue à former les animaux tels que nous les voyons actuellement»[82].


En résumé, les variations du milieu, les modifications qu'elles provoquent dans les besoins et dans les organes des êtres vivants, l'hérédité qui fixe et accumule graduellement dans les générations qui se succèdent, sous un même régime, les changements que subissent les individus, le temps enfin, tels sont les arguments invoqués par Lamarck pour affirmer et expliquer l'évolution organique.

En ce qui concerne le dernier de ces facteurs convergents, il pressent l'immense durée des temps géologiques, que la science a dévoilée, ultérieurement, car il met le sceau à sa Philosophie zoologique en écrivant:

«Parmi les changements que la nature exécute sans cesse dans toutes ses parties, sans exception, son ensemble et ses lois restant toujours les mêmes, ceux de ces changements qui, pour s'opérer, n'exigent pas beaucoup plus de temps que la durée de la vie humaine, sont facilement reconnus de l'homme qui les observe; mais il ne saurait s'apercevoir de ceux qui ne s'exécutent qu'à la suite d'un temps considérable.

«Que l'on me permette la supposition suivante pour me faire entendre.

«Si la durée de la vie humaine ne s'étendait qu'à la durée d'une seconde, et s'il existait une de nos pendules actuelles, montée et en mouvement, chaque individu de notre espèce qui considérerait l'aiguille des heures de cette pendule ne la verrait jamais changer de place dans le cours de sa vie, quoique cette aiguille ne soit réellement pas stationnaire.

«Les observations de trente générations n'apprendraient rien de bien évident sur le déplacement de cette aiguille, car son mouvement n'étant que celui qui s'opère pendant une demi-minute, serait trop peu de chose pour être bien saisi; et si des observations beaucoup plus anciennes apprenaient que cette même aiguille a réellement changé de place, ceux qui en verraient l'énoncé n'y croiraient pas et supposeraient quelque erreur, chacun ayant toujours vu l'aiguille sur le même point du cadran»[83].

Sous l'empire de toutes ces idées, continuel objet de ses méditations et de ses travaux scientifiques, Lamarck se sépare résolument des partisans de la fixité des espèces; il se déclare «très convaincu que les races, auxquelles on a donné le nom d'espèces, n'ont, dans leurs caractères, qu'une constance bornée ou temporaire, et qu'il n'y a aucune espèce qui soit d'une constance absolue»[84].


C'est pourquoi Lamarck s'efforça de débrouiller l'inextricable écheveau des liens généalogiques, plus ou moins éloignés, qui rattachent, les uns aux autres, les espèces actuelles, en partant de ce principe, maintes fois énoncé par lui, que l'«ordre de la formation successive des différents animaux ne saurait être maintenant contesté»[85], et que les animaux dérivent les uns des autres, principe qu'il érigea, d'une manière définitive, en axiôme zoologique, dans les termes ci-dessous:

«La nature, dans toutes ses opérations, ne pouvant procéder que graduellement, n'a pu produire tous les animaux à la fois; elle n'a d'abord formé que les plus simples; et, passant de ceux-ci jusques aux plus composés, elle a établi successivement en eux différents systèmes d'organes particuliers, les a multipliés, en a augmenté de plus en plus l'énergie, et, les cumulant dans les plus parfaits, elle a fait exister tous les animaux connus avec l'organisation et les facultés que nous leur observons»[86].

Lamarck fut, de la sorte, logiquement conduit à rechercher l'ordre de production des animaux et à les classer suivant cet ordre supposé, en constituant une série distincte de la série didactique que nous avons précédemment signalée, en rappelant ses travaux biotaxiques.

«Cet ordre, dit-il, est loin d'être simple; il est rameux et paraît même composé de plusieurs séries distinctes»[87], présentant elles-mêmes des rameaux latéraux[88].

Dans tous les cas, Lamarck admit au moins deux séries particulières, et, conformément à cette vue, il dressa l'arbre généalogique des animaux, une première fois, dans sa Philosophie zoologique[89], et en dernier lieu, dans son Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, dont le premier volume est complété par un Supplément à la distribution générale des animaux, concernant l'ordre réel de formation relatif à ces êtres[90], exposée dans l'introduction de cet ouvrage. C'est ce dernier tableau que je reproduis ici.

Ordre présumé de la formation des animaux offrant deux séries séparées, subrameuses.

Animaux apathiques.
Série des animaux inarticulés. Série des animaux articulés.
Infusoires. |
|   | |
Polypes   | |
|   Radiaires. |
Ascidiens.   Vers.  
  |
  Épizoaires.
Animaux sensibles.
Acéphales. Insectes.
|   |
Mollusques.   Annélides   Arachnides.
|   Crustacés.
  Céphalopodes.   |
  Cirrhipèdes.
Animaux intelligents.
Poissons.
Reptiles.
Oiseaux.
Mammifères.

Lamarck ne se faisait pas d'illusion sur l'insuffisance, les lacunes, les erreurs même de ce tableau dans lequel il se borne à condenser les vues émises, dans ses ouvrages, sur la filiation générale des animaux; il reconnaissait que, faute d'observations, de nombreux éléments de transition lui manquaient et que, sans doute, ces problèmes resteraient encore longtemps sans solution.

L'aspect matériel, sous lequel l'arbre généalogique se présentait, ne le satisfaisait même pas; il considérait qu'il défigurait légèrement l'idée qu'il avait voulu rendre[91] et regrettait que les convenances typographiques ne lui eussent pas permis d'employer la forme ramifiée, maintenant usitée dans tous les ouvrages de ce genre; il eût préféré donner une direction oblique aux lignes indicatrices des branches latérales des séries.

Néanmoins, il proclamait que tous ces défauts n'altéraient nullement le principe de la production successive des différents animaux, et, tirant de ce principe toutes les conséquences qu'il comporte, il posa nettement, malgré quelques réserves dénuées de conviction, le problème de l'origine, purement animale et simienne, de l'homme[92], en montrant, par hypothèse, comment une race d'anthropoïdes pourrait progressivement acquérir tous les caractères d'organisation qui distinguent, aujourd'hui, l'homme des quadrumanes.

Toutes les grandes questions de philosophie biologique qui passionnent encore l'esprit des savants progressistes, ou que la science a, depuis, élucidées, ont donc été résolument abordées par Lamarck. C'est à juste titre que la postérité le considère comme le véritable fondateur de la doctrine générale de l'évolution, à laquelle on a, tout d'abord, improprement donné le nom de transformisme.

IV
Appréciation des théories philosophiques de Lamarck.

Ainsi que je l'ai signalé dans la partie de cette étude consacrée à la biographie de Lamarck, sa vaste théorie des milieux biologiques et de leur influence modificatrice, permanente, ne fut pas favorablement accueillie, de son vivant; il eût même le chagrin de la voir plutôt dénigrée que discutée.

La cause d'un pareil échec ne doit pas être seulement attribuée à la résistance aveugle des esprits indolents et vulgaires à toutes les découvertes originales qui les obligent à modifier la manière de penser à laquelle ils sont accoutumés; elle doit encore être recherchée dans la forme même adoptée par Lamarck pour l'exposition de ses conceptions géniales.

Trop souvent, ces conceptions ont un vêtement métaphysique; elles sont formulées comme des affirmations arbitraires; elles semblent émaner d'une inspiration personnelle et sont parfois même appuyées par des explications fantaisistes. Bref, elles n'ont pas la rigueur des démonstrations scientifiques, dont les preuves et la conclusion s'imposent à tous les hommes de bonne foi.

Cependant, les idées de Lamarck n'avaient pas des racines imaginaires; elles reposaient, extérieurement, sur une immense collection de matériaux concrets, accumulés par lui, et, dans sa tête même, sur une multitude prodigieuse d'observations précises et minutieuses, faites et fréquemment renouvelées, dans le cours de sa longue carrière de naturaliste.

«Ceux qui ont beaucoup observé, écrivait-il, et qui ont consulté les grandes collections, ont pu se convaincre que si les circonstances d'habitation, d'exposition, de climat, de nourriture, d'habitude de vivre, etc.... viennent à changer, les caractères de taille, de forme, de proportion entre les parties, de couleur, de consistance, d'agilité et d'industrie, pour les animaux, changent proportionnellement»[93].

Et plus tard:

«Que l'on veuille se représenter qu'ayant rassemblé sur l'important sujet, dont je m'occupe depuis quarante ans, les faits les plus nombreux et surtout les plus essentiels, il est résulté pour moi, de leur considération, cette force des choses qui m'a conduit à découvrir et à coordonner peu à peu la théorie que je présente actuellement, théorie que je n'eusse assurément pu imaginer sans les causes qui m'ont amené à la saisir»[94].

La conviction de Lamarck résultait donc d'une immense induction; elle lui fut pour ainsi dire imposée par la nature de ses études, par ses travaux de détermination, de classification, de nomenclature, qui lui révélèrent les inconvénients et l'irrationnalité de la multiplication des genres, inconvénients devenus tels que, disait-il, «le plus bel effort de l'homme pour établir les moyens de reconnaître et distinguer tout ce que la nature offre, à son observation, et à son usage, est changé en un dédale immense dans lequel on tremble avec raison de s'enfoncer»[95].

Toutefois, l'idée de la modificabilité lui avait surtout été inspirée par l'étude des Invertébrés: