Me voilà donc arrivé au but de toutes mes espérances! J’ai dit adieu pour toujours à la vie d’artiste, et de ma retraite, j’envoie un dernier salut à mes bons et gracieux spectateurs. Désormais plus d’anxiété, plus d’inquiétudes; libre et tranquille, je vais me livrer à de paisibles études et jouir de la plus douce existence qu’il soit permis à l’homme de goûter sur terre.
J’en étais là de mes plans de félicité, lorsqu’un jour je reçus une lettre de M. le colonel de Neveu, chef du bureau politique à Alger. Ce haut fonctionnaire me priait de me rendre dans notre Colonie, pour y donner des représentations devant les principaux chefs de tribus arabes.
Cette proposition me trouva en pleine lune de miel, si je puis m’exprimer ainsi. A peine remis des fatigues de mes voyages, je goûtais à longs traits les douceurs de ce repos tant désiré; il m’eût coûté d’en rompre sitôt le charme. J’exprimai à M. de Neveu tous mes regrets de ne pouvoir alors accepter son invitation.
Le colonel prit acte de mes regrets, et l’année suivante, il me les rappela. C’était en 1855; mais j’avais présenté à l’Exposition universelle plusieurs applications nouvelles de l’électricité à la mécanique, et, ayant appris que le jury m’avait jugé digne d’une récompense, je ne voulais pas quitter Paris sans l’avoir reçue. Tel fut du moins le motif sur lequel j’appuyai un nouveau refus, accompagné de nouveaux regrets.
Mais le colonel faisait collection de tous ces regrets, et vers le mois de juin de l’année 1856, il me les présenta comme une lettre de change à acquitter. Cette fois, j’étais à bout d’arguments sérieux, et, bien qu’il m’en coûtât de quitter ma retraite pour aller affronter les caprices de la Méditerranée dans les plus mauvais mois de l’année, je me décidai à partir.
Il fut convenu que je serais rendu à Alger pour le 27 septembre suivant, jour où devaient commencer les grandes fêtes que la capitale de l’Algérie offre annuellement aux Arabes.
Je dois dire aussi que ce qui influença beaucoup ma détermination, ce fut de savoir que la mission pour laquelle on m’appelait en Algérie avait un caractère quasi-politique. J’étais fier, moi simple artiste, de pouvoir rendre un service à mon pays.
On n’ignore pas que le plus grand nombre des révoltes qu’on a eu à réprimer en Algérie ont été suscitées par des intrigants qui se disent inspirés par le Prophète, et qui sont regardés par les Arabes comme des envoyés de Dieu sur la terre, pour les délivrer de l’oppression des Roumi (chrétiens).
Or, ces faux prophètes, ces saints marabouts qui, en résumé, ne sont pas plus sorciers que moi, et qui le sont encore moins, parviennent cependant à enflammer le fanatisme de leurs coreligionnaires à l’aide de tours de passe-passe aussi primitifs que les spectateurs devant lesquels ils sont présentés.
Il importait donc au gouvernement de chercher à détruire leur funeste influence, et l’on comptait sur moi pour cela. On espérait, avec raison, faire comprendre aux Arabes, à l’aide de mes séances, que les tours de leurs marabouts ne sont que des enfantillages et ne peuvent plus, en raison de leur naïveté, représenter les miracles d’un envoyé du Très-Haut; ce qui nous conduisait aussi tout naturellement à leur montrer que nous leur sommes supérieurs en toutes choses et que, en fait de sorciers, il n’y a rien de tel que les Français.
On verra plus tard le succès qu’obtint cette habile tactique.
Du jour de mon acceptation à celui de mon départ, il devait s’écouler trois mois; je les employai à préparer un arsenal complet de mes meilleurs tours, et je partis de Saint-Gervais le 10 septembre.
Je glisserai rapidement sur le récit de mon voyage à travers la France et la Méditerranée; je dirai seulement qu’à peine en mer, je désirais déjà être arrivé, et que ce fut avec une joie indicible que, après trente-six heures de navigation, j’aperçus la capitale de notre colonie.
J’étais attendu. Une ordonnance vint au-devant de moi dans une charmante barque et me conduisit à l’hôtel d’Orient, où l’on m’avait retenu un appartement.
Le Gouvernement avait fort bien fait les choses, car il m’avait logé comme un prince. De la fenêtre de mon salon je voyais la rade d’Alger, et ma vue n’avait d’autre limite que l’horizon. La mer est toujours belle lorsqu’on la voit de sa fenêtre; aussi, chaque matin, je l’admirais et lui pardonnais ses petites taquineries passées.
De mon hôtel j’apercevais aussi cette magnifique place du Gouvernement, plantée d’orangers comme on n’en voit pas en France. Ils étaient à cette époque chargés de fleurs épanouies et de fruits en pleine maturité.
Par la suite, nous nous plaisions, Mme Robert-Houdin et moi, à aller le soir, sous leur ombrage, prendre une glace à la porte d’un Tortoni algerien, tout en respirant la brise parfumée que nous apportait la mer. Après ce plaisir, rien ne nous intéressait autant que l’observation de cette immense variété d’hommes qui circulaient devant nous.
On eût dit que les cinq parties du monde avaient envoyé leurs représentants en Algérie: c’étaient des Français, des Espagnols, des Maltais, des Italiens, des Allemands, des Suisses, des Prussiens, des Belges, des Portugais, des Polonais, des Russes, des Anglais, des Américains, tous faisant partie de la population algérienne. Joignons à cela les différents types arabes, tels que les Maures, les Kabyles, les Koulougly, les Biskri, les Mozabites, les Nègres, les Juifs arabes, et l’on aura une idée du spectacle qui se déroulait à nos yeux.
Lorsque j’arrivai à Alger, M. de Neveu m’apprit qu’une partie de la Kabylie s’étant révoltée, le Maréchal Gouverneur venait de partir avec un corps expéditionnaire pour la soumettre. En conséquence de ce fait, les fêtes pour lesquelles on devait convoquer les chefs arabes ne pouvaient avoir lieu avant un mois, et mes représentations étaient remises à cette époque.
—J’ai à vous demander maintenant, ajouta le colonel, si vous voulez souscrire à ce nouvel engagement.
—Mon colonel, dis-je sur le ton de la plaisanterie, je me regarde comme engagé militairement, puisque je relève de M. le Gouverneur. Fidèle à mon poste et à ma mission, je resterai, quoi qu’il arrive.
—Très bien! Monsieur Robert-Houdin, fit en riant le colonel, vous agissez là en véritable soldat français, et la colonie vous en saura gré. Du reste, nous tâcherons que votre service en Algérie vous soit le plus doux possible. Nous avons donné des ordres à votre hôtel, pour que vous et Mme Robert-Houdin n’ayez point à regretter le bien-être que vous avez quitté pour venir ici. (J’ai oublié de dire que dans mes conditions d’engagement, j’avais stipulé que Mme Robert-Houdin m’accompagnerait.) Si en attendant vos représentations officielles, il vous était agréable, pour occuper vos loisirs, de donner des séances au théâtre de la ville, le Gouverneur le met à votre disposition trois jours par semaine, les autres jours appartenant à la troupe d’opéra.
Cette proposition me convenait à merveille; j’y voyais trois avantages: le premier, de me refaire la main, car il y avait deux ans que j’avais quitté la scène; le second, d’essayer les effets de mes expériences sur les Arabes de la ville; le troisième, de faire de fructueuses recettes. J’acceptai, et comme j’adressais mes remerciements à M. de Neveu:
—C’est à nous de vous remercier, me dit-il, en donnant des représentations à Alger pendant l’expédition de Kabylie, vous nous rendez un grand service.
—Lequel, colonel?
—En occupant l’imagination des Algériens, nous les empêchons de se livrer, sur les éventualités de la campagne, à d’absurdes suppositions, qui pourraient être très préjudiciables au gouvernement.
—S’il en est ainsi, je vais me mettre immédiatement à l’œuvre.
Le colonel partit le lendemain pour rejoindre le maréchal. Auparavant, il m’avait remis entre les mains de l’autorité civile, c’est-à-dire qu’il m’avait présenté au maire de la ville, M. de Guiroye, qui déploya envers moi une extrême obligeance pour me faciliter l’organisation de mes séances.
On pourrait croire qu’en raison du haut patronage sur lequel j’étais appuyé, je n’eus qu’à suivre un sentier semé de fleurs, comme dirait un poète, pour arriver à mes représentations. Il n’en fut rien; j’eus à subir une foule de tracasseries qui auraient pu m’ennuyer beaucoup, si je n’avais été muni d’un fond de philosophie à toute épreuve.
M. D...., directeur privilégié de la salle Bab-Azoun, venait de commencer sa saison théâtrale avec une troupe d’opéra; craignant que les succès d’un étranger sur sa propre scène ne détournassent l’attention publique de ses représentations, il se hâta de faire des réclamations auprès de l’autorité.
Le maire, pour toute consolation, lui répondit que le Gouvernement voulait qu’il en fût ainsi. M. D.... protesta et alla même jusqu’à menacer de quitter sa direction. Le maire se renferma dans son inflexible décision.
Le temps tournait au noir, et la ville d’Alger se trouvait sous le coup d’une éclipse totale de direction, lorsque par esprit de conciliation, je consentis à ne jouer que deux fois par semaine, et à attendre pour commencer mes séances que les débuts de la troupe d’opéra fussent terminés.
Cette concession calma un peu l’impresario, sans toutefois me gagner ses bonnes grâces. M. D.... se tint toujours à mon égard dans une froideur qui témoignait de son mécontentement. Mais j’étais dans les dispositions qu’a presque toujours un homme complétement indépendant: cette froideur ne me rendit point malheureux.
Je sus également me mettre au-dessus des taquineries que me suscitèrent certains employés subalternes de la direction, et, fort de cette pensée que mon voyage d’Algérie devait être un voyage d’agrément, je pris le parti de rire de ces attaques mesquines. D’ailleurs mon attention était tout entière à une chose bien plus intéressante pour moi.
Les journaux avaient annoncé mes représentations. Cette nouvelle souleva aussitôt dans la presse algérienne une polémique dont l’étrangeté ne contribua pas peu à donner une grande publicité à mes débuts.
«Robert-Houdin, dit un journal, ne peut pas être à Alger, puisque tous les jours on voit annoncer dans les journaux de Paris: «Robert-Houdin, tous les soirs, à 8 heures.»
—Pourquoi, répondit plaisamment un autre journal, Robert-Houdin ne donnerait-il pas des représentations à Alger, tout en restant à Paris? Ne sait-on pas que ce sorcier a le don de l’ubiquité, et qu’il lui arrive souvent de donner, le même jour et en personne, des séances à Paris, à Rome et à Moscou?
La discussion continua ainsi pendant plusieurs jours, les uns niant ma présence, les autres l’affirmant.
Le public d’Alger voulait bien accepter ce fait comme une de ces plaisanteries qu’on qualifie généralement du nom de canard, mais il voulait aussi qu’on l’assurât qu’il ne serait pas victime d’une mystification en venant au théâtre.
Enfin, on parla sérieusement, et les journalistes expliquèrent alors que M. Hamilton, en succédant à son beau-frère, avait conservé pour titre de son théâtre le nom de ce dernier, de sorte que Robert-Houdin pouvait aussi bien s’appliquer à l’artiste qui portait ce nom qu’à son genre de spectacle.
Cette curieuse polémique, les tracasseries suscitées par M. D...., et, j’aime à le croire, l’attrait de mes séances, attirèrent un concours prodigieux de spectateurs. Tous les billets avaient été pris à l’avance, et la salle fut remplie à s’y étouffer; c’est le mot. Nous étions à la mi-septembre, et le thermomètre marquait encore 35 degrés centigrades.
Pauvres spectateurs, comme je les plaignais! A en juger par ce que j’éprouvais moi-même, c’était à sécher sur place, à être momifié. Je craignais bien que l’enthousiasme, ainsi que cela arrive toujours en pareil cas, ne fût en raison inverse de la température. Je n’eus au contraire qu’à me louer de l’accueil qui me fut fait, et je tirai de ce succès un heureux présage pour l’avenir.
Afin de ne point enlever au récit de mes représentations officielles, comme les nommait M. de Neveu, l’intérêt que le lecteur doit y trouver, je ne donnerai aucun détail sur celles qui les précédèrent et qui furent toutes comme autant de ballons d’essai. Du reste, les Arabes y vinrent en petit nombre. Ces hommes de nature indolente et sensuelle mettent bien au-dessus du plaisir d’un spectacle le bonheur de s’étendre sur une natte et d’y fumer en paix.
Aussi, le gouverneur, guidé par la connaissance approfondie qu’il avait de leur caractère, ne les invitait-il jamais à une fête; il les y convoquait militairement. C’est ce qui eut lieu pour mes représentations.
Ainsi que M. de Neveu me l’avait annoncé, le corps expéditionnaire rentra à Alger le 20 octobre, et les fêtes qui avaient été suspendues par la guerre, furent annoncées pour le 27. On envoya des émissaires sur les différents points de la colonie, et au jour fixé, les chefs de tribus, accompagnés d’une suite nombreuse, se trouvèrent en présence du Maréchal-Gouverneur.
Ces fêtes d’automne, les plus brillantes de l’Algérie, et qui sont sans rivales peut-être dans aucune autre contrée du monde, présentent un aspect pittoresque et véritablement remarquable.
J’aimerais à pouvoir peindre ici la physionomie étrange que prit la capitale de l’Algérie à l’arrivée des goums du Tell et du Sud; et ce camp des indigènes, inextricable pêle-mêle de tentes, d’hommes, de chevaux, qui offrait mille contrastes aussi séduisants que bizarres; et le brillant cortége du Gouverneur général au milieu duquel les chefs Arabes, à l’air sévère, attiraient les regards par le luxe des costumes, la beauté des chevaux et l’éclat des harnachements tout brodés d’or; et ce merveilleux hippodrome, placé entre la mer, le riant côteau de Mustapha, la blanche ville d’Alger et la plaine d’Hussein-Dey, que dominent au loin de sombres montagnes. Mais je n’en dirai rien. Je ne décrirai pas non plus ces exercices militaires, image d’une guerre sans règle et sans frein qu’on appelle la Fantasia, où 1,200 Arabes, montés sur de superbes coursiers, s’animant et poussant des cris sauvages comme en un jour de bataille, déployèrent tout ce qu’un homme peut posséder de vigueur, d’adresse et d’intelligence. Je ne parlerai même pas de cette admirable exhibition d’étalons arabes dont chaque sujet excitait au passage la plus vive admiration; car tout cela a été dit, et j’ai hâte d’arriver à mes représentations, dont les différents épisodes ne furent pas, j’ose le dire, les moins intéressants de cette immense fête. Je ne citerai qu’un fait, parce qu’il m’a vivement frappé.
J’ai vu dans ces luttes hippiques, où hommes et chevaux, l’œil en feu, la bouche écumante, semblent dépasser en vitesse nos plus puissantes locomotives; j’ai vu, dis-je, un cavalier montant un magnifique cheval arabe, vaincre à la course, non-seulement tous les chevaux de son cercle, mais distancer encore dans une course suprême tous les chevaux vainqueurs. Ce cavalier avait douze ans et pouvait passer sous son cheval sans se baisser[19].
Les courses durèrent trois jours. Je devais donner mes représentations à la fin du second et troisième.
Avant d’en parler, je dirai un mot du théâtre d’Alger.
C’est une assez jolie salle dans le genre de celle des Variétés à Paris, et décorée avec assez de goût. Elle est située à l’extrémité de la rue Bab-Azoum, sur la place qui porte ce nom. L’extérieur en est monumental et d’un aspect séduisant; la façade surtout est d’une grande élégance de style.
En voyant cet immense édifice, on pourrait croire qu’il renferme une vaste salle. Il n’en est rien. L’architecte a tout sacrifié aux exigences de l’ordre public et de la circulation. Les escaliers, les couloirs et le foyer occupent un aussi grand espace que la salle entière. Peut-être cet artiste a-t-il pris en considération le nombre des amateurs de spectacle qui est assez restreint à Alger, et a-t-il pensé qu’une petite salle offrirait aux artistes une plus grande chance de succès.
Le 28 octobre, jour convenu pour la première de mes représentations devant les Arabes, j’étais de bonne heure à mon poste, et je pus jouir du spectacle de leur entrée dans le théâtre.
Chaque goum, rangé par compagnie, fut introduit séparément et conduit dans un ordre parfait aux places qui lui étaient assignées d’avance. Ensuite vint le tour des chefs, qui se placèrent avec tout le calme que comporte leur caractère.
Leur installation fut assez longue à opérer, car ces hommes de la nature ne pouvaient pas comprendre qu’on s’emboîtât ainsi, côte à côte, pour assister à un spectacle, et nos siéges si confortables, loin de leur sembler tels, les gênaient singulièrement. Je les vis se remuer pendant longtemps et chercher à replier sous eux leurs jambes, à la façon des tailleurs européens.
Le maréchal Randon, sa famille et son état-major occupaient deux loges d’avant-scène, à droite du théâtre. Le Préfet et quelques-unes des autorités civiles étaient vis-à-vis dans deux autres loges.
Le Maire s’était placé près des stalles de balcon. M. le colonel de Neveu était partout: c’était l’organisateur de la fête.
Les Caïds, les Aghas, les Bach-Aghas, et autres Arabes titrés eurent les honneurs de la salle: ils occupèrent les stalles d’orchestre et de balcon.
Au milieu d’eux étaient quelques officiers privilégiés, et enfin des interprètes se mêlèrent de tous côtés aux spectateurs pour leur traduire mes paroles.
On m’a rapporté aussi que des curieux qui n’avaient pu obtenir des billets d’entrée, avaient pris le burnous arabe et, la tête ceinte de la corde de poil de chameau, s’étaient faufilés parmi leurs nouveaux co-religionnaires.
C’était vraiment un coup-d’œil non moins curieux qu’admirable que cette étrange composition de spectateurs.
Le balcon, surtout, présentait un aspect aussi beau qu’imposant. Une soixantaine de chefs Arabes, revêtus de leurs manteaux rouges (indice de leur soumission à la France), sur lesquels brillaient une ou plusieurs décorations, se tenaient avec une majestueuse dignité, attendant gravement ma représentation.
J’ai joué devant de brillantes assemblées, mais jamais devant aucune qui m’ait aussi vivement impressionné; toutefois cette impression que je ressentis au lever du rideau, loin de me paralyser, m’inspira au contraire une vive sympathie pour des spectateurs dont les physionomies semblaient si bien préparées à accepter les prestiges qui leur avaient été annoncés. Dès mon entrée en scène, je me sentis tout à l’aise et comme joyeux du spectacle que j’allais me donner.
J’avais bien un peu, je l’avoue, l’envie de rire et de moi et de mon assistance, car je me présentais la baguette à la main avec toute la gravité d’un véritable sorcier. Je n’y cédai pas. Il ne s’agissait plus ici de distraire et de récréer un public curieux et bienveillant; il fallait frapper juste et fort sur des imaginations grossières et sur des esprits prévenus, car je jouais le rôle de Marabout français.
Comparées aux simples tours de leurs prétendus sorciers, mes expériences devaient être pour les Arabes de véritables miracles.
Je commençai ma séance au milieu du silence le plus profond, je dirais presque le plus religieux, et l’attention des spectateurs était telle, qu’ils paraissaient comme pétrifiés sur place. Leurs doigts seuls, agités d’un mouvement nerveux, faisaient glisser rapidement les grains de leurs chapelets, pendant qu’ils invoquaient sans doute la protection du Très-Haut.
Cet état apathique de mes spectateurs ne me satisfaisait pas; je n’étais pas venu en Algérie pour visiter un salon de figures de cire; je voulais autour de moi du mouvement, de l’animation, de l’existence enfin.
Je changeai de batterie. Au lieu de généraliser mes interpellations, je m’adressai plus particulièrement à quelques-uns d’entre les Arabes, je les stimulai par mes paroles et surtout par mes actions. L’étonnement fit place alors à un sentiment plus expressif, qui se traduisit bientôt par de bruyants éclats.
Ce fut surtout lorsque je fis sortir des boulets de canon d’un chapeau, que mes spectateurs, quittant leur gravité, exprimèrent leur joyeuse admiration par les gestes les plus bizarres et les plus énergiques.
Vinrent ensuite, accueillis avec le même succès, la Corbeille de fleurs, paraissant instantanément au milieu d’un foulard; la Corne d’abondance, fournissant une multitude d’objets que je distribuai, sans pouvoir cependant satisfaire aux nombreuses demandes faites de toutes parts, et plus encore par ceux mêmes qui avaient déjà les mains pleines; les pièces de cinq francs, envoyées à travers la salle dans un coffre de cristal suspendu au milieu des spectateurs.
Il est un tour que j’eusse bien désiré faire, c’était celui de ma bouteille inépuisable, si appréciée des Parisiens et des ouvriers de Manchester. Je ne pouvais le faire figurer dans cette séance, car, on le sait, les sectateurs de Mahomet ne boivent aucune liqueur fermentée, du moins en public. Je le remplaçai avec assez d’avantage par le suivant.
Je pris une coupe en argent, de celles qu’on appelle bols de punch dans les cafés de Paris. J’en dévissai le pied, et, passant ma baguette au travers, je montrai que ce vase ne contenait rien; puis, ayant rajusté les deux parties, j’allai au milieu du parterre; et là, à mon commandement, le bol fut magiquement rempli de dragées qui furent trouvées excellentes.
Les bonbons épuisés, je renversai le vase et je proposai de l’emplir de très bon café, à l’aide d’une simple conjuration...... Et passant gravement par trois fois ma main sur le vase, une vapeur épaisse en sortit à l’instant et annonça la présence du précieux liquide. Le bol était plein de café bouillant; je le versai aussitôt dans des tasses et je l’offris à mes spectateurs ébahis.
Les premières tasses ne furent acceptées, pour ainsi dire, qu’à corps défendant. Aucun Arabe ne voulut d’abord tremper ses lèvres dans un breuvage qu’il croyait sorti de l’officine du Diable; mais, séduits insensiblement par le parfum de leur liqueur favorite, autant que poussés par les sollicitations des interprètes, quelques-uns des plus hardis se décidèrent à goûter le liquide magique, et bientôt tous suivirent leur exemple.
Le vase, rapidement vidé, fut non moins rapidement rempli à différentes reprises, et comme l’aurait fait ma bouteille inépuisable, il satisfit à toutes les demandes; on le remporta même encore plein.
Cependant il ne me suffisait pas d’amuser mes spectateurs, il fallait aussi, pour remplir le but de ma mission, les étonner, les impressionner, les effrayer même par l’apparence d’un pouvoir surnaturel.
Mes batteries étaient dressées en conséquence: j’avais gardé pour la fin de la séance trois trucs qui devaient achever d’établir ma réputation de sorcier.
Beaucoup de lecteurs se rappelleront avoir vu dans mes représentations un coffre petit, mais de solide construction, qui, remis entre les mains des spectateurs, devenait lourd ou léger à mon commandement. Un enfant pouvait le soulever sans peine, ou bien l’homme le plus robuste ne pouvait le bouger de place.
Revêtu de cette fable, ce tour faisait déjà beaucoup d’effet. J’en augmentai considérablement l’action en lui donnant une autre mise en scène.
Je m’avançai, mon coffre à la main, jusqu’au milieu d’un praticable qui communiquait de la scène au parterre. Là, m’adressant aux Arabes:
—D’après ce que vous venez de voir, leur dis-je, vous devez m’attribuer un pouvoir surnaturel; vous avez raison. Je vais vous donner une nouvelle preuve de ma puissance merveilleuse en vous montrant que je puis enlever toute sa force à l’homme le plus robuste, et la lui rendre à ma volonté. Que celui qui se croit assez fort pour subir cette épreuve s’approche de moi. (Je parlais doucement afin de donner le temps aux interprètes de traduire mes paroles.)
Un Arabe d’une taille moyenne, mais bien pris de corps, sec et nerveux, comme le sont les hercules Arabes, monta avec assez de confiance près de moi.
—Es-tu bien fort, lui dis-je, en le toisant des pieds à la tête?
—Oui, fit-il d’un air d’insouciance.
—Es-tu sûr de rester toujours ainsi?
—Toujours.
—Tu te trompes, car en un instant, je vais t’enlever tes forces et te rendre aussi faible qu’un enfant.
L’Arabe sourit dédaigneusement en signe d’incrédulité.
—Tiens, continuai-je, enlève ce coffre.
L’Arabe se baissa, souleva la boîte et me dit froidement: N’est-ce que cela?
—Attends..... répondis-je.....
Alors, avec toute la gravité que m’imposait mon rôle, je fis du bras un geste imposant, et prononçai solennellement ces paroles:
—Te voilà plus faible qu’une femme; essaye maintenant de lever cette boîte.
L’hercule, sans s’inquiéter de ma conjuration, saisit une seconde fois le coffret par la poignée, et donne une vigoureuse secousse pour l’enlever; mais cette fois, le coffre résiste, et, en dépit des plus vigoureuses attaques, reste dans la plus complète immobilité.
L’Arabe épuise en vain sur le malheureux coffret une force qui eût pu soulever un poids énorme, jusqu’à ce qu’enfin épuisé, haletant, rouge de dépit, il s’arrête, devient pensif, et semble commencer à comprendre l’influence de la magie.
Il est près de se retirer; mais se retirer, c’est s’avouer vaincu, c’est reconnaître sa faiblesse, c’est n’être plus qu’un enfant, lui dont on respecte la vigueur musculaire. Cette pensée le rend presque furieux.
Puisant de nouvelles forces dans les encouragements que ses amis lui adressent du geste et de la voix, il promène sur eux un regard semblant leur dire: vous allez voir ce que peut un enfant du désert.
Il se baisse de nouveau vers le coffre; ses mains nerveuses s’enlacent dans la poignée, et ses jambes placées de chaque côté comme deux colonnes de bronze, serviront d’appui à l’effort suprême qu’il va tenter. Nul doute que sous cette puissante action la boîte ne vole en éclats.
O prodige! cet Hercule tout à l’heure si puissant et si fier, courbe maintenant la tête; ses bras rivés au coffre cherchent dans une violente contraction musculaire à se rapprocher de sa poitrine; ses jambes fléchissent, il tombe à genoux en poussant un cri de douleur.
Une secousse électrique, produite par un appareil d’induction, venait, à un signal donné par moi, d’être envoyée du fond de la scène à la poignée du coffre. De là les contorsions du pauvre Arabe.
Faire prolonger cette commotion eût été de la barbarie.
Je fis un second signal et le courant électrique fut aussitôt interrompu. Mon athlète dégagé de ce lien terrible, lève les mains au-dessus de sa tête:
—Allah! Allah! s’écrie-t-il plein d’effroi, puis s’enveloppant vivement dans les plis de son burnous, comme pour cacher sa honte, il se précipite à travers les rangs des spectateurs et gagne la porte de la salle.
A l’exception des loges d’avant-scène[20] et des spectateurs privilégiés, qui paraissaient prendre un grand plaisir à cette expérience, mon auditoire était devenu grave et sérieux, et j’entendais les mots Chitan, Djenoun (Satan, Génie) circuler sourdement parmi ces hommes crédules, qui, tout en me regardant, semblaient s’étonner de ce que je ne possédais aucun des caractères physiques que l’on prête à l’ange des ténèbres.
Je laissai quelques instants mon public se remettre de l’émotion produite par mon expérience et par la fuite de l’hercule Arabe.
Un des moyens employés par les Marabouts pour se grandir aux yeux des Arabes et établir leur domination, c’était de faire croire à leur invulnérabilité.
L’un d’eux entre autres faisait charger un fusil qu’on devait tirer sur lui à une courte distance. Mais en vain la pierre lançait-elle des étincelles; le Marabout prononçait quelques paroles cabalistiques, et le coup ne partait pas.
Le mystère était bien simple: l’arme ne partait pas parce que le Marabout en avait habilement bouché la lumière.
Le Colonel de Neveu m’avait fait comprendre l’importance de discréditer un tel miracle en lui opposant un tour de prestidigitation qui lui fût supérieur. J’avais mon affaire pour cela.
J’annonçai aux Arabes que je possédais un talisman pour me rendre invulnérable, et que je défiais le meilleur tireur de l’Algérie de m’atteindre.
J’avais à peine terminé ces mots, qu’un Arabe qui s’était fait remarquer depuis le commencement de la séance par l’attention qu’il prêtait à mes expériences, enjamba quatre rangées de stalles, et dédaignant de passer par le praticable, traversa l’orchestre en bousculant flûtes, clarinettes et violons, escalada la scène, non sans se brûler à la rampe, et une fois arrivé me dit en français:
—Moi, je veux te tuer.
Un immense éclat de rire accueillit et la pittoresque ascension de l’Arabe et ses intentions meurtrières, en même temps qu’un interprète, qui se trouvait peu éloigné de moi, me faisait connaître que j’avais affaire à un Marabout.
—Toi, tu veux me tuer, lui dis-je en imitant le son de sa voix et son accent, eh bien! moi je te réponds que, si sorcier que tu sois, je le serai encore plus que toi, et que tu ne me tueras pas.
Je tenais en ce moment un pistolet d’arçon à la main; je le lui présentai.
—Tiens, prends cette arme, assure-toi qu’elle n’a subi aucune préparation.
L’Arabe souffla plusieurs fois par le canon, puis par la cheminée, en recevant l’air sur sa main, pour s’assurer qu’il y avait bien communication de l’une à l’autre, et après avoir examiné l’arme dans tous ses détails:
—Le pistolet est bon, dit-il, et je te tuerai.
—Puisque tu y tiens, et pour plus de sûreté, mets double charge de poudre et une bourre par dessus.
—C’est fait.
—Voici maintenant une balle de plomb; marque-la avec un couteau, afin de pouvoir la reconnaître, et mets-la dans le pistolet en la recouvrant d’une seconde bourre.
—C’est fait.
—Tu es bien sûr maintenant que ton arme est chargée et que le coup partira. Dis-moi, n’éprouves-tu aucune peine, aucun scrupule à me tuer ainsi, quoique je t’y autorise?
—Non, puisque je veux te tuer, répéta froidement l’Arabe.
Sans répliquer, je piquai une pomme sur la pointe d’un couteau, et me plaçant à quelques pas du Marabout, je lui commandai de faire feu.
—Vise droit au cœur, lui criai-je.
Mon adversaire ajusta aussitôt sans marquer la moindre hésitation.
Le coup partit, et le projectile vint se planter au milieu de la pomme.
J’apportai le talisman à l’Arabe qui reconnut la balle marquée par lui.
Je ne saurais dire si cette fois la stupéfaction fut plus grande que dans le tour précédent; ce que je pus constater, c’est que mes spectateurs ahuris, en quelque sorte, par la surprise et l’effroi, se regardaient en silence et semblaient se dire dans un muet langage: où diable nous sommes-nous fourrés?
Bientôt une scène plaisante vint dérider grand nombre de physionomies. Le Marabout, quelque stupéfait qu’il fût de sa défaite, n’avait point perdu la tête; profitant du moment où il me rendait le le pistolet, il s’empara de la pomme, la mit immédiatement dans sa ceinture, et ne voulut à aucun prix me la rendre, persuadé qu’il était sans doute d’avoir là un incomparable talisman.
Pour le dernier tour de ma séance, j’avais besoin du concours d’un Arabe.
A la sollicitation de quelques interprètes, un jeune Maure d’une vingtaine d’années, grand, bien fait et revêtu d’un riche costume, consentit à monter sur le théâtre. Plus hardi ou plus civilisé sans doute que ses camarades de la plaine, il s’avança résolument près de moi.
Je le fis approcher de la table qui était au milieu de la scène, et lui montrai ainsi qu’aux autres spectateurs qu’elle était mince et parfaitement isolée. Après quoi, et sans autre préambule, je lui dis de monter dessus, et je le couvris d’un énorme gobelet d’étoffe ouvert par le haut.
Attirant alors ce gobelet et son contenu sur une planche, dont mon domestique et moi, nous tenions les deux extrémités, nous nous avançons jusqu’à la rampe avec notre lourd fardeau et nous renversons le tout.... L’Arabe avait disparu; le gobelet était entièrement vide!
Alors commença un spectacle que je n’oublierai jamais.
Les Arabes avaient été tellement impressionnés par ce dernier tour, que, poussés par une terreur indicible, ils se lèvent dans toutes les parties de la salle, et se livrent instantanément aux évolutions d’un sauve-qui-peut général. La foule est surtout compacte et animée aux portes du balcon, et l’on peut juger, à la vivacité des mouvements et au trouble des grands dignitaires, qu’ils sont les premiers à quitter la salle.
Vainement l’un d’eux, le Caïd des Beni-Salah, plus courageux que ses collègues, cherche à les retenir par ces paroles:
Arrêtez! arrêtez! nous ne pouvons laisser perdre ainsi l’un de nos coreligionnaires; il faut absolument savoir ce qu’il est devenu, ce qu’on en a fait. Arrêtez!... arrêtez!
Bast! les coreligionnaires n’en fuient que de plus belle, et bientôt le courageux Caïd, entraîné lui-même par l’exemple, suit le torrent des fuyards.
Ils ignoraient ce qui les attendait à la porte du théâtre. A peine avaient-ils descendu les degrés du péristyle qu’ils se trouvèrent face à face avec le Maure ressuscité.
Le premier mouvement d’effroi passé, on entoure notre homme, on le tâte, on l’interroge; mais, ennuyé de ces questions multipliées, il ne trouve rien de mieux que de se sauver à toutes jambes.
Le lendemain, la deuxième représentation eut lieu et produisit à peu de chose près les mêmes effets que la première.
Le coup était porté; dès lors les interprètes et tous ceux qui approchèrent les Arabes reçurent l’ordre de travailler à leur faire comprendre que mes prétendus miracles n’étaient que le résultat d’une adresse, inspirée et guidée par un art qu’on nomme prestidigitation, et auquel la sorcellerie est tout à fait étrangère.
Les Arabes se rendirent sans doute à ce raisonnement, car je n’eus par la suite qu’à me louer des relations amicales qui s’établirent entre eux et moi. Chaque fois qu’un chef me rencontrait, il ne manquait pas de venir au-devant de moi et de me serrer la main. Et, ainsi qu’on va le voir, ces hommes que j’avais tant effrayés, devenus mes amis, me donnèrent un précieux témoignage de leur estime, et je puis le dire aussi, de leur admiration, car c’est leur propre expression.
Trois jours s’étaient écoulés depuis ma dernière représentation, lorsque je reçus dans la matinée une missive du Gouverneur, qui me recommandait de me rendre à midi précis, heure militaire.
Je n’eus garde de manquer à ce rendez-vous formel, et le dernier coup de midi sonnait encore à l’horloge de la mosquée voisine, que je me faisais annoncer au Palais. Un officier d’état-major se présenta aussitôt.
—Venez avec moi, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il avec un air quasi-mystérieux, je suis chargé de vous conduire.
Je suivis mon conducteur, et au bout d’une galerie que nous venions de traverser, la porte d’un magnifique salon s’étant ouverte, un étrange tableau s’offrit à mes regards. Une trentaine des plus importants chefs arabes étaient debout symétriquement rangés en cercle dans l’appartement, de sorte qu’en entrant je me trouvai naturellement au milieu d’eux.
—Salam alikoum (que le salut soit sur toi)! firent-ils tous d’une voix grave et presque solennelle, en portant la main sur leur cœur, selon l’usage arabe.
Je répondis d’abord à ce salut par une légère inclinaison de tête et de corps, ainsi que nous le pratiquons, nous autres Français, et ensuite par quelques poignées de main, en commençant par ceux des chefs avec lesquels j’avais eu l’occasion de faire connaissance.
En tête se trouvait le Bach-Agha-Bou-Allem, le Rotschild africain, dans la tente duquel j’étais allé prendre le café, dans le camp que les Arabes avaient formé près de l’hippodrome pour le temps des courses.
Venait ensuite le Caïd Assa, à la jambe de bois, qui m’avait également offert le chibouk et le café, au même campement. Ce chef n’entend pas un mot de français, si bien que lors de la visite que je lui fis avec mon ami Boukandoura, autre Arabe de distinction avec lequel j’avais lié connaissance, ce dernier put me raconter en sa présence, sans qu’il se doutât qu’on parlait de lui, l’histoire de sa jambe de bois.
—Assa, me dit mon ami, ayant eu la jambe fracassée dans une affaire contre les Français, dut à l’agilité de son cheval d’échapper à l’ennemi vainqueur; une fois en lieu de sûreté, il s’était lui-même coupé la jambe au-dessus du genou, et dans sa sauvage énergie, il avait ensuite plongé dans un vase rempli de poix bouillante l’extrémité de ce membre ainsi mutilé, afin d’en arrêter l’hémorrhagie.
Voulant rendre les salutations que j’avais reçues, je fis le tour du groupe, adressant à chacun un bonjour de forme variée. Mais ma besogne, car c’en était une de serrer toutes ces mains rudes et nerveuses, fut considérablement abrégée; les rangs s’étaient éclaircis à mon approche; bon nombre des assistants ne s’étaient pas senti le courage de toucher la main de celui qu’ils avaient pris sérieusement pour un sorcier ou pour le Diable en personne.
Quoi qu’il en fût, cet incident ne troubla en aucune façon la cérémonie; on rit un peu de la pusillanimité des fuyards, puis chacun reprit cette gravité qui est l’état normal de la physionomie arabe.
Alors le plus âgé de l’assemblée s’avança vers moi et déroula une énorme pancarte. C’était une adresse écrite en vers, vrai chef-d’œuvre de calligraphie indigène, qui était enrichie de gracieuses arabesques exécutées à la main.
Le digne Arabe, qui avait bien au moins soixante-dix ans, lut sans lunettes, à haute, mais inintelligible voix, pour moi du moins qui ne connaissais que trois mots de la langue arabe, le morceau de poésie musulmane.
Sa lecture terminée, l’orateur tira de sa ceinture le cachet de sa tribu et l’apposa solennellement au bas de la page. Les principaux chefs et dignitaires Arabes suivirent son exemple. Quand tous les sceaux eurent été apposés, mon vieil interlocuteur prit le papier, s’assura si les empreintes étaient parfaitement séchées, fit un rouleau, et, me le présentant, me dit en français et d’un ton profondément pénétré:
—A un marchand on donne de l’or; à un guerrier on offre des armes; à toi, Robert-Houdin, nous te présentons un témoignage de notre admiration que tu pourras léguer à tes enfants. Et traduisant un vers qu’il venait de me lire en langue arabe, il ajouta:
—Pardonne-nous de te présenter si peu, mais convient-il d’offrir la nacre à celui qui possède la perle?
J’avoue bien franchement que de ma vie je n’éprouvai une aussi douce émotion; jamais aucun bravo, aucune marque d’approbation ne me porta si vivement au cœur. Emu plus que je ne puis le dire, je me retournai pour essuyer furtivement une larme d’attendrissement.
Ces détails et ceux qui vont suivre blessent bien un peu ma modestie, mais je n’ai pu me résigner à les passer sous silence; que le lecteur veuille bien ne les accepter que comme un simple tableau de mœurs.
Je déclare, du reste, qu’il ne m’est jamais entré dans l’esprit de me trouver digne d’éloges aussi vivement poétisés. Et pourtant je ne puis m’empêcher d’être aussi flatté que reconnaissant de cet hommage, et de le regarder comme le plus précieux souvenir de ma vie d’artiste.
Cette déclaration terminée, je vais donner la traduction de l’adresse, telle qu’elle a été faite par le calligraphe arabe lui-même:
«Hommage offert à Robert-Houdin par les chefs de tribus arabes, à la suite de ses séances données à Alger, les 28 et 29 octobre 1856.
GLOIRE A DIEU
qui enseigne ce que l’on ignore, qui rend sensibles les trésors de la pensée par les fleurs de l’éloquence et les signes de l’écriture.
»Le destin aux généreuses mains, du milieu des éclairs et du tonnerre, a fait tomber d’en haut, comme une pluie forte et bienfaisante, la merveille du moment et du siècle, celui qui cultive des arts surprenants et des sciences merveilleuses, le sid Robert-Houdin.
»Notre temps n’a vu personne qui lui soit comparable. L’éclat de son talent surpasse ce que les âges passés ont produit de plus brillant. Parce qu’il l’a possédé, son siècle est le plus illustre.
»Il a su remuer nos cœurs, étonner nos esprits, en nous montrant les faits surprenants de sa science merveilleuse. Nos yeux n’avaient jamais été fascinés par de tels prodiges. Ce qu’il accomplit ne saurait se décrire, nous lui devons notre reconnaissance pour tout ce dont il a délecté nos regards et nos esprits; aussi notre amitié pour lui s’est-elle enracinée dans nos cœurs comme une pluie parfumée, et nos poitrines l’enveloppent-elles précieusement.
»Nous essayerions vainement d’élever nos louanges à la hauteur de son mérite; nous devons abaisser nos fronts devant lui et lui rendre hommage, tant que la pluie bienfaisante fécondera la terre, tant que la lune éclairera les nuits, tant que les nuages viendront tempérer l’ardeur du soleil.
»Ecrit par l’esclave de Dieu,
»ALI-BEN-EL-HADJI MOUÇA.»
«Pardonne-nous de te présenter si peu, etc...» Suivent les signatures et les cachets des chefs de tribus.
Au sortir de cette cérémonie et après que les Arabes nous eurent quittés, le Maréchal-Gouverneur, que je n’avais pas vu depuis mes représentations, voulant me donner une idée de l’effet qu’elles avaient produit sur l’esprit des indigènes, me cita le trait suivant:
Un chef Kabyle, venu à Alger pour faire sa soumission, avait été conduit à ma première représentation.
Le lendemain, de très bonne heure, il se rend au palais et demande à parler au Gouverneur.
—Je viens, dit-il au Maréchal, te demander l’autorisation de retourner tout de suite dans ma tribu.
—Tu dois savoir, répond le Gouverneur, que les formalités ne sont pas encore remplies, et que tes papiers ne seront en règle que dans trois jours; tu resteras donc jusqu’à cette époque.
—Allah est grand, dit l’Arabe, et s’il lui plaît, je partirai avant; tu ne me retiendras pas.
—Tu ne partiras pas si je le défends, j’en suis certain; mais, dis-moi, pourquoi es-tu si pressé de t’en aller?
—Après ce que j’ai vu hier, je ne veux pas rester à Alger; il m’arriverait malheur.
—Est-ce que tu as pris ces miracles au sérieux?
Le Kabyle regarda le Maréchal d’un air d’étonnement, et sans répondre directement à la question qui lui était faite:
—Au lieu de faire tuer tes soldats pour soumettre les Kabyles, dit-il, envoie ton marabout français chez les plus rebelles, et avant quinze jours, il te les amènera tous ici.
Le Kabyle ne partit pas, on parvint à calmer ses craintes; toutefois il fut un de ceux qui, dans la cérémonie qui venait d’avoir lieu, s’étaient éloignés le plus à mon approche.
Un autre Arabe disait encore en sortant d’une de mes séances:
—Il faudra maintenant que nos marabouts fassent des miracles bien forts pour nous étonner.
Ces renseignements, dans la bouche du Gouverneur, me furent très agréables. Jusqu’alors je n’avais pas été sans inquiétude, et, bien que je fusse certain d’avoir produit une vive impression dans mes séances, j’étais enchanté de savoir que le but de ma mission avait été rempli selon les vues du Gouvernement. Du reste, avant de partir pour la France, le Maréchal voulut bien m’assurer encore que mes représentations en Algérie avaient produit les plus heureux résultats sur l’esprit des indigènes.
Quoique mes représentations fussent terminées, je ne me pressai pas cependant de rentrer en France. J’étais curieux d’assister, à mon tour, à quelque scène d’escamotage exécutée par des Marabouts ou par d’autres jongleurs indigènes. J’avais promis en outre à plusieurs chefs Arabes d’aller les visiter dans leur douars. Je voulais me procurer ce double plaisir.
Il est peu de Français qui, après un court séjour en Algérie, n’aient entendu parler des Aïssaoua et de leurs merveilles. Les récits qui m’avaient été faits des exercices des sectaires de Sidi-Aïssa m’avaient inspiré le plus vif désir de les voir exécuter, et j’étais persuadé que tous leurs miracles ne devaient être que des trucs plus ou moins ingénieux, dont il me serait sans doute possible de donner le mot.
Or, M. le colonel de Neveu m’avait promis de me faire assister à ce spectacle; il me tint parole.
A un jour indiqué par le Mokaddem, président habituel de ces sortes de réunions, nous nous rendîmes, en compagnie de quelques officiers d’état-major et de leurs femmes, dans une maison arabe, et nous pénétrâmes par une porte basse dans la cour intérieure du bâtiment, où devait avoir lieu la cérémonie. Des lumières artistement collées sur les parois des murs et des tapis étendus sur des dalles attendaient l’arrivée des frères. Un coussin était destiné au Mokaddem.
Chacun de nous se plaça de manière à ne pas gêner les exécutants. Nos dames montèrent aux galeries du premier étage, de sorte qu’elles se trouvaient par ce fait, comme nous disons en France, aux premières loges.
Mais je vais laisser le Colonel de Neveu raconter lui-même cette séance, en la copiant textuellement dans son intéressant ouvrage sur les Ordres religieux chez les Musulmans en Algérie:
«Les Aïssaoua entrent, se placent en cercle dans la cour et bientôt commencent leurs chants. Ce sont d’abord des prières lentes et graves qui durent assez longtemps; viennent ensuite les louanges en l’honneur de Sidi-Mohammet-Ben-Aïssa, le fondateur de l’ordre; puis les frères et le Mokaddem, prenant des tambours de basque, animent successivement la cadence, en s’exaltant mutuellement d’une manière toujours croissante.
»Après deux heures environ, les chants étaient devenus des cris sauvages et les gestes des frères avaient suivi la même progression. Tout-à-coup, quelques-uns se lèvent et se placent sur une même ligne en dansant et prononçant aussi gutturalement que possible, avec toute la vigueur de leurs énergiques poumons, le nom sacré d’Allah. Ce mot qui désigne la Divinité, sortant de la bouche des Aïssaoua, semblait être plutôt un rugissement féroce qu’une invocation adressée à l’Etre suprême. Bientôt le bruit augmente, les gestes les plus extravagants commencent, les turbans tombent, laissent paraître à nu ces têtes rasées qui ressemblent à celles des vautours; les longs plis des ceintures rouges se déroulent, embarrassent les gestes et augmentent le désordre.
»Alors les Aïssaoua marchent sur les mains et les genoux, imitent les mouvements de la bête. On dirait qu’ils n’agissent uniquement que par l’effet d’une force musculaire que ne dirige plus la raison, et qu’ils oublient qu’ils sont hommes.
»Lorsque l’exaltation est à son comble, que la sueur ruisselle de tous leurs corps, les Aïssaoua commencent leurs jongleries. Ils appellent le Mokaddem leur père, et lui demandent à manger; celui-ci distribue aux uns des morceaux de verre qu’ils broient entre leurs dents; à d’autres, il met des clous dans la bouche; mais au lieu de les avaler, ils ont soin de se cacher la tête sous les plis du bournous du Mokaddem, afin de ne pas laisser voir aux assistants qu’ils les rejettent. Ceux-ci mangent des épines et des chardons; ceux-là passent leur langue sur un fer rouge ou le prennent entre leurs mains sans se brûler. L’un se frappe le bras gauche avec la main droite; les chairs paraissent s’ouvrir, le sang coule en abondance; il repasse la main sur son bras, la blessure se ferme, le sang a disparu. L’autre saute sur le tranchant d’un sabre que deux hommes tiennent par les extrémités et ne se coupe pas les pieds. Quelques-uns tirent de petits sacs en peau, des scorpions, des serpents, qu’ils mettent intrépidement dans leur bouche.»
Je m’étais blotti derrière une colonne d’où je pouvais tout voir de très près sans être aperçu. J’avais à cœur de n’être point la dupe de ces tours mystérieux; j’y prêtai donc une attention très soutenue.
Autant par les remarques que je fis sur le lieu même de la scène que par les recherches ultérieures auxquelles je me suis livré, je suis maintenant en mesure de donner une explication satisfaisante des miracles des Aïssaoua. Seulement, pour ne pas interrompre trop longuement mon récit, je renverrai le lecteur, curieux de ces détails, à la fin de cet ouvrage, au chapitre spécial que j’ai intitulé: UN COURS DE MIRACLES.
Je crois être d’autant plus compétent pour donner ces explications, que quelques-uns de ces tours rentrent dans le domaine de l’escamotage, et que les autres ont pour base des phénomènes tirés des sciences physiques.
Une fois instruit du secret des jongleries exécutées par les Aïssaoua, je pouvais me mettre en route pour l’intérieur de l’Afrique. Je partis donc, muni de lettres du Colonel de Neveu pour plusieurs chefs de bureaux arabes, ses subordonnés, et j’emmenai avec moi Mme Robert-Houdin, qui se montrait tout heureuse de faire cette excursion.
Nous allions voir l’Arabe sous sa tente ou dans sa maison; goûter à son couscoussou, que nous ne connaissions que de nom; étudier par nous-mêmes les mœurs, les habitudes domestiques de l’Afrique; il y avait là certes de quoi enflammer notre imagination. Et c’est à peine si je songeais par moments, moi qui redoutais tant le mauvais temps sur mer, que le mois où nous nous rembarquerions pour la France, serait précisément un de ceux où la Méditerranée est le plus agitée!
Parmi les Arabes qui m’avaient engagé à les visiter, Bou-Allem-Ben-Cherifa, Bach-Agha du D’jendel, m’avait fait des instances si vives, que je me décidai à commencer mes visites par lui.
Notre voyage d’Alger à Médéah fut tout prosaïque; une diligence nous y conduisit en deux jours.
A cela près de l’intérêt que nous inspira la végétation toute particulière du sol de l’Algérie, ainsi que le fameux col de la Mouzaïa, que nous traversâmes au galop, les incidents du voyage furent les mêmes que sur les grandes routes de France. Les hôtels étaient tenus par des Français; on y dînait à table d’hôte avec le même menu, le même prix, le même service. Cette existence de commis-voyageur n’était pas ce que nous rêvions en quittant Alger. Aussi fûmes-nous enchantés de mettre pied à terre à Médéah; au-delà la diligence ne suivait plus la même direction que nous.
Le capitaine Ritter, chef du bureau arabe de Médéah, chez lequel je me rendis, avait assisté à mes représentations à Alger; je n’eus donc pas besoin de lui présenter la lettre de recommandation qui lui était adressée par M. de Neveu. Il me reçut avec une affabilité qui, du reste, est le propre de son caractère, et Mme Ritter, femme également gracieuse, voulut bien se joindre à son mari pour nous faire visiter la ville. J’eus vraiment un grand regret d’être forcé de quitter dès le lendemain matin des personnes aussi aimables; mais il fallait me hâter de faire mon voyage avant de voir arriver les pluies d’automne, qui rendent les routes impraticables, et souvent même très dangereuses.
Le capitaine se rendit à mes désirs. Il nous prêta deux chevaux de son écurie, et nous donna pour guide jusque chez Bou-Allem un Caïd qui parlait très bien français.
Cet Arabe avait été pris tout jeune dans une tente, qu’Abdel-Kader avait été forcé d’abandonner dans une de ses nombreuses défaites. Le gouvernement avait mis l’enfant au collége Louis-le-Grand, où il avait fait d’assez bonnes études. Mais toujours poursuivi par le souvenir du ciel de l’Afrique et du couscoussou national, notre bachelier ès-sciences avait demandé comme une grâce la faveur de rentrer en Algérie. Par égard pour son éducation, on l’avait nommé Caïd d’une petite tribu dont j’ai oublié le nom, mais qui se trouvait sur la route que nous devions parcourir.
Mon guide, que j’appellerai Mohammed, parce que son nom ne me revient pas non plus à la mémoire (ces noms arabes sont difficiles à retenir pour quiconque n’a pas un peu vécu en Algérie), Mohammed, donc, était accompagné de quatre Arabes de sa tribu; deux d’entre eux étaient chargés du transport de nos bagages, et les deux autres devaient nous servir de domestiques. Tous étaient à cheval, et marchaient derrière nous.
Nous partîmes à huit heures du matin. Notre première étape ne devait pas être longue, car Mohammed m’avait assuré que, s’il plaisait à Dieu (formule sans laquelle un vrai croyant ne parle jamais de l’avenir), nous arriverions chez lui pour déjeûner. En effet, environ trois heures après notre départ, notre petite caravane arriva dans le modeste douar[21] de Mohammed. Nous mîmes pied à terre devant une maisonnette entièrement construite en branches d’arbres et dont la toiture était à peine de hauteur d’homme. C’était le salon de réception du Caïd.
La porte en était ouverte; mon guide nous donna l’exemple en entrant le premier et nous le suivîmes. Un seul meuble ornait l’intérieur de ce réduit: c’était un petit escabeau de bois. Mme Robert-Houdin s’en fit un siége. Mohammed et moi, nous nous assîmes sur un tapis qu’un Arabe venait d’étendre à nos pieds, et l’on ne tarda pas à servir le déjeûner. Mohammed, qui voulait sans doute se faire pardonner une faute grave qu’il méditait, nous traita somptueusement et presque à la française. Un potage au gras, des rôtis de volaille, quelques ragoûts excellents que je ne saurais décrire, parce que je n’ai jamais fait de grandes études dans l’art culinaire, et de la pâtisserie que n’eût certes pas désavouée Félix, furent successivement apportés devant nous. On nous avait donné, à ma femme et à moi, chose inouïe chez un Arabe, un couteau, une cuillère et une fourchette de fer.
Le repas avait été apporté d’un gourbi[22] voisin où demeurait la mère du Caïd. Cette femme avait habité longtemps Alger, et elle y avait puisé les connaissances dont elle venait de nous donner un échantillon.
Quant à Mohammed, en reprenant le costume musulman, il avait repris également les usages de ses ancêtres; pour toute nourriture, il s’était remis aux dattes et au couscoussou, à moins qu’il n’eût quelque convive, ce qui était fort rare.
Notre déjeûner terminé, notre hôte nous conseilla de nous remettre en route, si nous voulions arriver chez Bou-Allem avant la fin du jour. Nous suivîmes son avis.
De Médéah à la tribu de Mohammed, nous avions suivi une route assez praticable; en sortant de chez lui, nous entrâmes dans un pays inculte et désert, où l’on ne voyait d’autres traces de passage que celles que nous laissions nous-mêmes. Le soleil dardait ses plus brûlants rayons sur nos têtes, et nous ne trouvions sur notre chemin aucun ombrage pour nous en garantir. Souvent aussi notre marche devenait très pénible; nous rencontrions des ravins dans lesquels il nous fallait descendre au risque de briser les jambes de nos chevaux et de nous rompre le cou. Pour nous faire prendre patience, notre guide nous annonçait que nous ne tarderions pas à gagner un terrain moins accidenté, et nous continuions notre route.
Il y avait environ deux heures que nous avions quitté notre première halte, lorsque Mohammed, qui avait lancé son cheval au galop, nous quitta en nous criant qu’il allait revenir, et disparut derrière une colline.
Nous ne revîmes plus notre Caïd.
J’ai su depuis que, jaloux de la richesse de Bou-Allem, il avait préféré encourir une punition, plutôt que de rendre visite à son rival.
Cette fuite nous mit, Mme Robert-Houdin et moi, dans une grande inquiétude, que nous nous communiquâmes sans crainte d’être compris par nos guides.
Nous avions à redouter le mauvais exemple donné par Mohammed; les quatre Arabes ne pouvaient-ils pas imiter leur chef et nous abandonner à leur tour? Que deviendrions-nous dans un pays où, lors même que nous rencontrerions quelqu’un, nous ne pourrions parvenir à nous en faire comprendre?
Mais nous en fûmes quittes pour la peur; nos braves conducteurs nous restèrent fidèles et furent même très polis et très complaisants pendant toute la route. Du reste, ainsi que nous l’avait annoncé Mohammed, nous gagnâmes bientôt un chemin qui nous conduisit directement à la demeure de Bou-Allem.
Comparativement à la maison du caïd, celle du Bach-Agha pouvait passer pour une habitation princière, moins pourtant par l’aspect architectural des bâtiments que pour leur étendue. Comme dans toutes les maisons arabes, on n’y voyait extérieurement que des murs; toutes les fenêtres donnaient sur les cours ou sur les jardins.
Bou-Allem et son fils, Agha lui-même, avertis de notre arrivée, vinrent à notre rencontre et nous adressèrent en arabe des compliments que je ne compris pas, mais que je supposai être dans la formule des salamalecs usités chez eux en pareil cas, c’est-à-dire:
Soyez les bienvenus, ô les invités de Dieu!
Telle était du reste ma confiance, que quelques choses qu’ils nous eussent dites, je les aurais accueillies comme des politesses.
Nous descendîmes de cheval, et, sur l’invitation qui nous en fut faite, nous nous assîmes sur un banc de pierre où l’on ne tarda pas à nous servir le café. En Algérie, on fume et l’on prend du café toute la journée. Il est vrai que cette liqueur ne se fait pas aussi forte qu’en France, et que les tasses sont très petites.
Bou-Allem, qui avait allumé une pipe, me l’offrit. C’était un honneur qu’il me faisait, de fumer après lui; je n’eus garde de refuser, bien que j’eusse autant aimé qu’il en fût autrement.
Comme je l’ai dit, je ne savais de la langue arabe que trois ou quatre mots. Avec un aussi pauvre vocabulaire, il m’était difficile de causer avec mes hôtes. Néanmoins, ils se montrèrent extrêmement joyeux de ma visite; car, à chaque instant, ils me faisaient grand nombre de protestations en mettant chaque fois la main sur leur cœur. Je répondais par les mêmes signes, et je n’avais ainsi aucuns frais d’imagination à faire pour soutenir la conversation.
Plus tard, cependant, poussé par un appétit dont je ne prévoyais pas la prompte satisfaction, je risquai une nouvelle pantomime. Mettant la main sur le creux de mon estomac et prenant un air de souffrance, je cherchai à faire comprendre à Bou-Allem que nous avions besoin d’une nourriture plus substantielle que ses compliments de civilité. L’intelligent Arabe me comprit et donna des ordres pour qu’on hâtât le repas.
En attendant, et pour nous faire patienter, il nous offrit par gestes de nous faire visiter ses appartements.
Nous montâmes un petit escalier en pierre. Arrivés au premier étage, notre conducteur ouvrit une porte dont l’entrée offrait cette particularité, que pour y passer, il fallait à la fois baisser la tête et lever le pied. En d’autres termes, cette porte était si basse, qu’un homme d’une taille ordinaire ne pouvait la franchir sans se courber, et comme le seuil en était élevé, il fallait enjamber pardessus.
Cette chambre devait être le salon de réception du Bach-Agha. Les murailles en étaient couvertes d’arabesques rouges rehaussées d’or, et le plancher couvert de magnifiques tapis de Turquie. Quatre divans, revêtus de riches étoffes de soie, en formaient tout l’ameublement avec une petite table en acajou, sur laquelle étaient étalés des pipes, des tasses à café en porcelaine, et quelques autres objets à l’usage particulier des Musulmans.
Bou-Allem y prit un flacon rempli d’eau de rose, et nous en versa dans les mains. Le parfum était délicat. Malheureusement notre hôte tenait à faire grandement les choses, et pour nous montrer le cas qu’il faisait de nous, il usa le reste du flacon à nous asperger littéralement de la tête jusqu’aux pieds.
Me tournant vers Mme Robert-Houdin, je lui dis, en faisant une imperceptible grimace: J’aime le parfum, mais jusqu’à un certain point; car nous empestions à force de sentir bon.
Nous visitâmes encore deux autres grandes chambres, plus simplement décorées que la première et dans l’une desquelles se trouvait un énorme divan. Bou-Allem nous fit comprendre que c’était là qu’il couchait.
Ces détails eussent été très intéressants dans tout autre moment, mais nous mourions de faim et, comme dit le proverbe: Ventre affamé n’a ni yeux ni oreilles. J’étais tout prêt à recommencer ma fameuse phrase mimée, lorsqu’en passant dans une petite pièce qui n’avait pour tout ameublement qu’un tapis de pied, notre cicerone ouvrit la bouche, indiqua avec le doigt qu’on allait y mettre quelque chose et nous fit ainsi comprendre que nous étions dans la salle à manger. Je mis la main sur mon cœur pour exprimer le plaisir que j’en éprouvais.
Sur l’invitation de Bou-Allem, nous nous assîmes sur le tapis, autour d’un large plateau qu’on y avait déposé en guise de table.
Une fois installés, deux Arabes se présentèrent pour nous servir.
En France, les domestiques servent la tête découverte; en Algérie, ils gardent leur coiffure, mais en revanche, comme marque de respect, ils laissent leurs chaussures à la porte de l’appartement et servent nu-pieds; entre nos serviteurs et ceux des Arabes, il n’y a de différence que des pieds à la tête.
Nous étions seuls attablés avec Bou-Allem. Le fils n’avait pas l’honneur de dîner avec son père, qui mangeait presque toujours seul.
On apporta sur le plateau une sorte de saladier rempli de quelque chose qui ressemblait à du potage à la citrouille. J’aime assez ce mets.
—Quelle heureuse idée, dis-je à ma femme! Bou-Allem a deviné mes goûts; comme je vais faire honneur à son cuisinier!
Notre hôte comprit sans doute le sens de mon exclamation, car nous présentant à chacun une rustique cuillère de bois, il nous engagea à suivre son exemple, et plongea son arme jusqu’au manche dans la gamelle. Nous l’imitâmes.
Pour mon compte, je sortis bientôt une énorme cuillerée, que je portai avec empressement à ma bouche; mais à peine l’eus-je goûté:
—Pouah! m’écriai-je en faisant une horrible grimace, qu’est-ce cela? J’ai la bouche en feu!
Mme Robert-Houdin arrêta une cuillerée qu’elle tenait près de ses lèvres, puis, soit appétit, soit curiosité, elle voulut s’assurer par elle-même du goût de notre potage; elle en essaya, mais elle ne tarda pas à joindre son concert au mien en toussant à perdre haleine. C’était une soupe au piment.
Tout en paraissant contrarié de ce contre-temps, notre hôte avalait sans sourciller d’énormes cuillerées du potage, et chaque fois il étendait les bras d’un air de béatitude qui semblait nous dire: C’est pourtant bien bon!
On desservit la soupière presque vide.
—Bueno! bueno! exclama Bou-Allem, en nous montrant un plat qu’on venait de mettre devant nous.
Bueno est espagnol. Le brave Bach-Agha qui savait deux ou trois mots de cette langue, n’était pas fâché de nous montrer son érudition.
Ce fameux plat était une sorte de ragoût qui semblait avoir quelque analogie avec un haricot de mouton. Quand j’étais à Belleville, c’était le plat chef-d’œuvre de Mme Auguste, et je lui faisais toujours un très bon accueil. Aussi en souvenir de ma bonne cuisinière, je me préparai à fondre sur le ragoût; mais je cherchai vainement autour de moi une fourchette, un couteau, ou même la cuillère de bois qu’on nous avait donnée pour le potage.
Bou-Allem me sortit d’embarras. Il me montra, en puisant lui-même dans le plat avec ses doigts, que la fourchette était un instrument tout à fait inutile.
Comme la faim nous pressait, nous passâmes pardessus certaine répugnance, et ma femme, à mon exemple, pêcha délicatement un petit morceau de mouton. La sauce en était encore fortement épicée. Toutefois, en mangeant très peu de viande et beaucoup d’un mauvais petit pain sans levain qu’on nous avait servi,