Le lieu de l'exécution était situé au-delà de la porte de Gottlieben: c'était une voirie où on écorchait les animaux; on avait même laissé à dessein quelques cadavres pour accumuler les outrages. En y arrivant, Jean Huss montra une constance noble et sereine. Il se mit à genoux, et d'une voix haute et claire il chanta les versets 31 et 81 des Psaumes et pria avec ferveur. Les assistants, en voyant sa piété, se disaient unanimement: «Nous ne savons ce qu'il a fait auparavant; pour le moment nous le voyons prier, et nous entendons ses prières ardentes et ses pieuses paroles.» Un, entre autres, invita un prêtre qui suivait à cheval le cortége, à confesser le martyr; le prêtre répondit qu'on devait refuser à un hérétique ce moyen de salut. Huss s'était cependant confessé à un moine dans sa prison. Mladenowicz ajoute même en rapportant cette circonstance: «Le Christ, ignoré du monde, habite même parmi ses ennemis[52]

Pendant la prière de Jean Huss, son capuchon tomba de sa tête; un soldat le replaça en disant qu'il devait être brûlé avec les démons, les maîtres qu'il avait servis. Le bourreau lui ordonna de monter; il obéit en s'écriant: «Ô Seigneur Jésus-Christ, soutenez-moi, faites que je puisse supporter avec fermeté la mort cruelle et ignominieuse à laquelle on m'a condamné pour avoir prêché la sainte parole de l'Évangile.» Il se tourna ensuite vers les assistants; mais le duc de Bavière lui défendit de parler, et ordonna à l'exécuteur de le dépouiller de ses habits et de l'attacher au poteau avec les mains liées derrière le dos. Le bourreau obéit; mais, comme Huss avait le visage tourné vers l'Orient, il fut, en sa qualité d'hérétique, tourné d'un autre côté du poteau. Après qu'il eut remercié l'exécuteur de la douceur avec laquelle il accomplissait ses fonctions, on lui passa autour du cou une chaîne qui le liait au poteau. Huss dit qu'il était heureux de supporter ces tourments pour la défense de la foi, quand le Sauveur avait porté un fardeau plus pesant encore. On entassa alors du bois et de la paille autour de lui, jusqu'à la hauteur des genoux. À ce moment, le maréchal de l'empereur, Haupt de Pappenheim, survint et le somma au nom de l'empereur de rétracter ses erreurs. Huss répondit: «Qu'ai-je à rétracter, puisque je ne suis convaincu d'aucune erreur? J'ai toujours prêché la vérité et l'Évangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et je meurs avec joie pour lui.» À ces mots, le messager impérial joignit ses mains au-dessus de sa tête, et partit: l'exécuteur alluma aussitôt le feu. Huss s'écriait: «Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, ayez pitié de moi!» Comme il le répétait pour la troisième fois, le vent chassa sur lui les flammes et la fumée qui l'étouffèrent. On vit toutefois son corps s'agiter pendant le tempe nécessaire pour dire trois fois la prière du Seigneur.

Quand le bûcher fut consumé, on trouva la partie supérieure de son corps suspendue au poteau par la chaîne sans être consumée. On apporta aussitôt d'autre bois, on abattit le poteau et on consuma complètement jusqu'aux derniers restes. Le cœur, qui était tombé du corps et s'était brisé, fut réduit à coups de bâton en petits morceaux et brûlé à part. On jeta dans les flammes les habits que Jean Huss avait portés au supplice, et quand tout fut bien consumé, on recueillit avec soin les cendres et on les jeta dans le Rhin.

Ainsi périt le grand réformateur des Slaves. Quoiqu'il n'ait pas attaqué les dogmes de l'Église catholique romaine, comme le firent plus tard les réformateurs du XVIe siècle, il établit cependant le principe fondamental du protestantisme, c'est-à-dire l'appel à l'autorité des Écritures et non à celle de l'Église.

Il me reste à ajouter quelques mots sur Jérôme de Prague, le plus éminent des disciples de Jean Huss, que le concile de Constance fit périr comme son maître. En partant de Bohême, Huss, qui connaissait l'ardeur de Jérôme et la haine que le parti romain lui portait, lui défendit de le suivre à Constance. Malgré cette défense, Jérôme y arriva le 4 avril 1415, et, le 7 du même mois, il afficha à la porte de l'Hôtel-de-ville et aux portes de toutes les églises, une demande rédigée en trois langues (latin, allemand, bohémien) et adressée à l'empereur et au concile. Il y réclamait un sauf-conduit pour venir assister son ami Jean Huss dans son procès. Le concile répondit, le 17, qu'il le défendrait contre la violence, mais non contre la justice, et qu'il le mettrait en jugement. Cette réponse l'engagea à décliner la tendre miséricorde des prélats, et il retournait en Bohême, lorsque, près des frontières, il fut saisi, ramené et enchaîné à Constance le 23 mai, et jeté en prison avec des fers pesants aux mains et aux pieds. Ces durs traitements, son inquiétude pour son ami, lui causèrent une cruelle maladie qui lui abattit le corps et l'esprit. Dans cet état pitoyable, quelques membres du concile lui persuadèrent de se rétracter. Il le fit en public le 11 septembre 1415, et, sur la demande du concile, renouvela sa rétractation le 23 du même mois. Il y déclarait qu'il était prêt à faire pénitence de ses fautes, et qu'il se soumettait d'une manière absolue à l'autorité du concile.

Cette conduite disposa favorablement pour lui les prélats; ils proposaient déjà de le mettre en liberté, lorsque le clergé de Bohême y mit opposition, en déclarant qu'il ne croyait pas à sa sincérité et en apportant de nouvelles accusations contre lui. Une nouvelle commission d'enquête fut nommée sous l'influence de ses plus cruels ennemis. Elle l'accusa d'être depuis sa jeunesse l'ami de Jean Huss et un zélé partisan de Wiclef, d'avoir rapporté ses ouvrages en Bohême et de l'honorer comme un saint, d'avoir dirigé toutes les attaques contre le clergé, traité d'idolâtrie le culte des images des saints, profané des reliques, insulté publiquement le pape et le clergé, etc., etc. Jérôme demanda à se défendre en public; on le lui permit en présence de tout le concile, le 23 mai 1416. Il réfuta tous les chefs d'accusation dirigés contre lui, avec tant d'éloquence, de finesse, de savoir sacré et profane, qu'il inspira la plus vive admiration à l'illustre savant italien Poggio Bracciolini. Ce dernier, qui était présent comme secrétaire du concile, va jusqu'à comparer Jérôme à Socrate. Il reprit sa défense le 26 du même mois, avec autant de succès. Mais, invité à répéter sa rétractation, au lieu d'obéir il fit avec la plus grande éloquence le panégyrique de son ami Jean Huss, il proclama son innocence, sa justice, et même sa sainteté; il s'emporta avec violence contre les Allemands, les accusant d'être les ennemis les plus acharnés de la Bohême, et d'avoir juré sa perte comme celle de son ami Jean Huss, parce que tous deux avaient le plus contribué à leur enlever leurs injustes priviléges dans l'Université de Prague. C'était pour satisfaire leur désir insatiable de vengeance qu'ils le poursuivaient. Le plus grand péché qu'il eût commis, ajoutait-il, c'était d'avoir désavoué, sous la contrainte des circonstances, les doctrines de Jean Huss; mais il y adhérait maintenant de toute son âme, et il était prêt à endurer pour elles, toutes sortes de souffrances et de supplices.

On ne peut décrire l'impression que fit sur les auditeurs ce discours de Jérôme auquel on s'attendait si peu. On le ramena en prison et on essaya tous les moyens possibles de persuasion pour le décider à une rétractation. Il ne voulut rien écouter. Il fut donc condamné, le 30 mai 1416, à être dégradé comme Jean Huss, de sa dignité ecclésiastique, et à être brûlé vif dans le même endroit où celui-ci avait reçu la palme du martyre. Arrivé au lieu fatal, il baisa le sol sur lequel Huss avait marché, se dépouilla lui-même de ses vêtements, pria avec ferveur tandis qu'on l'attachait au poteau, et présenta ses mains à l'exécuteur. On l'entoura jusqu'au cou d'un amas de bois mêlé de paille, et comme on allumait le feu par derrière, il dit à l'exécuteur: «Allume le feu sous mes yeux; j'ai eu peur du feu, mais maintenant je ne pourrai reculer.» Il se mit alors à chanter un hymne sacré, et les flammes l'entouraient déjà de tous côtés, qu'on l'entendait encore répéter dans la langue de ses pères: «Dieu puissant et mon père, ayez pitié de moi et oubliez mes péchés!» On brûla ses vêtements; et quand tout fut éteint, on recueillit soigneusement les cendres et on les jeta dans le Rhin, comme on avait fait pour celles de Jean Huss.

CHAPITRE III.
BOHÊME.
(Suite).

Effet que produit la mort de Jean Huss en Bohême. — Ziska. — Supplice de quelques Hussites ordonné par le légat du pape. — Première lutte entre les catholiques romains et les Hussites. — Proclamation de Ziska et soulèvement à Prague. — Destruction de quelques églises et couvents par les Hussites. — Invasion et défaite de l'empereur Sigismond. — Négociations politiques. — L'anglais Pierre Payne. — Ambassade à la Pologne. — Arrivée de forces polonaises au secours des Hussites. — Mort de Ziska. — Son caractère.

La nouvelle de la mort de Jean Huss jeta la consternation dans la Bohême, et souleva contre les auteurs du crime un cri universel d'indignation. Grands et petits regardèrent comme un outrage fait à la Bohême le supplice du plus populaire de leurs concitoyens. L'Université de Prague, dans son adresse à toute la chrétienté, défendit la mémoire de Jean Huss. Les écrits du même genre se multiplièrent. Un, entre autres, après avoir déclaré que Jean Huss avait été assassiné malgré son innocence, appelait le concile de Constance le corps des satrapes du moderne Antechrist. L'annonce du supplice de Jérôme ne fit qu'enflammer l'indignation publique. On frappa une médaille en l'honneur de Jean Huss, et, dans le calendrier des saints, le 6 juillet lui fut consacré. On le regarda comme un martyr national, victime de la haine des Allemands et de son propre attachement à son pays. Les doctrines qu'il avait scellées de son sang en reçurent une force nouvelle, et le nombre de ses partisans s'accrut rapidement. Plusieurs églises admirent la communion sous les deux espèces, et célébrèrent les cérémonies du culte dans la langue du pays.

Les disciples de Jean Huss, qui prirent le nom de Hussites, se partagèrent en deux parties: les uns rejetaient tout-à-fait l'autorité de l'Église, et ne voulaient accepter que les Écritures pour règle de la foi; les autres se bornaient à la communion sous les deux espèces, à la libre prédication de l'Évangile, et à quelques réformes moins importantes. Les premiers prirent le nom de Taborites, et les autres de Calixtins, à cause de la communion sous les deux espèces dont un calice était l'emblême. Cependant ce ne fut que plus tard que les croyances des deux partis prirent un développement distinct et une forme définitive.

Les progrès du Hussitisme, quoiqu'il se fût répandu dans toutes les classes de la Bohême, trouvèrent une vive résistance dans les catholiques romains. Ceux-ci formaient une minorité puissante, qui embrassait tout le haut clergé, la plus grande partie du clergé inférieur, les couvents et les monastères, beaucoup de nobles et de riches bourgeois, surtout d'origine allemande. Le parti possesseur de richesses aussi grandes et d'une influence aussi considérable, était bien organisé, et s'appuyait sur Rome et sur l'empereur Sigismond qui s'était déclaré contre les Hussites. Les Hussites étaient les plus nombreux, et comprenaient la plus grande partie de la nation. De leur côté se rangeaient beaucoup de nobles et de bourgeois, et presque tous les paysans. C'est cette classe, au cœur et à l'esprit simple, capable de plus de dévouement et d'ardeur pour la cause qu'elle embrasse que les habitants plus raffinés des villes, qui fait la force d'un parti et le rend vraiment national. Il leur fallait un chef capable de diriger par ses actes le mouvement que Jean Huss avait préparé par sa parole. Ce chef fut Jean Trocznowski, plus connu en Europe sous son sobriquet de Ziska[53]: l'histoire moderne n'offre peut-être pas un autre exemple de talents aussi extraordinaires et d'une énergie aussi sauvage.

Ziska, noble bohémien, était né dans la dernière partie du XIVe siècle, à Trocznow, propriété de son père, dans le cercle de Béchin. La tradition rapporte que sa mère, surveillant un jour les moissonneurs, fut prise des douleurs de l'enfantement et donna naissance à Ziska sous un chêne[54]. Cette circonstance fut plus tard considérée comme un présage de l'énergie que l'enfant né sous son ombrage devait déployer durant sa vie. Ziska fut d'abord page de l'empereur Charles IV, et suivit ensuite la carrière militaire. Il servit long-temps en Pologne, où il se distingua en maintes occasions, et surtout à la bataille de Grunwald et Tannenberg, en 1410, où les chevaliers teutoniques furent vaincus. Ziska, à son retour dans sa patrie, devint chambellan du roi Venceslav. Il n'était plus jeune quand eut lieu le martyre de Jean Huss, et cet homme fit sur son esprit une puissante impression. Courtisan peu soigneux de sa faveur, il quitta les joies de la salle du festin, et on le vit se promener seul, le long des corridors du palais, les bras croisés et plongé dans une méditation profonde. Le roi, le voyant dans cette agitation extraordinaire, lui demanda: «Yankou (Jeanet), qu'avez-vous?—Je ne puis supporter l'injure faite à la Bohême dans la ville de Constance par l'assassinat de Jean Huss,» répondit Ziska. Le roi lui répliqua: «Ni vous, ni moi, ne pouvons venger cet outrage; si vous trouvez quelque moyen de le faire, vous le pouvez, je vous le permets.» Ziska saisit avec empressement cette idée, et vit tous les avantages qu'il pourrait retirer pour l'accomplissement de ses projets, de l'appui du nom royal. Il demanda donc au roi de lui donner par écrit et de marquer de son sceau l'autorisation qu'il venait de lui accorder verbalement. Le roi, qui aimait à rire et qui savait que Ziska n'avait ni richesse, ni amis, ni influence, regarda sa demande comme une bonne plaisanterie, et la lui accorda aussitôt. Mais Ziska sut s'en servir pour faire partager ses projets à beaucoup de personnes. Les querelles entre les partis religieux augmentaient tous les jours en Bohême; mais elles n'avaient pas encore été suivies de luttes sérieuses. Le roi Venceslav restait indifférent. Il n'avait pas d'enfant pour hériter de sa couronne, et détestait son frère Sigismond qui lui avait donné assez de sujet de le haïr. Son seul souci était d'inventer de nouveaux plaisirs pour passer joyeusement le reste de sa vie. Il se disait probablement: «Après moi le déluge!» comme répétait, dit-on, un homme d'État célèbre de nos jours, qui fut précipité du pouvoir en 1848, par l'éruption soudaine des principes que, depuis plus de trente ans, il s'étudiait à comprimer.

Il n'en était pas de même de son frère Sigismond, empereur d'Allemagne, roi de Hongrie, et héritier présomptif de la couronne de Bohême. Il sentait que sa lâche conduite à l'égard de Jean Huss, la violation du sauf-conduit qu'il lui avait offert, l'avaient rendu odieux aux partisans de l'homme qu'il avait trahi. Il lui fallait persécuter les Hussites, s'il voulait occuper en paix le trône de Bohême. Le concile de Constance ne pouvait pas non plus rester indifférent à un mouvement que sa conduite avait provoqué, et il somma environ quatre cents principaux Hussites de comparaître devant lui, leur offrant des sauf-conduits. L'exemple de Jean Huss était trop récent pour que l'on eût confiance dans l'honneur du concile et l'on ne tint compte de sa sommation. Le concile publia alors un édit contre eux en vingt-quatre articles, et adressa une lettre à l'empereur Sigismond. Les Hussites, disait cette lettre, sont devenus plus ardents à soutenir leurs doctrines, depuis le supplice de leurs deux chefs: grands et petits partagent leurs opinions: on fait circuler nombre d'écrits scandaleux contre les décrets du concile. La communion sous les deux espèces est administrée impunément: on révère Jean Huss et Jérôme de Prague comme deux saints; on opprime les catholiques romains et surtout le clergé. La même lettre déplorait la négligence de Venceslav, et le soupçonnait, sinon de soutenir les Hussites, au moins de ne pas mettre obstacle à leurs progrès.

Le concile de Constance se sépara le 22 avril 1418, après avoir mis fin aux divisions intestines de Rome par l'élection du pape Martin V. Le soin de poursuivre la guerre contre les éternels ennemis de l'Église, regardait, dès lors, le nouveau pontife. Il adressa au clergé de Bohême, de Pologne, d'Angleterre et d'Allemagne, une bulle où il reprochait à beaucoup de nobles et de prélats, de rester comme des chiens muets quand l'hérésie levait la tête. Il leur ordonnait de poursuivre les partisans des doctrines de Jean Huss et de Wiclef, de les juger suivant les lois ecclésiastiques, et de les livrer au pouvoir séculier. Il recommandait aux princes et aux juges séculiers de veiller sévèrement à l'exécution de ses ordres: et, pour que personne ne pût alléguer son ignorance de ces questions, il joignait à sa bulle quarante-quatre propositions de Wiclef et trente de Jean Huss que le concile de Constance avait condamnées. Il ne suffisait pas de promulguer des bulles, il fallait en assurer l'exécution. En conséquence, Martin envoya en Bohême, comme légat, le cardinal Dominique de Raguse, qui devait veiller à l'exécution de la bulle. Le légat réussit à faire brûler deux Hussites dans la ville de Slan; mais cet acte de persécution souleva contre lui une indignation si violente et si universelle, qu'il fut obligé de quitter la Bohême. Il adressa alors une lettre à l'empereur Sigismond, où il déclarait que la parole et les écrits étaient désormais insuffisants en Bohême, et que le fer et le feu pouvaient seuls la ramener à l'Église.

Toutes ces circonstances ne faisaient que fournir de nouveaux aliments à l'animation qui soulevait toute la Bohême, et surtout la ville de Prague. Venceslav, craignant une insurrection, ordonna aux habitants de rendre leurs armes. Cet ordre jeta la consternation dans la ville; on craignait de désobéir au roi et on ne voulait pas exciter sa colère, on craignait encore plus de se mettre soi-même dans l'impossibilité de se défendre. Les habitants furent tirés de leur perplexité par Ziska, qui, depuis sa conversation avec le roi, guettait le moment favorable de mettre ses projets à exécution. Il alla trouver les bourgeois qui délibéraient sur la conduite à tenir, et leur déclara que, connaissant les intentions réelles du roi, il pourrait leur donner le meilleur avis sur les circonstances présentes. Sur sa proposition, les citoyens revêtirent leurs vêtements les plus riches, endossèrent leurs plus belles armes, et se rendirent au palais du roi, conduits par Ziska qui s'adressa à lui en ces termes: «Sire, Votre Majesté nous demande nos armes, les voici, prêtes à vous servir. Montrez-nous les ennemis contre lesquels nous devons les employer.» Cet ingénieux stratagème plut au roi ou l'intimida; il approuva la conduite des citoyens de Prague et les congédia gracieusement. Cette circonstance confirma le bruit du crédit dont Ziska jouissait auprès du roi, et accrut son influence parmi le peuple.

Ziska opéra, dès lors, de concert avec Nicolas de Hussinetz, riche noble, dans les domaines duquel Jean Huss était né et qui avait embrassé avec ardeur ses doctrines. Il s'empara d'une forte position sur une montagne, l'appela le mont Thabor, et la fortifia de toutes les ressources de l'art. Il était temps, en effet, que les Hussites songeassent à la résistance; chaque jour leurs ennemis devenaient plus entreprenants et s'appuyaient davantage sur Sigismond, l'héritier présomptif, qui venait encore d'introduire des troupes dans plusieurs provinces de la Bohême.

Les causes qui produisent les guerres civiles ou religieuses, s'accumulent long-temps avant que la lutte ne s'engage. Les discours, les écrits des chefs excitent et échauffent par degrés l'animosité des partis. Elle devient bientôt si ardente, qu'on essaie en vain d'en calmer l'effervescence et d'en prévenir l'éruption, et une étincelle suffit pour allumer dans tout un pays un incendie qui ne s'éteint qu'au bout de longues années de souffrance. C'est ce qui arriva en Bohême. Quatre ans s'écoulèrent entre le martyre de Jean Huss et la terrible lutte qui en fut la conséquence.

Pour raconter les premières hostilités qui s'engagèrent entre les Hussites et les catholiques romains, j'emprunterai le récit d'un auteur contemporain qui y assista. C'est Benessius Horzowicki, disciple et ami de Jean Huss, qui prit une part active dans la question de l'Université débattue avec les docteurs allemands. Nous devons la conservation de son récit à l'honnête jésuite Balbin, qui le déclare digne de foi, quoique venant d'un hérétique.

«Le jour de la Saint-Michel, dans l'année 1419, une foule considérable s'était réunie dans une vaste plaine appelée les Croix, qui borde la route de Béneschow à Prague. Plusieurs villes et villages s'y étaient donné rendez-vous. La population de Prague, venue soit à pied, soit en voiture, y était surtout en majorité. Trois prêtres du nom de Jacob, Jean Cardinal et Mathias Toczenicki, avaient convoqué à la fois cette foule immense. Car, tant que vécut Venceslav, le peuple se réunissait sur certaines montagnes qu'il décorait des titres d'Horeb, de Baranek (agneau), de Thabor, et où il venait recevoir la communion sous les deux espèces. Mathias Toczenicki fit mettre une table sur trois tonneaux vides et donna l'Eucharistie à la foule, sans aucun étalage. La table n'était pas même recouverte et les prêtres ne portaient pas leurs vêtements sacerdotaux.

»Vers le soir, toute la multitude se dirigea sur Prague, en s'éclairant avec des torches, et arriva dans la nuit à Wissehrad, la forteresse de Prague. Il est étonnant qu'ils n'aient pas saisi l'occasion de surprendre ce château, dont la conquête plus tard leur coûta si cher, mais la guerre n'était pas encore commencée. Coranda, curé de Pilsen, les rejoignit au même endroit, portant aussi l'Eucharistie, suivi d'une foule nombreuse des deux sexes. Avant que cette foule eût quitté la plaine des Croix, un seigneur invita l'assemblée à réparer le dommage fait à un pauvre homme dont on avait ravagé le champ, et aussitôt une collecte abondante l'indemnisa de tout ce qu'il avait perdu. La foule ne commettait pas d'hostilités, elle s'avançait en pèlerinage le bâton à la main. Mais les choses devaient bientôt changer de face. Les prêtres, en se retirant, convoquèrent l'assemblée pour la Saint-Martin. Les garnisons que Sigismond avaient placées dans différentes villes, se rassemblèrent pour empêcher ces réunions et engagèrent plusieurs combats sanglants. Les habitants de Pilsen, Clattau, Tausche et Sussicz, qui se trouvaient sur la route du lieu fixé comme point de ralliement, furent prévenus par Coranda qu'on avait préparé contre eux une embuscade: ils s'armèrent et prévinrent ceux qui devaient s'y rendre avec eux. On improvisa ainsi une armée très nombreuse. En arrivant à la ville de Cnin, ils apprirent que les habitants d'Aust, ville du district du Béchin, non loin du Thabor, réclamaient leur secours. Les impériaux s'étaient portés sur la route qui menait à Prague et leur coupaient le passage. On envoya aussitôt à leur secours cinq fourgons remplis d'hommes armés. À peine ces derniers avaient-ils franchi la Moldau, qu'ils aperçurent deux corps, l'un de cavaliers, l'autre de personnes à pied. Le premier avait à sa tête Pierre Sternberg, gentilhomme catholique romain et directeur de la monnaie à Kuttemberg. Le second groupe se composait d'environ quatre cents personnes, hommes et femmes, qui faisaient un pèlerinage d'Aust à Prague. C'était à leur secours qu'on les avait envoyés. Les Hussites envoyèrent aussitôt à Cnin demander du renfort, et, en attendant, se dirigèrent vers la petite éminence où le peuple d'Aust s'était posté. Avant leur arrivée, Sternberg attaqua les habitants d'Aust et les mit en fuite. Quelques-uns s'échappèrent et vinrent rejoindre leurs alliés de Cnin, qui prirent position sur une petite colline et attendirent l'attaque de Sternberg. Ils se défendirent avec tant de vigueur qu'ils l'obligèrent à se retirer à Kuttemberg. Après leur victoire, ils séjournèrent tout le jour dans le lieu où les habitants d'Aust avaient été mis en fuite, ensevelirent leurs morts et y firent accomplir le service divin par leurs prêtres. Ils se rendirent ensuite à Prague pour y célébrer leur victoire, et y furent accueillis par de grandes réjouissances.»

Ce récit prouve que les Hussites ne sont pas la première cause des sanglantes luttes qui suivirent. Ce sont les bandes armées de l'empereur, qui, les premières, ont dispersé violemment leurs pèlerinages pacifiques et tout religieux.

Ce combat servit la cause des Hussites. Dans toute lutte, le premier avantage obtenu, si insignifiant et si accidentel qu'il soit, produit le plus souvent un effet moral très grand sur l'imagination du vulgaire. Ce succès excite l'ardeur d'un parti, abat l'enthousiasme de l'autre, quoique généralement il n'y ait lieu ni à se réjouir ni à se désespérer. Cependant, bien que le jugement froid d'un chef sache apprécier, à leur juste valeur, ces légers succès, un homme de génie voit toute l'importance du résultat qui les suit, et Ziska n'était pas homme à laisser passer une occasion aussi favorable sans en tirer parti pour l'exécution de ses projets. Il adressa aux habitants de la ville de Tausch ou Tista, une proclamation en forme de circulaire, et l'envoya dans toutes les villes de Bohême où l'armée impériale n'avait pas mis garnison. Cette proclamation faisait appel à leurs sentiments patriotiques et religieux; tout y était merveilleusement calculé pour toucher la corde la plus sensible de leurs cœurs et la faire vibrer avec le plus de puissance. Voici la traduction de cette pièce si curieuse:

«Très chers Frères, que Dieu vous accorde, avec sa grâce, de revenir à vos premiers sentiments d'amour pour lui, et de mériter, par vos bonnes œuvres, d'habiter dans sa crainte comme de sincères enfants de Dieu. S'il vous a châtiés et punis, je vous demande, en son nom, de ne pas vous laisser abattre par l'affliction. Reportez-vous à ceux qui travaillent pour la foi, qui sont persécutés par ses ennemis, et surtout par les Allemands. Vous-mêmes, vous avez éprouvé leur méchanceté, à cause de votre amour pour Jésus-Christ. Imitez vos ancêtres, les premiers Bohémiens, qui ont toujours su défendre la cause de Dieu et la leur. Pour vous, mes Frères, vous devez avoir toujours, devant les yeux, la loi de Dieu et le bien de votre patrie, et veiller aux deux avec vigilance. Que celui de vous qui sait manier un couteau, jeter une pierre ou porter un bâton se tienne prêt à marcher. Je vous préviens donc, mes Frères, que nous réunissons de tous côtés des troupes pour combattre les ennemis de notre foi et les oppresseurs de notre patrie. Recommandez à vos prédicateurs d'exciter, dans leurs prêches, le peuple à la guerre contre l'antechrist, et d'exhorter tout le monde, jeunes et vieux, à se tenir prêts. Que je vous trouve aussi bien munis de pain, de bière, de vivres et de provisions, et surtout armés avec de bonnes armes. Les temps sont venus où il nous faut nous armer et contre l'étranger et contre l'ennemi domestique. Ayez toujours sous les yeux cette première rencontre, où peu contre beaucoup, presque sans armes contre des soldats bien armés, vous avez obtenu la victoire. La main de Dieu ne s'est pas retirée de nous. Ayez courage et tenez-vous prêts. Que Dieu fortifie vos cœurs.—Ziska du Calice, avec l'espoir en Dieu, chef des Taborites[55]

Ziska se mit à la tête d'un grand nombre de paysans, qui accoururent de toutes parts sous ses étendards. Il surprit et fit prisonnier un corps de cavalerie, dont les chevaux et les armes servirent à monter et à armer sa propre troupe. Il entra à Prague aux acclamations de toute la ville. Les Hussites commencèrent alors à exercer des violences sur quelques membres du clergé catholique, et à prendre possession de leurs églises pour y établir leur culte. Les magistrats de la ville voulurent s'y opposer. Une terrible lutte en fut la conséquence, les premiers magistrats y périrent; plusieurs églises et couvents furent pillés.

Ces évènements affectèrent tellement le roi Venceslav, qu'il mourut d'une attaque d'apoplexie. Il était sans enfants, et la couronne passait ainsi à son frère Sigismond. Celui-ci était alors aux prises avec les Turcs, et cette guerre favorisa le développement du Hussitisme. Malheureusement, les disciples de Jean Huss compromirent leur cause par les excès déplorables du plus sauvage fanatisme. Partout les églises, les couvents furent pillés et détruits[56]; partout les prêtres, les moines, et souvent les nonnes furent mis à mort avec la plus grande barbarie. Ziska, qui était l'âme du mouvement, perdit, au siége de la ville de Raby, le seul œil valide qui lui restait, et c'est lorsqu'il fut complètement aveugle, qu'il déploya les talents militaires les plus extraordinaires.

Sigismond convoqua à Brunn, en Moravie, une diète où accoururent les catholiques romains, aussi dévoués à sa cause que les Hussites y étaient contraires. Il promit l'amnistie à tous ceux qui reviendraient à l'Église. Ses offres furent repoussées, et il se prépara à réduire les hérétiques par la force des armes. La ville de Prague était au pouvoir des Hussites; mais la garnison impériale tenait toujours la citadelle. L'Empereur marcha contre la ville avec une armée composée de catholiques bohémiens, moraviens, hongrois et allemands. Cette armée avait pour chefs, au-dessous de l'Empereur, cinq électeurs, deux ducs, deux landgraves, et plus de cinquante princes allemands, et se montait, d'après les écrivains contemporains, à plus de cent mille hommes. Malgré ce nombre immense, elle fut repoussée par les Hussites, qui, outre les assaillants, avaient la citadelle à combattre. Les envahisseurs commirent les plus grandes atrocités, surtout dans leur retraite. Beaucoup d'habitants furent massacrés par les soldats, pour qui tout Bohémien était un Hussite. Une seconde tentative, faite contre Prague par l'Empereur, dans la même année 1420, eut aussi peu de succès. Ces avantages excitèrent, au plus haut degré, le courage et le fanatisme des Hussites. Beaucoup de leurs prédicateurs annoncèrent que le règne du juste était proche, et que les armes des Taborites allaient l'établir sur tout le monde. Cette croyance inspirait une intrépidité inébranlable à ceux qui la partageaient, et explique les triomphes extraordinaires des Hussites. Il y avait aussi une prédiction répandue parmi eux qui soutenait leur courage. Un tremblement de terre devait engloutir toutes les villes et les villages de la Bohême, sauf les cinq villes qui auraient montré le plus d'ardeur pour leur cause. Dans les marches, les prêtres précédaient toujours les Hussites; ils portaient des calices souvent faite de bois, et administraient la communion sous les deux espèces, en remplaçant plus d'une fois le vin avec de l'eau; derrière les prêtres, marchaient les combattants en chantant les psaumes, et l'arrière-garde était formée par les femmes, qui travaillaient aux fortifications et prenaient soin des blessés. La croyance superstitieuse sur la destruction des villes et des villages, en chassait tous les habitants et les ralliait à l'armée qui, ainsi, n'eut jamais besoin de recrues.

Il me faudrait des volumes pour décrire les batailles qui se livrèrent, le courage extraordinaire et l'habileté que déployèrent les Hussites à surprendre leurs ennemis. Je ne puis non plus raconter en détail les négociations diplomatiques qui eurent pour effet de mettre fin à la guerre. Je ne puis qu'esquisser tous ces évènements.

Les Bohémiens réunirent une diète dans la ville de Czaslaw pour délibérer sur les affaires de leur pays. Ils déclarèrent Sigismond indigne de la couronne et résolurent de l'offrir au roi de Pologne ou à un prince de sa dynastie. C'est en cette occasion qu'ils formulèrent les quatre articles célèbres dont ils ne se départirent jamais dans leurs négociations avec les autorités impériales et ecclésiastiques. Voici ces articles:

«1o La parole de Dieu sera librement annoncée par les prêtres chrétiens dans le royaume de Bohême et le margraviat de la Moravie;

»2o Le sacrement vénérable du corps et du sang de Jésus-Christ sera administré, sous les deux espèces, aux adultes et aux enfants, comme le Christ l'a établi;

»3o Les prêtres et les moines, dont beaucoup s'occupent des affaires publiques, seront privés des biens temporels qu'ils possèdent en si grand nombre, et pour lesquels ils négligent leur sacré ministère. Leurs biens nous seront rendus, afin que, selon la doctrine de l'Évangile et la pratique des apôtres, le clergé nous soit soumis, vive dans la pauvreté et serve aux autres d'exemple d'humilité;

»4o Tous les péchés publics déclarés mortels et tous les délits contraires à la loi divine, seront punis suivant les lois du pays, par ceux qui y seront préposés, sans avoir égard à ceux qui les auront commis, pour qu'on ne puisse pas dire de la Bohême et de la Moravie qu'on y tolère les désordres.»

Cette diète, à laquelle beaucoup de catholiques avaient assisté, établit une régence composée de magnats et nobles, et de bourgeois: Ziska en faisait partie. Sigismond adressa à la diète un message où il promettait de confirmer leurs libertés, de réparer les torts dont ils se plaignaient justement, à condition qu'on le reconnût pour souverain: il les menaçait de la guerre en cas de refus. La diète répondit par une adresse qui montre combien étaient entré profondément, dans le cœur des Hussites, le sentiment de religion et de patriotisme. Voici ce dont ils se plaignaient:

«1o Votre Majesté, au grand déshonneur de notre pays, a laissé brûler maître Jean Huss, qui s'était rendu à Constance sur la foi de votre sauf-conduit.

»2o Tous les hérétiques qui s'écartent de la foi chrétienne, ont eu la liberté de s'expliquer au Concile de Constance; seul, notre noble compatriote n'a pas eu ce droit. En outre, pour aggraver l'offense faite à notre pays, vous avez fait brûler maître Jérôme de Prague, qui s'était rendu à Constance sous la même garantie de la foi publique que Jean Huss.

»3o Dans le même concile, à votre instigation, la Bohême a été proscrite et anathématisée. Le pape a lancé une bulle d'excommunication contre les Bohémiens, leurs prêtres et leurs prédicateurs, pour les faire périr.

»4o Votre Majesté a fait publier la même bulle à Breslau, pour exciter les haines contre la Bohême et causer la ruine de tout le royaume.

»5o Par cette publication, Votre Majesté a animé et soulevé contre nous tous les peuples vaincus, nous dénonçant des hérétiques déclarés.»

On lui reprochait encore d'usurper la couronne de Bohême sans le consentement de la nation, ce qui exposait les Bohémiens au mépris et aux railleries de l'univers.

On l'accusait d'aliéner plusieurs provinces appartenant à la Bohême, sans que les États y eussent consenti, etc.

Ils terminaient en demandant que la Bohême et la Moravie cessassent d'être au ban des autres nations; ils réclamaient le redressement de leurs griefs, et invitaient Sigismond à se prononcer avec netteté et précision sur les quatre articles, qu'ils étaient déterminés à maintenir, ainsi que les droits, les constitutions, les priviléges, les bonnes coutumes de Bohême, dont ils avaient joui sous ses prédécesseurs. Sigismond répondit que le supplice de Jean Huss et de Jérôme de Prague avait eu lieu contre sa volonté. Il essayait d'expliquer les autres griefs portés contre lui, et promettait d'examiner les quatre articles et de maintenir les libertés nationales.

Ses offres ayant été rejetées, il pénétra en Bohême avec une armée composée surtout de Hongrois, mais fut repoussé par Ziska. Les forces impériales envahirent la Bohême à plusieurs reprises, mais sans plus de succès, et les Hussites, usant de représailles, envahirent les provinces de l'Empire.

Trois partis politiques divisaient alors la Bohême. Les catholiques romains et la plus grande partie de la haute noblesse, même de celle qui se rattachait aux Calixtins ou aux Hussites modérés, désiraient le triomphe de Sigismond. Le parti de Prague, composé des bourgeois de Prague et de plusieurs autres villes, et soutenu par beaucoup d'habitants, formait la secte des Calixtins, et voulait un autre roi que Sigismond. Le troisième parti, les Taborites, dont Ziska était le chef, rejetait tout roi. Le parti de Prague proposa d'offrir la couronne au roi de Pologne. Les Hussites, en présence des forces considérables de Sigismond, qui disposait de la Hongrie et de l'Allemagne, furent amenés à apaiser leurs différends et à demander, d'un commun accord, l'assistance d'un peuple parent. À plusieurs reprises, on envoya en Pologne des ambassades composées de représentants de tous les partis. Parmi eux se remarquait l'Anglais Pierre Payne, comme député des Taborites[57]. Le roi de Pologne était Vladislav Jagellon, grand-duc de Lithuanie, qui s'était fait chrétien à son mariage avec Hedwige, reine de Pologne, en 1386. Il était très vieux et d'un caractère irrésolu. Les Bohémiens lui offrirent la couronne, à condition qu'il acceptât les quatre articles proclamés par la diète de Czaslaw, et appuyèrent leur proposition d'arguments puissants. Ils invoquaient la communauté d'origine et la ressemblance du langage[58] qui les unissaient aux Polonais. Ils représentaient quels avantages politiques résulteraient, pour les deux pays, de la réunion des deux couronnes sur la même tête. On pourrait alors créer un puissant empire slave, de l'Elbe à la mer Noire et jusqu'aux environs de Moscou[59], et résister victorieusement aux attaques des Allemands; car les Polonais, comme les Bohémiens, avaient à s'en plaindre, et surtout de l'ordre teutonique, toujours soutenu par les empereurs. On reçut avec affabilité les députés bohémiens; mais le roi ne pouvait se décider à prendre un parti. Les avantages que les Bohémiens faisaient briller à ses yeux étaient trop grands pour qu'on pût les accepter. Le clergé, qui dominait dans le sénat, s'opposa à ce projet, et, sans être dévot, le vieux monarque envisageait avec effroi l'idée de se mettre à la tête des hérétiques. Il déclara, à la fin, qu'il consulterait sur cette grave matière, son cousin, le grand-duc de Lithuanie, Vitold. Il lui envoya une ambassade, avec deux députés bohémiens. Les autres restèrent en Pologne, bien traités du roi, mais comme séquestrés dans une ville, car l'autorité ecclésiastique avait mis en interdit tout endroit où les Hussites avaient mis les pieds. Le caractère de Vitold était tout opposé au caractère de Jagellon. Il était hardi, ambitieux, entreprenant, sans scrupules religieux qui pussent entraver chez lui l'espoir d'un agrandissement, et se souciant fort peu de toutes ces matières, comme il le disait avec franchise. Il n'avait qu'une sorte de souveraineté déléguée sur la Lithuanie; il gouvernait cependant le pays avec un pouvoir absolu, et agissait avec l'indépendance la plus complète dans ses relations intérieures ou extérieures. Sans la distance qui séparait sa province de la Bohême, il aurait, malgré son grand âge, accepté la couronne qui lui était offerte, et ses sujets, qui suivaient l'Église grecque, auraient volontiers soutenu les Hussites contre les Latins. Il paraît avoir conseillé à son cousin de Pologne, de refuser l'offre des Bohémiens, à cause de l'opposition de son clergé catholique. Tous deux cependant furent d'avis de les soutenir, et envoyèrent à leur secours Coributt, neveu du roi, avec cinq mille cavaliers et de l'argent.

Coributt entra à Prague à la tête de ses cavaliers et fut accueilli avec joie. Sans être très nombreuses, les forces qu'il amenait étaient considérables pour un siècle qui ne connaissait pas les armées permanentes; elles apportaient surtout un appui moral très grand à la cause des Hussites. Jusque-là, ils avaient été l'objet d'une haine universelle de la part des peuples environnants, qui les regardaient comme les ennemis de Dieu. Ils recevaient en ce moment la preuve d'une sympathie active. Une nation puissante et alliée les soutenait, et un souverain, tout en restant catholique romain, reconnaissait leurs droits par un acte qui leur permettait d'espérer qu'il prendrait un jour leur cause comme la sienne. Seuls, il est vrai, les Polonais soutinrent les Hussites contre les forces unies de Rome et de l'Allemagne; déjà beaucoup, avant l'arrivée de Coributt, étaient accourus sous les drapeaux de Ziska, leur ancien compagnon d'armes.

Si l'arrivée de Coributt réjouit les Bohémiens, elle alarma vivement les partisans de l'empereur Sigismond. Ils firent courir les bruits les plus défavorables et les plus absurdes contre lui, l'accusant, par exemple, de n'avoir pas été baptisé au nom de la Trinité, d'être un Russe, ennemi du nom chrétien. On dit même qu'il avait été élevé dans l'Église grecque de Pologne. Cette circonstance, loin de lui nuire, lui fut très favorable; car il ne fit pas de difficultés pour recevoir la communion sous les deux espèces, et les Hussites tenaient surtout à cette pratique. Un fort parti l'appelait au trône de Bohême; mais il n'avait pas les qualités nécessaires pour se maintenir à la tête d'un pays aussi bouleversé.

Peu de temps après l'arrivée de Coributt, une armée allemande envahit la Bohême et vint se faire battre. Ziska, toujours occupé avec les impériaux, n'était pas d'avis de mettre Coributt à la tête du pays, et déclarait qu'il ne se soumettrait pas à un étranger, et qu'une nation libre n'avait pas besoin de roi. Ce désaccord aboutit à une lutte entre lui et les villes qui avaient formé une ligue pour placer Coributt sur le trône de Bohême. Ziska marcha contre Prague; mais ses soldats refusèrent de détruire leur capitale. La paix fut conclue, Ziska entra à Prague en allié, et reconnut Coributt comme régent de Bohême. Il marcha avec lui sur la Moravie, dont les impériaux avaient occupé une partie, mais mourut le 11 octobre 1424, de la peste, près la ville de Przybislav qu'il assiégeait[60].

J'ai raconté, plus haut, l'histoire de ce personnage extraordinaire, avant de commencer la guerre des Hussites. Je n'ai pu, faute d'espace, donner des détails sur les batailles qu'il livra, et sur le courage et l'habileté militaire qu'il déploya en tant d'occasions, malgré sa cécité complète. Cochlée, qui l'a en horreur, le regarde comme le premier général de son temps, pour avoir gagné tant de batailles malgré sa cécité sans en perdre plus d'une, et pour avoir enseigné l'art de la guerre à des paysans qui ne s'étaient jamais battus. Un écrivain contemporain, Æneas Sylvius, expose en détail la tactique qu'il avait inventée pour rompre les charges de la cavalerie pesamment armée des Allemands, en leur opposant un rempart de fourgons. Cette tactique procura aux Bohémiens maintes victoires, même après la mort de Ziska[61]. Il laissa un code militaire qui réglait l'ordre et la discipline de l'armée en guerre, la manière de camper, de marcher à l'ennemi, de partager le butin, de punir les déserteurs, etc.

Cruel pour l'ennemi, il était affable pour ses soldats. Il les appelait ses frères, voulait qu'ils l'appelassent leur frère, et leur partageait le butin, qui était toujours abondant. Même après la perte de son dernier œil[62], il se tenait dans un chariot, tout près de l'étendard principal de son armée; il se faisait renseigner sur les lieux, la force et la position de l'ennemi, par des officiers qu'on nommerait aujourd'hui des aides-de-camp, et il leur donnait ses ordres en conséquence. Malgré cette cécité, il exécuta des opérations stratégiques habiles, et dans des lieux très difficiles, avec une telle rapidité et un tel bonheur, qu'on en trouverait avec peine un autre exemple dans l'histoire des guerres modernes.

Balbin prétend avoir vu un portrait de Ziska de grandeur naturelle, fait de son vivant, et dont quelques nobles de Bohême conservaient soigneusement des copies. D'après ce portrait, il était de teille moyenne, d'une vigoureuse complexion. Il avait une large poitrine et de larges épaules, un vaste front, la tête ronde et le nez aquilin. Il portait le costume polonais et la moustache polonaise. La tête était rasée, sauf une touffe de cheveux bruns; c'était encore là une mode de Pologne, où, comme je l'ai dit, il avait pendant long-temps obtenu du service.

Ziska fut enseveli dans la cathédrale de Czaslaw. On lui éleva un monument de marbre avec sa statue et quelques inscriptions latines; au-dessus on suspendit sa masse d'armes en fer[63].

On ne peut établir d'une manière certaine quels dogmes religieux il professait; du moins il fut le chef politique des Taborites, qui avaient les mêmes dogmes que les Vaudois. Le disciple de Wiclef, Pierre Payne, avait surtout contribué à répandre ces dogmes. Cependant on dit qu'il traita avec la plus grande cruauté un nombre considérable de Picards, nom donné souvent par les catholiques aux Vaudois, aux Taborites, et à leurs descendants les Frères bohémiens. Pour moi, le témoignage d'Æneas Sylvius prouve que les Picards persécutés par Ziska, étaient une secte extravagante venue de France, qui n'avait avec les Vaudois et les Taborites, de commun que le nom donné par leurs ennemis. Ziska me paraît avoir puni en eux, avec justice, les actes de cruauté et de violence dont ils s'étaient rendus coupables[64]. Il est curieux cependant qu'une messe permanente ait été établie pour le repos de son âme, au lieu de sa sépulture, et soit dite par un prêtre calixtin.

En effet, pendant quelque temps, il s'opposa aux calixtins qui formaient le parti de Prague. Il leur fit même la guerre. De tout cela, on peut conclure que ce rude soldat n'avait guère de principes religieux bien arrêtés. Il semble avoir pris les armes contre Rome, moins par opposition religieuse que pour venger l'honneur national de la Bohême auquel, selon lui, le supplice de Jean Huss avait porté atteinte. On peut assurer seulement qu'il regardait la communion sous les deux espèces comme le point de religion le plus essentiel. Il avait même adopté pour sa marque distinctive, l'emblême de cette communion, le calice; il l'avait fait peindre sur ses étendards, et l'ajoutait même à son nom dans sa signature. En effet, il signait Bratr Jan z Kalicha, ou frère Jean du Calice.

CHAPITRE IV.
BOHÊME.
(Suite.)

Procope le Grand. — Bataille d'Aussig. — Ambassade en Pologne. — Croisade contre les Hussites, conduite par Henry Beaufort, évêque de Winchester. — Elle échoue. — Tentative infructueuse de rétablir la paix avec l'empereur Sigismond. — Les Hussites ravagent l'Allemagne. — Nouvelle croisade contre les Hussites, commandée par le cardinal Césarini, et son issue malheureuse. — Observations générales sur les succès prodigieux des Hussites. — Négociations du concile de Bâle avec les Hussites. — Compactata ou concessions faites par le concile aux Hussites. — Les Taborites vont au secours du roi de Pologne. — Leurs préparatifs. — Divisions parmi les Hussites à la suite des compactata. — Mort de Procope et défaite des Taborites. — Observations générales sur la guerre des Hussites. — Leur énergie morale et physique. — On les accuse à tort de cruautés. — Exemple du prince noir de Galles. — Rétablissement de Sigismond. — Les Taborites changent leur nom pour celui de Frères bohémiens. — Remarques sur les Moraves, leurs descendants. — Luttes entre les catholiques romains et les Hussites soutenus par les Polonais. — George Podiebrad. — Ses grandes qualités. — Hostilité de Rome contre lui. — Les Polonais le soutiennent. — Règne de la dynastie polonaise en Bohême.

La mort soudaine de Ziska jeta la consternation dans son armée, qui se divisa en trois parties. L'une garda le nom de Taborites et choisit pour chef Procope le Saint ou le Tonsuré, que Ziska avait désigné pour son successeur. Le second corps déclara qu'il ne voulait plus de chef, parce que nul au monde ne pourrait dignement remplacer Ziska, et prit le nom d'Orphelins. Ces Orphelins se donnèrent pourtant des chefs. Ils restèrent dans leurs camps sans jamais entrer dans les villes, excepté pour des nécessités inévitables, comme, par exemple, pour acheter des vivres. Les Orebites formaient le troisième parti. Ce nom venait de la montagne où ils s'assemblaient d'abord, et à laquelle ils avaient probablement donné le nom biblique d'Horeb. Ils suivaient toujours avec les Taborites l'étendard de Ziska, mais avaient des chefs particuliers. Malgré cette division en trois parties, les Hussites étaient toujours unanimes pour défendre leur patrie, qu'ils appelaient la Terre promise, donnant aux provinces allemandes voisines, les noms d'Edom, de Moab, d'Amalek et de terre des Philistins.

Procope est moins célèbre que Ziska. Selon moi, il mérite d'être placé par l'histoire au-dessus du terrible aveugle. Ziska est très célèbre pour avoir le premier allumé cette guerre sanglante dont les heureux succès furent continués après sa mort par Procope, jusqu'à sa chute héroïque sur le champ de bataille de Lipan. Procope, égal à son prédécesseur en valeur et en habileté militaire, était en outre un savant accompli. Ce qui le place au-dessus de Ziska, c'est son patriotisme. Il n'avait pas l'ambition de celui qu'il remplaçait. Ziska n'avait d'autre but que de punir ses ennemis, et sur son lit de mort il recommanda à Procope d'exterminer par le fer et par le feu tous les adversaires de sa religion; l'autre, sans se laisser éblouir par ses triomphes continuels sur l'ennemi, eut toujours à cœur le rétablissement de la paix.

Procope était fils d'un noble ruiné. Son oncle maternel l'adopta, lui donna une éducation savante, et le fit voyager en Italie, en France, en Espagne et en Terre-Sainte. À son retour, son oncle, dit-on, le fit entrer dans les ordres contre son gré, d'où lui vint le sobriquet de Tonsuré. Quand la guerre des Hussites éclata, il quitta l'Église pour l'armée, s'attacha à Ziska qui le choisit pour son successeur. Ses exploits, plus tard, lui méritèrent le surnom de Grand, qui servit à le distinguer d'un autre Procope, chef des Orphelins, et connu sous le nom de Prokopek ou petit Procope.

La guerre continua, et les Hussites firent plus d'une irruption heureuse dans les diverses provinces limitrophes d'Allemagne. L'empereur et les princes d'Allemagne accusaient le pape et le clergé de leurs échecs, disant que c'était à eux à éteindre l'incendie que les prêtres avaient allumé. Ils se plaignaient en outre, que le clergé, maître de richesses considérables, ne les consacrait pas au succès de leur cause, mais à des vues d'intérêt particulier. Le pape envoya des lettres à l'empereur, au roi de Pologne et aux princes allemands, pour les exhorter à se réunir tous ensemble contre la Bohême.

Dans ces lettres, il dépeignait les Hussites comme des ennemis plus odieux que les Turcs. Ceux-ci, nés hors de l'Église, ne commettaient pas un acte de révolte en faisant la guerre aux Chrétiens. Nés dans l'Église, les Hussites se révoltaient contre son autorité.

Les représentations du pape, les instances du clergé, décidèrent le roi de Pologne à rappeler son neveu de Bohême. Mais Coributt revint aussitôt à Prague, où il avait un puissant parti. Le roi, pour prouver qu'il agissait contre sa volonté, envoya 5,000 hommes aux impériaux; mais ceux-ci, craignant, et peut-être non sans raison, que les Polonais, au lieu de combattre les Hussites, ne se joignissent à eux, les renvoyèrent avant qu'ils ne fussent arrivés au rendez-vous. Les princes allemands n'étaient guère disposés à obéir aux injonctions du pape; mais les fréquentes incursions des Hussites les décidèrent à réunir une armée d'environ 100,000 hommes, et à marcher sur la Bohême. Les Hussites de tous les partis se réunirent dans le danger commun. Procope le Grand commanda les Taborites et les Orphelins: les Calixtins avaient à leur tête Coributt et quelques nobles de Bohême. Les Hussites assiégèrent la ville d'Aussig, qui doit être bien connue de ceux qui ont voyagé dans ce beau pays, car elle se trouve sur la route qui mène de Dresde à Tœplitz. Là, sur les confins du monde germanique et slave, eut lieu une rencontre entre les deux armées qui représentaient des croyances opposées et même des races ennemies; on a remarqué que dans cette lutte entre les Slaves et les Allemands, les deux races employèrent chacune les armes qui lui étaient particulières. Les soldats allemands, bardés de fer, avaient pour armes, selon l'usage de l'Occident, la lance, l'épée, la hache d'armes, et montaient sur des chevaux vigoureux et pesants. Les Bohémiens et leurs auxiliaires de Pologne, s'étaient retranchés derrière 500 chariots, liés ensemble par de fortes chaînes; ils se tenaient à l'intérieur et s'abritaient sous de vastes boucliers en bois fixés dans le sol. Leurs armes principales étaient, outre les fléaux de fer, l'arme si célèbre des Hussites, les longues lances à crochet, qui leur servaient à jeter les ennemis en bas de leurs chevaux[65]. Bien inférieurs en nombre aux Allemands, ils les surpassaient par le courage: excités par une longue suite de succès, ils se croyaient invincibles.

Les Allemands chargèrent les Bohémiens avec la plus grande impétuosité, forcèrent la ligne des chariots, rompant avec leurs haches d'armes les chaînes qui les unissaient. Ils réussirent même à jeter à bas la seconde ligne de défense que les Bohémiens avaient formée avec leurs boucliers. Mais une longue marche, par une journée très chaude, avait fatigué les Allemands, même avant le commencement du combat; les efforts qu'ils avaient faits pour rompre les lignes de défense de l'ennemi, avaient épuisé les cavaliers et les chevaux. L'œil d'aigle de Procope saisit l'occasion. Les Hussites, campés en ce lieu depuis plusieurs jours, et restés sur la défensive jusque-là, étaient tout frais: ils se précipitèrent avec fureur sur leurs assaillants épuisés. Les pesants cavaliers furent jetés à bas de leurs chevaux par les longs crochets des Hussites, ou assommés par leurs fléaux de fer, cette arme terrible, contre laquelle les piques servaient si peu de défense. La bataille dura du matin au soir. Les Allemands combattirent avec courage; mais, malgré leur supériorité numérique, la valeur, l'habileté, l'avantage de la position des Hussites décidèrent la victoire en leur faveur. La déroute des Allemands fut complète, leurs pertes considérables, le butin immense. Leurs principaux chefs périrent en cette journée. Si grands que furent les avantages matériels qui résultèrent pour les Hussites de ce combat (16 juin 1426), il eut des conséquences morales bien plus grandes, en les faisant passer pour invincibles. Ils ne s'endormirent pas après ce brillant succès, mais envahirent l'Autriche, sous la conduite de Procope et de Coributt, tandis que d'autres bandes ravageaient d'autres provinces d'Allemagne.

Peu après ce combat, les Calixtins déposèrent Coributt de sa dignité de régent du royaume, et même l'enfermèrent à Prague. Les Taborites et les Hussites le délivrèrent, et l'envoyèrent avec leurs députés à Cracovie, pour inviter son oncle, le roi de Pologne, à se déclarer pour les Hussites.

Les députés soutinrent en public des discussions contre les doctrines de l'Université de Cracovie; mais l'évêque suspendit le service divin pour tout le temps que les hérétiques resteraient dans cette ville. Coributt en fut si indigné, qu'en présence même de son oncle, il menaça l'évêque de sa vengeance, disant qu'il n'épargnerait pas même saint Stanislas, le patron du pays. Cette circonstance montre qu'il partageait les opinions des Taborites[66].

Le pape, désespérant de trouver en Allemagne un homme capable de réduire les Hussites, tourna ses regards vers un pays éloigné, dont les armes s'étaient illustrées sur le sol français. Il choisit, à cet effet, un personnage bien connu dans l'histoire d'Angleterre, Henry Beaufort, le grand évêque de Manchester, qu'il venait de créer cardinal. Il l'envoya comme son légat a latere en Allemagne, en Hongrie, en Bohême, par une bulle datée du 16 février 1427. La tâche de conquérir et de convertir des soldats aussi intrépides et des hérétiques aussi obstinés que les Hussites, était faite pour séduire l'âme d'un Plantagenet[67], et Beaufort accepta cette périlleuse mission. Il fit publier la croisade pontificale dans son diocèse; mais ses concitoyens avaient assez à faire en France, sans aller chercher si loin l'occasion de montrer leur courage. Il vint presque seul en Allemagne pour remplir sa mission. De Malines, il informa le pape de son voyage. Celui-ci lui répondit une lettre de remerciements, et l'exhorta à poursuivre vigoureusement son entreprise. Beaufort obtint un succès merveilleux, et peut-être, depuis le jour où le cri célèbre: «Diex le volt!» retentit à Clermont et trouva de l'écho dans tous les cœurs, jamais prédications ne produisirent un effet aussi rapide et aussi puissant que celles de Beaufort. Toute l'Allemagne sembla se lever à sa voix: les bandes armées du bord du Rhin et de l'Elbe, les riches bourgeois des villes hanséatiques, les hardis montagnards des Alpes, s'empressèrent de se rendre sous l'étendard de l'Église militante, qu'arborait l'évêque anglais: Beaufort se trouva ainsi à la tête d'une nombreuse armée, qui, d'après les témoignages des écrivains contemporains, se montait à 90,000 cavaliers et comptait autant d'hommes à pied.

Cette armée immense, commandée, sous Beaufort, par trois électeurs, beaucoup de princes et de comtes de l'Empire, entra en Bohême au mois de juin 1427, partagée en trois corps, et campa à Egra, Kommotau et Tausk. Le danger de cette invasion formidable excita les sentiments patriotiques de tous les Bohémiens, depuis le magnat le plus illustre jusqu'au plus pauvre artisan. On oublia toutes dissensions religieuses. Les Calixtins, les Taborites et les Orphelins, laissant de côté leurs dissentiments, s'unirent contre l'ennemi commun; la noblesse catholique, elle-même, restée jusqu'alors la plus zélée pour les ennemis des Hussites, sentit la voix de la patrie parler plus haut dans les cœurs que les animosités religieuses, et rejoignit les étendards de Procope le Grand pour repousser l'invasion.

Les forces de l'ennemi, supérieures en nombre à celles que les Bohémiens avaient réunies, mirent le siége devant Miess. Les Bohémiens se portèrent au-devant de lui, et quand ils arrivèrent sur les bords de la rivière Miess, qui les séparait des Allemands, leur vue frappa ceux-ci d'une terreur si panique, qu'ils tournèrent bride avant le premier choc[68]. Beaufort, après avoir essayé en vain de les rallier, fut entraîné dans la fuite de ses croisés, et fut rejoint par l'électeur de Trèves, qui arrivait avec un corps de cavalerie. Les Bohémiens se mirent à poursuivre les fugitifs, à en tuer et à en pendre un grand nombre; pour eux, ils ne perdirent que peu d'hommes. Beaucoup de ces malheureux fuyards furent tués par les paysans qui les traquaient comme des bêtes fauves. Le butin qui échut aux vainqueurs fut immense: petits et grands y prirent une large part, et c'est de ce partage, dit-on, que date la fortune de plusieurs familles de Bohême qui subsistent encore aujourd'hui[69].

Le pape écrivit, le 2 octobre 1427, à Beaufort, une longue lettre de condoléance sur la malheureuse retraite des fidèles. Il l'invitait à renouveler sa tentative sur la Bohême; mais le belliqueux prélat parut s'être dégoûté, dès lors, d'une guerre contre les Bohémiens hérétiques, et ne se mêla plus de leurs affaires.

La conduite patriotique des Bohémiens catholiques amena une sorte de réconciliation entre les diverses sectes religieuses. Les Hussites et les catholiques conclurent une trève de six mois, et, à l'expiration de cette trève, une conférence publique entre les deux partis devait régler les différends religieux. À cette nouvelle, le pape envoya une lettre à l'archevêque d'Olmutz pour prévenir cette conférence, qui ne produirait rien de bon et pourrait perdre beaucoup. La conférence eut lieu cependant; elle fut sans résultat au point de vue religieux, et servit seulement à prolonger la trève.

L'empereur Sigismond, désespérant de réussir par la force, essaya la voie des négociations. En 1428, il envoya aux Taborites et aux Orphelins, une députation pour leur représenter ses droits à la couronne de Bohême, et pour leur offrir des conditions favorables. Les ambassadeurs furent entendus à Kuttemberg; mais on leur répondit que Sigismond avait perdu tout droit au trône par ses guerres et ses croisades sanglantes contre la Bohême, et par l'outrage qu'il avait fait à ce pays en laissant brûler Jean Huss et Jérôme de Prague. Procope, qui n'assistait pas à l'entrevue, voyait, au contraire, une occasion favorable de terminer la lutte cruelle qui, depuis dix ans déjà, désolait ce pays. Il pria les ambassadeurs de venir le trouver au Thabor, où se trouvait alors son quartier-général, et il leur exprima son désir de pacifier la Bohême. Les ambassadeurs accueillirent avec joie ses propositions, et lui donnèrent un sauf-conduit pour se rendre en Autriche avec une légère escorte et avoir une entrevue avec l'empereur. Procope se rendit à la cour impériale; «c'était la meilleure occasion de faire la paix, dit Balbin; mais l'Empereur refusa toute concession, et Procope revint en Bohême avec la satisfaction de lui avoir offert la paix.» Sans se laisser décourager par son peu de succès, il proposa l'année suivante, 1429, dans la diète réunie à Prague, de reconnaître Sigismond s'il voulait accepter l'autorité des Écritures, suivre leurs préceptes, communier sous les deux espèces, et satisfaire les demandes des Bohémiens. On ouvrit des négociations avec l'empereur, qui réunit une diète à Presbourg. Procope y vint à la tête d'une députation bohémienne. La conférence dura toute une semaine, et la députation revint à Prague pour rendre compte de ce qu'elle avait fait. Les écrivains qui ont rapporté ces évènements, ne disent pas quels furent les résultats de la conférence de Prague; ils racontent seulement que, malgré le grand nombre de partisans que Sigismond comptait à la diète de Prague, on repoussa tout projet d'accommodement avec lui. On peut croire que l'empereur n'aurait pas accompli les demandes qu'on lui faisait, ou n'aurait pas donné des garanties suffisantes de leur exécution. Quoi qu'il en soit, les Hussites de tous les partis acceptèrent avec enthousiasme la proposition que fit Procope d'envahir l'Allemagne. Il entra dans ce pays, désola la Saxe jusqu'aux portes de Magdebourg, ravagea le Brandebourg et la Lusace, et revint en Bohême avec un butin immense. L'espoir d'un pareil succès attira sous ses drapeaux un grand nombre de Bohémiens, et l'année suivante, 1430, il réunit dans les plaines de Weissenberg, une armée de 52,000 hommes à pied, de 20,000 cavaliers, avec 3,000 chariots tirés par 12 ou 14 chevaux chaque. À la tête de cette armée il ravagea la Saxe et la Franconie jusqu'au Mein. Cent villes ou châteaux environ furent réduits en cendres; le butin fut si considérable, que les chariots des Bohémiens y suffisaient à peine. Outre ce butin, ils se faisaient payer des sommes énormes par les princes, les évêques, les villes, comme des rançons pour prévenir le pillage et la destruction[70].

Les heureuses invasions des Hussites remplirent Rome et l'Allemagne de consternation. L'empereur réunit une diète de l'empire à Nuremberg, où l'on résolut une nouvelle expédition contre la Bohême, et le pape fit proclamer par son légat, le célèbre Julien Césarini, une Croisade contre les hérétiques. La bulle publiée à ce sujet promettait indulgence plénière à tous ceux qui prendraient part à la Croisade ou s'y feraient remplacer. Elle remettait soixante jours des peines du purgatoire à tous ceux, hommes ou femmes, qui prieraient pour le succès de l'expédition. Des confesseurs, appartenant au clergé séculier et régulier, devaient entendre les confessions des Croisés, et avaient pleins pouvoirs de les absoudre s'ils s'étaient rendus coupables de violences contre des prêtres et des moines, s'ils avaient brûlé des églises ou commis d'autres sacriléges, même dans les cas réservés pour le siége apostolique.

Tous ceux qui avaient fait vœu de pèlerinage à Rome, à Compostelle ou ailleurs, en étaient relevés à condition de consacrer à la Croisade l'argent qu'ils auraient dépensé dans leur pèlerinage. Les confesseurs ne devaient prendre qu'un sou de Bohême pour confesser un Croisé, et même ne rien demander, si cette offrande n'était pas faite spontanément.

À ces avantages spirituels, on joignait l'espoir d'avantages plus positifs et plus matériels. Le butin immense que ces heureuses invasions avaient apporté et accumulé en Bohême, y avait produit une richesse considérable. Une Croisade contre la Bohême devait donc séduire toutes les classes de l'Allemagne, depuis le prince jusqu'au paysan le plus pauvre. Tous les avantages spirituels et temporels étaient réunis: on allait obtenir la rémission de ses péchés sans se soumettre à des pénitences sévères, sans être obligé à de fortes donations à l'Église, et de plus on pourrait ou faire sa fortune, ou la réparer. En un mot, c'était ce qu'on appellerait aujourd'hui une spéculation magnifique, et témoignait d'un charlatanisme fieffé, pour employer le langage du jour. D'autres causes plus élevées poussaient non moins vivement les esprits à une Croisade contre la Bohême. La honte que les victoires des Bohémiens avaient infligée à l'antique renommée militaire des Allemands, excitait dans tous les cœurs fiers un vif désir de l'effacer par des actes éclatants de valeur. Les ruines fumantes de tant de villes et de châteaux qui marquaient le passage des Hussites à travers les riches provinces de l'Allemagne, enflammaient encore chez les habitants de ces contrées l'ardeur de la vengeance contre les auteurs de ces calamités.

Les Croisés accoururent donc à Nuremberg de toutes les parties de l'Allemagne; mais l'empereur essaya encore la voie des négociations. Les propositions qu'il fit aux Bohémiens ayant été acceptées, une députation représentant tous les partis de la Bohême vint trouver la cour à Egra. Les négociations durèrent quinze jours; mais l'empereur se refusait à des concessions sincères. Les Bohémiens, voyant qu'on continuait les préparatifs de la Croisade contre eux, rompirent la conférence, déclarant que ce n'était pas leur faute si une juste paix ne terminait point cette guerre terrible. Ils se préparèrent à défendre vigoureusement leur patrie. Tous, même les Catholiques, réunis contre l'ennemi commun, se rallièrent sous la bannière de Procope le Grand, qui rassembla près de Chotieschow, 50,000 fantassins, 7,000 cavaliers d'élite, et 3,000 chariots, attirail de guerre devenu indispensable pour les Bohémiens.

Les Croisés étaient environ 90,000 fantassins, 40,000 cavaliers, et avaient pour chefs, outre le légat Césarini, les électeurs de Saxe et de Brandebourg, le duc de Bavière et un grand nombre de princes séculiers et ecclésiastiques d'Allemagne. Ils pénétrèrent en Bohême par la grande forêt qui la limite du côté de la Bavière. Les éclaireurs qu'ils avaient envoyés reconnaître la position et la force des Bohémiens, se laissèrent tromper par les manœuvres habiles de Procope, et par les indications mensongères que leur donnèrent les habitants. Ils rapportèrent que les Bohémiens, en proie à des divisions intestines, fuyaient dans tous les sens devant l'armée des envahisseurs. Les Croisés s'avancèrent sans obstacle jusqu'à Tausch et en firent le siége; mais, quelques jours après, Procope apparut à la tête des Taborites et des Orphelins, et força les assiégeants de s'enfuir. Les Croisés se dispersèrent, mirent tout à feu et à sang, et se rallièrent à Riesenberg où ils prirent une forte position. Ils s'aperçurent bientôt que les prétendues divisions des Bohémiens étaient un mensonge, et qu'au contraire ils se réunissaient de toutes parts contre l'ennemi commun. La connaissance de l'accord des Bohémiens produisit sur les Croisés de Césarini l'effet qu'il avait déjà produit sur les Croisés de Beaufort. Le duc de Bavière fut le premier à fuir, abandonnant son équipage pour ralentir la poursuite des ennemis; l'électeur de Brandebourg, et bientôt l'armée tout entière suivirent son exemple. Le seul homme qui ne partagea pas la panique générale, fut un prêtre, le cardinal lui-même. Il harangua ses troupes avec une grande présence d'esprit, il leur représenta que leur fuite déshonorerait leur patrie, et que leurs ancêtres idolâtres combattaient plus courageusement pour leurs idoles, qu'eux-mêmes pour la cause du Christ. Il les exhortait à se rappeler les anciens héros de leur race, les Ariovistes, les Tuiscons, les Arminius, et leur montrait qu'ils avaient plus de chances de se sauver par la résistance que par une fuite honteuse où ils seraient pour sûr atteints et égorgés. Que ce soit le souvenir de la gloire de leurs ancêtres ou le sentiment de leur propre salut qui donna le plus de poids aux paroles du cardinal, je ne sais, mais enfin il réussit à les rallier et à occuper la forte position de Riesenberg, où il était résolu d'attendre l'ennemi. Cette détermination ne dura pas long-temps; car, à la vue des Bohémiens, les Croisés furent saisis d'une terreur si panique que Césarini ne put pas les arrêter et fut même entraîné dans leur fuite; 11,000 Allemands périrent dans cette journée, où l'on ne fit que 700 prisonniers; 240 fourgons chargés d'or et d'argent, et aussi, comme le remarque un chroniqueur, d'excellent vin, tombèrent entre les mains des Bohémiens. Ils s'emparèrent encore de toute l'artillerie des ennemis qui montait à 50 canons; quelques historiens l'évaluent à 150 canons. Césarini perdit dans cette fuite son chapeau et sa robe de cardinal, sa crosse, sa sonnette et la bulle pontificale qui proclamait la croisade dont le résultat était si piteux.