Les auteurs allemands ont commenté de bien des manières la panique extraordinaire qui saisit un peuple aussi belliqueux que les Allemands, et les fit fuir deux fois à la seule vue des Bohémiens. Jamais personne n'a mis en doute la valeur dont les Allemands ont donné tant de preuves avant et depuis la guerre des Hussites. Cet exemple prouve peut-être plus que tout autre que, même dans une lutte physique, l'activité morale est supérieure à la force brute. Une petite nation qui combat pro aris et focis, pour ses autels et sa liberté, qui a foi dans la justice et le succès de sa cause, peut l'emporter sur les armées les plus nombreuses et les plus disciplinées. Celles-ci n'ont pas d'inspirations semblables pour les soutenir, et se laissent bientôt décourager même par leurs succès temporaires. Les Espagnols ont l'habitude de dire d'un homme qu'il a été et non pas qu'il est brave; car souvent la même personne peut montrer la plus grande bravoure dans une circonstance, et dans d'autres agir tout différemment. Tous admettent la vérité de cette observation; mais ce qui est vrai d'une personne, l'est aussi de plusieurs, et même de toute une nation, surtout si l'on songe que les foules sont plus sujettes que les individus aux effets temporaires de l'enthousiasme et de l'abattement. L'histoire est pleine d'exemples de ce fait, et ce sera pour moi une triste tâche de décrire, sous l'influence désolante du despotisme autrichien et romain, la prostration de cet esprit national que la guerre des Hussites avait développé en Bohême avec une énergie aussi remarquable. Sans scruter ces pages de l'histoire, nous pouvons voir aujourd'hui revivre l'esprit national là où depuis long-temps il paraissait éteint, et ces exemples ne peuvent que remplir de joie les cœurs de tous les amis de la liberté du genre humain et de la dignité de la nature humaine. Rome, dont la gloire semblait ensevelie pour toujours dans l'urne funéraire de ses anciens héros, a montré par la noble résistance qu'elle a faite contre l'inqualifiable invasion de la Gaule moderne, que l'esprit de Camille, endormi depuis tant de siècles sous les ruines de la ville éternelle, a revécu dans ses énergiques défenseurs. Venise, la belle Venise, tombée ignominieusement, après des siècles de grandeur, sans avoir disputé son indépendance, a déployé dans son admirable résistance aux oppresseurs de l'Italie, un patriotisme digne des jours glorieux des Dandolo, des Zeno, des Pisani; sa résistance n'a pas réussi à rendre à la reine de l'Adriatique ses antiques honneurs, mais elle a fait briller son nom d'un aussi vif éclat que celui qui illumine la page la plus illustre de sa romanesque histoire de la Guerre de Chiozza (1378-81). On peut donc justement espérer que, malgré les nuages noirs qui assombrissent aujourd'hui l'horizon de la belle Italie, ses enfants pourront bientôt lui assurer tous les avantages de la liberté civile et religieuse, et qu'elle pourra redevenir
Magna parens frugum saturnia tellus,
Magna virûm.
L'issue malheureuse de la croisade de Césarini mit un terme aux tentatives d'invasion en Bohême; mais les Taborites et les Orphelins continuèrent leurs courses sur les provinces de l'Empire. Les deux Procope pénétrèrent en Hongrie, où, malgré la vigoureuse résistance des habitants, ils commirent de grands dégâts. L'Empereur et le concile qui venait de s'assembler à Bâle, se décidèrent donc à obtenir par la douceur ce qu'ils n'avaient pu obtenir par la force. Par suite de cette résolution, l'empereur et le cardinal Césarini adressèrent aux Hussites des lettres affectueuses où ils les invitaient à des conférences religieuses dans la ville de Bâle, et leur accordaient la liberté d'accomplir le service divin suivant leurs rites, pendant le séjour qu'ils y feraient. Après une négociation prolongée, les Hussites acceptèrent cette entrevue et envoyèrent à Bâle une députation de prêtres appartenant à tous les partis, que le recteur de l'Université de Prague avait choisis. Il y avait aussi des députés laïques, et à leur tête était Procope le Grand.
Ils furent rejoints par un ambassadeur polonais. Procope fit beaucoup valoir cette nouvelle preuve d'intérêt donnée par une nation parente; c'était probablement la conséquence des ambassades envoyées par les Hussites en Pologne en 1431 et 1432, dont j'ai rendu compte. La députation des Hussites, composée de 300 personnes, arriva à Bâle le 6 janvier 1433; Æneas Sylvius assistait à son arrivée, et voici comment il la décrit:
«Toute la population de Bâle se pressait dans les rues ou hors de la ville pour les voir arriver. Ils étaient au milieu de membres du concile qu'avait attirés la réputation de cette belliqueuse nation. Hommes, femmes, enfants, personnes de tout âge et de toute condition remplissaient les places publiques, occupaient les portes et les fenêtres et même les toits des maisons pour attendre leur venue. Les spectateurs considéraient attentivement les Bohémiens, désignant du doigt ceux qui avaient attiré particulièrement leurs regards. Ils s'étonnaient de leurs habits étrangers qu'ils voyaient pour la première fois, de leur visage terrible, de leurs yeux ardents. On ne trouvait nullement exagérées toutes les peintures qu'on en avait faites. (Il courait à cette époque en Allemagne, un dicton qui disait que dans chaque Hussite il y avait cent démons). Tous les regards se portaient sur Procope. C'est lui, disait-on, qui a battu tant d'armées de fidèles, détruit tant de villes, massacré tant de mille hommes. C'est lui que ses soldats redoutent autant que ses ennemis; c'est ce général, invincible, courageux, qui ne connaît pas la crainte.» Les députés hussites avaient reçu de leurs commettants l'ordre d'insister sur les articles qui avaient toujours servi de base aux négociations pour la paix, et ils refusèrent d'entrer dans aucune discussion des dogmes proclamés par Jean Huss ou par Wiclef, et sur lesquels les pères du concile les invitaient à s'expliquer. Si l'on avait adopté le premier de ces quatre articles, c'est-à-dire la liberté illimitée de prêcher la parole de Dieu, sa conséquence aurait été la libre interprétation des Écritures, principe fondamental du Protestantisme.
Les débats entre les Hussites et les pères du concile furent donc bornés à ces quatre articles. Ulric, prêtre des Orphelins, défendit contre Henry Kalteisen, docteur en théologie, la liberté de prêcher la parole de Dieu. Jean de Rokiczan soutint la deuxième proposition, la communion des deux espèces, contre Jean de Raguse, général des Dominicains et plus tard cardinal. L'Anglais Pierre Payne soutint contre Jean de Polemar, archidoyen de Barcelone, que le clergé ne pouvait pas posséder de biens temporels. La quatrième proposition, concernant le châtiment des crimes sans considération de leurs auteurs, c'est-à-dire du clergé, fut défendue par un prêtre taborite, Nicolas Peldrzymowski, contre Gilles Charlier, professeur de théologie, doyen de Cambrai. Les Bohémiens furent beaucoup fatigués et peu convaincus par les longs discours de leurs adversaires. Le cardinal Césarini prit à l'occasion part dans ces discussions, et eut affaire à Procope, qui maniait la dialectique avec autant de dextérité et de succès que l'épée ailleurs. En voici un exemple: les députés ayant refusé, comme j'ai dit, de discuter autre chose que les quatre propositions, sous prétexte qu'ils n'en avaient pas le droit, le cardinal leur reprocha d'avoir des opinions hétérodoxes et de croire, entre autres choses, que les ordres mendiants étaient une invention du diable.—Oui, dit Procope, puisque les mendiants n'ont été institués ni par les patriarches, ni par Moïse, ni par J.-C., ni par les prophètes, ni par les apôtres, que peuvent-ils être sinon une invention du diable et une œuvre de ténèbres. Cette réponse excita un rire universel dans l'assemblée. Rappelons encore une anecdote relative à ces conférences, qui prouve la vivacité des parentés slaves. Jean de Raguse était un Slave, né dans la ville dont il portait le nom, et qui, à cette époque, était un centre célèbre de la littérature slave en Dalmatie. Pendant ses discussions avec les députés hussites, il employa plus d'une fois les mots d'hérétique et d'hérésie. Procope irrité s'écria: «Cet homme, notre compatriote, nous insulte en nous appelant hérétiques.» Jean de Raguse répondit: «C'est parce que je suis votre compatriote de nation et de langue que je voudrais vous ramener dans le sein de l'Église.» Les sentiments nationaux des Bohémiens furent si blessés par ce qu'ils considéraient comme un affront dont l'auteur était un de leurs compatriotes, qu'ils furent sur le point de se retirer. On eut de la peine à leur persuader de rester; quelques-uns même demandèrent que Jean de Raguse cessât de prendre part aux controverses.
Les députés hussites, après avoir séjourné trois mois à Bâle, revinrent en Bohême sans avoir rien obtenu. La haine mortelle qui animait les Catholiques romains, surtout ceux d'Allemagne, s'adoucit beaucoup par la courtoisie que montra le concile et les relations amicales que les deux partis entretinrent pendant le séjour des Bohémiens. À leur départ, le concile envoya une ambassade en Bohême pour reprendre à Prague les conférences infructueuses de Bâle. On accueillit l'ambassade avec de grands honneurs, et une diète fut convoquée à Prague. Les négociations entre la diète et les délégués du concile réussirent davantage: les Bohémiens consentirent à admettre les quatre propositions modifiées, ou, comme l'on dit, expliquées par le concile, qui les confirma solennellement sous le nom de Compactata. L'empereur Sigismond fut, aussitôt après, reconnu comme roi légitime de Bohême.
Cet accord avec l'empereur et le concile fut conclu par les magnats et les villes principales de la Bohême. Ils étaient las de cette longue guerre qui, malgré ses succès, était une calamité pour le plus grand nombre, et ceux qui s'étaient enrichis à la guerre désiraient la paix pour jouir de leurs richesses. Les Calixtins, qui formaient une sorte d'Église aristocratique, inclinaient plus vers Rome que les Hussites extrêmes, les Taborites, les Orphelins, les Orebites. Sigismond était justement impopulaire en Bohême; mais il avait pour lui le prestige de la légitimité, et malgré les outrages qu'il avait infligés à la Bohême, beaucoup se rappelaient qu'il était fils de Charles IV, le meilleur roi qui se fût jamais assis sur le trône. Le sentiment de fidélité à la dynastie légitime est imprimé profondément dans l'esprit de toute nation. Ce sentiment, malgré la glorieuse administration de Cromwell, assura au fugitif Charles II son éclatante restauration, et fit que ses partisans restèrent si fidèlement attachés à la cause de cette malheureuse dynastie. Ces sentiments trouvaient peu d'écho chez les Hussites extrêmes, que je puis appeler les puritains de Bohême, et qui, comme ceux d'Angleterre, inclinaient au gouvernement républicain.
Pendant les négociations entre la diète de Prague et le concile, Czapek, chef des Orphelins, offrit ses services au roi de Pologne, alors en guerre avec l'Ordre germanique. Malgré l'opposition du clergé, le roi catholique et le sénat polonais accueillirent avec joie le secours de ces hérétiques obstinés.
Les Orphelins et quelques Taborites[71], avec huit mille fantassins, huit cents cavaliers et trois cent quatre-vingts chariots, entrèrent en Pologne, et, après s'être unis aux Polonais, envahirent les possessions de l'Ordre teutonique[72], prirent douze places fortes et ravagèrent tout le pays. La vue seule de ces rudes soldats inspirait la terreur, tous s'enfuyaient à l'approche des Hussites redoutés. Ils pénétrèrent jusqu'à la Baltique, remplirent d'eau de mer leurs bouteilles, pour les rapporter chez eux comme preuve que leurs armes avaient atteint les rivages d'une mer lointaine.
Les Orphelins revinrent en Bohême, et se joignirent à Procope qui, avec les Taborites et les Orebites, s'était déclaré contre les Compactata, ou quatre propositions expliquées par le concile. Procope se plaignait que le concile eût essayé de tromper les Bohémiens par cet artifice, et accusait ceux qui soutenaient les projets du concile, de trahir leurs propres intérêts par une prudence mal entendue. Aussi les délégués du concile firent-ils tout ce qu'ils purent pour exciter les partisans des Compactata contre les Taborites et leurs alliés. Une ligue composée des principaux nobles du pays, Calixtins et Catholiques, se forma, et son premier acte fut de s'assurer la possession de Prague. Ils réussirent sans peine à occuper la vieille ville, dont les habitants partageaient leurs opinions. Mais ceux de la nouvelle ville refusèrent de se soumettre à la ligue, et s'opposèrent à l'entrée des troupes, sous les ordres de Procope le Petit et du Taborite Kerski.
Une sanglante bataille eut lieu le 6 mai 1434, les ligueurs emportèrent de force la ville nouvelle et en chassèrent les défenseurs, qui allèrent rejoindre le camp de Procope le Grand. Le parti des vrais Hussites[73] subsistait encore, malgré les pertes considérables qu'il avait éprouvées à la défaite de Prague. Beaucoup de villes les appuyaient encore, et leurs forces réunies formaient une nombreuse armée plus à craindre par son esprit que par son nombre. Procope, à la tête de trente-six mille combattants, marcha sur Prague pour reprendre la ville nouvelle; mais la ligue réunit contre lui une année plus nombreuse que la sienne, et rallia même les premiers alliés de Procope. Les armées se rencontrèrent dans les plaines de Lipan, le 29 mai, entre les villes de Boehmish-Brod et de Kaursim, à quatre milles allemands de Prague.
Procope souhaitait une bataille dans l'espoir de pénétrer dans Prague par un de ces mouvements stratégiques où il excellait, et d'occuper la ville où il avait de nombreux partisans et d'où ses adversaires avaient fait sortir toutes leurs forces. Mais les ligueurs firent une charge furieuse contre son camp, et rompirent son rempart habituel, les barricades de chariots. Les Taborites, peu habitués à voir la cavalerie rompre leur rempart mobile, plièrent et s'enfuirent de l'autre côté du camp. Procope rallia les fugitifs; mais, à ce moment critique, Czapek, le même qui avait conduit en Pologne les Hussites auxiliaires, trahit sa cause et s'enfuit du champ de bataille avec sa cavalerie. Alors Procope, suivi de ses meilleurs soldats, se précipita au milieu de l'ennemi, lui disputa long-temps la victoire, jusqu'à ce que, accablé par le nombre, il succombât, ainsi que son homonyme, Procope le Petit, qui avait vaillamment combattu à son côté.
Ainsi finit le grand chef bohémien, dont le nom seul remplissait de terreur les ennemis de sa patrie. Ce héros succomba, plutôt fatigué de vaincre que vaincu (non tam victus quam vincendo fessus). Cette expression n'est pas d'un écrivain de sa croyance et de sa race, mais d'un Catholique contemporain (Æneas Sylvius Piccolomini, depuis le pape Pie II.—Hist. Bohêm., cap. LI), qui pouvait apprécier son caractère et qui l'avait connu personnellement à Bâle. Ce fut une victoire gagnée par des Bohémiens sur des Bohémiens, et non pour des Bohémiens. On peut dire que la bataille de Lipan termine la guerre des Hussites. Quelques chefs taborites continuèrent, pendant quelque temps, une guerre de partisans, mais insignifiante, et qui se termina facilement.
On doit regarder cette guerre comme un des plus extraordinaires épisodes de l'histoire moderne, et peut-être comme le plus extraordinaire. Une petite nation comme la Bohême, avec une population divisée, sans autres secours extérieurs qu'une poignée de Polonais, a résisté, pendant près de quinze ans, aux forces réunies de l'Allemagne et de la Hongrie, et a tiré de terribles représailles des invasions de ses ennemis. Une autre circonstance montre que, dans cette lutte inégale, les Bohémiens ont déployé une valeur incomparable et une activité intellectuelle dont on trouverait difficilement un pareil exemple. Au milieu de la tourmente de cette guerre acharnée, l'Université de Prague continua ses cours habituels et conféra ses grades académiques, et l'instruction paraît avoir été répandue dans toutes les classes de la population. On a des traités sur différents points religieux, écrits à cette époque par des artisans, et l'on y trouve souvent beaucoup de talent et un zèle enflammé. Æneas Sylvius, déjà cité plus d'une fois, dit que toutes les femmes des Taborites connaissaient à fond l'Ancien et le Nouveau-Testament. Il remarque qu'en général les Hussites, qu'il hait cordialement, n'ont pas d'autre mérite que l'amour des lettres (nam perfidum genus illud hominum hoc solum boni habet quod litteras amat. Voir sa lettre à Carvajal). Je ne crois pas que l'Europe occidentale puisse opposer à Procope le Grand, personne qui ait réuni un courage aussi entreprenant, une habileté militaire aussi consommée et une science si profonde, comme il en donna la preuve en luttant d'arguments contre les doctrines de l'Église romaine avec autant de succès que les armes à la main sur le champ de bataille.
On a beaucoup parlé des cruautés commises par les Hussites et surtout par leurs illustres chefs, Ziska et Procope. Beaucoup d'historiens allemands emploient l'expression de barbarie de Hussite, pour désigner tout acte cruel, barbare et sauvage. Je n'ai point l'intention de justifier les cruautés dont les Hussites se rendirent coupables plus d'une fois; mais ils n'ont pas été les agresseurs dans cette lutte sauvage. Que la responsabilité de ces atrocités retombe sur la tête des cruels et iniques assassins de Jean Huss et de Jérôme de Prague, de ceux qui ont égorgé les premiers Hussites à Slan, qui ont massacré des pèlerins inoffensifs, occupés à honorer Dieu suivant leur conscience, et qui se sont conduits envers les Hussites avec autant de cruauté que ceux-ci en ont montré envers leurs ennemis. Les Allemands et les autres peuples de l'Europe n'ont-ils pas, eux aussi, à répondre sur les mêmes accusations de cruauté et de barbarie que les ennemis religieux et politiques des Hussites font peser sur leur mémoire? Soutenir le contraire serait aller contre l'évidence historique. Pour moi je m'en porte garant, et un seul exemple prouvera si j'ai tort ou raison.
L'histoire complète des guerres des Hussites n'offre pas un exemple d'une cruauté aussi grande que le massacre de Limoges, où hommes, femmes et enfants furent égorgés, non par un soldat échauffé dont la fureur n'écoute plus les ordres du chef, mais d'après l'ordre réfléchi du commandant lui-même. Un général ordonna de sang-froid d'égorger les hommes et même les femmes et les enfants qui, à genoux devant lui, se défendaient d'avoir pris part à la trahison de leurs supérieurs! Et quel est le chef qui viola si cruellement les lois divines et humaines? C'était sans doute un barbare infidèle ou un fanatique poussé à la cruauté par la persécution de sa croyance et de sa race, comme Ziska et Procope? Non, c'était le miroir, le parangon de la chevalerie, le sujet de tant de romans, le prince noir de Galles[74], et cependant ce carnage insensé n'a pas obscurci sur son écusson, aux yeux de la postérité, la gloire de Crécy et de Poitiers, ou sa conduite chevaleresque envers le roi de France prisonnier. Les annales de l'Europe occidentale, à cette époque, fourniraient d'autres exemples de cruautés semblables; mais un historien impartial ne jugera pas les grands caractères du moyen-âge au point de vue élevé de moralité que notre siècle éclairé reconnaît, au moins, s'il ne la pratique pas. Obligé de rapporter leurs crimes, il saura payer à leurs nobles actions le tribut d'éloges qu'elles méritent; car leurs excès, pour employer l'expression du grand orateur romain, furent la faute de leur âge et non celle des hommes;—non vitia hominis, sed vitia sæculi. Nous donc, Slaves, à la vue de l'énergie que notre race a déployée dans la guerre des Hussites, nous concevons l'orgueilleux espoir que l'avenir produira des caractères aussi énergiques que ceux qui ont signalé cette époque, et que leur carrière sera féconde, non en destructions et en souffrances, mais en bienfaits et en avantages pour l'humanité. Puisse leur gloire consister, non à continuer les luttes terribles de Ziska et de Procope, mais à développer et à compléter la noble entreprise de Jean Huss et de Jérôme de Prague.
Les Calixtins et les Catholiques romains accueillirent l'empereur Sigismond comme leur monarque légitime. Il jura le maintien des Compactata et des libertés nationales. Quelques chefs des Taborites résistèrent; ils furent défaits, pris et exécutés; mais il eut la sagesse de ne pas persécuter le reste des Taborites, il leur laissa la ville de Tabor, leur accorda le libre exercice de leur religion et une étendue considérable de terrain, en se contentant d'un léger tribut.
Dès qu'on les laissa paisibles, ils s'appliquèrent à l'industrie, et les farouches soldats devinrent de pacifiques citoyens; en un mot, le véritable caractère slave, paisible et industrieux quand il n'est pas opprimé, reparut là comme auparavant et comme il s'est toujours montré. Æneas Sylvius les visita au Tabor. Ne sachant où passer la nuit, comme il raconte, il aima mieux coucher dans leur ville que dans la campagne, où il aurait eu à se garder des voleurs. Les Slaves le reçurent avec l'hospitalité nationale, faisant éclater leur joie à sa vue; quoique leur aspect dénotât leur misère, ils lui offrirent aussitôt, à lui et à sa suite, de la viande et de la boisson en abondance. Il les appelle cependant une secte abominable, perfide, digne des peines capitales. Il ne leur reproche aucun vice ni aucune immoralité, leur seul crime est de rejeter la suprématie de l'Église romaine, de ne pas croire à la transsubstantiation, etc. Il énumère une série de propositions de l'Église que les Taborites rejetaient, et termine ainsi (lettre à Carvajal): «Cependant ce peuple sacrilége et infâme (sceleratissimos), que l'empereur Sigismond devrait exterminer ou reléguer à l'autre extrémité du monde, pour l'occuper à déterrer ou à briser des pierres, et l'exclure de tout rapport avec le genre humain, obtient de lui, au contraire, des droits et des immunités, il ne paie qu'un léger tribut: c'est une honte et une injure pour lui et son royaume. Il suffit d'un peu de levain pour aigrir toute la pâte, et de cette lie du peuple pour souiller toute la nation.» Voilà les sentiments charitables avec lesquels le savant illustre et le pape futur reconnaissait l'hospitalité des pauvres Taborites.
Vers 1450, les Taborites changèrent leur nom pour celui de Frères bohémiens, et, en 1456, ils formèrent une communauté tout-à-fait distincte des autres sectateurs de Jean Huss, des Calixtins. En 1458, les Catholiques et les Calixtins leur firent supporter une violente persécution. La persécution reprit avec violence en 1466; mais elle ne put abattre le zèle et le courage des Frères, dont la dévotion grandissait avec les tourments et la persécution. Ils réunirent un synode à Khota, et fondèrent leur Église en élisant les plus vieux, selon l'usage des premiers chrétiens. Ils adoptèrent les mêmes dogmes que les Vaudois, et leurs prêtres reçurent l'ordination d'Étienne, l'évêque vaudois de Vienne[75]; ils furent souvent appelés, pour ce fait, Vaudois.
La première Église protestante des Slaves continua à souffrir la persécution la plus inexorable, et fut obligée de se réfugier dans les cavernes et les forêts pour y tenir ses synodes et y accomplir le service divin. On donnait à ses sectateurs les noms injurieux d'Adamistes, de picards, de voleurs, de brigands, et toutes les appellations les plus outrageantes.
Les souffrances de cette Église furent suspendues en 1471, à l'avènement du prince polonais Vladislav Jagellon, qui lui accorda aussitôt la liberté religieuse. Les Frères espérèrent alors en des temps plus heureux pour leur culte qui, en 1500, comptait environ deux cents lieux d'exercice. En 1503 on les exclut des offices publics, mais ils présentèrent au roi Vladislav une apologie de leurs croyances, et ce prince, convaincu de leur innocence, arrêta la persécution. En 1506, le clergé catholique réussit à la renouveler, sous prétexte que la reine, qui était enceinte, pourrait obtenir, par cet acte de piété, une heureuse délivrance. Les Frères ne ralentirent pas leur zèle, malgré leur misérable condition, et publièrent en 1506, à Venise, une traduction de la Bible dans leur langue.
Lorsque la dynastie autrichienne reparut sur le trône de Bohême, les Frères furent de nouveau en butte à ses rigueurs. La diète de Prague, en 1544, publia contre eux des lois sévères, leurs lieux de réunion furent fermés et leurs ministres emprisonnés. En 1548, le roi Ferdinand leur ordonna par un édit, sous les peines les plus sévères, de quitter le pays dans le délai de quarante-deux jours. Un grand nombre, et parmi eux les principaux ministres, émigrèrent en Pologne, où ils furent très honorablement accueillis et fondèrent des Églises florissantes.
On sait que les Frères moraves continuèrent la tradition de l'Église bohémienne, reconstituée pendant le cours du XVIIIe siècle par le comte Zinzendorff. On connaît leurs vertus, leur piété, leur zèle infatigable de propagande. Je ne saurais cependant me défendre d'un certain étonnement à la vue d'un fait que je me déclare impuissant à comprendre. Les Frères moraves consacrent leurs travaux, leur charité, au monde entier, à l'exception de la race dont ils sont eux-mêmes sortis, de la race qui a produit Jean Huss. Il semble, en vérité, qu'ils aient plus à cœur la prospérité des Groënlandais, des Nègres et des Hottentots, que celle des Slaves. Ils pourraient, sans avoir à franchir mers ni montagnes, faire beaucoup de bien dans le voisinage de leurs églises les plus florissantes. À coup sûr, on ne leur demande pas d'entreprendre la conversion des Slaves soumis à la domination russe; mais n'y a-t-il pas en Silésie une foule de Slaves? On n'espère même pas qu'ils cherchent à opérer des conversions parmi ceux qui obéissent à l'Église romaine; ces tentatives pourraient entraîner des querelles incompatibles avec leur caractère pacifique, et plus nuisibles d'ailleurs que profitables; mais il y a en Silésie et dans la Prusse orientale, un grand nombre de Slaves protestants, dont l'éducation religieuse est très imparfaite, faute de pasteurs qui soient en mesure de les instruire dans leur langue. Ces Slaves offrent un vaste champ aux travaux des Frères moraves; cependant, bien que l'on puisse rencontrer parmi ceux-ci plusieurs ministres très savants dans la langue des Hindous, des Hottentots et des Esquimaux, je doute que l'on en trouve qui connaissent le dialecte dans lequel Jean Huss a proclamé la parole de Dieu. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce point: je me bornerai à demander s'il ne paraîtrait pas étrange que le descendant d'une illustre famille se dévouât entièrement aux intérêts de l'humanité, et ne fît exception que pour les membres de sa propre famille? C'est là, précisément, le cas des Frères moraves. Ils prennent le nom du pays slave où fut établie leur première Église; ils se présentent comme les descendants des plus purs disciples du grand réformateur slave, et pourtant ils demeurent complètement étrangers à cette race! Si je pouvais être assez heureux pour que ce livre attirât l'attention de quelques Moraves, je les prierais instamment de considérer que leur communauté est une branche coupée du grand arbre slave; que les boutures de l'arbre, transplantées çà et là à l'étranger, n'ont jamais produit que de petits oasis, tandis que, si elles étaient de nouveau regreffées sur le tronc originaire, elles produiraient en peu de temps une épaisse et vaste forêt.
Je reviens à l'histoire des Hussites modérés, qui formaient la majorité des habitants de la Bohême. Aussitôt que Sigismond se crut solidement assis sur le trône de ce pays, il se prononça ouvertement pour le rétablissement de l'ancien ordre ecclésiastique. Cette mesure aurait sans doute provoqué une nouvelle guerre entre la Bohême et Sigismond; mais ce prince mourut en 1437. Il ne laissa point de fils, et il désigna pour son successeur en Hongrie et en Bohême, Albert d'Autriche, époux de sa fille Élisabeth. Albert fut reconnu sans difficulté comme roi de Hongrie, et nommé empereur; mais son aversion connue pour les Compactata lui valut une forte opposition en Bohême. Accepté par les Catholiques et couronné à Prague, il se vit repoussé par les Hussites qui nommèrent Casimir, frère du roi de Pologne et fils de Vladislav Jagellon, à qui ils avaient fréquemment offert la couronne. La diète polonaise de Korczyn confirma cette élection en dépit du clergé, et envoya une armée à l'appui des Hussites. Casimir, qui n'avait alors que treize ans, entra en Bohême à la tête de cette armée, et ayant opéré sa jonction avec les Hussites, il remporta des avantages considérables sur le parti impérial, soutenu par les forces allemandes et hongroises; mais la trahison du comte de Cilley[76], une épidémie qui décima l'armée, et quelques disputes intestines entre les Hussites, l'empêchèrent de triompher. Le concile de Bâle parvint à arrêter les hostilités, et un congrès se réunit à Breslau pour rétablir la paix. Les délégués polonais demandèrent que Casimir et Albert consentirent à renoncer à leurs prétentions au trône de Bohême et se soumissent à la décision qui serait prise par une diète de ce pays. Cette proposition libérale, qui ralliait les Bohémiens de tous les partis, fut repoussée par l'empereur, qui craignait que le parti de Casimir, soutenu par les Hussites ne vînt à l'emporter sur le sien, composé exclusivement de Catholiques. Le concile de Bâle prévint le retour des hostilités, et l'empereur mourut peu de temps après en Hongrie. Ce prince était un défenseur énergique de l'autorité absolue de Rome; mais ses qualités personnelles ont été louées par Bartoszek Drahonitzki, Bohémien ultrà, qui a dit de lui: «Puisse son âme reposer en paix, parce que, bien qu'Allemand, il était honnête, vaillant et bon.»
Le roi de Pologne, Vladislav III, fut élevé au trône de Hongrie après la mort d'Albert, et son frère Casimir, ayant obtenu le gouvernement de la Lithuanie, ne lui disputa plus la couronne de Bohême. Albert n'avait point d'enfants; mais il laissait une femme enceinte, dont il avait invoqué les droits pour obtenir la couronne de Hongrie et pour prétendre à celle de Bohême. La reine donna le jour à un fils; les titres du prince enfant (Vladislaus Postumus), méconnus par les Hongrois qui, comme je l'ai dit, nommèrent le roi de Pologne, furent respectés en Bohême, et Georges Podiebradski, noble hussite, homme très éminent et très influent dans son pays, fut chargé de la régence pendant la minorité de Vladislav. Patriote sincère, Podiebradski avait réellement à cœur la tranquillité de son pays et celle de toute la chrétienté, qui était alors très menacée par les Turcs. L'empereur Frédéric III et plusieurs autres princes apprécièrent ses loyales intentions; mais ils ne purent réussir à obtenir du pape la confirmation des Compactata, qui avaient été solennellement garantis par le concile de Bâle, et dont Podiebradski et les Hussites sollicitaient l'exécution. Le pape Nicolas II envoya en Bohême, en 1447, le cardinal Carvajal, en qualité de légat. Celui-ci fut reçu avec les plus grands honneurs. Les Bohémiens insistèrent sur la confirmation des Compactata; mais il demanda le temps de réfléchir sur cet important sujet, et il réclama l'exemplaire original afin de l'examiner avec attention. On fit droit à cette requête; mais aussitôt le légat quitta Prague en secret et emporta le précieux document. Il fut arrêté en route par des chevaliers de Bohême, qui le sommèrent de restituer ce qu'ils appelaient leur grande charte ecclésiastique. «La voici, dit le légat; mais un jour viendra où vous n'oserez plus l'invoquer.» En dépit de l'opposition faite aux Compactata par le pape, l'Église calixtine fut maintenue pendant la régence de Podiebradski.
Vladislav Postume prit les rênes du gouvernement en 1456, mais il mourut l'année suivante. Un grand nombre de candidats exposèrent leurs prétentions à la diète réunie à Prague en 1458: George Podiebradski fut élu.
Podiebradski était un homme des plus éminents; mais il avait à lutter contre d'immenses embarras. S'il rendit à la Bohême les provinces qui avaient été occupées par les princes étrangers, il ne put maintenir la paix inférieure, qui était continuellement troublée par les intrigues du pape. Il fut reconnu comme roi de Bohême par l'empereur; il jura obéissance au pape sous la réserve des Compactata; mais le pape Pie II qui, sous le nom d'Æneas Sylvius, avait été secrétaire du concile de Bâle, et qui, en cette qualité, avait été l'un des principaux auteurs des Compactata, en demanda l'abolition, et il excommunia Podiebradski en 1463[77]. L'empereur, et plusieurs autres princes qui avaient l'intention de placer Podiebradski à la tête d'une expédition contre les Turcs, intercédèrent auprès du pape, qui demeura inexorable. La situation devint encore plus difficile lorsque Paul II fut élevé à l'épiscopat. Ce pontife fit savoir, par l'organe de son légat, que, «bien que le concile de Bâle eût garanti les Compactata, cet acte n'avait jamais été confirmé par le Saint-Père.» Paul II déclara que «le Saint-Père était infaillible dans ses jugements contre l'hérésie; qu'un monarque hérétique était impie; que le règne d'un monarque impie ne pouvait être que funeste à l'humanité, et, en conséquence, l'emploi de la force était légitime.» Cette déclaration fut, en 1465, suivie d'une croisade dont Podiebradski triompha. Mais les intrigues du pape devinrent plus actives; vainement Podiebradski fit remarquer les progrès incessants des Turcs depuis la prise de Constantinople en 1454; vainement il offrit des troupes, de l'argent, son bras, pour combattre l'ennemi commun de la chrétienté. Le légat du pape, Fantinus de la Valle, déclara à Nuremberg que, dans la pensée du Saint-Père, il valait mieux employer l'armée de l'empire et prêcher la croisade contre les hérétiques que contre les Turcs.
Les intrigues du pape atteignirent enfin leur but. Un grand nombre de sujets de Podiebradski, notamment les nobles et les évêques, se dégagèrent du serment de fidélité; mais la loyauté de la petite noblesse et des villes demeura inébranlable. L'empereur Frédéric III, qui avait été l'ami et qui était l'obligé de Podiebradski, tenta de s'emparer de la couronne de Bohême, et le roi de Hongrie, l'illustre Mathias Corvin, se joignit aux ennemis de son beau-père (il avait épousé la fille de Podiebradski). Ils envahirent la Bohême et essayèrent de persuader à tous les sujets catholiques que le serment prêté à un hérétique ne devait pas être un lien pour eux. Repoussés par les vrais patriotes, ces conseils infâmes exercèrent une certaine influence sur un grand nombre de Bohémiens, et Podiebradski fut même en butte aux poignards des assassins; il réussit néanmoins à battre tous ses ennemis, tant la l'intérieur qu'au dehors. Son fils aîné, Victorin, défit l'Empereur et lui dicta la paix près des murs de Vienne, et, lui-même, il entoura le roi de Hongrie qui avait pénétré dans ses États, et le força de signer un traité.
Le dernier acte de la vie de Podiebradski fut un acte de noble patriotisme. Ce prince avait deux fils, Victorin et Henry, tous deux doués des plus hautes qualités[78]. Il savait cependant à quels périls serait exposée la Bohême sous le gouvernement de son fils, qui n'aurait pu se maintenir sur le trône qu'en sacrifiant les intérêts et la dignité de son pays. Il chercha donc à se choisir, au dehors, un successeur qui fût en mesure de dominer la situation. Ce successeur, il ne devait le trouver ni en Allemagne ni en Hongrie, mais bien chez une nation alliée, au sein de laquelle les affinités de race l'emportaient sur les querelles théologiques, et qui avait maintes fois combattu pour les Hussites. Podiebradski ouvrit, en 1460, des négociations pour conclure une alliance avec Casimir, roi de Pologne, celui-là même que les Hussites avaient, en 1439, élu au trône de leur pays. Cette alliance fut conclue dans une entrevue des deux souveraine à Glogow, en 1462, et Podiebradski s'engagea à assurer, par son influence, la succession de la couronne de Bohême à un fils de Casimir, qui devait épouser une de ses filles. Lorsque les intrigues du pape créèrent en Bohême un parti hostile à Podiebradski, ce parti essaya de corrompre Casimir, en lui offrant la couronne de Bohême ainsi que la cession de plusieurs provinces, pourvu qu'il consentît à rompre le traité de Glogow et à combattre son nouvel allié. Casimir repoussa ces propositions; il soutint énergiquement Podiebradski, malgré les plaintes du pape qui lui reprochait d'agir contre les intérêts de la chrétienté.
La santé du roi de Bohême s'était gravement altérée au milieu de ces rudes épreuves; sentant que sa fin était proche, il convoqua une diète générale et présenta pour son successeur le prince Vladislav, fils aîné du roi de Pologne. Ce choix fut agréé par la diète bohémienne et ratifié par la diète de Pologne, contrairement à la volonté du clergé.
Podiebradski mourut en 1471, à l'âge de cinquante-quatre ans. Ce fut un roi plein de patriotisme, distingué par ses talents, énergique et noble de caractère. Les difficultés contre lesquelles il eut à lutter, empêchèrent son règne d'être aussi prospère que celui de l'empereur Charles IV.
Vladislav de Pologne monta sur le trône de Bohême en 1471; il confirma les Compactata; mais le pape Sixte IV se déclara contre lui et soutint les prétentions rivales du roi de Hongrie, Mathias Corvin. Il s'ensuivit une guerre qui ne tarda pas à être apaisée par le pape lui-même, en présence des périls que présentait l'approche des Turcs. Le règne de Vladislav fut assez insignifiant. En 1489, ce prince fut appelé à la couronne de Hongrie, après la mort de Mathias Corvin. Il mourut en 1516, et eut pour successeur, sur les trônes de Bohême et de Hongrie, son fils Louis, qui périt en 1526, à la bataille de Mohacz, livrée contre les Turcs.
Pendant ces deux règnes, les Hussites et les Catholiques furent maintenus sur le pied d'une parfaite égalité de droits.
Avènement de Ferdinand d'Autriche et persécution des Protestants. — Progrès du Protestantisme sous Maximilien et Rodolphe. — Querelles entre les Protestants et les Catholiques sous le règne de Mathias. — Défenestration de Prague. — Ferdinand II: sa fermeté de caractère et son dévouement à l'Église catholique. — Il est déposé; élection de Frédéric, palatin du Rhin. — Zèle des Catholiques dans l'intérêt de leur cause. — Élizabeth d'Angleterre et Henry IV de France. — Conduite déloyale des Protestants allemands. — Défaite des Bohémiens; conséquences de cette défaite. — Guerre de Trente ans; les Protestants de Bohême sont abandonnés par ceux d'Allemagne. — Triste situation de la nationalité slave de Bohême. — Résurrection de la langue nationale, de la littérature et de l'esprit public en Bohême. — Condition actuelle et avenir de ce pays.
Louis ne laissa point d'enfants; il fut remplacé sur le trône de Hongrie et de Bohême par Ferdinand d'Autriche, frère de l'empereur Charles-Quint, et marié à la sœur de Louis. C'était un prince bigot et despote. Déjà, sous le règne précédent, les doctrines de Luther s'étaient rapidement répandues parmi les Calixtins; le Protestantisme fit d'autant plus de progrès sous Ferdinand, que les Bohémiens refusèrent de prendre part à la guerre déclarée contre la ligue de Smalkalde, et qu'ils formèrent une union pour la défense des libertés nationales et religieuses menacées par Ferdinand. La défaite des Protestants à la bataille de Muhlberg, gagnée par Charles-Quint en 1547, ruina leur cause en Allemagne, et produisit en Bohême une violente réaction. Plusieurs chefs de l'union furent exécutés; d'autres, emprisonnés et bannis; on confisqua les biens des nobles, on surimposa les villes, qui furent dépouillées, en outre, de leurs priviléges. Ces mesures furent exécutées avec l'aide des soldats allemands, espagnols et hongrois, et légalisées par une assemblée connue sous le nom de diète sanglante. Ce fut à cette assemblée que le chapitre de Prague déclara que l'opposition faite à l'autorité royale était inspirée par les livres des hérétiques; le clergé demanda et obtint l'établissement d'une censure placée sous sa direction. Ce fut également sous le règne de Ferdinand que les Jésuites s'introduisirent en Bohême.
Les priviléges de l'Église calixtine (officiellement Église utraquiste) ne furent pas abolis. Ferdinand, qui avait pris la couronne impériale après l'abdication de son frère Charles-Quint, adoucit, pendant les dernières années de son règne, les rigueurs de cette politique impitoyable, qu'il fallait plutôt attribuer à son éducation espagnole et aux leçons de Ximénès qu'à une inspiration naturelle. Il mourut en 1564, exprimant, dit-on, de sincères regrets au sujet du traitement qu'il avait infligé à ses sujets de Bohême. Il eut pour successeur son fils, Maximilien II, dont le noble caractère et la tolérance firent supposer qu'il avait quelque penchant en faveur de la Réforme. Maximilien mourut en 1576, honoré de tous les partis. Le jésuite Balbinus l'appelle «le meilleur des princes,» et le protestant Stranski lui reconnaît «une âme vraiment pieuse.» Son fils, l'empereur Rodolphe, avait été élevé à la cour de son cousin Philippe II d'Espagne, et il devait naturellement être hostile au Protestantisme, devenu désormais trop puissant en Bohême et en Autriche pour être aisément supprimé. Mais il était trop absorbé par ses études d'astrologie, d'alchimie, etc., pour suivre une ferme ligne de conduite, soit en bien, soit en mal. On ne mit donc pas à exécution les mesures projetées contre le Protestantisme. Rodolphe, craignant de perdre sa couronne, que menaçait son frère Mathias, se hâta d'accorder, sous le titre de Charte royale, pleine et entière liberté des cultes, et de livrer aux Protestants l'Université de Prague.
Rodolphe fut détrôné par son frère Mathias, qui, afin de s'assurer la possession de la Bohême, confirma la Charte. Les dangers de l'approche des Turcs engagèrent Mathias à réunir à Linz, en 1614, une assemblée générale des États. Ce fut la première fois qu'on recourut à une convocation de ce genre, qui ne devait plus avoir lieu qu'en 1848. Les États de Linz écoutèrent respectueusement les demandes et les propositions de l'empereur; mais comme leurs réclamations et leurs plaintes sur plusieurs points de droit civil et ecclésiastique demeuraient sans résultat, l'assemblée se sépara sans prendre aucune résolution.
Mathias réussit à renouveler pour vingt ans la trève avec la Turquie. D'autre part, les affaires religieuses de la Bohême lui créèrent de graves embarras. On ne l'aimait pas, et son successeur désigné, Ferdinand de Styrie, était détesté à cause de ses sentiments de bigoterie outrée. Les Jésuites et les autres partisans de Ferdinand déclaraient ouvertement que la Charte royale, arrachée par la force, était nulle et non avenue; que l'on devait abattre les têtes des principaux nobles; qu'un grand nombre de ceux qui ne posséderaient rien alors ne tarderaient pas à habiter de beaux châteaux; que Mathias était trop faible pour mettre en pièces un vieux parchemin; que le pieux Ferdinand changerait toutes choses; car, disaient-ils, novus rex, nova lex (nouveau roi, loi nouvelle).
Le parti national, composé principalement de Protestants, devenait, de jour en jour, plus jaloux de l'influence allemande, dirigée par l'Autriche. En 1616, la diète de Prague rendit une loi qui interdisait la délivrance de lettres de naturalisation aux individus qui ne parlaient point la langue bohémienne. En même temps, la lutte entre le parti des Jésuites, qui avait à sa tête les ministres de l'empire Slawata et Martinitz, et le parti national protestant, dont les principaux chefs étaient les comtes Thurn et Schlik, devenait de plus en plus vive. Elle s'envenima à l'occasion de deux nouvelles églises qui avaient été construites par les Protestants de Klostergrab et de Braunau, et qui furent fermées, puis démolies par ordre de l'archevêque[79]. Une pétition, signée par un grand nombre de nobles et de citadins, contre cet acte arbitraire, fut repoussée par le roi. Les deux partis étaient violemment agités; les Protestants prêchaient, les Catholiques faisaient des processions. Plusieurs nobles se rendirent au château royal, et demandèrent à Slawata et à Martinitz s'ils étaient les auteurs de la réponse que le roi avait faite à la pétition. Il s'ensuivit une lutte dans laquelle les ministres furent jetés par les fenêtres d'une hauteur considérable. Les ministres tombèrent sur un tas de boue et se relevèrent sains et saufs; heureux hasard qui produisit une vive impression sur la multitude, qui y voyait soit une intervention divine, soit le secours de Satan. Ceux qui s'étaient rendus coupables de cet acte brutal, connu sous le nom de «défenestration de Prague,» alléguèrent pour exemple que, d'après l'ancienne coutume du pays, ce moyen était employé pour punir les traîtres, et ils invoquèrent l'exemple de Jézabel, celui de la roche Tarpéïenne, etc. Ils établirent immédiatement un conseil de régence, composé de trente personnes, qui commencèrent par expulser les Jésuites, auxquels ils attribuaient tous les malheurs. Il fut défendu aux Jésuites de rentrer dans le pays, sous peine de mort, et toute intercession en leur faveur fut réputée crime de haute trahison.
Mathias, craignant que tous les Protestants de l'empire ne se levassent en faveur de la Bohême, exprimait le désir de négocier; mais son successeur désigné, Ferdinand, ne reculait devant aucune considération, du moment qu'il s'agissait des intérêts de l'Église. Il était complètement dirigé par l'influence de son confesseur, le Jésuite Lamormain, auquel il donna l'assurance qu'il préférerait placer sa tête sur le billot, s'exiler, mendier son pain, plutôt que de tolérer dans ses États la présence de l'hérésie.
La guerre commença, et les Impériaux, sous les ordres des généraux espagnols Buquoi et Dampierre, furent battus par les Protestants. Mathias mourut: Ferdinand prit la couronne au milieu des circonstances les plus critiques. Les Bohémiens, secondés par Bethlem Gabor, prince de Transylvanie, défirent ses troupes et l'assiégèrent dans Vienne, où il comptait beaucoup d'ennemis. Ceux-ci entourèrent son palais, en demandant qu'il fût envoyé dans un couvent et que ses ministres fussent mis à mort. Poursuivi jusque dans ses appartements par une députation qui le pressait de céder à la révolte, Ferdinand ne faiblit pas un seul instant, et sa fermeté donna du cœur à ses partisans. Les prêtres répandirent le bruit que, pendant qu'il priait devant un crucifix, celui-ci lui dit en latin: «Ferdinande, non deseram te (Ferdinand, je ne t'abandonnerai pas).» Un détachement d'Impériaux parvint à entrer dans la ville, et, bientôt après, la nouvelle d'une victoire remportée par Buquoi sur les insurgés de Bohême, ainsi que la levée du siége, confirmèrent le miracle, auquel toute la population catholique ne manqua pas d'ajouter foi. Cependant les Bohémiens prononcèrent la déposition de Ferdinand, et nommèrent à sa place Frédéric, palatin du Rhin, dont les titres étaient, à vrai dire, plus apparents que réels. Ce prince passait pour le chef de la confédération protestante de l'Allemagne[80]; de plus, il était neveu de Maurice, prince d'Orange, stathouder de Hollande, et gendre de Jacques Ier, roi d'Angleterre; mais, personnellement, il était tout-à-fait au-dessous de son rôle. Les Bohémiens poursuivirent la guerre avec une grande énergie; ils triomphèrent des Impériaux et, de concert avec Bethlem Gabor, ils mirent de nouveau le siége devant Vienne. Les chances de Ferdinand paraissaient complètement perdues; mais elles se relevèrent, grâce à la persévérante fermeté de l'empereur, à l'immense activité et à l'habileté des Jésuites, à la fidélité des Catholiques, et grâce surtout à la honteuse désertion des princes allemands, qui abandonnèrent la cause du Protestantisme, dont ils professaient les doctrines.
Les premiers succès des Bohémiens excitèrent les alarmes des princes catholiques, et non-seulement le pape, l'Espagne et l'Allemagne catholique s'unirent pour la défense de leur cause, représentée par Ferdinand II, mais encore la France oublia, dans cette circonstance, le principe fondamental de sa politique étrangère, qui lui conseillait de s'opposer à l'agrandissement de la maison d'Autriche. Le magnifique plan qui avait été formé par le génie de Henry IV et de Sully, pour fonder, sur des bases durables, la paix et la prospérité de la communauté européenne, fut, à la veille même de son exécution, détruit par le crime de Ravaillac, et Élizabeth, qui avait imaginé le même plan qu'elle avait communiqué à Sully, était depuis long-temps dans la tombe. Les successeurs de ces grands monarques étaient complètement incapables de comprendre ces nobles idées[81]. Richelieu qui, plus tard, déclara la guerre à l'Autriche et soutint les Protestants de l'Allemagne, n'était pas encore arrivé à la direction des affaires. La cour de France, trompée par les intrigues de l'Espagne, envoya un ambassadeur à Vienne, et prépara la paix entre Ferdinand et Bethlem Gabor, qui avait été obligé de quitter les remparts de la capitale de l'Autriche, par suite de la rigueur de l'hiver et de l'entrée inattendue de Sigismond III de Pologne sur le territoire de la Hongrie. Jacques Ier désapprouva la conduite de son gendre; il considérait la révolte de la Bohême contre Ferdinand comme une atteinte portée au droit divin des rois, et, au lieu de lui venir en aide, il retint le zèle de ses sujets, qui voulaient secourir leurs coreligionnaires protestants de la Bohême. D'un autre côté, Maurice de Nassau, oncle du nouveau roi de Bohême, ne pouvait assister son neveu; car la trève qu'il avait conclue avec l'Espagne n'était pas encore expirée, et il éprouvait, dans son gouvernement intérieur, de graves embarras.
L'Union évangélique, dont l'intérêt évident était de défendre les Protestants de la Bohême, adopta une politique toute différente. Les princes luthériens qui la composaient étaient plus jaloux des Réformés ou Calvinistes que des Catholiques. L'électeur de Saxe craignait que le succès des Bohémiens ne permît à la branche aînée de sa famille (la branche Ernestine)[82], très dévouée à la cause protestante, de reprendre la dignité électorale ainsi que les États dont elle avait été privée par son aïeul, sous l'influence de l'Autriche. Il se rangea donc du parti de Ferdinand, et, au lieu de soutenir les Bohémiens, il les combattit très activement. Les autres membres de l'Union Évangélique furent amenés, sous l'inspiration de l'ambassade française, qui avait déjà réconcilié Ferdinand et Bethlem Gabor, à signer à Ulm, le 3 juillet 1620, un traité en vertu duquel ils abandonnaient leur chef, le palatin du Rhin, relativement aux affaires de Bohême, en ne se réservant de le défendre que dans le cas où ses États héréditaires seraient attaqués par la ligue catholique. Ce fut ainsi que, dans cette occasion mémorable, les Catholiques demeurèrent noblement fidèles à leur cause, tandis que les Protestants désertèrent honteusement celle de leur parti.
Cette déplorable attitude des Protestants de l'Allemagne ne pouvait que décourager complètement ceux de la Bohême, qui jugèrent bientôt de l'insuffisance d'un roi tel que Frédéric. Ils furent défaits, le 8 novembre 1620, à Weissenberg, près de Prague, par une armée supérieure de Bavarois et d'Impériaux, commandée par Buquoi. Frédéric, qui festoyait au moment de la bataille, fut si effrayé à la nouvelle du désastre, que, au lieu de défendre sa capitale, comme ses sujets l'y engageaient, il prit lâchement la fuite, abandonnant son pays aux vengeances de l'ennemi. Les vengeances furent terribles: les principaux membres de la noblesse furent exécutés; un grand nombre de citoyens honorables s'exilèrent, et leurs biens furent confisqués. On imposa de fortes amendes à des personnes qui n'avaient pris aucune part à l'insurrection. Toutes ces dépouilles allèrent enrichir une bande d'aventuriers étrangers qui servaient dans l'armée impériale, et toutes les provinces devinrent la récompense des princes alliés,—du duc de Bavière, dont le secours avait été si puissant, et de l'électeur de Saxe, qui reçut, en récompense de la vigueur qu'il avait déployée contre ses coreligionnaires de la Bohême, la belle province de Lusace. Le Protestantisme et la nationalité slave de la Bohême, confondus dans le même arrêt par les Jésuites qui conseillaient Ferdinand, furent livrés à la persécution la plus violente, et il en résulta pour le pays, une misère effroyable! Voici comment s'exprime, à cet égard, un Bohémien catholique, dans un livre publié à Vienne sous le régime de la censure, il y a un demi-siècle; cette description ne saurait donc être taxée de mensonge, ni même d'exagération:
«Sous le règne de Ferdinand II, la nation bohémienne fut entièrement modifiée et refondue. Il n'y a peut-être pas dans l'histoire un autre exemple d'une nation dont les conditions aient été si profondément modifiées dans l'espace de quinze ans. En 1620, la Bohême, sauf quelques nobles et moines, était protestante; à la mort de Ferdinand II, elle était, au moins en apparence, entièrement catholique. Les Jésuites réclamèrent l'honneur de cette grande conversion. Un jour qu'ils s'en glorifiaient à Rome, en présence du pape, le célèbre capucin, Valérien Magnus, qui avait également pris part à la conversion de la Bohême, s'écria: «Saint-Père, donnez-moi des soldats comme il en a été donné aux Jésuites, et je convertirai le monde entier.»
Avant la bataille de Weissenberg, les États de Bohême possédaient un pouvoir au moins égal à celui du Parlement d'Angleterre. Ils faisaient des lois, concluaient des alliances avec leurs voisins, frappaient des impôts, conféraient les titres de noblesse, avaient leur garde particulière, choisissaient leurs rois, ou, tout au moins, leur consentement était demandé lorsque le père désirait laisser la couronne à son fils. Ils perdirent tous ces priviléges sous le règne de Ferdinand II.
Jusqu'à cette époque, les Bohémiens paraissaient sur le champ de bataille comme une nation indépendante, et ils y ont souvent rencontré la gloire. Désormais, ils furent confondus avec d'autres peuples, et leur nom n'a plus retenti dans le combat. On disait autrefois: les Bohémiens ont marché à l'ennemi, les Bohémiens ont livré l'assaut, les Bohémiens ont pris la ville, les Bohémiens ont gagné la victoire. Glorieuses paroles qu'aucune bouche n'a plus prononcées, qu'aucun historien n'a plus transmises à la mémoire des hommes! Considérés comme nation, les Bohémiens avaient été braves, invincibles, audacieux, passionnés pour l'honneur; après Weissenberg, ils perdirent courage, dignité, audace. Ils s'enfuirent dans les forêts comme des troupeaux, ils se laissèrent fouler aux pieds! Leur valeur fut ensevelie dans la plaine où se livra la dernière bataille! Individuellement, les Bohémiens sont encore braves, animés de l'esprit militaire et de l'amour de la gloire; mais, mêlés avec des peuples étrangers, ils ressemblent aux eaux de la Moldave qui se sont confondues avec celles de l'Elbe. Réunies, ces deux rivières portent des navires, s'élancent par delà leurs bords, inondent les terres, entraînent des monts et des rochers; mais on dit toujours: c'est l'Elbe! et personne ne songe à la Moldave.
La langue bohémienne, qui était usitée dans toutes les affaires officielles, et dont la noblesse était si fière, devint un objet de mépris. Les hautes classes adoptèrent l'allemand, que les bourgeois furent obligés d'apprendre, parce que dans les villes les sermons étaient prononcés en cette langue. Les campagnes seules conservèrent l'idiome national, que l'on appela dédaigneusement «la langue des paysans.» Autant les sciences, la littérature et les arts avaient été florissants sous les règnes de Maximilien et de Rodolphe, autant ils déclinèrent à cette triste époque. Je ne sache pas qu'il y ait eu, après l'expulsion des Protestants, un seul savant de quelque mérite. L'Université de Prague était aux mains des Jésuites, et encore le pape avait-il ordonné d'y suspendre toute promotion, en sorte que l'on ne pouvait plus y recevoir aucun degré académique. Quelques patriotes, prêtres ou laïques, protestèrent contre cette mesure, mais ce fut en vain. Les Jésuites et d'autres ordres occupaient la grande majorité des écoles, où l'on n'enseignait guère qu'un latin corrompu. Sans doute, il y avait parmi les Jésuites des hommes très distingués; mais on sait que leurs principes sont contraires à l'instruction du peuple, et ils s'appliquaient à maintenir leurs élèves dans une honteuse ignorance, afin de garder leur supériorité, non-seulement sur les laïques, mais aussi sur les autres congrégations. Ils allaient de ville en ville, exigeant que les habitants leur fissent voir les livres qu'ils possédaient. Ces livres étaient examinés et le plus souvent brûlés; c'est ce qui explique aujourd'hui la rareté des livres bohémiens. Les Jésuites voulurent également effacer toute trace d'anciens souvenirs littéraires; ils contèrent à leurs élèves, qu'avant leur arrivée, le pays était voué à la plus profonde ignorance; ils dissimulèrent les travaux, les noms mêmes des savants illustres qui avaient précédé cette triste époque. Aucun des écrits du noble Balbinus sur l'ancienne littérature de la Bohême n'aurait pu être publié avant la suppression de leur ordre, parce qu'ils avaient soin de n'en communiquer le manuscrit à personne. Les Bohémiens changèrent même leur costume national et adoptèrent peu à peu le costume actuel. Je dois également faire remarquer qu'à cette même époque se termine l'histoire des Bohémiens, et que celle des autres nations établies en Bohême commence. (Pelzel's Geschichte von Boehmen, p. 185 et suiv.)
Mais si cet abaissement de la Bohême fut l'œuvre des satellites coalisés de Rome et de l'Autriche,—des prêtres et des soldats,—il faut surtout l'attribuer à la lâcheté des souverains protestants qui, sauf de rares exceptions, trahirent la défense de leur foi.
Il est, en vérité, surprenant que divers écrivains protestants semblent embarrassés pour expliquer la ruine presque complète et si rapide du Protestantisme en Bohême et en Autriche, sous le règne de Ferdinand II. On s'en prenait généralement à la légèreté du caractère slave, à la témérité des chefs de la Bohême, à leur imprudence, que sais-je encore? On croyait voir le doigt d'une fatalité mystérieuse dans cette promptitude avec laquelle Rome était parvenue à reconquérir sur le Protestantisme, dans l'Est de l'Europe, tant de pays qui lui avaient échappé. À mon sens, les causes de la ruine du Protestantisme en Bohême, peuvent se réduire à deux principales, qui sont: 1o la violente persécution dirigée contre les Protestants; 2o l'effet moral que produisit sur les Bohémiens la désertion de ceux qui étaient le plus intéressés au triomphe du nouveau culte. Ce dernier fait était de nature à influencer profondément l'opinion publique, qui pouvait penser, soit que les Protestants ralliés au Catholicisme n'avaient pas été sincères dans leurs idées de Réforme, soit que l'on devait désespérer d'une cause destinée à périr: Quos Deus vult perdere priùs dementat. Les Catholiques profitèrent habilement de la situation, qui impressionnait plus vivement la foule que n'auraient pu le faire les raisonnements les plus logiques. L'histoire prouve que le succès a toujours exercé plus de prestige sur les esprits des multitudes, que les mérites ou les défauts des partis triomphants ou vaincus. Il est plus facile et plus profitable de se ranger du côté des vainqueurs, et la plupart des hommes ne sont que trop disposés à croire que la ligne droite se trouve là où se présentent pour eux le plus d'avantages; il n'y a qu'un petit nombre d'âmes généreuses qui soient capables de tenir jusqu'au bout pour une cause qu'ils considèrent comme étant celle de la justice. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'après la mort ou l'exil des principaux chefs du Protestantisme en Bohême, les masses se soient laissées entraîner, comme un troupeau, sous le joug de l'Église romaine, ou qu'elles aient tenté de dissimuler leur foi en se confondant extérieurement à ses rites. Quelque mystérieux que soient les desseins de la Providence, ils suivent cependant les règles invariables selon lesquelles Dieu dirige les affaires du monde physique et du monde moral; ils présentent un enchaînement de causes et d'effets, dont l'étude ne dépasse point la portée de l'intelligence humaine. S'étonne-t-on de voir un homme se casser le cou ou les jambes en tombant d'une hauteur considérable? De même, il n'est pas surprenant qu'une cause désertée par ses défenseurs naturels, finisse par succomber.
Les princes protestants de l'Allemagne ne tardèrent pas à être cruellement punis, par Ferdinand lui-même, de la lâcheté dont ils avaient fait preuve en abandonnant les Bohémiens. Après avoir eu raison de ces derniers, Ferdinand s'attaqua aux libertés religieuses et politiques de ceux qui les avaient abandonnés à l'heure du péril. Telle fut l'origine de la célèbre Guerre de Trente ans. Les libertés de l'Allemagne ne furent sauvées que par la valeur de Gustave-Adolphe et de ses généraux, et par la politique du grand Richelieu; mais il fallut payer ce service en livrant l'Alsace à la France, et les plus belles provinces du Nord à la Suède. Le traité de Westphalie, qui termina la guerre, régla dans tous leurs détails les rapports qui devaient exister entre les Catholiques et les Protestants de l'Allemagne, mais il ne renferma pas un seul mot en faveur des Protestants de la Bohême. Aucune stipulation ne fut faite, soit pour garantir leur liberté religieuse, soit même pour accorder la plus légère compensation à ceux qui avaient été exilés ou privés de leurs biens pour la défense d'une cause dont les droits étaient raffermis par le traité lui-même. Tous ces avantages furent pour les Allemands; quant aux Bohémiens, il semble que, en raison de leur origine slave, on ne les jugea dignes d'aucune attention. Ils pouvaient bien, en vérité, s'écrier comme le vieux prophète: «J'ai appelé mes amis, mais ils ne m'ont pas écouté.»
Si Gustave-Adolphe avait vécu, le destin de la Bohême eût été tout autre. Malheureusement, le principal auteur du traité de Westphalie paraît s'être conformé à ce célèbre adage: Quantilla sapientia regitur mundus; car il n'est point de sage politique qui ne soit fondée en même temps sur la justice.—Ces faits doivent éveiller dans l'âme des Slaves de pénibles réflexions. Les Bohémiens furent traités à cette époque, par les Suédois et les Allemands, leurs coreligionnaires, de la même façon que de nos jours les Polonais ont été traités par les nations de l'Occident, qui leur avaient montré tant de sympathie et qui étaient évidemment intéressées à les soutenir. Je signalerai ici un fait remarquable qui a échappé aux historiens de l'Europe: Au XVe siècle, alors que les opinions religieuses exerçaient encore une influence si considérable sur les affaires politiques, les Polonais catholiques soutinrent les Bohémiens hussites contre les Allemands fidèles à Rome; tandis qu'aujourd'hui, ni le lien religieux, ni les sympathies politiques, ni même la similitude des intérêts, n'ont pu procurer à la Bohême et à la Pologne l'assistance de l'Europe occidentale. Serait-il vrai que ces Slaves, qui luttent pour la conquête de leurs droits, ne doivent plus compter sur le secours de l'Ouest, mais qu'ils peuvent tourner leurs regards vers cette grande nation, slave d'origine, qu'ils ont jusqu'à ce jour si énergiquement combattue? C'est là une opinion qui se répand parmi les Slaves de l'Ouest et du Sud, et dont les évènements récents ne sont pas de nature à arrêter les progrès. Les hommes d'État de l'Europe feront sagement de se préoccuper de cette situation avant qu'il soit trop tard.
La Bohême souffrit, pendant la Guerre de Trente ans, d'effroyables calamités. Ce malheureux pays fut aussi cruellement ravagé par les Suédois et les Saxons (Protestants) que par les troupes catholiques de Tilly et de Wallenstein. Il comptait 732 villes et 34,700 villages; le nombre des villes était réduit de moitié, et la population, qui s'élevait à 3,000,000 d'âmes, tomba à 780,000.
Un grand nombre d'Allemands, attirés par les nouveaux propriétaires et par le gouvernement, s'établirent sur les terres désertes de la Bohême, et repeuplèrent peu à peu les villes; des districts entiers devinrent allemands, à tel point qu'on n'y parlait même plus la langue bohême. L'instruction publique était entièrement entre les mains des Jésuites, qui s'étaient montrés si hostiles à la nationalité slave. Aussi la langue nationale, sans être abolie légalement[83], était-elle menacée de partager le sort du dialecte des Slaves de la Baltique. Heureusement, elle fut sauvée par les efforts de quelques patriotes, notamment de Balbinus, dont j'ai souvent déjà fait mention. Celui-ci revendiqua, dans un traité, les droits de l'idiome national, dont il signala tous les mérites en démontrant combien il était absurde et injuste de le proscrire. D'autres personnages, parmi lesquels on remarque le feld-maréchal Kinsky, soutinrent, après lui, la même cause. En 1781, l'empereur Joseph II publia son édit de tolérance, à la suite duquel tous ceux qui professaient secrètement le Protestantisme déclarèrent ouvertement leur foi. On croit que ce prince hésita quelque temps entre l'allemand et le bohémien pour établir une langue officielle dans toute l'étendue de son empire. L'idée d'imposer un seul et même langage à tant de nationalités différentes qui forment la population des États autrichiens, était assurément très hasardeuse. Cependant Joseph résolut de mettre ce projet à exécution, et il choisit l'allemand de préférence à l'idiome de la Bohême; ce choix était assez naturel, à cause du discrédit où ce dernier était tombé, bien que la majorité de la population autrichienne, composée de Slaves, comprît aisément la langue bohémienne et n'entendît pas un mot de l'allemand. L'allemand fut donc substitué au latin dans les cours professés à l'Université de Prague; il fut introduit dans toutes les écoles, sans en excepter les écoles primaires; les enfants qui n'avaient pas appris l'allemand ne pouvaient être admis dans les écoles latines ni même être pris en apprentissage.
Ce fut ainsi que le plus grand adversaire des Jésuites imagina une mesure plus fatale à la nationalité slave de la Bohême, que toutes les manœuvres employées dans le même but par les disciples de Loyola pendant un siècle et demi. Le sentiment national s'émut vivement, et, depuis cette époque, de continuels efforts ont été tentés pour relever la langue et la littérature de la Bohême. L'ordonnance de Joseph devint lettre morte comme tout le reste de ses plans; mais l'élan imprimé à la littérature nationale ne fit que s'accroître, et il a produit un grand nombre d'ouvrages très remarquables. Les nobles de la Bohême ont déployé le zèle le plus actif en faveur de cette littérature; et, chose singulière! les descendants de ces étrangers qui avaient reçu des propriétés en Bohême pour les services qu'ils avaient rendus à la dynastie autrichienne en l'aidant à détruire les libertés religieuses du pays, figurent aujourd'hui à la tête des plus ardents patriotes, et défendent énergiquement la nationalité slave que leurs ancêtres avaient vaincue. Le descendant du général qui gagna, sur les Bohémiens, la bataille de Weissenberg, en 1620, le comte Buquoi, l'un des plus riches propriétaires et auteur de plusieurs ouvrages scientifiques, est en ce moment considéré comme le chef du parti national. Après l'insurrection de Prague (juin 1848), il fut mis en prison par ordre du gouvernement autrichien, qui l'accusait de diriger une conspiration slave ayant pour but de le placer sur le trône de la Bohême. Il fut mis en liberté; mais le fait que je viens de rappeler permet d'apprécier le degré de popularité dont jouit, parmi les patriotes, le descendant du vainqueur de la Bohême.
Les évènements récemment survenus en Autriche, ont fourni aux Bohémiens l'occasion de rentrer pleinement dans la possession de leurs droits, et on reconnaît généralement que, par leur organisation, par leur esprit de conduite, ils se sont montrés souvent très supérieurs aux autres partis politiques qui s'agitent au sein de la monarchie.
Nul ne peut, aujourd'hui, prévoir le tour que prendront les affaires en Autriche; il y a cependant un fait certain, c'est que l'issue ne saurait être favorable à l'élément germanique; car les populations slaves ne sont demeurées fidèles à la dynastie autrichienne que dans l'espérance de rentrer dans la jouissance de leur nationalité; et les évènements de la Croatie viennent de confirmer ce que j'avançais déjà il y a quelques années, à savoir que les Slaves ne consentiront pas plus à devenir Allemands que Magyars[84]. Je puis ajouter que, si l'agitation actuelle de la Bohême se développe pacifiquement et amène la création d'un gouvernement constitutionnel, elle ne tardera pas à être suivie d'un mouvement religieux qui produira, dans l'Église, une révolution semblable à celle qui s'est accomplie dans l'État. Cette révolution est ardemment désirée par les enfants les plus éclairés de la Bohême.