Je pensai que je n'oserais jamais sortir de dessous l'arche du pont sur lequel j'entendais déjà les pas des contadins qui portaient des raisins et des figues au marché, et surtout que je n'aurais jamais le courage de passer devant les gardes des portes, et d'entrer dans la terrible ville.

Et quand tu y seras, me disais-je en moi-même, que feras-tu? où iras-tu? que diras-tu? À qui oseras-tu demander où l'on a mené ton cousin, et dans quel cachot on le retient?

Et quand on te le dirait, à qui t'adresseras-tu pour qu'on t'ouvre les portes de fer de sa cage? Et alors même que tu parviendrais à le découvrir et que tu te coucherais, comme une chienne sans maître, au pied de sa tour pour le voir un jour mener au supplice et pour demander à mourir avec lui, qui est-ce qui te nourrira en attendant, et où trouveras-tu, sans un baïoque seulement dans la main, un asile pour reposer ta tête?

CXXXIX

Tout cela m'apparut pour la première fois à l'idée, monsieur, et me fit aussi froid au front et au cœur, bien que ce fût en un beau jour d'automne, que si un vent de neige avait soufflé sous l'arche du pont. Je fus tentée de remonter à la cabane ou bien de rester là sans faire un pas de plus, pour mourir de faim sous le lit desséché du torrent. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je ne sais pas au juste combien d'heures je restai dans cette angoisse; mais quand je m'en réveillai, les rayons plus longs du soleil avaient pénétré à moitié sous l'arche, échauffaient le sable et, en me rendant la chaleur, me rendaient la pensée et le courage. Je me dis: Tu n'as pas à choisir, Hyeronimo est dans Lucques; il est là, soit pour vivre, soit pour mourir, là tu dois être pour mourir ou pour y vivre le plus près de lui que Dieu le permettra. Entre sans trembler dans la ville. En te voyant dans ce costume et avec la zampogna, dont tu sais jouer, sous le bras, tout le monde te prendra pour le fils d'un de ces pifferari qui viennent dans la saison de la Notre-Dame de septembre donner la sérénade aux Madones des carrefours ou aux jeunes fiancées sur leurs balcons, indiqués secrètement par les amoureux, qui leur font la cour avec l'aveu de leurs mères; les âmes pieuses ou les cœurs tendres me jetteront quelques baïoques dans mon chapeau, ce sera assez pour me nourrir d'un peu de pain et de figues; les marches des églises ou les porches des Madones me serviront bien de couche pour la nuit, enveloppée que je serai dans le lourd manteau de mon oncle; car j'ai oublié de vous dire, monsieur, que j'avais trouvé aussi dans le coffre, et que j'avais emporté sur mon bras le manteau de peau de chèvre brune, qui sert de lit l'été, ou de couverture l'hiver aux pifferari.

En vivant ainsi et en parlant avec l'un ou avec l'autre, quelque âme charitable finira bien par me dire ce qui est advenu de Hyeronimo. Un malheur comme le sien (un guaï), cela doit faire bien du bruit dans le pays; quand je saurai où on l'a jeté, soit dans les cachots, soit même dans les galères de Serra-Vezza, je finirai bien, par la grâce de Dieu, par me faire voir ou par me faire entendre de lui. Qui sait, peut-être me laissera-t-on lui parler et soutenir ses fers pour le soulager dans son travail? Quand il saura que sa sœur souffre avec lui, il souffrira la moitié moins, car une âme prend, dit-on, plus de la moitié des maux d'une autre âme sur la terre, comme dans le purgatoire. Être plaint, être regardé seulement par qui vous aime, c'est être à demi déchargé. Allons, et fions-nous à l'ange de la Bible qui nourrissait les lions dans la fosse de Daniel, pour qu'ils ne dévorassent pas l'innocent persécuté.

CXL

Tout en parlant ainsi en moi-même, je repris la zampogne, le manteau, le bâton à pointe ferrée de mon oncle, et je me risquai à sortir, toute rougissante, mais toute réconfortée, de dessous l'arche du pont.

C'était l'heure de midi: personne ne passait en ce moment sur la route, à cause du grand soleil et de la grande poussière.

Quand je fus seule ainsi, sur le haut pont, je vis tout au sommet de l'arche du milieu un pilier creusé en niche où rayonnait une Madone toute couverte d'or et d'argent, de fleurs en papier, et de poussière sous sa grille. Je me sentis inspirée de tomber à genoux devant elle et de lui jouer un air de montagne, afin de l'attendrir sur mon sort, mais surtout sur celui d'Hyeronimo; je me dis: Personne ne me voit ni ne m'entend qu'elle, personne ne me donnera un pauvre baïoque ou un pauvre carlin (autre pièce de monnaie populaire dans cette partie de l'Italie); ce n'est donc pas pour le monde, c'est bien pour elle toute seule que je vais jouer, elle m'en saura plus gré que si c'était par vanité ou par intérêt; elle ne pourra pas dire que c'est pour le monde.

CXLI

Alors je m'agenouillai dans la poudre du chemin, sur le premier degré du palais de sa niche, j'enflai la peau de chèvre si longtemps vide et muette qui donne le vent au chalumeau d'où le vent sort en musique, selon qu'on ouvre on qu'on ferme plus agilement avec les doigts les trous de la flûte, et je commençai à jouer un des airs les plus amoureux et les plus dévots que nous avions composés par moitié, Hyeronimo et moi, un beau soir d'été, au bord de l'eau, sous la grotte du pré.

Cet air coulait des lèvres et du hautbois comme l'eau coulait en cadence et en glouglous mélodieux de la source cachée au fond de la voûte de l'antre; puis il s'épanchait, comme l'eau prisonnière, en murmures de paix et de contentement entre les roseaux; puis il imitait, en finissant par cinq ou six petites notes décousues et argentines, le tintement des gouttes de rosée qui tombent par instants des feuilles mouillées par la cascatelle dans le bassin, et qui la font chanter aussi, on ne sait pas si c'est pour pleurer, on ne sait pas si c'est pour rire; en sorte que, quand le couplet était fini, on entendait comme un écho moqueur ce petit refrain de notes insignifiantes, mais jolies à l'oreille; elles avaient l'air de se moquer, ou du moins de badiner avec le motif tendre et religieux du couplet de la zampogne: c'étaient des Tyroliens passant en pèlerinage, pour aller à San Stefano des Camaldules, qui nous avaient donné, avec leurs ritournelles à perte de voix, l'idée de ce refrain vague et fou à la fin de notre air d'amour et de dévotion, près des cascades. Notre père et notre oncle eux-mêmes en avaient été émerveillés en nous l'écoutant jouer sur leurs zampognes.

—C'est drôle! disaient-ils, ça donne envie de pleurer au commencement, et ça fait presque rire à la fin; c'est un air d'enfants qui ne peuvent pas tenir leur sérieux jusqu'au bout, mais dont le sourire se mêle aux larmes comme le rayon de soleil à la pluie du matin.

CXLII

Eh bien! monsieur, ce fut pourtant le premier air que je me sentis inspirée de jouer devant la Madone du pont; jamais les sons de la zampogne ne m'avaient paru avoir une telle expression sous les doigts de mon père, de mon oncle, d'Hyeronimo, de moi-même, ni de personne; il me semblait que ce n'était pas moi qui jouais, mais qu'un esprit du ciel, caché dans l'outre, soufflait les notes et remuait les doigts sur le roseau à sept trous du chalumeau.

Si j'étais la Madone, pensais-je tout en jouant, il me semble que je serais flattée et attendrie par un air. J'y mêlais des soupirs et des paroles tout bas dans mon cœur, tout en jouant; cela allait bien tant que l'air du couplet était sérieux, dévot et tendre comme mon idée; mais à la fin du couplet, quand il fallut jouer la ritournelle, la ritournelle gaie, folle et sautillante comme les éclats de voix du pinson ivre de plaisir, au bord de son nid sur les branches, oh! alors, monsieur, je pus à peine achever, malgré la dissonance si je n'achevais pas, et, malgré la peur de manquer ainsi à l'oreille de la Madone, j'achevai cependant, mais le chalumeau s'échappa de mes doigts à la dernière note de gaieté qui contrastait trop fort avec mon désespoir: mes larmes me coupèrent le souffle, la zampogne se dégonfla dessous mon coude avec un long gémissement faux, comme de quelqu'un qu'on étrangle, et je roulai évanouie sur le pont sans regarder, sans voir, jusqu'à ce qu'un char à quatre bœufs, qui menait une noce de contadini, s'arrêta devant moi, à ce qu'on me dit depuis.

Lamartine.

1: Acteur du théâtre de Weimar.

2: Proverbe.

3: «Dornbourg en septembre; À minuit; le Fiancé; À la lune se levant. La mélancolie et la sérénité, en apparaissant tour à tour dans ces petites poésies, leur donnent le charme le plus original et le plus sympathique.»

4: «De 1808 à 1810 précepteur des enfants de Schiller; plus tard directeur du collége d'Osnabrück. Il a publié deux ouvrages sur Gœthe.»

5: «Charles-Frédéric, mort en 1853.»

6: «Journal de Weimar.»

7: «Maria Paulowna.»

8: «C'est au mois d'août 1831 que Gœthe reçut de Paris son buste en marbre, de grandeur colossale, par David d'Angers. Il était accompagné d'une lettre de David renfermant ces passages: «Je vous envoie cette faible image de vos traits, non comme un présent digne de vous, mais comme le témoignage d'un cœur qui sait mieux éprouver des sentiments que les exprimer... Vous êtes la grande figure poétique de notre époque; une statue vous est due: j'ai essayé d'en faire un fragment; un génie digne de vous l'achèvera.» Gœthe, très-heureux de cet envoi, fit placer le buste dans la salle de la bibliothèque grand-ducale; et, le 28 août, dernier jour anniversaire de sa naissance, on enleva solennellement le voile qui couvrait cette grandiose image où se révèle en même temps le génie du poëte et du sculpteur. Pendant cette cérémonie, Gœthe était dans les bois de sapins d'Ilmenau; comme d'habitude, il s'était échappé de Weimar pour éviter toutes les félicitations officielles. «Il m'est chaque année plus impossible de recevoir tous ces bienveillants hommages, écrit-il à Zelter; les hommes se plaisent à considérer et à célébrer ma vie comme un ensemble harmonieux; pour moi, au contraire, plus je vieillis, plus je trouve mon existence pleine de lacunes.» N'emmenant avec lui que ses petits-fils, il alla se promener une dernière fois dans ces vallées pittoresques où, un demi-siècle auparavant, il avait fait tant de courses folles. Il gravit le Gickelhahn. Arrivé au sommet, il promena longtemps son regard sur le panorama immense qu'il avait si souvent contemplé et qu'il admirait pour la dernière fois. De ce plateau élevé, on découvre une grande partie de la forêt de Thuringe, qui s'étend jusqu'à l'horizon le plus lointain et forme un immense et sombre océan de verdure; Gœthe resta longtemps immobile, et dit seulement: «Hélas! pourquoi notre bon duc n'est-il pas là!...» Puis il monta d'un pas assuré au premier étage d'une maisonnette de bois qui lui servait d'asile la nuit, pendant ses chasses avec le grand-duc; il y retrouva les vers délicieux qu'il avait jadis écrits sur le bois même, et qu'on peut lire encore aujourd'hui:

Sur les cimes
Tout est calme...
Dans les feuilles
Le vent se tait...
Dans les bois
L'oiseau est muet...
Patience!... Bientôt pour toi
Viendra aussi
Le repos!...

«Trop d'émotions et de souvenirs se pressaient dans son âme; il ne put se maîtriser, et des larmes abondantes s'échappèrent de ses yeux.»

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