Comblons la mesure; joignons, comme il le fait, les perspectives du ciel aux visions des ténèbres: le pamphlet devient un hymne. «Quand je rappelle à mon esprit, dit-il, comment enfin, après tant de siècles pendant lesquels le large et sombre cortége de l'Erreur avait presque balayé toutes les étoiles hors du firmament de l'Église, la brillante et bienheureuse Réforme lança son rayon à travers la noire nuit épaissie de l'ignorance et de la tyrannie antichrétiennes, il me semble qu'une joie souveraine et vivifiante doit entrer à flots dans la poitrine de celui qui lit ou qui écoute; et que la suave odeur de l'Évangile ramené baigne son âme de tous les parfums du ciel[483].» Surchargées d'ornements, prolongées à l'infini, ces périodes sont des chœurs triomphants d'alleluias angéliques chantés par des voix profondes au son de dix mille harpes d'or. Au milieu de ses syllogismes, Milton prie, soutenu par l'accent des prophètes, entouré par les souvenirs de la Bible, ravi des splendeurs de l'Apocalypse, mais retenu à la porte de l'hallucination par la science et la logique, au plus haut de l'air serein et sublime, sans monter dans la région brûlante où l'extase fond la raison avec une majesté d'éloquence et une grandeur solennelle que rien ne surpasse, dont la perfection prouve qu'il est entré dans son domaine, et au delà du prosateur promet le poëte[484]: «Toi qui siéges dans une gloire et dans une lumière inaccessibles, père des anges et des hommes! et toi aussi, roi tout-puissant, rédempteur de ce reste perdu dont tu as pris la nature, ineffable et immortel amour! toi enfin, troisième substance de la divine infinitude, esprit illuminateur, la joie et la consolation de toute chose créée! regarde cette pauvre Église épuisée et presque expirante! Oh! ne leur laisse pas achever leurs pernicieux desseins. Ne permets pas qu'ils nous enveloppent encore une fois dans ce nuage obscur de ténèbres infernales où nous n'apercevrons plus le soleil de ta vérité, où jamais nous n'espérerons l'aurore consolatrice, où jamais nous n'entendrons plus chanter l'oiseau de ton matin!... Qui ne t'aperçoit aujourd'hui dans ta marche éclatante, au milieu de ton sanctuaire, entre ces candélabres d'or longtemps obscurcis chez nous par la violence de ceux qui les avaient saisis, attirés plutôt par le désir de leur or que par l'amour de leur rayonnante clarté? Viens donc, ô toi qui as les sept étoiles dans ta main droite; établis tes prêtres choisis, selon leur ordre et leurs rites antiques, pour accomplir devant tes yeux leur office et verser religieusement l'huile consacrée dans tes lampes saintes toujours brûlantes. Tu as envoyé pour cette œuvre, par toute la contrée, un esprit de prière sur tes serviteurs, et tu as éveillé leurs vœux, comme le bruit d'une multitude d'eaux autour de ton trône. Oh! achève, et accomplis tes glorieux actes. Sors de tes chambres royales, ô prince de tous les rois de la terre; revêts les robes visibles de ta majesté impériale, prends en main le sceptre universel que ton père t'a transmis, car maintenant la voix de ta fiancée t'appelle, et toutes les créatures soupirent pour être renouvelées[485].» Ce cantique de supplications et d'allégresse est une effusion de magnificences, et, en sondant toutes les littératures, vous ne rencontrerez guère de poëtes égaux à ce prosateur.

Est-il vraiment prosateur? La dialectique empêtrée, l'esprit pesant et maladroit, la rusticité fanatique et féroce, la grandeur épique des images soutenues et surabondantes, le souffle et les témérités de la passion implacable et toute-puissante, la sublimité de l'exaltation religieuse et lyrique: on ne reconnaît point à ces traits un homme né pour expliquer, persuader et prouver. La scolastique et la grossièreté du temps ont émoussé ou rouillé sa logique. L'imagination et l'enthousiasme l'ont emporté et enchaîné dans les métaphores. Ainsi égaré ou gâté, il n'a pu produire d'œuvre parfaite: il n'a écrit que des pamphlets utiles, commandés par l'intérêt pratique et la haine présente, et de beaux morceaux isolés, inspirés par la rencontre d'une grande idée et par l'essor momentané du génie. Pourtant, dans ces débris abandonnés, l'homme apparaît tout entier. L'esprit systématique et lyrique se peint dans le pamphlet comme dans le poëme; la faculté d'embrasser des ensembles et d'en être ébranlé restes égale en Milton dans ses deux carrières, et vous allez voir dans le Paradis et dans le Comus ce que vous avez rencontré dans le Traité de la Réforme et dans les Remarques sur l'Opposant.

VI

«Il m'a avoué, écrit Dryden, que Spenser avait été son modèle[486].» En effet, par la pureté, et l'élévation de la morale, par l'abondance et la liaison du style, par les nobles sentiments chevaleresques et la belle ordonnance classique, tous deux étaient frères. Mais il avait encore d'autres maîtres, Beaumont, Fletcher, Burton, Drummond, Ben Jonson, Shakspeare, toute la splendide Renaissance anglaise, et par derrière elle la poésie italienne, l'antiquité latine, la belle littérature grecque, et toutes les sources d'où la Renaissance anglaise avait jailli. Il continuait le grand courant, mais à sa manière. Il prenait leur mythologie, leurs allégories, parfois leurs concetti[487], et retrouvait leur riche coloris, leur magnifique sentiment de la nature vivante, leur inépuisable admiration des formes et des couleurs. Mais en même temps il transformait leur diction et employait la poésie à un nouvel usage. Il écrivait, non par impulsion, et sous le seul contact des choses, mais en lettré, en humaniste, savamment, avec l'aide des livres, apercevant les objets autant à travers les écrits précédents qu'en eux-mêmes, ajoutant à ses images les images des autres, reprenant et refondant leurs inventions, comme un artiste qui resserre et multiplie les bosselures et les orfévreries entrelacées déjà sur un diadème par la main de vingt ciseleurs. Il se formait ainsi un style composite et éclatant, moins naturel que celui de ses précurseurs, moins propre aux effusions, moins voisin de là vive sensation prime-sautière, mais plus solide, plus régulier, plus capable de concentrer en une large nappe de clarté tous leurs scintillements et toutes leurs lueurs. Il assemblait comme Eschyle des mots «de six coudées,» «empanachés et habillés de robes de pourpre,» et les faisait marcher comme un cortége royal devant son idée pour la rehausser et l'annoncer. Il montrait les belles nymphes, «roses vivantes des bois, aux brodequins d'argent, aux robes de fleurs[488],» «et le soir, encapuchonné de gris, qui, semblable à un triste pèlerin sous sa robe monastique, se lève derrière les roues fuyantes du soleil,—les îles à la ceinture de vagues, qui, comme de riches diamants bigarrés, parsèment la poitrine nue de l'abîme,—les brûlants séraphins aux éblouissantes rangées dressant vers le ciel leurs angéliques trompettes tonnantes[489].» Il amoncelait en buissons touffus les fleurs éparses chez les autres poëtes[490], «la primevère hâtive qui meurt délaissée, l'hyacinthe aigretée, le pâle jasmin, la pensée bigarrée de jais, l'œillet blanc, l'ardente violette, la rose musquée, le chèvrefeuille à la gracieuse parure, avec le coucou alangui qui penche sa tête pensive, et toutes les fleurs qui portent une broderie mélancolique[491].» Il les appelait autour du tombeau de son ami, et disait «à l'amarante d'y verser toute sa beauté, aux narcisses de remplir leurs coupes de pleurs.» Il parlait aux «creuses vallées où de doux chuchotements habitent dans les ombrages, dans les vents folâtres, dans les sources jaillissantes, et dont Sirius brûlant épargne le frais giron.» Il leur disait «d'empourprer tout le sol de fleurs printanières, de jeter sur cette tombe tous les émaux de leurs yeux rayonnants qui sur le gazon vert boivent les rosées parfumées.» Tout jeune encore et au sortir de Cambridge, il se portait vers le magnifique et le grandiose; il avait besoin du grand vers roulant, de la strophe ample et sonnante, des périodes immenses de quatorze et de vingt-quatre vers. Il ne considérait point les objets face à face, et de plain-pied, en mortel, mais de haut comme ces archanges de Gœthe[492] qui embrassent d'un coup d'œil l'Océan entier heurté contre ses côtes, et la terre qui roule enveloppée dans l'harmonie des astres fraternels. Ce n'était point la vie qu'il sentait, comme les maîtres de la Renaissance, mais la grandeur, à la façon d'Eschyle et des prophètes hébreux[493], esprits virils et lyriques comme le sien, qui, nourris comme lui dans les émotions religieuses et dans l'enthousiasme continu, ont étalé comme lui la pompe et la majesté sacerdotales. Pour exprimer un pareil sentiment, ce n'était pas assez des images, et de la poésie qui ne s'adresse qu'aux yeux; il fallait encore des sons, et cette poésie plus intime qui, purgée de représentations corporelles, va toucher l'âme: il était musicien; ses hymnes roulaient avec la lenteur d'une mélopée et la gravité d'une déclamation; et lui-même semblait peindre son art en ces vers incomparables qui se développent comme l'harmonie solennelle d'un motet:

Dans la profondeur des nuits, quand l'assoupissement[494]—a enchaîné les sens des mortels, j'écoute—l'harmonie des sirènes célestes—qui, assises sur les neuf sphères enroulées,—chantent pour celles qui tiennent les ciseaux de la vie,—et font tourner les fuseaux de diamant—où s'enroule la destinée des dieux et des hommes.—Telle est la douce contrainte de l'harmonie sacrée—pour charmer les filles de la Nécessité,—pour maintenir la Nature chancelante dans sa loi,—et pour conduire la danse mesurée de ce bas monde—aux accents célestes que nul ne peut entendre,—nul formé de terre humaine; tant que son oreille grossière n'est point purifiée[495].

En même temps que le style, les sujets se trouvaient changés; il resserrait et ennoblissait le domaine comme le langage du poëte, et consacrait ses pensées comme ses paroles. Celui, disait-il un peu plus tard, qui connaît la vraie nature de la poésie, «découvre bientôt quelles méprisables créatures sont les rimeurs vulgaires, et quel religieux, quel glorieux, quel magnifique usage on peut faire de la poésie dans les choses divines et humaines».... «Elle est un don inspiré de Dieu, rarement accordé, et cependant accordé à quelques-uns dans chaque nation, pouvoir placé à côté de la chaire, pour planter et nourrir dans un grand peuple les semences de la vertu et de l'honnêteté publique, pour apaiser les troubles de l'âme et remettre l'équilibre dans les émotions, pour célébrer en hautes et glorieuses hymnes le trône et le cortége de la toute-puissance de Dieu: pour chanter les victorieuses agonies des martyrs et des saints, les actions et les triomphes des justes et pieuses nations qui combattent vaillamment pour la foi contre les ennemis du Christ[496].» En effet, dès l'abord, à l'école de Saint-Paul et à Cambridge, il avait paraphrasé des psaumes, puis composé des odes pour la Nativité, la Circoncision et la Passion. Bientôt paraissent des chants tristes sur la mort d'un jeune enfant, sur la fin d'une noble dame; puis de graves et nobles vers sur le Temps, à propos d'une musique solennelle, sur sa vingt-troisième année, «printemps tardif qui n'a point encore montré de boutons ni de fleurs.» Enfin le voici à la campagne chez son père, et les attentes, les rêveries, les premiers enchantements de la jeunesse s'exhalent de son cœur, comme en un jour d'été un parfum matinal. Mais quelle distance entre ces contemplations souriantes et sereines, et la chaude adolescence, le voluptueux Adonis de Shakspeare! Il se promène, regarde, écoute, à cela se bornent ses joies; ce ne sont que les joies poétiques de l'âme. Entendre «l'alouette qui prend son essor et de son chant éveille la nuit morne jusqu'à ce que se lève l'aube tachetée; le laboureur qui siffle sur son sillon; la laitière qui chante de tout son cœur; le faucheur qui aiguise sa faux dans le vallon sous l'aubépine;» voir les danses et les gaietés de mai au village; contempler les pompeuses processions et «le bourdonnement affairé de la foule dans les cités garnies de tours;» surtout s'abandonner à la mélodie, aux enroulements divins des vers suaves, et aux songes charmants qu'ils font passer devant nous dans une lumière d'or, voilà tout[497]; et aussitôt, comme s'il était allé trop loin, pour contrebalancer cet éloge des joies sensibles, il appelle à lui la Mélancolie[498], «la nonne pensive, pieuse et pure, enveloppée dans sa robe sombre, aux plis majestueusement étalés, qui, d'un pas égal, avec une contenance contemplative, s'avance, les yeux sur le ciel qui lui répond, et son âme dans les yeux.» Avec elle il erre parmi les graves pensées et les graves spectacles qui rappellent l'homme à sa condition, et le préparent à ses devoirs, tantôt parmi les hautes colonnades d'arbres séculaires dont les dômes entretiennent sous leur abri le silence et le crépuscule, tantôt dans «ces pâles cloîtres studieux, où, sous les arches massives, les vitraux, les riches rosaces historiées jettent une obscure clarté religieuse,» tantôt enfin dans le recueillement du cabinet d'étude, où chante le grillon, où luit la lampe laborieuse, où l'esprit, seul à seul avec les nobles esprits des temps passés, évoque Platon pour apprendre de lui «quels mondes, quelles vastes régions possèdent l'âme immortelle, après qu'elle a quitté sa maison de chair et le petit coin où nous gisons[499].» Il était rempli de cette haute philosophie. Quelle que fût la langue où il écrivît, anglaise, italienne ou latine, quel que fût le genre qu'il touchât, sonnets, hymnes, stances, tragédies ou épopées, il y revenait toujours. Il louait partout l'amour chaste, la piété, la générosité, la force héroïque. Ce n'était point par scrupule, mais par nature; son besoin et sa faculté dominante le portaient aux conceptions nobles. Il se donnait la joie d'admirer, comme Shakspeare la joie de créer, comme Swift celle de détruire, comme Byron celle de combattre, comme Spenser celle de rêver. Même en des poëmes décoratifs qu'on n'employait que pour étaler des costumes et déployer des féeries, dans des Masques comme ceux de Ben Jonson, il imprimait son caractère propre. C'étaient des amusements de château; il en faisait des enseignements de magnanimité et de constance: l'un d'eux, le Comus, largement développé, avec une originalité entière et une élévation de style extraordinaire, est peut-être son chef-d'œuvre, et n'est que l'éloge de la vertu.

Ici du premier élan, nous sommes dans les cieux. Un esprit, descendu au milieu des bois sauvages, prononce cette ode:

Devant le seuil étoilé du palais de Jupiter—est ma demeure, parmi ces formes immortelles,—esprits éthérés, qui vivent lumineux—dans des sphères sereines d'air paisible et pur,—au-dessus de la fumée et du tumulte de ce coin obscur—que les hommes appellent la terre, étable vile—où, encombrés et confinés dans leurs basses pensées,—ils luttent pour conserver une frêle et fiévreuse vie,—oubliant la couronne que la vertu donne,—après les vicissitudes mortelles, à ses vrais serviteurs,—au milieu des dieux trônant sur leurs siéges sacrés[500].

De tels personnages ne peuvent point parler; ils chantent. Le drame est un opéra antique, composé, comme le Prométhée, d'hymnes solennelles. Le spectateur est transporté hors du monde réel. Ce ne sont point des hommes qu'il écoute, mais des sentiments. Il assiste à un concert comme dans Shakspeare; le Comus continue le Songe d'une nuit d'été, comme un chœur viril de voix profondes continue la symphonie ardente et douloureuse des instruments.

«Dans les sentiers embrouillés de cette forêt sourcilleuse, où l'ombre frissonnante menace les pas du voyageur perdu,» erre une noble dame, séparée de ses deux frères, troublée par les cris sauvages et par la turbulente joie qu'elle entend dans le lointain. Là-bas, le fils de Circé l'enchanteresse, le sensuel Comus danse et secoue des torches parmi les clameurs des hommes changés en brutes; c'est l'heure[NM] «où les lacs et les mers avec leurs troupeaux écailleux mènent autour de la lune leurs rondes ondoyantes, pendant que sur les sables et les pentes brunies sautillent les prestes fées et les nains pétulants.» Elle s'effraye, elle s'agenouille; et dans les formes nuageuses qui ondulent là-haut sous la clarté pâle, elle aperçoit l'Espérance aux blanches mains, la Foi aux regards purs et la Chasteté, gardiennes mystérieuses et célestes qui veillent sur sa vie et sur son honneur.

Ô soyez les bienvenues, Foi aux regards purs, Espérance aux blanches mains,—ange, qui voles au-dessus de ma tête, ceint de tes ailes d'or,—et toi, Chasteté sainte, forme sans tache,—je vous vois clairement, et maintenant je crois—que lui, le Bien suprême, qui ne souffre les êtres mauvais—que pour faire d'eux les serviles ministres de sa vengeance,—enverrait un ange lumineux, s'il le fallait—pour garder ma vie et mon honneur contre tout assaut.—Me trompé-je? ou bien est-ce qu'un noir nuage—a tourné sa bordure d'argent sur la nuit?—Je ne me trompe pas, un noir nuage—a tourné sa bordure d'argent sur la nuit,—et jette une lueur entre l'ombre touffue des feuilles[501].

Elle appelle ses frères; «le doux et solennel accent de sa voix vibrante s'élève comme une vapeur de riches parfums distillés, et glisse sur l'air dans la nuit,» au-dessus des vallées «brodées de violettes» jusqu'au Dieu débauché qu'elle transporte d'amour. Il accourt déguisé en prêtre:

Se peut-il qu'un mélange mortel d'argile terrestre—exhale l'enchantement divin de pareils accents?—Sûrement quelque chose de divin habite dans cette poitrine.—Comme ils flottaient doucement sur les ailes—du silence, à travers la voûte vide de la nuit!...—Souvent j'ai entendu ma mère Circé avec les trois sirènes—au milieu des naïades aux robes de fleurs,—cueillant leurs herbes puissantes et leurs poisons mortels,—emporter par leurs chants l'âme captive—dans le bienheureux Élysée; Scylla pleurait,—les vagues aboyantes se taisaient attentives,—et la cruelle Charybde murmurait un doux applaudissement....—Mais un ravissement si sacré et si profond,—une telle volupté de bonheur sans ivresse,—je ne l'ai jamais ressentie[502].

Ce sont déjà les chants célestes. Milton les décrit, et tout à la fois, il les imite; il fait comprendre ce mot de Platon son maître, que les mélodies vertueuses enseignent la vertu.

Le fils de Circé a emmené la noble dame trompée, et l'assied immobile dans un palais somptueux, devant une table exquise; elle l'accuse, elle résiste, elle l'insulte, et le style prend un accent d'indignation héroïque, pour flétrir l'offre du tentateur.

Quand la débauche,—par des regards impurs, des gestes immodestes et un langage souillé,—mais surtout par l'acte ignoble et prodigue du péché,—laisse entrer l'infamie au plus profond de l'homme,—l'âme cadavéreuse s'infecte par contagion,—ensevelie dans la chair et abrutie, jusqu'à ce qu'elle perde entièrement—le divin caractère de son premier être.—Telles sont les lourdes et humides ombres funèbres—que l'on voit souvent sous les voûtes des charniers et dans les sépulcres,—attardées et assises auprès d'une tombe nouvelle,—comme par regret de quitter le corps qu'elles aimaient[503].

Confondu, il s'arrête, et au même instant les frères conduits par l'Esprit protecteur se jettent sur lui l'épée nue. Il fuit, emportant sa baguette magique. Pour délivrer la dame enchantée, on appelle Sabrina, la naïade bienfaisante, qui, «assise sous la froide vague cristalline, noue avec des tresses de lis les boucles de sa chevelure d'ambre.» Elle s'élève légèrement de son lit de corail, et son char de turquoise et d'émeraude «la pose sur les joncs de la rive, entre les osiers humides et les roseaux.» Touchée par cette main froide et chaste, la dame sort du siége maudit qui la tenait enchaînée; les frères avec la sœur règnent paisiblement dans le palais de leur père, et l'Esprit qui a tout conduit prononce cette ode où la poésie conduit à la philosophie, où la voluptueuse lumière d'une légende orientale vient baigner l'Élysée des sages, où toutes les magnificences de la nature s'assemblent pour ajouter une séduction à la vertu:

Je revole maintenant vers l'Océan—et les climats heureux qui s'étendent—là où le jour ne ferme jamais les yeux,—là-haut, dans les larges champs du ciel.—Là je respire l'air limpide—au milieu des riches jardins—d'Hespérus et de ses trois filles—qui chantent autour de l'arbre d'or.—Parmi les ombrages frissonnants et les bois,—folâtre le Printemps joyeux et paré;—les Grâces et les Heures au sein rose—apportent ici toutes leurs largesses;—l'Été immortel y habite,—et les vents d'ouest, de leur aile parfumée,—jettent le long des allées de cèdres—la senteur odorante du nard et de la myrrhe.—Là Iris de son arc humide—arrose les rives embaumées où germent—des fleurs de teintes plus mêlées—que n'en peut montrer son écharpe brodée,—et humecte d'une rosée élyséenne—les lits d'hyacinthes et de roses où souvent repose le jeune Adonis—guéri de sa profonde blessure—dans un doux sommeil, pendant qu'à terre—reste assise et triste la reine assyrienne.—Bien au-dessus d'eux, dans une lumière rayonnante,—le divin Amour, son glorieux fils, s'élève—tenant sa chère Psyché ravie en une douce extase.—Mortels qui voulez me suivre,—aimez la vertu, elle seule est libre,—elle seule peut vous apprendre à monter—plus haut que l'harmonie des sphères.—Ou si la vertu était faible,—le ciel lui-même s'inclinerait pour l'aider[504].

Devais-je marquer des maladresses, des bizarreries, des expressions chargées, héritage de la Renaissance, une dispute philosophique, œuvre du raisonneur et du Platonicien? Je n'ai point senti ces fautes. Tout s'effaçait devant le spectacle de la Renaissance riante, transformée par la philosophie austère, et du sublime adoré sur un autel de fleurs.

Ce fut là, je crois, son dernier poëme profane. Déjà, dans celui qui suit, Lycidas, en célébrant, à la façon de Virgile, la mort d'un ami bien-aimé[505], il laisse percer les colères et les préoccupations puritaines, invective contre la mauvaise doctrine et la tyrannie des évêques, et parle déjà «du glaive à deux mains qui attend à la porte prêt à frapper un coup pour ne frapper qu'un coup.» Dès son retour d'Italie la controverse et l'action l'emportent; la prose commence, la poésie s'arrête. De loin en loin un sonnet patriotique ou religieux vient rompre ce long silence; tantôt pour louer les chefs puritains, Cromwell, Vane, Fairfax, tantôt pour honorer la mort d'une pieuse amie, ou la vie «d'une vertueuse jeune dame;» une fois pour demander à Dieu «la vengeance de ses saints égorgés,» des malheureux protestants du Piémont, «dont les os gisent épars sur les froids versants des Alpes;» une autre fois sur sa seconde femme, morte au bout d'un an de mariage, «sa sainte» bien-aimée, qui lui est apparue en songe «comme Alceste ramenée du tombeau, avec un long vêtement blanc, pur comme son âme:» loyales amitiés, douleurs acceptées ou domptées, aspirations généreuses ou stoïques, que les revers ne firent qu'épurer. L'âge est venu; exclu du pouvoir, de l'action, même de l'espérance, il revient aux grands rêves de sa jeunesse. Comme autrefois, il va chercher le sublime hors de ce bas monde, parce que ce qui est réel est petit et que ce qui est familier paraît plat. Il recule ses nouveaux personnages jusqu'à l'extrémité de l'antiquité sacrée, comme il a reculé ses anciens personnages jusqu'à l'extrémité de l'antiquité fabuleuse, parce que la distance ajoute à leur taille, et que l'habitude cessant de les mesurer cesse de les avilir. Tout à l'heure apparaissaient les êtres fantastiques, la Joie fille du Zéphir et de l'Aurore, la Mélancolie fille de Vesta et de Saturne, le fils de Circé, Comus, couronné de lierre, dieu des bois retentissants et de l'orgie tumultueuse. Maintenant Samson, le contempteur des géants, l'élu du Dieu fort, l'exterminateur des idolâtres, Satan et ses pairs, le Christ et ses anges, vont se lever devant nos yeux comme des statues surhumaines, et l'éloignement frustrant nos mains curieuses préservera notre admiration et leur majesté. Montons plus loin et plus haut, à l'origine des choses, parmi les êtres éternels, jusqu'aux commencements de la pensée et de la vie, jusqu'aux combats de Dieu, dans ce monde inconnu où les sentiments et les êtres, élevés au-dessus de la portée de l'homme, échappent à son jugement et à sa critique pour commander sa vénération et sa terreur; que le chant soutenu des vers solennels déploie les actions de ces vagues figures, nous éprouverons la même émotion que dans une cathédrale quand l'orgue prolonge ses roulements sous les arches, et qu'à travers l'illumination des cierges les nuages d'encens brouillent les formes colossales des piliers.

Mais si le cœur est resté le même, le génie s'est transformé. La virilité a pris la place de la jeunesse. La richesse est devenue moindre, et la sévérité plus grande. Dix-sept années de combats et de malheurs ont enfoncé cette âme dans les idées religieuses. La mythologie a fait place à la théologie; l'habitude de la dissertation a fini par abaisser l'essor lyrique; l'érudition accrue a fini par surcharger le génie original. Le poëte ne chante plus en vers sublimes, il raconte ou harangue en vers graves. Il n'invente plus un genre personnel, il imite la tragédie ou l'épopée antique. Il rencontre dans Samson une tragédie froide et haute, dans le Paradis regagné une épopée froide et noble, et compose un poëme imparfait et sublime, le Paradis perdu.

Plût à Dieu qu'il eût pu l'écrire, comme il l'essaya, en façon de drame, ou mieux, comme le Prométhée d'Eschyle, en forme d'opéra lyrique! Il y a tel sujet qui commande tel style: si vous résistez, vous détruisez votre œuvre, trop heureux quand, dans l'ensemble déformé, le hasard produit et conserve de beaux morceaux. Pour mettre en scène le surnaturel, il ne faut point rester dans son assiette ordinaire; vous avez l'air de ne point croire, si vous y restez. C'est la vision qui le révèle, et c'est le style de la vision qui doit l'exprimer. Quand Spenser écrit, il rêve. Nous écoutons les concerts bienheureux de sa musique aérienne, et le cortége changeant de ses apparitions fantastiques se déroule comme une vapeur devant nos yeux complaisants et éblouis. Quand Dante écrit, il est halluciné, et ses cris d'angoisse, ses ravissements, l'incohérente succession de ses fantômes infernaux ou mystiques, nous transportent avec lui dans le monde invisible qu'il décrit. L'extase seule rend visibles et croyables les objets de l'extase. Si vous nous racontez les exploits de Dieu comme ceux de Cromwell, d'un ton soutenu et grave, nous n'apercevons point Dieu, et comme il fait toute votre œuvre, nous n'apercevons rien du tout. Nous jugeons que vous avez accepté une tradition, que vous l'ornez de fictions réfléchies, que vous êtes un prédicateur, non un prophète, un décorateur, non un poëte. Nous découvrons que vous chantez Dieu comme le vulgaire le prie, suivant une formule apprise, non par un tressaillement spontané. Changez de style, ou plutôt, si vous le pouvez, changez d'émotion. Tâchez de retrouver en vous-même l'antique exaltation des psalmistes et des apôtres, de recréer la divine légende, de ressentir l'ébranlement sublime par lequel l'esprit inspiré et désorganisé aperçoit Dieu; au même instant, le grand vers lyrique roulera chargé de magnificences; ainsi troublés, nous n'examinerons point si c'est Adam ou le Messie qui parle; nous n'exigerons point qu'ils soient réels et construits par une main de psychologue, nous ne nous soucierons point de leurs actions puériles ou étranges; nous serons jetés hors de nous-mêmes, nous participerons à votre déraison créatrice; nous serons entraînés par le flot des images téméraires ou soulevés par l'entassement des métaphores gigantesques; nous serons troublés comme Eschyle, lorsque son Prométhée foudroyé entend l'universel concert des fleuves, des mers, des forêts et des créatures qui le pleurent, comme David devant Jéhovah, «qui emporte mille ans ainsi qu'un torrent d'eau, pour qui les âges sont une herbe fleurie le matin et séchée le soir.»

Mais le siècle de l'inspiration métaphysique, écoulé depuis longtemps, n'avait point reparu encore. Bien loin dans le passé disparaissait Dante; bien loin dans l'avenir s'enfonçait Goethe. On n'apercevait point encore le Faust panthéiste et la vague Nature qui engloutit les êtres changeants dans son sein profond; on n'apercevait plus le paradis mystique et l'immortel Amour dont la lumière idéale baigne les âmes rachetées. Le protestantisme n'avait ni altéré ni renouvelé la nature divine; conservateur du symbole accepté et de l'ancienne légende, il n'avait transformé que la discipline ecclésiastique et le dogme de la grâce. Il n'avait appelé le chrétien qu'au salut personnel et à la liberté laïque. Il n'avait que refondu l'homme, il n'avait point recréé Dieu. Ce n'était point une épopée divine qu'il pouvait produire, mais une épopée humaine. Ce n'était point les combats et les œuvres du Seigneur qu'il pouvait chanter, mais les tentations et le salut de l'âme. Au temps du Christ jaillissaient les poëmes cosmogoniques; au temps de Milton jaillissaient les confessions psychologiques. Au temps du Christ, chaque imagination produisait une hiérarchie d'êtres surnaturels et une histoire du monde; au temps de Milton, chaque cœur racontait la suite de ses tressaillements et l'histoire de la grâce. L'érudition et la réflexion jetèrent Milton dans un poëme métaphysique qui n'était point de son siècle, pendant que l'inspiration et l'ignorance révélaient à Bunyan le récit psychologique qui convenait à son siècle, et le génie du grand homme se trouva plus faible que la naïveté du chaudronnier.

C'est que son poëme, ayant supprimé l'illusion lyrique, laisse entrer l'examen critique. Libres d'enthousiasme, nous jugeons ses personnages; nous exigeons qu'ils soient vivants, réels, complets, d'accord avec eux-mêmes, comme ceux d'un roman ou d'un drame. N'écoutant plus des odes, nous voulons voir des objets et des âmes: nous demandons qu'Ève et Adam agissent et sentent conformément à leur nature primitive, que Dieu, Satan et le Messie agissent et sentent conformément à leur nature surhumaine. À cette tâche, Shakspeare suffirait à peine; Milton, logicien et raisonneur, y succombe. Il fait des discours corrects, solennels, et ne fait rien de plus; ses personnages sont des harangues, et dans leurs sentiments on ne trouve que des monceaux de puérilités et de contradictions.

Ève et Adam, le premier couple! J'approche, et je crois trouver l'Ève et l'Adam de Raphaël, imités par Milton, disent les biographes, superbes enfants, vigoureux et voluptueux, nus sous la lumière, immobiles et occupés devant les grands paysages, l'œil luisant et vague, sans plus de pensée que le taureau ou la cavale couchés sur l'herbe auprès d'eux. J'écoute, et j'entends un ménage anglais, deux raisonneurs du temps, le colonel Hutchinson et sa femme. Bon Dieu! habillez-les bien vite. Des gens si cultivés auraient inventé avant toute chose les culottes et la pudeur. Quels dialogues! Des dissertations achevées par des gracieusetés, des sermons réciproques terminés par des révérences. Quelles révérences! Des compliments philosophiques et des sourires moraux. «Je cédai, dit Ève, et depuis ce temps-là je sens combien la beauté est surpassée par la grâce virile et par la sagesse, qui seule est véritablement belle!» Cher et savant poëte, vous eussiez été satisfait si quelqu'une de vos trois femmes, bonne écolière, vous eût débité en manière de conclusion cette solide maxime théorique. Elles vous l'ont débitée; voici une scène de votre ménage: «Ainsi parla la mère du genre humain, et avec des regards pleins d'un charme conjugal non repoussé, dans un doux abandon, elle s'appuie, embrassant à demi notre premier père; lui, ravi de sa beauté et de ses charmes soumis, sourit avec un amour digne, et presse sa lèvre matronale d'un pur baiser[506].» Cet Adam a passé par l'Angleterre avant d'entrer dans le paradis terrestre. Il y a appris la respectability et il y a étudié la tirade morale. Écoutons cet homme qui n'a pas encore goûté à l'arbre de la science. Un bachelier, dans son discours de réception, ne prononcerait pas mieux et plus noblement un plus grand nombre de sentences vides. «Ma belle compagne, l'heure de la nuit et toutes les créatures retirées à présent dans le sommeil nous avertissent d'aller prendre un repos pareil, puisque Dieu a établi pour les hommes le retour alternatif du repos et du travail, comme de la nuit et du jour, et que la rosée opportune du sommeil, par sa douce et assoupissante pesanteur, abaisse maintenant nos paupières. Les autres créatures, tout le long du jour, vivent oisives, sans emploi, et ont moins besoin de repos. L'homme a son travail journalier de corps et de pensée, institué d'en haut, qui déclare sa dignité et le souci du ciel sur toutes ses voies, pendant que les autres êtres vaguent inoccupés sans que Dieu leur demande aucun compte de leurs actions[507].» Très-utile et très-excellente exhortation puritaine! Voilà de la vertu et de la morale anglaises, et chaque famille, le soir, pourra la lire en guise de Bible à ses enfants. Adam est le vrai chef de famille, électeur, député à la chambre des communes, ancien étudiant d'Oxford, consulté au besoin par sa femme, et lui versant d'une main prudente les solutions scientifiques dont elle a besoin. Cette nuit, par exemple, la pauvrette a fait un mauvais rêve, et Adam, en bonnet carré, lui administre cette docte potion psychologique[508]: «Sache que dans l'âme il y a beaucoup de facultés inférieures qui servent la Raison comme leur souveraine. Parmi celles-ci, l'Imagination tient le principal office; avec toutes les choses extérieures que les sens représentent, elle crée des formes aériennes que la Raison assemble ou sépare, et dont elle compose tout ce que nous affirmons ou nions. Souvent en son absence l'Imagination, qui tâche de la contrefaire, veille pour l'imiter; mais, assemblant mal ces formes, elle ne produit souvent qu'une œuvre incohérente, principalement en songe, par un mélange bizarre de paroles et d'actions présentes ou passées[509].»—Il y a de quoi rendormir la pauvre Ève. Son mari, voyant cet effet, ajoute en casuiste accrédité: «Ne sois pas triste; le mal peut entrer et passer dans l'esprit de Dieu et de l'homme sans leur aveu, et sans laisser aucune tache ou faute derrière lui.» On reconnaît l'époux protestant confesseur de sa femme. Le lendemain arrive un ange en visite. Adam dit à Ève d'aller à la provision[510]: elle discute un instant le menu en bonne ménagère, un peu fière de son potager. «Il confessera que sur la terre Dieu a répandu ses largesses autant que dans le ciel[511].» Voyez ce joli zèle d'une lady hospitalière. «Elle part avec des regards empressés, en toute hâte. Comment faire le choix le plus délicat? Avec quel ordre industrieux, pour éviter la confusion des goûts, pour ne pas les mal assortir, pour qu'une saveur suive une saveur relevée par le plus heureux contraste?» Elle fabrique du vin doux, du poiré, des crèmes, répand des fleurs et des feuilles sous la table. La bonne ménagère! Et comme elle gagnera des voix parmi les squires de campagne, quand Adam se présentera pour le Parlement! Adam est de l'opposition, whig, puritain. «Il va au-devant de l'ange sans autre cortége que ses propres perfections, portant en lui-même toute sa cour, plus solennelle que l'ennuyeuse pompe des princes, avec la longue file de leurs chevaux superbes et de leurs valets chamarrés d'or[512].» Le poëme épique se trouve changé en un poëme politique, et nous venons d'écouter une épigramme contre le pouvoir. Les salutations sont un peu longues; heureusement, les mets étant crus, «il n'y a point de danger que le dîner refroidisse.» L'ange, quoique éthéré, mange comme un fermier du Lincolnshire, «non pas en apparence, ni en fumée, selon la vulgaire glose des théologiens, mais avec la vive hâte d'une faim réelle et une chaleur concoctive pour assimiler la nourriture, le surplus transpirant aisément à travers sa substance spirituelle[513].» À table, Ève écoute les histoires de l'ange, puis discrètement elle s'en va au dessert, quand on va parler politique. Les dames anglaises apprendront par son exemple à reconnaître sur le visage de leur mari «quand il va aborder d'abstruses pensées studieuses.» Leur sexe ne monte pas si haut. Une femme sage, aux explications d'un étranger, «préfère les explications de son mari.» Cependant Adam écoute un petit cours d'astronomie: il finit par conclure, en Anglais pratique, «que la première sagesse est de connaître les objets qui nous environnent dans la vie journalière, que le reste est fumée vide, pure extravagance, et nous rend, dans les choses qui nous importent le plus, inexpérimentés, inhabiles et toujours incertains[514]

L'ange parti, Ève, mécontente de son jardin, veut y faire des réformes, et propose à son mari d'y travailler, elle d'un côté, lui d'un autre. «Ève, dit-il avec un sourire d'approbation, rien ne pare mieux une femme que de songer aux biens de la maison, et de pousser son mari à un bon travail[515].» Mais il craint pour elle, et voudrait la garder à son côté. Elle se mutine avec une petite pique de vanité fière, comme une jeune miss qu'on ne voudrait pas laisser sortir seule. Elle l'emporte, part et mange la pomme. C'est à ce moment que les discours interminables fondent sur le lecteur, aussi nombreux et aussi froids que des douches de pluie en hiver. Les harangues du Parlement purgé par Cromwell ne sont guère plus lourdes. Le serpent séduit Ève par une collection d'enthymèmes dignes du scrupuleux Chillingworth, et là-dessus la fumée syllogistique monte dans cette pauvre tête. «La défense de Dieu, se dit-elle, recommande encore ce fruit, puisqu'elle infère le bien qu'il communique et notre besoin; car un bien inconnu certes n'est pas possédé, ou s'il est possédé et encore inconnu, c'est comme s'il n'était point possédé du tout. De telles prohibitions ne lient point[516].» Ève sort d'Oxford, elle a appris la loi dans les auberges du Temple, et porte, aussi bien que son mari, le bonnet de docteur.

Le flot des dissertations ne s'arrête pas; du paradis, il monte dans l'empyrée: ni le ciel ni la terre, ni l'enfer lui-même ne suffiront à le réprimer.

De tous les personnages que l'homme puisse mettre en scène, Dieu est le plus beau. Les cosmogonies des peuples sont de sublimes poëmes, et le génie des artistes n'atteint son comble que lorsqu'il est soutenu par de telles conceptions. Les poëmes sacrés des Hindous, les prophéties de la Bible, l'Edda, l'Olympe d'Hésiode et d'Homère, les visions de Dante sont des fleurs rayonnantes où brille concentrée une civilisation entière, et toute émotion disparaît devant la sensation foudroyante par laquelle elles ont jailli du plus profond de notre cœur. Aussi rien de plus triste que la dégradation de ces nobles idées, tombées dans la régularité des formules et sous la discipline du culte populaire. Rien de plus petit qu'un Dieu rabaissé jusqu'à n'être qu'un roi et qu'un homme; rien de plus laid que le Jéhovah hébraïque, défini par la pédanterie théologique, réglé dans ses actions d'après le dernier manuel du dogme, pétrifié par l'interprétation littérale, étiqueté comme une pièce vénérable dans un musée d'antiquités.

Le Jéhovah de Milton est un roi grave qui représente convenablement, à peu près comme Charles Ier. La première fois qu'on le rencontre, au troisième livre, il est au conseil, et expose une affaire. Au style, on aperçoit sa belle robe fourrée, sa barbe en pointe par Van Dyck, son fauteuil de velours et son dais doré. Il s'agit d'une loi qui a de mauvais effets, et sur laquelle il veut justifier son gouvernement. Adam va manger la pomme; pourquoi avoir exposé Adam à la tentation? Le royal orateur disserte et démontre. «Adam est capable de se soutenir, quoique libre de tomber. Tels j'ai créé tous les pouvoirs éthéréens, tous les esprits, ceux qui se sont soutenus et ceux qui sont tombés. Librement les uns se sont soutenus, librement les autres sont tombés. Sans cette liberté, quelle preuve sincère eussent-ils pu donner de leur vraie obéissance, de leur constante foi, de leur amour, si l'on n'avait vu d'eux que des actions forcées et point d'actions voulues? Quel éloge auraient-ils pu recevoir? Quel plaisir aurais-je retiré d'une obéissance ainsi payée, si la volonté et la raison (la raison aussi est choix), inutiles et vaines, toutes deux dépouillées de liberté, toutes deux rendues passives, eussent servi la nécessité et non pas moi? Ils ont donc été créés dans l'état que demandait l'équité, et ne peuvent justement accuser leur créateur, ni leur nature, ni leur destinée, comme si la prédestination maîtrisait leur volonté fixée par un décret absolu ou par une prescience supérieure; ils ont eux-mêmes décrété leur propre révolte; je n'y ai point part. Si je l'ai prévue, la prescience n'a point d'influence sur leur faute, qui, non prévue, n'eût pas été moins certaine.... Ainsi, sans la moindre impulsion, sans la moindre apparence de fatalité, sans qu'il y ait rien de prévu par moi immuablement, ils pèchent, auteurs en toutes choses, soit qu'ils jugent, soit qu'ils choisissent[517].» Le lecteur moderne n'est pas si patient que les Trônes, les Séraphins et les Dominations; c'est pourquoi j'arrête à moitié la harangue royale. On voit que le Jéhovah de Milton est fils du théologien Jacques Ier, très-versé dans les disputes des arminiens et des gomaristes, très-habile sur le distinguo, et par-dessus tout incomparablement ennuyeux. Pour faire écouter de telles tirades, il doit donner de gros traitements à ses conseillers d'État. Son fils, le prince de Galles, lui répond respectueusement du même style. Combien le Dieu de Goethe, demi-abstraction, demi-légende, source d'oracles sereins, vision entrevue sur une pyramide de strophes extatiques[518], rabaisse ce Dieu homme d'affaires, homme d'école et homme d'apparat! Je lui fais trop d'honneur en lui accordant ces titres. Il en mérite un pire quand il envoie Raphaël avertir Adam que Satan lui veut du mal. «Qu'il sache cela, dit-il, de peur que, transgressant volontairement, il ne prenne pour prétexte la surprise, n'ayant été ni éclairé, ni prévenu[519]!» Ce Dieu n'est qu'un maître d'école qui, prévoyant le solécisme de son élève, lui rappelle d'avance la règle de la grammaire, pour avoir le plaisir de le gronder sans discussion. Du reste, en bon politique, il avait un second motif, le même que pour ses anges: c'était «par pompe, à titre de roi suprême, pour accompagner ses hauts décrets et façonner notre prompte obéissance[520].» Le mot est lâché. On voit ce qu'est le ciel de Milton: un Whitehall de valets brodés. Les anges sont des musiciens de chapelle, ayant pour métier de chanter des cantates sur le roi et devant le roi, «gardant leur place tant que dure leur obéissance,» se relayant pour faire de la musique toute la nuit autour de son alcôve[521]. Quelle vie pour ce pauvre roi! et quelle cruelle condition que de subir pendant toute l'éternité ses propres louanges[522]! Pour se distraire, le Dieu de Milton se décide à couronner roi, king-partner, si l'on veut, son fils. Relisez le passage, et dites s'il ne s'agit pas d'une cérémonie du temps. Toutes les troupes sont sous les armes, chacun à son rang, «portant blasonnés sur leurs étendards des actes de zèle et de fidélité,» sans doute la prise d'un vaisseau hollandais, la défaite des Espagnols aux Dunes. Le roi présente son fils, «l'oint,» le déclare «son vice-gérant.» «Que tous les genoux plient devant lui; quiconque lui désobéit me désobéit,» et ce jour-là même est chassé du palais.—«Tout le monde parut satisfait, mais tout le monde ne l'était pas[523].» Néanmoins «ils passèrent le jour en chants, en danses, puis de la danse passèrent à un doux repas.» Milton décrit les tables, les mets, le vin, les coupes. C'est une fête populaire; je regrette de n'y point trouver les feux de joie, les cloches qui sonnent comme à Londres, et j'imagine qu'on y but à la santé du nouveau roi. Là-dessus Satan fait défection: il emmène ses troupes à l'autre bout du pays, comme Lambert ou Monk, «dans les quartiers du nord,» probablement en Écosse, traversant des régions bien administrées, «des empires» avec leurs shérifs et leurs lords lieutenants. Le ciel est divisé comme une bonne carte de géographie. Satan disserte devant ses officiers contre la royauté, lutte dans un tournoi de harangues contre Abdiel, bon royaliste qui réfute «ses arguments blasphématoires,» et s'en va rejoindre son prince à Oxford. Bien armé, le rebelle se met en marche avec ses piquiers et ses artilleurs pour attaquer la place forte de Dieu[524]. Les deux partis se taillent à coups d'épée, se jettent par terre à coups de canon, s'assomment de raisonnements politiques[525]. Ces tristes anges ont l'esprit aussi discipliné que les membres; ils ont passé leur jeunesse à l'école du syllogisme et à l'école de peloton. Satan a des paroles de prédicant: «Dieu a failli, dit-il; donc, quoique nous l'ayons jusqu'ici jugé omniscient, il n'est pas infaillible dans la connaissance de l'avenir.» Il a des paroles de caporal instructeur: «Avant-garde, ouvrez votre front à droite et à gauche!» Il fait des calembours aussi lourds que ceux d'un Harrison, ancien boucher devenu officier[526]. Quel ciel! Il y a de quoi dégoûter du paradis; autant vaudrait entrer dans le corps des laquais de Charles Ier ou dans le corps des cuirassiers de Cromwell. On y trouve des ordres du jour, une hiérarchie, une soumission exacte, des corvées[527], des disputes, des cérémonies réglées, des prosternements, une étiquette, des armes fourbies, des arsenaux, des dépôts de chariots et de munitions. Était-ce la peine de quitter la terre pour retrouver là-haut la charronnerie, la maçonnerie, l'artillerie, le manuel administratif, l'art de saluer et l'almanach royal? Sont-ce là «les choses que l'œil n'a point vues, que l'oreille n'a point entendues, que le cœur n'a point rêvées?» Qu'il y a loin de cette friperie monarchique[528] aux apparitions de Dante, aux âmes qui flottent parmi des chants comme des étoiles, aux lueurs qui se confondent, aux roses mystiques qui rayonnent et disparaissent dans l'azur, au monde impalpable où toutes les lois de la vie terrestre s'anéantissent, insondable abîme traversé de visions fugitives, pareilles aux abeilles dorées qui glissent dans la gerbe du profond soleil! N'est-ce pas un signe de l'imagination éteinte, de la prose commencée, du génie pratique qui naît et remplace la métaphysique par la morale? Quelle chute! Pour la mesurer, relisez un vrai poëme chrétien, l'Apocalypse. J'en copie dix lignes; jugez de ce qu'il est devenu dans l'imitateur: