Alors je me tournai pour voir d'où venait la voix qui me parlait, et m'étant tourné, je vis sept chandeliers d'or;

Et au milieu des sept chandeliers quelqu'un qui ressemblait au Fils de l'homme, vêtu d'une longue robe et ceint sur la poitrine d'une ceinture d'or.

Sa tête et ses cheveux étaient blancs comme de la laine blanche et comme la neige, et ses yeux étaient comme une flamme de feu.

Ses pieds étaient semblables à l'airain le plus fin qui serait dans une fournaise ardente, et sa voix était comme le bruit des grandes eaux.

Il avait dans sa main droite sept étoiles; une épée aiguë à deux tranchants sortait de sa bouche, et son visage resplendissait comme le soleil quand il luit dans sa force.

Dès que je l'eus vu, je tombai à ses pieds comme mort.

Quand Milton arrangeait sa parade céleste, il n'est pas tombé mort.

Mais si les habitudes innées et invétérées d'argumentation logique, jointes à la théologie littérale du temps, l'ont empêché d'atteindre à l'illusion lyrique ou de créer des âmes vivantes, la magnificence de son imagination grandiose, jointe aux passions puritaines, lui a fourni un personnage héroïque, plusieurs hymnes sublimes et des paysages que personne n'a surpassés. Ce qu'il y a de plus beau dans ce paradis, c'est l'enfer, et dans cette histoire de Dieu le premier rôle est au diable. Ce diable ridicule au moyen âge, enchanteur cornu, sale farceur, singe trivial et méchant, chef d'orchestre dans un sabbat de vieilles femmes, est devenu un géant et un héros. Comme un Cromwell vaincu et banni, il reste admiré et obéi par ceux qu'il a précipités dans l'abîme. S'il demeure maître, c'est qu'il en est digne; plus ferme, plus entreprenant, plus politique que les autres, c'est toujours de lui que partent les conseils profonds, les ressources inattendues, les actions courageuses. C'est lui qui dans le ciel a inventé les armes foudroyantes et gagné la victoire du second jour; c'est lui qui dans l'enfer a relevé ses troupes prosternées et conçu la perdition de l'homme; c'est lui qui, franchissant les portes gardées et le chaos infini parmi tant de dangers et a travers tant d'obstacles, a révolté l'homme contre Dieu et gagné à l'enfer le peuple entier des nouveaux vivants. Quoique défait, il l'emporte, puisqu'il a ravi au monarque d'en haut le tiers de ses anges et presque tous les fils de son Adam. Quoique blessé, il triomphe, puisque le tonnerre, qui a brisé sa tête, a laissé son cœur invincible. Quoique plus faible en force, il reste supérieur en noblesse, puisqu'il préfère l'indépendance souffrante à la servilité heureuse, et qu'il embrasse sa défaite et ses tortures comme une gloire, comme une liberté et comme un bonheur. Ce sont là les fières et sombres passions politiques des puritains constants et abattus; Milton les avait ressenties dans les vicissitudes de la guerre, et les émigrants réfugiés parmi les panthères et les sauvages de l'Amérique les trouvaient vivantes et dressées au plus profond de leur cœur.

Est-ce la région, le sol, le climat—que nous devons échanger contre le ciel? cette obscurité morne—contre cette splendeur céleste? Soit fait! puisque celui—qui maintenant est souverain peut faire et ordonner à son gré—ce qui sera juste. Le plus loin de lui est le mieux;—la raison l'a fait notre égal, c'est la force—qui nous a faits ses vaincus. Adieu, champs heureux,—où la joie pour toujours habite! Salut, horreurs! salut,—monde infernal! Et toi, profond enfer,—reçois ton nouveau possesseur! une âme—qui ne sera changée ni par le lieu, ni par le temps!—L'âme est à elle-même sa propre demeure, et peut faire en soi—du ciel un enfer et de l'enfer un ciel.—Qu'importe où je suis, si je suis toujours le même,—et ce que je dois être, tout, hors l'égal de celui—que le tonnerre a fait plus grand? Ici du moins—nous serons libres; le maître absolu n'a pas bâti ceci—pour nous l'envier, ne nous chassera pas d'ici.—Ici nous pouvons régner tranquilles, et à mon choix;—régner est digne d'ambition, fût-ce dans l'enfer.—Mieux vaut régner dans l'enfer que servir dans le ciel[529].

Cet héroïsme sombre, cette dure obstination, cette poignante ironie, ces bras orgueilleux et roidis qui serrent la douleur comme une maîtresse, cette concentration du courage invaincu qui, replié en lui-même, trouve tout en lui-même, cette puissance de passion et cet empire sur la passion[530] sont des traits propres du caractère anglais comme de la littérature anglaise, et vous les retrouverez plus tard dans le Lara et dans le Conrad de lord Byron.

Autour de lui comme en lui, tout est grand. L'enfer de Dante n'est qu'un atelier de tortures, où les chambres superposées descendent par étages réguliers jusqu'au dernier puits. L'enfer de Milton est immense et vague, «donjon horrible, flamboyant comme une fournaise; point de lumière dans ces flammes, mais plutôt des ténèbres visibles qui découvraient des aspects de désolation, régions de deuil, ombres lugubres,» mers de feu, «continents glacés, qui s'allongent noirs et sauvages, battus de tourbillons éternels de grêle âpre, qui ne fond jamais, et dont les monceaux semblent les ruines d'un ancien édifice.» Les anges s'assemblent, légions innombrables, pareils à «des forêts de pins sur les montagnes, la tête excoriée par la foudre, qui, imposants, quoique dépouillés, restent debout sur la lande brûlée[531].» Milton a besoin du grandiose et de l'infini; il le prodigue. Ses yeux ne sont à l'aise que dans l'espace sans limites, et il n'enfante que des colosses pour le peupler. Tel est Satan vautré sur la houle de la mer livide.

Aussi grand que cette créature de l'Océan,—Léviathan, que Dieu entre toutes ses œuvres—créa la plus énorme parmi tout ce qui nage dans les courants de la mer....—Parfois, lorsqu'il sommeille sur l'écume de Norvége,—le pilote de quelque petit esquif perdu dans la nuit,—le prenant pour une île, au dire des matelots,—enfonce l'ancre dans son écorce écailleuse,—et s'amarre à son côté sous le vent, pendant que la nuit—assiége la mer et retarde le matin désiré[532].

Spenser a trouvé des figures aussi grandes, mais il n'a pas le sérieux tragique qu'imprime dans un protestant l'idée de l'enfer. Nulle création poétique n'égale pour l'horreur et le grandiose le spectacle que rencontre Satan au sortir de son cachot.

Enfin apparaissent—les bornes de l'enfer, hautes murailles qui montent jusqu'à l'horrible toit,—et les portes trois fois triples, palissadées de feu circulaire,—et pourtant non consumées. Devant les portes était assise—de chaque côté une formidable figure.—L'une semblait une femme jusqu'à la ceinture et belle,—mais finissait ignoblement en replis écailleux,—volumineux et vastes, serpent armé—d'un mortel aiguillon. À sa ceinture,—une meute de chiens d'enfer éternellement aboyaient—de leurs larges gueules cerbéréennes béantes, et sonnaient—une hideuse volée, et cependant, quand ils voulaient, ils rentraient rampants,—si quelque chose troublait leur bruit, dans son ventre,—leur chenil, et de là encore aboyaient et hurlaient,—au dedans, invisibles.

L'autre forme,—si l'on peut appeler forme ce qui n'avait point de forme distincte—dans les membres, dans les articulations, dans la stature,—ou substance, ce qui paraissait une ombre....

Elle était debout, noire comme la nuit,—farouche comme dix furies, terrible comme l'enfer,—et secouait un dard formidable. Ce qui semblait sa tête—portait l'apparence d'une couronne royale.—Satan approchait maintenant, et de son siége,—le monstre, avançant sur lui, vint aussi vite—avec d'horribles enjambées. L'enfer trembla comme il marchait.—L'ennemi, intrépide, admira ce que ceci pouvait être,—admira, ne craignit pas[533].

Le souffle héroïque du vieux combattant des guerres civiles anime la bataille infernale, et si l'on demandait pourquoi Milton crée de plus grandes choses que les autres, je répondrais que c'est parce qu'il a un plus grand cœur.

De là le sublime de ses paysages. Si l'on ne craignait le paradoxe, on dirait qu'ils sont une école de vertu. Spenser est une glace unie qui nous remplit d'images calmes. Shakspeare est un miroir brûlant qui nous blesse coup sur coup de visions multipliées et aveuglantes. L'un nous distrait, l'autre nous trouble. Milton nous élève. La force des objets qu'il décrit passe en nous; nous devenons grands par sympathie pour leur grandeur. Tel est l'effet de sa peinture de la Création. Le commandement efficace et serein du Messie laisse sa trace dans le cœur qui l'écoute, et l'on se sent plus de vigueur et plus de santé morale à l'aspect de cette grande œuvre de la sagesse et de la volonté.

Ils étaient debout, sur le sol céleste, et du rivage—ils contemplaient le vaste incommensurable abîme,—tumultueux comme la mer, noir, dévasté, sauvage,—du haut jusqu'au fond retourné par des vents furieux—et par des vagues soulevées comme des montagnes, pour assaillir—la hauteur du ciel, et avec le centre confondre les pôles.—«Silence, vous, vagues troublées, et toi, abîme; paix!—dit la parole créatrice; que votre discorde cesse.»

—«Que la lumière soit!» dit Dieu, et soudain la lumière—éthérée, première des choses, quintessence pure,—s'élança de l'abime, et de son orient natal—commença à voyager à travers l'obscurité aérienne,—enfermée dans un nuage rayonnant.

—La terre était formée, mais dans les entrailles des eaux—encore enclose, embryon inachevé,—elle n'apparaissait pas. Sur toutes les faces de la terre,—le large Océan coulait, non oisif, mais d'une chaude—humeur fécondante, il adoucissait tout son globe,—et la grande mère fermentait pour concevoir,—rassasiée d'une moiteur vivante, quand Dieu dit:—«Rassemblez-vous, maintenant, eaux qui êtes sous le ciel,—en une seule place, et que la terre sèche apparaisse!»—Au même moment, les montagnes énormes apparaissent—surgissantes, et soulèvent leurs larges dos nus—jusqu'aux nuages; leurs cimes montent dans le ciel.—Aussi haut que se levaient les collines gonflées, aussi bas—s'enfonce un fond creux, large et profond,—ample lit des eaux. Elles y roulent—avec une précipitation joyeuse, hâtives—comme des gouttes qui courent, s'agglomérant sur la poussière[534].

Ce sont là les paysages primitifs, mers et montagnes immenses et nues, comme Raphaël en trace dans le fond de ses tableaux bibliques. Milton embrasse les ensembles et manie les masses aussi aisément que son Jéhovah.

Quittons, ces spectacles surhumains ou fantastiques. Un simple coucher de soleil les égale. Milton le peuple d'allégories solennelles et de figurés royales, et le sublime naît du poëte comme tout à l'heure il naissait du sujet.

Le soleil tombait, revêtant d'or et de pourpre reflétés—les nuages qui font le cortége de son trône occidental.—Alors se leva le soir tranquille, et le crépuscule gris—habilla toutes les choses de sa grave livrée.—Le silence le suivit, car, oiseaux et bêtes,—les uns sur leurs lits de gazon, les autres dans leurs nids,—s'étaient retirés, tous, excepté le rossignol qui veille.—Tout le long de la nuit, il chanta sa mélodie amoureuse.—Le silence était charmé. Bientôt le firmament brilla—de vivants saphirs. Hespérus, qui conduisait—l'armée étoilée, s'avançait le plus éclatant, jusqu'à ce que la lune—se leva dans sa majesté entre les nuages, puis enfin,—reine visible, dévoila sa clarté sans rivale,—et sur l'obscurité jeta son manteau d'argent[535].

Les changements de la lumière sont devenus ici une procession religieuse d'êtres vagues qui remplissent l'âme de vénération. Ainsi sanctifié, le poëte prie. Debout auprès du berceau nuptial d'Ève et d'Adam, il salue «l'amour conjugal, loi mystérieuse, vraie source de la race humaine, par qui la débauche adultère fut chassée loin des hommes pour s'abattre sur les troupeaux des brutes, qui fonde en raison loyale, juste et pure, les chères parentés et toutes les tendresses du père, du fils, du frère.» Il le justifie par l'exemple des saints et des patriarches. Il immole devant lui l'amour acheté et la galanterie folâtre, les femmes désordonnées et les filles de cour. Nous sommes à mille lieues de Shakspeare, et dans cette louange protestante de la famille, de l'amour légal, a «des douceurs domestiques,» de la piété réglée et du home, nous apercevons une nouvelle littérature et un autre temps.

Étrange grand homme et spectacle étrange! Il est né avec l'instinct des choses nobles, et cet instinct fortifié en lui par la méditation solitaire, par l'accumulation du savoir, par la rigidité de la logique, s'est changé en un corps de maximes et de croyances que nulle tentation ne pourra dissoudre et que nul revers ne pourra ébranler. Ainsi muni, il traverse la vie en combattant, en poëte, avec des actions courageuses et des rêves splendides, héroïque et rude, chimérique et passionné, généreux et serein, comme tout raisonneur retiré en lui-même, comme tout enthousiaste insensible à l'expérience et épris du beau. Jeté par le hasard d'une révolution dans la politique et dans la théologie, il réclame pour les autres la liberté dont a besoin sa raison puissante, et heurte les entraves publiques qui enchaînent son élan personnel. Par sa force d'intelligence, il est plus capable que personne d'entasser la science; par sa force d'enthousiasme, il est capable plus que personne de sentir la haine. Ainsi armé, il se lance dans la controverse avec toute la lourdeur et toute la barbarie du temps; mais cette superbe logique étale son raisonnement avec une ampleur merveilleuse, et soutient ses images avec une majesté inouïe; cette imagination exaltée, après avoir versé sur sa prose un flot de figures magnifiques, l'emporte dans un torrent de passion jusqu'à l'ode furieuse ou sublime, sorte de chant d'archange adorateur ou vengeur. Le hasard d'un trône conservé, puis rétabli, le porte avant la révolution dans la poésie païenne et morale, après la révolution dans la poésie chrétienne et morale. Dans l'une et dans l'autre, il cherche le sublime et inspire l'admiration, parce que le sublime est l'œuvre de la raison enthousiaste, et que l'admiration est l'enthousiasme de la raison. Dans l'une et dans l'autre, il y atteint par l'entassement des magnificences, par l'ampleur soutenue du chant poétique, par la grandeur des allégories, par la hauteur des sentiments, par la peinture des objets infinis et des émotions héroïques. Dans la première, lyrique et philosophe, possesseur d'une liberté poétique plus large et créateur d'une illusion poétique plus forte, il produit des odes et des chœurs presque parfaits. Dans la seconde, épique et protestant, enchaîné par une théologie stricte, privé du style qui rend le surnaturel visible, dépourvu de la sensibilité dramatique qui crée des âmes variées et vivantes, il accumule des dissertations froides, change l'homme et Dieu en machines orthodoxes et vulgaires, et ne retrouve son génie qu'en prêtant à Satan son âme républicaine, en multipliant les paysages grandioses et les apparitions colossales, en consacrant sa poésie à la louange de la religion et du devoir.

Placé par le hasard entre deux âges, il participe à leurs deux natures, comme un fleuve qui, coulant entre deux terres différentes, se teint de leurs deux couleurs. Poëte et protestant, il reçut de l'âge qui finissait le libre souffle poétique, et de l'âge qui commençait la sévère religion politique. Il employa l'un au service de l'autre, et déploya l'inspiration ancienne en des sujets nouveaux. Dans son œuvre, on reconnaît deux Angleterres: l'une passionnée pour le beau, livrée aux émotions de la sensibilité effrénée et aux fantasmagories de l'imagination pure, sans autre règle que les sentiments naturels, sans autre religion que les croyances naturelles; volontiers païenne, souvent immorale; telle que la montrent Ben Jonson, Beaumont, Fletcher, Shakspeare, Spenser, et toute la superbe moisson de poëtes qui couvrit le sol pendant cinquante ans; l'autre munie d'une religion pratique, dépourvue d'invention métaphysique, toute politique, ayant le culte de la règle, attachée aux opinions mesurées, sensées, utiles, étroites, louant les vertus de famille, armée et roidie par une moralité rigide, précipitée dans la prose, élevée jusqu'au plus haut degré de puissance, de richesse et de liberté. À ce titre, ce style et ces idées sont des monuments d'histoire; ils concentrent, rappellent ou devancent le passé et l'avenir, et dans l'enceinte d'une seule œuvre, on découvre les événements et les sentiments de plusieurs siècles et d'une nation.

FIN DU DEUXIÈME VOLUME.

TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS LE DEUXIÈME VOLUME.

LIVRE II.
LA RENAISSANCE.
(Suite.)

Chapitre II. — Le théâtre.

Chapitre III. — Ben Jonson.

Chapitre IV. — Shakspeare.

Chapitre V. — La Renaissance chrétienne.

Chapitre VI. — Milton.

FIN DE LA TABLE.

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Rue de Fleurus, 9, à Paris