Title: Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5)
Author: Hippolyte Taine
Release date: October 18, 2012 [eBook #41101]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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TOME TROISIÈME
739—PARIS, IMPRIMERIE LALOUX Fils et GUILLOT
7, rue des Canettes, 7
PAR H. TAINE
TOME TROISIÈME
QUATRIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1878
Tous droits réservés.
Lorsqu'on feuillette tour à tour l'œuvre des peintres de la cour sous Charles Ier, puis sous Charles II, et qu'on quitte les nobles portraits de Van-Dyck pour les figures de Lely, la chute est subite et profonde: on sortait d'un palais, on tombe dans un mauvais lieu.
Au lieu de ces seigneurs fiers et calmes qui restent cavaliers en devenant hommes de cour, de ces grandes dames si simples qui semblent à la fois princesses et jeunes filles, de ce monde généreux et héroïque, élégant et orné, où resplendit encore la flamme de la Renaissance, où reluit déjà la politesse de l'âge moderne, on rencontre des courtisanes dangereuses ou provocantes, à l'air ignoble ou dur, incapables de pudeur ou de pitié[1]. Leurs mains potelées, épanouies, ploient mignardement des doigts à fossettes; des torsades de cheveux lourds roulent sur leurs épaules charnues; les yeux noyés clignent voluptueusement, un fade sourire erre sur les lèvres sensuelles. L'une relève un flot de cheveux dénoués qui coule sur les rondeurs de sa chair rose; celle-ci, languissante, se laisse aller, ouvrant une manche dont la molle profondeur découvre toute la blancheur de son bras. Presque toutes sont en chemise; plusieurs semblent sortir du lit; le peignoir froissé colle sur la gorge, et semble défait par une nuit de débauche; la robe de dessous, toute chiffonnée, tombe sur les hanches; les pieds froissent la soie qui chatoie et luit. Toutes débraillées qu'elles sont, elles se parent insolemment l'un luxe de filles: ceintures de diamants, dentelles bouillonnantes, splendeur brutale des dorures, profusion d'étoffes brodées et bruissantes, coiffures énormes, dont les boucles et les torsades enroulées et débordantes provoquent le regard par l'échafaudage de leur magnificence effrontée. Des draperies tortillées tombent alentour en forme d'alcôve, et les yeux plongent par une échappée sur les allées d'un grand parc dont la solitude sera commode à leurs plaisirs.
Tout cela était venu par contraste: le puritanisme avait amené l'orgie, et les fanatiques avaient décrié la vertu. Pendant de longues années, la sombre imagination anglaise, saisie de terreurs religieuses, avait désolé la vie humaine. La conscience, à l'idée de la mort et de l'obscure éternité, s'était troublée; des anxiétés sourdes y avaient pullulé en secret comme une végétation d'épines, et le cœur malade, tressaillant à chaque mouvement, avait fini par prendre en dégoût tous ses plaisirs et en horreur tous ses instincts. Ainsi empoisonné dans sa source, le divin sentiment de la justice s'était tourné en folie lugubre. L'homme, déclaré pervers et damné, se croyait enfermé dans un cachot de perdition et de vice où nul effort et nul hasard ne pouvaient faire entrer un rayon de lumière, à moins que la main d'en haut, par une faveur gratuite, ne vînt arracher la pierre scellée de ce tombeau. Il avait mené la vie d'un condamné, bourrelée et angoisseuse, opprimée par un désespoir morne, et hantée de spectres. Tel s'était cru souvent sur le point de mourir: tel autre, à l'idée d'une croix, était traversé d'hallucinations douloureuses[2]; ceux-ci sentaient le frôlement du malin esprit: tous passaient des nuits les yeux fixés sur les histoires sanglantes et les appels passionnés de l'Ancien Testament, écoutant les menaces et les tonnerres du Dieu terrible, jusqu'à renouveler en leur propre cœur la férocité des égorgeurs et l'exaltation des voyants. Sous cet effort, la raison peu à peu défaillait. À force de chercher le Seigneur, on trouvait le rêve. Après de longues heures de sécheresse, l'imagination faussée et surmenée travaillait. Des figures éblouissantes, des idées inconnues se levaient tout d'un coup dans le cerveau échauffé; l'homme était soulevé et traversé de mouvements extraordinaires. Ainsi transformé, il ne se reconnaissait plus lui-même; il ne s'attribuait pas ces inspirations véhémentes et soudaines qui s'imposaient à lui, qui l'entraînaient hors des chemins frayés, que rien ne liait entre elles, qui le secouaient et l'illuminaient sans qu'il pût les prévoir, les arrêter ou les régler: il y voyait l'action d'une puissance surhumaine, et s'y livrait avec l'enthousiasme du délire et la roideur de la foi.
Pour comble, le fanatisme s'était changé en institution: le sectaire avait noté tous les degrés de la transfiguration intérieure, et réduit en théorie l'envahissement du rêve: il travaillait avec méthode à chasser la raison pour introniser l'extase. Fox en faisait l'histoire, Bunyan en donnait les règles, le Parlement en offrait l'exemple, toutes les chaires en exaltaient la pratique. Des ouvriers, des soldats, des femmes en discouraient, y pénétraient, s'animaient par les détails de leur expérience et la publicité de leur émotion. Une nouvelle vie s'était déployée, qui avait flétri et proscrit l'ancienne. Tous les goûts temporels étaient supprimés, toutes les joies sensuelles étaient interdites; l'homme spirituel restait seul debout sur les ruines du reste, et le cœur, exclu de toutes ses issues naturelles, ne pouvait plus regarder ni respirer que du côté de son funeste Dieu. Le puritain passait lentement dans les rues, les yeux au ciel, les traits tirés, jaune et hagard, les cheveux ras, vêtu de brun ou de noir, sans ornements, ne s'habillant que pour se couvrir. Si quelqu'un avait les joues pleines, il passait pour tiède[3]. Le corps entier, l'extérieur, jusqu'au ton de la voix, tout devait porter la marque de la pénitence et de la grâce. Le puritain discourait en paroles traînantes, d'un accent solennel, avec une sorte de nasillement, comme pour détruire la vivacité de la conversation et la mélodie de la voix naturelle. Ses entretiens remplis de citations bibliques, son style imité des prophètes, son nom et le nom de ses enfants, tirés de l'Écriture, témoignaient que sa pensée habitait le monde terrible des prophètes et des exterminateurs. Du dedans, la contagion avait gagné le dehors. Les alarmes de la conscience s'étaient changées en lois d'État. La rigidité personnelle était devenue une tyrannie publique. Le puritain avait proscrit le plaisir comme un ennemi, chez autrui aussi bien que chez lui-même. Le Parlement faisait fermer les maisons de jeu, les théâtres, et fouetter les acteurs à la queue d'une charrette; les jurons étaient taxés; les arbres de mai étaient coupés; les ours, dont les combats amusaient le peuple, étaient tués; le plâtre des maçons puritains rendait décentes les nudités des statues; les belles fêtes poétiques étaient interdites. Des amendes et des punitions corporelles interdisaient même aux enfants «les jeux, les danses, les sonneries de cloches, les réjouissances, les régalades, les luttes, la chasse,» tous les exercices et tous les amusements qui pouvaient profaner le dimanche. Les ornements, les tableaux, les statues des églises étaient arrachés ou déchirés. Le seul plaisir qu'on gardât et qu'on souffrît était le nasillement des psaumes, l'édification des sermons prolongés, l'excitation des controverses haineuses, la joie âpre et sombre de la victoire remportée sur le démon et de la tyrannie exercée contre ses fauteurs. En Écosse, pays plus froid et plus dur, l'intolérance allait jusqu'aux derniers confins de la férocité et de la minutie, instituant une surveillance sur les pratiques privées et sur la dévotion intérieure de chaque membre de chaque famille, ôtant aux catholiques leurs enfants, imposant l'abjuration sous peine de prison perpétuelle ou de mort, amenant par troupeaux[4] les sorcières au bûcher[5]. Il semblait qu'un nuage noir se fût appesanti sur la vie humaine, noyant toute lumière, effaçant toute beauté, éteignant toute joie, traversé çà et là par des éclairs d'épée et par des lueurs de torches, sous lesquels on voyait vaciller des figures de despotes moroses, de sectaires malades, d'opprimés silencieux.
Le roi rétabli, ce fut une délivrance. Comme un fleuve barré et engorgé, l'esprit public se précipita de tout son poids naturel et de toute sa masse acquise dans le lit qu'on lui avait fermé. L'élan emporta les digues. Le violent retour aux sens noya la morale. La vertu parut puritaine. Le devoir et le fanatisme furent confondus dans un discrédit commun. Dans ce grand reflux, la dévotion, balayée avec l'honnêteté, laissa l'homme dévasté et fangeux. Les parties supérieures de sa nature disparurent; il n'en resta que l'animal sans frein ni guide, lancé par ses convoitises à travers la justice et la pudeur.
Quand on regarde ces mœurs à travers Hamilton et Saint-Évremond, on les tolère. C'est que leurs façons françaises font illusion. La débauche du Français n'est qu'à demi choquante; si l'animal en lui se déchaîne, c'est sans trop d'excès. Son fonds n'est pas, comme chez l'autre, rude et puissant. Vous pouvez casser la glace brillante qui le recouvre, sans rencontrer le torrent gonflé et bourbeux qui gronde sous son voisin[6]; le ruisseau qui en sortira n'aura que de petites échappées, rentrera de lui-même et vite dans son lit accoutumé. Le Français est doux, naturellement civilisé, peu enclin à la sensualité grande ou grossière, amateur de conversation sobre, aisément prémuni contre les mœurs crapuleuses par sa finesse et son bon goût. Le chevalier de Grammont a trop d'esprit pour aimer l'orgie. C'est qu'en somme l'orgie n'est pas agréable: casser des verres, brailler, dire des ordures, s'emplir jusqu'à la nausée, il n'y a là rien de bien tentant pour des sens un peu délicats; il est né épicurien, et non glouton ou ivrogne. Ce qu'il cherche, c'est l'amusement, non la joie déboutonnée ou le plaisir bestial. Je sais bien qu'il n'est pas sans reproche. Je ne lui confierais pas ma bourse, il oublie trop aisément la distinction du tien et du mien; surtout je ne lui confierais pas ma femme: il n'est pas net du côté de la délicatesse; ses escapades au jeu et auprès des dames sentent d'un peu bien près l'aigrefin et le suborneur. Mais j'ai tort d'employer ces grands mots à son endroit; il sont trop pesants, ils écrasent une aussi fine et aussi jolie créature. Ces lourds habits d'honneur ou de honte ne peuvent être portés que par des gens sérieux, et Grammont ne prend rien au sérieux, ni les autres, ni lui-même, ni le vice, ni la vertu. Passer le temps agréablement, voilà toute son affaire. «On ne s'ennuya plus dans l'armée, dit Hamilton, dès qu'il y fut.» C'est là sa gloire et son objet; il ne se pique ni ne se soucie d'autre chose. Son valet le vole: un autre eût fait pendre le coquin: mais le vol était joli, il garde son drôle. Il partait oubliant d'épouser sa fiancée, on le rattrape à Douvres; il revient, épouse; l'histoire était plaisante: il ne demande rien de mieux. Un jour, étant sans le sou, il détrousse au jeu le comte de Caméran. «Est-ce qu'après la figure qu'il a faite, Grammont peut plier bagage comme un croquant? Non pas, il a des sentiments, il soutiendra l'honneur de la France.» Le badinage couvre ici la tricherie; au fond, il n'a pas d'idées bien claires sur la propriété. Il régale Caméran avec l'argent de Caméran; Caméran eût-il mieux fait, ou autrement? Peu importe que son argent soit dans la poche de Grammont ou dans la sienne: le point important est gagné, puisqu'on s'est amusé à le prendre et qu'on s'amuse à le dépenser. L'odieux et l'ignoble disparaissent de la vie ainsi entendue. S'il fait sa cour aux princes, soyez sûr que ce n'est point à genoux: une âme si vive ne s'affaisse point sous le respect; l'esprit le met de niveau avec les plus grands; sous prétexte d'amuser le roi, il lui dit des vérités vraies[7]. S'il tombe à Londres au milieu des scandales, il n'y enfonce point; il y glisse sur la pointe du pied, si lestement qu'il ne garde pas de boue. On n'aperçoit plus sous ses récits les angoisses et les brutalités que les événements recèlent; le conte file prestement, éveillant un sourire, puis un autre, puis encore un autre, si bien que l'esprit tout entier est emmené, d'un mouvement agile et facile, du côté de la belle humeur. À table, Grammont ne s'empiffrera pas; au jeu, il ne deviendra pas furieux; devant sa maîtresse, il ne lâchera pas de gros mots; dans les duels, il ne haïra pas son adversaire. L'esprit français est comme le vin français: il ne rend les gens ni brutaux, ni méchants, ni tristes. Telle est la source de cet agrément: les soupers ne détruisent ici ni la finesse, ni la bonté, ni le plaisir. Le libertin reste sociable, poli et prévenant; sa gaieté n'est complète que par la gaieté des autres[8]; il s'occupe d'eux aussi naturellement que de lui-même, et, par surcroît, il reste alerte et dispos d'intelligence; les saillies, les traits brillants, les mots heureux petillent sur ses lèvres: il pense à table et en compagnie, quelquefois mieux que seul ou à jeun. Vous voyez bien qu'ici le débauché n'opprime pas l'homme; Grammont dirait qu'il l'achève, et que l'esprit, le cœur, les sens ne trouvent leur perfection et leur joie que dans l'élégance et l'entrain d'un souper choisi.
Tout au rebours en Angleterre. Si on gratte la morale qui sert d'enveloppe, la brute apparaît dans sa violence et sa laideur. Un de leurs hommes d'État disait que chez nous la populace lâchée se laisserait conduire par les mots d'humanité et d'honneur, mais que chez eux, pour l'apaiser, il faudrait lui jeter de la viande crue. L'injure, le sang, l'orgie, voilà la pâture où se rua cette populace de nobles. Tout ce qui excuse un carnaval y manque, et d'abord l'esprit. Trois ans après le retour du roi, Butler publie son Hudibras: avec quels applaudissements! les contemporains seuls peuvent le dire, et le retentissement s'en est prolongé jusqu'à nous. Si vous saviez comme l'esprit en est bas, avec quelle maladresse et dans quelles balourdises il délaye sa farce vindicative! Çà et là subsiste une image heureuse, débris de la poésie qui vient de périr; mais tout le tissu de l'œuvre semble d'un Scarron, aussi ignoble que l'autre et plus méchant. Cela est imité, dit-on, de Don Quichotte; Hudibras est un chevalier puritain qui va, comme l'autre, redresser les torts et embourser des gourmades. Dites plutôt que cela ressemble à la misérable contrefaçon d'Avellaneda[9]. Le petit vers bouffon trotte indéfiniment de son pas boiteux, clapotant dans la boue qu'il affectionne, aussi sale et aussi plat que dans l'Énéide travestie. La peinture d'Hudibras et de son cheval dure un chant presque entier; quarante vers sont dépensés à décrire sa barbe, quarante autres à décrire ses culottes. D'interminables discussions scolastiques, des disputes aussi prolongées que celles des puritains, étendent leurs landes et leurs épines sur toute une moitié du poëme. Point d'action, point de naturel, partout des satires avortées, de grosses caricatures; ni art, ni mesure, ni goût; le style puritain est transformé en un baragouin absurde, et la rancune enfiellée, manquant son but par son excès même, défigure le portrait qu'elle veut tracer. Croiriez-vous qu'un tel écrivain fait le joli, qu'il veut nous égayer, qu'il prétend être agréable? La belle raillerie que ce trait sur la barbe d'Hudibras! «Ce météore chevelu dénonçait la chute des sceptres et des couronnes; par son symbole lugubre, il figurait le déclin des gouvernements, et sa bêche[10] hiéroglyphique disait que son tombeau et celui de l'État étaient creusés[11].» Il est si content de cette gaieté insipide, qu'il la prolonge pendant dix vers encore. La bêtise croît à mesure qu'on avance. Se peut-il qu'on ait trouvé plaisantes des gentillesses comme celles-ci? «Son épée avait pour page une dague, qui était un peu petite pour son âge, et en conséquence l'accompagnait en la façon dont les nains suivaient les chevaliers errants. C'était un poignard de service, bon pour la corvée et pour le combat; quand il avait crevé une poitrine ou une tête, il servait à nettoyer les souliers ou à planter des oignons[12].» Tout tourne au trivial; si quelque beauté se présente, le burlesque la salit. À voir ces longs détails de cuisine, ces plaisanteries rampantes et crues, on croit avoir affaire à un amuseur des halles; ainsi parlent les charlatans des ponts quand ils approprient leur imagination et leur langage aux habitudes des tavernes et des taudis. L'ordure s'y trouve; en effet, la canaille rit quand le bateleur fait allusion aux ignominies de la vie privée[13]. Voilà le grotesque dont les courtisans de la Restauration ont fait leurs délices; leur rancune et leur grossièreté se sont complues au spectacle de ces marionnettes criardes; d'ici à travers deux siècles, on entend le gros rire de cet auditoire de laquais.
Charles II à table faisait orgueilleusement remarquer à Grammont que ses officiers le servaient à genoux. Ils faisaient bien, c'était là leur vraie posture. Le grand chancelier Clarendon, un des hommes les plus honorés et les plus honnêtes de la cour, apprend à l'improviste, en plein conseil, que sa fille Anne est grosse des œuvres du duc d'York, et que ce duc, frère du roi, lui a promis mariage. Voici les paroles de ce tendre père; il a pris soin lui-même de nous les transmettre. «Le chancelier[14] s'emporta avec une excessive colère contre la perversité de sa fille et dit avec toute la véhémence imaginable qu'aussitôt qu'il serait chez lui, il la mettrait à la porte comme une prostituée, lui déclarant qu'elle eût à se pourvoir comme elle pourrait, et qu'il ne la reverrait jamais.» Remarquez que ce grand homme avait reçu la nouvelle chez le roi par surprise, et qu'il trouvait du premier coup ces accents généreux et paternels. «Il ajouta qu'il aimerait beaucoup mieux que sa fille fût la catin du duc que de la voir sa femme.» N'est-ce pas héroïque? Mais laissons-le parler. Un cœur si noblement monarchique peut seul se surpasser lui-même. «Il était prêt à donner un avis positif, et il espérait que leurs seigneuries se joindraient à lui pour que le roi fît à l'instant envoyer la femme à la Tour, où elle serait jetée dans un cachot, sous une garde si stricte que nulle personne vivante ne pût être admise auprès d'elle, qu'aussitôt après on présenterait un acte au Parlement pour lui faire couper la tête, que non-seulement il y donnerait son consentement, mais qu'il serait le premier à le proposer.» Quelle vertu romaine! Et de peur de n'être pas cru, il insiste: «Quiconque connaîtra le chancelier croira qu'il a dit cela de tout son cœur.» Il n'est pas encore content, il répète son avis, il s'adresse au roi avec toutes sortes de raisons concluantes pour obtenir qu'on tranche la tête à sa fille. «J'aimerais mieux me soumettre à son déshonneur et le supporter en toute humilité que le voir réparé par son mariage, pensée que j'exècre si fort que je serais bien plus content de la voir morte avec toute l'infamie qui est due à sa présomption!» Voilà comment, en cas difficile, un homme garde ses traitements et sa simarre. Sir Charles Berkeley, capitaine des gardes du duc d'York, fit mieux encore; il jura solennellement «qu'il avait couché» avec la jeune fille, et se dit prêt à l'épouser «pour l'amour du duc, quoique sachant le commerce du duc avec elle.» Puis un peu après il avoua qu'il avait menti, mais en tout bien, tout honneur, afin de sauver la famille royale de cette mésalliance. Ce beau dévouement fut payé; il eut bientôt une pension sur la cassette et fut créé comte de Falmouth. Dès l'abord, la bassesse des corps publics avait égalé celle des particuliers. La Chambre des communes, tout à l'heure reine, encore pleine de presbytériens, de rebelles et de vainqueurs, vota «que ni elle ni le peuple d'Angleterre ne pouvaient être exempts du crime horrible de rébellion et de sa juste peine, s'ils ne s'appliquaient formellement la grâce et le pardon accordés par Sa Majesté dans la déclaration de Breda.» Puis tous ces héros allèrent en corps se jeter avec contrition aux pieds sacrés de leur monarque. Dans cet affaissement universel, il semblait que personne n'avait plus de cœur. Le roi se fait le mercenaire de Louis XIV, et vend son pays pour une pension de 200000 livres. Des ministres, des membres du Parlement, des ambassadeurs reçoivent l'argent de la France. La contagion gagna jusqu'aux patriotes, jusqu'aux plus purs, jusqu'aux martyrs. Lord Russell intrigua avec la cour de Versailles; Algernon Sidney accepta 500 guinées. Ils n'ont plus assez de goût pour garder un peu d'esprit, ils n'ont plus assez d'esprit pour garder un peu d'honneur[15].
Si vous regardez l'homme ainsi découronné, vous y retrouverez d'abord les instincts sanguinaires de la brute primitive. Un membre de la Chambre des communes, sir John Coventry, avait laissé échapper une parole qu'on prit pour un blâme des galanteries royales. Le duc de Monmouth, son ami, le fit assaillir en trahison, sur l'ordre du roi, par d'honnêtes gens dévoués, qui lui fendirent le nez jusqu'à l'os. Un scélérat, Blood, avait tenté d'assassiner le duc d'Osmond et poignardé le gardien de la Tour pour voler les diamants de la couronne. Charles II, jugeant que cet homme était intéressant et distingué dans son genre, lui fit grâce, lui donna un domaine en Irlande, l'admit dans sa familiarité face à face avec le duc d'Osmond, si bien que Blood devint une sorte de héros et fut reçu dans le meilleur monde. Après de si beaux exemples, on pouvait tout oser. Le duc de Buckingham, amant de la comtesse de Shrewsbury, tue le comte en duel; la comtesse, déguisée en page, tenait le cheval de Buckingham, qu'elle embrassa tout sanglant; puis ce couple de meurtriers et d'adultères revint publiquement, et comme en triomphe, à la maison du mort. On ne s'étonne plus d'entendre le comte de Kœnigsmark traiter «de peccadille» un assassinat qu'il avait commis avec guet-apens. Je traduis un duel d'après Pepys, pour faire comprendre ces mœurs de soudards et de coupe-jarrets. «Sir Henri Bellasses et Tom Porter, les deux plus grands amis du monde, parlaient ensemble, et sir Henri Bellasses parlait un peu plus haut que d'ordinaire, lui donnant quelque avis. Quelqu'un de la compagnie qui était là dit:—Comment! est-ce qu'ils se querellent qu'ils parlent si haut?—Sir Henri Bellasses, entendant cela, dit:—Non, et je veux que vous sachiez que je ne querelle jamais que je ne frappe. Prenez cela pour une de mes règles.—Comment, dit Tom Porter, frapper? Je voudrais bien voir l'homme d'Angleterre qui oserait me donner un coup.—Là-dessus sir Henri Bellasses lui donna un soufflet sur l'oreille, et ils allèrent pour se battre.... Tom Porter apprit que la voiture de sir Henri Bellasses arrivait; alors il sortit du café où il attendait les nouvelles, arrêta la voiture, et dit à sir Henri Bellasses de sortir.—Bien, dit sir Henri Bellasses, mais vous ne m'attaquerez pas pendant que je descendrai, n'est-ce pas?—Non, dit Tom Porter. Il descendit, et tous deux dégainèrent. Ils furent blessés tous deux, et sir Henri Bellasses si fort, qu'il mourut dix jours après.» Ce n'étaient pas ces bouledogues qui pouvaient avoir pitié de leurs ennemis. La Restauration s'ouvrit par une boucherie. Les lords conduisirent le procès des républicains avec une impudence de cruauté et une franchise de rancune extraordinaires. Un shériff se colleta sur l'échafaud avec sir Henri Vane, fouillant dans ses poches, lui arrachant un papier qu'il essayait de lire. Pendant le procès du major général Harrison, le bourreau fut placé à côté de lui, en habit sinistre, une corde à la main; on voulait lui donner tout au long l'avant-goût de la mort. Il fut détaché vivant de la potence, éventré; il vit ses entrailles jetées dans le feu; puis il fut coupé en quartiers, et son cœur encore palpitant fut arraché et montré au peuple. Les cavaliers par plaisir venaient là. Tel renchérissait; le colonel Turner, voyant qu'on coupait en quartiers le légiste John Coke, dit aux gens du shériff d'amener plus près Hugh Peters, autre condamné; l'exécuteur approcha, et, frottant ses mains rouges, demanda au malheureux si la besogne était de son goût. Les corps pourris de Cromwell, d'Ireton, de Bradshaw furent déterrés le soir, et les têtes plantées sur des perches au haut de Westminster-Hall. Les dames allaient voir ces ignominies; le bon Evelyn y applaudissait; les courtisans en faisaient des chansons. Ils étaient tombés si bas, qu'ils n'avaient plus même le dégoût physique. Les yeux et l'odorat n'aidaient plus l'humanité de leurs répugnances; les sens étaient aussi amortis que le cœur.
Au sortir de ce sang, ils couraient à la débauche. Il faut lire la vie du comte de Rochester[16], homme de cour et poëte, qui fut le héros du temps. Ce sont les mœurs d'un saltimbanque effréné et triste: hanter les tripots, suborner les femmes, écrire des chansons sales et des pamphlets orduriers, voilà ses plaisirs; des commérages parmi les filles d'honneur, des tracasseries avec les écrivains, des injures reçues, des coups de bâton donnés, voilà ses occupations. Pour faire le galant, avant d'épouser sa femme, il l'enlève. Pour étaler du scepticisme, il finit par refuser un duel et gagner le nom de lâche. Cinq ans durant, dit-on, il resta ivre. La fougue intérieure, manquant d'une issue noble, le roulait dans des aventures d'arlequin. Une fois, avec le duc de Buckingham, il loua sur la route de Newmarket une auberge, se fit aubergiste, régalant les maris et débauchant les femmes. Il s'introduit déguisé en vieille chez un bonhomme avare, lui prend sa femme, qu'il passe à Buckingham. Le mari se pend; ils trouvent l'affaire plaisante. Une autre fois il s'habille en porteur de chaise, puis en mendiant, et court les amourettes de la canaille. Il finit par se faire charlatan, astrologue, et vend dans les faubourgs des drogues pour faire avorter. C'est le dévergondage d'une imagination véhémente, qui se salit comme une autre se pare, qui se pousse en avant dans l'ordure et dans la folie comme une autre dans la raison et dans la beauté. Qu'est-ce que l'amour pouvait devenir dans des mains pareilles? On ne peut pas copier même les titres de ses poëmes: il n'a écrit que pour les mauvais lieux. Stendhal disait que l'amour ressemble à une branche sèche jetée au fond d'une mine; les cristaux la couvrent, se ramifient en dentelures, et finissent par transformer le bois vulgaire en une aigrette étincelante de diamants purs. Rochester commence par lui arracher toute sa parure; pour être plus sûr de le saisir, il le réduit à un bâton. Tous les fins sentiments, tous les rêves, cet enchantement, cette sereine et sublime lumière qui transfigure en un instant notre misérable monde, cette illusion qui, rassemblant toutes les forces de notre être, nous montre la perfection dans une créature bornée, et le bonheur éternel dans une émotion qui va finir, tout disparaît; il ne reste chez lui qu'un appétit rassasié et des sens éteints; le pis, c'est qu'il écrit sans verve et correctement; l'ardeur animale, la sensualité pittoresque lui manquent; on retrouve dans ses satires un élève de Boileau. Rien de plus choquant que l'obscénité froide. On supporte les priapées de Jules Romain et la volupté vénitienne, parce que le génie y relève l'instinct physique, et que, la beauté de ses draperies éclatantes, transforme l'orgie en une œuvre d'art. On pardonne à Rabelais quand on a senti la séve profonde de joie et de jeunesse virile qui regorge dans ses ripailles: on en est quitte pour se boucher le nez, et l'on suit avec admiration, même avec sympathie, le torrent d'idées et de fantaisies qui roule à travers sa fange. Mais voir un homme qui tâche d'être élégant en restant sale, qui veut peindre en langage d'homme du monde des sentiments de crocheteur, qui s'applique à trouver pour chaque ordure une métaphore convenable, qui polissonne avec étude et de parti pris, qui, n'ayant pour excuse ni le naturel, ni l'élan, ni la science, ni le génie, dégrade le bon style jusqu'à cet office, c'est voir un goujat qui s'occupe à tremper une parure dans un ruisseau. Après tout viennent le dégoût et la maladie. Tandis que la Fontaine reste jusqu'au dernier jour capable de tendresse et de bonheur, celui-ci à trente ans injurie la femme avec une âcreté lugubre. «Quand elle est jeune, elle se prostitue pour son plaisir; quand elle est vieille, elle prostitue les autres pour son entretien. Elle est un piége, une machine à meurtre, une machine à débauche. Ingrate, perfide, envieuse, son naturel est si extravagant, qu'il tourne à la haine ou à la bonté absurde. Si elle veut être grave, elle a l'air d'un démon; on dirait d'une écervelée ou d'une coureuse quand elle tâche d'être polie: disputeuse, perverse, indigne de confiance, et avide pour tout dépenser en luxure[17].» Quelle confession qu'un tel jugement, et quel abrégé de vie! On voit à la fin le viveur hébété, desséché comme un squelette, rongé d'ulcères. Parmi les refrains, les satires crues, les souvenirs de projets avortés et de jouissances salies qui s'entassent comme dans un égout dans sa tête lassée, la crainte de la damnation fermente; il meurt dévot à trente-trois ans.
Tout en haut, le roi donne l'exemple. «Ce vieux bouc,» comme l'appellent les courtisans, se croit gai et élégant; quelle gaieté et quelle élégance! L'air français ne va pas aux gens d'outre-Manche. Catholiques, ils tombent dans la superstition étroite; épicuriens, dans la grosse débauche; courtisans, dans la servilité basse; sceptiques, dans l'athéisme débraillé. Cette cour ne sait imiter que nos ameublements et nos costumes. L'extérieur de régularité et de décence que le bon goût public maintient à Versailles est rejeté d'ici comme incommode. Charles et son frère, en robe d'apparat, se mettent à courir comme au carnaval. Le jour où la flotte hollandaise brûla les navires anglais dans la Tamise, il soupait chez la duchesse de Monmouth et s'amusa à poursuivre un phalène. Au conseil, pendant qu'on exposait les affaires, il jouait avec son chien. Rochester et Buckingham l'injuriaient de reparties insolentes ou d'épigrammes dévergondées, il s'emportait et les laissait faire. Il se prenait de gros mots avec sa maîtresse publiquement; elle l'appelait imbécile, et il l'appelait rosse. Il revenait de chez elle le matin, «si bien que les sentinelles elles-mêmes en parlaient[18].» Il se laissait tromper par elle aux yeux de tous; une fois elle prit deux acteurs, dont un saltimbanque. Au besoin, elle lui chantait pouille. «Le roi a déclaré qu'il n'était pas le père de l'enfant dont elle est grosse en ce moment; mais elle lui a dit: «Le diable m'emporte! vous le reconnaîtrez.» Là-dessus, il reconnaissait l'enfant, et prenait pour se consoler deux actrices. Quand arriva sa nouvelle épouse, Catherine de Bragance, il la séquestra, chassa ses domestiques, la brutalisa pour lui imposer la familiarité de sa drôlesse, et finit par la dégrader jusqu'à cette amitié. Le bon Pepys, en dépit de son cœur monarchique, finit par dire: «Ayant entendu le duc et le roi parler, et voyant et observant leurs façons de s'entretenir, Dieu me pardonne, quoique je les admire avec toute l'obéissance possible, pourtant plus on les considère et on les observe, moins on trouve de différence entre eux et les autres hommes, quoique, grâce en soit rendue à Dieu, ils soient tous les deux des princes d'une grande noblesse et d'un beau naturel!» Il avait vu, un jour de fête, Charles II conduire miss Stewart dans une embrasure de croisée[19], «et la dévorer de baisers une demi-heure durant, à la vue de tous.» Un autre jour, «le capitaine Ferrers lui dit qu'un mois auparavant dans un bal de la cour, une dame en dansant laissa tomber un enfant.» On l'emporta dans un mouchoir; «le roi l'eut dans son cabinet environ une semaine, et le disséqua, faisant à son endroit de grandes plaisanteries.» Ces gaietés de carabin par-dessus ces aventures de mauvais lieu donnent la nausée. Les courtisans suivaient l'élan. Miss Jennings, qui devint duchesse de Tyrconnel, se déguisa un jour en vendeuse d'oranges, et cria sa marchandise dans les rues. Pepys raconte des fêtes où les seigneurs et les dames se barbouillaient l'un à l'autre le visage avec de la graisse de chandelle et de la suie, «tellement que la plupart d'entre eux ressemblaient à des diables.» La mode était de jurer, de raconter des scandales, de s'enivrer, de déblatérer contre les prêtres et l'Écriture, de jouer. Lady Castlemaine en une nuit perdit 25000 livres sterling. Le duc de Saint-Albans, aveugle, à quatre-vingts ans, allait au tripot, avec un domestique à côté de lui qui lui nommait chaque carte. Sedley et Buckhurst se déshabillaient pour courir les rues après minuit. Un autre, en plein jour, se mettait nu à la fenêtre pour haranguer la multitude. Je laisse dans Grammont les accouchements des filles d'honneur et les goûts contre la nature: il faut les montrer ou les cacher, et je n'ai pas le courage de les insinuer joliment à sa manière. Je finis par un récit de Pepys qui donnera la mesure. «Harry Killigrew m'a fait comprendre ce que c'est que cette société dont on a tant parlé récemment, et qui est désignée sous le nom de balleurs (ballers). Elle s'est formée de quelques jeunes fous, au nombre desquels il figurait, et de lady Bennett (comtesse d'Arlington), avec ses dames de compagnie et ses femmes. On s'y livrait à tous les débordements imaginables; on y dansait à l'état de pure nature.» L'inconcevable, c'est que cette kermesse n'est point gaie: ils sont misanthropes et deviennent moroses; ils citent le lugubre Hobbes et l'ont pour maître. En effet, c'est la philosophie de Hobbes qui va donner de ce monde le dernier mot et le dernier trait.
Celui-ci est un de ces esprits puissants et limités qu'on nomme positifs, si fréquents en Angleterre, de la famille de Swift et de Bentham, efficaces et brutaux comme une machine d'acier. De là chez lui une méthode et un style d'une sécheresse et d'une vigueur extraordinaires, les plus capables de construire et de détruire; de là une philosophie qui, par l'audace de ses dogmes, a mis dans une lumière immortelle une des faces indestructibles de l'esprit humain. Dans chaque objet, dans chaque événement, il y a quelque fait primitif et constant qui en est comme le noyau solide, autour duquel viennent se grouper les riches développements qui l'achèvent. L'esprit positif s'abat du premier coup sur ce noyau, écrase l'éclatante végétation qui le recouvre, la disperse, l'anéantit, puis, concentrant sur lui tout l'effort de sa prise véhémente, le dégage, le soulève, le taille, et l'érige en un lieu visible d'où il brillera désormais à tous et pour toujours comme un cristal. Tous les ornements, toutes les émotions sont exclus du style de Hobbes; ce n'est qu'un amas de raisons et de faits serrés dans un petit espace, attachés entre eux par la déduction comme par des crampons de fer. Point de nuances, nul mot fin ou recherché. Il ne prend que les plus familiers de l'usage commun et durable; depuis deux cents ans, il n'y en a pas douze chez lui qui aient vieilli; il perce jusqu'au centre du sens radical, écarte l'écorce passagère et brillante, circonscrit la portion solide qui est la matière permanente de toute pensée et l'objet propre du sens commun. Partout, pour affermir, il retranche; il atteint la solidité par les suppressions. De tous les liens qui unissent les idées, il n'en garde qu'un, le plus stable; son style n'est qu'un raisonnement continu et de l'espèce la plus tenace, tout composé d'additions et de soustractions, réduit à la combinaison de quelques notions simples qui, s'ajoutant les unes aux autres ou se retranchant les unes des autres, forment sous des noms divers des totaux ou des différences dont on suit toujours la génération et dont on démêle toujours les éléments. Il a pratiqué d'avance la méthode de Condillac, remontant dès l'abord au fait primordial, tout palpable et sensible, pour suivre de degré en degré la filiation et le parentage des idées dont il est la souche, en sorte que le lecteur, conduit de chiffre en chiffre, peut à chaque moment justifier l'exactitude de son opération et vérifier la valeur de ses produits. Un pareil instrument logique fauche à travers les préjugés avec une roideur et une hardiesse d'automate. Hobbes déblaye la science des mots et des théories scolastiques. Il raille les quiddités, il écarte les espèces sensibles et intelligibles, il rejette l'autorité des citations[20]. Il tranche avec une main de chirurgien dans le cœur des croyances les plus vivantes. Il nie que les livres de Moïse, de Josué et des autres soient de leurs prétendus auteurs. Il déclare que nul raisonnement ne réussit à prouver la divinité de l'Écriture, et qu'il faut à chacun pour y croire une révélation surnaturelle et personnelle. Il renverse en six mots l'autorité de cette révélation et de toute autre: «Dire que Dieu a parlé en rêve à un homme, c'est dire simplement qu'il a rêvé que Dieu lui parlait. Dire qu'il a vu une vision ou entendu une voix, c'est dire qu'il a eu un rêve qui tenait du sommeil et de la veille. Dire qu'il parle par une inspiration surnaturelle, c'est dire qu'il trouve en lui-même un ardent désir de parler, ou quelque forte opinion pour laquelle il ne peut alléguer aucune raison naturelle et suffisante[21].» Il réduit l'homme à n'être qu'un corps, l'âme à n'être qu'une fonction, Dieu à n'être qu'une inconnue. Toutes ses phrases sont des équations ou des réductions mathématiques. En effet, c'est aux mathématiques qu'il emprunte son idée de la science[22]. C'est d'après les mathématiques qu'il veut réformer les sciences morales. C'est le point de départ des mathématiques qu'il donne aux sciences morales, lorsqu'il pose que la sensation est un mouvement interne causé par un choc extérieur, le désir un mouvement interne, dirigé vers un corps extérieur, et lorsqu'il fabrique avec ces deux notions combinées tout le monde moral. C'est la méthode des mathématiques qu'il donne aux sciences morales, lorsqu'il démêle comme les géomètres deux idées simples qu'il transforme par degrés en idées plus complexes, et qu'avec la sensation et le désir il compose les passions, les droits et les institutions humaines, comme les géomètres avec la ligne courbe et la ligne droite composent les polyèdres les plus compliqués. C'est l'aspect des mathématiques qu'il a donné aux sciences morales, lorsqu'il a dressé dans la vie humaine sa construction incomplète et rigide, semblable au réseau de figures idéales que les géomètres instituent au milieu des corps. Pour la première fois, on voyait chez lui comme chez Descartes, mais avec excès et en plus haut relief, la forme d'esprit qui fit par toute l'Europe l'âge classique: non pas l'indépendance de l'inspiration et du génie comme à la Renaissance; non pas la maturité des méthodes expérimentales et des conceptions d'ensemble comme dans l'âge présent; mais l'indépendance de la raison raisonnante, qui, écartant l'imagination, s'affranchissant de la tradition, pratiquant mal l'expérience, trouve dans la logique sa reine, dans les mathématiques son modèle, dans le discours son organe, dans la société polie son auditoire, dans les vérités moyennes son emploi, dans l'homme abstrait sa matière, dans l'idéologie sa formule, dans la révolution française sa gloire et sa condamnation, son triomphe et sa fin.
Mais tandis que Descartes, au milieu d'une société et d'une religion épurées, ennoblies et apaisées, intronisait l'esprit et relevait l'homme, Hobbes, au milieu d'une société bouleversée et d'une religion en délire, dégradait l'homme et intronisait le corps. Par dégoût des puritains, les courtisans réduisaient la vie humaine à la volupté animale; par dégoût des puritains, Hobbes réduisait la nature humaine à la partie animale. Les courtisans étaient athées et brutaux en pratique: il était athée et brutal en spéculation. Ils avaient établi la mode de l'instinct et de l'égoïsme: il écrivait la philosophie de l'égoïsme et de l'instinct. Ils avaient effacé de leurs cœurs tous les sentiments fins et nobles: il effaçait du cœur tous les sentiments nobles et fins. Il érigeait leurs mœurs en théorie, donnait le manuel de leur conduite, et rédigeait d'avance les axiomes[23] qu'ils allaient traduire en actions. Selon lui comme selon eux, «le premier des biens est la conservation de la vie et des membres; le plus grand des maux est la mort, surtout avec tourment.» Les autres biens et les autres maux ne sont que les moyens de ceux-là. Nul ne recherche ou souhaite que ce qui lui est agréable. «Nul ne donne qu'en vue d'un avantage personnel.»—Pourquoi les amitiés sont-elles des biens? «Parce qu'elles sont utiles, les amis servant à la défense et encore à d'autres choses.»—Pourquoi avons-nous pitié du malheur d'autrui? «Parce que nous considérons qu'un malheur semblable pourrait nous arriver.»—Pourquoi est-il beau de pardonner à qui demande pardon? «Parce que c'est là une preuve de confiance en soi-même.» Voilà le fond du cœur humain. Regardez maintenant ce qu'entre ces mains flétrissantes deviennent les plus précieuses fleurs. «La musique, la peinture, la poésie, sont agréables comme imitations qui rappellent le passé, parce que, si le passé à été bon, il est agréable en imitation comme bon, et que, s'il a été mauvais, il est agréable en imitation comme passé.» C'est à ce grossier mécanisme qu'il réduit les beaux-arts; on s'en est aperçu quand il a voulu traduire l'Iliade. À ses yeux, la philosophie est du même ordre. «Si la sagesse est utile, c'est qu'elle est de quelque secours; si elle est désirable en soi, c'est qu'elle est agréable.» Ainsi nulle dignité dans la science: c'est un passe-temps ou une aide, bonne au même titre qu'un domestique ou un pantin. L'argent, étant plus utile, vaut mieux. C'est pourquoi «celui qui est sage n'est pas riche, comme disent les stoïciens, mais celui qui est riche est sage[24].» Pour la religion, elle n'est que la «crainte d'un pouvoir invisible feint par l'esprit ou imaginé d'après des récits publiquement autorisés[25].» En effet, cela est vrai pour l'âme d'un Rochester ou d'un Charles II; poltrons ou injurieux, crédules ou blasphémateurs, ils n'ont rien soupçonné au delà.—Nul droit naturel. «Avant que les hommes se fussent liés par des conventions, chacun avait le droit de faire ce qu'il voulait contre qui il voulait.» Nulle amitié naturelle. «Les hommes ne s'associent que par intérêt ou vanité, c'est-à-dire par amour de soi, non par amour des autres. L'origine des grandes sociétés durables n'est pas la bienveillance mutuelle. Tous dans l'état de nature ont la volonté de nuire.... L'homme est un loup pour l'homme.... L'état de nature est la guerre, non pas simple, mais de tous contre tous, et par essence cette guerre est éternelle.[26]» Le déchaînement des sectes, le conflit des ambitions, la chute des gouvernements, le débordement des imaginations aigries et des passions malfaisantes avaient suggéré cette idée de la société et de l'homme. Ils aspiraient tous, philosophes et peuple, à la monarchie et au repos. Hobbes, en logicien inexorable, la veut absolue; la répression en sera plus forte et la paix plus stable. Que nul ne résiste au souverain. Quoi qu'il fasse contre un sujet, quel qu'en soit le prétexte, ce n'est point injustice. C'est lui qui doit décider des livres canoniques. Il est pape et plus que pape. Ses sujets, s'il l'ordonne, doivent renoncer au Christ, au moins de bouche; le pacte primitif lui a livré sans réserve l'entière possession de tous les actes extérieurs; au moins, de cette façon, les sectaires n'auront pas, pour troubler l'État, le prétexte de leur conscience. C'est dans ces extrémités que l'immense fatigue et l'horreur des guerres civiles avaient précipité un esprit étroit et conséquent. Sur cette prison scellée où il enfermait et resserrait de tout son effort la méchante bête de proie, il appuyait comme un dernier bloc, pour éterniser la captivité humaine, la philosophie entière et toute la théorie, non-seulement de l'homme, mais du reste de l'univers. Il réduisait les jugements à «l'addition de deux noms,» les idées à des états du cerveau, les sensations à des mouvements corporels, les lois générales à de simples mots, toute substance au corps, toute science à la connaissance des corps sensibles, tout l'être humain à un corps capable de mouvement reçu ou rendu[27], en sorte que l'homme, n'apercevant lui-même et la nature que par la face méprisée, et rabattu dans sa conception de lui-même et du monde, pût ployer sous le faix de l'autorité nécessaire et subir enfin le joug que sa nature rebelle refuse et doit porter. Tel est en effet le désir que suggère ce spectacle de la restauration anglaise. L'homme méritait alors ce traitement, parce qu'il inspirait alors cette philosophie; il va se montrer sur la scène tel qu'il s'est montré dans la théorie et dans les mœurs.
Quand les théâtres, fermés par le parlement, rouvrirent, on s'aperçut bientôt que le goût avait changé. Shirley, le dernier de la grande école, n'écrit plus et meurt. Waller, Buckingham, Dryden, sont obligés de refaire les pièces de Shakspeare, de Fletcher, de Beaumont, pour les accommoder à la mode. Pepys, qui va voir le Songe d'une nuit d'été[28], déclare «qu'il n'y retournera plus jamais, car c'est la plus insipide et ridicule pièce qu'il ait vue de sa vie.» La comédie se transforme; c'est que le public s'était transformé.
Quels auditeurs que ceux de Shakspeare et de Fletcher! Quelles âmes jeunes et charmantes! Dans cette salle infecte où il fallait brûler du genièvre, devant cette misérable scène à demi éclairée, devant ces décors de cabaret, ces rôles de femmes joués par des hommes, l'illusion les prenait. Ils ne s'inquiétaient guère des vraisemblances; on pouvait les promener en un instant sur des forêts et des océans, d'un ciel à l'autre, à travers vingt années, parmi dix batailles et tout le pêle-mêle des aventures. Ils ne se souciaient point de toujours rire; la comédie, après un éclat de bouffonnerie, reprenait son air sérieux ou tendre. Ils venaient moins pour s'égayer que pour rêver. Il y avait dans ces cœurs tout neufs comme un amas de passions et de songes, passions sourdes, songes éclatants, dont l'essaim emprisonné bourdonnait obscurément, attendant que le poëte vînt lui ouvrir la nouveauté et la splendeur du ciel. Des paysages entrevus dans un éclair, la crinière grisonnante d'une longue vague qui surplombe, un coin de forêt humide où les biches lèvent leur tête inquiète, le sourire subit et la joue empourprée d'une jeune fille qui aime, le vol sublime et changeant de tous les sentiments délicats, par-dessus tout l'extase des passions romanesques, voilà les spectacles et les émotions qu'ils venaient chercher. Ils montaient d'eux-mêmes au plus haut du monde idéal; ils voulaient contempler les extrêmes générosités, l'amour absolu; ils ne s'étonnaient point des féeries, ils entraient sans effort dans la région que la poésie transfigure; leurs yeux avaient besoin de sa lumière. Ils comprenaient du premier coup ses excès et ses caprices; ils n'avaient pas besoin d'être préparés; ils suivaient ses écarts, ses bizarreries, le fourmillement de ses inventions regorgeantes, les soudaines prodigalités de ses couleurs surchargées, comme un musicien suit une symphonie. Ils étaient dans cet état passager et extrême où l'imagination adulte et vierge, encombrée de désirs, de curiosités et de forces, développe tout d'un coup l'homme, et dans l'homme ce qu'il y a de plus exalté et de plus exquis.
Des viveurs ont pris leur place. Ils sont riches, ils ont tâché de se polir à la française, ils ont ajouté à la scène des décors mobiles, de la musique, des lumières, de la vraisemblance, de la commodité, toute sorte d'agréments extérieurs; mais le cœur leur manque. Représentez-vous ces fats à demi ivres, qui ne voient dans l'amour que le plaisir, et dans l'homme que les sens: un Rochester au lieu d'un Mercutio. Avec quelle partie de son âme pourrait-il comprendre la poésie et la fantaisie? La comédie romanesque est hors de sa portée; il ne peut saisir que le monde réel, et dans ce monde l'enveloppe palpable et grossière. Donnez-lui une peinture exacte de la vie ordinaire, des événements plats et probables, l'imitation littérale de ce qu'il fait, et de ce qu'il est; mettez la scène à Londres, dans l'année courante; copiez ses gros mots, ses railleries brutales, ses entretiens avec les marchandes d'oranges, ses rendez-vous au parc, ses essais de dissertation française. Qu'il se reconnaisse, qu'il retrouve les gens et les façons qu'il vient de quitter à sa taverne ou dans l'antichambre; que le théâtre et la rue soient de plain-pied. La comédie lui donnera les mêmes plaisirs que la vie; il s'y traînera également dans la vulgarité et dans l'ordure; il n'aura besoin pour y assister ni d'imagination, ni d'esprit; il lui suffira d'avoir des yeux et des souvenirs. Cette exacte imitation lui fournira l'amusement en même temps que l'intelligence. Les vilaines paroles le feront rire par sympathie, les images effrontées le divertiront par réminiscence. L'auteur d'ailleurs prend soin de lui fournir une fable qui le réveille; il s'agit ordinairement d'un père ou d'un mari qu'on trompe. Les beaux gentilshommes prennent comme l'écrivain le parti du galant, s'intéressent à ses progrès, et se croient avec lui en bonne fortune. Joignez à cela des femmes qu'on débauche et qui veulent être débauchées. Ces provocations, ces façons de filles, le chassez-croisez des échanges et des surprises, le carnaval des rendez-vous et des soupers, l'impudence des scènes aventurées jusqu'aux démonstrations physiques, les chansons risquées, les gueulées[29] lancées et renvoyées parmi des tableaux vivants, toute cette orgie représentée remue les coureurs d'intrigues par l'endroit sensible. Et par surcroît le théâtre consacre leurs mœurs. À force de ne représenter que des vices, il autorise leurs vices. Les écrivains posent en règle que toutes les femmes sont des drôlesses, et que tous les hommes sont des brutes. La débauche entre leurs mains devient une chose naturelle, bien plus, une chose de bon goût; ils la professent. Rochester et Charles II pouvaient sortir du théâtre édifiés sur eux-mêmes, convaincus comme ils l'étaient déjà que la vertu n'est qu'une grimace, la grimace des coquins adroits qui veulent se vendre cher.
Dryden, qui un des premiers[30] entre dans cette voie, n'y entre pas résolument. Une sorte de fumée lumineuse, reste de l'âge précédent, plane encore sur son théâtre. Sa riche imagination le retient à demi dans la comédie romanesque. Un jour il arrange le Paradis de Milton, la Tempête et le Troilus de Shakspeare. Un autre jour, dans l'Amour au Couvent, dans le Mariage à la mode, dans le Faux Astrologue, il imite les imbroglios et les surprises espagnoles. Il a tantôt des images éclatantes et des métaphores exaltées comme les vieux poëtes nationaux, tantôt des figures recherchées et de l'esprit pointillé comme Calderon et Lope. Il mêle le tragique et le plaisant, les renversements de trônes et les peintures de mœurs. Mais dans ce compromis maladroit l'âme poétique de l'ancienne comédie a disparu: il n'en reste que le vêtement et la dorure. L'homme nouveau se montre grossier et immoral, avec ses instincts de laquais sous ses habits de grand seigneur, d'autant plus choquant que Dryden en cela contrarie son talent, qu'il est au fond sérieux et poëte, qu'il suit la mode et non sa pensée, qu'il fait le libertin par réflexion, et pour se mettre au goût du jour[31]. Il polissonne maladroitement et dogmatiquement; il est impie sans élan, en périodes développées. Un de ses galants s'écrie: «Est-ce que l'amour sans le prêtre et l'autel n'est pas l'amour? Le prêtre est là pour son salaire et ne s'inquiète pas des cœurs qu'il unit. L'amour seul fait le mariage[32].»—«Je voudrais, dit Hippolyte, qu'il y eût un bal en permanence dans notre cloître, et que la moitié des jolies nonnes y fût changée en hommes pour le service des autres[33].» Nul ménagement, nul tact. Dans son Moine espagnol, la reine, assez honnête femme, dit à Torrismond qu'elle va faire tuer le vieux roi détrôné pour l'épouser, lui Torrismond, plus à son aise. Bientôt on leur annonce le meurtre: «Maintenant, dit la reine, marions-nous. Cette nuit, cette heureuse nuit, est à vous et à moi[34].» À côté de cette tragédie sensuelle, l'intrigue comique, poussée jusqu'aux familiarités les plus lestes, étale l'amour d'un cavalier pour une femme mariée qui à la fin se trouve être sa sœur. Dryden ne trouve dans ce dénoûment rien qui froisse son cœur. Il a perdu jusqu'aux plus vulgaires répugnances de la pudeur naturelle. Quand il traduit une pièce hasardée, Amphitryon, par exemple, il la trouve trop modeste; il en ôte les adoucissements, il en alourdit le scandale. «Le roi et le prêtre, dit Jupiter, sont en quelque manière contraints par convenance d'être des hypocrites bien masqués[35].» Là-dessus, le dieu étale crûment son despotisme. Au fond, ses sophismes et son impudence sont pour Dryden un moyen de décrier par contre-coup les théologiens et leur Dieu arbitraire. «Un pouvoir absolu, dit Jupiter, ne peut faire de mal. Je n'en puis faire à moi-même, puisque c'est ma volonté que je fais, ni aux hommes, puisque tout ce qu'ils ont est à moi. Cette nuit je jouirai de la femme d'Amphitryon, car lorsque je la fis, je décrétai que mon bon plaisir serait de l'aimer. Ainsi je ne fais point de tort à son mari, car je me suis réservé le droit de l'avoir tant qu'elle me plairait[36].» Cette pédanterie ouverte se change en luxure ouverte sitôt qu'il voit Alcmène. Nul détail n'est omis: Jupiter lui dit tout, et devant les suivantes, et le lendemain, quand il sort, elle fait pis que lui, elle s'accroche à lui, elle entre dans des peintures intimes. Toutes les façons royales de la haute galanterie ont été arrachées comme un vêtement incommode; c'est le sans-gêne cynique au lieu de la décence aristocratique; la scène est écrite d'après Charles II et la Castlemaine[37] au lieu d'être écrite d'après Louis XIV et Mme de Montespan.
J'en passe plusieurs: Crowne, l'auteur de Sir Courtly Nice; Shadwell, l'imitateur de Ben Jonson; mistress Afra Behn, qui se fit appeler Astrée, espion et courtisane, payée par le gouvernement et par le public. Etheredge est le premier qui, dans son Homme à la mode, donne l'exemple de la comédie imitative et peigne uniquement les mœurs d'alentour; du reste franc viveur et contant librement ses habitudes. «Pourchasser les filles, hanter le théâtre, ne songer à rien toute la journée, et toute la nuit aussi, direz-vous:» c'étaient là ses occupations à Londres. Plus tard, à Ratisbonne, «il fait de graves révérences, converse avec les sots, écrit des lettres insipides[38],» et se console mal avec les Allemandes. C'est avec ce sérieux qu'il prenait ses fonctions d'ambassadeur. Un jour, ayant trop dîné, il tomba du haut d'un escalier et se cassa le cou; la perte n'était pas grande. Mais le héros de ce monde fut William Wycherley, le plus brutal des écrivains qui aient sali le théâtre. Envoyé en France pendant la révolution, il s'y fit papiste, puis au retour abjura, puis à la fin, dit Pope, abjura encore. Privées du lest protestant, ces têtes vides allaient de dogme en dogme, de la superstition à l'incrédulité ou à l'indifférence, pour finir par la peur. Il avait appris chez M. de Montausier l'art de bien porter des gants et une perruque; cela suffisait alors pour faire un gentleman. Ce mérite et le succès d'une pièce ignoble, l'Amour au bois, attirèrent sur lui les yeux de la duchesse de Cleveland, maîtresse du roi et de tout le monde. Cette femme, qui ramassait des danseurs de corde, le ramassa un jour au beau milieu du Ring. Elle mit la tête à la portière et lui cria publiquement: «Monsieur, vous êtes un maraud, un drôle, un fils de.....» Touché de ce compliment, il accepta ses bonnes grâces, et obtint par contre-coup celles du roi. Il les perdit, épousa une femme de mauvaises mœurs, se ruina, resta sept ans en prison pour dettes, passa le reste de sa vie dans les embarras d'argent, regrettant sa jeunesse, perdant la mémoire, écrivaillant de mauvais vers qu'il faisait corriger par Pope avec toutes sortes de tiraillements d'amour-propre, rimant des obscénités plates, traînant son corps usé et son cerveau lassé à travers la misanthropie et le libertinage, jouant le misérable rôle de viveur édenté et de polisson en cheveux blancs. Onze jours avant sa mort, il avait épousé une jeune fille qui se trouva une coquine. Il finit comme il avait commencé, par la maladresse et l'inconduite, n'ayant réussi ni à être heureux ni à être honnête, n'ayant employé un esprit viril et un talent vrai que pour son mal et le mal d'autrui.
C'est qu'il n'était pas né épicurien. Son fonds, vraiment anglais, c'est-à-dire énergique et sombre, répugnait à l'insouciance aisée et aimable qui permet de prendre la vie comme une partie de plaisir. Son style est travaillé et pénible. Son ton est virulent et acerbe. Il fausse souvent la comédie pour arriver à la satire haineuse. L'effort et l'animosité se marquent dans tout ce qu'il dit et fait dire. C'est un Hobbes, non pas méditatif et tranquille comme l'autre, mais actif et irrité, qui ne voit que du vice dans l'homme, et se sent homme jusqu'au fond. Le seul travers qu'il repousse, c'est l'hypocrisie; le seul devoir qu'il prescrive, c'est la franchise. Il veut que les autres avouent leur vice, et il commence par avouer le sien. «Quoique je ne sache pas mentir comme les poëtes, dit-il, je suis aussi vain qu'eux;» puis, parlant de sa reconnaissance: «Voilà, madame, la gratitude des poëtes, qui, en bon anglais, n'est qu'orgueil et ambition[39].» Chez lui, nulle poésie d'expression, nulle conception d'idéal, nul établissement de morale qui puisse consoler, relever ou épurer les hommes. Il les parque dans leur perversité et dans leur ordure, et s'y installe avec eux. Il leur montre les vilenies du bas-fond où il les confine; il veut qu'ils respirent cette fange; il les y enfonce, non pour les en dégoûter comme d'une chute accidentelle, mais pour les y accoutumer comme à une assiette naturelle. Il arrache les compartiments et les ornements par lesquels ils essayent de couvrir leur état ou de régler leur désordre. Il s'amuse à les faire battre, il se complaît dans le tapage des instincts déchaînés; il aime les retours violents du pêle-mêle humain, l'embrouillement des méchancetés, la dureté des meurtrissures. Il déshabille les convoitises, il les fait agir tout au long, il les ressent par contre-coup, et, tout en les jugeant nauséabondes, il les savoure. En fait de plaisir, on prend ce qu'on trouve: les ivrognes de barrière, à qui l'on demande comment ils peuvent aimer leur vin bleu, répondent qu'il soûle tout de même et qu'ils n'ont que cela d'agrément.
Qu'on puisse oser beaucoup dans un roman, on le comprend. C'est une œuvre de psychologie, voisine de la critique et de l'histoire, ayant des libertés presque égales, parce qu'elle contribue presque également à exposer l'anatomie du cœur[40]. Il faut bien qu'on puisse représenter les maladies morales, surtout lorsqu'on le fait pour compléter la science, froidement, exactement, et en style de dissection. Un tel livre de sa nature est abstrait: il se lit dans un cabinet, sous la lampe. Mais transportez-le sur le théâtre, empirez ces scènes d'alcôve, réchauffez-les par des scènes de mauvais lieux, donnez-leur un corps par les gestes et les paroles vibrantes des actrices; que les yeux et tous les sens s'en remplissent, non pas les yeux d'un spectateur isolé, mais ceux de mille hommes et femmes confondus dans le parterre, irrités par l'intérêt de la fable, par la précision de l'imitation littérale, par le ruissellement des lumières, par le bruit des applaudissements, par la contagion des impressions qui courent comme un frisson dans tous les nerfs excités et tendus! Voilà le spectacle qu'a fourni Wycherley et qu'a goûté cette cour. Est-il possible qu'un public, et un public de choix, soit venu écouter de pareilles scènes? Dans l'Amour au bois, à travers les complications des rendez-vous nocturnes et des viols acceptés ou commencés, on voit un bel esprit, Dapperwitt, qui veut vendre Lucy, sa maîtresse, à un beau gentilhomme du temps, Ranger. Il la vante, avec quels détails! Il frappe à sa porte; l'acheteur cependant s'impatiente et le traite comme un nègre. La mère ouvre, veut vendre Lucy pour elle-même et à son profit, les injurie et les renvoie. On amène alors un vieil usurier puritain et hypocrite, Gripe, qui d'abord ne veut pas financer. «Payez donc à dîner!» Il donne un groat pour un gâteau et de l'ale[41]. L'entremetteuse se récrie, il lâche une couronne. «Mais pour les rubans, les pendants d'oreille, les bas, les gants, la dentelle et tout ce qu'il faut à la pauvre petite?» Il se débat.—Allons! une demi-guinée.—«Une demi-guinée!» dit la vieille.—«Je t'en prie, va-t'en; prends l'autre guinée aussi, deux guinées, trois guinées, cinq; voilà, c'est tout ce que j'ai.—Il me faut aussi ce grand anneau à cachet, ou je ne bouge pas[42]!» Elle s'en va enfin, ayant tout extorqué, et Lucy fait l'innocente, semble croire que Gripe est un maître à danser, et lui demande sa leçon. Ici quelles scènes et quelles équivoques! Enfin elle crie, la mère et des gens apostés enfoncent la porte; Gripe est pris au piége, on le menace d'appeler le constable, on lui escroque cinq cents livres sterling.—Faut-il conter le sujet de l'Épouse campagnarde? On a beau glisser, on appuie trop. Horner, gentilhomme qui revient de France, répand le bruit qu'il ne peut plus faire tort aux maris. Vous devinez ce qu'entre les mains de Wycherley une pareille donnée peut fournir, et il en tire tout ce qu'elle contient. Les femmes causent de son état, et devant lui; elles se font détromper par lui, et s'en vantent. Il y en a trois qui viennent chez lui, font ripaille, boivent, chantent, et quelles chansons! C'est le débordement de l'orgie qui triomphe, se décerne elle-même la couronne et s'étale en maximes. «Notre vertu, dit l'une d'elles, est comme la conscience de l'homme d'État, la parole du quaker, le serment du joueur, l'honneur du grand seigneur: rien qu'une grimace pour duper ceux qui se fient à nous.» À la dernière scène, les soupçons éveillés se calment sur une nouvelle déclaration de Horner. Tous les mariages sont salis, et ce carnaval finit par une danse des maris trompés. Pour comble, Horner propose au public son exemple, et l'actrice qui vient dire l'épilogue achève l'ignominie de la pièce en avertissant les faux galants qu'ils aient à se bien tenir, et que s'ils peuvent duper les hommes, «ce n'est pas aux femmes qu'on en peut donner à garder[43].»