Mais ce qui est véritablement unique, et le plus extraordinaire des signes de ce temps, c'est qu'au milieu de ces provocations nulle circonstance repoussante n'est omise, et que le conteur semble tenir autant à nous dégoûter qu'à nous dépraver[44]. À chaque instant, les élégants, même les dames, mettent en tiers dans la conversation ce qui, depuis le seizième siècle, accompagne l'amour. Dapperwitt, en offrant Lucy, dit pour excuser les retards: «Laissez-lui le temps de mettre sa longue mouche sous l'œil gauche et de corriger son haleine avec un peu d'écorce de citron[45].» Lady Flippant, seule dans le parc, s'écrie: «Malheureuse femme que je suis! j'ai quitté le troupeau pour mettre les chiens à mes trousses, et pas un vagabond ivrogne qui vienne trébucher sur mon chemin! Les mendiantes en loques, les ramasseuses de cendres ont meilleure chance que moi.[46]» Ce sont là les morceaux les plus doux, jugez des autres! Il prend à tâche de révolter même les sens; l'odorat, les yeux, tout souffre devant ses pièces; il faut que ses auditeurs aient eu des nerfs de matelot. Et c'est de cet abîme que la littérature anglaise est remontée jusqu'à la sévérité morale, jusqu'à la décence excessive qu'elle s'impose aujourd'hui! Ce théâtre est comme une guerre déclarée à toute beauté, à toute délicatesse. Si Wycherley emprunte à quelque écrivain un personnage, c'est pour le violenter ou le dégrader jusqu'au niveau des siens. S'il imite l'Agnès de Molière[47], il la marie afin de profaner le mariage, lui ôte l'honneur, bien plus la pudeur, bien plus encore la grâce, change sa tendresse naïve en instinct éhonté et en confessions scandaleuses[48]. S'il prend la Viola de Shakspeare[49], c'est pour la traîner dans des bassesses d'entremetteuse, parmi les brutalités et les coups de main. S'il traduit le rôle de Célimène, il efface d'un trait les façons de grande dame, les finesses de femme, le tact de maîtresse de maison, la politesse, le grand air, la supériorité d'esprit et de savoir-vivre, pour mettre à la place l'impudence et les escroqueries d'une courtisane «forte en gueule.» S'il invente une fille presque honnête, Hippolyta, il commence par lui mettre dans la bouche des paroles telles qu'on n'en peut rien transcrire. Quoi qu'il fasse et quoi qu'il dise, qu'il crée ou qu'il copie, qu'il blâme ou qu'il loue, son théâtre est une diffamation de l'homme, qui rebute en même temps qu'elle attire, et qui écœure quand elle corrompt.

Un don surnage pourtant, la force, qui ne manque jamais dans ce pays, et y donne un tour propre aux vertus comme aux vices. Quand on a écarté les phrases d'auteur tout oratoires et pesamment composées d'après les Français, on aperçoit le vrai talent anglais, le sentiment poignant de la nature et de la vie. Wycherley a ce lucide et hardi regard qui saisit dans une situation les gestes, l'expression physique, le détail sensible, qui fouille jusqu'au fond des crudités et des bassesses, qui atteint, non pas l'homme en général et la passion telle qu'elle doit être, mais l'individu particulier et la passion telle qu'elle est. Il est réaliste, non pas de parti pris, comme nos modernes, mais par nature. Il plaque violemment son plâtre sur la figure grimaçante et bourgeonnée de ses drôles pour nous porter sous les yeux le masque implacable où s'est collée au passage l'empreinte vivante de leur laideur. Il charge ses pièces d'incidents, il multiplie l'action, il pousse la comédie jusqu'aux situations dramatiques; il bouscule ses personnages à travers les coups de main et les violences, il va jusqu'à les fausser pour outrer la satire. Voyez dans Olivia, qu'il copie d'après Célimène, la fougue des passions qu'il manie. Elle peint ses amis comme Célimène[50], mais avec quels outrages! «Milady Automne?—Un vieux carrosse repeint.—Sa fille?—Splendidement laide, une mauvaise croûte dans un cadre riche.—Et la dégoûtante vieille au haut bout de sa table....—Renouvelle la coutume grecque de servir une tête de mort dans les banquets.» Nos nerfs modernes ne supporteraient pas le portrait qu'elle fait de Manly, son amant; celui-ci l'entend par surprise; à l'instant elle se redresse, le raille en face, se déclare mariée, lui dit qu'elle garde les diamants qu'elle a reçus de lui, et le brave. «Mais, lui dit-on, par quel attrait l'aimiez-vous? Qu'est-ce qui avait pu vous donner du goût pour lui?—Ce qui force tout le monde à flatter et à dissimuler, sa bourse; j'avais une vraie passion pour elle[51].» Son impudence est celle d'une courtisane déclarée. Amoureuse dès la première vue de Fidelio, qu'elle prend pour un jeune homme, elle se pend à son cou, «l'étouffe de baisers;» puis dans l'obscurité elle tâtonne pour le trouver en disant: «Où sont tes lèvres?» Il y a une sorte de «férocité» animale dans son amour. Elle renvoie son mari par une comédie improvisée; puis, avec un mouvement de danseuse: «Va-t'en, mon mari, et viens, mon ami. Justement les seaux dans le puits: l'un descendant fait monter l'autre.» Elle éclate d'un rire mordant: «Pourvu qu'ils n'aillent pas comme eux se heurter en route et se casser l'un l'autre[52]!» Surprise en flagrant délit et ayant tout avoué à sa cousine, dès qu'elle entrevoit une espérance de salut, elle revient sur son aveu avec une effronterie d'actrice: «Eh bien! cousine, lui dit l'autre, je le confesse, c'était là de l'hypocrisie raisonnable.—Quelle hypocrisie?—Je veux dire, ce conte que vous avez fait à votre mari; il était permis, puisque c'était pour votre défense.—Quel conte? Je vous prie de savoir que je n'ai jamais fait de conte à mon mari.—Vous ne me comprenez pas, bien sûr: je dis que c'était une bonne manière d'en sortir, et honnête, de faire passer votre galant pour une femme.—Qu'est-ce que vous voulez dire, encore une fois, avec mon galant, et qui est-ce qui a passé pour une femme?—Comment! vous voyez bien que votre mari l'a pris pour une femme!—Qui?—Mon Dieu! mais l'homme qu'il a trouvé avec vous!—Seigneur! vous êtes folle à coup sûr.—Oh! ce jeu-là est trop insipide, Il en est blessant.—Et se jouer de mon honneur est encore plus blessant.—Quelle impudence admirable!—De l'impudence, moi! à moi un tel langage! Oh bien! je ne reverrai plus votre visage. Lettice, où êtes-vous? Venez, laissons là cette méchante femme médisante.—Un mot d'abord, madame, je vous prie; pourriez-vous jurer que votre mari ne vous a pas trouvée avec...—Jurer! Oui, que quiconque est monté dans ma chambre, inconnu, dans l'obscurité, homme ou femme, je ne le connais pas, et par le ciel, et par tout ce qui est bon; et si je meurs, puissé-je n'avoir jamais une seule joie dans ce monde ni dans l'autre! Oui, et je veux être éternellement...—Damnée! et vous l'êtes; mais vous n'avez plus besoin de vous parjurer: autant jouer franc jeu.—Ô horrible! horrible avis! Sortons, ne l'entendons pas; viens, Lettice, elle nous corromprait[53].» Voilà de la verve, et si j'osais conter les audaces et les vérifications de l'action nocturne, on verrait que Mme Marneffe a une sœur et Balzac un devancier.

Il est un personnage qui montre en abrégé son talent et sa morale, tout composé d'énergie et d'indélicatesse, Manly, le plain dealer, si visiblement son favori, que les contemporains ont donné à l'auteur en surnom le nom de son héros. Manly est peint d'après Alceste, et l'énormité des différences mesure la différence des deux mondes et des deux pays[54]. Il n'est pas gentilhomme de cour, mais capitaine de vaisseau, avec les allures des marins du temps, la casaque tachée de goudron et sentant l'eau-de-vie[55], prompt aux voies de fait et aux jurons sales, appelant les gens chiens et esclaves, et, quand ils lui déplaisent, les jetant à coups de pied dans l'escalier. «Mylord, dit-il à un seigneur avec un grondement de dogue, les gens de votre espèce sont comme les prostituées et les filous, dangereux seulement pour ceux que vous embrassez.» Puis, quand le pauvre homme essaye de lui parler à l'oreille: «Mylord, tout ce que vous m'avez appris en me chuchotant ce que je savais d'avance, c'est que vous avez l'haleine puante; voilà un secret pour votre secret[56].» Quand il est dans le salon d'Olivia avec «ces perroquets bavards, ces singes, ces échos d'hommes,» il vocifère comme sur son gaillard d'arrière: «Silence, bouffons de foire!» et il les prend au collet. «Pas de caquetage, babouins! dehors tout de suite, ou bien[57]....» Et il les met à la porte. Voilà ses façons d'homme sincère.—Il a été ruiné par Olivia qu'il aime et qui le renvoie. La pauvre Fidelia, déguisée en homme et qu'il prend pour un adolescent timide, vient le trouver pendant qu'il ronge sa colère: «Je puis vous servir, monsieur; au pis, j'irais mendier ou voler pour vous.—Bah! encore des vanteries.... Tu dis que tu irais mendier pour moi?—De tout mon cœur, monsieur.—Eh bien! tu iras faire l'entremetteur pour moi?—Comment, monsieur?—Oui, auprès d'Olivia. Va, flatte, mens, agenouille-toi, promets n'importe quoi pour me l'avoir. Je ne peux pas vivre sans l'avoir[58] Et lorsque Fidelia revient lui disant qu'Olivia l'a embrassée, de force, avec un emportement d'amour: «Son amour!... l'amour d'une prostituée, d'une sorcière! Ah! ah! n'est-ce pas qu'elle embrasse bien, monsieur? Bien sûr, je me figurais que ses lèvres.... Mais je ne dois plus me les figurer. Et pourtant elles sont si belles que je voudrais les baiser encore,—m'y coller,—puis les arracher avec mes dents, les mâcher en morceaux et les cracher à la face de son entreteneur[59]!...» Ces cris de sauvage annoncent des actions de sauvage. Il va la nuit avec Fidelia pour entrer sous son nom chez Olivia, et Fidelia, par jalousie, résiste. Son sang s'émeut alors, un flot de fureur lui monte à la face, et il lui crie tout bas d'une voix sifflante: «Ah! tu es donc mon rival? Eh bien! alors tu vas rester ici et garder la porte à ma place, pendant que j'entre à ta place. Puis, quand je serai dedans, si tu oses bouger de cette planche ou souffler un mot, je lui couperai la gorge, à elle d'abord; et si tu l'aimes, tu ne risqueras pas sa vie. Et la tienne aussi, je sais que la tienne, au moins, tu l'aimes. Pas un mot, où je commence par toi[60]!» Il renverse le mari, autre traître, reprend à Olivia la cassette de bijoux qu'il lui avait donnée, lui en jette quelques-uns, disant «qu'il n'a jamais quitté une fille sans la payer[61],» et donne cette même cassette à Fidelia, qu'il épouse. Toutes ces actions paraissaient alors convenables. Wycherley prenait dans sa dédicace le titre de son héros, Plain dealer; il croyait avoir tracé le portrait d'un franc honnête homme, et s'applaudissait d'avoir donné un bon exemple au public; il n'avait donné que le modèle d'une brute déclarée et énergique. C'est là tout ce qui restait de l'homme dans ce triste monde. Wycherley lui ôtait son manteau mal ajusté de politesse française, et le montrait avec la charpente de ses muscles et l'impudence de sa nudité.

À côté d'eux, un grand poëte aveugle et tombé, l'âme remplie des misères présentes, peignait ainsi le tumulte de l'orgie infernale: «Bélial vint le dernier, le plus impur des esprits tombés du ciel, le plus grossier dans l'amour du vice pour lui-même.... Nul n'est plus souvent dans les temples et aux autels, quand le prêtre devient athée, comme les fils d'Éli qui remplirent de leurs débauches et de leurs violences la maison de Dieu. Il règne aussi dans les cours et dans les palais, dans les cités luxurieuses, où le bruit de l'orgie monte au-dessus des plus hautes tours, avec l'injure et l'outrage, quand la nuit obscurcit les rues, et que ses fils se répandent au dehors, gorgés d'insolence et de vin[62]

§ 2. LES MONDAINS.

I

Au dix-septième siècle s'ouvre en Europe un genre de vie nouveau, la vie mondaine, qui bientôt prime et façonne les autres. C'est en France surtout et en Angleterre qu'elle paraît et qu'elle règne, pour les mêmes causes et dans le même temps.

Pour remplir les salons, il faut un certain état politique, et cet état, qui est la suprématie du roi jointe à la régularité de la police, s'établissait à la même époque des deux côtés du détroit. La police régulière met la paix entre les hommes, les tire de l'isolement et de l'indépendance féodale et campagnarde, multiplie et facilite les communications, la confiance, les réunions, les commodités et les plaisirs. La suprématie du roi institue une cour, centre des conversations, source des grâces, théâtre des jouissances et des splendeurs. Ainsi attirés l'un vers l'autre et vers le trône par la sécurité, la curiosité, l'amusement et l'intérêt, les grands seigneurs s'assemblent, et du même coup ils deviennent gens du monde et gens de cour. Ce ne sont plus les barons du siècle précédent, debout dans la haute salle, armés et sombres, occupés de l'idée qu'ils pourront bien au sortir du palais se tailler en pièces, et que, s'ils se frappent dans le palais, le bourreau est là pour leur couper la main et boucher leurs veines avec un fer rouge; sachant de plus que le roi leur fera peut-être demain trancher la tête, partant prompts à s'agenouiller pour se répandre en protestations de fidélité soumise, mais comptant tout bas les épées qui prendront leur querelle et les hommes sûrs qui font sentinelle derrière le pont-levis de leur château[63]. Les droits, les pouvoirs, les contraintes et les attraits de la vie féodale ont disparu. Ils n'ont plus besoin que leur manoir soit une forteresse. Ils n'ont plus le plaisir d'y régner comme dans un État. Ils s'y ennuient, et ils en sortent. N'ayant plus rien à disputer au roi, ils vont chez lui. Sa cour est un salon, le plus agréable à voir et le plus utile à fréquenter. On y trouve des fêtes, des ameublements splendides, une compagnie parée et choisie, des nouvelles et des commérages: on y rencontre des pensions, des titres, des places pour soi et pour les siens; on s'y divertit et on y profite: c'est tout gain et tout plaisir. Les voilà donc qui vont au lever, assistent au dîner, reviennent pour le bal, s'assoient pour le jeu, sont là au coucher. Ils y font belle figure avec leurs habits demi-français, leurs perruques, leurs chapeaux chargés de plumes, leurs hauts-de-chausses en étages, leurs canons, et les larges rosettes de rubans qui couvrent leurs souliers. Les dames se fardent[64], se mettent des mouches[65], étalent des robes de satin et de velours magnifiques, toutes galonnées d'argent et traînantes, au-dessus desquelles paraît la blancheur de leur poitrine, dont l'éclatante nudité se continue sur toute l'épaule et jusqu'au bras. On les regarde, on salue et on approche. Le roi monte à cheval pour sa promenade à Hyde-Park; à ses côtés courent la reine, et avec elle les deux maîtresses, lady Castlemaine et mistress Stewart: «la reine[66] en gilet blanc galonné, en jupon court cramoisi, et coiffée à la négligence; mistress Stewart avec son chapeau à cornes, sa plume rouge, ses yeux doux, son petit nez romain, sa taille parfaite.» On rentre à White-Hall, «les dames vont, viennent, causant, jouant avec leurs chapeaux et leurs plumes, les échangeant, chacune essayant tour à tour ceux des autres et riant.» En si belle compagnie la galanterie ne manque pas. «Les gants parfumés, les miroirs de poche, les étuis garnis, les pâtes d'abricot, les essences, et autres menues denrées d'amour arrivent de Paris chaque semaine.» Londres fournit «des présents plus solides, comme vous diriez boucles d'oreilles, diamants, brillants et belles guinées de Dieu; les belles s'en accommodaient, comme si cela fût venu de plus loin[67].» Les intrigues trottent, Dieu sait combien et lesquelles. Naturellement aussi la conversation va son train. On développe tout haut les aventures de Mlle Warmestre la dédaigneuse, «qui, surprise apparemment pour avoir mal compté, prend la liberté d'accoucher au milieu de la cour.» On se répète tout bas les tentatives de Mlle Hobart, l'heureux malheur de Mlle Churchill, qui, étant fort laide, mais ayant eu l'esprit de tomber de cheval, toucha les yeux et le cœur du duc d'York. Le chevalier de Grammont conte au roi l'histoire de Termes ou de l'aumônier Poussatin; tout le monde quitte le bal pour venir l'écouter, et, le conte fait, chacun rit à se tenir les côtes. Vous voyez que si ce monde n'est pas celui de Louis XIV, c'est néanmoins le monde, et que, s'il a plus d'écume, il va du même courant. Le grand objet y est aussi de s'amuser et de paraître. On veut être homme à la mode; un habit rend célèbre: Grammont est tout désolé quand la coquinerie de son valet l'oblige à porter deux fois le même. Tel autre se pique de faire des chansons, de bien jouer de la guitare. «Russell avait un recueil de deux ou trois cents contredanses en tablature, qu'il dansait toutes à livre ouvert.» Jermyn est connu pour ses bonnes fortunes. «Un gentilhomme, dit Etheredge, doit s'habiller bien, danser bien, faire bien des armes, avoir du talent pour les lettres d'amour, une voix de chambre agréable, être très-amoureux, assez discret, mais point trop constant.» Voilà déjà l'air de cour tel qu'il dura chez nous jusque sous Louis XVI. Avec de pareilles mœurs, la parole remplace l'action. La vie se passe en visites, en entretiens. L'art de causer devient le premier de tous; bien entendu, il s'agit de causer agréablement, pour employer une heure, sur vingt sujets en une heure, toujours en glissant, sans jamais enfoncer, de telle façon que la conversation ne soit pas un travail, mais une promenade. Au retour, elle continue par des lettres qu'on écrit le soir, par des madrigaux ou des épigrammes qu'on lira le matin, par des tragédies de salon ou des parodies de société. Ainsi naît une littérature nouvelle, œuvre et portrait du monde qu'elle a pour public et pour modèle, qui en sort et y aboutit.

II

Encore faut-il qu'ils sachent causer, et ils commencent à l'apprendre. Une révolution s'est faite dans l'esprit comme dans les mœurs. En même temps que les situations reçoivent un nouveau tour, la pensée prend une nouvelle forme. La Renaissance finit, l'âge classique s'ouvre, et l'artiste fait place à l'écrivain. L'homme revient de son premier voyage autour des choses; l'enthousiasme, le trouble de l'imagination soulevée, le fourmillement tumultueux des idées neuves, toutes les facultés qu'éveille une première découverte se sont contentées, puis affaissées. Leur aiguillon s'est émoussé parce que leur œuvre s'est faite. Les bizarreries, les profondes percées, l'originalité sans frein, les irruptions toutes-puissantes du génie lancé au centre de la vérité à travers les extrêmes folies, tous les traits de la grande invention ont disparu. L'imagination se tempère; l'esprit se discipline: il revient sur ses pas; il parcourt une seconde fois son domaine avec une curiosité calmée, avec une expérience acquise. Il se déjuge et se corrige. Il trouve une religion, un art, une philosophie à reformer ou à réformer. Il n'est plus propre à l'intuition inspirée, mais à la décomposition régulière. Il n'a plus le sentiment ou la vue de l'ensemble; il a le tact et l'observation des parties. Il choisit et il classe; il épure et il ordonne. Il cesse d'être créateur, il devient discoureur. Il sort de l'invention, il s'assoit dans la critique. Il entre dans cet amas magnifique et confus de dogmes et de formes où l'âge précédent a entassé pêle-mêle les rêveries et les découvertes; il en retire des idées qu'il adoucit et qu'il vérifie. Il les range en longues chaînes de raisonnements aisés qui descendent anneau par anneau jusqu'à l'intelligence du public. Il les exprime en mots exacts, qui offrent leur série graduée, échelon par échelon, à la réflexion du public. Il institue dans tout le champ de la pensée une suite de compartiments et un réseau de routes qui, empêchant toute erreur et tout écart, mènent insensiblement tout esprit vers tout objet. Il atteint la clarté, la commodité, l'agrément. Et le monde l'y aide; les circonstances rencontrées achèvent la révolution naturelle; le goût change par sa propre pente, mais aussi par l'ascendant de la cour. Quand la conversation devient la première affaire de la vie, elle façonne le style à son image et selon ses besoins. Elle en chasse les écarts, les images excessives, les cris passionnés, toutes les allures décousues et violentes. On ne peut pas crier, gesticuler, rêver tout haut dans un salon: on s'y contient; les gens s'y critiquent et s'y observent; le temps s'y passe à conter et à discuter; il y faut des expressions nettes, un langage exact, des raisonnements clairs et suivis; sinon, on ne peut escarmoucher ni s'entendre. Le style correct, la bonne langue, le discours y naissent d'eux-mêmes, et ils s'y perfectionnent bien vite; car le raffinement est le but de la vie mondaine; on s'étudie à rendre toutes les choses plus jolies et plus commodes, les meubles comme les mots, les périodes comme les ajustements. L'art et l'artifice y sont la grande marque. On se pique de savoir parfaitement sa langue, de ne jamais manquer au sens exact des termes, d'écarter les expressions roturières, d'aligner les antithèses, d'employer les développements, de pratiquer la rhétorique. Rien de plus fort que le contraste des conversations de Shakspeare et de Fletcher, mises en regard de celles de Wycherley et de Congreve. Chez Shakspeare, les entretiens ressemblent à des assauts; vous croiriez voir des artistes qui s'escriment de mots et de gestes dans une salle d'armes. Ils bouffonnent, ils chantent, ils songent tout haut, ils éclatent en rires, en calembours, en paroles de poissardes et de poëtes, en bizarreries recherchées; ils ont le goût des choses saugrenues, éclatantes; tel danse en parlant; volontiers ils marcheraient sur leurs mains; il n'y a pas un grain de calcul et il y a plus de trois grains de folie dans leurs têtes. Ici les gens sont posés; ils dissertent ou disputent; le raisonnement est le fond de leur style; ils sont si bien écrivains qu'ils le sont trop, et qu'on voit à travers eux l'auteur occupé à combiner des phrases. Ils arrangent des portraits, ils redoublent les comparaisons ingénieuses, ils balancent les périodes symétriques. Tel personnage débite une satire, tel autre compose un petit essai de morale. On tirerait des comédies du temps un volume de sentences; elles sont pleines de morceaux littéraires qui annoncent déjà le Spectator[68]. Ils recherchent l'expression adroite et heureuse, ils habillent les choses hasardées avec des mots convenables, ils glissent prestement sur la glace fragile des bienséances et la rayent sans la briser. Je vois des gentilshommes, assis sur des fauteuils dorés, fort calmes d'esprit, fort étudiés dans leurs paroles, observateurs froids, sceptiques diserts, experts en matière de façons, amateurs d'élégance, curieux du beau langage autant par vanité que par goût, et qui, occupés à discourir entre un compliment et une révérence, n'oublieront pas plus leur bon style que leurs gants fins ou leur chapeau.

III

Parmi les meilleurs et les plus agréables modèles de cette urbanité naissante, paraît sir William Temple, un diplomate et un homme de monde, avisé, prudent et poli, doué de tact dans la conversation et dans les affaires, expert dans la connaissance des temps et dans l'art de ne pas se compromettre, adroit à s'avancer et à s'écarter, qui sut attirer sur soi la faveur et les espérances de l'Angleterre, obtenir les éloges des lettrés, des savants, des politiques et du peuple, gagner une réputation européenne, obtenir toutes les couronnes réservées à la science, au patriotisme, à la vertu et au génie, sans avoir beaucoup de science, de patriotisme, de génie ou de vertu. Une pareille vie est le chef-d'œuvre d'un pareil monde; des dehors très-beaux et un fond moins beau: en voilà l'abrégé. Ses façons d'écrivain sont conformes à ses maximes de politique. Principes et style, tout se tient en lui; c'est le véritable diplomate, tel qu'on le rencontre dans les salons, ayant sondé l'Europe et touché partout le fond des choses, revenu de tout, particulièrement de l'enthousiasme, admirable dans un fauteuil ou dans une réception, bon conteur, plaisant au besoin, mais avec discrétion, accompli dans l'art de représenter et de jouir. Celui-ci, dans sa retraite à Sheen, puis à Moor-Park, s'amuse à écrire; et il écrit comme parle un homme de son état, c'est-à-dire fort bien, avec dignité et avec aisance, surtout lorsqu'il parle des pays qu'il a visités, des événements qu'il a vus, des divertissements nobles qui occupent ses heures[69]. Il a quinze cents livres sterling de rente, et une belle sinécure en Irlande. Il a quitté les affaires au moment des violents débats, sans vouloir s'engager pour le roi, ni contre le roi, décidé, comme il le dit lui-même, à ne «point se mettre en travers du courant,» quand le courant est irrésistible. Il vit pacifiquement à la campagne avec sa femme, sa sœur, son secrétaire, ses gens, recevant les visites des étrangers qui veulent voir le négociateur de la Triple Alliance, et quelquefois celles du nouveau roi Guillaume, qui, ne pouvant obtenir ses services, vient parfois rechercher ses conseils. Il plante et jardine, sur un sol fertile, dans un pays dont l'air lui convient, parmi des plates-bandes régulières, au bord d'un canal bien droit et flanqué d'une terrasse bien correcte, et il se loue en bons termes, avec toute la discrétion convenable, du caractère qu'il possède et du parti qu'il a pris. «Je me suis souvent étonné, dit-il, qu'Épicure ait trouvé tant d'âpres et amers censeurs dans les âges qui l'ont suivi, lorsque la beauté de son esprit, l'excellence de son naturel, le bonheur de sa diction, l'agrément de son entretien, la tempérance de sa vie et la constance de sa mort l'ont fait tant aimer de ses amis, admirer de ses disciples et honorer par les Athéniens[70].» Il a raison de défendre Épicure, car il a suivi ses préceptes, évitant les grands bouleversements d'esprit, et s'installant comme un des dieux de Lucrèce dans un des interstices des mondes. «Quand les philosophes ont vu les passions entrer et s'enraciner dans l'État, ils ont cru que c'était folie pour les honnêtes gens que de se mêler des affaires publiques[71].... Le vrai service du public est une entreprise d'un si grand labeur et d'un si grand souci, qu'un homme bon et sage, quoiqu'il puisse ne point la refuser s'il y est appelé par son prince ou par son pays, et s'il croit pouvoir y rendre des services plus qu'ordinaires, doit pourtant ne la rechercher que rarement ou jamais, et la laisser le plus communément à ces hommes, qui, sous le couvert du bien public, poursuivent leurs propres visées de richesse, de pouvoir et d'honneurs illégitimes[72].» Voilà de quel air il s'annonce. Sa personne ainsi présentée, il en vient à parler du jardinage qu'il pratique, et d'abord des six grands Épicuriens qui ont illustré la doctrine de leur maître, César, Atticus, Lucrèce, Horace, Mécène, Virgile; puis des diverses espèces de jardins qui ont un nom dans le monde, depuis le paradis terrestre et le jardin d'Alcinoüs jusqu'à ceux de Hollande et d'Italie, tout cela un peu longuement, en homme qui s'écoute et qu'on écoute, qui fait un peu amplement à ses hôtes les honneurs de sa maison et de son esprit, mais qui fait tout cela avec agrément et dignité, sans air doctoral, ni morgue, en tons variés, et en modulant comme il faut ses gestes et sa voix. Il conte qu'il a importé quatre espèces de raisins en Angleterre, il avoue qu'il a trop dépensé; cependant il ne le regrette pas; depuis cinq ans il n'a pas eu envie une seule fois d'aller à Londres. Il mêle les anecdotes aux conseils techniques; il y en a une sur le roi Charles II, qui a loué le climat de l'Angleterre par-dessus tous les autres, disant que c'est celui où l'on peut rester en plein air sans malaise le plus de jours dans l'année; sur l'évêque de Munster, qui, ne pouvant avoir dans son verger que des cerises, en avait rassemblé toutes les espèces et si bien perfectionné les plants qu'il pouvait en manger depuis mai jusqu'en septembre. Le lecteur se réjouit intérieurement quand il entend un témoin oculaire conter des détails intimes sur de si grands personnages. Notre attention s'éveille à l'instant; nous nous croyons, par contre-coup, gens de cour, et nous sourions avec complaisance; peu importe que ces détails soient minces; ils font bien, ils sont comme un geste aristocratique, comme une façon noble de prendre du tabac ou secouer la dentelle de sa manchette. Voilà l'intérêt de la belle conversation de cour; elle peut rouler sur des riens; l'excellence des façons donne à ces riens un charme unique; on écoute le son de la voix; on est amusé par des demi-sourires; on se laisse aller au courant facile; on oublie que ces idées sont ordinaires; on regarde le conteur, sa rhingrave, sa canne dont il joue, ses souliers à rubans, sa démarche aisée sur le sable nivelé de ses allées, entre ses charmilles irréprochables; l'oreille, l'esprit lui-même sont flattés, séduits par la justesse de la diction, par l'abondance des périodes ornées, par la dignité et l'ampleur d'un style dont la régularité est devenue involontaire, et qui, artificiel d'abord comme le savoir-vivre, finit, comme le vrai savoir-vivre, par se changer en besoin sincère et en talent naturel.

Par malheur, ce talent conduit parfois aux balourdises; quand on parle bien de tout, on se croit le droit de parler de tout. On s'érige en philosophe, en critique, même en érudit; et on l'est en effet, au moins pour les dames. On écrit, comme sir William, des Essais sur le gouvernement, sur la Vertu héroïque[73], sur la poésie, c'est-à-dire de petits traités sur la société, sur le beau, sur la philosophie de l'histoire. On est un Locke, un Herder, un Bentley de salon, rien autre chose. Parfois, sans doute, l'esprit naturel rencontre de bons jugements neufs: Temple, le premier, trouve un souffle pindarique dans le vieux chant de Regnard Lodbrog, et met le Don Quichotte au premier rang parmi les grandes œuvres de l'invention moderne; de même encore lorsqu'il touche un sujet de sa compétence, par exemple les causes de la puissance et de la décadence des Turcs, il raisonne à merveille. Mais pour le reste il est écolier; même, chez lui, le pédant perce, le pire des pédants, celui qui, ne sachant pas, veut paraître savoir, qui cite l'histoire de tous les pays, allègue Jupiter, Saturne, Osiris, Fo-hi, Confucius, Manco-Capac, Mahomet, et disserte sur toutes ces civilisations si mal débrouillées, si inconnues, comme s'il les avait étudiées solidement, dans les sources, lui-même, et non pas sur des extraits de son secrétaire ou dans les livres de seconde main. Un jour l'entreprise tourna mal; ayant voulu prendre part à une querelle littéraire, et réclamer la supériorité pour les anciens contre les modernes, il se crut helléniste, antiquaire, raconta les voyages de Pythagore et l'éducation d'Orphée, fit remarquer que les anciens sages de la Grèce «étaient communément d'excellents poëtes et de grands médecins; si versés dans la philosophie naturelle, qu'ils prédisaient non-seulement les éclipses dans le ciel, mais les tremblements de terre et les tempêtes, les grandes sécheresses et les grandes pestes, l'abondance ou la rareté de telles sortes de fruits ou de grains[74],» talents admirables et que nous ne possédons plus aujourd'hui. Outre cela il regretta la décadence de la musique «qui autrefois enchantait les hommes, les bêtes, les oiseaux, les serpents, au point que leur nature même en était changée[75].» Il voulut énumérer les plus grands écrivains modernes et oublia dans son catalogue, «parmi les Italiens[76], Dante, Pétrarque, l'Arioste et le Tasse; parmi les Français, Pascal, Bossuet, Molière, Corneille, Racine et Boileau; parmi les Espagnols, Lope et Calderon; parmi les Anglais, Chaucer, Spencer, Shakspeare et Milton;» en revanche il y inséra Paolo Sarpi, Guevara, sir Philip Sidney, Selden, Voiture et Bussy-Rabutin, «auteur des Amours de Gaul.» Pour tout combler, il déclara authentiques et admirables les fables d'Ésope, cette pesante rédaction byzantine, et les lettres de Phalaris, cette méchante fabrication sophistique; deux ouvrages, selon lui, «qui, étant les plus anciens dans leur genre, sont aussi les meilleurs dans leur genre.» Enfin, pour s'enferrer lui-même sans remède, il remarqua gravement que «sans doute quelques savants, du moins de ceux qui passent pour tels sous le nom de critiques, n'avaient point estimé ces lettres authentiques; mais qu'il fallait être un bien médiocre peintre pour ne point y reconnaître une peinture originale. Une telle diversité de passions dans une telle variété d'actions et de circonstances de la vie et du gouvernement, une telle liberté de pensée, une telle hardiesse d'expression, une telle libéralité envers ses amis, un tel dédain de ses ennemis, une telle considération pour les hommes savants, une telle estime pour les gens de bien, une telle connaissance de la vie, un tel mépris de la mort, en même temps qu'une telle âpreté de naturel et une telle cruauté dans la vengeance, n'ont pu être jamais manifestés que par celui qui les a possédés; et j'estime Lucien auquel on les attribue aussi incapable de les écrire que de faire ce que Phalaris a osé[77].» Très-belle rhétorique; il est fâcheux qu'une phrase si bien faite couvre de telles sottises. Telle que la voilà, elle parut triomphante, et l'applaudissement universel dont fut accueilli ce beau bavardage oratoire, montre les goûts et la culture, l'insuffisance et la politesse de ce monde élégant dont Temple était la merveille, et qui, comme Temple, n'aimait de la vérité que le vernis.

IV

Ce sont là les mœurs oratoires et polies qui peu à peu, à travers l'orgie, percent et prennent l'ascendant. Insensiblement le courant se nettoie et marque sa voie, comme il arrive à un fleuve qui, entrant violemment dans un nouveau lit, clapote d'abord dans une tempête de bourbe, puis pousse en avant ses eaux encore fangeuses qui par degrés vont s'épurer. Ces débauchés tâchent d'être gens du monde et parfois y réussissent. Wycherley écrit bien, très-clairement, sans la moindre trace d'euphuïsme, presque à la française. Son Dapperwitt dit de Lucy, en périodes balancées: «Elle est belle sans affectation, folâtre sans grossièreté, amoureuse sans impertinence.» Au besoin il est ingénieux, ses gentlemen échangent des comparaisons heureuses. «Les maîtresses, dit l'un, sont comme les livres: si vous vous y appliquez trop, ils vous alourdissent, et vous rendent impropre au monde; mais si vous en usez avec discrétion, vous n'en êtes que plus propre à la conversation.—Oui, dit un autre, une maîtresse devrait être comme une petite retraite à la campagne, près de la ville, non pour y demeurer constamment, mais pour y passer la nuit de temps en temps. Et vite dehors, afin de mieux goûter la ville au retour[78]!» Ces gens font du style, même à contre-temps, et en dépit de la situation ou de la condition des personnages. Un cordonnier dit dans Etheredge: «Il n'y a personne dans la ville qui vive plus en gentilhomme que moi avec sa femme. Je ne m'inquiète jamais de ses sorties, elle ne s'informe jamais des miennes; nous nous parlons civilement et nous nous haïssons cordialement[79].» L'art est parfait dans ce petit discours: tout y est, jusqu'à l'antithèse symétrique de mots, d'idées et de sons; quel beau diseur que ce cordonnier satirique!—Après la satire, le madrigal. Tel personnage, au beau milieu du dialogue et en pleine prose, décrit «de jolies lèvres boudeuses avec une petite moiteur qui s'y pose, pareilles à une rose de Provins fraîche sur la branche, avant que le soleil du matin en ait séché toute la rosée[80].» Ne voilà-t-il pas les gracieuses galanteries de la cour? Rochester lui-même, parfois, en rencontre. Deux ou trois de ses chansons sont encore dans les recueils expurgés à l'usage des jeunes filles pudiques. Ils ont beau polissonner de fait; à chaque instant il faut qu'ils complimentent et saluent; devant les femmes qu'ils veulent séduire, ils sont bien obligés de roucouler des tendresses et des fadeurs; s'ils n'ont plus qu'un frein, l'obligation de paraître bien élevés, ce frein les retient encore. Rochester est correct même au milieu des immondices; il ne dit d'ordures que dans le style habile et solide de Boileau. Tous ces viveurs veulent être gens d'esprit et du monde. Sir Charles Sedley se ruine et se salit, mais Charles II l'appelle «le vice-roi d'Apollon.» Buckingham exalte «la magie de son style.» Il est le plus charmant, le plus recherché des causeurs; il fait des mots, et aussi des vers, toujours agréables, quelquefois délicats; il manie avec dextérité le joli jargon mythologique; il insinue en légères chansons coulantes toutes ces douceurs un peu apprêtées qui sont comme les friandises des salons. «Ma passion, dit-il à Chloris, croissait avec votre beauté; et l'Amour, pendant que sa mère vous favorisait, lançait à mon cœur un nouveau dard de flamme.» Puis il ajoute en manière de chute: «Ils employaient tout leur art amoureux, lui pour faire un amant, elle pour faire une beauté[81]

Il n'y a point du tout d'amour dans ces gentillesses; on les accepte comme on les offre, avec un sourire; elles font partie du langage obligé, des petits soins que les cavaliers rendent aux dames: j'imagine qu'on les envoyait le matin avec le bouquet ou la boîte de cédrats confits. Roscommon compose une pièce sur un petit chien mort, sur le rhume d'une jeune fille; ce méchant rhume l'empêche de chanter: maudit hiver! Et là-dessus il prend l'hiver à partie, l'apostrophe longuement. Vous reconnaissez les amusements littéraires de la vie mondaine. On y prend tout légèrement, gaiement, l'amour d'abord, et aussi le danger. La veille d'une bataille navale, Dorset, en mer, au roulis du vaisseau, adresse aux dames une chanson célèbre. Rien n'y est sérieux, ni le sentiment ni l'esprit; ce sont des couplets qu'on fredonne en passant; il en part un éclair de gaieté; un instant après, on n'y pense plus. «Surtout, leur dit Dorset, pas d'inconstance! Nous en avons assez ici en mer.» Et ailleurs: «Si les Hollandais savaient notre état, ils arriveraient bien vite, quelle résistance leur feraient des gens qui ont laissé leurs cœurs au logis?» Puis viennent des plaisanteries trop anglaises: «Ne nous croyez pas infidèles si nous ne vous écrivons point à chaque poste. Nos larmes prendront une voie plus courte; la marée vous les apportera deux fois par jour[82].» Voilà des larmes qui ne sont guère tristes; la dame les regarde comme l'amant les verse, de bonne humeur; elle est dans sa loge (il s'en doute et l'écrit), offrant sa main blanche à un autre qui la baise, et se donnant une contenance avec le frou-frou de son éventail. Dorset ne s'en afflige guère, continue à jouer avec la poésie, sans excès ni assiduité, au courant de la plume, écrivant aujourd'hui un couplet contre Dorinda, demain une satire contre M. Howard, toujours facilement et sans étude, en véritable gentilhomme. Il est comte, chambellan, riche; il pensionne et patronne les poëtes comme il ferait des coquettes, c'est-à-dire pour se divertir sans s'attacher. Le duc de Buckingham fait la même chose et le contraire, caresse l'un, parodie l'autre, est adulé, moqué, et finit par attraper son portrait, qui est un chef-d'œuvre, mais point flatté, de la main de Dryden. On a vu en France ces passe-temps et ces tracasseries; on trouve ici les mêmes façons et la même littérature, parce qu'on y rencontre la même société et le même esprit.

Entre ces poëtes, au premier rang, est Edmund Waller, qui vécut et écrivit ainsi jusqu'à quatre-vingt-deux ans: homme d'esprit et à la mode, bien élevé, familier dès l'abord avec les grands, ayant du tact et de la prévoyance, prompt aux reparties, difficile à décontenancer, du reste personnel, de sensibilité médiocre, ayant changé plusieurs fois de parti, et portant fort bien le souvenir de ses volte-faces; bref, le véritable modèle du mondain et du courtisan. C'est lui qui, ayant loué Cromwell, puis Charles II, mais celui-ci moins bien que l'autre, répondait pour s'excuser: «Les poëtes, sire, réussissent mieux dans la fiction que dans la vérité.» Dans cette sorte de vie, les trois quarts des vers sont de circonstance: ils font la menue monnaie de la conversation ou de la flatterie; ils ressemblent aux petits événements et aux petits sentiments d'où ils sont nés. Telle pièce est sur le thé, telle autre sur un portrait de la reine: il faut bien faire sa cour; d'ailleurs «Sa Majesté a commandé les vers.» Une dame lui fait cadeau d'une plume d'argent, vite un remercîment rimé; une autre peut dormir à volonté, vite un couplet enjoué; un faux bruit se répand qu'elle vient de se faire peindre, vite des stances sur cette grosse affaire. Un peu plus loin, il y aura des vers à la comtesse de Carlisle sur sa chambre, des condoléances à lord Northumberland sur la mort de sa femme, un joli mot sur une dame qui a été pressée dans la foule, une réponse, couplet pour couplet, à des vers de sir John Suckling. Il prend au vol les frivolités, les nouvelles, les bienséances, et sa poésie n'est qu'une conversation écrite, j'entends la conversation qu'on fait au bal, quand on parle pour parler, en relevant une boucle de perruque ou en tortillant un gant glacé. La galanterie, comme il convient, en a la plus grande part, et on se doute bien que l'amour n'y est pas trop sincère. Au fond, Waller soupire avec réflexion (Sacharissa avait une belle dot), à tout le moins par convenance; ce qu'il y a de plus visible dans ses poëmes tendres, c'est qu'il souhaite écrire coulamment et bien rimer. Il est affecté, il exagère, il fait de l'esprit, il est auteur. Il s'adresse à la suivante, «sa compagne de servage,» n'osant s'adresser à Sacharissa elle-même. «Ainsi, dans les nations qui adorent le soleil, un Persan modeste, un Maure aux yeux affaiblis n'ose point élever ses regards éblouis au delà du nuage doré qui, sous la lumière du dieu triomphant, orne le ciel oriental, et, honoré de ses rayons, dépasse en splendeur tout le reste[83].» Bonne comparaison! Voilà une révérence bien faite: j'espère que Sacharissa répond par une révérence aussi correcte. Ses désespoirs sont du même goût; il perce de ses cris les allées de Penshurst, «raconte sa flamme aux hêtres,» et les hêtres bien appris «inclinent leurs têtes par compassion.» Il est probable que dans ces promenades douloureuses son plus grand soin était de ne pas mouiller ses souliers à talons. Ces transports d'amour amènent les machines classiques, Apollon, les Muses; Apollon est fâché qu'on maltraite un de ses serviteurs, lui dit de s'en aller, et il s'en va en effet, disant à Sacharissa qu'elle est plus dure qu'un chêne, et que certainement elle est née d'un rocher[84].

Ce qu'il y a de bien réel en tout cela, c'est la sensualité, non pas ardente, mais leste et gaie; il y a telle pièce sur une chute qu'un abbé de cour sous Louis XV eût pu écrire: «Ne rougissez pas, belle, ne prenez pas l'air sévère; que pouvait faire l'amant, hélas! sinon fléchir quand tout son ciel sur lui s'appuyait? Son tort unique, s'il en eut un, fut de vous laisser vous relever trop tôt[85].» D'autres mots se sentent de l'entourage et ne sont point assez polis. «Amoret, s'écrie-t-il, vous aussi douce, aussi bonne que le mets le plus délicieux, qui, à peine goûté, verse dans le cœur la vie et la joie[86].» Je ne serais pas satisfait, si j'étais femme, d'être comparée à un beefsteak, même appétissant; je n'aimerais pas davantage à me voir, comme Sacharissa, mise au niveau du bon vin qui porte à la tête[87]: c'est trop d'honneur pour le porto et pour la viande. Le fond anglais perçait ici et ailleurs; par exemple, la belle Sacharissa, qui n'était plus belle, ayant demandé à Waller s'il ferait encore des vers pour elle: «Oui, madame, répondit-il, quand vous serez aussi jeune et aussi belle qu'autrefois.» Voilà de quoi scandaliser un Français. Néanmoins Waller est d'ordinaire aimable; une sorte de lumière brillante flotte comme une gaze autour de ses vers; il est toujours élégant, souvent gracieux. Cette grâce est comme le parfum qui s'exhale du monde; les fraîches toilettes, les salons parés, l'abondance et la recherche de toutes les commodités délicates mettent dans l'âme une sorte de douceur qui se répand au dehors en complaisances et en sourires; Waller en a, et des plus caressants, à propos d'un bouton, d'une ceinture, d'une rose. Ces sortes de bouquets conviennent à sa main et à son art. Il y a une galanterie exquise dans ses stances à la petite lady Lucy Sidney sur son âge. Et quoi de plus attrayant pour un homme de salon, que ce frais bouton de jeunesse encore fermé, mais qui déjà rougit et va s'ouvrir? «Pourtant, charmante fleur, ne dédaignez pas cet âge que vous allez connaître si tôt; le matin rose laisse sa lumière se perdre dans l'éclat plus riche du midi[88].» Tous ses vers coulent avec une harmonie, une limpidité, une aisance continues, sans que jamais sa voix s'élève, ou détonne, ou éclate, ou manque au juste accent, sinon par l'affectation mondaine qui altère uniformément tous les tons pour les assouplir. Sa poésie ressemble à une de ces jolies femmes maniérées, attifées, occupées à pencher la tête, à murmurer d'une voix flûtée des choses communes qu'elles ne pensent guère, agréables pourtant dans leur parure trop enrubannée, et qui plairaient tout à fait si elles ne songeaient pas à plaire toujours.

Ce n'est pas qu'ils ne puissent toucher les sujets graves; mais ils les touchent à leur façon, sans sérieux ni profondeur. Ce qui manque le plus à l'homme de cour, c'est l'émotion vraie de l'idée inventée et personnelle. Ce qui intéresse le plus l'homme de cour, c'est la justesse de la décoration et la perfection de l'apparence extérieure. Ils s'attachent médiocrement au fond, et beaucoup à la forme. En effet, c'est la forme qu'ils prennent pour sujet dans presque toutes leurs poésies sérieuses; ils sont critiques, ils posent des préceptes, ils font des arts poétiques. Denham, puis Roscommon, dans un poëme complet, enseignent l'art de bien traduire les vers. Le duc de Buckingham versifie un Essai sur la poésie et un Essai sur la satire. Dryden est au premier rang parmi ces pédagogues. Comme Dryden encore, ils se font traducteurs, amplificateurs. Roscommon traduit l'Art poétique d'Horace, Waller le premier acte de Pompée, Denham des fragments d'Homère, de Virgile, un poëme italien sur la justice et la tempérance. Rochester compose un poëme sur l'homme dans le goût de Boileau, une épître sur le rien; Waller, l'amoureux, fabrique un poëme didactique sur la crainte de Dieu, un autre en six chants sur l'amour divin. Ce sont des exercices de style. Ces gens prennent une thèse de théologie, un lieu commun de philosophie, un précepte de poésie, et le développent en prose mesurée, munie de rimes; ils n'inventent rien, ne sentent pas grand'chose, et ne s'occupent qu'à faire de bons raisonnements avec des métaphores classiques, en termes nobles, sur un patron convenu. La plupart des vers consistent en deux substantifs munis de leurs épithètes et liés par un verbe, à la façon des vers latins de collége. L'épithète est bonne: il a fallu feuilleter le Gradus pour la trouver, ou, comme le veut Boileau, emporter le vers inachevé dans sa tête, et rêver une heure en plein champ, jusqu'à ce que, au coin d'un bois, on ait trouvé le mot qui avait fui.—Je bâille, mais j'applaudis. C'est à ce prix qu'une génération finit par former le style soutenu qui est nécessaire pour porter, publier et prouver les grandes choses. En attendant, avec leur diction ornée, officielle, et leur pensées d'emprunt, ils sont comme des chambellans brodés, compassés, qui assistent à un mariage royal ou à un baptême auguste, l'esprit vide, l'air grave, admirables de dignité et de manières, ayant la correction et les idées d'un mannequin.

V

Un d'eux (Dryden toujours à part) s'est élevé jusqu'au talent, sir John Denham, secrétaire de Charles Ier, employé aux affaires publiques, qui, après une jeunesse dissolue, revint aux habitudes graves et, laissant derrière lui des chansons satiriques et des polissonneries de parti, atteignit dans un âge plus mûr le haut style oratoire. Son meilleur poëme, Cooper's Hill, est la description d'une colline et de ses alentours, jointe aux souvenirs historiques que cette vue réveille et aux réflexions morales que cet aspect peut suggérer. Tous ces sujets sont appropriés à la noblesse et aux limites de l'esprit classique, et déploient ses forces sans révéler ses faiblesses; le poëte peut montrer tout son talent, sans rien forcer dans son talent. Le beau langage rencontre alors toute sa beauté, parce qu'il est sincère. On a du plaisir à suivre le déroulement régulier de ces phrases abondantes, où les idées opposées ou redoublées atteignent pour la première fois leur assiette définitive et leur clarté complète, où la symétrie ne fait que préciser le raisonnement, où le développement ne fait qu'achever la pensée, où l'antithèse et la répétition n'apportent pas leurs badinages et leurs afféteries, où la musique des vers, ajoutant l'ampleur du son à la plénitude du sens, conduit le cortége des idées, sans effort et sans désordre, sur un rhythme approprié à leur bel ordre et à leur mouvement. L'agrément s'y joint à la solidité; l'auteur de Cooper's Hill sait plaire autant qu'imposer. Son poëme est comme un parc monarchique, digne et nivelé sans doute, mais arrangé pour le plaisir des yeux et rempli de points de vue choisis. Il nous promène en détours aisés à travers une multitude d'idées variées. Il rencontre ici une montagne, là-bas un souvenir des nymphes, souvenir classique qui ressemble à un portique de statues, plus loin le large cours d'un fleuve, et à côté les débris d'une abbaye: chaque page du poëme est comme une allée distincte qui a sa perspective distincte. Un peu après, la pensée se reporte vers les superstitions du moyen âge ignorant et vers les excès de la révolution récente; puis vient l'idée d'une chasse royale; on voit le cerf inquiet arrêté au milieu du feuillage. «Il se rappelle sa force, puis sa vitesse; ses pieds ailés, puis sa tête armée, les uns pour fuir son destin, l'autre pour l'affronter[89];» il fuit pourtant, et les chiens aboyants le pressent. Ce sont là les spectacles nobles et la diversité étudiée des promenades aristocratiques. Chaque objet d'ailleurs reçoit ici, comme en une résidence royale, tout l'ornement qu'on peut lui donner; les épithètes d'embellissement viennent recouvrir les substantifs trop maigres: les décorations de l'art transforment la vulgarité de la nature: les vaisseaux sont des «tours flottantes;» la Tamise est la fille bien-aimée de l'Océan; la montagne cache sa tête altière au sein des nues, pendant qu'un manteau de verdure flotte sur ses flancs. Entre les diverses sortes d'imaginations, il y en a une monarchique, toute pleine de cérémonies officielles et magnifiques, de gestes contenus et d'apparat, de figures correctes et commandantes, uniforme et imposante comme l'ameublement d'un palais: c'est d'elle que les classiques et Denham tirent toutes leurs couleurs poétiques; les objets, les événements prennent sa teinte, parce qu'ils sont contraints de la traverser. Ici les objets et les événements sont contraints de traverser encore autre chose. Denham n'est pas seulement courtisan, il est Anglais, c'est-à-dire préoccupé d'émotions morales. Souvent il quitte son paysage pour entrer dans quelque réflexion grave; la politique, la religion viennent déranger le plaisir de ses yeux; à propos d'une colline ou d'une forêt, il médite sur l'homme: le dehors le ramène au dedans, et l'impression des sens aux contemplations de l'âme. Les gens de cette race sont par nature et par habitude des hommes intérieurs. Lorsqu'il voit la Tamise se jeter dans la mer, il la compare «à la vie mortelle qui court à la rencontre de l'éternité.» Le front d'une montagne battue par les tempêtes lui rappelle «la commune destinée de tout ce qui est haut et grand.» Le cours du fleuve lui suggère des idées de réformation intérieure. «Ah! si ma vie pouvait couler comme ton onde, si je pouvais prendre ton cours pour modèle comme je l'ai pris pour sujet, limpide, quoique profond, doux et non endormi, puissant sans fureur, plein sans débordements[90]!» Il y a dans ces âmes un fonds indestructible d'instincts moraux et de mélancolie grandiose, et c'en est la plus grande marque que de retrouver ce fonds à la cour de Charles II.

Ce ne sont là pourtant que des percées rares, et comme des affleurements de la roche primitive. Les habitudes mondaines font une couche épaisse qui partout la recouvre ici. Les mœurs, la conversation, le style, le théâtre, le goût, tout est français ou tâche de l'être; ils nous imitent comme ils peuvent et vont se former en France. Beaucoup de cavaliers y vinrent, chassés par Cromwell. Denham, Waller, Roscommon et Rochester y résidèrent; la duchesse de Newcastle, poëte du temps, se maria à Paris; le duc de Buckingham fit une campagne sous Turenne; Wycherley fut envoyé en France par son père, qui voulait le dérober à la contagion des opinions puritaines; Vanbrugh, un des meilleurs comiques, alla s'y polir. Les deux cours étaient alliées presque toujours de fait et toujours de cœur, par la communauté d'intérêts et de principes religieux et monarchiques. Charles II recevait de Louis XIV une pension, une maîtresse, des conseils et des exemples; les seigneurs suivaient le prince, et la France était le modèle de la cour. Sa littérature et ses mœurs, les plus belles de l'âge classique, faisaient la mode. On voit dans les écrits anglais que les auteurs français sont leurs maîtres, et se trouvent entre les mains de tous les gens bien élevés. On consulte Bossuet, on traduit Corneille, on imite Molière, on respecte Boileau. Cela va si loin, que les plus galants tâchent d'être tout à fait Français, de mêler dans toutes leurs phrases des bribes de phrases françaises. «Parler en bon anglais, dit Wycherley, est maintenant une marque de mauvaise éducation, comme écrire en bon anglais, avoir le sens droit ou la main brave.» Ces fats francisés[91] sont des complimenteurs, toujours poudrés, parfumés, «éminents pour être bien gantés[92].» Ils affectent la délicatesse, font les dégoûtés, trouvent les Anglais brutaux, tristes et roides, essayent d'être évaporés, étourdis, rient, bavardent à tort et à travers, et mettent la gloire de l'homme dans la perfection de la perruque et des saluts. Le théâtre, qui raille ces imitateurs, est imitateur à leur manière. La comédie française devient un modèle comme la politesse française. On les copie l'une et l'autre en les altérant, sans les égaler; car la France monarchique et classique se trouve entre toutes les nations la mieux disposée par ses instincts et sa constitution pour les façons de la vie mondaine et les œuvres de l'esprit oratoire. L'Angleterre la suit dans cette voie, emportée par le courant universel du siècle, mais à distance, et tirée de côté par ses inclinaisons nationales. C'est cette direction commune et cette déviation particulière que le monde et sa poésie ont annoncées, que le théâtre et ses personnages vont manifester.

VI

Quatre écrivains principaux établissent cette comédie; Wycherley, Congrève, Vanbrugh, Farquhar[93], le premier grossier et dans la première irruption du vice, les autres plus rassis, ayant le goût de l'urbanité plutôt que du libertinage, tous du reste hommes du monde et se piquant de savoir vivre, de passer leur temps à la cour ou dans les belles compagnies, d'avoir les goûts et la carrière des gentilshommes. «Je ne suis pas un écrivain, disait Congreve à Voltaire, je suis un gentleman.» En effet, dit Pope, «il vécut plus comme un homme de qualité que comme un homme de lettres, fut célèbre pour ses bonnes fortunes, et passa ses dernières années dans la maison de la duchesse de Marlborough.» J'ai dit que Wycherley, sous Charles II, était un des courtisans les plus à la mode. Il servit à l'armée quelque temps, comme aussi Vanbrugh et Farquhar; rien de plus galant que le nom «de capitaine» qu'ils prenaient, les récits militaires qu'ils rapportaient, et la plume qu'ils mettaient à leur chapeau. Ils écrivirent tous des comédies du même genre mondain et classique, composées d'actions probables, telles que nous en voyons autour de nous et tous les jours, de personnages bien élevés, tels qu'on en rencontre ordinairement dans un salon, de conversations correctes ou élégantes, telles que les gens bien élevés peuvent en tenir. Ce théâtre, dépourvu de poésie, de fantaisie et d'aventures, imitatif et discoureur, se forme en même temps que celui de Molière, par les mêmes causes, et d'après lui, en sorte que, pour le comprendre, c'est à celui de Molière qu'il faut le comparer.

«Molière n'est d'aucune nation, disait un grand acteur anglais; un jour le dieu de la comédie, ayant voulu écrire, se fit homme, et par hasard tomba en France.» Je le veux bien; mais en devenant homme il se trouva du même coup homme du dix-septième siècle et Français, et c'est pour cela qu'il fut le dieu de la comédie. «Divertir les honnêtes gens, disait Molière, quelle entreprise étrange!» Il n'y a que l'art français du dix-septième siècle qui pouvait y réussir; car il consiste à conduire aux idées générales par un chemin agréable, et le goût de ces idées est, comme l'habitude de ce chemin, la marque propre des honnêtes gens. Molière, comme Racine, développe et compose. Ouvrez la première venue de ses pièces à la première scène venue; au bout de trois réponses, vous êtes entraîné ou plutôt emmené. La seconde continue la première, la troisième achève la seconde, la quatrième complète le tout; un courant s'est formé qui nous porte, nous emporte et ne nous lâche plus. Nul arrêt, nul écart; point de hors-d'œuvre qui viennent nous distraire. Pour empêcher les échappées de l'esprit distrait, un personnage secondaire, le laquais, la suivante, l'épouse, viennent, couplet par couplet, doubler en style différent la réponse du principal personnage, et à force de symétrie et de contraste nous maintenir dans la voie tracée. Arrivés au terme, un second courant nous prend et fait de même. Il est composé comme le premier et en vue du premier. Il le rend visible par son opposition ou le fortifie par sa ressemblance. Ici les valets répètent la dispute, puis la réconciliation des maîtres. Là-bas Alceste, tiré d'un côté pendant trois pages par la colère, est ramené du côté contraire et pendant trois pages par l'amour. Plus loin, les fournisseurs, les professeurs, les proches, les domestiques se relayent, scène sur scène, pour mieux mettre en lumière la prétention et la duperie de M. Jourdain. Chaque scène, chaque acte relève, termine ou prépare l'autre. Tout est lié et tout est simple; l'action marche et ne marche que pour porter l'idée; nulle complication, point d'incidents. Un événement comique suffit à la fable. Une douzaine de conversations composent le Misanthrope. La même situation cinq ou six fois renouvelée est toute l'École des Femmes. Ces pièces sont «faites avec rien.» Elles n'ont pas besoin d'événements, elles se trouvent au large dans l'enceinte d'une chambre et d'une journée, sans coups de main, sans décoration, avec une tapisserie et quatre fauteuils. Ce peu de matière laisse l'idée percer plus nettement et plus vite; en effet, tout leur objet est de mettre cette idée en lumière: la simplicité du sujet, le progrès de l'action, la liaison des scènes, tout aboutit là. À chaque pas, la clarté croît, l'impression s'approfondit, le vice fait saillie; le ridicule s'amoncelle, jusqu'à ce que, sous ces sollicitations appropriées et combinées, le rire parte et fasse éclat. Et ce rire n'est pas une simple convulsion de gaieté physique; un jugement l'a provoqué. L'écrivain est un philosophe qui nous fait toucher dans un exemple particulier une vérité universelle. Nous comprenons par lui, comme par La Bruyère ou Nicole, la force de la prévention, l'entêtement du système, l'aveuglement de l'amour. Les couplets de son dialogue, comme les arguments de leurs traités, ne sont que les preuves suivies et la justification logique d'une conclusion préconçue. Nous philosophons avec lui sur la nature humaine, et nous pensons, parce qu'il a pensé. Et il n'a pensé ainsi qu'à titre de Français, pour un auditoire de Français gens du monde. Nous goûtons chez lui notre plaisir national. Notre esprit fin et ordonnateur, le plus exact à saisir la filiation des idées, le plus prompt à dégager les idées de leur matière, le plus curieux d'idées nettes et accessibles, trouve ici son aliment avec son image. Aucun de ceux qui ont voulu nous montrer l'homme ne nous a conduits par une voie plus droite et plus commode vers un portrait mieux éclairé et plus parlant.

J'ajoute: vers un portrait plus agréable, et c'est là le grand talent comique; il consiste à effacer l'odieux, et remarquez que dans le monde l'odieux foisonne. Sitôt que vous voulez le peindre avec vérité, en philosophe, vous rencontrez le vice, l'injustice et partout l'indignation; le divertissement périt sous la colère et la morale. Regardez au fond du Tartufe; un sale cuistre, un paillard rougeaud de sacristie qui, faufilé dans une honnête et délicate famille, veut chasser le fils, épouser la fille, suborner la femme, ruiner et emprisonner le père, y réussit presque, non par des ruses fines, mais avec des momeries de carrefour et par l'audace brutale de son tempérament de cocher: quoi de plus repoussant? et comment tirer de l'amusement d'une telle matière, où Beaumarchais et La Bruyère[94] vont échouer? Pareillement, dans le Misanthrope, le spectacle d'un honnête homme loyalement sincère, profondément amoureux, que sa vertu finit par combler de ridicules et chasser du monde, n'est-il pas triste à voir? Rousseau s'est irrité qu'on y ait ri, et si nous regardions la chose, non dans Molière, mais en elle-même, nous y trouverions de quoi révolter notre générosité native. Parcourez les autres sujets: c'est Georges Dandin qu'on mystifie, Géronte qu'on bat, Arnolphe qu'on dupe, Harpagon qu'on vole, Sganarelle qu'on marie, des filles qu'on séduit, des maladroits qu'on rosse, des niais qu'on fait financer. Il y a des douleurs en tout cela, et de très-grandes; bien des gens ont plus d'envie d'en pleurer que d'en rire: Arnolphe, Dandin, Harpagon, approchent de bien près des personnages tragiques, et quand on les regarde dans le monde, non au théâtre, on n'est pas disposé au sarcasme, mais à la pitié. Faites-vous décrire les originaux d'après lesquels Molière compose ses médecins. Allez voir cet expérimentateur hasardeux qui, dans l'intérêt de la science, essaye une nouvelle scie ou inocule un virus; pensez aux longues nuits d'hôpital, au patient hâve qu'on porte sur un matelas vers la table d'opérations et qui étend la jambe, ou bien encore au grabat du paysan, dans la chaumière humide où suffoque la vieille mère hydropique[95], pendant que ses enfants comptent, en grommelant, les écus qu'elle a déjà coûtés. Vous en sortez le cœur gros, tout gonflé par le sentiment de la misère humaine; vous découvrez que la vie, vue de près et face à face, est un amas de crudités triviales et de passions douloureuses; vous êtes tenté, si vous voulez la peindre, d'entrer dans la fange lugubre où bâtissent Balzac et Shakspeare; vous n'y voyez d'autre poésie que l'audacieuse logique qui, dans ce pêle-mêle, dégage les forces maîtresses, ou l'illumination du génie qui flamboie sur le fourmillement et sur les chutes de tant de malheureux salis et meurtris. Comme tout change aux mains de nos légers Français! comme toute laideur s'efface! comme il est amusant le spectacle que Molière vient d'arranger pour nous! comme nous savons gré au grand artiste d'avoir si bien transformé les choses! Enfin nous avons un monde riant, en peinture il est vrai; on ne peut l'avoir autrement, mais nous l'avons. Qu'il est doux d'oublier la vérité! quel art que celui qui nous dérobe à nous-mêmes! quelle perspective que celle qui transforme en grimaces comiques les contorsions de la souffrance! La gaieté est venue; c'est le plus clair de notre avoir à nous gens de France: les soldats de Villars dansaient pour oublier qu'ils n'avaient plus de pain. De tous les avoirs, c'est aussi le meilleur. Ce don-là ne détruit pas la pensée, il la recouvre. Chez Molière, la vérité est au fond, mais elle est cachée; il a entendu les sanglots de la tragédie humaine, mais il aime mieux ne pas leur faire écho. C'est bien assez de sentir nos plaies; n'allons pas les revoir au théâtre. La philosophie, qui nous les montre, nous conseille de n'y pas trop penser. Égayons notre condition, comme une chambre de malade, de conversation libre et de bonne plaisanterie. Affublons Tartufe, Harpagon, les médecins, de gros ridicules; le ridicule fera oublier le vice: ils feront plaisir au lieu de faire horreur. Qu'Alceste soit bourru et maladroit, cela est vrai d'abord, car nos plus vaillantes vertus ne sont que les heurts d'un tempérament mal ajusté aux circonstances; mais par surcroît cela sera agréable. Ses mésaventures ne seront plus le martyre de la justice, mais les désagréments d'un caractère grognon. Quant aux mystifications des maris, des tuteurs et des pères, j'imagine que vous n'y voyez point d'attaques en règle contre la société ou la morale. Ce soir, nous nous divertissons, rien de plus. Les lavements et les coups de bâtons, les mascarades et les ballets montrent qu'il s'agit de bouffonneries. Ne craignez pas de voir la philosophie périr sous les pantalonnades; elle subsiste même dans le Mariage forcé, même dans le Malade imaginaire. Le propre du Français et de l'homme du monde est d'envelopper tout, même le sérieux, sous le rire. Quand il pense, il ne veut pas en avoir l'air: il reste aux plus violents moments maître de maison, hôte aimable; il vous fait les honneurs de sa réflexion ou de sa souffrance. Mirabeau à l'agonie disait en souriant à un de ses amis: «Approchez donc, monsieur l'amateur des belles morts, vous verrez la mienne!» C'est dans ce style que nous causons quand nous nous montrons la vie; il n'y a pas d'autres nations où l'on sache philosopher lestement et mourir avec bon goût.