C'est pour cela qu'il n'y en a pas d'autre où la comédie, en restant comique, offre une morale; Molière est le seul qui nous donne des modèles sans tomber dans la pédanterie, sans toucher au tragique, sans entrer dans la solennité. Ce modèle est «l'honnête homme,» comme on disait alors, Philinte, Ariste, Clitandre, Éraste[96]; il n'y en a point d'autre qui puisse nous instruire et en même temps nous amuser. Son esprit est un fonds de réflexion, mais cultivé par le monde. Son caractère est un fonds d'honnêteté, mais accommodé au monde. Vous pouvez l'imiter sans manquer à la raison ni au devoir; ce n'est ni un freluquet ni un viveur. Vous pouvez l'imiter sans négliger vos intérêts et sans encourir le ridicule; ce n'est ni un niais ni un malappris. Il a lu, il comprend le jargon de Trissotin et de M. Lycidas, mais c'est pour les percer à jour, les battre avec leurs règles et égayer à leurs dépens toute la galerie. Il disserte même de morale, même de religion, mais en style si naturel, en preuves si claires, avec une chaleur si vraie, qu'il intéresse les femmes et que les plus mondains l'écoutent. Il connaît l'homme et il en raisonne, mais en sentences si courtes, en portraits si vivants, en moqueries si piquantes, que sa philosophie est le meilleur des divertissements. Il est fidèle à sa maîtresse ruinée, à son ami calomnié, mais sans fracas, avec grâce. Toutes ses actions, même les belles, ont un tour aisé qui les orne; il ne fait rien sans agrément. Son grand talent est le savoir-vivre; ce n'est pas seulement dans les petites formalités de la vie courante qu'il le porte, c'est dans les circonstances violentes, au fort des pires embarras. Un bretteur de qualité veut le prendre pour témoin de son duel; il réfléchit un instant, prononce vingt phrases qui le dégagent, et, «sans faire le capitan,» laisse les spectateurs persuadés qu'il n'est pas lâche. Armande l'injurie, puis se jette à sa tête; il essuie poliment l'orage, écarte l'offre avec la plus loyale franchise, et, sans essayer un seul mensonge, laisse les spectateurs persuadés qu'il n'est pas grossier[97]. Quand il aime Éliante, qui préfère Alceste et qu'Alceste un jour peut épouser, il se propose avec une délicatesse et une dignité entières, sans s'abaisser, sans récriminer, sans faire tort à lui-même ou à son ami. Quand Oronte vient lui lire un sonnet, au lieu d'exiger d'un fat le naturel qu'il ne peut avoir, il le loue de ses vers convenus en phrases convenues, et n'a pas la maladresse d'étaler une poétique hors de propos. Il prend dès l'abord le ton des circonstances; il sent du premier coup ce qu'il faut dire ou taire, dans quelle mesure et avec quelles nuances, quel biais précis accommodera la vérité et la mode, jusqu'où il faut transiger ou résister, quelle fine limite sépare les bienséances et la flatterie, la véracité et la maladresse. Sur cette ligne étroite, il avance exempt d'embarras et de méprises, sans être jamais dérouté par les heurts ou les changements du contour, sans permettre au fin sourire de la politesse de quitter jamais ses lèvres, sans manquer une occasion d'accueillir par le rire de la belle humeur les balourdises de son voisin. C'est cette dextérité toute française qui concilie en lui l'honnêteté foncière et l'éducation mondaine; sans elle, il irait tout d'un côté ou tout de l'autre. C'est par elle qu'entre les roués et les prêcheurs la comédie trouve son héros.

Un tel théâtre peint une race et un siècle. Ce mélange de solidité et d'élégance appartient au dix-septième siècle et nous appartient. Le monde ne nous déprave point, il nous développe; ce n'étaient pas seulement les manières et l'intérieur qu'il polissait alors, mais encore les sentiments et les idées. La conversation provoquait la pensée; elle n'était pas un bavardage, mais un examen; avec l'échange des nouvelles, elle provoquait le commerce des réflexions. La théologie y entrait, et aussi la philosophie; la morale et l'observation du cœur en faisaient l'aliment quotidien. La science gardait sa séve et n'y perdait que ses épines. L'agrément recouvrait la raison sans l'étouffer. Nulle part nous ne pensons mieux qu'en société: le jeu des physionomies nous excite; nos idées si promptes naissent en éclairs au choc des idées d'autrui. L'allure inconstante des entretiens s'accommode de nos soubresauts; le fréquent changement de sujets renouvelle notre invention; la finesse des mots piquants réduit les vérités en monnaie menue et précieuse, appropriée à la légèreté de notre main. Et le cœur ne s'y gâte pas plus que l'esprit. Le Français est de tempérament sobre, peu enclin aux brutalités d'ivrognes, à la jovialité violente, au tapage des soupers sales; il est doux d'ailleurs, prévenant, toujours disposé à faire plaisir; il a besoin, pour être à l'aise, de ce courant de bienveillance et d'élégance que le monde forme et nourrit. Et là-dessus il érige en maximes ses inclinations tempérées et aimables; il se fait un point d'honneur d'être serviable et délicat. Voilà l'honnête homme, œuvre de la société dans une race sociable. Il n'en était pas ainsi en Angleterre. Les idées n'y naissent point dans l'élan de la causerie improvisée, mais dans la concentration des méditations solitaires; c'est pourquoi alors les idées manquaient. L'honnêteté n'y est pas le fruit des instincts sociables, mais le produit de la réflexion personnelle; c'est pourquoi alors l'honnêteté était absente. Le fonds brutal était resté, l'écorce seule était unie. Les façons étaient douces et les sentiments étaient durs; le langage était étudié, les idées étaient frivoles. La pensée et la délicatesse d'âme étaient rares, les talents et l'esprit disert étaient fréquents. On y rencontrait la politesse des formes, non celle du cœur; ils n'avaient du monde que la convention et les convenances, l'étourderie et l'étourdissement.

VII

Les comiques anglais peignent ces vices et les ont. Quelque chose s'en répand sur leur talent et sur leur théâtre. L'art y manque, et la philosophie aussi. Les écrivains ne vont pas vers une idée générale, et ils ne vont pas par le chemin le plus droit. Ils composent mal; et s'embarrassent de matériaux. Leurs pièces ont communément deux intrigues entre-croisées, visiblement distinctes[98], réunies pour amonceler les événements, et parce que le public a besoin d'un surcroît de personnages et de faits. Il faut un gros courant d'actions tumultueuses pour remuer leurs sens épais; ils font comme les Romains, qui fondaient en une seule plusieurs pièces attiques. Ils s'ennuient de la simplicité de l'action française, parce qu'ils n'ont pas la finesse du goût français. Leurs deux séries d'actions se confondent et se heurtent. On ne sait où l'on va; à chaque instant, on est détourné de son chemin. Les scènes sont mal liées; elles changent vingt fois de lieu. Quand l'une commence à se développer, un déluge d'incidents vient l'interrompre. Les conversations parasites traînent entre les événements. On dirait d'un livre où les notes sont pêle-mêle entrées dans le texte. Il n'y a pas de plan véritablement calculé et rigoureusement suivi; ils se sont donné un canevas, et en écrivent les scènes au fur et à mesure, à peu près comme elles leur viennent. La vraisemblance n'est pas bien gardée; il y a des déguisements mal arrangés, des folies mal simulées, des mariages de paravent, des attaques de brigands dignes de l'opéra-comique. C'est que pour atteindre l'enchaînement et la vraisemblance, il faut partir de quelque idée générale. Une conception de l'avarice, de l'hypocrisie, de l'éducation des femmes, de la disproportion en fait de mariage, arrange et lie par sa vertu propre les événements qui peuvent la manifester. Ici cette conception manque. Congreve, Farquhar, Vanbrugh ne sont que des gens d'esprit et non des penseurs. Ils glissent à la surface des choses, ils n'y pénètrent pas. Ils jouent avec les personnages. Ils visent au succès, à l'amusement. Ils esquissent des caricatures, ils filent vivement la conversation futile et frondeuse; ils heurtent les répliques, ils lancent les paradoxes; leurs doigts agiles manient et escamotent les événements en cent façons ingénieuses et imprévues. Ils ont de l'entrain, ils abondent en gestes, en ripostes; le va-et-vient du théâtre et la verve animale font autour d'eux comme un petillement. Néanmoins tout ce plaisir reste à fleur de peau; on n'a rien vu du fonds éternel et de la vraie nature de l'homme; on n'emporte aucune pensée; on a passé une heure, et voilà tout; le divertissement vous laisse vide, et n'est bon que pour occuper des soirées de coquettes et de fats.

Ajoutez que ce plaisir n'est pas franc; il ne ressemble point au bon rire de Molière. Dans le comique anglais, il y a toujours un fonds d'âcreté. On l'a vu, et de reste, chez Wycherley; les autres, quoique moins cruels, raillent âprement. Leurs personnages, par plaisanterie, échangent des duretés; ils s'amusent à se blesser; un Français souffre d'entendre ce commerce de prétendues politesses; nous n'allons point par gaieté à des assauts de pugilat. Leur dialogue tourne naturellement à la satire haineuse; au lieu de couvrir le vice, il le met en saillie; au lieu de le rendre risible, il le rend odieux. «À quoi avez-vous passé la nuit? dit une dame à son amie.—À chercher tous les moyens de faire enrager mon mari.—Rien d'étonnant que vous paraissiez si fraîche ce matin après une nuit de rêveries si agréables[99]!» Ces femmes sont vraiment méchantes et trop ouvertement. Partout ici le vice est cru, poussé à ses extrêmes, présenté avec ses accompagnements physiques. «Quand j'appris que mon père avait reçu une balle dans la tête, dit un héritier, mon cœur fit une cabriole jusqu'à mon gosier.—Consultez les veuves de la ville, dit une jeune dame qui ne veut pas se remarier, elles vous diront qu'il ne faut pas prendre à bail fixe une maison qu'on peut louer pour trois mois[100].» Les gentlemen se collettent sur la scène, brusquent les femmes aux yeux du public, achèvent l'adultère à deux pas, dans la coulisse. Les rôles ignobles ou féroces abondent. Il y a des furies comme mistress Loveit et lady Touchwood. Il y a des pourceaux comme le chapelain Bull et l'entremetteur Coupler. Lady Touchwood, sur la scène, veut poignarder son amant[101]; Coupler, sur la scène, a des gestes qui rappellent la cour de notre Henri III. Les scélérats comme Fainall et Maskwell restent entiers, sans que leur odieux soit dissimulé par le grotesque. Les femmes même honnêtes, comme Silvia et mistress Sullen, sont aventurées jusqu'aux situations les plus choquantes. Rien ne choque ce public; il n'a de l'éducation que le vernis.

Il y a une correspondance forcée entre l'esprit d'un écrivain, le monde qui l'entoure et les personnages qu'il produit; car c'est dans ce monde qu'il prend les matériaux dont il les fait. Les sentiments qu'il contemple en autrui et qu'il éprouve en lui-même s'organisent peu à peu en caractères; il ne peut inventer que d'après sa structure donnée et son expérience acquise, et ses personnages ne font que manifester ce qu'il est, ou abréger ce qu'il a vu. Deux traits dominent dans ce monde; ils dominent aussi dans ce théâtre. Tous les personnages réussis s'y ramènent à deux groupes: les êtres naturels d'un côté, les êtres artificiels de l'autre; les uns avec la grossièreté et l'impudeur des inclinations primitives, les autres avec la frivolité et les vices des habitudes mondaines; les uns incultes, sans que leur simplicité révèle autre chose que leur bassesse native; les autres cultivés, sans que leur raffinement leur imprime autre chose qu'une corruption nouvelle. Et le talent des écrivains est propre à la peinture de ces deux groupes: ils ont la grande faculté anglaise, qui est la connaissance du détail précis et des sentiments réels; ils voient les gestes, les alentours, les habits, ils entendent les sons de voix; ils osent les montrer; ils ont hérité bien peu, de bien loin, et malgré eux, mais enfin ils ont hérité de Shakspeare; ils manient franchement, et sans l'adoucir, le gros rouge cru qui seul peut rendre la figure de leurs brutes. D'autre part, ils ont la verve et le bon style; ils peuvent exprimer le caquetage étourdi, les affectations folâtres, l'intarissable et capricieuse abondance des fatuités de salon; ils ont autant d'entrain que les plus fous, et en même temps ils parlent aussi bien que les mieux appris; ils peuvent donner le modèle des conversations ingénieuses; ils ont la légèreté de touche, le brillant, et aussi la facilité, la correction, sans lesquelles on ne fait pas le portrait des gens du monde. Ils trouvent naturellement sur leur palette les fortes couleurs qui conviennent à leurs barbares et les jolies enluminures qui conviennent à leurs élégants.

VIII

Il y a d'abord le butor, le squire Sullen[102], ou sir John Brute[103], sorte d'ivrogne ignoble «qui, le soir, roule dans la chambre de sa femme en trébuchant comme un passager qui a le mal de mer, entre brutalement au lit, les pieds froids comme de la glace, l'haleine chaude comme une fournaise, les mains et la face aussi grasses que son bonnet de flanelle, renverse les matelas, retrousse le drap par-dessus ses épaules et ronfle[104].»—On lui demande pourquoi il s'est marié?—«Je me suis marié parce que j'avais l'idée de coucher avec elle, et qu'elle ne voulait pas me laisser faire[105].» Il fait de son salon une écurie, fume jusqu'à l'empester pour en chasser les femmes, leur jette sa pipe à la tête, boit, jure et sacre. Les gros mots, les malédictions coulent dans sa conversation comme les ordures dans un ruisseau. Il se soûle au cabaret et hurle: «Au diable la morale, au diable la garde! et que le constable soit marié!» Il crie qu'il est Anglais, homme libre; il veut sortir et tout casser[106]. «Laissez-moi donc tranquille avec ma femme et votre maîtresse, je les donne au diable toutes les deux de tout mon cœur, et toutes les jambes qui traînent une jupe, excepté quatre braves drôlesses, et Betty Sands en tête, qui se grisent avec lord Rake et moi cinq fois par semaine[107].» Il sort de l'auberge avec des chenapans avinés, et court sus aux femmes à travers les rues. Il détrousse un tailleur qui portait une soutane, s'en habille, rosse la garde. On l'empoigne et on le mène au constable; il déblatère en chemin, et finit, au milieu de ses hoquets et de ses rabâchages d'ivrogne, par proposer au constable d'aller pêcher quelque part ensemble une bouteille et une fille. Il rentre enfin «couvert de sang et de boue,» grondant comme un dogue, les yeux gonflés, rouge, appelant sa nièce salope et sa femme menteuse. Il va à elle, l'embrasse de force, et comme elle se détourne: «Ah! ah! je vois que cela vous fait mal au cœur. Eh bien! justement à cause de cela, embrassez-moi encore une fois.» Là-dessus il la chiffonne et la bouscule: «Bon; maintenant que vous voilà aussi sale et aussi torchonnée que moi, les deux cochons font la paire[108].» Il veut prendre la théière dans une armoire, enfonce la porte d'un coup de pied, et découvre le galant de sa femme avec celui de sa nièce. Il tempête, vocifère de sa langue pâteuse un radotage d'imbécile, puis tout d'un coup tombe endormi. Son valet arrive et charge sur son dos cette carcasse inerte[109]. C'est le portrait du pur animal, et je trouve qu'il n'est pas beau.

Voilà le mari; voyons le père, sir Tunbelly, un gentilhomme campagnard, élégant s'il en fut. Tom Fashion frappe à la porte du château, qui à l'air d'un poulailler, et où on le reçoit comme dans une ville de guerre. Un domestique paraît à la fenêtre, l'arquebuse à la main; à grand'peine, à la fin, il se laisse persuader qu'il doit avertir son maître: «Vas-y, Ralph, mais écoute; appelle la nourrice pour qu'elle enferme miss Hoyden avant que la porte soit ouverte[110].» Vous remarquez que dans cette maison on prend des précautions à l'endroit des filles.—Sir Tunbelly arrive avec ses gens munis de fourches, de faux et de gourdins, d'un air peu aimable, et veut savoir le nom du visiteur: «car tant que je ne saurai pas votre nom, je ne vous demanderai pas d'entrer chez moi, et quand je saurai votre nom, il y a six à parier contre quatre que je ne vous le demanderai pas non plus[111].» Il a l'air d'un chien de garde qui gronde et regarde les mollets d'un intrus. Mais bientôt il apprend que cet intrus est son futur gendre: il s'exclame, il s'excuse, il crie à ses domestiques d'aller mettre en place les chaises de tapisserie, de tirer de l'armoire les grands chandeliers de cuivre, de «lâcher» miss Hoyden, de lui faire passer une gorgerette propre, «si ce n'a pas été aujourd'hui le jour du changement de linge[112].» Le faux gendre veut épouser Hoyden tout de suite: «Oh! non, sa robe de noces n'est pas encore arrivée.—Si, tout de suite, sans cérémonie, cela épargnera de l'argent.—De l'argent, épargner de l'argent, quand c'est la noce d'Hoyden! Vertudieu! je donnerai à ma donzelle un dîner de noces, quand je devrais aller brouter l'herbe à cause de cela comme le roi d'Assyrie, et un fameux dîner, qu'on ne pourra pas cuire dans le temps de pocher un œuf. Ah! pauvre fille, comme elle sera effarouchée la nuit des noces! car, révérence parler, elle ne reconnaîtrait pas un homme d'une femme, sauf par la barbe et les culottes[113].» Il se frotte les mains, fait l'égrillard. Plus tard il se grise, il embrasse les dames, il chante, il essaye de danser. «Voilà ma fille; prenez, tâtez, je la garantis, elle pondra comme une lapine apprivoisée[114].» Arrive Foppington, le vrai gendre. Sir Tunbelly, le prenant pour un imposteur, l'appelle chien; Hoyden propose qu'on le traîne dans l'abreuvoir; on lui lie les pieds et les mains, et on le fourre dans le chenil; sir Tunbelly lui met le poing sous le nez, voudrait lui enfoncer les dents jusque dans le gosier. Plus tard, ayant reconnu l'imposteur: «Mylord, dit-il du premier coup, lui couperai-je la gorge, ou sera-ce vous[115]?» Il se démène, il veut tomber dessus à grands coups de poing. Tel est le gentilhomme de campagne, seigneur et fermier, boxeur et buveur, braillard et bête. Il sort de toutes ces scènes un fumet de mangeaille, un bruit de bousculades, une odeur de fumier.

Tel père, telle fille. Quelle ingénue que miss Hoyden! Elle gronde toute seule «d'être enfermée comme la bière dans le cellier: Heureusement qu'il me vient un mari, ou, par ma foi! j'épouserais le boulanger, oui, je l'épouserais[116]!» Quand la nourrice annonce l'arrivée du futur, elle saute de joie, elle embrasse la vieille: «Ô bon Dieu! je vais mettre une chemise à dentelles, quand je devrais pour cela être fouettée jusqu'au sang[117].» Tom vient lui-même et lui demande si elle veut être sa femme. «Monsieur, je ne désobéis jamais à mon père, excepté pour manger des groseilles vertes[118].—Mais votre père veut attendre une semaine?—Oh! une semaine! je serai une vieille femme après tant de temps que cela[119]!» Je ne puis pas traduire toutes ses réponses. Il y a un tempérament de chèvre sous ses phrases de servante. Elle épouse Tom en secret, à l'instant, et le chapelain leur souhaite beaucoup d'enfants[120]. «Par ma foi! dit-elle, de tout mon cœur! plus il y en aura, plus nous serons gais, je vous le promets, hé! nourrice[121].» Mais le vrai futur se présente, et Tom se sauve. À l'instant son parti est pris, elle dit à la nourrice et au chapelain de tenir leurs langues: «J'épouserai celui-là aussi, voilà la fin de l'histoire[122].» Elle s'en dégoûte pourtant, et assez vite; il n'est pas bien bâti, il ne lui donne guère d'argent de poche; elle hésite entre les deux, calcule: «Comment est-ce que je m'appellerais avec l'autre? mistress, mistress, mistress quoi? Comment appelle-t-on cet homme que j'ai épousé, nourrice?—Squire Fashion.—Squire Fashion! Oh bien! squire, cela vaut mieux que rien[123]. Mais mylady, cela vaut mieux encore. Est-ce que vous croyez que je l'aime, nourrice? Par ma foi! je ne me soucierai guère qu'il soit pendu quand je l'aurai épousé une bonne fois. Non, ce qui me plaît, c'est de penser au fracas que je ferai une fois à Londres; car quand je serai les deux choses, épousée et dame, par ma foi! nourrice, je me pavanerai avec les meilleures d'entre elles toutes[124].» Elle est prudente pourtant, elle sait que son père a «son fouet de chiens à la ceinture,» et «qu'il la secouera ferme.» Elle prend ses précautions en conséquence: «Dites donc, nourrice, faites attention de vous mettre entre moi et mon père, car vous savez ses tours, il me jetterait par terre d'un coup de poing[125].» Voilà la vraie sanction morale; pour un si beau naturel, il n'y en a pas d'autre, et sir Tunbelly fait bien de la tenir à l'attache, avec un régime suivi de coups de pied quotidiens[126].

IX

Conduisons à la ville cette personne modeste, mettons-la avec ses pareilles dans la société des beaux. Toutes ces ingénues y font merveille, d'actions et de maximes. L'Épouse campagnarde de Wycherley a donné le ton. Quand par hasard une d'elles se trouve presque à demi honnête[127], elle a les façons et l'audace d'un hussard en robe. Les autres naissent avec des âmes de courtisanes et de procureuses. «Si j'épouse mylord Aimwell, dit Dorinda, j'aurai titre, rang, préséance, le parc, l'antichambre, de la splendeur, un équipage, du bruit, des flambeaux.—Holà! ici les gens de milady Aimwell!—Des lumières, des lumières sur l'escalier!—Faites avancer le carrosse de milady Aimwell!—Ôtez-vous de là, faites place à Sa Seigneurie.—Est-ce que tout cela n'a pas son prix[128]?» Elle est franche, et les autres aussi, Corinna, miss Betty, Belinda par exemple. Belinda dit à sa tante, dont la vertu chancelle: «Plus tôt vous capitulerez, mieux cela vaudra.» Un peu plus tard, quand elle se décide à épouser Heartfree, pour sauver sa tante compromise, elle fait une profession de foi qui pronostique bien l'avenir du nouvel époux: «Si votre affaire n'était pas dans la balance, je songerais plutôt à pêcher quelque odieux mari, homme de qualité pourtant, et je prendrais le pauvre Heartfree seulement pour galant[129].» Ces demoiselles sont savantes, et en tout cas très-disposées à suivre les bonnes leçons. Écoutons plutôt miss Prue: «Regardez cela, madame, regardez ce que M. Tattle m'a donné. Regardez, ma cousine, une tabatière! Et il y a du tabac dedans; tenez, en voulez-vous? Oh! Dieu! que cela sent bon! M. Tattle sent bon partout, sa perruque sent bon, et ses gants sentent bon, et son mouchoir sent bon, très-bon, meilleur que les roses. Sentez, maman, madame, veux-je dire. Il m'a donné cette bague pour un baiser. (À Tattle.) Je vous prie, prêtez-moi votre mouchoir. Sentez, cousine. Il dit qu'il me donnera quelque chose qui fera que mes chemises sentiront aussi bon; cela vaut mieux que la lavande; je ne veux plus que nourrice mette de lavande dans mes chemises[130].» C'est le caquetage étourdissant d'une jeune pie qui pour la première fois prend sa volée. Tattle, resté seul avec elle, lui dit qu'il va lui faire l'amour. «Bien, et de quelle façon me ferez-vous l'amour? Allez, je suis impatiente que vous commenciez. Dois-je faire l'amour aussi? Il faut que vous me disiez comment.—Il faut que vous me laissiez parler, miss, il ne faut pas que vous parliez la première; je vous ferai des questions, et vous me ferez les réponses.—Ah! c'est donc comme le catéchisme? Eh bien! allez, questionnez.—Pensez-vous que vous pourrez m'aimer?—Oui.—Oh! diable! vous ne devez pas dire oui si vite, vous devez dire non, ou que vous ne savez pas, ou que vous ne sauriez répondre.—Comment! je dois donc mentir?—Oui, si vous voulez être bien élevée; toutes les personnes bien élevées mentent; d'ailleurs vous êtes femme, et vous ne devez jamais dire ce que vous pensez. Ainsi, quand je vous demande si vous pouvez m'aimer, vous devez répondre non et m'aimer tout de même. Si je vous demande de m'embrasser, vous devez être en colère, mais ne pas me refuser.—Ô bon Dieu! que ceci est gentil! j'aime bien mieux cela que notre vieille façon campagnarde de dire ce qu'on pense. Eh bien! vrai, j'ai toujours eu grande envie de dire des mensonges, mais on me faisait peur et on me disait que c'est un péché.—Eh bien! ma jolie créature, voulez-vous me rendre heureux en me donnant un baiser?—Non certes, je suis en colère contre vous. (Elle court à lui et l'embrasse.)—Holà! holà! c'est assez bien, mais vous n'auriez pas dû me le donner, vous auriez dû me le laisser prendre.—Ah bien! nous recommencerons[131].» Elle fait des progrès si prompts qu'il faut enrayer la citation tout de suite. Et remarquez que la caque sent toujours le hareng. Toutes ces charmantes personnes arrivent très-vite au langage des laveuses de vaisselle. Quand Ben, le marin balourd, veut lui faire la cour, elle le renvoie avec des injures, elle se démène, elle lâche une gargouillade de petits cris et de gros mots, elle l'appelle grand veau marin. «Veau marin! sale torchon que vous êtes! je ne suis pas assez veau pour lécher votre museau peint, vous face de fromage[132]!» Excitée par ces aménités, elle s'emporte, elle pleure, elle l'appelle barrique de goudron puant. On vient mettre le holà dans cette première entrevue toute galante. Elle s'enflamme, elle crie qu'elle veut épouser Tattle, ou, au défaut, Robin le sommelier. Son père la menace des verges: «Au diable les verges! je veux un homme, j'aurai un homme[133]!» Ce sont des cavales, jolies si vous voulez, et bondissantes; mais décidément, entre les mains de ces poëtes, l'homme naturel n'est plus qu'un échappé d'écurie ou de chenil.

Serez-vous plus content de l'homme cultivé? La vie mondaine qu'ils peignent est un vrai carnaval, et les têtes de leurs héroïnes sont des moulins d'imaginations extravagantes et de bavardage effréné. Voyez dans Congreve comme elles caquettent, avec quel flux de paroles, d'affectations, de quelle voix flûtée et modulée, avec quels gestes, quels tortillements des bras, du cou, quels regards levés au ciel, quelles gentillesses et quelles singeries[134]! «Es-tu sûre que sir Rowland n'oubliera pas de venir, et qu'il ne mollira pas s'il vient? Sera-t-il importun, Foible, et me pressera-t-il? car s'il n'était pas importun!... Oh! je ne violerai jamais les convenances! je mourrai de confusion si je suis forcée de faire des avances? Oh! non, je ne pourrai jamais faire d'avances. Je m'évanouirai s'il s'attend à des avances. Non, j'espère que sir Rowland est trop bien élevé pour mettre une dame dans la nécessité de manquer aux formes. Je ne veux pas pourtant être trop retenue, je ne veux pas le mettre au désespoir; mais un peu de hauteur n'est pas déplacée, un peu de dédain attire.—Oui, un peu de dédain convient à madame.—Oui, mais la tendresse me convient mieux que tout: une sorte d'air mourant. Tu vois ce portrait, n'est-ce pas, Foible? Tu vois qu'il a quelque chose de noyé dans le regard. Oui, j'aurai ce regard-là. Ma nièce veut l'avoir, mais elle n'a pas les traits qu'il faut. Sir Rowland est-il bien? Qu'on enlève ma toilette, je m'habillerai en haut. Je veux recevoir sir Rowland ici. Est-il bien? Ne me réponds pas. Je ne veux pas le savoir. Je veux être surprise. Je veux qu'on me prenne par surprise. Et quel air ai-je, Foible?—Un air tout à fait vainqueur, madame.—Bien, mais, comment le recevrai-je? Dans quelle attitude ferai-je sur son cœur la première impression? Serai-je assise? Non, je ne veux pas être assise. Je marcherai. Oui, je marcherai quand il entrera, comme si je venais de la porte, et puis je me retournerai en plein vers lui! Non, ce serait trop soudain. Je serai couchée; c'est cela, je serai couchée. Je le recevrai dans mon petit boudoir, il y a un sofa. Oui, je ferai la première impression sur un sofa. Je ne serai pas couchée pourtant, mais penchée et appuyée sur un coude, avec un pied un peu pendant, dépassant la robe et dandinant d'une façon pensive. Oui, et alors, aussitôt qu'il paraîtra, je sursauterai, et je serai surprise, et je me lèverai pour aller à sa rencontre dans le plus joli désordre[135].» Ces agitations de coquette mûre deviennent encore plus véhémentes au moment critique[136]. Lady Pliant, sorte de Belise anglaise, se croit aimée de Millefond, qui ne l'aime pas du tout et qui tâche en vain de la détromper: «Pour l'amour du ciel, madame!—Oh! ne nommez plus le ciel. Bon Dieu! comment pouvez-vous parler du ciel et avoir tant de perversité dans le cœur? Mais peut-être ne pensez-vous pas que ce soit un péché. On dit qu'il y a des gentlemen parmi vous qui ne pensent pas que ce soit un péché. Peut-être n'est-ce pas un péché pour ceux qui pensent que ce n'en est pas un. En vérité, si je pensais que ce n'est pas un péché.... Pourtant mon honneur.... Non, non, levez-vous, venez, vous verrez combien je suis bonne. Je sais que l'amour est puissant, et que personne ne peut s'empêcher d'être épris. Ce n'est pas votre faute.... Et vraiment je jure que ce n'est pas non plus la mienne. Comment pouvais-je m'empêcher d'avoir des charmes? Et comment pouviez-vous vous empêcher de devenir mon captif? Je jure que c'est une vraie pitié que ce soit une faute; mais mon honneur.... Oui, mais votre honneur aussi.... Et le péché! Oui, et la nécessité!... Ô Seigneur Dieu, voici quelqu'un qui vient. Je n'ose rester. Bien, vous devez réfléchir à votre crime, et lutter autant que vous pourrez contre lui,—lutter, certainement; mais ne soyez pas mélancolique, ne vous désespérez pas. N'imaginez pas non plus que je vous accorderai jamais quoi que ce soit. Oh! non, non.... Mais faites état qu'il vous faut quitter toutes les idées de mariage, car j'ai beau savoir que vous n'aimiez Cynthia que comme un paravent de votre passion pour moi, cela pourtant me rendrait jalouse. Oh! bon Dieu, qu'est-ce que j'ai dit? Jalouse, non, non. Je ne peux pas être jalouse, puisque je ne dois pas vous aimer. Aussi n'espérez pas; mais ne désespérez pas non plus. Oh! les voilà qui viennent, il faut que je me sauve[137].» Elle se sauve et nous ne la suivons pas.

Cette étourderie, cette volubilité, cette jolie corruption, ces façons évaporées et affectées se rassemblent en un portrait le plus brillant, le plus mondain de ce théâtre, celui de mistress Millamant, «une belle dame,» dit la liste des personnages[138]. Elle entre «toutes voiles dehors, l'éventail ouvert,» traînant l'équipage de ses falbalas et de ses rubans, fendant la presse des fats dorés, attifés, en perruques fines, qui papillonnent sur son passage, dédaigneuse et folâtre, spirituelle et moqueuse, jouant avec les galanteries, pétulante, ayant horreur de toute parole grave et de toute action soutenue, ne s'accommodant que du changement et du plaisir. Elle rit des sermons de Mirabell, son prétendant. «N'ayez donc pas cette figure tragique, inflexiblement sage, comme Salomon dans une vieille tapisserie, quand on va couper l'enfant.... Ha! ha! ha! pardonnez-moi, il faut que je rie; ha! ha! ha! quoique je vous accorde que c'est un peu barbare[139].» Elle éclate, puis elle se met en colère, puis elle badine, puis elle chante, puis elle fait des mines. Le décor change à chaque mouvement et à vue. C'est un vrai tourbillon; tout tourne dans sa cervelle comme dans une horloge dont on a cassé le grand ressort. Rien de plus joli que sa façon d'entrer en ménage. «Ah! je ne me marierai jamais que je ne sois sûre d'abord de faire ma volonté et mon plaisir. Écoutez bien, je ne veux pas qu'on me donne de petits noms après que je serai mariée; positivement, je ne veux pas de petits noms.—De petits noms?—Oui, comme ma femme, mon amie, ma chère, ma joie, mon bijou, mon amour, mon cher cœur, et tout ce vilain jargon de familiarité nauséabonde entre mari et femme. Je ne supporterai jamais cela. Bon Mirabell, ne soyons jamais familiers ou tendres. N'allons jamais en visite ensemble, ni au théâtre ensemble. Soyons étrangers l'un pour l'autre et bien élevés; soyons aussi étrangers que si nous étions mariés depuis longtemps, et aussi bien élevés que si nous n'étions pas mariés du tout.... J'aurai la liberté de rendre des visites à qui je voudrai, et d'en recevoir de qui je voudrai, d'écrire et recevoir des lettres, sans que vous m'interrogiez, sans que vous me fassiez la mine. Je viendrai dîner quand il me plaira; je dînerai dans mon boudoir quand je serai de mauvaise humeur, et cela sans donner de raison. Mon cabinet sera inviolable; je serai la seule reine de ma table à thé, vous n'en approcherez jamais sans demander permission d'abord, et enfin, partout où je serai, vous frapperez toujours à la porte avant d'entrer[140].» Le code est complet; j'y voudrais pourtant encore un article, la séparation de biens et de corps; ce serait le vrai mariage mondain, c'est-à-dire le divorce décent. Et je réponds que dans deux ans Mirabell et sa femme y viendront. Au reste tout ce théâtre y aboutit; car remarquez qu'en fait de femmes, d'épouses surtout, je n'en ai présenté que les aspects les plus doux. Il est sombre au fond, amer, et par-dessus tout pernicieux. Il présente le ménage comme une prison, le mariage comme une guerre, la femme comme une révoltée, l'adultère comme une issue, le désordre comme un droit, et l'extravagance comme un plaisir[141]. Une femme comme il faut se couche au matin, se lève à midi, maudit son mari, écoute des gravelures, court les bals, hante les théâtres, déchire les réputations, met chez elle un tripot, emprunte de l'argent, agace les hommes, traîne et accroche son honneur et sa fortune à travers les dettes et les rendez-vous. «Nous sommes aussi perverses que les hommes, dit lady Brute, mais nos vices prennent une autre pente. À cause de notre poltronnerie, nous nous contentons de mordre par derrière, de mentir, de tricher aux cartes, et autres choses pareilles; comme ils ont plus de courage que nous, ils commettent des péchés plus hardis et plus imprudents: ils se querellent, se battent, jurent, boivent, blasphèment, et le reste[142].» Excellent résumé, où les gentlemen sont compris comme les autres! Le monde n'a fait que les munir de phrases correctes et de beaux habits. Ils ont ici, chez Congreve surtout, le style le plus élégant; ils savent surtout donner la main aux dames, les entretenir de nouvelles; ils sont experts dans l'escrime des ripostes et des répliques; ils ne se décontenancent jamais, ils trouvent des tournures pour faire entendre les idées scabreuses; ils discutent fort bien, ils parlent excellemment, ils saluent mieux encore; mais, en somme, ce sont des drôles. Ils sont épicuriens par système, séducteurs par profession. Ils mettent l'immoralité en maximes et raisonnent leur vice. «Donnez-moi, dit l'un d'eux, un homme qui tienne ses cinq sens aiguisés et brillants comme son épée, qui les garde toujours dégainés dans l'ordre convenable, avec toute la portée possible, ayant sa raison comme général, pour les détacher tour à tour sur tout plaisir qui s'offre à propos, et pour ordonner la retraite à la moindre apparence de désavantage et de danger. J'aime une belle maison, mais pourvu qu'elle soit à un autre, et voilà justement comme j'aime une belle femme[143].» Tel séduit de parti pris la femme de son ami; un autre, sous un faux nom, prend la fiancée de son frère. Tel suborne des témoins pour accrocher une dot. Je prie le lecteur d'aller lire lui-même les stratagèmes délicats de Worthy, de Mirabell et des autres. Ce sont des coquins froids qui manient le faux, l'adultère, l'escroquerie en experts. On les présente ici comme des gens de bel air; ce sont les jeunes-premiers, les héros, et comme tels ils obtiennent à la fin les héritières[144]. Il faut voir dans Mirabell, par exemple, ce mélange de corruption et d'élégance; mistress Fainall, son ancienne maîtresse, mariée par lui à un ami commun qui est un misérable, se plaint à lui de cet odieux mariage. Il l'apaise, il la conseille, il lui indique la mesure précise, le vrai biais qui doit accommoder les choses: «Vous devez avoir du dégoût pour votre mari, mais tout juste ce qu'il en faut afin d'avoir du goût pour votre amant[145].» Elle s'écrie avec désespoir: «Pourquoi m'avez-vous fait épouser cet homme?» Il sourit d'un air composé: «Pourquoi commettons-nous tous les jours des actions dangereuses et désagréables? Pour sauver cette idole, la réputation[146].» Comme ce raisonnement est tendre! Peut-on mieux consoler une femme qu'on a jetée dans l'extrême malheur? Et comme l'insinuation qui suit est d'une logique touchante! «Si la familiarité de nos amours avait produit les conséquences que vous redoutiez, sur qui auriez-vous fait tomber le nom de père avec plus d'apparence que sur un mari[147]?» Il insiste en style excellent; écoutez ce dilemme d'un homme de cœur: «Votre mari était juste ce qu'il nous fallait: ni trop vil, ni trop honnête. Un meilleur eût mérité de ne pas être sacrifié à cette occasion; un pire n'aurait pas répondu à notre idée. Quand vous serez lasse de lui, vous savez le remède[148].» C'est ainsi qu'on ménage les sentiments d'une femme, surtout d'une femme qu'on a aimée. Pour comble, ce délicat entretien a pour but de faire entrer la pauvre délaissée dans une intrigue basse qui procurera à Mirabell une jolie femme et une belle dot. Certainement le gentleman sait son monde, on ne saurait mieux que lui employer une ancienne maîtresse. Voilà les personnages cultivés de ce théâtre, aussi malhonnêtes que les personnages incultes: ayant transformé les mauvais instincts en vices réfléchis, la concupiscence en débauche, la brutalité en cynisme, la perversité en dépravation, égoïstes de parti pris, sensuels avec calcul, immoraux de maximes, réduisant les sentiments à l'intérêt, l'honneur aux bienséances, et le bonheur au plaisir.

La restauration anglaise tout entière fut une de ces grandes crises qui, en faussant le développement d'une société et d'une littérature, manifestent l'esprit intérieur qu'elles altèrent et qui les contredit. Ni les forces n'ont manqué à cette société, ni le talent n'a manqué à cette littérature; les hommes du monde ont été polis, et les écrivains ont été inventifs. On eut une cour, des salons, une conversation, la vie mondaine, le goût des lettres, l'exemple de la France, la paix, le loisir, le voisinage des sciences, de la politique, de la théologie, bref toutes les circonstances heureuses qui peuvent élever l'esprit et civiliser les mœurs. On eut la vigueur satirique de Wycherley, le brillant dialogue et la fine moquerie de Congreve, le franc naturel et l'entrain de Vanbrugh, les inventions multipliées de Farquhar, bref toutes les ressources qui peuvent nourrir l'esprit comique et ajouter un vrai théâtre aux meilleures constructions de l'esprit humain. Rien n'aboutit, et tout avorta. Ce monde n'a laissé qu'un souvenir de corruption: cette comédie est demeurée un répertoire de vices; cette société n'a eu qu'une élégance salie; cette littérature n'a atteint qu'un esprit refroidi. Les mœurs ont été grossières ou frivoles; les idées sont demeurées incomplètes ou futiles. Par dégoût et par contraste, une révolution se préparait dans les inclinations littéraires et dans les habitudes morales en même temps que dans les croyances générales et dans la constitution politique. L'homme changeait tout entier, et d'une seule volte-face. La même répugnance et la même expérience le détachaient de toutes les parties de son ancien état. L'Anglais découvrait qu'il n'est point monarchique, papiste, ni sceptique, mais libéral, protestant et croyant. Il comprenait qu'il n'est point viveur ni mondain, mais réfléchi et intérieur. Il y a en lui un trop violent courant de vie animale pour qu'il puisse, sans danger, se lâcher du côté de la jouissance; il lui faut une barrière de raisonnements moraux qui réprime ses débordements. Il y a en lui un trop fort courant d'attention et de volonté pour qu'il puisse s'employer à porter des bagatelles; il lui faut quelque lourd travail utile qui dépense sa force. Il a besoin d'une digue et d'un emploi. Il lui faut une constitution et une religion qui le refrènent par des devoirs à observer et qui l'occupent par des droits à défendre. Il n'est bien que dans la vie sérieuse et réglée; il y trouve le canal naturel et le débouché nécessaire de ses facultés et de ses passions. Dès à présent il y entre, et ce théâtre lui-même en porte la marque. Il se défait et se transforme. Collier l'a discrédité, Addison le blâme. Le sentiment national s'y réveille: les mœurs françaises y sont raillées: les prologues célèbrent les défaites de Louis XIV; on y présente sous un jour ridicule ou odieux la licence, l'élégance et la religion de sa cour[149]. L'immoralité, par degrés, y diminue, le mariage est plus respecté, les héroïnes ne vont plus qu'au bord de l'adultère[150]; les viveurs s'arrêtent au moment scabreux: tel à cet instant se dit purifié et parle en vers pour mieux marquer son enthousiasme; tel loue le mariage[151]; quelques-uns, au cinquième acte, aspirent à la vie rangée. On verra bientôt Steele écrire une pièce morale intitulée le Héros chrétien. Désormais la comédie décline, et le talent littéraire se porte ailleurs. L'essai, le roman, le pamphlet, la dissertation remplacent le drame, et l'esprit anglais classique, abandonnant des genres qui répugnent à sa structure, commence les grandes œuvres qui vont l'éterniser et l'exprimer.

X

Cependant, dans ce déclin continu de l'invention théâtrale et dans ce vaste déplacement de la séve littéraire, quelques pousses percent encore de loin en loin du côté de la comédie: c'est que les hommes ont toujours envie de se divertir, et que le théâtre est toujours un lieu de divertissement. Une fois que l'arbre est planté, il subsiste, maigrement sans doute, avec de longs intervalles de sécheresse presque complète et d'avortements presque constants, destiné pourtant à des renouvellements imparfaits, à des demi-floraisons passagères, parfois à des productions inférieures qui bourgeonnent dans ses plus bas rameaux. Même lorsque les grands sujets sont épuisés, il y a place encore çà et là pour des inventions heureuses. Qu'un homme d'esprit, adroit, exercé, se rencontre, il saisira les grotesques au passage; il portera sur la scène quelque vice ou quelque travers de son temps; le public accourra, et ne demandera pas mieux que de se reconnaître et de rire. Il y eut un de ces succès, lorsque Gay, dans son Opéra du Gueux, mit en scène la coquinerie du grand monde, et vengea le public de Walpole et de la cour. Il y eut un de ces succès, lorsque Goldsmith, inventant une série de méprises, conduisit son héros et son auditoire à travers cinq actes de quiproquos[152]. Après tout, si la vraie comédie ne peut vivre qu'en certains siècles, la comédie ordinaire peut vivre dans tous les siècles. Elle est trop voisine du pamphlet, du roman, de la satire, pour ne pas se relever de temps en temps par le voisinage du roman, de la satire et du pamphlet. Si j'ai un ennemi, au lieu de l'attaquer dans une brochure, je puis le transporter sur les planches. Si je suis capable de bien peindre un personnage dans un récit, je ne suis pas fort éloigné du talent qui rassemblera toute l'âme de ce personnage en quelques réponses. Si je sais railler joliment un vice dans une pièce de vers, je parviendrai sans trop d'efforts à faire parler ce vice par la bouche d'un acteur. Du moins, je serai tenté de l'entreprendre; je serai séduit par l'éclat extraordinaire que la rampe, la déclamation, la mise en scène donnent à une idée; j'essayerai de porter la mienne sous cette lumière intense; je m'y emploierai, quand même il s'agirait pour cela de forcer un peu ou beaucoup mon talent. Au besoin, je me ferai illusion; je remplacerai par des expédients l'originalité naïve et le vrai génie comique; si en quelques points on reste au-dessous des premiers maîtres, en quelques points aussi on peut les surpasser; on peut travailler son style, raffiner, trouver de plus jolis mots, des railleries plus frappantes, un échange plus vif de ripostes brillantes, des images plus neuves, des comparaisons plus pittoresques; on peut prendre à l'un un caractère, à l'autre une situation, emprunter chez une nation voisine, dans un théâtre vieilli, aux bons romans, aux pamphlets mordants, aux satires limées, aux petits journaux, accumuler les effets, servir au public un ragoût plus concentré et plus appétissant; on peut surtout perfectionner sa machine, huiler ses rouages, arranger les surprises, les coups de théâtre, le va-et-vient de l'intrigue en constructeur consommé. L'art de bâtir les pièces est capable de progrès comme l'art de faire des horloges. Un vaudevilliste, aujourd'hui, trouve ridicule la moitié des dénoûments de Molière; et, en effet, beaucoup de vaudevillistes font les dénoûments mieux que Molière; on parvient, à la longue, à ôter du théâtre toutes les maladresses et toutes les longueurs. Un style piquant et un agencement parfait; du sel dans toutes les paroles et du mouvement dans toutes les scènes; une surabondance d'esprit et des merveilles d'habileté; par-dessus tout cela, une vraie verve animale et le secret plaisir de se peindre; de se justifier, de se glorifier publiquement soi-même: voilà les origines de l'École de médisance, et voilà les sources du talent et du succès de Sheridan.

Il était contemporain de Beaumarchais, et par son talent comme par sa vie il lui ressemble. Les deux moments, les deux théâtres, les deux caractères se correspondent. Comme Beaumarchais, c'est un aventurier heureux, habile, aimable et généreux, qui arrive au succès par le scandale, qui tout d'un coup petille, éblouit, monte d'un élan au plus haut de l'empyrée politique et littéraire, semble se fixer parmi les constellations, et, pareil à une fusée éclatante, aboutit vite à l'épuisement. Rien ne lui avait manqué; il avait tout atteint, de prime-saut, sans effort apparent, comme un prince qui n'a qu'à se montrer pour trouver sa place. Tout ce qu'il y a de plus exquis dans le bonheur, de plus brillant dans l'art, de plus élevé dans le monde, il l'avait pris et comme par droit de naissance. Le pauvre jeune homme inconnu, traducteur malheureux d'un sophiste grec illisible, et qui, à vingt ans, se promenait dans Bath avec un gilet rouge et un chapeau à cornes, sec d'espérances et toujours averti du vide de ses poches, avait gagné le cœur de la beauté et de la musicienne la plus admirée de son temps, l'avait enlevée à dix adorateurs riches, élégants, titrés, s'était battu avec le plus mystifié des dix, l'avait battu, avait emporté d'assaut la curiosité et l'attention publiques. De là, s'attaquant à la gloire et à l'argent, il avait jeté coup sur coup à la scène les pièces les plus diverses et les plus applaudies, comédies, farce, opéra, vers sérieux; il avait acheté, exploité un grand théâtre sans avoir un sou, improvisé les succès et les bénéfices, et mené la vie élégante parmi les plaisirs les plus vifs de la société et de la famille, au milieu de l'admiration et de l'étonnement universels. De là, aspirant plus haut encore, il avait conquis la puissance, il était entré à la Chambre des communes, il s'y était montré l'égal des premiers orateurs, il avait combattu Pitt, accusé Warren Hastings, appuyé Fox, raillé Burke, soutenu avec éclat, avec désintéressement et avec constance, le rôle le plus difficile et le plus libéral; il était devenu l'un des trois ou quatre hommes les plus remarqués de l'Angleterre, l'égal des plus grands seigneurs, l'ami du prince royal, même à la fin grand fonctionnaire, receveur général du duché de Cornwall, trésorier de la flotte. En toute carrière il prenait la tête. «Quelque chose que Sheridan ait faite ou voulu faire, dit lord Byron, cette chose-là a toujours été par excellence la meilleure de son espèce. Il a écrit la meilleure comédie, l'École de médisance; le meilleur opéra, la Duègne (bien supérieur, selon moi, à ce pamphlet populacier, l'Opéra du Gueux); la meilleure farce, le Critique (elle n'est que trop bonne pour servir de petite pièce); la meilleure épître, le monologue sur Garrick. Et, pour tout couronner, il a prononcé ce fameux discours sur Warren Hastings, la meilleure harangue qu'on ait jamais composée ou entendue en ce pays.» Toutes les règles ordinaires se renversaient pour lui. Il avait quarante-quatre ans; les dettes commençaient à pleuvoir sur lui; il avait trop soupé et trop bu; ses joues étaient pourpres, son nez enflammé. Dans ce bel état il rencontre chez le duc de Devonshire une jeune fille charmante, dont il s'éprend. Au premier aspect, elle s'écrie: «Quelle horreur, un vrai monstre!» Il cause avec elle; elle avoue qu'il est fort laid, mais qu'il a beaucoup d'esprit. Il cause une seconde fois, une troisième fois, elle le trouve fort aimable. Il cause encore, elle l'aime, et veut à toute force l'épouser. Le père, homme prudent, qui souhaite rompre l'affaire, déclare que son futur gendre devra fournir un douaire de quinze mille livres sterling; les quinze mille livres sterling se trouvent comme par enchantement déposées entre les mains d'un banquier; le nouveau couple part pour la campagne, et le père, rencontrant son fils, un grand fils bien découplé, fort mal disposé en faveur de ce mariage, lui persuade que ce mariage est la chose la plus raisonnable qu'un père puisse faire et l'événement le plus heureux dont un fils puisse se réjouir. Quel que fût l'homme et quelle que fût l'affaire, il persuadait; nul ne lui résistait, tout le monde tombait sous le charme. Quoi de plus difficile, étant laid, que de faire oublier à une jeune fille qu'on est laid?

Il y a quelque chose de plus difficile, c'est de faire oublier à un créancier qu'on lui doit de l'argent. Il y a quelque chose de plus difficile encore, c'est de se faire prêter de l'argent par un créancier qui vient demander de l'argent. Un jour un de ses amis est arrêté pour dettes; Sheridan fait venir M. Henderson le fournisseur rébarbatif, l'amadoue, l'intéresse, l'attendrit, l'exalte, l'enveloppe de considérations générales et de haute éloquence, si bien que M. Henderson offre sa bourse, veut absolument prêter deux cents livres sterling, insiste, et, à la fin, à sa grande joie, obtient la permission de les prêter. Nul n'était plus aimable, plus prompt à gagner la confiance; rarement le naturel sympathique, affectueux et entraînant s'est déployé plus entier: il séduisait, cela est à la lettre. Au matin, les créanciers et les visiteurs remplissaient toutes les chambres de son appartement; il arrivait souriant, d'un air aisé, avec tant d'ascendant et de grâce, que les gens oubliaient leurs besoins, leurs demandes, et semblaient n'être venus que pour le voir. Sa verve était irrésistible; point d'esprit plus éblouissant; il était inépuisable en bons mots, en inventions, en saillies, en idées neuves; lord Byron, qui était bon juge, dit qu'il n'a jamais entendu ni imaginé de conversation plus extraordinaire. On passait la nuit à l'écouter; nul ne l'égalait dans un souper; même ivre, il gardait son esprit. Un jour il est ramassé par la garde, et on lui demande son nom; il répond gravement: «Wilberforce.» Avec les étrangers, avec les inférieurs, nulle morgue, nulle roideur; il avait par excellence ce naturel expansif qui se montre toujours tout entier, qui ne se réserve rien de lui-même, qui s'abandonne et se donne; il pleurait en recevant de lord Byron une louange sincère, ou en contant ses misères de plébéien parvenu. Rien de plus charmant que ces effusions; elles mettent d'abord les hommes sur un pied de paix, d'amitié; ils quittent tout de suite leur attitude défensive et précautionnée; ils voient qu'on se livre à eux, et, par contre-coup, ils se livrent; l'épanchement a provoqué l'épanchement. Un instant après, on voyait jaillir chez Sheridan la verve impétueuse et étincelante; l'esprit partait, petillait comme une fusillade; il parlait seul, avec un éclat soutenu, une variété, un élan inépuisables, jusqu'à cinq heures du matin. Contre un tel besoin d'improviser, de jouir et de s'épancher, un homme est tenu de se mettre en garde; la vie ne se mène point comme une fête; elle est une lutte contre les autres et contre soi-même; il faut y considérer l'avenir, se défier, s'approvisionner; on n'y subsiste point sans des précautions de marchand et des calculs de bourgeois. Quand on soupe trop souvent, on finit par ne plus pouvoir dîner; quand on a les poches percées, les écus s'écoulent; rien de plus plat que cette vérité, mais elle est vraie. Les dettes s'accumulaient, l'estomac ne digérait plus. Il avait perdu sa place au Parlement, son théâtre avait brûlé; les huissiers se succédaient, et les gens de loi avaient depuis longtemps pris possession de sa maison. À la fin, un recors arrêta le mourant dans son lit, voulut l'emmener dans ses couvertures, et ne lâcha prise que par crainte d'un procès: le médecin avait déclaré que le malade mourrait en route. Un journal fit honte aux grands seigneurs qui laissaient finir si misérablement un pareil homme; ils accoururent et déposèrent leurs cartes à la porte. Au convoi, deux frères du roi, des ducs, des comtes, des évêques, les premiers personnages de l'Angleterre portèrent ou suivirent le corps. Singulier contraste, et qui montre en abrégé tout ce talent et toute cette vie: des lords à ses funérailles et des recors à son chevet.

Son théâtre y est conforme: tout y brille, mais le métal n'est pas tout à lui, ni du meilleur aloi. Ce sont des comédies de société, les plus amusantes qu'on ait jamais faites, mais ce ne sont guère que des comédies de société. Imaginez les demi-charges qu'on improvise vers onze heures du soir dans un salon où l'on est intime. Sa première pièce, les Rivaux, plus tard sa Duègne et son Critique, en regorgent et ne renferment guère que cela. Il y en a sur la voisine, mistress Malaprop, une sotte prétentieuse qui emploie les grands mots à tort et à travers, se sait bon gré de si bien placer les épitaphes devant les substantifs, et jure que sa nièce est aussi méchante qu'une allégorie sur les bords du Nil. Il y en a sur le voisin, M. Acres, un Fier-à-Bras improvisé, qui se laisse engager dans un duel, et, amené sur le terrain, pense à l'effet des balles, se représente le testament, l'enterrement, l'embaumement, et voudrait bien être au logis. Il y en a sur un domestique pataud et poltron, sur un père colérique et braillard, sur une jeune fille sentimentale et romanesque, sur un Irlandais duelliste et chatouilleux. Tout cela défile et se heurte sans trop d'ordre à travers les surprises d'une intrigue double, à force d'expédients et de rencontres, sans le gouvernement ample et régulier d'une idée maîtresse. Mais on a beau sentir le placage, l'entrain emporte tout; on rit de bon cœur; chaque scène détachée passe bouffonne et rapide; on oublie que le valet pataud a des répliques aussi ingénieuses que Sheridan lui-même[153], et que le gentilhomme irascible parle aussi bien que le plus élégant des écrivains[154]. Aussi bien l'inventeur est un écrivain; si, par verve et par esprit de société, il a voulu divertir autrui et se divertir lui-même, il n'a pas oublié les intérêts de son talent et le soin de sa gloire. Il a du goût, il sent les finesses du style, le mérite d'une image nouvelle, d'une opposition frappante, d'une insinuation ingénieuse et calculée. Il a surtout de l'esprit, un prodigieux esprit de conversation, l'art de garder, de réveiller toujours l'attention, d'être mordant, divers, imprévu, de lancer la riposte, de mettre en relief la sottise, d'accumuler coup sur coup les saillies et les mots heureux. Enfin, il s'est formé depuis sa première pièce, il a acquis l'expérience du théâtre; il travaille et rature; il essaye ses diverses scènes, il les récrit, il les agence; il veut que rien ne suspende l'intérêt, que nulle invraisemblance ne choque le spectateur, que sa comédie roule avec la précision, la sûreté, l'unité d'une belle machine. Il compose de bons mots, il les remplace par de meilleurs, il aiguise toutes ses railleries, il les serre comme un faisceau de dards, et met de sa main au dernier feuillet: «Fini, grâce à Dieu.—Amen!»—Il a raison, car l'œuvre lui a coûté de la peine; il n'en fera pas une seconde. Ces sortes d'écrits, artificiels et condensés comme les satires de La Bruyère, ressemblent à une fiole ciselée, où l'auteur a distillé, sans en réserver rien, toute sa réflexion, toutes ses lectures et tout son esprit.

Qu'y a-t-il dans cette célèbre École de médisance? Et comment a-t-il fait pour jeter sur cette comédie anglaise, qui allait s'éteignant chaque jour davantage, l'illumination d'un dernier succès? Il a pris deux personnages de Fielding, Blifil et Tom Jones; deux pièces de Molière, le Misanthrope et le Tartufe; et de ces deux substances puissantes, condensées avec une dextérité admirable, il a fait un feu d'artifice le plus brillant qu'on ait jamais vu. Chez Molière, il n'y a qu'une médisante, Célimène; les autres personnes ne sont là que pour lui fournir la réplique; c'est bien assez d'une pareille moqueuse; encore raille-t-elle avec une sorte de mesure, sans se presser, en vraie reine de salon qui a le temps de causer, qui se sait écoutée, qui s'écoute; elle est femme du monde, elle garde le ton de la belle conversation; même pour effacer l'âcreté, voici venir au milieu des médisances la raison calme, le discours sensé de l'aimable Éliante. Molière met en scène les méchancetés du monde et ne les grossit pas; ici elles sont plutôt grossies que peintes: «Merci de ma vie! dit sir Peter, une réputation tuée à chaque parole!» En effet, ils sont féroces, et c'est une vraie curée; même ils se salissent pour mieux outrager. Mistress Candour dit que «lord Buffalo a découvert milady dans une maison de renommée médiocre.» Elle ajoute qu'une veuve de «la rue voisine a guéri de son hydropisie et vient de retrouver ses formes d'une façon tout à fait surprenante[155].» L'acharnement est si fort qu'ils descendent au rôle de bouffons. La plus élégante personne du salon, lady Teazle, montre ses dents pour singer une femme ridicule, tire sa bouche d'un côté, fait des grimaces. Nul arrêt, nul adoucissement; les sarcasmes partent en fusillade. L'auteur en a fait provision, il faut bien qu'il les emploie. C'est lui qui parle par la bouche de chacun de ses personnages; il leur donne à tous le même esprit, je veux dire son esprit, son ironie, son âpreté, sa vigueur pittoresque; quels qu'ils soient, badauds, fats, vieilles filles, il n'importe; il ne s'agit pour lui que d'éclater en une minute par vingt explosions. «Ne raillons pas: c'est ce que je répète constamment à ma cousine Ogle, et vous savez qu'elle se croit arbitre en fait de beauté.—Très-justement, car elle possède elle-même une collection de traits empruntés à toutes les nations du monde.—C'est vrai, elle a un front irlandais.—Des cheveux écossais.—Un nez hollandais.—Des lèvres autrichiennes.—Un teint d'Espagnole.—Et des dents à la chinoise.—Bref, sa figure ressemble à une table d'hôte de Spa, où il n'y a pas deux convives de la même nation.—Ou bien à quelque congrès à la fin d'une guerre générale, dans lequel toutes les parties jusqu'à ses yeux semblent avoir des directions différentes, et où le nez et le menton semblent seuls disposés à se rencontrer[156].—Monsieur Surface, vous avez de mauvaises nouvelles de votre frère; mais, pour moi, je ne l'ai jamais cru si déréglé qu'on le dit. Il a perdu tous ses amis, mais il n'y a personne dont les juifs disent autant de bien.—Très-vrai, sur ma foi! Si la juiverie pouvait élire, je crois que Charles serait alderman; parole d'honneur, personne n'est plus populaire en cet endroit-là. J'apprends qu'il paye plus d'annuités que la tontine irlandaise, et que, toutes les fois qu'il est malade, ils font dire des prières pour sa guérison dans leurs synagogues.—Et personne qui vive avec plus de splendeur. On m'a dit que, lorsqu'il invite ses amis, il se met à table avec une douzaine de ses cautions, qu'il a une vingtaine de marchands attendant dans son antichambre et un huissier derrière la chaise de chaque convive[157].—Monsieur Surface, je n'ai pas eu l'intention de vous blesser; mais comptez là-dessus, votre frère est tout à fait coulé bas.—Parole d'honneur, coulé aussi bas qu'un homme l'a jamais été; il ne trouverait pas une guinée à emprunter.—Tout est vendu dans son logis, tout ce qui était transportable.—J'ai vu quelqu'un qui a été chez lui. Rien de laissé, sauf quelques bouteilles vides oubliées, et les portraits de famille, qui, je crois, sont enchâssés dans les lambris.—Et j'ai eu aussi le chagrin d'entendre de mauvaises histoires contre lui.—Oh! il a fait beaucoup de vilaines choses, cela est certain.—Mais pourtant, comme il est votre frère....—Nous vous dirons tout à une autre occasion[158].» Voilà comme il a acéré, multiplié, enfoncé jusqu'au vif les épigrammes mesurées de Molière. Mais est-il possible de s'ennuyer devant une décharge si bien nourrie de méchancetés et de bons mots?

Pareillement, voyez le changement qu'entre ses mains a subi l'hypocrite. Sans doute, tout le grandiose du rôle a disparu: Joseph Surface ne porte plus, comme Tartufe, tout le poids de la comédie; il n'a plus, comme son grand-père, un tempérament de cocher, une audace d'homme d'action, des façons de bedeau, une encolure de moine. Il est simplement égoïste et prudent; s'il s'est engagé dans une intrigue, c'est un peu malgré lui; il n'y tient qu'à demi, en jeune homme correct, bien habillé, passablement renté, assez timide et méticuleux de son naturel, de façons discrètes, et dépourvu de passions violentes; tout est chez lui douceâtre et poli; il est de son temps; il ne fait pas étalage de religion, mais de morale; c'est un gentleman à sentences, à beaux sentiments, disciple de Johnson ou de Rousseau, faiseur de phrases. Sur ce pauvre homme assez plat, il n'y a pas de quoi bâtir un drame; et les grandes situations que Sheridan prend à Molière perdent la moitié de leur force en s'appuyant sur un si mesquin support. Mais comme la rapidité, l'abondance, le naturel des événements couvrent cette insuffisance! comme l'adresse suffit à tout! comme elle semble capable de suppléer à tout, même au génie! comme le spectateur rit de voir Joseph pris dans son sanctuaire ainsi qu'un renard dans son terrier; obligé de dissimuler la femme, puis de cacher le mari; forcé de courir de l'un à l'autre, occupé à renfoncer l'une derrière son paravent et l'autre dans son cabinet; réduit à se jeter dans ses propres piéges, à justifier ceux qu'il voudrait perdre, le mari aux yeux de la femme, le neveu aux yeux de l'oncle; à perdre la seule personne qu'il tienne à justifier, j'entends le précieux et immaculé Joseph Surface; à se trouver enfin ridicule, odieux, bafoué, confondu, en dépit de ses habiletés et justement par ses habiletés, coup sur coup, sans trêve ni remède; à s'en aller, le pauvre renard, la queue basse, le pelage gâté, parmi les huées et les cris! Et comme en même temps, tout à côté, les prises de bec de sir Peter et de sa femme, le souper, les chansons, la vente des portraits chez le prodigue viennent mettre une comédie dans la comédie, et renouveler l'intérêt en renouvelant l'attention! On cesse de songer à l'atténuation des caractères, comme on a cessé de songer à l'altération de la vérité; on se laisse emporter par la vivacité de l'action, comme on s'est laissé éblouir par le scintillement du dialogue; on est charmé; on bat des mains; on se dit qu'au-dessous de la grande invention la verve et l'esprit sont les plus agréables dons du monde; on les savoure à leur heure; on trouve qu'ils ont aussi leur place dans le festin littéraire, et que, s'ils ne valent pas les mets substantiels, les vins francs et généreux du premier service, ils fournissent le dessert.