Tous ces spéculatifs ne sont tels qu'en apparence. Ce sont des apologistes et non pas des chercheurs. Ils se préoccupent non de la vérité, mais de la morale[303]. Ils s'alarmeraient de traiter Dieu comme une hypothèse et la Bible comme un document. Ils verraient une disposition vicieuse dans la large indifférence du critique et du philosophe. Ils auraient des remords de conscience, s'ils se lançaient sans arrière-pensée dans le libre examen. En effet, il y a une sorte de péché dans l'examen vraiment libre, puisqu'il suppose le doute, chasse le respect, pèse le bien et le mal dans la même balance, et accepte également toutes les doctrines, scandaleuses ou édifiantes, sitôt qu'elles sont prouvées. Ils écartent ces spéculations dissolvantes; ils les regardent comme des occupations d'oisifs; ils ne cherchent dans le raisonnement que des motifs et des moyens de se bien conduire. Ils ne l'aiment pas pour lui-même, ils le répriment dès qu'il veut être indépendant; ils exigent que la raison soit chrétienne et protestante, ils la démentiraient sous une autre forme; ils la réduisent à l'humble rôle de servante, et lui donnent pour souverain leur sens intime biblique et utilitaire. En vain, au commencement du siècle, les libres penseurs s'élèvent; quarante ans plus tard[304], ils sont noyés dans l'oubli. Le déisme et l'athéisme ne sont ici qu'une éruption passagère que le mauvais air du grand monde et le trop-plein des forces natives développent à la surface du corps social. Les professeurs d'irréligion, Toland, Tindal, Mandeville, Bolingbroke, rencontrent des adversaires plus forts qu'eux. Les chefs de la philosophie expérimentale[305], les plus doctes et les plus accrédités entre les érudits du siècle[306], les écrivains les plus spirituels, les plus aimés et les plus habiles[307], toute l'autorité de la science et du génie s'emploie à les abattre. Les réfutations surabondent. Chaque année, selon la fondation de Robert Boyle, des hommes célèbres par leur talent ou leur savoir viennent prêcher à Londres huit sermons «pour établir la religion chrétienne contre les athées, les théistes, les païens, les mahométans et les juifs.» Et ces apologies sont solides, capables de convaincre un esprit libéral, infaillibles pour convaincre un esprit moral. Les ecclésiastiques qui les écrivent, Clarke, Bentley, Law, Watt, Warburton, Butler, sont au niveau de la science et de l'intelligence laïques. Par surcroît les laïques les aident. Addison compose la Défense du Christianisme, Locke la Conformité du Christianisme et de la Raison, Ray la Sagesse de Dieu manifestée dans les œuvres de la création. Par-dessus ce concert de voix graves perce une voix stridente: Swift, de sa terrible ironie, complimente les coquins élégants qui ont eu la salutaire idée d'abolir le christianisme. Quand ils seraient dix fois plus nombreux, ils n'en viendraient pas à bout; car ils n'ont pas de doctrine qu'ils puissent mettre à sa place. La haute spéculation, qui seule peut en tenir lieu, s'est montrée ou déclarée impuissante. De toutes parts les conceptions philosophiques avortent ou languissent. Si Berkeley en rencontre une, la suppression de la matière, c'est isolément, sans portée publique, par un coup d'État théologique, en homme pieux qui veut ruiner par la base l'immoralité et le matérialisme. Newton atteint tout au plus une idée manquée de l'espace, il n'est que mathématicien. Locke, presque aussi pauvre[308], tâtonne, hésite, n'a guère que des conjectures, des doutes, des commencements d'opinion que tour à tour il avance et retire, sans en voir les suites lointaines, et surtout sans rien pousser à bout. En somme, il s'interdit les hautes questions et se trouve fort porté à nous les interdire. Il a fait son livre pour savoir «quels objets sont à notre portée ou au-dessus de notre compréhension.» Ce sont nos limites qu'il cherche; il les rencontre vite et ne s'en afflige guère. Enfermons-nous dans notre petit domaine et travaillons-y diligemment. «Notre affaire en ce monde n'est pas de connaître toutes choses, mais celles qui regardent la conduite de notre vie.» Si Hume, plus hardi, va plus loin, c'est sur la même route; il ne conserve rien de la haute science; c'est la spéculation entière qu'il abolit; à son avis, nous ne connaissons ni substances, ni causes, ni lois; quand nous affirmons qu'un fait est attaché à un fait, c'est gratuitement, sans preuve valable, par la force de la coutume; «les événements semblent être par nature isolés et séparés[309];» si nous leur attribuons un lien, c'est notre imagination qui le fabrique; il n'y a de vrai que le doute; encore faut-il en douter; la conclusion est que nous ferons bien de purger notre esprit de toute théorie et de ne croire que pour agir. Examinons nos ailes, mais pour les couper, et bornons-nous à marcher avec nos jambes. Un pyrrhonisme aussi achevé n'est bon qu'à rejeter le public vers les croyances établies. En effet, l'honnête Reid s'alarme; il voit la société qui se dissout, Dieu qui disparaît en fumée, la famille qui s'évapore en hypothèses: il réclame en père de famille, en bon citoyen, en homme religieux, et institue le sens commun comme souverain juge de la vérité. Rarement, je crois, dans ce monde la spéculation est tombée plus bas. Reid n'entend même pas les systèmes qu'il discute; il lève les bras au ciel quand il essaye d'exposer Aristote et Leibnitz. Si quelque corps municipal commandait un système, ce serait cette philosophie de marguilliers. Au fond, les gens de ce pays ne se soucient pas de la métaphysique; pour les intéresser, il faut qu'elle se réduise à la psychologie. À ce titre, elle est une science d'observation, positive et utile comme la botanique; encore les meilleurs fruits qu'ils en retirent, c'est la théorie des sentiments moraux. C'est dans ce domaine que Shaftesbury, Hutcheson, Price, Smith, Ferguson et Hume lui-même travaillent de préférence; c'est là qu'ils ont trouvé leurs idées les plus originales et les plus durables. Sur ce point l'instinct public est si fort qu'il enrôle les plus indépendants à son service, et ne leur permet de découvertes que celles qui tournent à son profit. Sauf deux ou trois, littérateurs par excellence, et qui d'esprit sont français ou francisés, ils ne se préoccupent que de morale. C'est cette pensée qui rallie autour du christianisme toutes les forces que Voltaire tourne contre lui en France. Ils le défendent tous au même titre, comme lien de la société civile et comme appui de la vertu privée. Jadis l'instinct le soutenait; à présent l'opinion le consacre, et c'est la même force secrète qui, par un travail insensible, ajoute maintenant l'autorité de l'opinion à la pression de l'instinct. C'est le sens moral qui, après lui avoir gardé la fidélité des basses classes, lui a conquis l'assentiment des hautes intelligences. C'est le sens moral qui de la conscience publique le fait passer dans le monde littéraire, et de populaire le rend officiel.
À regarder de loin la constitution anglaise, on ne se douterait guère de cette inclination publique; à regarder de près la constitution, on l'aperçoit d'abord. Elle semble un amas de priviléges, c'est-à-dire d'injustices consacrées; la vérité est qu'elle est un corps de contrats, c'est-à-dire de droits reconnus. Chacun a le sien, petit ou grand, qu'il défend de toute sa force. Ma terre, mon bien, mon droit garanti par ma charte, quel qu'il soit, suranné, indirect, inutile, privé, public, personne n'y touchera, ni roi, ni lords, ni communes; il s'agit d'un écu, je le défendrai comme un million: c'est ma personne qu'on entame. Je quitterai mes affaires, je perdrai mon temps, je jetterai mon argent, j'entreprendrai des ligues, je payerai des amendes, j'irai en prison, je mourrai à la peine: il n'importe; je n'aurai pas fait de lâcheté, je n'aurai pas plié sous l'injustice, je n'aurai pas cédé une seule parcelle de mon droit.
C'est par ce sentiment qu'on conquiert et qu'on garde la liberté politique. C'est ce sentiment qui, après avoir renversé Charles Ier et Jacques II, se précise en principes dans la déclaration de 1688, et se développe chez Locke en démonstrations[310]. Au commencement de toute société, dit-il, il faut poser l'indépendance de l'homme. Chacun a par nature et primitivement le droit d'acquérir, de juger, de punir, de faire la guerre, de gouverner sa famille et ses gens. La société n'est qu'un contrat ultérieur entre de petits souverains préétablis, qui, ayant traité et transigé entre eux, «conviennent de former une communauté pour vivre avec sûreté, paix et bien-être les uns avec les autres, pour jouir avec sécurité de leurs biens, et pour être mieux protégés contre ceux qui ne sont pas de leur ligue. Ceux qui sont unis en un seul corps, qui ont une loi commune établie et une judicature à laquelle ils puissent en appeler, et en outre une autorité pour punir les délinquants, sont en société civile les uns avec les autres[311].» Des arbitres, des règles d'arbitrage, voilà tout ce que leur fédération peut leur imposer. Ce sont des hommes libres qui, ayant traité entre eux, sont encore libres. Leur société ne fonde pas leurs droits, elle les garantit. Et les actes officiels soutiennent ici la théorie abstraite. Quand le Parlement déclare le trône vacant, son premier argument est que le roi a violé «le contrat originel» par lequel il était roi. Quand les communes intentent un procès à Sacheverell, c'est pour soutenir publiquement[312] que «la constitution d'Angleterre est fondée sur un contrat, et que les sujets de ce royaume ont, dans leurs diverses capacités publiques et privées, un titre aussi légal à la possession des droits qui leur sont reconnus par la loi que le prince à la possession de la couronne.» Quand lord Chatam défend l'élection de Wilkes, c'est en établissant que «les droits des moindres sujets comme ceux des plus grands reposent sur la même base, l'inviolabilité de la loi commune, et que, si le peuple perd ses droits, ceux de la pairie deviendront bientôt insignifiants[313].» Ce n'est point une supposition, ni une philosophie qui les fonde, c'est un acte et un fait, j'entends la grande Charte, la Pétition des droits, l'acte de l'habeas corpus, et tout le corps des lois votées en parlement. Ces droits sont là, inscrits sur des parchemins, consacrés dans des archives, signés, scellés, authentiques; celui du fermier et celui du prince sont couchés sur la même page, de la même encre, par le même scribe; tous deux traitent de pair sur ce vélin; la main gantée y touche la main calleuse. Ils ont beau être inégaux, ils ne le sont que par accord réciproque; le paysan est aussi maître dans sa chaumière, avec son pain de seigle et ses neuf shillings par semaine[314], que le duc de Marlborough dans son Blenheim-Castle, avec ses quatre-vingt-dix mille livres sterling par an de places et de pensions.
Voilà des hommes debout et prêts à se défendre. Suivez ce sentiment du droit dans le détail de la vie politique; la force du tempérament brutal et des passions concentrées ou sauvages vient lui fournir des armes. Si vous assistez à une élection, la première chose que vous aperceviez, ce sont des tables pleines[315]. On s'empiffre aux frais du candidat; l'ale, le gin et l'eau-de-vie coulent en plein air; la mangeaille descend dans les ventres électoraux, les trognes deviennent rouges. Mais en même temps elles deviennent furieuses. «À chaque verre qu'ils entonnent, leur animosité croît. Maint honnête homme, qui auparavant était aussi inoffensif qu'un lapin apprivoisé, une fois rempli, devient aussi dangereux qu'une couleuvrine chargée.» Le débat devient une lutte, et l'instinct batailleur, une fois lâché, a besoin de coups. Les candidats s'enrouent l'un contre l'autre. On les promène en l'air sur des fauteuils, au grand péril de leur cou; la foule hue, applaudit et s'échauffe par le mouvement, la contradiction, le tapage; les grands mots patriotiques ronflent, la colère et la boisson enflent les veines, les poings se serrent, les gourdins travaillent, et des passions de bouledogues manœuvrent les grands intérêts du pays; qu'on prenne garde de les tourner contre soi: lords, communes ou roi, elles n'épargneront personne, et quand le gouvernement voudra opprimer un homme en dépit d'elles, elles contraindront le gouvernement à abroger sa loi.
On ne les musellera pas, car elles s'enorgueillissent de ne pas être muselées. L'orgueil ici s'ajoute à l'instinct pour défendre le droit. Chacun sent que «sa maison est son château,» et que la loi veille à sa porte. Chacun se dit qu'il est à l'abri de l'insolence privée, que l'arbitraire public n'arrivera pas jusqu'à lui, qu'il «a son corps,» qu'il peut répondre à des coups par des coups, à des blessures par des blessures, qu'il sera jugé par un jury indépendant et d'après une loi commune à tous. «Quand un homme en Angleterre, dit Montesquieu, aurait autant d'ennemis qu'il a de cheveux sur la tête, il ne lui en arriverait rien. Les lois n'y étant pas faites pour un particulier plutôt que pour un autre, chacun se regarde comme monarque, et les hommes dans cette nation sont plutôt des confédérés que des concitoyens.» Cela va si loin, «qu'il n'y a guère de jour où quelqu'un ne perde le respect au roi d'Angleterre.... Dernièrement milady Bell Molineux, maîtresse fille, envoya arracher les arbres d'une petite pièce de terre que la reine avait achetée pour Kensington, et lui fit procès sans avoir jamais voulu, sous quelque prétexte, s'accommoder avec elle, et fit attendre le secrétaire de la reine trois heures....» Quand ils viennent en France, ils sont tout étonnés de voir le régime du bon plaisir, la Bastille, les lettres de cachet, un gentilhomme qui n'ose résider sur sa terre, à la campagne, par crainte de l'intendant; un écuyer de la maison du roi qui, pour une coupure de rasoir, tue impunément un pauvre barbier[316]. Chez eux, «aucun citoyen ne craint aucun citoyen.» Causez avec le premier venu, vous verrez combien cette sécurité relève leurs cœurs et leurs courages. Tel matelot qui mène Voltaire en barque, et demain sera pressé pour la flotte, se préfère à lui et le regarde avec compassion en recevant son écu. L'énormité de l'orgueil éclate à chaque pas et à chaque page. Un Anglais, dit Chesterfield, se croit en état de battre trois Français. Ils diraient volontiers qu'ils sont, dans le troupeau des hommes, comme des taureaux dans un troupeau de bœufs. Vous les entendez s'enorgueillir de leurs coups de poing, de leur viande, de leur ale, de tout ce qui peut entretenir la force et la fougue de la volonté virile. «Le roastbeef et la bière[317] font des bras plus forts que l'eau claire et les grenouilles.» Aux yeux de la foule, leurs voisins sont des perruquiers affamés, papistes et serfs, sortes de créatures inférieures qui n'ont ni la propriété de leurs corps ni le gouvernement de leurs consciences, marionnettes et machines dans la main d'un maître et d'un prêtre. Pour eux, ils sont «les princes de l'espèce humaine.» «Je les vois passer, l'orgueil dans le maintien, le défi dans les yeux, tendus vers de hauts desseins, troupe sérieuse et pensive. Les formes ne les ont point polis; ils sortent intacts des mains de la nature, âpres dans leur hardiesse native de cœur, fidèles à ce qu'ils croient le juste, supérieurs à la contrainte. Chez eux, le paysan lui-même se glorifie de surveiller ses droits et apprend à vénérer son titre d'homme[318].»
Des hommes ainsi faits peuvent se passionner pour les affaires publiques, car ce sont leurs affaires; en France, ce ne sont que les affaires du roi et de Mme de Pompadour[319]. Ici, les partis sont ardents comme les sectes: gens de la haute et de la basse Église, capitalistes et propriétaires fonciers, noblesse de cour et châtelains rustiques, ils ont leurs dogmes, leurs théories, leurs mœurs et leurs haines, comme les presbytériens, les anglicans et les quakers. Le squire de campagne déblatère, après boire, contre la maison de Hanovre, et porte la santé du roi au delà de l'eau; le whig de la ville, le 13 janvier, porte celle de l'homme au masque[320], et ensuite de l'homme qui fera la même chose sans masque. Ils se sont emprisonnés, exilés, décapités tour à tour, et le Parlement retentit tous les jours de la fureur de leurs invectives. La vie politique, comme la vie religieuse, surabonde et déborde, et ses explosions ne font que marquer la force de la flamme qui l'entretient. L'acharnement des partis dans l'État comme dans la foi est une preuve de zèle; la tranquillité constante n'est que l'indifférence générale, et s'ils se battent aux élections, c'est qu'ils prennent intérêt aux élections. Ici, «un couvreur se fait apporter sur les toits la gazette pour la lire.» Un étranger qui lirait les journaux «croirait le pays à la veille d'une révolution.» Quand le gouvernement fait une démarche, le public se sent engagé; c'est son honneur et c'est son bien dont le ministre dispose; que le ministre prenne garde à lui, s'il en dispose mal. Chez nous, M. de Conflans, qui par lâcheté a perdu sa flotte, en est quitte pour une épigramme; ici, l'amiral Byng, qui par prudence a évité de risquer la sienne, est fusillé. Chacun, dans sa condition et selon sa force, prend part aux affaires; la populace casse la tête des gens qui ne veulent pas boire à la santé de Sacheverell; les gentilshommes viennent en cavalcade à sa rencontre. Toujours quelque favori ou ennemi public provoque des démonstrations publiques. C'est Pitt, que le peuple acclame, et sur qui «les municipalités font pleuvoir «des boîtes d'or.» C'est Grenville, que l'on va siffler au sortir de la chambre. C'est lord Bute, que la reine aime, qu'on hue, et dont on brûle les emblèmes, une botte et une jupe. C'est le duc de Bedford, dont le palais est attaqué par une émeute, et ne peut être défendu que par une garnison de fantassins et de cavaliers. C'est Wilkes, dont le gouvernement a saisi les papiers, et à qui le jury assigne sur le gouvernement une indemnité de mille pounds. Chaque matin, les journaux et les pamphlets viennent discuter les affaires, juger les caractères, invectiver par leur nom les lords, les orateurs, les ministres, le roi lui-même. Qui veut parler, parle. Dans ce tumulte d'écrits et de ligues, l'opinion grossit, s'enfle comme une vague, et, tombant sur le Parlement et la cour, noie les intrigues et entraîne les dissentiments. Au fond, en dépit des bourgs pourris, c'est elle qui gouverne. Le roi a beau être obstiné, les grands ont beau faire des ligues; sitôt qu'elle gronde, tout plie ou craque. Les deux Pitt ne montent si haut que parce qu'ils sont portés par elle, et l'indépendance de l'individu aboutit à la souveraineté de la nation.
Dans un pareil état, «toutes les passions étant libres[321], la haine, l'envie, la jalousie, l'ardeur de s'enrichir et de se distinguer, paraissent dans toute leur étendue.» Jugez de la force, et de la séve avec lesquelles l'éloquence doit s'y implanter et végéter. Pour la première fois depuis la ruine de la tribune antique, elle a trouvé le sol dans lequel elle peut s'enraciner et vivre, et une moisson d'orateurs se lève, égale, par la diversité des talents, par l'énergie des convictions et par la magnificence du style, à celle qui couvrit jadis l'agora grecque et le forum romain. Depuis longtemps, il semblait que la liberté de discussion, la pratique des affaires, l'importance des intérêts engagés et la grandeur des récompenses offertes dussent provoquer sa croissance; mais elle avortait, encroûtée dans la pédanterie théologique, ou restreinte dans les préoccupations locales, et le secret des séances parlementaires lui ôtait la moitié de sa force en lui ôtant la plénitude du jour. Voici qu'enfin la lumière se fait; une publicité d'abord incomplète, puis entière, donne au Parlement la nation pour auditoire. Le discours s'élève et s'élargit en même temps que le public se dégrossit et se multiplie. L'art classique, devenu parfait, fournit la méthode et les développements. La culture moderne fait entrer dans le raisonnement technique la liberté des entretiens et l'ampleur des idées générales. Au lieu d'argumenter, ils conversent; de procureurs ils deviennent orateurs. Avec Addison, avec Steele et Swift, le goût et le génie font irruption dans la polémique. Voltaire ne sait «si les harangues méditées qu'on prononçait autrefois dans Athènes et dans Rome l'emportent sur les discours non préparés du chevalier Windham, de lord Carteret» et de leurs rivaux. Enfin le discours achève de percer la sécheresse des questions spéciales et la froideur de l'action compassée[322] qui l'ont comprimé si longtemps; il déploie audacieusement et irrégulièrement sa force et son luxe, et l'on voit paraître, en face des jolis abbés de salon qui arrangent en France des compliments d'académie, la mâle éloquence de Junius, de lord Chatam, de Fox, de Pitt, de Burke et de Sheridan.
Je n'ai point à raconter leurs vies, ni à développer leurs caractères; il faudrait entrer dans le détail politique. Trois d'entre eux, lord Chatam, Fox et Pitt, ont été ministres[323], et leur éloquence est une portion de leur pouvoir et de leur action. Elle appartient à ceux qui raconteront les affaires qu'ils ont conduites; je ne puis qu'en marquer le ton et l'accent.
Un souffle extraordinaire, une sorte de frémissement de volonté tendue, court à travers toutes ces harangues. Ce sont des hommes qui parlent, et ils parlent comme s'ils combattaient. Ni ménagements, ni politesse, ni retenue. Ils sont déchaînés, ils se livrent, ils se lancent, et s'ils se contiennent, ce n'est que pour frapper plus impitoyablement et plus fort. Lorsque Pitt remplit pour la première fois la chambre des communes de sa voix vibrante, il avait déjà son indomptable audace. En vain Walpole essaya «de le museler,» puis de l'accabler; son sarcasme lui fut renvoyé avec une prodigalité d'outrages, et le tout-puissant ministre plia, souffleté sous la vérité de la poignante insulte que le jeune homme lui infligeait. Une hauteur d'orgueil qui ne fut surpassée que par celle de son fils, une arrogance qui réduisait ses collègues à l'état de subalternes, un patriotisme romain qui réclamait pour l'Angleterre la tyrannie universelle, une ambition qui prodiguait l'argent et les hommes, communiquait à la nation sa rapacité et sa fougue, et n'apercevait de repos que dans les perspectives lointaines de la gloire éblouissante et de la puissance illimitée, une imagination qui transportait dans le Parlement la véhémence de la déclamation théâtrale, les éclats de l'inspiration saccadée, la témérité des images poétiques, voilà les sources de son éloquence:
Hier encore l'Angleterre eût pu se tenir debout contre le monde; aujourd'hui, «personne si pauvre qui lui rende hommage!...» Milords, vous ne pouvez pas conquérir l'Amérique. Nous serons forcés à la fin de nous rétracter; rétractons-nous pendant que nous le pouvons encore, avant que nous y soyons forcés. Je dis que nous devons nécessairement abroger ces violents actes oppressifs; ils doivent être rappelés, vous les rappellerez, je m'y engage d'honneur; vous finirez par les rappeler, j'y joue ma réputation; je consentirai à être pris pour un idiot, si à la fin ils ne sont pas rappelés!... Vous avez beau enfler toute dépense et tout effort, accumuler et empiler tous les secours que vous pourrez acheter ou emprunter, trafiquer ou brocanter avec chaque petit misérable prince allemand qui vend et expédie ses sujets aux boucheries des princes étrangers: vos efforts sont pour toujours vains et impuissants, doublement impuissants par l'aide mercenaire qui vous sert d'appui, car elle irrite jusqu'à un ressentiment incurable l'âme de vos ennemis. Quoi! lancer sur eux les fils mercenaires de la rapine et du pillage! les dévouer, eux et leurs possessions, à la rapacité d'une cruauté soudoyée! Si j'étais Américain comme je suis Anglais, tant qu'un bataillon étranger aurait le pied sur mon pays, je ne poserais pas mes armes! Jamais, jamais, jamais! Mais, milords, quel est l'homme qui, pour combler ces hontes et ces méfaits de notre armée, a osé autoriser et associer à nos armes le tomahawk et le couteau à scalper du sauvage! Appeler dans une alliance civilisée le sauvage féroce et inhumain des forêts,—lancer contre nos établissements, parmi nos parentés, nos anciennes amitiés, le cannibale impitoyable qui a soif du sang des hommes, des femmes et des enfants,—désoler leur pays, vider leurs demeures, extirper leur race et leur nom par ces horribles chiens d'enfer de la guerre sauvage! milords, ces énormités crient et appellent tout haut réparation et punition! Si on ne les efface à fond et tout entières, il y aura une tache sur notre réputation nationale. C'est une violation de la constitution: je crois que cela est contre la loi[324].
Il y a quelque chose de Milton et de Shakspeare dans cette pompe tragique, dans cette solennité passionnée, dans l'éclat sombre et violent de ce style surchargé et trop fort. C'est de cette pourpre superbe et sanglante que se parent les passions anglaises; c'est sous les plis de ce drapeau qu'elles se rangent en bataille, d'autant plus puissantes qu'au milieu d'elles il y en a une toute sainte, le sentiment du droit, qui les rallie, les emploie et les ennoblit.
Je me réjouis que l'Amérique ait résisté; trois millions d'hommes assez morts à tous les sentiments de liberté pour souffrir volontairement qu'on les fasse esclaves auraient été des instruments convenables pour rendre le reste esclave aussi.... L'esprit qui maintenant résiste à vos taxes en Amérique est le même qui autrefois s'est opposé en Angleterre aux dons gratuits, à la taxe des vaisseaux; c'est le même esprit qui a dressé l'Angleterre sur ses pieds, et par le bill des droits a revendiqué la constitution anglaise; c'est le même esprit qui a établi ce grand, ce fondamental et essentiel principe de vos libertés, que nul sujet de l'Angleterre ne peut être taxé que de son propre consentement. Ce glorieux esprit whig anime en Amérique trois millions d'hommes qui préfèrent la pauvreté avec la liberté à des chaînes dorées et à la richesse ignoble, et qui mourront pour la défense de leurs droits en hommes et en hommes libres.... Comme Anglais par naissance et par principes, je reconnais aux Américains un droit suprême et inaliénable sur leur propriété, un droit par lequel ils sont justifiés à la défendre jusqu'à la dernière extrémité[325].
Si Pitt sent son droit, il sent aussi celui des autres; c'est avec cette idée qu'il a remué et manié l'Angleterre. Il en appelait aux Anglais contre eux-mêmes; et, en dépit d'eux-mêmes, ils reconnaissaient leur plus cher instinct dans cette maxime, que chaque volonté humaine est inviolable dans sa province limitée et légale, et qu'elle doit se dresser tout entière contre la plus petite usurpation.
Des passions effrénées et le plus viril sentiment du droit, voilà l'abrégé de toute cette éloquence. Au lieu d'un orateur, homme public, prenez un écrivain, simple particulier; voyez ces lettres de Junius[326] qui, au milieu de l'irritation et des inquiétudes nationales, tombèrent une à une comme des gouttes de feu sur les membres fiévreux du corps politique. Si celui-ci serre ses phrases et choisit ses épithètes, ce n'est point par amour du style, c'est pour mieux imprimer l'insulte. Les artifices oratoires deviennent entre ses mains des instruments de supplice, et lorsqu'il lime ses périodes c'est pour enfoncer plus avant et plus sûrement le couteau; avec quelle audace d'invective, avec quelle roideur d'animosité, avec quelle ironie corrosive et brûlante, appliquée sur les parties les plus secrètes de la vie privée, avec quelle insistance inexorable de persécution calculée et méditée, les textes seuls pourront le dire: «Milord, écrit-il au duc de Bedford, vous êtes si peu accoutumé à recevoir du public quelque marque de respect ou d'estime, que si dans les lignes qui suivent un compliment ou un terme d'approbation venait à m'échapper, vous le prendrez, je le crains, pour un sarcasme lancé contre votre réputation établie ou peut-être pour une insulte infligée à votre discernement[327]....» «Il y a quelque chose, écrit-il au duc de Grafton, dans votre caractère et dans votre conduite qui vous distingue non-seulement de tous les autres ministres, mais encore de tous les autres hommes: ce n'est pas seulement de faire le mal par dessein, mais encore de n'avoir jamais fait le bien par méprise; ce n'est pas seulement d'avoir employé avec un égal dommage votre indolence et votre activité, c'est encore d'avoir pris pour principe premier et uniforme, et, si je puis l'appeler ainsi, pour génie dominant de votre vie, le talent de traverser tous les changements et toutes les contradictions possibles de conduite, sans que jamais l'apparence ou l'imputation d'une vertu ait pu s'appliquer à votre personne, ni que jamais la versatilité la plus effrénée ait pu vous tromper et vous séduire jusqu'à vous engager dans une seule sage ou honorable action[328].» Il continue et s'acharne; même lorsqu'il le voit tombé et déshonoré, il s'acharne encore. Il a beau avouer tout haut qu'en l'état où il est, son ennemi «désarmerait une rancune privée;» il redouble. «Pour ma part, je ne prétends point comprendre ces prudentes formes du décorum, ces douces règles de discrétion que certaines gens essayent de concilier avec la conduite des plus grandes et des plus hasardeuses affaires. Je dédaignerais de pourvoir mon avenir d'un asile ou de conserver des égards pour un homme qui ne garde point de ménagements avec la nation. Ni l'abjecte soumission avec laquelle il déserte son poste à l'heure du danger, ni même l'inviolable bouclier de lâcheté dont il se couvre, ne le protégeraient. Je le poursuivrais jusqu'au bout de ma vie et je tendrais le dernier effort de ma volonté pour sauver de l'oubli son opprobre éphémère et pour rendre immortelle l'infamie de son nom[329].» Excepté Swift, y a-t-il une créature humaine qui ait plus volontairement concentré et aigri dans son cœur le poison de la haine? Celle-ci n'est point vile cependant, car elle se croit au service du juste. Au milieu de leurs excès, c'est cette persuasion qui les relève; ils se déchirent, mais ils ne rampent pas; quel que soit l'adversaire, ils se tiennent debout devant lui.
Sire, écrit Junius au roi, c'est le malheur de votre vie et la cause originelle de tous les reproches et de toutes les calamités qui ont accompagné votre gouvernement, que vous n'avez jamais connu le langage de la vérité, tant que vous ne l'avez point entendu dans les plaintes de votre peuple. Il n'est point trop tard cependant pour corriger l'erreur de votre éducation. Nous sommes encore disposés à tenir un compte indulgent des pernicieuses leçons que vous avez reçues dans votre jeunesse et à fonder les plus hautes espérances sur la bienveillance naturelle de vos inclinations. Nous sommes loin de vous croire capable d'un dessein délibéré et d'un attentat direct contre les droits originels sur lesquels toutes les libertés civiles et politiques de vos sujets sont assises. Si nous avions pu nourrir un soupçon si déshonorant pour votre renommée, nous aurions depuis longtemps adopté un style de remontrances fort éloigné de l'humilité de la plainte. Le peuple d'Angleterre est fidèle à la maison de Hanovre, non parce qu'il préfère vainement une famille à une autre, mais parce qu'il est convaincu que l'établissement de cette famille était nécessaire au maintien de ses libertés civiles et religieuses. Le prince qui imite la conduite des Stuarts doit être averti par leur exemple, et pendant qu'il se glorifie de la solidité de son titre, il fera bien de se souvenir que, si sa couronne a été acquise par une révolution, elle peut être perdue par une autre[330].
Cherchons des génies moins âpres, et tâchons de rencontrer un accent plus doux. Il y a un homme, Charles Fox, qui s'est trouvé heureux dès le berceau, qui a tout appris sans études, que son père a élevé dans la prodigalité et l'insouciance, que, dès vingt et un ans, la voix publique a désigné comme le prince de l'éloquence et le chef d'un grand parti, libéral, humain, sociable, fidèle aux généreuses espérances, à qui ses ennemis eux-mêmes pardonnaient ses fautes, que ses amis adoraient, que le travail n'avait point lassé, que les rivalités n'avaient point aigri, que le pouvoir n'avait point gâté, amateur de la conversation, des lettres, du plaisir, et qui a laissé l'empreinte de son riche génie dans l'abondance persuasive, dans le beau naturel, dans la clarté et la facilité continue de ses discours. Le voici qui prend la parole, pensez aux ménagements qu'il doit garder; c'est un homme d'État, un premier ministre, qui parle en plein Parlement, qui parle des amis du roi, des lords de la chambre à coucher, des plus illustres familles du royaume, qui a devant lui leurs alliés et leurs proches, qui sent que chacune de ses paroles s'enfoncera comme une flèche ardente dans le cœur et dans l'honneur des cinq cents hommes assis pour l'écouter. Il n'importe, on l'a trahi; il veut punir les traîtres, et voici à quel pilori il attache «les janissaires d'antichambre» qui, par ordre du prince, viennent de déserter au milieu du combat:
Le domaine entier du langage ne fournit pas de termes assez forts et assez poignants pour marquer le mépris que je ressens pour leur conduite. C'est un aveu effronté d'immoralité politique, comme si cette espèce de trahison était moindre qu'aucune autre. Ce n'est pas seulement une dégradation d'un rang qui ne devrait être occupé que par la loyauté la plus pure et la plus exemplaire; c'est un acte qui les fait déchoir de leurs droits à la renommée de gentilshommes, et les réduit au niveau des plus bas et des plus vils de leur espèce, qui insulte à la noble et ancienne indépendance caractéristique de la pairie anglaise, et qui est calculé pour déshonorer et avilir la législature anglaise aux yeux de toute l'Europe et devant la plus lointaine postérité. Par quelle magie la noblesse peut-elle ainsi changer le vice en vertu, je ne le sais pas, et je ne souhaite pas le savoir; mais en tout autre sujet que la politique, et parmi toutes autres personnes que des lords de la chambre à coucher, un tel exemple de la plus grossière perfidie serait flétri, comme il le mérite, par l'infamie et l'exécration[331].
Puis se retournant vers les communes:
Un Parlement ainsi lié et contrôlé, sans cœur et sans liberté, au lieu de limiter la prérogative de la couronne, l'étend, l'établit et la consolide au delà de tout précédent, de toute condition et de toute limite. Mais quand la chambre des communes anglaises serait si ignominieusement morte à la conscience du poids dont elle doit peser dans la constitution, quand elle aurait si entièrement oublié ses anciennes luttes et ses anciens triomphes dans la grande cause de la liberté et de l'humanité, quand elle serait si indifférente à l'objet et à l'intérêt premier de son institution originelle, j'ai la confiance que le courage caractéristique de cette nation serait encore au niveau de cette épreuve; j'ai la confiance que le peuple anglais serait aussi jaloux des influences secrètes qu'il est supérieur aux violences ouvertes; j'ai la confiance qu'il n'est pas plus disposé à défendre son intérêt contre la déprédation et l'insulte étrangère qu'à rencontrer face à face et jeter par terre cette conspiration nocturne contre la constitution[332].
Voilà les explosions d'un naturel par excellence doux et aimable; jugez des autres. Une sorte d'exagération passionnée règne dans les débats que soulèvent le procès de Warren Hastings et la Révolution française, dans la rhétorique acrimonieuse et dans la déclamation outrée de Sheridan, dans le sarcasme impitoyable et dans la pompe sentencieuse du second Pitt. Ils aiment la vulgarité brutale des couleurs voyantes; ils recherchent les grands mots accumulés, les oppositions symétriquement prolongées, les périodes énormes et retentissantes. Ils ne craignent point de rebuter, et ils ont besoin de faire effet. La force, c'est là leur trait, et celui du plus grand d'entre eux, le premier esprit de ce temps, Edmund Burke. «Prenez Burke à partie, disait Johnson, sur tel sujet qu'il vous plaira; il est toujours prêt à vous tenir tête.» Il n'était point entré au Parlement, comme Fox et les deux Pitt, dès l'aurore de la jeunesse, mais à trente-cinq ans, ayant eu le temps de s'instruire à fond de toutes choses, savant dans le droit, l'histoire, la philosophie, les lettres, maître d'une érudition si universelle qu'on l'a comparé à lord Bacon. Mais ce qui le distinguait entre tous les autres, c'était une large intelligence compréhensive qui, exercée par des études et des compositions philosophiques[333], saisissait les ensembles, et, par delà les textes, les constitutions et les chiffres, apercevait la direction invisible des événements et l'esprit intime des choses, en couvrant de son dédain «ces prétendus hommes d'État, troupeau profane de manœuvres vulgaires, qui nient l'existence de tout ce qui n'est point grossier et matériel, et qui, bien loin d'être capables de diriger le grand mouvement d'un empire, ne sont pas dignes de tourner une roue dans la machine.» Par-dessus tant de dons, il avait une de ces imaginations fécondantes et précises qui croient que la connaissance achevée est une vue intérieure, qui ne quittent point un sujet sans l'avoir revêtu de ses couleurs et de ses formes; et qui, traversant les statistiques et le fatras des documents arides, recomposent et reconstruisent devant les yeux du lecteur un pays lointain et une nation étrangère avec ses monuments, ses costumes, ses paysages et tout le détail mouvant des physionomies et des mœurs. À toutes ces puissances d'esprit qui font le systématique, il ajoutait toutes les énergies du cœur qui font l'enthousiaste. Pauvre, inconnu, ayant dépensé sa jeunesse à compiler pour les libraires, il était parvenu, à force de travail et de mérite, avec une réputation pure et une conscience intacte, sans que les épreuves de sa vie obscure ou les séductions de sa vie brillante eussent entamé son indépendance ou terni la fleur de sa loyauté. Il apportait dans la politique une horreur du crime, une vivacité et une sincérité de conscience, une humanité, une sensibilité, qui ne semblent convenir qu'à un jeune homme. Il appuyait la société humaine sur des maximes de morale, réclamait pour les sentiments nobles la conduite des affaires, et semblait avoir pris à tâche de relever et d'autoriser tout ce qu'il y a de généreux dans le cœur humain. Il avait noblement combattu pour de nobles causes: contre les attentats du pouvoir en Angleterre, contre les attentats du peuple en France, contre les attentats des particuliers dans l'Inde. Il avait défendu, avec des recherches immenses et un désintéressement incontesté, les Hindous tyrannisés par l'avidité anglaise, et «ces derniers misérables cultivateurs qui survivaient attachés au sol, le dos écorché par le fermier, puis une seconde fois mis à vif par le cessionnaire, livrés à une succession de despotismes que leur brièveté rendait plus rapaces, et flagellés ainsi de verges en verges, tant qu'on leur trouvait une dernière goutte de sang pour leur extorquer un dernier grain de riz[334].» Il s'était fait partout le champion d'un principe et le persécuteur d'un vice, et on le voyait lancer à l'attaque toutes les forces de son étonnant savoir, de sa haute raison, de son style splendide, avec l'ardeur infatigable et intempérante d'un moraliste et d'un chevalier.
Ne le lisez que par grandes masses; ce n'est qu'ainsi qu'il est grand: autrement l'outré, le commun, le bizarre vous arrêteront et vous choqueront; mais si vous vous livrez à lui, vous serez emporté et entraîné. La masse énorme des documents roule impétueusement dans un courant d'éloquence. Quelquefois le discours parlé ou écrit n'a pas trop d'un volume pour déployer le cortége de ses preuves multipliées et de ses courageuses colères. C'est l'exposé de toute une administration, c'est l'histoire entière de l'Inde anglaise, c'est la théorie complète des révolutions et de l'état politique qui arrive comme un vaste fleuve débordant pour choquer, de son effort incessant et de sa masse accumulée, quelque crime qu'on veut absoudre ou quelque injustice qu'on veut consacrer. Sans doute il y a de l'écume sur ses remous, il y a de la bourbe dans son lit; des milliers d'étranges créatures se jouent tempêtueusement à la surface; il ne choisit pas, il prodigue; il précipite par myriades ses imaginations pullulantes, emphase et crudités, déclamations et apostrophes, plaisanteries et exécrations, tout l'entassement grotesque ou horrible des régions reculées et des cités populeuses que sa science et sa fantaisie infatigables ont traversées. Il dira, en parlant de ces prêts usuraires à quarante-huit pour cent et à intérêts composés par lesquels les Anglais ont dévasté l'Inde, que «cette dette forme l'ignoble sanie putride dans laquelle s'est engendrée toute cette couvée rampante d'ascarides, avec les replis infinis insatiablement noués nœuds sur nœuds de ces ténias invincibles qui dévorent la nourriture et rongent les entrailles de l'Inde[335].» Rien ne lui paraîtra excessif, ni la description des supplices, ni l'atrocité des images, ni le cliquetis assourdissant des antithèses, ni la fanfare prolongée des malédictions, ni la gigantesque bizarrerie des bouffonneries. Entre ses mains, le duc de Bedford, qui lui a reproché sa pension, deviendra, «parmi les créatures de la couronne, le léviathan qui, deci delà, roule sa masse colossale, joue et gambade dans l'océan des bontés royales, qui pourtant, tout énorme qu'il soit et quoique couvrant une lieue de son étendue, n'est après tout qu'une créature, puisque ses côtes, ses nageoires, ses fanons, son lard, ses ouïes elles-mêmes, par lesquelles il lance un jet d'eau contre son origine et éclabousse les autres d'écume, tout en lui et autour de lui vient du trône[336].» Il n'a point de goût, ses pareils non plus. La fine déduction grecque ou française n'a jamais trouvé place chez les nations germaniques; tout y est gros ou mal dégrossi; il ne sert de rien à celui-ci d'étudier Cicéron et d'emprisonner son élan dans les digues régulières de la rhétorique latine. Il reste à demi barbare, empâté dans l'exagération et la violence; mais sa fougue est si soutenue, sa conviction si forte, son émotion si chaleureuse et si surabondante, qu'on se laisse aller, qu'on oublie toute répugnance, qu'on ne voit plus dans ses irrégularités et ses débordements que les effusions d'un grand cœur et d'un profond esprit trop ouverts et trop pleins, et qu'on admire avec une sorte de vénération inconnue cet épanchement extraordinaire, impétueux comme un torrent, large comme une mer, où ondoie l'inépuisable variété des couleurs et des formes sous le soleil d'une imagination magnifique qui communique à cette houle limoneuse toute la splendeur de ses rayons.
Ouvrez Reynolds pour revoir d'un coup d'œil toutes ces figures, et mettez en regard les fins portraits français de ce temps, ces ministres allègres, ces archevêques galants et gracieux, ce maréchal de Saxe qui, dans le monument de Strasbourg, descend vers son tombeau avec le goût et l'aisance d'un courtisan sur l'escalier de Versailles. Ici[337], sous des ciels noyés de brouillards pâles, parmi de molles ombres vaporeuses, apparaissent des têtes expressives ou réfléchies; la rude saillie du caractère n'a point fait peur à l'artiste; le bouffi brutal et bête, l'étrange oiseau de proie lugubre, le mufle grognon du mauvais dogue, il a tout mis; chez lui, la politesse niveleuse n'a point effacé les aspérités de l'individu sous un agrément uniforme. La beauté s'y trouve, mais ailleurs, dans la froide décision du regard, dans le profond sérieux et dans la noblesse triste du visage pâle, dans la gravité consciencieuse et l'indomptable résolution du geste contenu. Au lieu des courtisanes de Lély, on voit à côté d'eux des dames honnêtes, parfois sévères et actives, de bonnes mères entourées de leurs petits enfants qui les baisent et s'embrassent; la morale est venue, et avec elle le sentiment du home et de la famille, la décence du costume, l'air pensif, la tenue correcte des héroïnes de miss Burney. Ils ont réussi. Bakewell transforme et réforme leur bétail, Arthur Young, leur agriculture, Howard leurs prisons, Arkwright et Watt leur industrie, Adam Smith leur économie politique, Bentham leur droit pénal, Locke, Hutcheson, Ferguson, Joseph Butler, Reid, Stewart, Price leur psychologie et leur morale. Ils ont épuré leurs mœurs privées, ils purifient leurs mœurs publiques. Ils ont assis leur gouvernement, ils se sont confirmés dans leur religion. Johnson peut dire avec vérité «qu'aucune nation dans le monde ne cultive mieux son sol et son esprit.» Il n'y en a pas de si riche, de si libre, de si bien nourrie, où les efforts publics et privés soient dirigés avec tant d'assiduité, d'énergie et d'habileté vers l'amélioration de la chose privée et publique. Un seul point leur manque, la haute spéculation; c'est justement ce point qui, dans le manque du reste, fait à ce moment la gloire de la France, et leurs caricatures montrent avec un bon sens burlesque, face à face et dans une opposition étrange, d'un côté le Français dans une chaumière lézardée, grelottant, les dents longues, maigre, ayant pour tout repas des escargots et une poignée de racines, du reste enchanté de son sort, consolé par une cocarde républicaine et des proclamations humanitaires; de l'autre l'Anglais rouge et bouffi de graisse, attablé dans une chambre confortable devant le plus succulent des roastbeefs, avec un pot de bière écumante, occupé à gronder contre la détresse publique et ces traîtres de ministres qui vont tout ruiner.
Ils arrivent ainsi au seuil de la Révolution française, conservateurs et chrétiens, en face des Français libres penseurs et révolutionnaires. Sans le savoir, les deux peuples roulent depuis deux siècles vers ce choc terrible; sans le savoir, ils n'ont travaillé que pour l'aggraver. Tout leur effort, toutes leurs idées, tous leurs grands hommes ont accéléré l'élan qui les précipite vers ce conflit inévitable. Cent cinquante ans de politesse et d'idées générales ont persuadé aux Français d'avoir confiance en la bonté humaine et en la raison pure. Cent cinquante ans de réflexions morales et de luttes politiques ont rattaché l'Anglais à la religion positive et à la constitution établie. Chacun a son dogme contraire et son enthousiasme contraire. Aucun des deux ne comprend l'autre, et chacun des deux déteste l'autre. Ce que l'un appelle rénovation, l'autre l'appelle destruction; ce que l'un révère comme l'établissement du droit, l'autre le maudit comme le renversement de tous les droits. Ce qui semble à l'un l'anéantissement de la superstition paraît à l'autre l'abolition de la morale. Jamais le contraste des deux esprits et des deux civilisations ne s'est marqué en caractères plus visibles, et c'est encore Burke, qui, avec la supériorité d'un penseur et l'hostilité d'un Anglais, s'est chargé de nous les montrer.
Il s'indigne à l'idée de cette «farce tragi-comique» qu'on appelle à Paris la régénération du genre humain. Il nie que la contagion d'une pareille folie puisse jamais empoisonner l'Angleterre. Il raille les badauds, qui, éveillés par les bourdonnements des sociétés démocratiques, se croient sur le bord d'une révolution. «Parce qu'une demi-douzaine de sauterelles sous une fougère font retentir la prairie de leur importun bruissement, pendant que des milliers de grands troupeaux, reposant sous l'ombre des chênes britanniques, ruminent leur pâture et se tiennent silencieux, n'allez pas vous imaginer que ceux qui font du bruit soient les seuls habitants de la prairie, qu'ils doivent être en grand nombre, ou qu'après tout ils soient autre chose qu'une petite troupe maigre, desséchée, sautillante, quoique bruyante et incommode, d'insectes éphémères[338].» La véritable Angleterre, «tous ceux[339] qui ont sur leur tête un bon toit et sur leur dos un bon habit» n'a que de l'aversion et du dédain[340] pour les maximes et les actes de la Révolution française. «La seule idée de fabriquer un nouveau gouvernement suffit pour nous remplir de dégoût et d'horreur. Nous avons toujours souhaité dériver du passé tout ce que nous possédons, comme un héritage légué par nos ancêtres[341].» Nos titres ne flottent pas en l'air dans l'imagination des philosophes; ils sont consignés dans la Grande Charte. «Nous réclamons nos franchises, non comme les droits des hommes, mais comme les droits des hommes de l'Angleterre.» Nous méprisons ce verbiage abstrait, qui vide l'homme de toute équité et de tout respect pour le gonfler de présomption et de théories. «Nous n'avons pas été préparés et troussés, comme des oiseaux empaillés dans un muséum, pour être remplis de loques, de paille et de misérables chiffons de papier sali à propos des droits de l'homme[342].» Notre constitution n'est pas un contrat fictif de la fabrique de votre Rousseau, bon pour être violé tous les trois mois, mais un contrat réel par lequel roi, nobles, peuple, Église, chacun tient les autres et se sent tenu. La couronne du prince et le privilége du noble y sont aussi sacrés que la terre du paysan ou l'outil du manœuvre. Quelle que soit l'acquisition ou l'héritage, nous respectons chacun dans son acquisition ou dans son héritage, et notre loi n'a qu'un objet, qui est de conserver à chacun son bien et son droit. «Nous regardons les rois avec vénération, les parlements avec affection, les magistrats avec soumission, les prêtres avec respect, les nobles avec déférence[343]. Nous sommes décidés à garder une Église établie, une monarchie établie, une aristocratie établie, une démocratie établie, chacune au degré où elle existe et non à un plus grand.» Nous révérons la propriété partout, celle des corporations comme celle des individus, celle de l'Église comme celle du laïque. Nous jugeons que ni un homme ni une assemblée d'hommes n'a le droit de dépouiller un homme ni une assemblée d'hommes de ce qui est son bien authentique et son héritage transmis. «Il n'y a pas un personnage public dans ce royaume qui ne réprouve la déshonnête, perfide et cruelle confiscation que votre assemblée nationale a été contrainte d'exercer sur votre Église[344].» Nous ne souffrirons jamais que chez nous le domaine établi de la nôtre soit converti en une pension qui la mette dans la dépendance du trésor. Nous avons fait notre Église, comme notre roi et notre noblesse, indépendante; «nous voyons sans chagrin ni mauvaise humeur un archevêque précéder un duc, un évêque de Durham ou de Winchester posséder dix mille livres sterling de rente.» Nous répugnons à votre vol, d'abord parce qu'il est un attentat à la propriété, ensuite parce qu'il est une tentative contre la religion. Nous estimons qu'il n'y a pas de société sans croyances; nous dérivons la justice de son origine sacrée, et nous sentons qu'en tarissant sa source on dessèche tout le ruisseau. Nous avons rejeté comme un venin l'infidélité qui a sali les commencements de notre siècle et du vôtre, et nous nous en sommes purgés pendant que vous vous en êtes imbus. «Aucun des hommes nés chez nous depuis quarante ans n'a lu un mot de Collins, Toland, Tindal et de tout ce troupeau qui prenait le nom de libres penseurs. L'athéisme n'est pas seulement contre notre raison, il est encore contre nos instincts. Nous sommes protestants, non par indifférence, mais par zèle[345]. L'Église et l'État sont dans nos esprits deux idées inséparables.» Nous asseyons notre établissement sur le sentiment du droit, et le sentiment du droit sur le respect de Dieu.
À la place du droit et de Dieu, qui reconnaissez-vous pour maître? Le peuple souverain, c'est-à-dire l'arbitraire changeant de la majorité comptée par têtes. Nous nions que le plus grand nombre ait le droit de défaire une constitution. «La constitution d'un pays une fois établie par un contrat tacite ou exprimé, il n'y a pas de pouvoir existant qui puisse l'altérer sans violer le contrat, à moins que ce ne soit du consentement de toutes les parties[346].» Nous nions que le plus grand nombre ait le droit de faire une constitution; il faudrait que d'abord l'unanimité eût conféré ce droit au plus grand nombre. Nous nions que la force brutale soit l'autorité légitime, et que la populace soit la nation[347]. «Une véritable aristocratie naturelle n'est point dans l'État un intérêt séparé ni séparable. Quand de grandes multitudes agissent ensemble sous cette discipline de la nature, je reconnais le peuple; mais, si vous séparez l'espèce vulgaire des hommes de leurs chefs naturels pour les ranger en bataille contre leurs chefs naturels, je ne reconnais plus le corps vénérable que vous appelez le peuple dans ce troupeau débandé de déserteurs et de vagabonds[348].» Nous détestons de toute notre haine le droit de tyrannie que vous leur donnez sur les autres, et nous détestons encore davantage le droit d'insurrection que vous leur livrez contre eux-mêmes. Nous croyons qu'une constitution est un dépôt transmis à la génération présente par les générations passées pour être remis aux générations futures, et que si une génération peut en disposer comme de son bien, elle doit aussi le respecter comme le bien d'autrui. Nous estimons que si un réformateur «porte la main sur les fautes de l'État, ce doit être comme sur les blessures d'un père, avec une vénération pieuse et une sollicitude tremblante.... Par votre facilité désordonnée à changer l'État aussi souvent, aussi profondément, en autant de manières qu'il y a de caprices et de modes flottantes, la continuité et la chaîne entière de la communauté seront rompues. Aucune génération ne sera plus rattachée aux autres. Les hommes vivront et mourront isolés comme les mouches d'un été[349].» Nous répudions cette raison courte et grossière qui sépare l'homme de ses attaches et ne voit en lui que le présent, qui sépare l'homme de la société et ne le compte que pour une tête dans un troupeau. Nous méprisons «cette philosophie d'écoliers et cette arithmétique de douaniers[350],» par laquelle vous découpez l'État et les droits d'après les lieues carrées et les unités numériques. Nous avons horreur de cette grossièreté cynique qui «arrachant rudement la décente draperie de la vie, réduit une reine à n'être qu'une femme et une femme à n'être qu'un animal[351],» qui jette à bas l'esprit chevaleresque et l'esprit religieux, les deux couronnes de la nature humaine, pour les plonger avec la science dans la bourbe populaire et les fouler «sous les sabots d'une multitude bestiale[352].» Nous avons horreur de ce nivellement systématique qui, désorganisant la société civile, amène au gouvernement «des avocats chicaniers, des usuriers poussés par une tourbe de femmes éhontées, d'hôteliers, de clercs, de garçons de boutique, de perruquiers, de danseurs de théâtre[353],» et qui finira, «si la monarchie reprend jamais l'ascendant en France, par livrer la nation au pouvoir le plus arbitraire qui ait jamais paru sous le ciel[354].»
Voilà ce que Burke écrivait dès 1790 à l'aurore de la Révolution française[355]. L'année d'après, le peuple de Birmingham allait détruire les maisons des jacobins anglais, et les mineurs de Wednesbury sortaient en corps de leurs houillères pour venir aussi au secours «du roi et de l'Église». Croisade contre croisade; l'Angleterre effarouchée était aussi fanatique que la France enthousiaste. Pitt déclarait qu'on ne pouvait «traiter avec une nation d'athées[356].» Burke disait que la guerre était non entre un peuple et un peuple, mais «entre la propriété et la force.» La fureur de l'exécration, de l'invective et de la destruction montait des deux parts comme un incendie[357]. Ce n'était point le heurt de deux gouvernements, mais de deux civilisations et de deux doctrines. Les deux énormes machines, lancées de tout leur poids et de toute leur vitesse, s'étaient rencontrées face à face, non par hasard, mais par fatalité. Un âge entier de littérature et de philosophie avait amassé la houille qui remplissait leurs flancs et construit la voie qui dirigeait leur course. Dans ce tonnerre du choc, parmi ces bouillonnements de la vapeur ruisselante et brûlante, dans ces flammes rouges qui grincent autour des cuivres et tourbillonnent en grondant jusqu'au ciel, un spectateur attentif découvre encore l'espèce et l'accumulation de la force qui à fourni à un tel élan, disloqué de telles cuirasses et jonché le sol de pareils débris.