Ils feront bien, comme les chevaliers, de retourner dans leur manoir, à la campagne, dans la boue de leurs fossés et dans les fumiers de leurs basses-cours. Moins l'homme est propre à la vie sociale, plus il est propre à la vie solitaire. Il goûte d'autant mieux la campagne, qu'il goûte moins le monde. Les gens de ce pays ont toujours été plus féodaux et campagnards que nous. Sous Louis XIV et Louis XV, le pire malheur pour un gentilhomme était d'aller moisir dans ses terres; hors des sourires du roi et des beaux entretiens de Versailles, il n'y avait qu'à bailler et à mourir. Ici, en dépit de la civilisation artificielle et des révérences mondaines, le goût de la chasse et des exercices physiques, les intérêts politiques et les nécessités des élections ramènent les nobles dans leur domaine. À ce moment, l'instinct se réveille. Un homme passionné, triste, naturellement replié sur lui-même, fait la conversation avec les objets; un grand ciel grisâtre où dorment des vapeurs d'automne, un jet soudain de soleil qui vient illuminer une prairie humide l'abattent ou le raniment; les choses inanimées lui semblent vivantes; et la clarté faible, qui le matin vient rougir le bord du ciel, le remue autant que le sourire d'une jeune fille à son premier bal. Ainsi naît la vraie poésie descriptive. Elle perce dans Dryden, dans Pope lui-même, jusque dans les faiseurs des pastorales coquettes, et éclate dans les Saisons de Thompson. Celui-ci, fils d'un ecclésiastique et très-pauvre, vécut, comme la plupart des écrivains du temps, de gratifications et de souscriptions littéraires, de sinécures et de pensions politiques, ne se maria point faute d'argent, fit des tragédies parce que les tragédies étaient lucratives, et finit par s'établir dans une maison champêtre, restant au lit jusqu'à midi, indolent, contemplatif, mais bon homme et honnête homme, affectueux et aimé des autres. Il voyait et aimait la campagne jusque dans ses plus minces détails, non par grimace, comme Saint-Lambert, son imitateur; il en faisait sa joie, son divertissement, son occupation habituelle, jardinier de cœur, ravi de voir venir le printemps, heureux de pouvoir enclore un champ de plus dans son jardin. Il peint toutes les petites choses, il n'en a pas honte, elles l'intéressent; il prend plaisir à «l'odeur de la laiterie;» vous l'entendez parler des chenilles, et «de la feuille qui se recroqueville empoisonnée par leur morsure,» des oiseaux qui, sentant venir la pluie, «lissent d'huile leur plumage pour que l'eau luisante puisse glisser sur leur corps.» Il sent si bien les objets qu'il les fait voir: on reconnaît le paysage anglais, vert et humide, à demi noyé de vapeurs mouvantes, taché çà et là de nuages violacés qui fondent en ondées sur l'horizon qu'ils ternissent, mais où la lumière se distille finement tamisée dans la brume, et dont le ciel lavé reluit par instants avec une incomparable pureté. [187], «le vent du sud amollissant échauffe le large espace de l'air, et sur le vide du ciel souffle les lourdes nuées distendues par les pluies printanières. Tout le long du jour les nuages gonflés versent leurs ondées bienfaisantes, et la terre arrosée se gorge profondément de vie végétale, jusqu'à ce que, dans le ciel occidental, le soleil penché sorte resplendissant du milieu de la pourpre des nuages qu'il a rompus. Soudain le rapide rayonnement frappe la montagne illuminée, ruisselle à travers la forêt, ondoie sur les flots et, dans un brouillard jaunâtre qui fait fumer au loin l'interminable plaine, allume dans les gouttes de rosée des myriades d'étincelles.» Voilà de l'emphase, mais voilà de l'opulence. Il y a dans cet air et dans cette végétation, dans cette imagination et dans ce style, un entassement et comme un empâtement de teintes noyées ou éclatantes; elles sont ici la robe chatoyante et lustrée de la nature et de l'art. Il faut la voir dans Rubens, il est le peintre et le poëte du climat plantureux et humide; mais on la découvre aussi chez les autres, et, dans cette magnificence de Thompson, dans ce coloris surchargé, luxuriant, grandiose, on retrouve quelquefois la grasse palette de Rubens.

VI

Tout cela s'encadre assez mal dans la dorure classique. Ses imitations visibles de Virgile, ses épisodes insérés en façon de placage, ses invocations au Printemps, à la Muse, à la Philosophie, tous les souvenirs et les conventions de collége font disparate. Mais le contraste se marque bien davantage sur un autre point. La vie mondaine, tout artificielle, telle que Louis XIV l'avait mise à la mode, commençait à excéder les gens en Europe. On la trouvait sèche et vide; on se lassait d'être toujours en représentation, de subir l'étiquette. On sentait que la galanterie n'est point l'amour, ni les madrigaux la poésie, ni l'amusement le bonheur. On comprenait que l'homme n'est point une poupée élégante, qu'un petit-maître n'est pas le chef-d'œuvre de la nature, et qu'il y a un monde en dehors des salons. Un plébéien génevois, protestant et solitaire, que sa religion, son éducation, sa pauvreté et son génie avaient mené plus vite et plus avant que les autres, vint dire tout haut le secret du public, et l'on jugea qu'il avait découvert ou retrouvé la campagne, la conscience, la religion, les droits de l'homme et les sentiments naturels. Alors parut un nouveau personnage, idole et modèle de son temps, l'homme sensible qui, par son caractère sérieux et par son goût pour la nature, faisait contraste avec l'homme de cour. Sans doute ce personnage se sent des lieux qu'il a fréquentés. Il est raffiné et fade, s'attendrit à l'aspect des jeunes agneaux qui broutent l'herbe naissante, bénit les petits oiseaux qui célèbrent leur bonheur par leurs concerts. Il est emphatique et phraseur, compose des tirades sur le sentiment, invective contre le siècle, apostrophe la Vertu, la Raison, la Vérité et les divinités abstraites qu'on grave en taille-douce sur les frontispices. En dépit de lui-même, il reste homme de salon et d'académie; après avoir dit des douceurs aux dames, il en dit à la nature et déclame en périodes limées à propos de Dieu. Mais, en somme, c'est par lui que commence la révolte contre les habitudes classiques; et, à ce titre, il est plus précoce en Angleterre, pays germanique, qu'en France, pays latin. Trente ans avant Rousseau, Thompson avait exprimé tous les sentiments de Rousseau, presque dans le même style. Comme lui, il peignait la campagne avec sympathie et avec enthousiasme. Comme lui, il opposait l'âge d'or de la simplicité primitive aux misères et à la corruption moderne. Comme lui, il exaltait l'amour profond, la tendresse conjugale, «l'union des âmes, la parfaite estime animée par le désir;» l'affection paternelle et toutes les joies domestiques. Comme lui, il combattait la frivolité contemporaine et mettait en regard les anciennes républiques, «dont les désirs héroïques planaient si fort au-dessus de la petite sphère égoïste de notre vie sceptique.» Comme lui, il louait le sérieux, le patriotisme, la liberté, la vertu, s'élevait du spectacle de la nature à la contemplation de Dieu et montrait à l'homme par delà le tombeau les perspectives de la vie immortelle. Comme lui enfin, il altérait la sincérité de son émotion et la vérité de sa poésie par des fadeurs sentimentales, par des roucoulements de bergerades, et par une telle abondance d'épithètes, d'abstractions changées en personnes, d'invocations pompeuses et de tirades oratoires, qu'on y aperçoit d'avance le style décoratif et faux de Thomas, de David[188] et de la Révolution.

Les autres suivent. On pourrait appeler la littérature environnante la bibliothèque de l'homme sensible. Il y a d'abord Richardson, l'imprimeur puritain, avec son chevalier Grandisson, personnage à principes, modèle accompli du gentilhomme chrétien, professeur de décorum et de morale, et qui par-dessus le marché a de l'âme. Il y a aussi Sterne, le polisson raffiné et maladif, qui, au milieu de ses bouffonneries et de ses bizarreries, s'arrête pour pleurer sur un âne qu'il rencontre ou sur un prisonnier qu'il imagine. Il y a surtout Mackensie, «l'homme de sentiment,» dont le héros timide, délicat, s'attendrit cinq ou six fois par jour, devient poitrinaire par sensibilité, n'ose déclarer son amour qu'en mourant, et meurt de sa déclaration. Naturellement, l'éloge amène la satire, et on voit paraître dans le camp opposé Fielding, ce vaillant gaillard, et Sheridan, ce brillant mauvais sujet, l'un avec son Blifil, l'autre avec son Joseph Surface, deux tartufes, surtout le second, non pas brutal, rougeaud et sentant la sacristie comme le nôtre, mais mondain, bien vêtu, beau diseur, noblement sérieux, triste et doux par excès de tendresse, et qui, la main sur le cœur, la larme à l'œil, verse sur le public une pluie de sentences et de périodes, pendant qu'il salit la réputation de son frère et débauche la femme de son voisin. Le personnage ainsi bâti, on lui fait son épopée. Un Écossais, homme d'esprit, qui en avait trop, ayant écrit pour son compte une rapsodie malheureuse, voulut se dédommager, alla dans les montagnes de son pays, ramassa des images pittoresques, assembla des fragments de légende, plaqua sur le tout beaucoup d'éloquence et de rhétorique, et fabriqua un Homère celtique, Ossian, qui, avec Oscar, Malvina et sa troupe, fit le tour de l'Europe et finit vers 1830 par fournir des noms de baptême aux grisettes et aux coiffeurs. Macpherson étalait devant les gens un pastiche des mœurs primitives, point trop vraies, car l'extrême crudité des barbares eût choqué, mais cependant assez bien conservées ou imitées pour faire contraste avec la civilisation moderne et persuader au public qu'il contemplait la pure nature. Un vif sentiment du paysage écossais, si grand, si froid, si morne, la pluie sur la colline, le bouleau qui tremble au vent, la brume au ciel et le vague de l'âme, en sorte que chaque rêveur retrouvait là les émotions de ses promenades solitaires et de ses tristesses philosophiques; des exploits et des générosités chevaleresques, des héros qui vont seuls combattre une armée, des vierges fidèles qui meurent sur la tombe de leur fiancé, un style passionné, coloré, qui affecte d'être abrupt, et qui pourtant est poli, capable de charmer un disciple de Rousseau par sa chaleur et son élégance: il y avait de quoi transporter les jeunes enthousiastes du temps, barbares civilisés, amateurs lettrés de la nature, qui rêvaient aux délices de la vie sauvage en secouant la poudre que le perruquier avait laissée sur leur habit.

Ce n'est point là pourtant que va le gros courant de la poésie; il va vers la réflexion sentimentale; les poëmes les plus nombreux et les plus en vogue sont des dissertations émues. En effet, la tirade est le propre de l'homme sensible. À propos d'un nuage, il rêve à la vie humaine et fait une phrase. C'est pourquoi on voit fourmiller en ce moment, parmi les poëtes, les philosophes attendris et les académiciens pleurards: Gray, le solitaire morose de Cambridge et le noble penseur Akenside, tous deux imitateurs savants de la haute poésie grecque; Beattie, le métaphysicien moraliste, qui eut des nerfs de jeune femme et des manies de vieille fille; l'aimable et affectueux Goldsmith, qui fit le Ministre de Wakefield, la plus charmante des pastorales protestantes; le pauvre Collins, jeune enthousiaste qui se dégoûta de la vie, ne voulut plus lire que la Bible, devint fou, fut enfermé, et, dans ses intervalles de liberté, errait dans la cathédrale de Chichester, accompagnant la musique de ses sanglots et de ses gémissements; Glover, Watts, Shenstone, Smart, et d'autres encore. Les titres de leurs ouvrages indiquent assez leurs caractères: l'un écrit un poëme «sur les plaisirs de l'imagination,» l'autre des odes sur les passions et la liberté, celui-ci une élégie sur un cimetière de campagne et un hymne à l'adversité, celui-là des vers sur un village ruiné et sur le caractère des civilisations voisines, son voisin une sorte d'épopée sur les Thermopyles, un autre encore l'histoire morale d'un jeune ménestrel. Ce sont presque tous des gens sérieux, spiritualistes, passionnés pour les idées nobles, ayant des aspirations ou des convictions chrétiennes, occupés à méditer sur l'homme, enclins à la mélancolie, aux descriptions, aux invocations, amateurs de l'abstraction et de l'allégorie, et qui, pour atteindre la grandeur, montent volontiers sur des échasses. Un des moins rigides et des plus célèbres fut Young, l'auteur des Nuits, ecclésiastique et courtisan, qui ayant en vain essayé d'être député, puis évêque, se maria, perdit sa femme et les enfants de sa femme, et profita de son malheur pour écrire en vers des méditations «sur la vie, la mort, l'immortalité, le temps, l'amitié, le triomphe du chrétien, la vertu, l'aspect du ciel étoile,» et beaucoup d'autres choses semblables. Sans doute il y a de grands éclairs d'imagination dans ces poëmes; la gravité et l'élévation n'y manquent pas, on voit même qu'il les cherche; mais on découvre encore plus vite qu'il exploite son chagrin et qu'il se drape. Il exagère et déclame, il cherche les effets de style, il mêle les deux garde-robes, la grecque et la chrétienne. Figurez-vous un père malheureux qui célèbre «le silence et l'obscurité, ces deux sœurs solennelles, ces deux jumelles filles de l'antique Nuit;» un prêtre qui «fait sa cour à la sœur du jour, la déesse aux doux yeux,» se déclare «le rival d'Endymion[189]» et quelques pages plus loin apostrophe le ciel et la terre à propos de la résurrection de Jésus-Christ. Et cependant le sentiment est neuf et sincère. Mettre en vers la philosophie chrétienne, n'est-ce pas là une des plus grandes idées modernes? Young et ses contemporains disent d'avance ce que découvriront M. de Chateaubriand et M. de Lamartine. Le vrai, factice, tout se trouve ici quarante ans plus tôt que chez nous. Les anges et les autres machines célestes fonctionnent depuis longtemps en Angleterre avant d'aller infester le Génie du christianisme et les Martyrs. Atala et Chactas sortent de la même fabrique que Malvina et Fingal. Si M. de Lamartine lisait les odes de Gray et les réflexions d'Akenside, il y retrouverait la douceur mélancolique, l'art exquis, les beaux raisonnements et la moitié des idées de sa propre poésie. Et néanmoins, si voisins d'une rénovation littéraire, ils ne l'atteignent pas encore. En vain le fond est changé, la forme subsiste. Ils ne se débarrassent pas de la draperie classique; ils écrivent trop bien, ils n'osent pas être naturels. Il y a toujours chez eux un magasin patenté de beaux mots convenus, d'élégances poétiques, où chacun se croit obligé d'aller chercher ses phrases. Il ne leur sert de rien d'être passionnés ou réalistes, d'oser décrire comme Shenstone, une maîtresse d'école et l'endroit sur lequel elle fouette un polisson: leur simplicité est voulue, leur naïveté archaïque, leur émotion compassée, leurs larmes académiques. Toujours, au moment d'écrire, se dresse un modèle auguste, une sorte de maître d'école qui pèse sur eux de tout son poids, de tout le poids que cent vingt ans de littérature peuvent donner à des préceptes. La prose est toujours l'esclave de la période; Samuel Johnson, qui fut à la fois le La Harpe et le Boileau de son siècle, explique et impose à tous la phrase étudiée, équilibrée, irréprochable, et l'ascendant classique est encore si fort, qu'il maîtrise l'histoire naissante, le seul genre qui, dans la littérature anglaise, soit alors européen et original. Hume, Robertson et Gibbon sont presque Français par leur goût, leur langue, leur éducation, leur conception de l'homme. Ils content en gens du monde, cultivés et instruits, avec agrément et clarté, d'un style poli, nombreux, soutenu. Ils montrent un esprit libéral, une modération continue, une raison impartiale. Ils bannissent de l'histoire les grossièretés et les longueurs. Ils écrivent sans fanatisme ni préjugés. Mais en même temps ils amoindrissent la nature humaine; il ne comprennent ni la barbarie ni l'exaltation; ils peignent les révolutions et les passions comme feraient des gens qui n'auraient jamais vu que des salons parés et des bibliothèques époussetées; ils jugent les enthousiastes avec un sang-froid de chapelains ou un sourire de sceptiques; ils effacent les traits saillants qui distinguent les physionomies humaines; ils couvrent d'un vernis brillant et uniforme toutes les pointes âpres de la vérité. Enfin paraît un paysan d'Écosse[190] malheureux, révolté et amoureux, avec les aspirations, les concupiscences, la grandeur et la déraison d'un génie moderne. Çà et là, en poussant sa charrue, il trouve des vers vrais, des vers comme Heine et Alfred de Musset viennent aujourd'hui d'en faire. Dans ces quelques mots combinés d'une façon nouvelle, il y avait une révolution. Deux cents vers neufs, cela suffisait. L'esprit humain tournait sur ses gonds, et aussi la société civile. Quand Roland, devenu ministre, se présenta devant Louis XVI avec un habit uni et des souliers sans boucles, le maître des cérémonies leva les mains au ciel, pensant que tout était perdu. En effet, tout était changé.

LIVRE IV.
L'ÂGE MODERNE.

CHAPITRE I.
Les idées et les œuvres.

Aux approches du dix-neuvième siècle commence en Europe la grande révolution moderne. Le public pensant et l'esprit humain changent, et sous ces deux chocs une littérature nouvelle jaillit.

L'âge précédent a fait son œuvre. La prose parfaite et le style classique ont mis à la portée des esprits les plus arriérés et les plus lourds les opinions de la littérature et les découvertes de la science. Les monarchies tempérées et les administrations régulières ont laissé la classe moyenne se développer sous la pompeuse noblesse de cour, comme on voit les plantes utiles pousser sous les arbres de parade et d'ornement. Elles multiplient, elles grandissent, elles montent au niveau de leurs rivales, elles les enveloppent dans leur végétation florissante et les confondent dans leur massif. Un monde nouveau, bourgeois, plébéien, occupe désormais la place, attire les yeux, impose sa forme dans les mœurs, imprime son image dans les esprits. Vers la fin du siècle, un concours subit de circonstances extraordinaires l'étale tout d'un coup à la lumière et le dresse à une hauteur que nul âge n'avait connue. Avec les grandes applications des sciences, la démocratie paraît. La machine à vapeur et la mull-jenny élèvent en Angleterre des villes de trois cent, de cinq cent mille âmes. En cinquante ans, la population double, et l'agriculture devient si parfaite que, malgré cet accroissement énorme de bouches qu'il faut nourrir, un sixième des habitants avec le même sol fournit des aliments au reste; l'importation triple et au delà, le tonnage des navires sextuple, l'exportation sextuple et au delà[191]. Le bien-être, le loisir, l'instruction, la lecture, les voyages, tout ce qui était le privilége de quelques-uns devient le bien commun du grand nombre. Le flot montant de la richesse soulève l'élite des pauvres jusqu'à l'aisance, et l'élite des gens aisés jusqu'à l'opulence. Le flot montant de la civilisation soulève la masse du peuple jusqu'aux rudiments de l'éducation, et la masse de la bourgeoisie jusqu'à l'éducation complète. En 1709 avait paru le premier journal quotidien, grand comme la main, que l'éditeur ne savait comment remplir, et qui, joint à tous les autres, ne fournissait pas chaque année trois mille exemplaires. En 1844, le timbre marquait soixante et onze millions de numéros, plusieurs grands et pleins comme des volumes. Ouvriers et bourgeois, affranchis, enrichis, parvenus, ils sortent des bas-fonds où ils gisaient enfouis dans l'épargne étroite, l'ignorance et la routine; ils arrivent sur la scène, ils quittent l'habit de manœuvres et de comparses, ils s'emparent des premiers rôles par une irruption subite ou par un progrès continu, à coups de révolutions, avec une prodigalité de travail et de génie, à travers des guerres gigantesques, tour à tour ou en même temps en Amérique, en France, dans toute l'Europe, fondateurs ou destructeurs d'États, inventeurs ou rénovateurs de sciences, conquérants ou acquéreurs de droits politiques. Ils s'ennoblissent par leurs grandes œuvres, ils deviennent les rivaux, les égaux, les vainqueurs de leurs maîtres; ils n'ont plus besoin de les imiter, ils ont des héros à leur tour, ils peuvent montrer comme eux leurs croisades, ils ont gagné comme eux le droit d'avoir une poésie, et vont avoir une poésie comme eux.

C'est en France, pays de l'égalité précoce et des révolutions complètes, qu'il faut observer ce nouveau personnage, le plébéien occupé à parvenir: Augereau, fils d'une fruitière; Marceau, fils d'un procureur; Murat, fils d'un aubergiste; Ney, fils d'un tonnelier; Hoche, ancien sergent, qui le soir dans sa tente lit le Traité des Sensations de Condillac, et surtout ce jeune homme maigre, aux cheveux plats, aux joues creuses, desséché d'ambition, le cœur rempli d'imaginations romanesques et de grandes idées ébauchées, qui, lieutenant sept années durant, a lu deux fois à Valence tout le magasin d'un libraire, qui en ce moment en Italie, ayant la gale, vient de détruire cinq armées avec une troupe de va-nu-pieds héroïques, et rend compte à son gouvernement de ses victoires avec des fautes d'orthographe et de français. Il devient maître, se proclame le représentant de la Révolution, déclare que «la carrière est ouverte aux talents,» et lance les autres avec lui dans les entreprises. Ils le suivent, parce qu'il y a de la gloire et surtout de l'avancement à gagner. «Deux officiers, dit Stendhal, commandaient une batterie à Talavera; un boulet arrive qui renverse le capitaine.—Bon! dit le lieutenant, voilà François tué, c'est moi qui serai capitaine.—Pas encore, dit François, qui n'avait été qu'étourdi et qui se relève.» Ces deux hommes n'étaient point ennemis ni méchants, au contraire, compagnons et camarades; mais le lieutenant voulait monter en grade. Voilà le sentiment qui a fourni des hommes aux exploits et aux carnages de l'Empire, qui a fait la révolution de 1830, et qui aujourd'hui, dans cette énorme démocratie étouffante, contraint les gens à faire assaut d'intrigues et de travail, de génie et de bassesses, pour sortir de leur condition primitive et pour se hausser jusqu'aux sommets dont la possession est livrée à leur concurrence ou promise à leur labeur. Le personnage régnant aujourd'hui n'est plus l'homme de salon, dont la place est assise et la fortune faite, élégant et insouciant, qui n'a d'autre emploi que de s'amuser et de plaire; qui aime à causer, qui est galant, qui passe sa vie en conversations avec des femmes parées, parmi des devoirs de société et les plaisirs du monde; c'est l'homme en habit noir, qui travaille seul dans sa chambre ou court en fiacre pour se faire des amis et des protecteurs; souvent envieux, déclassé par nature, quelquefois résigné, jamais satisfait, mais fécond en inventions, prodigue de sa peine, et qui trouve l'image de ses souillures et de sa force dans le théâtre de Victor Hugo et dans le roman de Balzac[192].

Il a d'autres soucis, et de plus grands. En même temps que l'état de la société humaine, la forme de l'esprit humain a changé. Elle a changé par un développement naturel et irrésistible, comme une fleur qui devient fruit, comme un fruit qui devient graine. L'esprit recommence l'évolution qu'il a déjà faite à Alexandrie, non pas, comme alors, au milieu d'un air délétère, dans la dégradation universelle des hommes asservis, dans la décadence croissante d'une société qui se dissout, parmi les angoisses du désespoir et les fumées du rêve; mais au sein d'un air qui s'épure, parmi les progrès visibles d'une société qui s'améliore et l'ennoblissement général des hommes relevés et affranchis, au milieu des plus fières espérances, dans la saine clarté des sciences expérimentales. L'âge oratoire qui finit, comme il finissait à Athènes et à Rome, a groupé toutes les idées dans un beau casier commode dont les compartiments conduisent à l'instant les yeux vers l'objet qu'ils veulent définir, en sorte que désormais l'intelligence peut entrer dans des conceptions plus hautes et saisir l'ensemble qu'elle n'avait point encore embrassé. Les peuples isolés, Français, Anglais, Italiens, Allemands, arrivent à se toucher et à se connaître par l'ébranlement de la Révolution et par les guerres de l'Empire, comme jadis les races séparées, Grecs, Syriens, Égyptiens, Gaulois, par les conquêtes d'Alexandre et la domination de Rome: en sorte que désormais chaque civilisation, élargie par le choc des civilisations voisines, peut sortir de ses limites nationales et multiplier ses idées par le mélange des idées d'autrui. L'histoire et la critique naissent comme sous les Ptolémées, et de tous côtés, dans tout l'univers, sur tous les points du temps, elles s'occupent à ressusciter et à expliquer les littératures, les religions, les mœurs, les sociétés, les philosophies: en sorte que désormais l'intelligence, affranchie par le spectacle des civilisations passées, peut se dégager des préjugés de son siècle, comme elle s'est dégagée des préjugés de son pays. Une race nouvelle, engourdie jusque-là, donne le signal: l'Allemagne, par toute l'Europe, imprime le branle à la révolution des idées, comme la France à la révolution des mœurs. Ces bonnes gens qui se chauffaient en fumant au coin d'un poêle, et ne semblaient propres qu'à faire des éditions savantes, se trouvent tout d'un coup les promoteurs et les chefs de la pensée humaine. Nulle race n'a l'esprit si compréhensif; nulle n'est si bien douée pour la haute spéculation. On s'en aperçoit à sa langue, tellement abstraite qu'au delà du Rhin elle semble un jargon inintelligible. Et cependant c'est grâce à cette langue qu'elle atteint les idées supérieures. Car le propre de cette révolution, comme de la révolution alexandrine, c'est que l'esprit humain devient plus capable d'abstraire. Ils font en grand le même pas que les mathématiciens lorsqu'ils ont passé de l'arithmétique à l'algèbre, et du calcul ordinaire au calcul de l'infini. Ils sentent qu'au delà des vérités limitées de l'âge oratoire, il y a des explications plus profondes; ils vont au delà de Descartes et de Locke, comme les alexandrins au delà de Platon et d'Aristote; ils comprennent qu'un grand ouvrier architecte ou des atomes ronds et carrés ne sont point des causes, que des fluides, des molécules et des monades ne sont point des forces, qu'une âme spirituelle ou une sécrétion physiologique ne rend point compte de la pensée. Ils cherchent le sentiment religieux par delà les dogmes, la beauté poétique par delà les règles, la vérité critique par delà les mythes. Ils veulent saisir les puissances naturelles et morales en elles-mêmes, indépendamment des supports fictifs auxquels leurs devanciers les attachaient. Tous ces supports, âmes et atomes, toutes ces fictions, fluides et monades, toutes ces conventions, règles du beau et symboles religieux, toutes les classifications rigides des choses naturelles, humaines et divines, s'effacent et s'évanouissent. Désormais elles ne sont plus que des figures; on ne les garde qu'à titre d'aide-mémoire et d'auxiliaires de l'esprit; elles ne sont bonnes que provisoirement et pour aller plus loin. D'un mouvement commun sur toute la ligne de la pensée humaine, les causes reculent jusque dans une région abstraite où la philosophie n'était point allée les chercher depuis dix-huit cents ans. Alors paraît la maladie du siècle, l'inquiétude de Werther et de Faust, toute semblable à celle qui, dans un moment semblable, agita les hommes il y a dix-huit siècles: je veux dire le mécontentement du présent, le vague désir d'une beauté supérieure et d'un bonheur idéal, la douloureuse aspiration vers l'infini. L'homme souffre de douter, et cependant il doute; il essaye de ressaisir ses croyances, elles se fondent dans sa main; il voudrait s'asseoir et se reposer dans les doctrines et dans les satisfactions qui suffisaient à ses devanciers, il ne les trouve pas suffisantes. Il se répand, comme Faust, en recherches anxieuses à travers les sciences et l'histoire, et les juge vaines, douteuses, bonnes pour des Wagner, pour des pédants d'académie ou de bibliothèque. C'est l'au delà qu'il souhaite; il le pressent à travers les formules des sciences, à travers les textes et les confessions des Églises, à travers les divertissements du monde et les éblouissements de l'amour. Il y a une vérité sublime derrière l'expérience grossière et les catéchismes transmis; il y a un bonheur grandiose par delà les agréments de la société et les contentements de la famille. Sceptiques, résignés ou mystiques, ils l'ont tous entrevu ou imaginé, depuis Gœthe jusqu'à Beethoven, depuis Schiller jusqu'à Heine; ils y sont montés pour remuer à pleines mains l'essaim de leurs grands rêves; ils ne se sont point consolés d'en tomber, ils y ont pensé du plus profond de leurs chutes; ils ont habité d'instinct, comme leurs devanciers alexandrins et chrétiens, ce magnifique monde invisible où dorment dans une paix idéale les essences et les puissances créatrices, et «la véhémente aspiration de leur cœur a attiré hors de leur sphère ces esprits élémentaires, créatures de flamme, qui, mêlés aux choses dans les flots de la vie, dans la tempête de l'action, travaillent sur le métier bruissant de la durée et tissent la robe vivante de la Divinité[193]

Ainsi s'élève l'homme moderne, agité de deux sentiments, l'un démocratique, l'autre philosophique. Des bas-fonds de sa pauvreté et de son ignorance, il s'élève avec effort, soulevant le poids de la société établie et des dogmes admis, enclin à les réformer ou disposé à les détruire, et tout à la fois généreux et révolté. Ce sont ces deux courants qui de France et d'Allemagne arrivent en ce moment sur l'Angleterre. Les digues y sont fortes, ils ont peine à s'y frayer leur voie, ils entrent plus tardivement qu'ailleurs, mais néanmoins ils entrent. Ils se font un lit nouveau entre les barrières anciennes et les élargissent sans les rompre, par une transformation pacifique et lente qui continue encore aujourd'hui.

I

C'est chez un paysan d'Écosse, Robert Burns, qu'éclate pour la première fois l'esprit nouveau; en effet, l'homme et les circonstances sont convenables; on n'a guère vu ensemble plus de misère et de talent. Il naquit en janvier 1759 parmi les frimas d'un hiver écossais, dans une chaumière de glaise bâtie des mains de son père, pauvre fermier du comté d'Ayr: triste condition, triste pays, triste chaumière. Le pignon s'effondra quelques jours après sa naissance, et sa mère, au milieu de l'orage, fut obligée de chercher un abri avec lui chez un voisin. Il est dur de naître en cette contrée; le ciel est si froid qu'au mois de juillet, à Glasgow, par un beau soleil, je n'avais pas trop de mon manteau. La terre est mauvaise; ce sont des collines nues où souvent la récolte manque. Le père de Burns, déjà âgé, n'ayant guère que ses bras pour toute ressource, ayant loué sa ferme trop cher, chargé de sept enfants, vivait d'épargne, ou plutôt de jeûne, solitairement, pour éviter les tentations de dépense. «Pendant plusieurs années, la viande de boucher fut dans la maison une chose inconnue.» Robert allait pieds nus et tête nue: à treize ans, il battait en grange; à quinze ans, «il était le principal laboureur de la ferme.» La famille faisait tous les ouvrages; point de domestique ni de servante. On ne mangeait guère et on travaillait trop. «Jusqu'à seize ans, dit Burns, la tristesse morne d'un ermite avec le labeur incessant d'un galérien, voilà ma vie[194].» Ses épaules se voûtèrent, la mélancolie arriva; presque tous les soirs, sa tête était douloureuse et lourde; plus tard les palpitations vinrent, et la nuit, dans son lit, il suffoquait et manquait de s'évanouir. «L'angoisse d'esprit que nous ressentions, dit son frère, était très-grande.» Le père vieillissait; sa tête grise, son front soucieux, ses tempes amaigries, sa grande taille courbée, témoignaient des chagrins et du travail qui l'avaient usé. L'homme d'affaires écrivait des lettres insolentes et menaçantes «qui mettaient toute la famille en larmes.» Il y eut un répit quand le père changea de ferme; mais un procès s'éleva entre lui et le propriétaire. Enfin, «ayant été ballotté et roulé trois ans, dit Burns avec sa verve amère, dans le tourbillon de la procédure, il fut sauvé tout juste des horreurs de la prison par une maladie de poitrine qui, après deux ans de promesses, eut l'obligeance d'intervenir[195].» Afin d'arracher quelque chose aux griffes des gens de loi, les deux fils et les deux filles aînés furent obligés de se porter comme créanciers de la succession pour l'arriéré de leurs gages. Avec ce petit pécule, ils prirent à loyer une autre ferme. Robert eut sept livres sterling par an pour son travail: pendant plusieurs années, sa dépense entière n'excéda point cette maigre pitance; il était décidé à réussir à force d'abstinence et de peine. «Je lus des livres de culture; je calculai les récoltes, je fus exact aux marchés; mais la première année la mauvaise qualité de la semence, et la seconde année la moisson tardive, nous firent perdre la moitié de notre récolte[196].» Les malheurs arrivaient par troupes; la pauvreté ne manque jamais de les engendrer. Le forgeron Armour, dont la fille était sa maîtresse, le poursuivait en justice pour lui extorquer de l'argent et refusait de l'accepter pour gendre. Jeanne Armour l'abandonnait; il ne pouvait donner son nom à l'enfant qu'il allait avoir. Il était obligé de se cacher, il avait été soumis à une pénitence publique. Il écrivait «que sa gaieté en compagnie n'était que la folie du criminel ivre aux mains du bourreau[197].» Il résolut de quitter sa patrie: moyennant trente livres par an, il fit marché avec M. Charles Douglas pour être teneur de livres ou aide-surveillant à la Jamaïque; faute d'argent pour payer le passage, il était sur le point de s'engager par cette espèce de contrat de servitude qui liait les apprentis, lorsque le succès de son volume lui mit une vingtaine de guinées dans la main et pour un temps lui ouvrit une éclaircie. Ce fut là sa vie jusqu'à vingt-sept ans, et celle qui suivit ne valut guère mieux.

Figurez-vous dans cette condition un homme de génie, un vrai poëte capable des émotions les plus délicates et des aspirations les plus hautes, qui veut monter, monter au sommet, qui s'en croit capable et digne[198]. De bonne heure l'ambition avait grondé en lui; il avait tâtonné à l'aveugle, «comme le cyclope dans son antre,» le long des murs de la cave où il était enfermé; mais «les deux seules issues étaient la porte de l'épargne sordide ou le sentier du petit trafic chicanier. La première est une ouverture si étroite que je n'eusse pu jamais m'étriquer assez pour y passer; la seconde, je l'ai toujours haïe: il y avait de la boue même à l'entrée[199].» Les bas métiers oppriment l'âme encore plus que le corps: l'homme y périt et il est obligé d'y périr; il faut qu'il ne reste de lui qu'une machine; car dans cette action où tout est monotone, où tout le long de la longue journée les bras lèvent le même fléau et enfoncent la même charrue, si la pensée ne prend pas ce mouvement uniforme, l'ouvrage est mal fait. Que le poëte prenne garde de se laisser détourner par la poésie; qu'il prenne garde de faire comme Burns, «de ne songer à son travail que pendant qu'il y est.» Il doit y songer toujours, le soir en dételant ses bêtes, le dimanche en mettant son habit neuf, compter sur ses doigts ses œufs et sa volaille, penser aux espèces de fumier, trouver le moyen de n'user qu'une paire de souliers et de vendre son foin un sou de plus la botte. Il ne réussira point s'il n'a pas la lourdeur patiente d'un manœuvre et la vigilance rusée d'un petit marchand. Comment voulez-vous que le pauvre Burns réussît? Il était déclassé de naissance, et se portait de tout son effort hors de son état[200]. À la ferme de Lochlea, pendant les heures de repas, seuls instants de relâche, pères, frères, sœurs, mangeaient une cuiller dans une main, un livre dans l'autre. Burns, à l'école de l'arpenteur, et plus tard dans un club de jeunes gens, à Torbolton, agitait pour s'exercer les questions générales, et plaidait le pour et le contre afin de voir les deux côtés de chaque idée. Il emportait un livre dans sa poche pour étudier dans les champs aux moments libres; il usa ainsi deux exemplaires de Mackensie. «Le recueil des chansons était mon vade mecum. Je tenais mes yeux collés dessus en menant ma charrette, chanson après chanson, vers après vers, notant soigneusement le vrai, le tendre, le sublime, pour les distinguer de l'affectation, et de l'enflure[201]....» Il entretenait exprès une correspondance avec plusieurs de ses camarades de classe pour se former le style, tenait un journal, y jetait des réflexions sur l'homme, sur la religion, sur les sujets les plus grands, critiquait ses premières œuvres. «Jamais cœur n'a soupiré plus ardemment que le mien après le bonheur d'être distingué[202].» Il devinait ainsi ce qu'il ne savait pas, il s'élevait tout seul jusqu'au niveau des plus cultivés; tout à l'heure, à Édimbourg, il va percer à jour les docteurs respectés, Blair lui-même; il verra que Blair a de l'acquis, mais que le fond lui manque. En ce moment, il étudie avec minutie et avec amour les vieilles ballades écossaises, et le soir dans sa petite chambrette froide, le jour en sifflant son attelage, il invente des formes et des idées. C'est à cela qu'il faut songer pour mesurer son effort, pour comprendre ses misères et sa révolte. Il faut songer que l'homme en qui se remuent ces grandes idées bat en grange, nettoie ses vaches, va piocher de la tourbe, clapote dans une boue neigeuse, et craint en rentrant de trouver des recors qui le mèneront en prison. Il faut songer encore qu'avec les idées d'un penseur il a les délicatesses et les rêveries d'un poëte. Une fois ayant jeté les yeux sur une estampe qui représentait un soldat tué, et à côté de lui sa femme, son enfant et son chien dans la neige, tout d'un coup, involontairement, il fondit en larmes. Les ouragans d'hiver dans les arbres, sous un ciel nuageux, «l'exaltaient, le transportaient hors de lui-même.» Une autre fois, dans une promenade, au printemps, «j'écoutais, dit-il, les oiseaux, et je me détournais souvent de mon chemin pour ne pas troubler leurs petites chansons ou les faire envoler. Même la branche d'épine blanche qui avançait sur la route, quel cœur en un pareil moment eût pu songer à lui faire mal[203]?» C'est cet essaim de songes grandioses ou gracieux que la servitude du labeur machinal et de l'économie perpétuelle venait écraser lorsqu'ils commençaient à prendre leur vol. Joignez à cela un caractère fier, si fier, que plus tard, dans le monde, parmi les grands, «la crainte de tout ce qui pouvait approcher de la bassesse et de la servilité rendait ses façons presque tranchantes et rudes.» Ajoutez enfin la conscience de son mérite. «Pauvre inconnu que j'étais, j'avais une opinion presque aussi haute de moi-même et de mes ouvrages que je l'ai à présent que le public a décidé en leur faveur[204].» Rien d'étonnant si l'on trouve à chaque pas dans sa poésie les réclamations amères d'un plébéien opprimé et révolté.

Il en a contre la société tout entière, contre l'État et contre l'Église. Il a l'accent âpre, souvent même les phrases de Rousseau, et voudrait «être un vigoureux sauvage,» sortir de la vie civilisée, de la dépendance et des humiliations qu'elle impose au misérable. «Il est dur de voir un monsieur que sa capacité aurait élevé tout juste à la dignité de tailleur à huit pence par jour, et dont le cœur ne vaut pas trois liards, recevoir les attentions et les égards qu'on refuse à l'homme de génie pauvre[205].» Il est dur de voir «un pauvre homme, usé de fatigue, tout abject, ravalé et bas, demander à un de ses frères de la terre la permission de travailler.» Il est dur «de voir ce seigneurial ver de terre repousser la pauvre supplique, sans songer qu'une femme qui pleure et des enfants sans pain se lamentent là tout à côté[206] Quand le vent d'hiver souffle et barre la porte de ses rafales de neige, le paysan collé contre son petit feu de tourbe, pense aux grands foyers largement chauffés des nobles et des riches, «et parfois il a bien de la peine à s'empêcher de devenir aigre en voyant comment les choses sont partagées, comment les plus braves gens sont dans le besoin, pendant que des imbéciles se démènent sur leurs tas de guinées sans pouvoir en venir à bout[207].» Mais surtout le cœur «frémit et se gangrène de voir leur maudit orgueil.»—«Un homme est un homme après tout[208],» et le paysan vaut bien le seigneur. Il y a des gens nobles de nature et il n'y a que ceux-là de nobles; l'habit est une affaire de tailleur, les titres une affaire de chancellerie, et «la seule vraie patente d'honneur est celle qu'on reçoit tout droit des mains du Dieu tout-puissant.» Contre ceux qui renversent cette égalité naturelle, Burns est impitoyable. Le moindre événement le met hors des gonds. Lisez l'épître de Belzébuth «au très-honorable comte de Breadalbane, président de l'honorable société des highlands, réunie le 23 mai dernier, à Covent-Garden, pour concerter des moyens et mesures à l'effet de rendre vain le projet de cinq cents highlanders qui scandaleusement avaient tâché d'échapper à leurs seigneurs et maîtres dont ils étaient la propriété légitime, en émigrant dans les déserts du Canada, afin d'y chercher cette chose imaginaire,—la liberté!» Rarement l'insulte fut plus prolongée et plus poignante, et la menace n'était pas loin. Il avertit les députés écossais en révolutionnaire. Retirez vos impôts sur le whiskey ou prenez garde! La pauvre vieille mère Écosse veut ravoir sa cruche et sa bouilloire. «Et par Dieu, si vous la menez trop loin, elle retroussera son jupon de tartan; elle descendra dans les rues poignard et pistolet à la ceinture, et fera entrer sa lame jusqu'au manche dans le premier qu'elle rencontrera[209].» Avec de tels sentiments, je n'ai pas besoin de dire qu'il est pour la Révolution française. Il a beau écrire qu'en politique «un homme pauvre doit être sourd et aveugle, laisser aux grands le privilége de voir et d'entendre[210].» Il voit, il entend; bien plus, il parle, et tout haut. Il félicite les Français d'avoir repoussé l'Europe conservatrice qui s'était liguée contre eux. Il célèbre l'arbre de la liberté mis à la place de la Bastille. «Sur cet arbre-là croît un singulier fruit;—tout le monde pourra dire ses vertus, mon garçon.—Il relève l'homme au-dessus de la brute,—et fait qu'il se connaît lui-même, mon garçon.—Que le paysan en goûte un morceau,—le voilà plus grand qu'un seigneur, mon garçon.—Le roi Louis pensait le couper—quand il était encore tout petit, mon garçon.—À cause de cela, la sentinelle lui a cassé sa couronne,—lui a coupé la tête et tout, mon garçon[211].» Étrange gaieté, toute sauvage et nerveuse, et qui, avec un meilleur style, ressemble à celle du Ça ira.

Il n'est guère plus doux pour l'Église. À ce moment, l'étroit habit puritain commençait à craquer; déjà la société lettrée d'Édimbourg l'avait francisé, élargi, approprié aux agréments du monde, garni d'ornements peu brillants à la vérité, mais bien choisis. Plus bas, le dogme se détendait, approchait par degrés des relâchements d'Arminius et de Socin. John Goldie, un négociant, avait tout récemment discuté[212] l'autorité des Écritures; John Taylor avait nié le péché originel. Le père de Burns, si pieux, inclinait vers les doctrines libérales et humaines, et diminuait la part de la foi pour augmenter celle de la raison. Burns, selon sa coutume, poussa les choses à bout, se trouva déiste, ne vit en Jésus-Christ qu'un homme inspiré, réduisit la religion au sentiment intime et poétique, et poursuivit de ses railleries les orthodoxes payés et patentés. Depuis Voltaire, personne, en matière religieuse, n'a été plus bouffon ni plus mordant. En somme, selon lui, les ministres sont des marchands qui tâchent de se filouter leurs chalands, crient du haut de leur tête contre l'échoppe du concurrent, célèbrent leurs drogues à grands renforts d'affiches, et ouvrent çà et là des foires pour activer la consommation. «Ces foires sacrées» sont les assemblées de piété où l'on confère les sacrements. Tour à tour ils prêchent et tonnent, surtout le révérend Moodie, qui se démène et qui écume pour éclaircir les points de la foi: figure terrible! «Si Satan, comme aux anciens jours, se présentait ici parmi les fils de Dieu, cette vue suffirait pour le renvoyer chez lui plein d'effroi[213].»—«Comme sa voix ronfle, et comme il cogne! Comme il tape du pied et comme il saute! Son menton allongé, son nez tourné en l'air, ses glapissements, ses gestes sauvages, échauffent les cœurs dévots, à la façon des emplâtres de cantharides[214].»—Il s'en roue, et on se repose; l'assemblée mange, chacun tire du sac les gâteaux, le fromage; les jeunes gens ont le bras autour de la taille de leurs belles; ils étaient bien ainsi pour écouter. Grand tapage à l'auberge; les canettes tintent sur la table; le whiskey coule et fournit des arguments aux buveurs qui commentent le sermon; on écrase la raison charnelle, on exalte la foi gratuite: arguments et piétinements, voix des vendeurs et des buveurs, tout se mêle; c'est une kermesse théologique. «Mais voilà que la propre trompette du Seigneur résonne tant que les collines en mugissent. C'est Russell le Noir, il ne s'épargne pas. Ses perçantes paroles, comme une épée des highlands, tranchent les membres jusqu'à la moelle. Il parle de l'enfer où habitent les diables, un large puits sans fond, sans bornes, tout rempli de soufre enflammé où la flamme furieuse, la chaleur dévorante fondraient la plus dure pierre à aiguiser; les ouailles, demi-assoupies, sursautent avec effroi, croyant entendre l'abîme mugir, et découvrent que c'est quelque voisin qui ronfle[215].» Enfin on se sépare. Combien de pécheurs et de fillettes convertis par cette journée! Les cœurs de pierre se sont fondus, les voilà devenus aussi tendres que de la chair. Les uns sont pleins d'amour divin, les autres sont pleins d'eau-de-vie[216].» Les jeunes gens ont pris rendez-vous avec les filles, et le diable a fait ses affaires encore mieux que le bon Dieu. Belle cérémonie et morale! gardons-la précieusement, et aussi notre sage théologie qui damne les gens «cinq mille ans avant leur naissance.» Pour le mauvais chien appelé sens commun qui mord si ferme, bannissons-le au delà des mers: «qu'il aille aboyer en France!» Car où trouver mieux que nos révérends, Willis le saint par exemple? Il se sent prédestiné, plein de la grâce qui ne lui manquera jamais; donc celui qui lui résiste résiste à Dieu, et n'est bon qu'à pendre; il peut le décrier, ce drôle-là, et le persécuter en conscience. «Pour moi, dit Burns, j'aimerais mieux être un athée franc et net que de faire de l'Évangile un paravent.»—«Un honnête homme peut aimer un verre, un honnête homme peut aimer une fille; mais la basse vengeance et la méchanceté déloyale, il les dédaignera toujours. Et maintenant faites du zèle pour l'Évangile! Criez haut, comme quelques-uns que nous connaissons[217]!» Il y a une beauté, une honnêteté, un bonheur en dehors des conventions et de l'hypocrisie, par delà les prêches corrects et les salons décents, à côté des gentlemen en cravates blanches et des révérends en rabats neufs.

Burns écrit ici son chef-d'œuvre, les Gueux[218], pareil à celui de Béranger, mais combien plus pittoresque, plus varié et plus puissant! C'est à la fin de l'automne, les feuilles grises roulent dans les rafales du vent; une joyeuse troupe de vagabonds, bons diables, viennent faire ripaille au cabaret de Poosie Nansie. «Ils trinquent et rient, ils chantent et se démènent, ils cognent et sautent, tant que les tourtières résonnent[219].» Le premier, auprès du feu, en vieux haillons rouges, est un soldat avec sa commère: la gaillarde a bien bu; il l'embrasse et lui tend encore sa bouche goulue; les gros baisers font clic-clac comme un fouet de charretier, et chancelant sur sa béquille, d'un air crâne, il entonne à pleins poumons sa chanson: «J'étais avec Curtis aux batteries flottantes,—et j'y ai laissé en témoignage un bras et une jambe.—Pourtant, que mon pays ait besoin de moi, et me donne Elliot pour commandant,—on entendra ma jambe de bois se démener au son du tambour[220].» Le chœur reprend et les voix ronflent: les rats effrayés se sauvent au plus profond de leurs trous. C'est à présent le tour de la commère: «J'étais fille autrefois, quoique je ne puisse dire quand.—Encore maintenant mon plaisir est dans les beaux jeunes hommes[221].» Son père fut un dragon, elle ne sait pas trop lequel: c'est pourquoi tous ses galants ont porté l'uniforme, d'abord le tambour, puis le chapelain. «Bien vite je me dégoûtai de mon révérend imbécile.—Pour mari, je pris le régiment en gros.—De l'esponton doré au fifre j'étais toujours prête.—Je ne demandais qu'un bon soldat gaillard.» Depuis, la paix l'a mise à l'aumône; mais à la foire de Cunningham elle a retrouvé son brave drôle; l'uniforme en lambeaux pendillait si splendidement autour de ses côtes! Elle l'a repris, et «tant que des deux mains elle pourra tenir son verre ferme, elle boira à la santé de son vieux héros.» J'espère que voilà du style franc, et que le poëte n'est pas petite bouche. Ses autres personnages sont du même goût, un paillasse, une luronne coupeuse de bourses, un pauvre nain racleur de boyau, un chaudronnier ambulant, tous déguenillés, braillards et bohèmes, qui s'empoignent, se rossent, s'embrassent et font trembler les vitres des éclats de leur belle humeur. «Ils vident leurs havre-sacs, ils engagent leurs guenilles.—Ils gardent tout juste de quoi couvrir leur derrière,» et leur chœur monte comme un tonnerre ébranlant les solives et les murs: