L'Acte de Tolérance approche très-près de l'idéal d'une grande loi anglaise. Pour un juriste versé dans la théorie de la législation, mais qui ne connaîtrait point à fond les dispositions des partis et des sectes entre lesquels l'Angleterre était divisée au temps de la Révolution, cet acte ne serait qu'un chaos d'absurdités et de contradictions. Il ne supporte pas l'examen, si on le juge d'après des principes généraux solides. Bien plus, il ne supporte pas l'examen, si on le juge d'après un principe solide ou non. Le principe solide est évidemment que la simple erreur théologique ne doit pas être punie par le magistrat civil. Ce principe non-seulement n'est pas reconnu par l'Acte de Tolérance, mais encore il est rejeté positivement. Pas une seule des lois cruelles portées contre les non-conformistes par les Tudors et les Stuarts n'est rapportée. La persécution continue à être la règle générale; la tolérance est l'exception. Ce n'est point tout. La Liberté qui est donnée à la conscience est donnée de la façon la plus capricieuse. Un quaker, qui fait une déclaration de foi en termes généraux, obtient le plein bénéfice de l'acte, sans signer un seul des trente-neuf articles; un ministre indépendant, qui est parfaitement disposé à faire la déclaration demandée au quaker, mais qui a des doutes sur six ou sept des articles, demeure sous le coup des lois pénales. Howe est exposé à des châtiments, s'il prêche avant d'avoir solennellement déclaré qu'il adhère à la doctrine anglicane touchant l'Eucharistie. Penn, qui rejette entièrement l'Eucharistie, obtient la parfaite liberté de prêcher sans faire aucune déclaration, quelle qu'elle soit, à ce sujet.

Voilà quelques-uns des défauts qui ne peuvent manquer de frapper toute personne qui examinera l'Acte de Tolérance d'après ces lois de la raison qui sont les mêmes dans tous les pays et dans tous les âges. Mais ces défauts paraîtront peut-être des mérites, si nous prenons garde aux passions et aux préjugés de ceux pour qui l'Acte de Tolérance fut composé. Cette loi, remplie de contradictions que peut découvrir le premier écolier venu en philosophie politique, fit ce que n'eût pu faire une loi composée par toute la science des plus grands maîtres de philosophie politique. Que les articles résumés tout à l'heure soient gênants, puérils, incompatibles entre eux, incompatibles avec la vraie théorie de la liberté religieuse, chacun doit le reconnaître. Tout ce qu'on peut dire pour leur défense est qu'ils ont ôté une grande masse de maux sans choquer une grande masse de préjugés; que, d'un seul coup et pour toujours, sans un seul vote de division dans l'une ou dans l'autre chambre, sans une seule émeute dans les rues, sans presque un seul murmure même dans les classes qui étaient le plus profondément imprégnées de bigoterie, ils ont mis fin à une persécution qui s'était déchaînée pendant quatre générations, qui avait brisé un nombre infini de cœurs, qui avait désolé un nombre infini de foyers, qui avait rempli les prisons d'hommes dont le monde n'était pas digne, qui avait chassé des milliers de ces laboureurs et de ces artisans honnêtes, actifs, religieux, qui sont la vraie force des nations, et les avait forcés à chercher un refuge au delà de l'Océan, parmi les wigwams des Indiens rouges et les repaires des panthères. Une telle défense paraîtra faible peut-être à des théoriciens étroits. Mais probablement les hommes d'État la jugeront complète[52].

Pour moi, ce que je trouve complet ici, c'est l'art de développer. Ces antithèses d'idées soutenues par des antithèses de mots, ces phrases symétriques, ces expressions répétées à dessein pour attirer l'attention, cet épuisement de la preuve mettent sous nos yeux le talent d'avocat et d'orateur que nous rencontrions tout à l'heure dans l'art de plaider toutes les causes, de posséder un nombre infini de moyens, de les posséder tous et toujours à chaque incident du procès. Ce qui achève de manifester ce genre d'esprit, ce sont les fautes où son talent l'entraîne. À force de développer, il allonge. Plus d'une fois ses explications sont des lieux communs. Il prouve ce que tout le monde accorde. Il éclaircit ce qui est clair. Tel passage sur la nécessité des réactions semble l'amplification d'un bon élève[53]. Tel autre, excellent et nouveau, ne peut être lu qu'une fois avec plaisir. À la seconde, il paraît trop vrai; on a tout vu du premier coup, et l'on s'ennuie. J'ai omis un tiers du morceau sur l'Acte de Tolérance; et les esprits vifs diront que j'aurais dû en omettre un autre tiers.

Le dernier trait, le plus singulier, le moins anglais de cette histoire, c'est qu'elle est intéressante. Macaulay a écrit, dans la Revue d'Édimbourg, cinq volumes d'Essais; et chacun sait que le premier mérite d'un reviewer, ou d'un journaliste, est de se faire lire. Un gros volume a le droit d'ennuyer; il n'est pas gros pour rien; sa taille réclame d'avance l'attention de celui qui l'ouvre. La solide reliure, la table symétrique, la préface, les chapitres substantiels alignés comme des soldats en bataille, tout vous ordonne de prendre un fauteuil, d'endosser une robe de chambre, de mettre vos pieds au feu, et d'étudier; vous ne devez pas moins à l'homme grave qui se présente à vous armé de six cents pages de texte et de trois ans de réflexion. Mais un journal qu'on parcourt dans un café, une revue qu'on feuillette dans un salon, le soir avant de se mettre à table, ont besoin d'attirer les yeux, de vaincre la distraction, de conquérir leurs lecteurs. Macaulay a pris ce besoin dans cet exercice, et il a conservé dans l'histoire les habitudes qu'il avait gagnées dans les journaux. Il emploie tous les moyens de garder l'attention, bons ou médiocres, dignes ou indignes d'un grand talent, entre autres, l'allusion aux circonstances actuelles. Vous savez ce mot d'un directeur de revue à qui Pierre Leroux proposait un article sur Dieu. «Dieu! cela n'a pas d'actualité!» Macaulay en profite. S'il nomme un régiment, il indique en quelques lignes les actions d'éclat qu'il a faites depuis son institution jusqu'à nos jours: voilà les officiers de ce régiment campés en Crimée, à Malte ou à Calcutta, obligés de lire son histoire.—Il raconte la réception de Schomberg par la Chambre: qui s'intéresse à Schomberg? À l'instant il ajoute que Wellington, cent ans plus tard, fut reçu en pareilles circonstances avec un cérémonial copié du premier: quel Anglais ne s'intéresse pas à Wellington?—Il raconte le siége de Londonderry, il désigne la place que les anciens bastions occupent dans la ville actuelle, le champ qui était couvert par le camp irlandais, le puits où buvaient les assiégeants: quel habitant de Londonderry pourra s'empêcher d'acheter son livre?—Quelque ville qu'il aborde, il marque les changements qu'elle a subis, les nouvelles rues ajoutées, les bâtiments réparés ou construits, l'augmentation du commerce, l'introduction d'industries nouvelles: voilà tous les aldermen et tous les négociants obligés de souscrire à son ouvrage.—Ailleurs nous rencontrons une anecdote sur un acteur et une actrice: comme les superlatifs intéressent, il commence par dire que William Mountford était «le plus agréable comédien,» qu'Anne Bracegirdle était «l'actrice la plus populaire» du temps. S'il introduit un homme d'État, il l'annonce toujours par quelque grand mot: c'était «le plus insinuant,» ou bien «le plus équitable,» ou bien «le plus instruit,» ou bien «le plus acharné et le plus débauché» de tous les politiques d'alors.—Mais ses grandes qualités le servent aussi bien là-dessus que ces machines littéraires un peu trop visibles, un peu trop nombreuses, un peu trop grossières. La multitude étonnante des détails, le mélange de dissertations psychologiques et morales, des descriptions, des récits, des jugements, des plaidoiries, des portraits, par-dessus tout la bonne composition et le courant continu d'éloquence occupent et retiennent l'attention jusqu'au bout. On éprouve de la peine à finir un volume de Lingard et de Robertson; on aurait de la peine à ne pas finir un volume de Macaulay.

Voici une narration détachée qui montre fort bien et en abrégé les moyens d'intéresser qu'il emploie, et le grand intérêt qu'il excite. Il s'agit du massacre de Glencoe. Il commence par décrire l'endroit en voyageur qui l'a vu, et le signale aux bandes de touristes et d'amateurs, historiens et antiquaires, qui tous les ans partent de Londres.

Mac-Ian habitait à l'entrée d'un ravin situé près du rivage méridional de Lochleven. Près de la maison étaient deux ou trois petits hameaux habités par sa tribu. La population qu'il gouvernait n'excédait pas, dit-on, deux cents âmes. Dans le voisinage de ce petit groupe de villages, il y avait quelques bois-taillis et quelques pâturages; mais, en remontant un peu le défilé, on ne voyait aucun signe d'habitation et de culture. En langue gaélique, Glencoe signifie Vallée des Larmes; en effet, elle est le plus mélancolique et le plus désolé de tous les défilés écossais. C'est vraiment la vallée de l'Ombre de la Mort[54]. Des brouillards et des orages pèsent sur elle pendant la plus grande partie des beaux étés; et même dans les jours rares où le soleil est brillant, quand il n'y a aucun nuage dans le ciel, l'impression que laisse le paysage est triste et accablante. Le sentier longe un ruisseau qui sort du plus sombre et du plus lugubre des étangs de montagne. De grands murs de roc menacent des deux côtés. Même en juillet, on peut souvent distinguer des lignes de neige dans les fentes, près des sommets. Sur tous les versants, des amas de ruines marquent la course furieuse des torrents. Mille après mille, le voyageur cherche en vain des yeux la fumée d'une hutte, ou une forme humaine enveloppée dans un plaid; il écoute en vain pour entendre les aboiements d'un chien de berger ou le bêlement d'un agneau. Mille après mille, le seul son qui indique la vie est le cri indistinct d'un oiseau de proie, perché sur quelque créneau de roche battu par la tempête. Le progrès de la civilisation qui a changé tant de landes incultes en champs dorés de moissons, ou égayés par les fleurs des pommiers, n'a fait que rendre Glencoe plus désolée. Toute la science et toute l'industrie d'un âge pacifique ne peuvent extraire rien d'utile de ce désert; mais dans un âge de violence et de rapine, le désert lui-même devenait utile par l'abri qu'il offrait au bandit et à son butin[55].

La description, quoique fort belle, est écrite en style démonstratif. L'antithèse de la fin l'explique; l'auteur l'a faite pour montrer que les gens de Glencoe étaient les plus grands brigands du pays.

Le maître de Stairs, qui représentait Guillaume en Écosse, s'autorisant de ce que Mac-Ian n'avait pas prêté le serment de fidélité au jour marqué, voulut détruire le chef et son clan. Il n'était poussé ni par une haine héréditaire, ni par un intérêt privé; il était homme de goût, poli et aimable. Il fit ce crime par humanité, persuadé qu'il n'y avait pas d'autre moyen de pacifier les hautes terres. Là-dessus, Macaulay insère une dissertation de quatre pages, fort bien faite, pleine d'intérêt et de science, dont la diversité nous repose, qui nous fait voyager à travers toutes sortes d'exemples historiques, et toutes sortes de leçons morales.

Nous voyons chaque jour des hommes faire pour leur parti, pour leur secte, pour leur pays, pour leurs projets favoris de réforme politique et sociale, ce qu'ils ne voudraient pas faire pour s'enrichir ou se venger eux-mêmes. Devant une tentation directement offerte à notre cupidité privée ou à notre animosité privée, ce que nous avons de vertu prend l'alarme. Mais la vertu elle-même contribue à la chute de celui qui croit pouvoir, en violant quelque règle morale importante, rendre un grand service à une Église, à un État, à l'humanité. Il fait taire les objections de sa conscience, et endurcit son cœur contre les spectacles les plus émouvants, en se répétant à lui-même que ses intentions sont pures, que son objet est noble, et qu'il fait un petit mal pour un grand bien. Par degrés, il arrive à oublier entièrement l'infamie des moyens en considérant l'excellence de la fin, et accomplit sans un seul remords de conscience des actions qui feraient horreur à un boucanier. Il n'est pas à croire que saint Dominique, pour le meilleur archevêché de la chrétienté, eût poussé des pillards féroces à voler et à massacrer une population pacifique et industrieuse, qu'Éverard Digby, pour un duché, eût fait sauter une grande assemblée en l'air, ou que Robespierre eût tué, moyennant salaire, une seule des personnes dont il tua des milliers par philanthropie.[56]

Ne reconnaît-on pas ici l'Anglais élevé parmi les essais et les sermons psychologiques et moraux, qui involontairement, à chaque instant, en répand quelqu'un sur le papier? Ce genre est inconnu dans nos chaires et dans nos revues; c'est pourquoi il est inconnu dans nos histoires. Chez nos voisins, pour entrer dans l'histoire, il n'a qu'à descendre de la chaire et du journal.

Je ne traduis pas la suite de l'explication, les exemples de Jacques V, de Sixte-Quint et de tant d'autres, que Macaulay cite pour donner des précédents au maître de Stairs. Suit une discussion très-circonstanciée et très-solide prouvant que le roi Guillaume n'est pas responsable du massacre. Il est clair que l'objet de Macaulay, ici comme ailleurs, est moins de faire une peinture que de suggérer un jugement. Il veut que nous ayons une opinion sur la moralité de l'acte, que nous l'attribuions à ses véritables auteurs, que chacun d'eux ait exactement sa part, et point davantage. Un peu plus loin, quand il s'agira de punir le crime, et que Guillaume, ayant châtié sévèrement les exécuteurs, se contentera de révoquer le maître de Stairs, Macaulay compose une dissertation de plusieurs pages pour juger cette injustice et pour blâmer le roi. Ici, comme ailleurs, il est encore orateur et moraliste; aucun moyen n'a plus de force pour intéresser un lecteur anglais. Heureusement pour nous, il redevient enfin narrateur; les menus détails qu'il choisit alors fixent l'attention et mettent la scène sous les yeux.

La vue des habits rouges qui approchaient inquiéta un peu la population de la vallée. John, le fils aîné du chef, accompagné par vingt hommes de son clan, vint à la rencontre des étrangers, et leur demanda ce que signifiait cette visite. Le lieutenant Lindsay répondit que les soldats venaient en amis et ne demandaient que des logements. Ils furent accueillis amicalement et logées sous les toits de chaume de la petite communauté. Glenlyon et plusieurs de ses hommes furent reçus dans la maison d'un montagnard qui s'appellait Inverrigen, du nom du groupe de huttes sur lesquelles il avait autorité. Lindsay eut son logis plus près de la demeure du vieux chef. Auchintriater, un des principaux du clan, qui gouvernait le petit hameau d'Auchnaion, y trouva des quartiers pour une troupe d'hommes commandée par le sergent Barbour. Les provisions furent libéralement fournies. On mangea des bœufs qui probablement avaient été engraissés dans des pâturages éloignés; aucun payement ne fut demandé; car, en hospitalité comme en brigandage, les maraudeurs celtes étaient rivaux des Bédouins. Pendant douze jours, les soldats vécurent familièrement avec les habitants de la vallée. Le vieux Mac-Ian, qui avait été fort inquiet, ne sachant s'il était considéré comme sujet ou comme rebelle, paraît avoir vu cette visite avec plaisir. Les officiers passaient une grande partie de leur temps avec lui et avec sa famille. Les longues soirées coulaient gaiement auprès du feu de tourbe, grâce à quelques paquets de cartes, qui avaient trouvé leur chemin jusqu'à ce coin reculé du monde, et à quelques flacons d'eau-de-vie française, qui probablement, étaient l'adieu de Jacques à ses partisans des hautes terres. Glenlyon paraissait chaudement attaché à la nièce du vieux chef et à son mari Alexandre. Chaque jour il venait dans leur maison pour boire le coup du matin. Cependant il observait avec une attention scrupuleuse tous les chemins par où les Macdonalds pourraient essayer de s'enfuir quand on donnerait le signal du massacre, et il envoyait le résultat de ses observations à Hamilton[57]....

La nuit était rude. Très-tard dans la soirée, le vague soupçon de quelque mauvais dessein traversa l'esprit du fils aîné du chef. Les soldats étaient évidemment dans un état d'agitation; et quelques-uns d'entre eux prononçaient des cris singuliers. On entendit, à ce que l'on prétend, deux hommes chuchoter: «Je n'aime pas cette besogne.» Un d'entre eux murmura: «Je serais content de combattre les Macdonalds. Mais tuer des hommes dans leur lit!—Il faut faire ce qu'on nous commande, répondit une autre voix; s'il y a là quelque chose de mal, c'est l'affaire de nos officiers.»—John Macdonald fut si inquiet qu'un peu après minuit il alla au quartier de Glenlyon. Glenlyon et ses hommes étaient tous debout, et semblaient mettre leurs armes en état pour une action. John, très-alarmé, demanda pourquoi ces préparatifs. Glenlyon se répandit en protestations amicales. «Des gens de Glengarry maraudent dans le pays, nous nous préparons pour marcher contre eux. Vous êtes bien en sûreté. Croyez-vous que si vous couriez quelque danger, je n'aurais pas donné un avis à votre frère Sandy et à sa femme? Les soupçons de John se calmèrent. Il revint chez lui, et se coucha[58]

Le lendemain, à cinq heures du matin, le vieux chef fut assassiné, ses hommes fusillés dans leur lit ou au coin de leur feu. Des femmes furent égorgées; un enfant de douze ans, qui demandait la vie à genoux, tué; ceux qui s'étaient enfuis demi-nus, les femmes, les enfants, périrent de froid et de faim dans la neige.

Ces détails précis, ces conversations de soldats, cette peinture des soirées passées au coin du foyer, donnent à l'histoire le mouvement et la vie du roman. Et pourtant l'historien reste orateur; car il a choisi tous ces faits pour mettre en lumière la perfidie des assassins et l'horreur du massacre, et il s'en servira plus tard pour demander, avec toute la puissance de la passion et de la logique, la punition des criminels.

Ainsi, cette histoire dont les qualités semblent si peu anglaises porte partout la marque d'un talent vraiment anglais. Universelle, suivie, elle enveloppe tous les faits dans sa vaste trame sans la diviser ni la rompre. Développée, abondante, elle éclaircit les faits obscurs, et ouvre aux plus ignorants les questions les plus compliquées. Intéressante, variée, elle attire à elle l'attention et la garde. Elle a la vie, la clarté, l'unité, qualités qui semblaient toutes françaises. Il semble que l'auteur soit un vulgarisateur comme M. Thiers, un philosophe comme M. Guizot, un artiste comme M. Thierry. La vérité est qu'il est orateur, et orateur à la façon de son pays; mais comme il possède au plus haut degré les facultés oratoires, et qu'il les possède avec un tour et des instincts nationaux, il paraît suppléer par elles aux facultés qu'il n'a pas. Il n'est pas véritablement philosophe: la médiocrité de ses premiers chapitres sur l'ancienne histoire d'Angleterre le prouve assez; mais sa force de raisonnement, ses habitudes de classification et d'ordre mettent l'unité dans son histoire. Il n'est pas véritablement artiste: quand il fait une peinture, il songe toujours à prouver quelque chose; il insère des dissertations aux endroits les plus touchants; il n'a ni grâce, ni légèreté, ni vivacité, ni finesse, mais une mémoire étonnante, une science énorme, une passion politique ardente, un grand talent d'avocat pour exposer et plaider toutes les causes, une connaissance précise des faits précis et petits qui attachent l'attention, font illusion, diversifient, animent et échauffent un récit. Il n'est pas simplement vulgarisateur: il est trop ardent, trop acharné à prouver, à conquérir des croyances, à abattre ses adversaires, pour avoir le limpide talent de l'homme qui explique et qui expose, sans avoir d'autre but que d'expliquer et d'exposer, qui répand partout de la lumière, et ne verse nulle part la chaleur, mais il est si bien fourni de détails et de raisons, si avide de convaincre, si riche en développements, qu'il ne peut manquer d'être populaire. Par cette ampleur de science, par cette puissance de raisonnement et de passion, il a produit un des plus beaux livres du siècle, en manifestant le génie de sa nation. Cette solidité, cette énergie, cette profonde passion politique, ces préoccupations de morale, ces habitudes d'orateur, cette puissance limitée en philosophie, ce style un peu uniforme, sans flexibilité ni douceur, ce sérieux éternel, cette marche géométrique vers un but marqué, annoncent en lui l'esprit anglais. Mais s'il est anglais pour nous, il ne l'est pas pour sa nation. L'animation, l'intérêt, la clarté, l'unité de son récit les étonnent. Ils le trouvent brillant, rapide, hardi; c'est, disent-ils, un esprit français. Sans doute, il l'est en plusieurs points; s'il entend mal Racine, il admire Pascal et Bossuet; ses amis disent qu'il faisait de Mme de Sévigné sa lecture journalière. Bien plus, par la structure de son esprit, par son éloquence et par sa rhétorique, il est latin; en sorte que la charpente intérieure de son talent le range parmi les classiques; c'est seulement par son vif sentiment du fait particulier, complexe et sensible, par son énergie et sa rudesse, par la richesse un peu lourde de son imagination, par l'intensité de son coloris, qu'il est de sa race. Comme Addison et Burke, il ressemble à une greffe étrangère alimentée et transformée par la séve du tronc national. En tout cas, ce jugement est la plus forte marque de la différence des deux peuples. Pour aller chez ses voisins, un Français doit faire deux voyages. Quand il a franchi la première distance, qui est grande, il aborde sur Macaulay. Qu'il se rembarque; il lui faut entreprendre une seconde traversée aussi longue pour parvenir sur Carlyle, par exemple, sur un esprit foncièrement germanique, sur le vrai sol anglais.

CHAPITRE IV.
La philosophie et l'histoire. Carlyle.

§ 1.
SON STYLE ET SON ESPRIT.

§ 2.
SON RÔLE.

§ 3.
SA PHILOSOPHIE, SA MORALE ET SA CRITIQUE.

§ 4.
SA CONCEPTION DE L'HISTOIRE.

Lorsqu'on demande aux Anglais, surtout à ceux qui n'ont pas quarante ans, quels sont chez eux les hommes qui pensent, ils nomment d'abord Carlyle; mais en même temps ils vous conseillent de ne pas le lire, en vous avertissant que vous n'y entendrez rien du tout. Là-dessus, comme il est naturel, on se hâte de prendre les vingt volumes de Carlyle, critique, histoire, pamphlets, fantaisies, philosophie; on les lit avec des émotions fort étranges, et en démentant chaque matin son jugement de la veille. On découvre enfin qu'on est devant un animal extraordinaire, débris d'une race perdue, sorte de mastodonte égaré dans un monde qui n'est point fait pour lui. On se réjouit de cette bonne fortune zoologique, et on le dissèque avec une curiosité minutieuse, en se disant qu'on n'en retrouvera peut-être pas un second.

§ 1.
SON STYLE ET SON ESPRIT.

I

On est dérouté d'abord. Tout est nouveau ici, les idées, le style, le ton, la coupe des phrases et jusqu'au dictionnaire. Il prend tout à contre-pied, il violente tout, les expressions et les choses. Chez lui les paradoxes sont posés en principe; le bon sens prend la forme de l'absurde: on est comme transporté dans un monde inconnu dont les habitants marchent la tête en bas, les pieds en l'air, en habits d'arlequins, de grands seigneurs et de maniaques, avec des contorsions, des soubresauts et des cris; on est étourdi douloureusement de ces sons excessifs et discordants; on a envie de se boucher les oreilles, on a mal à la tête, on est obligé de déchiffrer une nouvelle langue. On regarde à la table des volumes qui doivent être les plus clairs, l'Histoire de la Révolution française, par exemple, et l'on y lit ces titres de chapitres: «Idéaux réalisés—Viatique—Astræa redux—Pétitions en hiéroglyphes—Outres—Mercure de Brézé—Broglie le dieu de la guerre.» On se demande quelles liaisons il peut y avoir entre ces charades et les événements si nets que nous connaissons tous. On s'aperçoit alors qu'il parle toujours en énigmes. «Hacheurs de logique[59],» voilà comme il désigne les analystes du dix-huitième siècle. «Sciences de castors,» c'est là son mot pour les catalogues et les classifications de nos savants modernes. «Le clair de lune transcendantal,» entendez par là les rêveries philosophiques et sentimentales importées d'Allemagne. Culte de la «calebasse rotatoire:» cela signifie la religion extérieure et mécanique[60]. Il ne peut pas s'en tenir à l'expression simple; il entre à chaque pas dans les figures; il donne un corps à toutes ses idées; il a besoin de toucher des formes. On voit qu'il est obsédé et hanté de visions éclatantes ou lugubres; chaque pensée en lui est une secousse; un flot de passion fumeuse arrive en bouillonnant dans ce cerveau qui regorge, et le torrent d'images déborde et roule avec toutes les boues et toutes les splendeurs. Il ne peut pas raisonner, il faut qu'il peigne. S'agit-il d'expliquer l'embarras d'un jeune homme obligé de choisir une carrière parmi les convoitises et les doutes de l'âge où nous vivons, il vous montre[61] «un monde détraqué, ballotté, et plongeant comme le vieux monde romain quand la mesure de ses iniquités fut comblée; les abîmes, les déluges supérieurs et souterrains crevant de toutes parts, et dans ce furieux chaos de clarté blafarde, toutes les étoiles du ciel éteintes. À peine une étoile du ciel qu'un œil humain puisse maintenant apercevoir; les brouillards pestilentiels, les impures exhalaisons devenues incessantes, excepté sur les plus hauts sommets, ont effacé toutes les étoiles du ciel. Des feux follets, qui çà et là courent avec des couleurs diverses, ont pris la place des étoiles. Sur la houle sauvage du chaos, dans l'air de plomb, il n'y a que des flamboiements brusques d'éclairs révolutionnaires; puis rien que les ténèbres, avec les phosphorescences de la philanthropie, ce vain météore; çà et là un luminaire ecclésiastique qui se balance encore, suspendu à ses vieilles attaches vacillantes, prétendant être encore une lune ou un soleil,—quoique visiblement ce ne soit plus qu'une lanterne chinoise, composée surtout de papier, avec un bout de chandelle qui meurt mal-proprement dans son cœur.»

Figurez-vous un volume, vingt volumes composés de tableaux pareils, reliés par des exclamations et des apostrophes; l'histoire même, son Histoire de la Révolution française, ressemble à un délire. Carlyle est un voyant puritain qui voit passer devant lui les échafauds, les orgies, les massacres, les batailles, et qui, assiégé de fantômes furieux ou sanglants, prophétise, encourage ou maudit. Si vous ne jetez pas le livre de colère et de fatigue, vous perdez le jugement; vos idées s'en vont, le cauchemar vous prend; un carnaval de figures contractées et féroces tourbillonne dans votre tête; vous entendez des hurlements d'insurrection, des acclamations de guerre; vous êtes malade: vous ressemblez à ces auditeurs des covenantaires que la prophétie remplissait de dégoût ou d'enthousiasme, et qui cassaient la tête au prophète, s'ils ne le prenaient pour général.

Ces violentes saillies vous paraîtront encore plus violentes si vous remarquez l'étendue du champ qu'elles parcourent. Du sublime à l'ignoble, du pathétique au grotesque, il n'y a qu'un pas pour Carlyle. Il touche du même coup les deux extrêmes. Ses adorations finissent par des sarcasmes. «L'univers est pour lui aussi bien un oracle et un temple qu'une cuisine et une écurie.» Il est à son aise dans le mysticisme comme dans la brutalité.

«Un silence de mort, dit-il en parlant d'un coucher de soleil au cap Nord[62]; rien que les roches de granit avec leurs teintes de pourpre et le pacifique murmure de l'Océan polaire soulevé par une ondulation lente, au-dessus duquel, dans l'extrême nord, pend le grand soleil, bas et paresseux, comme si, lui aussi, il voulait s'assoupir. Pourtant sa couche de nuages est tissue d'écarlate et de drap d'or; pourtant sa lumière ruisselle sur le miroir des eaux comme un pilier de feu qui vacille descendant vers l'abîme et se couchant sous mes pieds. En de tels moments, la solitude est sans prix; qui voudrait parler ou être vu, lorsque derrière lui gisent l'Europe et l'Afrique profondément endormies, et que devant lui s'ouvrent l'immensité silencieuse et le palais de l'Éternel, dont notre soleil est une lampe, une lampe du porche[63]?» Voilà les magnificences qu'il rencontre toutes les fois qu'il est face à face avec la nature. Nul n'a contemplé avec une émotion plus puissante les astres muets qui roulent éternellement dans le firmament pâle et enveloppent notre petit monde. Nul n'a contemplé avec une terreur plus religieuse l'obscurité infinie où notre pauvre pensée apparaît un instant comme une lueur, et tout à côté de nous le morne abîme où «la chaude frénésie de la vie» va s'éteindre. Ses yeux sont habituellement fixés sur ces grandes ténèbres, et il peint avec un frémissement de vénération et d'espérance l'effort que les religions ont fait pour les percer. «Au cœur des plus lointaines montagnes[64], dit-il, s'élève la petite église. Les morts dorment tous à l'entour sous leurs blanches pierres tumulaires, dans l'attente d'une résurrection heureuse. Ton âme serait bien morte, si jamais, à aucune heure, à l'heure gémissante de minuit, quand le spectre de cette église pendait dans le ciel, et que l'être était comme englouti dans les ténèbres; tu serais bien inerte, si elle ne t'a pas dit des choses indicibles qui sont allées jusqu'à l'âme de ton âme. Celui-là était fort qui avait une église, ce que nous pouvons appeler une église. Il se tenait debout par elle, quoique, au centre des immensités, au confluent des éternités; il se tenait debout comme un homme devant Dieu et devant l'homme. Le vaste univers sans rivage était devenu pour lui une ferme cité, une demeure qu'il connaissait[65].» Rembrandt seul a rencontré ces sombres visions noyées d'ombre, traversées de rayons mystiques; voilà l'Église qu'il a peinte[66]; voilà la mystérieuse apparition flottante pleine de formes radieuses qu'il a posée au plus haut du ciel, au-dessus de la nuit orageuse et de la terreur qui secoue les êtres mortels. Les deux imaginations ont la même grandeur douloureuse, les mêmes rayonnements et les mêmes angoisses. Et toutes les deux s'abattent aussi facilement dans la trivialité et la crudité. Nul ulcère, nulle fange n'est assez repoussante pour dégoûter Carlyle. À l'occasion il comparera la politique qui cherche la popularité[67] «au chien noyé de l'été dernier qui monte et remonte la Tamise selon le courant et la marée, que vous connaissez de vue, et aussi de nez, que vous trouvez là à chaque voyage, et dont la puanteur devient chaque jour plus intolérable.» Le saugrenu, les disparates abondent dans son style. Quand le cardinal de Loménie, si frivole, propose de convoquer une cour plénière, il le trouve semblable aux «serins dressés qui sont capables de voler gaiement avec une mèche allumée entre leurs pattes, et de mettre le feu à des canons, à des magasins de poudre[68].» Au besoin, il tourne aux images drolatiques. Il finit un dithyrambe par une caricature. Il éclabousse les magnificences avec des polissonneries baroques. Il accouple la poésie au calembour. «Le génie de l'Angleterre, dit-il à la fin de son livre sur Cromwell, ne plane plus les yeux sur le soleil, défiant le monde, comme un aigle à travers les tempêtes! Le génie de l'Angleterre, bien plus semblable à une autruche vorace tout occupée de sa pâture et soigneuse de sa peau, présente son autre extrémité au soleil, sa tête d'autruche enfoncée dans le premier buisson venu, sous de vieilles chapes ecclésiastiques, sous des manteaux royaux, sous l'abri de toutes les défroques qui peuvent se trouver là; c'est dans cette position qu'elle attend l'issue. L'issue s'est fait attendre, mais on voit maintenant qu'elle est inévitable. Il n'y a pas d'autruche tout occupée de sa grossière pâture terrestre, et la tête enfoncée dans de vieilles défroques, qui ne soit éveillée un jour d'une façon terrible, à posteriori, sinon autrement[69]

C'est par cette bouffonnerie qu'il conclut son meilleur livre, sans quitter l'accent sérieux, douloureux, au milieu des anathèmes et des prophéties. Il a besoin de ces grandes secousses. Il ne sait pas se tenir en place, n'occuper à la fois qu'une province littéraire. Il bondit par saccades effrénées d'un bout à l'autre du champ des idées; il confond tous les styles, il entremêle toutes les formes; il accumule les allusions païennes, les réminiscences de la Bible, les abstractions allemandes, les termes techniques, la poésie, l'argot, les mathématiques, la physiologie, les vieux mots, les néologismes. Il n'est rien qu'il ne foule et ne ravage. Les constructions symétriques de l'art et de la pensée humaine, dispersées et bouleversées, s'amoncellent sous sa main en un gigantesque amas de débris informes, au haut duquel, comme un conquérant barbare, il gesticule et il combat.

II

Cette disposition d'esprit produit l'humour, mot intraduisible, car la chose nous manque. L'humour est le genre de talent qui peut amuser des Germains, des hommes du Nord; il convient à leur esprit comme la bière et l'eau-de-vie à leur palais. Pour les gens d'une autre race, il est désagréable; nos nerfs le trouvent trop âpre et trop amer. Entre autres choses, ce talent contient le goût des contrastes. Swift plaisante avec la mine sérieuse d'un ecclésiastique qui officie, et développe en homme convaincu, les absurdités les plus grotesques. Hamlet, secoué de terreur et désespéré, pétille de bouffonneries. Heine se moque de ses émotions au moment où il s'y livre. Ils aiment les travestissements, mettent une robe solennelle aux idées comiques, une casaque d'arlequin aux idées graves.—Un autre trait de l'humour est l'oubli du public. L'auteur nous déclare qu'il ne se soucie pas de nous, qu'il n'a pas besoin d'être compris ni approuvé, qu'il pense et s'amuse tout seul, et que si son goût et ses idées nous déplaisent, nous n'avons qu'à décamper. Il veut être raffiné et original tout à son aise; il est chez lui dans son livre et portes closes; il se met en pantoufles, en robe de chambre, bien souvent les pieds en l'air, parfois sans chemise. Carlyle a son style propre, et note son idée à sa façon; c'est à nous de la comprendre. Il fait allusion à un mot de Gœthe, de Shakspeare, à une anecdote qui en ce moment le frappe; tant pis pour nous si nous ne le savons pas. Il crie quand l'envie lui en prend; tant pis pour nous si nos oreilles ne s'y accommodent pas. Il écrit selon les caprices de l'imagination, avec tous les soubresauts de l'invention; tant pis pour nous si notre esprit va d'un autre pas. Il note au vol toutes les nuances, toutes les bizarreries de sa conception; tant pis pour nous si la nôtre n'y atteint pas.—Un dernier trait de l'humour est l'irruption d'une jovialité violente, enfouie sous un monceau de tristesses. L'indécence saugrenue apparaît brusquement. La nature physique, cachée et opprimée sous des habitudes de réflexion mélancolique, se met à nu pour un instant. Vous voyez une grimace, un geste de polisson, puis tout rentre dans la solennité habituelle.—Ajoutez enfin les éclats d'imagination imprévus. L'humoriste renferme un poëte; tout d'un coup, dans la brume monotone de la prose, au bout d'un raisonnement, un paysage étincelle: beau ou laid, il n'importe; il suffit qu'il frappe. Ces inégalités peignent bien le Germain solitaire, énergique, imaginatif, amateur de contrastes violents, fondé sur la réflexion personnelle et triste, avec des retours imprévus de l'instinct physique, si différent des races latines et classiques, races d'orateurs ou d'artistes, où l'on n'écrit qu'en vue du public, où l'on ne goûte que des idées suivies, où l'on n'est heureux que par le spectacle des formes harmonieuses, où l'imagination est réglée, où la volupté semble naturelle. Carlyle est profondément germain, plus voisin de la souche primitive qu'aucun de ses contemporains, étrange et énorme dans ses fantaisies et dans ses plaisanteries; il s'appelle lui-même «un taureau sauvage embourbé dans les forêts de la Germanie[70].» Par exemple, son premier livre, Sartor resartus, qui est une philosophie du costume, contient, à propos des tabliers et des culottes, une métaphysique, une politique, une psychologie. L'homme, d'après lui, est un animal habillé. La société a pour fondement le drap. «Car, comment sans habits pourrions-nous posséder la faculté maîtresse, le siége de l'âme, la vraie glande pinéale du corps social, je veux dire une bourse?» D'ailleurs, aux yeux de la pure raison, qu'est-ce que l'homme? «Un esprit, une apparition divine, un moi mystérieux, qui, sous ses guenilles de laine, porte un vêtement de chair tissu dans les métiers du ciel, par lequel il est révélé à ses semblables, par lequel il voit et se fabrique pour lui-même un univers avec des espaces azurés pleins d'étoiles et de longs milliers de siècles[71].» Le paradoxe continue, à la fois baroque et mystique, cachant des théories sous des folies, mêlant ensemble les ironies féroces, les pastorales tendres, les récits d'amour, les explosions de fureur, et des tableaux de carnaval. Il démontre fort bien que «le plus remarquable événement de l'histoire moderne n'est pas la diète de Worms, ni la bataille d'Austerlitz ou de Wagram, ou toute autre bataille, mais bien l'idée qui vint à Fox le quaker de se faire un habillement de cuir[72];» car ainsi vêtu pour toute sa vie, logeant dans un arbre et mangeant des baies sauvages, il pouvait rester oisif et inventer à son aise le puritanisme, c'est-à-dire le culte de la conscience. Voilà de quelle façon Carlyle traite les idées qui lui sont les plus chères. Il ricane à propos de la doctrine qui va employer sa vie et occuper tout son cœur.

Veut-on avoir l'abrégé de sa politique et son opinion sur sa patrie? Il prouve que dans la transformation moderne des religions, deux sectes principales se sont élevées, surtout en Angleterre, l'une, celle des porte-guenilles, l'autre, celle des dandies. «La première est composée de personnes ayant fait vœu de pauvreté et d'obéissance, et qu'on pourrait prendre pour des adorateurs d'Hertha, la Terre; car ils fouillent avec zèle et travaillent continuellement dans son sein, ou bien renfermés dans des oratoires particuliers, ils méditent et manipulent les substances qu'ils ont extraites de ses entrailles. D'autre part, comme les druides, ils vivent dans des demeures sombres, souvent même ils cassent les vitres de leurs fenêtres et les bourrent de pièces d'étoffes ou d'autres substances opaques, jusqu'à ce que l'obscurité convenable soit rétablie. Ils sont tous rhizophages ou mangeurs de racines. Quelques-uns sont ichthyophages et usent des harengs salés, s'abstenant de toute autre nourriture animale, hormis des animaux morts de mort naturelle, ce qui indique peut-être un sentiment brahminique étrangement perverti. Leur moyen universel de subsistance est la racine nommée pomme de terre, qu'ils cuisent avec le feu. Dans toutes les cérémonies religieuses, le fluide appelé whisky est, dit-on, chose requise, et il s'y en fait une large consommation[73].—«L'autre secte, celle des dandies, affecte une grande pureté et le séparatisme, se distinguant par un costume particulier, et autant que possible par une langue particulière, ayant pour but principal de garder une vraie tenue nazaréenne, et de se préserver des souillures du monde.» Du reste, ils professent plusieurs articles de foi dont les principaux sont: «que les pantalons doivent être très-collants aux hanches; qu'il est permis à l'humanité, sous certaines restrictions, de porter des gilets blancs;—que nulle licence de la mode ne peut autoriser un homme de goût délicat à adopter le luxe additionnel postérieur des Hottentots.»—«Une certaine nuance de manichéisme peut être discernée en cette secte, et aussi une ressemblance assez grande avec la superstition des moines du mont Athos, qui, à force de regarder de toute leur attention leur nombril, finissaient par y discerner la vraie Apocalypse de la nature et le ciel révélé. Selon mes propres conjectures, cette secte n'est qu'une modification appropriée à notre temps de la superstition primitive, appelée culte de soi-même[74].» Cela posé, il tire les conséquences. «J'appellerais volontiers ces deux sectes deux machines électriques immenses et vraiment sans modèle (tournées par la grande roue sociale), avec des batteries de qualité opposée; celle des porte-guenilles étant la négative, et celle du dandysme étant la positive; l'une attirant à soi et absorbant heure par heure l'électricité positive de la nation (à savoir, l'argent); l'autre, également occupée à s'approprier la négative (à savoir, la faim, aussi puissante que l'autre). Jusqu'ici vous n'avez vu que des pétillements et des étincelles partielles et passagères. Mais attendez un peu jusqu'à ce que toute la nation soit dans un état électrique, c'est-à-dire jusqu'à ce que toute votre électricité vitale, non plus neutre comme à l'état sain, soit distribuée en deux portions isolées, l'une négative, l'autre positive (à savoir, la faim et l'argent), et enfermées en deux bouteilles de Leyde grandes comme le monde! Le frôlement du doigt d'un enfant les met en contact et[75]....» Il s'arrête brusquement et vous laisse à vos conjectures. Cette amère gaieté est celle d'un homme furieux ou désespéré qui, de parti pris, et justement à cause de la violence de sa passion, la contiendrait et s'obligerait à rire, mais qu'un tressaillement soudain révélerait à la fin tout entier. Il dit quelque part[76] qu'il y a au fond du naturel anglais, sous toutes les habitudes de calcul et de sang-froid, une fournaise inextinguible, un foyer de rage extraordinaire, la rage des dévoués Scandinaves[77], qui, une fois lancés au fort de la bataille, ne sentaient plus les blessures et vivaient et combattaient, et tuaient, percés de coups dont le moindre, pour un homme ordinaire, eût été mortel. C'est cette frénésie destructive, ce soulèvement de puissances intérieures, inconnues, ce déchaînement d'une férocité, d'un enthousiasme et d'une imagination désordonnés et irréfrénables, qui a paru chez eux à la Renaissance et à la Réforme, et dont un reste subsiste aujourd'hui dans Carlyle. En voici un vestige dans un morceau presque digne de Swift, et qui est l'abrégé de ses émotions habituelles en même temps que sa conclusion sur l'âge où nous voici[78]:

«Supposons, dit-il, que des cochons (j'entends des cochons à quatre pieds), doués de sensibilité et d'une aptitude logique supérieure, ayant atteint quelque culture, puissent, après examen et réflexion, coucher sur le papier, pour notre usage, leur idée de l'univers, de leurs intérêts et de leurs devoirs; ces idées pourraient intéresser un public plein de discernement comme le nôtre, et leurs propositions en gros seraient celles qui suivent:

«1o L'univers, autant qu'une saine conjecture peut le définir, est une immense auge à porcs, consistant en solides et en liquides, et autres variétés ou contrastes, mais spécialement en relavures qu'on peut atteindre et en relavures qu'on ne peut pas atteindre, ces dernières étant en quantité infiniment plus grande pour la majorité des cochons.

«2o Le mal moral est l'impossibilité d'atteindre les relavures. Le bien moral, la possibilité d'atteindre lesdites relavures.

«3o La poésie des cochons consiste à reconnaître universellement l'excellence des relavures et de l'orge moulue, ainsi que la félicité des cochons dont l'auge est en bon ordre, et qui ont le ventre plein. Grun!

«4o Le cochon connaît le temps. Il doit mettre le nez au vent pour regarder quelle sorte de temps va venir.

«5o Qui a fait le cochon? Inconnu. Peut-être le boucher.

«6o Définissez le devoir complet des cochons.—La mission de la cochonnerie universelle et le devoir de tous les cochons en tous les temps, est de diminuer la quantité des relavures qu'on ne peut atteindre, et d'augmenter la quantité de celles qu'on peut atteindre. Toute connaissance, toute industrie, tout effort doit être dirigé vers ce terme et vers ce terme seul: La science des cochons, l'enthousiasme des cochons, le dévouement des cochons, n'ont pas d'autre but. C'est le devoir complet des cochons[79]

Voilà la fange où il plonge la vie moderne, et par-dessous toutes les autres la vie anglaise, noyant du même coup et dans la même bourbe l'esprit positif, le goût du confortable, la science industrielle, l'Église, l'État, la philosophie et la loi. Ce catéchisme cynique, jeté au milieu de déclamations furibondes, donne, je crois, la note dominante de cet esprit étrange: c'est cette tension forcenée qui fait son talent; c'est elle qui produit et explique ses images et ses disparates, son rire et ses fureurs. Il y a un mot anglais intraduisible qui peint cet état et montre toute la constitution physique de la race: His blood is up. En effet, le tempérament flegmatique et froid recouvre la surface; mais quand le sang soulevé a tourbillonné dans les veines, l'animal enfiévré ne s'assouvit que par des ravages et ne se contente que par des excès.

III

Il semble qu'une âme si violente, si enthousiaste et si sauvage, si abandonnée aux folies de l'imagination, si dépourvue de goût, d'ordre et de mesure, ne soit capable que de divaguer et de s'user en hallucinations pleines de douleur et de danger. En effet, beaucoup de ceux qui ont eu ce tempérament, et qui sont véritablement ses ancêtres, les pirates norses, les poëtes du seizième siècle, les puritains du dix-septième, ont été des insensés, pernicieux aux autres et à eux-mêmes, occupés à ravager les choses et les idées, dévastateurs de la sécurité publique et de leur propre cœur. Deux barrières tout anglaises ont contenu et dirigé celui-ci: le sentiment du réel, qui est l'esprit positif, et le sentiment du sublime, qui fait l'esprit religieux; l'un l'a appliqué aux choses réelles, l'autre lui a fourni l'interprétation des choses réelles; au lieu d'être malade et visionnaire, il s'est trouvé philosophe et historien.

IV

Il faut lire son histoire de Cromwell pour comprendre jusqu'à quel degré ce sentiment du réel le pénètre, de quelles lumières ce sentiment du réel le munit; comme il rectifie les dates et les textes, comme il vérifie les traditions et les généalogies; comme il visite les lieux, examine les arbres, regarde les ruisseaux, sait les cultures, les prix, toute l'économie domestique et rurale, toutes les circonstances politiques et littéraires; avec quelle minutie, quelle précision et quelle véhémence il reconstruit devant ses yeux et devant nos yeux le tableau extérieur des objets et des affaires, le tableau intérieur des idées et des émotions! Et ce n'est point simplement de sa part conscience, habitude ou prudence, mais besoin et passion. Sur ce grand vide obscur du passé, ses yeux s'attachent aux rares points lumineux, comme à un trésor. La noire marée de l'oubli a englouti le reste; les millions de pensées et d'actions de tant de millions d'êtres ont disparu, et nulle puissance ne les fera de nouveau surgir à la lumière. Ces quelques points subsistent seuls, comme les têtes des plus hauts rocs dans un continent submergé. De quelle ardeur, avec quel profond sentiment des mondes détruits dont elles sont le témoignage, l'historien va-t-il porter sur elles ses mains pressantes, pour découvrir par leur nature et leur structure quelque révélation des grands espaces noyés que nul œil ne reverra plus! Un chiffre, un détail de dépense, une misérable phrase de latin barbare est sans prix aux yeux de Carlyle. Je voudrais faire lire le commentaire dont il entoure la chronique du moine Jocelyn[80] pour montrer l'impression qu'un fait prouvé produit sur une telle âme, tout ce qu'un vieux mot barbare, un compte de cuisine y soulève d'attention et d'émotion. «Le roi Jean sans-Terre passa chez nous, écrit Jocelyn, laissant en tout treize pence sterling pour la dépense (tredecim sterlingii).» «Il a été là, il y a été, lui, véritablement. Voilà la grande particularité, l'incommensurable,—celle qui distingue à un degré effectivement infini le plus pauvre fait historique de toute espèce de fiction quelle qu'elle soit. La fiction, l'imagination, la poésie imaginative, quand elles ne sont pas le véhicule de quelque vérité, c'est-à-dire d'un fait de quelque genre,—que sont-elles?—Regardez-y bien.—Cette Angleterre de l'an 1200 n'était pas un vide chimérique, une terre de songes, peuplée par de simples fantômes vaporeux, par les Fœdera de Rymer, par des doctrines sur la constitution, mais une solide terre verte où poussaient le blé et diverses autres choses. Le soleil luisait sur elle avec les vicissitudes des saisons et des fortunes humaines. On y tissait les étoffes, on s'en habillait; des fossés étaient creusés, des sillons tracés, des maisons bâties; jour par jour, hommes et animaux se levaient pour aller au travail; nuit par nuit, ils retournaient lassés chacun dans son gîte.—Ces vieux murs menaçants ne sont pas une conjecture, un amusement de dilettante, mais un fait sérieux; c'est pour un but bien réel et sérieux qu'ils ont été bâtis.—Oui, il y avait un autre monde quand ces noires ruines, blanches dans leur nouveau mortier et dans leurs ciselures fraîches, étaient des murailles et pour la première fois ont vu le soleil—il y a longtemps.—Cette architecture, dis-tu, ces beffrois, ces charrues de terre féodale? Oui. Mais ce n'est là qu'une petite portion de la chose.—Mon ami, est-ce que cela ne te fait jamais réfléchir, cette autre portion de la chose, je veux dire que ces hommes-là avaient une âme,—non par ouï-dire seulement, et par figure de style,—mais comme une vérité qu'ils savaient et d'après laquelle ils agissaient[81].» Et là-dessus il essaye de faire revivre devant nous cette âme; car c'est là son trait propre, le trait propre de tout historien qui a le sentiment du réel, de comprendre que les parchemins, les murailles, les habits, les corps eux-mêmes ne sont que des enveloppes et des documents; que le fait véritable est le sentiment intérieur des hommes qui ont vécu, que le seul fait important est l'état et la structure de leur âme, qu'il s'agit avant tout et uniquement d'arriver à lui, que de lui dépend le reste. Il faut se dire et se répéter ce mot: l'histoire n'est que l'histoire du cœur; nous avons à chercher les sentiments des générations passées, et nous n'avons à chercher rien autre chose. Voilà ce qu'aperçoit Carlyle; l'homme est devant lui, ressuscité; il perce jusque dans son intérieur, il le voit sentir, souffrir et vouloir, de la façon particulière et personnelle, absolument perdue et éteinte, dont il a senti, souffert et voulu. Et il assiste à ce spectacle, non pas froidement, en homme qui voit les objets à demi, «dans une brume grise,» indistinctement et avec incertitude, mais de toute la force de son cœur et de sa sympathie, en spectateur convaincu, pour qui les choses passées, une fois prouvées, sont aussi présentes et visibles que les objets corporels que la main manie et palpe en ce même instant. Il a si bien ce sentiment du fait, qu'il y appuie toute sa philosophie de l'histoire. À son avis, les grands hommes, rois, écrivains, prophètes et poëtes, ne sont grands que par là. «Le caractère de tout héros, en tout temps, en tout lieu, en toute situation, est de revenir aux réalités, de prendre son point d'appui sur les choses, non sur les apparences des choses[82].» Le grand homme découvre quelque fait inconnu ou méconnu, le proclame; on l'écoute, on le suit, et voilà toute l'histoire. Et non-seulement il le découvre et le proclame, mais il y croit et il le voit. Il y croit non par ouï-dire ou par conjecture, comme à une vérité simplement probable et transmise. Il le voit personnellement et face à face, avec une foi absolue et indomptable. Il a quitté l'opinion pour la conviction, la tradition pour l'intuition. Carlyle est si pénétré de son procédé, qu'il l'attribue à tous les grands hommes. Et il n'a pas tort, car il n'y en a pas de plus puissant. Partout où il entre avec cette lampe, il porte une lumière inconnue. Il perce les montagnes de l'érudition paperassière, et pénètre dans le cœur des hommes. Il dépasse partout l'histoire politique et officielle. Il devine les caractères, il comprend l'esprit des âges éteints, il sent mieux qu'aucun Anglais, mieux que Macaulay lui-même, les grandes révolutions de l'âme. Il est presque Allemand par sa force d'imagination, par sa perspicacité d'antiquaire, par ses larges vues générales. Et néanmoins il n'est pas faiseur de conjectures. Le bon sens national et l'énergique besoin de croyance profonde le retiennent au bord des suppositions; quand il en fait, il les donne pour ce qu'elles sont. Il n'a pas de goût pour l'histoire aventureuse. Il rejette les ouï-dire et les légendes; il n'accepte que sous réserve et à demi les étymologies et les hypothèses germaniques. Il veut tirer de l'histoire une loi positive et active pour lui-même et pour nous. Il en chasse et en arrache toutes les additions incertaines et agréables que la curiosité scientifique et l'imagination romanesque y accumulent. Il écarte cette végétation parasite, pour saisir le bois utile et solide. Et quand il l'a saisi, il le traîne si énergiquement devant nous pour nous le faire toucher, il le manie avec des mains si violentes, il le met sous une lumière si âpre, il l'illumine par des contrastes si brutaux d'images extraordinaires, que la contagion nous gagne et que nous atteignons en dépit de nous-mêmes l'intensité de sa croyance et de sa vision.

Il va au delà, ou plutôt il est emporté au delà. Les faits saisis par cette imagination véhémente s'y fondent comme dans une flamme. Sous cette furie de la conception, tout vacille. Les idées, changées en hallucinations, perdent leur solidité; les êtres semblent des rêves; le monde apparaissant dans un cauchemar ne semble plus qu'un cauchemar; l'attestation des sens corporels perd son autorité devant des visions intérieures aussi lucides qu'elle-même. L'homme ne trouve plus de différence entre ses songes et ses perceptions. Le mysticisme entre comme une fumée dans les parois surchauffées de l'intelligence qui craque. C'est ainsi qu'il a pénétré autrefois dans les extases des ascètes indiens et dans les philosophies de nos deux premiers siècles. Partout le même état de l'imagination a produit la même doctrine. Les puritains, qui sont les vrais ancêtres de Carlyle, s'y trouvaient tout portés. Shakspeare y arrivait par la prodigieuse tension de son rêve poétique, et Carlyle répète sans cesse d'après lui «que nous sommes faits de la même étoffe que nos songes.» Ce monde réel, ces événements si âprement poursuivis, circonscrits et palpés, ne sont pour lui que des apparitions; cet univers est divin. «Ton pain, tes habits, tout y est miracle, la nature est surnaturelle.»—«Oui, il y a un sens divin, ineffable, plein de splendeur, d'étonnement et de terreur, dans l'être de chaque homme et de chaque chose; je veux dire la présence de Dieu qui a fait tout homme et toute chose[83].» Délivrons-nous de «ces pauvres enveloppes impies, de ces nomenclatures, de ces ouï-dire scientifiques» qui nous empêchent d'ouvrir les yeux et de voir tel qu'il est le redoutable mystère des choses. «La science athée bavarde misérablement du monde, avec ses classifications, ses expériences, et je ne sais quoi encore, comme si le monde était une misérable chose morte, bonne pour être fourrée en des bouteilles de Leyde et vendue sur des comptoirs. C'est une chose vivante, une chose ineffable et divine, devant laquelle notre meilleure attitude, avec toute la science qu'il vous plaira, est toujours la vénération, le prosternement pieux, l'humilité de l'âme, l'adoration du silence, sinon des paroles[84].» En effet, telle est l'attitude ordinaire de Carlyle. C'est à la stupeur[85] qu'il aboutit. Au delà et au-dessous des choses, il aperçoit comme un abîme, et s'interrompt par des tressaillements. Vingt fois, cent fois dans l'histoire de la révolution française, on le voit qui abandonne son récit et qui rêve. L'immensité de la nuit noire où surgissent pour un instant les apparitions humaines, la fatalité du crime qui une fois commis reste attaché à la chaîne des choses comme un chaînon de fer, la conduite mystérieuse qui pousse toutes ces masses flottantes vers un but ignoré et inévitable, ce sont là les grandes et sinistres images qui l'obsèdent. Il songe anxieusement à ce foyer de l'Être, dont nous ne sommes que les reflets. Il marche plein d'alarmes parmi ce peuple d'ombres, et il se dit qu'il en est une. Il se trouble à la pensée que ces fantômes humains ont leur substance ailleurs et répondront éternellement de leur court passage. Il s'écrie et frémit à l'idée de ce monde immobile, dont le nôtre n'est que la figure changeante. Il y devine je ne sais quoi d'auguste et de terrible. Car il le façonne et façonne le nôtre à l'image de son propre esprit; il le définit par les émotions qu'il en tire et le figure par les impressions qu'il en reçoit. Un chaos mouvant de visions splendides, de perspectives infinies s'émeut et bouillonne en lui au moindre événement qu'il touche; les idées affluent, violentes, entrechoquées, précipitées de tous les coins de l'horizon parmi les ténèbres et les éclairs; sa pensée est une tempête: et ce sont les magnificences, les obscurités et les terreurs d'une tempête qu'il attribue à l'univers. Une telle conception est la source véritable du sentiment religieux et moral. L'homme qui en est pénétré passe sa vie comme les puritains, à vénérer et à craindre. Carlyle passe sa vie à exprimer et à imprimer la vénération et la crainte, et tous ses livres sont des prédications.

V

Voilà certes un esprit étrange, et qui nous fait réfléchir. Rien de plus propre à manifester des vérités que ces êtres excentriques. Ce ne sera pas mal employer le temps que de chercher à celui-ci sa place, et d'expliquer par quelles raisons et dans quelle mesure il doit manquer ou atteindre la beauté et la vérité.

Sitôt que vous voulez penser, vous avez devant vous un objet entier et distinct, c'est-à-dire un ensemble de détails liés entre eux et séparés de leurs alentours. Quel que soit l'objet, arbre, animal, sentiment, événement, il en est toujours de même; il a toujours des parties, et ces parties forment toujours un tout: ce groupe plus ou moins vaste en comprend d'autres et se trouve compris en d'autres, en sorte que la plus petite portion de l'univers, comme l'univers entier, est un groupe. Ainsi tout l'emploi de la pensée humaine est de reproduire des groupes. Selon qu'un esprit y est propre ou non, il est capable, ou incapable. Selon qu'il peut reproduire des groupes grands ou petits, il est grand ou petit. Selon qu'il peut produire des groupes complets ou seulement certaines de leurs parties, il est complet ou partiel.

Qu'est-ce donc que reproduire un groupe? C'est d'abord en séparer toutes les parties, puis les ranger en files selon leurs ressemblances, ensuite former ces files en familles, enfin réunir le tout sous quelque caractère général et dominateur; bref, imiter les classifications hiérarchiques des sciences. Mais la tâche n'est point finie là; cette hiérarchie n'est point un arrangement artificiel et extérieur, mais une nécessité naturelle et intérieure. Les choses ne sont point mortes, elles sont vivantes; il y a une force qui produit et organise ce groupe, qui rattache les détails et l'ensemble, qui répète le type dans toutes ses parties. C'est cette force que l'esprit doit reproduire en lui-même avec tous ses effets; il faut qu'il la sente par contre-coup et par sympathie, qu'elle engendre en lui le groupe entier, qu'elle se développe en lui comme elle s'est développée hors de lui, que la série des idées intérieures imite la série des choses extérieures, que l'émotion s'ajoute à la conception, que la vision achève l'analyse, que l'esprit devienne créateur comme la nature. Alors seulement nous pourrons dire que nous connaissons.