Tous les esprits entrent dans l'une ou l'autre de ces deux voies. Elles les divisent en deux grandes classes, et correspondent à des tempéraments opposés. Dans la première sont les simples savants, les vulgarisateurs, les orateurs, les écrivains, en général les siècles classiques et les races latines; dans la seconde sont les poëtes, les prophètes, ordinairement les inventeurs, en général les siècles romantiques et les races germaniques. Les premiers vont pas à pas, d'une idée dans l'idée voisine; ils sont méthodiques et précautionnés; ils parlent pour tout le monde et prouvent tout ce qu'ils disent; ils divisent le champ qu'ils veulent parcourir en compartiments préalables, pour épuiser tout leur sujet; ils marchent sur des routes droites et unies, pour être sûrs de ne tomber jamais; ils procèdent par transitions, par énumérations, par résumés; ils avancent de conclusions générales en conclusions plus générales; ils font l'exacte et complète classification du groupe. Quand ils dépassent la simple analyse, tout leur talent consiste à plaider éloquemment des thèses; parmi les contemporains de Carlyle, Macaulay est le modèle le plus achevé de ce genre d'esprit.—Les autres, après avoir fouillé violemment et confusément dans les détails du groupe, s'élancent d'un saut brusque dans l'idée mère. Ils le voient alors tout entier; ils sentent les puissances qui l'organisent; ils le reproduisent par divination; ils le peignent en raccourci par les mots les plus expressifs et les plus étranges; ils ne sont pas capables de le décomposer en séries régulières, ils aperçoivent toujours en bloc. Ils ne pensent que par des concentrations brusques d'idées véhémentes. Ils ont la vision d'effets lointains ou d'actions vivantes; ils sont révélateurs ou poëtes. M. Michelet chez nous est le meilleur exemple de cette forme d'intelligence, et Carlyle est un Michelet anglais.

Il le sait, et prétend fort bien que le génie est une intuition, une vue du dedans (insight). «La méthode de Teufelsdrœckh, dit-il en parlant d'un personnage dans lequel il se peint lui-même, n'est jamais celle de la vulgaire logique des écoles, où toutes les vérités sont rangées en file, chacune tenant le pan de l'habit de l'autre, mais celle de la raison pratique, procédant par de larges intuitions qui embrassent des groupes et des royaumes entiers systématiques; ce qui fait régner une noble complexité, presque pareille à celle de la nature, dans sa philosophie; elle est une peinture spirituelle de la nature, un fouillis grandiose, mais qui, comme la foi le dit tout bas, n'est pas dépourvu de plan[86].» Sans doute, mais les inconvénients n'y manquent pas non plus, et en premier lieu l'obscurité et la barbarie. Il faut l'étudier laborieusement pour l'entendre, ou bien avoir précisément le même genre d'esprit que lui; mais peu de gens sont critiques de métier ou voyants de nature; en général, on écrit pour être compris, et il est fâcheux d'aboutir aux énigmes.—D'autre part, ce procédé de visionnaire est hasardeux; quand on veut sauter du premier coup dans l'idée intime et génératrice, on court risque de tomber à côté; la démarche progressive est plus lente, mais plus sûre: les méthodiques, tant raillés par Carlyle, ont au moins sur lui l'avantage de pouvoir vérifier tous leurs pas.—Ajoutez que ces divinations et ces affirmations véhémentes sont fort souvent dépourvues de preuves; Carlyle laisse au lecteur le soin de les chercher; souvent le lecteur ne les cherche pas, et refuse de croire le devin sur parole.—Considérez encore que l'affectation entre infailliblement dans ce style. Il faut bien qu'elle soit inévitable, puisqu'un homme comme Shakspeare en est rempli. Le simple écrivain, prosateur et raisonneur, peut toujours raisonner et rester dans la prose; son inspiration n'a pas d'intermittences et n'exige pas d'efforts. Au contraire, la prophétie est un état violent qui ne soutient pas. Quand elle manque, ou la remplace par de grands gestes. Carlyle se chauffe pour rester ardent. Il se démène, et cette épilepsie voulue, perpétuelle, est le spectacle le plus choquant. On ne peut souffrir un homme qui divague, se répète, revient sur les bizarreries et les exagérations qu'il a déjà osées, s'en fait un jargon, déclame, s'exclame, et prend à tâche, comme un mauvais comédien ampoulé, de nous faire mal aux nerfs.—Enfin, quand ce genre d'esprit rencontre dans une âme orgueilleuse des habitudes de prêcheur triste, il produit les mauvaises manières. Bien des gens trouveront Carlyle outrecuidant, grossier; ils soupçonneront, d'après ses théories et aussi d'après sa façon de parler, qu'il se considère comme un grand homme méconnu, de l'espèce des héros; qu'à son avis le genre humain devrait se remettre entre ses mains, lui confier ses affaires. Certainement il nous fait la leçon et de haut. Il méprise son époque; il a le ton maussade et aigre; il se tient volontiers sur les échasses. Il dédaigne les objections. À ses yeux ses adversaires ne sont pas de sa taille. Il brutalise ses prédécesseurs; quand il parle des biographes de Cromwell, il prend l'air d'un homme de génie égaré parmi des cuistres. Il a le suprême sourire, la condescendance résignée d'un héros qui se sait martyr, et il n'en sort que pour crier à tue-tête, comme un plébéien mal appris.

Tout cela est racheté et au delà par des avantages rares. Il dit vrai: les esprits comme le sien sont les plus féconds. Ils sont presque les seuls qui fassent les découvertes. Les purs classificateurs n'inventent pas, ils sont trop secs. «Pour connaître une chose, ce que nous pouvons appeler connaître, il faut d'abord aimer la chose, sympathiser avec elle[87].»—«L'entendement est ta fenêtre; tu ne peux pas la rendre trop nette, mais l'imagination est ton œil.—L'imagination est l'organe par lequel nous percevons le divin[88].» En langage plus simple, cela signifie que tout objet, animé ou inanimé, est doué de forces qui constituent sa nature et produisent son développement; que pour le connaître, il faut le recréer en nous-mêmes avec le cortége de ses puissances, et que nous ne le comprenons tout entier qu'en sentant intérieurement toutes ses tendances et en voyant intérieurement tous ses effets. Et véritablement ce procédé, qui est l'imitation de la nature, est le seul par lequel nous puissions pénétrer dans la nature; Shakspeare l'avait pour instinct et Gœthe pour méthode. Il n'y en a point de si puissant ni de si délicat, de si accommodé à la complexité des choses et à la structure de notre esprit. Il n'y en a point qui soit plus propre à renouveler nos idées, à nous retirer des formules, à nous délivrer des préjugés dont l'éducation nous recouvre, à renverser les barrières dont notre entourage nous enclôt. C'est par lui que Carlyle, étant sorti des idées officielles anglaises, a pénétré dans la philosophie et dans la science de l'Allemagne, pour repenser à sa façon les découvertes germaniques et donner une théorie originale de l'homme et de l'univers.

§ 2.
SON RÔLE.

C'est d'Allemagne que Carlyle a tiré ses plus grandes idées. Il y a étudié. Il en connaît parfaitement la littérature et la langue. Il met cette littérature au premier rang. Il a traduit Wilhelm Meister. Il a composé sur les écrivains allemands une longue série d'articles critiques. En ce moment, il écrit une histoire de Frédéric le Grand. Il a été le plus accrédité et le plus original des interprètes qui ont introduit l'esprit allemand en Angleterre. Ce n'est pas là une petite œuvre, car c'est à une œuvre semblable que tout le monde pensant travaille aujourd'hui.

I

De 1780 à 1830, l'Allemagne a produit toutes les idées de notre âge historique, et pendant un demi-siècle encore, pendant un siècle peut-être, notre grande affaire sera de les repenser. Les pensées qui sont nées et qui ont bourgeonné dans un pays ne manquent pas de se propager dans les pays voisins et de s'y greffer pour une saison; ce qui nous arrive est déjà arrivé vingt fois dans le monde; la végétation de l'esprit a toujours été la même, et nous pouvons, avec quelque assurance, prévoir pour l'avenir ce que nous observons pour le passé. À de certains moments paraît une forme d'esprit originale, qui produit une philosophie, une littérature, un art, une science, et qui, ayant renouvelé la pensée de l'homme, renouvelle lentement, infailliblement, toutes ses pensées. Tous les esprits qui cherchent et trouvent sont dans le courant; ils n'avancent que par lui; s'ils s'y opposent, ils sont arrêtés; s'ils en dévient, ils sont ralentis; s'ils y aident, ils sont portés plus loin que les autres. Et le mouvement continue, tant qu'il reste quelque chose à inventer. Quand l'art a donné toutes ses œuvres, la philosophie toutes ses théories, la science toutes ses découvertes, il s'arrête; une autre forme d'esprit prend l'empire, ou l'homme cesse de penser. Ainsi parut à la Renaissance le génie artistique et poétique qui, né en Italie et porté en Espagne, s'y éteignit au bout d'un siècle et demi dans l'extinction universelle, et qui, avec d'autres caractères, transplanté en France et en Angleterre, y finit au bout de cent ans parmi les raffinements des maniéristes et les folies des sectaires, après avoir fait la Réforme, assuré la libre pensée et fondé la science. Ainsi naquit avec Dryden et Malherbe l'esprit oratoire et classique, qui, ayant produit la littérature du dix-septième siècle et la philosophie du dix-huitième, se dessécha sous les successeurs de Voltaire et de Pope, et mourut au bout de deux cents ans, après avoir poli l'Europe et soulevé la révolution française. Ainsi s'éleva, à la fin du dernier siècle, le génie philosophique allemand, qui, ayant engendré une métaphysique, une théologie, une poésie, une littérature, une linguistique, une exégèse, une érudition nouvelles, descend en ce moment dans les sciences et continue son évolution. Nul esprit plus original, plus universel, plus fécond en conséquences de toute portée et de toute sorte, plus capable de tout transformer et de tout refaire, ne s'est montré depuis trois cents ans. Il est du même ordre que celui de la Renaissance et celui de l'âge classique. Il se rattache, comme eux, toutes les grandes œuvres de l'intelligence contemporaine. Il apparaît comme eux dans tous les pays civilisés. Il se propage comme eux avec le même fonds et sous plusieurs formes. Il est comme eux un des moments de l'histoire du monde. Il se rencontre dans la même civilisation et dans les mêmes races. Nous pouvons donc, sans trop de témérité, conjecturer qu'il aura une durée et une destinée semblables. Nous arrivons par là à fixer avec quelque précision notre place dans le fleuve infini des événements et des choses. Nous savons que nous sommes à peu près au milieu de l'un des courants partiels qui le composent. Nous pouvons démêler la forme d'esprit qui le dirige et chercher d'avance vers quelles idées il nous conduit.

II

En quoi consiste cette forme? Dans la puissance de découvrir les idées générales. Nulle nation et nul âge ne l'a possédée à un si haut degré que ces Allemands. C'est là leur faculté dominante; c'est par cette force qu'ils ont produit tout ce qu'ils ont fait. Ce don est proprement le don de comprendre (begreifen). Par lui, on trouve des conceptions d'ensemble (begriffe); on réunit sous une idée maîtresse toutes les parties éparses d'un sujet; on aperçoit sous les divisions d'un groupe le lien commun qui les unit; on concilie les oppositions; on ramène les contrastes apparents à une unité profonde. C'est la faculté philosophique par excellence, et, en effet, c'est la faculté philosophique qui, dans toutes leurs œuvres, a imprimé son sceau. Par elle, ils ont vivifié des études sèches qui ne semblaient bonnes que pour occuper des pédants d'académie ou de séminaire. Par elle, ils ont deviné la logique involontaire et primitive qui a créé et organisé les langues, les grandes idées qui sont cachées au fond de toute œuvre d'art, les sourdes émotions poétiques et les vagues intuitions métaphysiques qui ont engendré les religions et les mythes. Par elle, ils ont aperçu l'esprit des siècles, des civilisations et des races, et transformé en système de lois l'histoire qui n'était qu'un monceau de faits. Par elle, ils ont retrouvé ou renouvelé le sens des dogmes, relié Dieu au monde, l'homme à la nature, l'esprit à la matière, aperçu l'enchaînement successif et la nécessité originelle des formes dont l'ensemble est l'univers. Par elle, ils ont fait une linguistique, une mythologie, une critique, une esthétique, une exégèse, une histoire, une théologie et une métaphysique tellement neuves, qu'elles sont restées longtemps inintelligibles et n'ont pu s'exprimer que par un langage à part. Et ce penchant s'est trouvé tellement souverain, qu'il a soumis à son empire les arts et la poésie elle-même. Lès poëtes se sont faits érudits, philosophes; ils ont construit leurs drames, leurs épopées et leurs odes d'après des théories préalables, et pour manifester des idées générales. Ils ont rendu sensibles des thèses morales, des périodes historiques; ils ont fabriqué et appliqué des esthétiques; ils n'ont point eu de naïveté, ou ils ont fait de leur naïveté un usage réfléchi; ils n'ont point aimé leurs personnages pour eux-mêmes; ils ont fini par les transformer en symboles; leurs idées philosophiques ont débordé à chaque instant hors du moule poétique où ils voulaient les enfermer; ils ont été tous des critiques[89], occupés à construire ou à reconstruire, possesseurs d'érudition et de méthodes, conduits vers l'imagination par l'art et l'étude, incapables de créer des êtres vivants, sinon par science et par artifice, véritables systématiques qui, pour exprimer leurs conceptions abstraites, ont employé, au lieu de formules, les actions des personnages et la musique des vers.

III

De cette aptitude à concevoir les ensembles une seule idée pouvait naître, celle des ensembles. En effet, toutes les idées élaborées depuis cinquante ans en Allemagne se réduisent à une seule, celle du développement (entwickelung), qui consiste à représenter toutes les parties d'un groupe comme solidaires et complémentaires, en sorte que chacune d'elles nécessite le reste, et que toutes réunies, elles manifestent, par leur succession et leurs contrastes, la qualité intérieure qui les assemble et les produit. Vingt systèmes, cent rêveries, cent mille métaphores ont figuré ou défiguré diversement cette idée fondamentale. Dépouillée de ses enveloppes, elle n'affirme que la dépendance mutuelle qui joint les termes d'une série, et les rattache toutes à quelque propriété abstraite située dans leur intérieur. Si on l'applique à la Nature, on arrive à considérer le monde comme une échelle de formes et comme une suite d'états ayant en eux-mêmes la raison de leur succession et de leur être, enfermant dans leur nature la nécessité de leur caducité et de leur limitation, composant par leur ensemble un tout indivisible, qui, se suffisant à lui-même, épuisant tous les possibles et reliant toutes choses depuis le temps et l'espace jusqu'à la vie et la pensée, ressemble par son harmonie et sa magnificence à quelque Dieu tout-puissant et immortel. Si on l'applique à l'homme, on arrive à considérer les sentiments et les pensées comme des produits naturels et nécessaires, enchaînés entre eux comme les transformations d'un animal ou d'une plante; ce qui conduit à concevoir les religions, les philosophies, les littératures, toutes les conceptions et toutes les émotions humaines comme les suites obligées d'un état d'esprit qui les emporte en s'en allant, qui, s'il revient, les ramène, et qui, si nous pouvons le reproduire, nous donne par contre-coup le moyen de les reproduire à volonté. Voilà les deux doctrines qui circulent à travers les écrits des deux premiers penseurs du siècle, Hegel et Gœthe. Ils s'en sont servis partout comme d'une méthode, Hegel pour saisir la formule de toute chose, Gœthe pour se donner la vision de toute chose; ils s'en sont imbus si profondément, qu'ils en ont tiré leurs sentiments intérieurs et habituels, leur morale et leur conduite. On peut les considérer comme les deux legs philosophiques que l'Allemagne moderne a faits au genre humain.

IV

Mais ces legs n'ont point été purs, et cette passion pour les vues d'ensemble a gâté ses propres œuvres par son excès. Il est rare que notre esprit puisse saisir les ensembles: nous sommes resserrés dans un coin trop étroit du temps et de l'espace; nos sens n'aperçoivent que la surface des choses; nos instruments n'ont qu'une petite portée; nous n'expérimentons que depuis trois cents ans; notre mémoire est courte, et les documents par lesquels nous plongeons dans le passé ne sont que des flambeaux douteux, épars sur un champ immense, qu'ils font entrevoir sans l'éclairer. Pour relier les petits fragments que nous pouvons atteindre, il faut le plus souvent supposer des causes ou employer des idées générales tellement vastes, qu'elles peuvent convenir à tous les faits; il faut avoir recours à l'hypothèse ou à l'abstraction, inventer des explications arbitraires ou se perdre dans les explications vagues. Ce sont là, en effet, les deux vices qui ont corrompu la pensée allemande. La conjecture et la formule y ont abondé. Les systèmes ont pullulé les uns par-dessus les autres et débordé en une végétation inextricable, où nul étranger n'osait entrer, ayant éprouvé que chaque matin amenait une nouvelle pousse, et que la découverte définitive proclamée la veille allait être étouffée par une autre découverte infaillible, capable tout au plus de durer jusqu'au lendemain matin. Le public européen s'étonnait de voir tant d'imagination et si peu de bon sens, des prétentions si ambitieuses et des théories si vides, une pareille invasion d'êtres chimériques et un tel regorgement d'abstractions inutiles, un si étrange manque de discernement et un si grand luxe de déraison. C'est que les folies et le génie découlaient de la même source; une même faculté, démesurée et toute-puissante, produisait les découvertes et les erreurs. Si aujourd'hui on regarde l'atelier des idées humaines tout surchargé qu'il est et encombré de ses œuvres, on peut le comparer à quelque haut fourneau, machine monstrueuse qui, jour et nuit, a flamboyé infatigablement, à demi obscurcie par des vapeurs suffocantes, et où le minerai brut, empilé par étages, a bouillonné pour descendre en coulées ardentes dans les rigoles où il s'est figé. Nul autre engin n'eût pu fondre la masse informe empâtée par les scories primitives; il a fallu, pour la dompter, cette élaboration obstinée et cette intense chaleur. Aujourd'hui les coulées inertes jonchent la terre; leur poids rebute les mains qui les touchent; si on veut les ployer à quelque usage, elles résistent ou cassent: telles que les voilà, elles ne peuvent servir; et cependant telles que les voilà, elles sont la matière de tout outil et l'instrument de toute œuvre; c'est à nous de les refondre. Il faut que chaque esprit les reporte à sa forge, les épure, les assouplisse, les reforme et retire du bloc grossier le pur métal.

V

Mais chaque esprit les reforgera selon la structure de son propre foyer; car toute nation a son génie original dans lequel elle moule les idées qu'elle prend ailleurs. Ainsi l'Espagne, au seizième et au dix-septième siècle, a renouvelé avec un autre esprit la peinture et la poésie italiennes. Ainsi les puritains et les jansénistes ont repensé dans des cadres neufs le protestantisme primitif. Ainsi les Français du dix-huitième siècle ont élargi et publié les idées libérales que les Anglais avaient appliquées ou proposées en religion et en politique. Il en est de même aujourd'hui. Les Français ne peuvent atteindre du premier coup, comme les Allemands, les hautes conceptions d'ensemble. Ils ne savent marcher que pas à pas, en partant des idées sensibles, en s'élevant insensiblement aux idées abstraites, selon les méthodes progressives et l'analyse graduelle de Condillac et de Descartes. Mais cette voie plus lente conduit presque aussi loin que l'autre, et par surcroît elle évite bien des faux pas. C'est par elle que nous parviendrons à corriger et à comprendre les vues de Hegel et de Gœthe, et si l'on regarde autour de soi les idées qui percent, on découvre que nous y arrivons déjà. Le positivisme, appuyé sur toute l'expérience moderne, et allégé, depuis la mort de son fondateur, de ses fantaisies sociales et religieuses, a repris une nouvelle vie en se réduisant à marquer la liaison des groupes naturels et l'enchaînement des sciences établies. D'autre part, l'histoire, le roman et la critique, aiguisés par les raffinements de la culture parisienne, ont fait toucher les lois des événements humains; la nature s'est montrée comme un ordre de faits, l'homme comme une continuation de la nature; et l'on a vu un esprit supérieur, le plus délicat, le plus élevé qui se soit montré de nos jours, reprenant et modérant les divinations allemandes, exposer en style français tout ce que la science des mythes, des religions et des langues, emmagasine au delà du Rhin depuis soixante ans[90].

VI

La percée est plus difficile en Angleterre; car l'aptitude aux idées générales y est moindre et la défiance contre les idées générales y est plus grande; on y rejette de prime abord tout ce qui de près ou de loin semble capable de nuire à la morale pratique ou au dogme établi. L'esprit positif semble en devoir exclure toutes les idées allemandes; et cependant c'est l'esprit positif qui les introduit. Par exemple, les théologiens[91], ayant voulu se représenter avec une netteté et une certitude entière les personnages du Nouveau Testament, ont supprimé l'auréole et la brume dans lesquelles l'éloignement les enveloppait; ils se les sont figurés avec leurs vêtements, leurs gestes, leur accent, avec toutes les nuances d'émotion que leur style a notées, avec le genre d'imagination que leur siècle leur a imposé, parmi les paysages qu'ils ont regardés, parmi les monuments devant lesquels ils ont parlé, avec toutes les circonstances physiques ou morales que l'érudition et les voyages peuvent rendre sensibles, avec tous les rapprochements que la physiologie et la psychologie modernes peuvent suggérer; ils nous en ont donné l'idée précise et prouvée, colorée et figurative[92]; ils les ont vus non pas à travers des idées et comme des mythes, mais face à face et comme des hommes. Ils ont appliqué l'art de Macaulay à l'exégèse, et si l'érudition allemande pouvait tout entière repasser par ce creuset, sa solidité serait double, et aussi son prix.

Mais il y a une autre voie toute germanique par laquelle les idées allemandes peuvent devenir anglaises. C'est celle que Carlyle a prise; c'est par elle que la religion et la poésie dans les deux pays se correspondent; c'est par elle que les deux nations sont sœurs. Le sentiment des choses intérieures (insight) est dans la race, et ce sentiment est une sorte de divination philosophique. Au besoin, le cœur tient lieu de cerveau. L'homme inspiré, passionné, pénètre dans l'intérieur des choses; il aperçoit les causes par la secousse qu'il en ressent; il embrasse les ensembles par la lucidité et la vélocité de son imagination créatrice; il découvre l'unité d'un groupe par l'unité de l'émotion qu'il en reçoit. Car sitôt que vous créez, vous sentez en vous-même la force qui agit dans les objets que vous pensez; votre sympathie vous révèle leur sens et leur lien; l'intuition est une analyse achevée et vivante; les poëtes et les prophètes, Shakspeare et Dante, saint Paul et Luther, ont été sans le vouloir des théoriciens systématiques, et leurs visions renferment des conceptions générales de l'homme et de l'univers. Le mysticisme de Carlyle est une puissance du même genre. Il traduit en style poétique et religieux la philosophie allemande. Il parle comme Fichte «de l'idée divine du monde, de la réalité qui gît au fond de toute apparence.» Il parle comme Gœthe «de l'esprit qui tisse éternellement la robe vivante de la Divinité.» Il emprunte leurs métaphores, seulement il les prend au pied de la lettre. Il considère comme un être mystérieux et sublime le Dieu qu'ils considèrent comme une forme ou comme une loi. Il conçoit par l'exaltation, par la rêverie douloureuse, par le sentiment confus de l'entrelacement des êtres, cette unité de la nature qu'ils démêlent à force de raisonnements et d'abstractions. Voilà un dernier chemin, escarpé sans doute et peu fréquenté, pour atteindre aux sommets où s'est élancée du premier coup la pensée allemande. L'analyse méthodique jointe à la coordination des sciences positives, la critique française raffinée par le goût littéraire et l'observation mondaine, la critique anglaise appuyée sur le bon sens pratique et l'intuition positive; enfin, dans un recoin écarté, l'imagination sympathique et poétique, ce sont là les quatre routes par lesquelles l'esprit humain chemine aujourd'hui pour reconquérir les hauteurs sublimes où il s'était cru porté et qu'il a perdues. Ces voies mènent toutes sur la même cime, mais à des points de vue différents. Celle où Carlyle a marché, étant la plus lointaine, l'a conduit vers la perspective la plus étrange. Je le laisserai parler lui-même; il va dire au lecteur ce qu'il a vu.

§ 3.
SA PHILOSOPHIE, SA MORALE ET SA CRITIQUE.

«Ceci n'est pas une métaphysique, ou quelque autre science abstraite, ayant son origine dans la tête seule, mais une philosophie de la vie, ayant son origine aussi dans le cœur, et parlant au cœur[93].» Carlyle a conté, sous le nom de Teufelsdroeckh, toute la suite des émotions qui y conduisent. Ce sont celles d'un puritain moderne; ce sont les doutes, les désespoirs, les combats intérieurs, les exaltations et les déchirements par lesquels les anciens puritains arrivaient à la foi: c'est leur foi sous d'autres formes. Chez lui comme chez eux, l'homme spirituel et intérieur se dégage de l'homme extérieur et charnel, démêle le devoir à travers les sollicitations du plaisir, découvre Dieu à travers les apparences de la nature, et, au delà du monde et des instincts sensibles, aperçoit un monde et un instinct surnaturels.

I

Le propre de Carlyle, comme de tout mystique, c'est de voir en toute chose un double sens. Pour lui, les textes et les objets sont capables de deux interprétations: l'une grossière, ouverte à tous, bonne pour la vie usuelle; l'autre sublime, ouverte à quelques-uns, propre à la vie supérieure. «Aux yeux de la vulgaire logique, dit Carlyle, qu'est-ce que l'homme? Un bipède omnivore qui porte des culottes. Aux yeux de la pure raison, qu'est-il? Une âme, un esprit, une divine apparition.»—«Il y a un moi mystérieux caché sous ce vêtement de chair. Profond est son ensevelissement sous ce vêtement étrange, parmi les sons, les couleurs et les formes, qui sont ses langes et son linceul. Et pourtant ce vêtement est tissé dans le ciel et digne de Dieu[94].»—«Car la matière est esprit, manifestation de l'esprit. La chose visible, qu'est-elle, sinon un habit, le vêtement de quelque chose de supérieur et d'invisible, d'inimaginable et sans forme, obscurci par l'excès même de son éclat[95].... Toutes les choses visibles sont des emblèmes: ce que tu vois n'est pas là pour son propre compte. À proprement parler, il n'y a rien là. La matière n'existe que spirituellement, pour représenter quelque idée et l'incarner extérieurement. Est-ce que l'imagination n'est pas obligée de tisser des vêtements, des corps visibles par lesquels les inspirations et les créations invisibles de notre raison sont révélées comme le seraient des esprits, et deviennent toutes-puissantes?» Le langage, la poésie, les arts, l'Église, l'État ne sont que des symboles. «Ainsi, c'est par des symboles[96] que l'homme est guidé et commandé, heureux ou misérable; il se trouve de toutes parts enveloppé des symboles reconnus comme tels ou non reconnus. Tout ce qu'il a fait n'est-il pas symbolique? sa vie n'est-elle pas une révélation sensible du don de Dieu, de la force mystique qui est en lui?» Montons plus haut encore et regardons le Temps et l'Espace, ces deux abîmes que rien ne semble pouvoir combler ni détruire, et sur lesquels flottent notre vie et notre univers. «Ils ne sont que les formes de notre pensée... Il n'y a ni temps ni espace, ce ne sont que de grandes apparences», enveloppes de notre pensée et de notre monde[97]. Notre racine est dans l'éternité; nous avons l'air de naître et de mourir, mais véritablement nous sommes. «Sache bien que les ombres du temps ont seules péri et sont seules périssables, que la substance réelle de tout ce qui fut et de tout ce qui est existe en ce moment même et pour toujours.» Tels que nous voilà, avec notre chair et nos sens, nous nous croyons solides; mais tout cet extérieur n'est qu'un fantôme. «Ces membres[98], cette forme tempêtueuse, ce sang vivant avec ses passions ardentes, ce ne sont que poussières et ombres, un système d'ombres rassemblées autour de notre moi. Nous y glapissons, nous piaulons dans nos disputes et nos aigres récriminations de hiboux criards; nous passons sinistres, et faibles, et craintifs, ou bien nous hurlons et nous nous démenons dans notre folle danse des morts, jusqu'à ce que l'odeur de l'air du matin nous rappelle à notre demeure silencieuse et que la nuit pleine de songes s'éveille et devienne le jour[99]

Qu'y-a-t-il donc au-dessous de toutes ces vaines apparences? Quel est cet être immobile dont la nature n'est que la «robe changeante et vivante?» Nul ne le sait; si le cœur le devine, l'esprit ne l'aperçoit pas. «La création s'étale devant nous comme un glorieux arc-en-ciel; mais le soleil qui le fait reste derrière nous, hors de notre vue[100].» Nous n'en avons que le sentiment, nous n'en avons point l'idée. Nous sentons que cet univers est beau et terrible; «mais son essence restera toujours sans nom[101].» Nous n'avons qu'à tomber à genoux devant cette face voilée; la stupeur et l'adoration sont notre véritable attitude. «La science sans vénération est stérile, peut-être vénéneuse. L'homme qui ne peut pas vénérer, qui ne sait pas habituellement vénérer et adorer, quand il serait le président de cent Sociétés royales, et quand il porterait dans sa seule tête toute la Mécanique céleste et toute la philosophie de Hegel, et l'abrégé de tous les laboratoires et de tous les observatoires avec leurs résultats,—n'est qu'une paire de lunettes derrière laquelle il n'y a point d'yeux[102]. Vos Instituts, vos Académies des sciences luttent bravement, et, parmi les myriades d'hiéroglyphes inextricablement entassés et entrelacés, recueillent par des combinaisons adroites quelques lettres en écriture vulgaire qu'ils mettent ensemble pour en former une ou deux recettes économiques fort utiles dans la pratique[103].» Croient-ils par hasard «que la nature n'est qu'un monceau de ces sortes de recettes, quelque énorme livre de cuisine?» Ôte les écailles de tes yeux, et regarde. «Tu verras que ce sublime univers, dans la moindre de ses provinces, est, à la lettre, la cité étoilée de Dieu; qu'à travers chaque étoile, à travers vers chaque brin de gazon, surtout à travers chaque âme vivante rayonne la gloire d'un Dieu présent.—Génération après génération, l'humanité prend la forme d'un corps, et, s'élançant de la nuit cimmérienne, apparaît avec une mission du ciel. Puis l'envoyé céleste est rappelé; son vêtement de terre tombe, et bientôt devient pour les sens eux-mêmes une ombre évanouie. Ainsi, comme une artillerie céleste pleine de foudroiements et de flammes, cette mystérieuse humanité tonne et flamboie, en files grandioses, en successions rapides, à travers l'abîme inconnu. Ainsi, comme une armée d'esprits enflammés, créés par Dieu, nous sortons du vide, nous nous hâtons orageusement à travers la terre, puis nous nous replongeons dans le vide. Mais d'où venons-nous? ô Dieu, où allons-nous? Les sens ne répondent pas, la foi ne répond pas; seulement nous savons que c'est d'un mystère à un autre mystère, et de Dieu à Dieu[104]

II

Cette véhémente poésie religieuse, toute remplie des souvenirs de Milton et de Shakspeare, n'est qu'une transcription anglaise des idées allemandes. Il y a une règle fixe pour transposer, c'est-à-dire pour convertir les unes dans les autres les idées d'un positiviste, d'un panthéiste, d'un spiritualiste, d'un mystique, d'un poëte, d'une tête à images et d'une tête à formules. On peut marquer tous les pas qui conduisent la simple conception philosophique à l'état extrême et violent. Prenez le monde tel que le montrent les sciences: c'est un groupe régulier, ou, si vous voulez, une série qui a sa loi; selon elles, ce n'est rien davantage. Comme de la loi on déduit la série, vous pouvez dire qu'elle l'engendre, et considérer cette loi comme une force. Si vous êtes artiste, vous saisirez d'ensemble la force, la série des effets et la belle façon régulière dont la force produit la série; à mon gré, cette représentation sympathique est, de toutes, la plus exacte et la plus complète; la connaissance est bornée tant qu'elle ne s'avance pas jusque-là, et la connaissance est achevée quand elle est arrivée là. Mais au delà commencent les fantômes que l'esprit crée, et par lesquels il se dupe lui-même. Si vous avez un peu d'imagination, vous ferez de cette force un être distinct, situé hors des prises de l'expérience, spirituel, principe et substance des choses sensibles. Voilà un être métaphysique. Ajoutez un degré à votre imagination et à votre enthousiasme, vous direz que cet esprit, situé hors du temps et de l'espace, se manifeste par le temps et par l'espace, qu'il subsiste en toute chose, qu'il anime toute chose, que nous avons en lui le mouvement, l'être et la vie. Poussez jusqu'au bout dans la vision et l'extase, vous déclarerez que ce principe est seul réel, que le reste n'est qu'apparence; dès lors vous voilà privé de tous les moyens de le définir; vous n'en pouvez rien affirmer, sinon qu'il est la source des choses et qu'on ne peut rien affirmer de lui; vous le considérez comme un abîme grandiose et insondable; vous cherchez, pour arriver à lui, une voie autre que les idées claires; vous préconisez le sentiment, l'exaltation. Si vous avez le tempérament triste, vous le cherchez, comme les sectaires, douloureusement, parmi les prosternements et les angoisses. Par cette échelle de transformations, l'idée générale devient un être poétique, puis un être philosophique, puis un être mystique, et la métaphysique allemande, concentrée et échauffée, se trouve changée en puritanisme anglais.

III

Ce qui distingue ce mysticisme des autres, c'est qu'il est pratique. Le puritain s'inquiète non-seulement de ce qu'il doit croire, mais encore de ce qu'il doit faire; il veut une réponse à ses doutes, mais surtout une règle à sa conduite; il est tourmenté par le sentiment de son ignorance, mais aussi par l'horreur de ses vices; il cherche Dieu, mais en même temps le devoir. À ses yeux, les deux n'en font qu'un; le sens moral est le promoteur et le guide de la philosophie. «Est-ce qu'il n'y a pas de Dieu, ou tout au plus un Dieu en voyage, oisif, qui reste assis depuis le premier sabbat à la porte de son univers et le regarde aller? Est-ce que le mot devoir n'a pas de sens? Faut-il dire que ce que nous appelons devoir n'est point un messager divin et un guide, mais un fantôme terrestre et trompeur fabriqué avec le désir et la crainte, avec les émanations de la potence et le lit céleste du docteur Graham?—Le bonheur d'une conscience satisfaite? Est-ce que Paul de Tarse, que l'admiration des hommes a déclaré saint, ne sentait pas qu'il était le premier des pécheurs? Est-ce que Néron de Rome, l'esprit joyeux, ne passait pas le meilleur de son temps à jouer de la lyre? Malheureux pileur de mots et découpeur de motifs, qui, dans ton moulin logique, possèdes un mécanisme pour le divin lui-même et voudrais m'extraire la vertu des écorces du plaisir; je te dis non[105]!» Il y a en nous un instinct qui dit non. Nous découvrons en nous «quelque chose de plus haut que l'amour du bonheur,» l'amour du sacrifice. Voilà la partie divine de notre âme. Nous apercevons en elle et par elle le Dieu qui, autrement, nous resterait toujours caché. Nous perçons par elle dans un monde inconnu et sublime. Il y a un état extraordinaire de l'âme par lequel elle sort de l'égoïsme, renonce au plaisir, ne se soucie plus d'elle-même, adore la douleur, comprend la sainteté[106]. Cet obscur au delà que les sens n'atteignent point, que la raison ne peut définir, que l'imagination figure comme un roi et comme une personne, c'est la sainteté, c'est le sublime. Le héros y habite: «Il y vit[107] dans cette sphère intérieure des choses, dans le vrai, dans le divin, dans l'éternel qui existe toujours, invisible à la foule, sous le temporaire et le trivial; son être est là, sa vie est un fragment du cœur immortel de la nature[108].» La vertu est une révélation, l'héroïsme est une lumière, la conscience une philosophie, et l'on exprimera en abrégé ce mysticisme moral en disant que Dieu, pour Carlyle, est un mystère dont le seul nom est l'idéal.

IV

Cette faculté d'apercevoir dans les choses le sens intérieur, et cette disposition à rechercher dans les choses le sens moral, ont produit en lui toutes ses doctrines, et d'abord son christianisme. Ce christianisme est fort libre; Carlyle prend la religion à l'allemande, d'une façon symbolique. C'est pourquoi on l'appelle panthéiste: ce qui, en bon français moderne, signifie fou ou scélérat. En Angleterre aussi, on l'exorcise. Son ami Sterling lui envoie de longues dissertations pour le ramener au Dieu personnel. À chaque instant il blesse au vif les théologiens qui font de la cause primitive un architecte ou un administrateur. Il les choque encore bien mieux quand il entre dans le dogme; il considère le christianisme comme un mythe, dont l'essence est «l'adoration de la douleur. Son temple, fondé il y a dix-huit siècles, gît en ruines maintenant, recouvert de végétations parasites, habité par des créatures plaintives. Avance pourtant: dans une crypte basse, qui a pour arche des fragments qui croulent, tu trouveras encore l'autel et la lampe sacrée qui brûle éternellement[109] Mais ses gardiens ne la connaissent plus. Une friperie de décorations officielles la cache aux regards des hommes. L'Église protestante au dix-neuvième siècle, comme l'Église catholique au seizième siècle, a besoin d'une réforme. Il nous faut un nouveau Luther. «Car, dit-il dans son livre du Tailleur, l'Église est l'habit, le tissu spirituel et intérieur, qui administre la vie et la chaude circulation à tout le reste; sans lui, le cadavre, et jusqu'à la poussière de la société, finiraient par s'évaporer et s'anéantir. Cependant, en notre âge du monde, ces habits ecclésiastiques se sont misérablement percés aux coudes. Bien pis, la plupart d'entre eux sont devenus de simples formes creuses, des masques sous lesquels nulle figure vivante, nul esprit n'habite encore, où il n'y a plus que des araignées et de sales scarabées, horrible amas, qui de leurs pattes tracassent à leur métier. Et ce masque fixe encore sur vous ses yeux de verre, avec un lugubre simulacre de vie. Depuis une génération ou deux, la religion s'est retirée de lui, et, dans des coins que nul ne remarque, elle se tisse silencieusement de nouveaux vêtements dans lesquels elle apparaîtra de nouveau pour nous ranimer, nous, nos fils, ou nos petits-fils[110].»—Une fois le christianisme réduit au sentiment de l'abnégation, les autres religions reprennent par contre-coup leur dignité et leur importance. Elles sont, comme le christianisme, des formes de la religion universelle. «Elles renferment toutes une vérité, autrement les hommes ne les auraient pas embrassées[111].» Elles ne sont pas une imposture de charlatans ni un jeu d'imaginations poétiques. Elles sont une vie plus ou moins trouble du mystère auguste et infini qui est au fond de l'univers. «Le plus grossier païen qui adora l'étoile Canope ou la pierre noire de la Caaba y reconnaissait une beauté, un sens divin.... Canope luisant sur le désert, avec son éclat de diamant bleuâtre (cet étrange éclat bleuâtre qui semble celui d'un esprit), perçait jusqu'au cœur du sauvage Ismaélite qu'elle guidait à travers le désert vide. Pour ce cœur sauvage, plein de toutes les émotions, sans langage pour aucune émotion, elle pouvait sembler un petit œil, cette étoile Canope, qui le regardait du plus profond de l'éternité et lui révélait la splendeur intérieure.» Le culte du grand Lama, le papisme lui-même, interprètent à leur façon le sentiment du divin; c'est pourquoi le papisme lui-même est respectable. «Qu'il dure aussi longtemps «qu'il pourra» (ceci est bien hardi en Angleterre), «aussi longtemps qu'il pourra guider une vie pieuse.» On l'appelle idolâtrie, peu importe. Qu'est-ce qu'une idole, sinon un symbole, une chose vue ou imaginée qui représente le divin? «Toutes les religions sont des symboles. Le plus rigoureux puritain a sa confession de foi; sa représentation intellectuelle des choses divines. Toutes les croyances, les liturgies, les formes religieuses, les conceptions dont se revêt le sentiment religieux, sont en ce sens des idoles, des choses vues. Tout culte doit s'accomplir par des symboles, des idoles; nous pouvons dire que toute idolâtrie est comparative, et que la pire idolâtrie n'est qu'une idolâtrie plus grande.» La seule qui soit détestable est celle d'où le sentiment s'est retiré, qui ne consiste qu'en cérémonies apprises, en répétition machinale de prières, en profession décente de formules qu'on n'entend pas. La vénération profonde d'un moine du douzième siècle prosterné devant les reliques de saint Edmond, valait mieux que la piété de convenance et la froide religion philosophique d'un protestant d'aujourd'hui. Quel que soit le culte, c'est le sentiment qui lui communique toute sa vertu. Et ce sentiment est le sentiment moral. «La seule fin[112], la seule essence, le seul usage de toute religion passée présente ou à venir, est de garder vivante et ardente notre conscience morale, qui est notre lumière intérieure. Toute religion est venue ici pour nous rappeler plus ou moins bien ce que nous savons déjà plus ou moins bien, à savoir qu'il y a une différence absolument infinie entre un homme de bien et un homme méchant, pour nous ordonner d'aimer l'un, infiniment, d'abhorrer et d'éviter l'autre infiniment, de nous efforcer infiniment d'être l'un et de n'être point l'autre[113].»—«Toute religion qui n'aboutit pas à l'action, au travail, peut s'en aller et habiter parmi les brahmanes, les antinomiens, les derviches tourneurs, partout où elle voudra; chez moi, elle n'a pas de place[114].» Chez vous, fort bien, mais elle en trouve ailleurs. Nous touchons ici le trait anglais et étroit de cette conception allemande et si large. Il y a beaucoup de religions qui ne sont point morales, il y en a beaucoup, plus encore qui ne sont point pratiques. Carlyle veut réduire le cœur de l'homme au sentiment anglais du devoir, et l'imagination de l'homme au sentiment anglais du respect. La moitié de la poésie humaine échappe à ses prises. Car si une portion de nous-même nous soulève jusqu'à l'abnégation et à la vertu, une autre portion nous emmène vers la jouissance et le plaisir. L'homme est païen aussi bien que chrétien; la nature a deux faces; plusieurs races, l'Inde, la Grèce, l'Italie n'ont compris que la seconde, et n'ont eu pour religions que l'adoration de la force dévergondée et l'extase de l'imagination grandiose, ou bien encore l'admiration de la forme harmonieuse avec le culte de la volupté, de la beauté et du bonheur.

V

Sa critique des œuvres littéraires a la même chaleur et la même violence, la même portée et les mêmes limites, le même principe et les mêmes conclusions que sa critique des œuvres religieuses. Il y a introduit les grandes idées de Hegel et de Gœthe, et les a resserrées sous la discipline étroite du sentiment puritain[115]. Il considère le poète, l'écrivain, l'artiste «comme un interprète de l'idée divine qui est au fond de toute apparence, comme un révélateur de l'infini,» comme un représentant de son siècle, de sa nation, de son âge; vous reconnaissez ici toutes les formules germaniques. Elles signifient que l'artiste démêle et exprime mieux que personne les traits saillants et durables du monde qui l'entoure, en sorte qu'on peut extraire de son œuvre une théorie de l'homme et de la nature, en même temps qu'une peinture de sa race et de son temps. Cette découverte a renouvelé la critique. Carlyle lui doit ses plus belles vues, ses leçons sur Shakspeare et sur Dante, ses études sur Gœthe, sur Johnson, sur Burns et sur Rousseau. Là-dessus et par un entraînement naturel, il est devenu le héraut de la littérature allemande; il s'est fait l'apôtre de Gœthe; il l'a loué avec une ferveur de néophyte jusqu'à manquer à son endroit d'adresse et de clairvoyance; il l'appelle héros, il présente sa vie comme un exemple à tous les gens de notre siècle; il ne veut point voir son paganisme, si visible, mais si contrariant pour un puritain. Par un autre contre-coup des mêmes causes, il a fait de Jean-Paul, le bouffon affecté, l'humoriste extravagant, «un géant,» une sorte de prophète; il a comblé d'éloges Novalis et les rêveurs mystiques; il a mis le démocrate Burns au-dessus de Byron; il a exalté Johnson, ce brave pédant, le plus grotesque des taureaux littéraires. Son principe est que dans une œuvre d'esprit la forme est peu de chose, le fond seul est important. Sitôt qu'un homme a un sentiment profond, une conviction forte, son livre est beau. Un écrit, quel qu'il soit, ne fait que manifester une âme; si cette âme est sérieuse, si elle est intimement et habituellement ébranlée par les graves pensées qui doivent préoccuper une âme, si elle aime le bien, si elle est dévouée, si elle s'attache de tous ses efforts, sans arrière-pensée d'intérêt ou d'amour-propre, à publier la vérité qui la frappe, elle a touché le but: nous n'avons que faire du talent; nous n'avons pas besoin d'être flattés par de belles formes; notre unique objet est de nous trouver face à face avec le sublime; toute la destinée de l'homme est de sentir l'héroïsme; la poésie et les arts n'ont pas d'autre emploi ni d'autre mérite. Vous voyez à quel degré et avec quel excès Carlyle a le sentiment germanique, pourquoi il aime les mystiques, les humoristes, les prophètes, les écrivains illettrés et hommes d'action, les poëtes primesautiers, tous ceux qui violentent la beauté régulière par ignorance, par brutalité, par folie ou de parti pris. Il va jusqu'à excuser la rhétorique de Johnson, parce que Johnson fut loyal et sincère; il ne distingue pas en lui l'homme littéraire de l'homme pratique; il cesse de voir le déclamateur classique, étrange composé de Scaliger, de Boileau, et de La Harpe, enharnaché majestueusement dans la défroque cicéronienne, pour ne regarder que l'homme religieux et convaincu. Une pareille habitude bouche les yeux sur la moitié des choses. Carlyle parle avec une indifférence méprisante[116] du dilettantisme moderne, semble mépriser les peintres, n'admet pas la beauté sensible. Tout entier aux écrivains, il néglige les artistes; en effet, la source des arts est le sentiment de la forme, et les plus grands artistes, les Italiens, les Grecs, n'ont connu, comme leurs prêtres et leurs poëtes, que la beauté de la volupté et de la force. De là vient encore qu'il n'a point de goût pour la littérature française. Cet ordre exact, ces belles proportions, ce perpétuel souci de l'agréable et du convenable, cette architecture harmonieuse d'idées claires et suivies, cette peinture délicate de la société, cette perfection du style, rien de ce qui nous touche n'a de prise sur lui. Sa façon d'entendre la vie est trop éloignée de la nôtre. Il a beau essayer de comprendre Voltaire, il n'arrive qu'à le diffamer[117]. «Il n'y a pas une seule grande pensée dans ses trente-six in-quartos.... Son regard s'arrête à la superficie de la nature; le grand Tout, avec sa beauté et sa mystérieuse grandeur infinie, ne lui a jamais été révélé; même un seul instant; il a regardé et noté seulement tel atome, et puis tel autre, leurs différences et leurs oppositions[118].... Sa théorie du monde, sa peinture de l'homme et de la vie de l'homme, est mesquine, pitoyable même, pour un poëte et un philosophe. Il lit l'histoire, non pas avec les yeux d'un voyant pieux ou même d'un critique, mais avec une simple paire de lunettes anticatholiques. Elle n'est point pour lui un drame grandiose, joué sur le théâtre de l'infini, avec les soleils pour lampes et l'éternité pour fond.... mais une pauvre insipide dispute de club dévidée dix siècles durant entre l'Encyclopédie et la Sorbonne. L'univers de Dieu est un patrimoine de saint Pierre un peu plus grand que l'autre, duquel il serait agréable et bon de chasser le pape.... La haute louange d'avoir poursuivi un but juste ou noble ne peut lui être accordée sans beaucoup de réserves, et peut même, avec assez d'apparence, lui être refusée. La force qui lui était nécessaire n'était ni noble ni grande, mais petite et à quelques égards de basse espèce. Seulement il en fait usage avec dextérité et à propos. Pour bâtir le temple d'Éphèse, il avait fallu le travail de bien des têtes sages et de bien des bras robustes, pendant des vies entières; et ce même temple a pu être détruit par un fou en une heure.» Voilà d'assez gros mots; nous n'en emploierons pas de pareils. Je dirai seulement que si quelqu'un jugeait Carlyle en Français, comme il juge Voltaire en Anglais, ce quelqu'un ferait de Carlyle un portrait différent de celui que j'essaye de tracer ici.

VI

Ce commerce de dénigrements était en vigueur il y a cinquante ans; dans cinquante ans, il est probable qu'il aura cessé tout à fait. Nous commençons à comprendre le sérieux des puritains; peut-être les Anglais finiront-ils par comprendre la gaieté de Voltaire; nous travaillons à goûter Shakspeare, ils essayeront sans doute de goûter Racine. Gœthe, le maître de tous les esprits modernes, a bien su goûter tous les deux[119]. Il faut que le critique à son âme naturelle et nationale ajoute cinq ou six âmes artificielles et acquises, et que sa sympathie flexible l'introduise en des sentiments éteints ou étrangers. Le meilleur fruit de la critique est de nous déprendre de nous-mêmes, de nous contraindre à faire la part du milieu où nous vivons plongés, de nous enseigner à démêler les objets eux-mêmes à travers les apparences passagères dont notre caractère et notre siècle ne manquent jamais de les revêtir. Chacun les regarde avec des lunettes de portée et de couleur diverses, et nul ne peut atteindre la vérité qu'en tenant compte de la forme et de la teinte que la structure de ses verres impose aux objets qu'il aperçoit. Jusqu'ici nous nous sommes disputés et battus, l'un disant que les choses sont vertes, d'autres qu'elles sont jaunes, d'autres enfin qu'elles sont rouges, chacun accusant son voisin de mal voir et d'être de mauvaise foi. Voici enfin que nous apprenons l'optique morale; nous découvrons que la couleur n'est point dans les objets, mais en nous-mêmes; nous pardonnons à nos voisins de voir autrement que nous; nous reconnaissons qu'ils doivent voir rouge ce qui nous paraît bleu, vert ce qui nous paraît jaune; nous pouvons même définir l'espèce de lunettes qui produit le jaune et l'espèce de lunettes qui produit le vert, deviner leurs effets d'après leur nature, prédire aux gens la teinte sous laquelle leur apparaîtra l'objet qu'on va leur présenter, construire d'avance le système de tout esprit, et peut-être un jour nous dégager de tout système. «Comme poëte, disait Gœthe, je suis polythéiste; comme naturaliste, panthéiste; comme être moral, déiste; et j'ai besoin, pour exprimer mon sentiment, de toutes ces formes.» En effet, toutes ces lunettes sont bonnes, car elles nous montrent toutes quelque aspect nouveau des choses. Le point important, c'est d'en avoir non pas une, mais plusieurs, d'employer chacune d'elles au moment convenable, de faire abstraction de la couleur qui lui est particulière, de savoir que derrière ces milliers de teintes mouvantes et poétiques, l'optique ne constate que des changements régis par une loi.

§ 4.
SA CONCEPTION DE L'HISTOIRE.

I.

«L'histoire universelle[120], dit Carlyle, l'histoire de ce que l'homme a accompli dans le monde, est au fond l'histoire des grands hommes qui ont travaillé ici-bas. Ils ont été les conducteurs des peuples, ces grands hommes; les formateurs, les modèles, et, dans un sens large, les créateurs de tout ce que la masse des hommes pris ensemble est parvenue à faire ou à atteindre. Toutes les choses que nous voyons debout dans le monde sont proprement le résultat matériel extérieur, l'accomplissement pratique et l'incarnation des pensées qui ont habité dans les grands hommes envoyés au monde. L'âme de l'histoire entière du monde, ce serait leur histoire[121].» Quels qu'ils soient, poëtes, réformateurs; écrivains, hommes d'action, révélateurs, il leur donne à tous un caractère mystique. «Le héros est un messager envoyé du fond du mystérieux Infini avec des nouvelles pour nous.... Il vient de la substance intérieure des choses. Il y vit et il y doit vivre en communion quotidienne.... Il vient du cœur du monde, de la réalité primordiale des choses; l'inspiration du Tout-Puissant lui donne l'intelligence, et véritablement ce qu'il prononce est une sorte de révélation[122].» En vain l'ignorance de son siècle et ses propres imperfections altèrent la pureté de sa vision originale; il atteint toujours quelque vérité immuable et vivifiante; c'est pour cette vérité qu'il est écouté, et c'est par cette vérité qu'il est puissant. Ce qu'il en a découvert est immortel et efficace[123]. «Les œuvres d'un homme, quand vous les enseveliriez dans des montagnes de guano, sous les obscènes ordures de tous les hibous antiquaires, ne périssent pas, ne peuvent pas périr. Ce qu'il y avait de lumière éternelle dans un homme et dans sa vie, cela précisément est ajouté aux éternités, cela subsiste pour toujours comme une nouvelle et divine portion de la somme des choses[124]. C'est pour cela que le culte des héros est à cette heure et à toutes les heures la puissance vivifiante de la vie humaine; la religion est fondée dessus; toute société s'y appuie. Car qu'est-ce proprement que la loyauté[125] qui est le souffle vital de toute société, sinon une émanation du culte des héros, une admiration soumise pour ceux qui sont vraiment grands?» Ce sentiment est le fonds même de l'homme. Il subsiste aujourd'hui même dans cet âge de nivellement et de destruction. «Je vois dans cette indestructibilité du culte de l'héroïsme la base de roc éternel au-dessous de laquelle les ruines confuses des écroulements révolutionnaires ne peuvent tomber.»

II

Il y a là une théorie allemande, mais transformée, précisée et épaissie à la manière anglaise. Les Allemands disaient que toute nation, toute période, toute civilisation a son idée, c'est-à-dire son trait principal, duquel tous les autres dérivent; en sorte que la philosophie, la religion, les arts et les mœurs, toutes les parties de la pensée et de l'action peuvent être déduites de quelque qualité originelle et fondamentale de laquelle tout part et à laquelle tout aboutit. Là où Hegel mettait une idée, Carlyle met un sentiment héroïque. Cela est plus palpable et plus moral. Pour achever de sortir du vague, il considère ce sentiment dans un héros. Il a besoin de donner aux abstractions un corps et une âme; il est mal à son aise dans les conceptions pures, et veut toucher un être réel.

Mais cet être, tel qu'il le conçoit, est un abrégé du reste. Car, selon lui, le héros contient et représente la civilisation où il est compris; il a découvert, proclamé ou pratiqué une conception originale, et son siècle l'y a suivi. La connaissance d'un sentiment héroïque donne ainsi la connaissance d'un âge tout entier. Par là Carlyle est sorti des biographies. Il a retrouvé les grandes vues de ses maîtres. Il a senti comme eux qu'une civilisation, si vaste et si dispersée qu'elle soit à travers le temps et l'espace, forme un tout indivisible. Il a rassemblé sous un héroïsme les fragments épars qu'Hegel réunissait par une loi. Il a dérivé d'un sentiment commun les événements que les Allemands déduisaient d'une définition commune. Il a compris les profondes et lointaines liaisons des choses, celles qui rattachent un grand homme à son temps, celles qui nouent les œuvres de la pensée accomplie aux bégayements de la pensée naissante, celles qui enchaînent les savantes inventions des Constitutions modernes aux fureurs désordonnées de la barbarie primitive[126]. «Ces vieux rois de la mer, silencieux, les lèvres serrées, qui défiaient le sauvage Océan avec ses monstres, et tous les hommes et toutes les choses, ont été les ancêtres de nos Blakes et de nos Nelsons. Hrolf ou Rollo, duc de Normandie, a une part à cette heure-ci dans le gouvernement de l'Angleterre[127].»—«S'il n'y avait pas eu de sauvages saints Dominiques ni d'ermites de la Thébaïde, il n'y aurait point eu un harmonieux Dante. Le rude effort pratique en Scandinavie et ailleurs, depuis Odin jusqu'à Walter Raleigh, depuis Ulfila jusqu'à Cranmer, a rendu Shakspeare capable de parler. Un poëte avec tout son charme, qu'est-il, sinon le produit et l'achèvement définitif de la Réforme ou de la Prophétie avec son âpreté? Bien plus, le poëte accompli, je le remarque souvent, est un symptôme que son époque elle-même vient d'atteindre la perfection et se trouve accomplie, qu'avant longtemps on aura besoin d'une nouvelle époque et de nouveaux réformateurs. Car chaque âge a son théorème ou représentation spirituelle de l'univers.» Ses grandes œuvres poétiques ou pratiques ne font que publier ou appliquer cette idée maîtresse; l'historien se sert d'elle pour retrouver le sentiment primitif qui les engendre et pour former la conception d'ensemble qui les unit.

III

De là une façon nouvelle d'écrire l'histoire. Puisque le sentiment héroïque est la cause du reste, c'est à lui que l'historien doit s'attacher. Puisqu'il est la source de la civilisation, le moteur des révolutions, le maître et le régénérateur de la vie humaine, c'est en lui qu'il faut observer la civilisation, les révolutions et la vie humaine. Puisqu'il est le ressort de tout mouvement, c'est par lui que l'on comprendra tout mouvement. Libre aux métaphysiciens d'aligner des déductions et des formules, ou aux politiques d'exposer des situations et des constitutions. L'homme n'est point un être inerte façonné par une constitution ni un être mort exprimé par une formule; il est une âme active et vivante, capable d'agir, de découvrir, de créer, de se dévouer et avant tout d'oser; la véritable histoire est l'épopée de l'héroïsme.—Cette idée est, à mon avis, une vive lumière. Car les hommes n'ont pas fait de grandes choses sans de grandes émotions. Le premier et souverain moteur d'une révolution extraordinaire est un sentiment extraordinaire. À ce moment, on a vu paraître et s'enfler une passion exaltée et toute-puissante qui a rompu les digues anciennes et lancé le courant des choses dans un nouveau lit. Tout part de là, et c'est elle qu'il faut voir. Laissez de côté les formules métaphysiques et les considérations politiques, et regardez l'état intérieur de chaque esprit; quittez le récit nu, oubliez les explications abstraites, et observez les âmes passionnées. Une révolution n'est que la naissance d'un grand sentiment. Quel est ce sentiment, comment il se lie aux autres, quel est son degré, sa source, son effet, comment il transforme l'imagination, l'entendement, les inclinations ordinaires, quelles passions l'alimentent, quelle proportion de folie et de raison il renferme, ce sont là les questions capitales. Pour me faire l'histoire du bouddhisme, il faut me montrer le désespoir calme des ascètes qui, amortis par la pensée du vide infini et par l'attente de l'anéantissement final, atteignaient, dans leur quiétude monotone, le sentiment de la fraternité universelle. Pour me faire l'histoire du christianisme, il faut me montrer l'âme d'un saint Jean où d'un saint Paul, le renouvellement subit de la conscience, la foi aux choses invisibles, la transformation de l'âme pénétrée par la présence d'un Dieu paternel, l'irruption de tendresse, de générosité, d'abnégation, de confiance et d'espérance qui vint dégager les malheureux ensevelis sous la tyrannie et la décadence romaine. Expliquer une révolution, c'est faire un morceau de psychologie; l'analyse des critiques et la divination des artistes sont les seuls instruments qui puissent l'atteindre; si nous voulions l'avoir précise et profonde, il faudrait la demander à ceux qui, par métier ou par génie, sont connaisseurs de l'âme, à Shakspeare, à Saint-Simon, à Balzac, à Stendhal. Voilà pourquoi on peut la demander quelquefois à Carlyle. Et il y a telle histoire qu'on peut lui demander mieux qu'à tout autre, celle de la Révolution qui eut pour source la conscience, qui mit Dieu dans les conseils d'État, qui imposa le devoir strict, qui provoqua l'héroïsme austère. Le meilleur historien du puritanisme est un puritain.

IV

Cette histoire de Cromwell, son chef-d'œuvre, n'est qu'une réunion de lettres et de discours commentés et joints par un récit continu. L'impression qu'elle laisse est extraordinaire. Les graves histoires constitutionnelles languissent auprès de cette compilation. Il a voulu faire comprendre une âme, l'âme de Cromwell, le plus grand des puritains, leur chef, leur abrégé, leur héros et leur modèle. Son récit ressemble à celui d'un témoin oculaire. Un covenantaire qui aurait réuni des lettres, des morceaux de journal, et qui jour par jour y aurait ajouté des réflexions, des interprétations, des notes et des anecdotes, n'aurait point écrit un autre livre: Enfin nous voilà face à face avec Cromwell. Nous avons ses paroles, nous pouvons entendre son accent; nous saisissons autour de chaque action les circonstances qui l'ont fait naître; nous le voyons sous sa tente, au conseil, avec le paysage, avec sa physionomie, avec son costume; tout le détail y est, jusqu'aux minuties. Et la sincérité est aussi grande que la sympathie; le biographe avoue ses ignorances, le manque de documents, l'incertitude; il est parfaitement loyal, quoique poëte et sectaire. Avec lui nous restreignons et nous poussons tout à la fois nos conjectures, et nous sentons à chaque pas, à travers nos affirmations et nos réserves, que nous posons solidement le pied sur la vérité. Je voudrais que toute histoire fût, comme celle-ci, un choix de textes munis d'un commentaire; je donnerais pour une histoire pareille tous les raisonnements réguliers, toutes les belles narrations décolorées de Robertson et de Hume. Je puis vérifier, en lisant celle-ci, le jugement de l'auteur; je ne pense plus d'après lui, mais par moi-même: l'historien ne se place pas entre moi et les choses; je vois un fait, et non le récit d'un fait; l'enveloppe oratoire et personnelle dont le récit recouvre la vérité a disparu; je puis toucher la vérité elle-même. Et ce Cromwell, avec ses puritains, sort de cette épreuve réformé et renouvelé. Nous devinions bien déjà qu'il n'était point un simple ambitieux, un hypocrite, mais nous le prenions pour un fanatique disputeur et odieux. Nous considérions ces puritains comme des fous tristes, cerveaux étroits et à scrupules. Sortons de nos idées françaises et modernes, et entrons dans ces âmes; nous y trouverons autre chose qu'une maladie noire. Il y a là un grand sentiment.—Suis-je un homme juste? Et si Dieu, qui est la parfaite justice, me jugeait en ce moment, quelle sentence porterait-il sur moi?—Voilà l'idée originelle qui a fait les puritains, et par eux la révolution d'Angleterre. «Le sentiment de la différence qu'il y a entre le bien et le mal avait rempli pour eux tout le temps et tout l'espace, et s'était incarné et exprimé pour eux par un ciel et un enfer.» Ils ont été frappés de l'idée du devoir; ils se sont examinés à cette lumière, sans pitié et sans relâche; ils ont conçu le modèle sublime de la vertu infaillible et accomplie; ils s'en sont imbus; ils ont englouti dans cette pensée absorbante toutes les préoccupations mondaines et toutes les inclinations sensibles; ils ont pris en horreur jusqu'aux fautes imperceptibles qu'un honnête homme se pardonne; ils ont exigé d'eux-mêmes la perfection absolue et continue, et ils se sont lancés dans la vie avec la fixe résolution de tout souffrir et de tout faire plutôt que d'en dévier d'un pas. Vous vous moquez d'une révolution faite à propos de surplis et de chasubles: il y avait le sentiment du divin sous ces disputes d'habits. Ces pauvres gens, boutiquiers et fermiers, croyaient de tout leur cœur à un Dieu sublime et terrible, et ce n'était pas une petite chose pour eux que la façon de l'adorer[128]. «Supposez qu'il s'agisse pour vous d'un intérêt vital et infini, que votre âme tout entière, rendue muette par l'excès de son émotion, ne puisse en aucune façon l'exprimer, en sorte qu'elle préfère le silence à toute expression possible, que diriez-vous d'un homme qui s'avancerait pour l'exprimer à votre place au moyen d'une mascarade et à la façon d'un tapissier décorateur?—Cet homme-là, qu'il s'en aille vite, s'il a souci de lui-même!—Vous avez perdu votre fils unique; vous êtes muet, écrasé, vous n'avez pas même de larmes; un importun, avec toutes sortes d'importunités, vous offre de célébrer pour lui des jeux funéraires à la façon des anciens Grecs[129]!» Voilà ce qui a soulevé la révolution, et non la taxe des vaisseaux ou toute autre vexation politique: «Vous pouvez me prendre ma bourse, mais non anéantir mon âme. Mon âme est à Dieu et à moi[130].»—Et le même sentiment qui les a faits rebelles les a faits vainqueurs[131]. On ne comprenait pas comment la discipline avait pu subsister dans une armée où un caporal inspiré gourmandait un colonel tiède. On trouvait étrange que des généraux qui cherchaient en pleurant le Seigneur eussent appris dans la Bible l'administration et la stratégie. On s'étonnait que des fous eussent été des hommes d'affaires. C'est qu'ils n'étaient point des fous, mais des hommes d'affaires; toute la différence entre eux et les gens pratiques que nous connaissons, c'est qu'ils avaient une conscience: cette conscience était leur flamme: le mysticisme et les rêves n'en étaient que la fumée. Ils cherchaient le vrai, le juste, et leurs longues prières, leurs prédications nasales, leurs citations bibliques, leurs larmes, leurs angoisses, ne font que marquer la sincérité et l'ardeur avec lesquelles ils s'y portaient. Ils lisaient leur devoir en eux-mêmes; la Bible ne faisait que les y aider. Au besoin, ils la violentaient quand ils voulaient vérifier par des textes les suggestions de leur propre cœur. C'est ce sentiment du devoir qui les réunit, les inspira et les soutint, qui fit leur discipline, leur courage et leur audace, qui souleva jusqu'à l'héroïsme antique Hutchinson, Milton et Cromwell, qui provoqua toutes les actions décisives, toutes les résolutions grandioses, tous les succès extraordinaires, la déclaration de la guerre, le jugement du roi, la purgation du Parlement, l'humiliation de l'Europe, la protection du protestantisme, la domination des mers. Ces hommes sont les véritables héros de l'Angleterre; ils manifestent en haut relief les caractères originels et les plus nobles traits de l'Angleterre, la piété pratique, le gouvernement de la conscience, la volonté virile, l'énergie indomptable. Ils ont fondé l'Angleterre à travers la corruption des Stuarts et l'amollissement des mœurs modernes, par l'exercice du devoir, par la pratique de la justice, par l'opiniâtreté du travail, par la revendication du droit, par la résistance à l'oppression, par la conquête de la liberté, par la répression du vice. Ils ont fondé l'Écosse; ils ont fondé les États-Unis; ils fondent aujourd'hui, par leurs descendants, l'Australie et colonisent le monde. Carlyle est si bien leur frère, qu'il excuse ou admire leurs excès, l'exécution du roi, la mutilation du Parlement, leur intolérance, leur inquisition, le despotisme de Cromwell, la théocratie de Knox. Il nous les impose pour modèles, et ne juge le passé ou le présent que d'après eux.

V