Pour la Guiane française,
Nous mettons la voile au vent
Et nous voguons à notre aise
Sur le liquide élément:
L'état qui nous a vus naître,
Comme nous chargé de fers,
À nos yeux va disparoître
Dans l'immensité des mers.
Mais les Dieux ont quelque empire
Contre l'ordre du Soudan,
Et le pilote déchire
L'arrêt de mort du divan.
N'importe sur quel parage
Le ciel fixe nos destins,
Nous sortons du plus sauvage,
De celui des jacobins.
Pour se soustraire à la rage
Du sombre Pygmalion,
Didon vint bâtir Carthage
En s'éloignant de Sydon:
Comme cette souveraine,
Déportés et malheureux,
Pour nous l'isle de Cayenne,
Nourrit des cœurs généreux.
Votre malheur nous étonne,
Diront cent peuples divers,
«Quand le crime les couronne,
«La vertu doit être aux fers:»
Dans un moment moins critique,
Se croyant à l'abandon,
Jadis sous les murs d'Utique
On vit s'inhumer Caton.
De ce courage inutile
César sut bien profiter,
Marius fut plus habile,
Il faut savoir l'imiter.
Sur les ruines de Carthage,
Écrivons à nos tyrans:
Nos malheurs sont votre ouvrage;
Guerre éternelle aux brigands.
Etc., etc., etc....
Nous ne reverrons pas la France cette année; comme notre voyage sera un peu long, il faut songer à nos amies et à ceux qui nous le font entreprendre; faisons notre testament pour que chacun ait son lot.
Pour l'art d'aimer, Ovide en Sybérie
Fut exilé comme un franc séducteur;
On ne m'eût point sevré de ma patrie,
Si j'eusse écrit pour certain directeur.
Sexe charmant, je fus plus excusable
À vos beaux yeux qu'à ceux de nos traitans,
Lorsque ma main, plus qu'à demi-coupable,
Avec du sel, vous brûloit de l'encens.
Pour arriver au fond de la Colchide,
Vous savez bien comment s'y prit Jason,
Le tendre amour vint lui servir de guide
Et la beauté broda son pavillon....
Dans les déserts d'une zone brûlante,
Loin de la France et des jeux et des ris,
Je chanterai dans ma carrière errante
Tous les plaisirs du séjour de Paris.
Proscrit, fêté, malheureux, dans l'aisance,
Gagnant beaucoup et n'ayant jamais rien,
Le seul trésor que je regrette en France,
Sont des amis qui faisoient tout mon bien.
Au gré des flots, quand le sort m'abandonne,
Sur leurs vertus je fonde mon espoir,
Dussé-je ailleurs gagner une couronne,
Je la rendrois pour venir les revoir.
Pour mes biens-fonds, faut qu'un séquestreur leste
Scelle d'abord la gueule à tous les rats,
Car mes chansons, c'est tout ce qui me reste,
Qu'en feront-ils quand je n'y serai pas?
Ô nos tuteurs! tout ce qui nous démonte
C'est le chagrin de ne plus vous revoir;
Nos chers amis, pour rendre votre compte,
Montez au haut de la Croix du Trahoir.
Nous voudrions que vous prissiez dans Rome
Le rang des saints que vous faites chasser,
Chacun de vous, messieurs, est un grand homme
Que nous avons le désir d'enchâsser.
Nous ne voyons plus que le ciel et l'onde, nous sommes à vingt-cinq lieues du Cap; nous désirons maintenant dépasser les Açores et Madère. L'état-major est tout rayonnant de joie, et Villeneau paroît vouloir s'humaniser, c'est Pluton qui ne remet Euridice à Orphée que sous des conditions inexécutables.
Nescia humanis precibus mansuescere corda.
Pendant le jour, nous charmons les loisirs de la traversée par des contes et des questions intéressantes. La pensée de notre dortoir nous désespère; quatre de nos compagnons, Mrs. Frère, Rabaud-Desroland, Clavier et Bernard-Modeste, embarqués en 1793, sur le Washington devant l'île d'Aix, nous disent que c'est un palais spacieux, auprès de celui qu'ils occupoient: ils étoient sept cents dans un local plus petit que celui-ci, sur un seul rang de lits-de-camp, réduits ou à se tenir debout les uns contre les autres les mains jointes pressées contre leurs hanches, ou à rester assis sur leurs talons, la tête entre les jambes; la peste les entama bientôt, chaque nuit ils rouloient à leurs pieds dix ou douze morts, qu'on remplaçoit par vingt nouvelles victimes. Le capitaine de ce bord, nommé Lalier, fermoit tous les soupiraux sur eux, et les fumigeoit avec des fientes de volaille; le sang leur sortoit souvent par les yeux et par la bouche; quand ils parloient au chirurgien, il leur répondoit en pleurant qu'il avoit ordre de ne pas les soigner, qu'ils étoient tous réservés à périr. Ils nous peignent en traits de feu la rapacité de Lalier, qui s'emparoit de tous les effets des morts, les laissoit nus, forçoit leurs confrères moribonds de les ensevelir à leurs frais, et de les charger sur leurs épaules pour les descendre dans le canot, d'où ils alloient les inhumer à l'île d'Aix avec des soldats de la compagnie Marat, qui leur donnoient des coups de bourrades quand ils vouloient prier, parler ou pleurer. Enfin, Lalier et ses janissaires impatientés de ne pas les voir tous périr assez promptement, inventèrent une conspiration pour avoir un prétexte de les spolier; ce moyen leur réussit, il étoit à l'ordre du jour: deux mois après, arrive le 9 thermidor; Lalier s'humanise, court les embrasser, leur lit une belle proclamation; ils lui redemandent leurs effets: «Ils sont déposés à la Société Populaire,» dit-il. (À ces mots notre entrepont retentit, pour la première fois, de grands éclats de rire). Ils furent rappelés; Lalier et son équipage leur demandèrent humblement des certificats d'humanité qu'ils ne refusèrent pas; mais le dénuement où ils se trouvèrent, le pillage des effets des morts, le nombre des victimes qui étoit de six cent cinquante, sauta aux yeux des nouveaux commissaires; Lalier fut destitué et classé dernier matelot du bâtiment qu'il commandoit. Ici l'horreur de l'entrepont disparut un moment et nous applaudissions de bon cœur, quand nous apperçûmes un janissaire de Villeneau qui venoit visiter nos barreaux; d'une main il tenoit son sabre nu, et de l'autre une lanterne sourde; il inspecta toutes les rambardes en disant au piquet de soldats qui étoit au haut des écoutilles: «Les b...g..res se taisent, je suis bien fâché de n'avoir pas entendu ce qu'ils disoient, sûrement que nous n'étions pas ménagés.» (Bonne brise, nous sommes à 260 lieues de France).
5 mai. Ce matin, grand désordre dans la frégate; le capitaine fait briser une partie de nos barricades, nous gagnons douze pieds de long sur un de large; pendant la nuit, nous pourrons vaquer à nos besoins, un à un seulement; il n'y a plus de bailles que pour nos malades, qui ne resteront en bas que quelques jours; on leur prépare des cadres entre les batteries, le major a fait de vives instances à ce sujet; ce soir, il s'est évanoui en venant au secours d'un sexagénaire qui a eu la jambe fracassée en descendant.
7 mai. Trois bâtimens paroissent dans le lointain, Villeneau croit voir toutes les flottes de la Manche; nous changeons de route; le soir, on sonne l'alarme, le feu prend dans la cuisine, après quelques mouvemens on parvient à l'éteindre.
8 mai (19 floréal.) Les bâtimens ont disparu; beau tems, nous filons dix nœuds..... (trois lieues un tiers.) L'équipage est toujours préoccupé des anglais, et les vigies, sur les perroquets, ont double ration de vin, quand elles apperçoivent un bâtiment, l'intérêt leur grossit la vue.
À quatre heures, un nuage d'eau s'élève sur la plaine verdâtre, éclairée par un beau soleil; la vigie crie; Navire!... à bas-bord.—Vîte on braque les lunettes: le capitaine: Est-il gros?—Oui.—L'état-major: Ne vois-tu que celui-là?—Non.—Vient-il à nous?—Oui, à toutes voiles.—Villeneau d'une voix lamentable: Ô mon Dieu! oui les voilà! On bat la générale; vîte, les déportés dans l'entrepont.—L'équipage en riant: Quelle escadre!... ce sont des souffleurs!... Un moment après, l'escadre parut à notre bord, élevant un nuage d'eau à vingt ou trente pieds en l'air. C'étoit réellement de très-gros souffleurs, poissons de mer, qui, pour étourdir leur proie, lui jettent de l'eau par les narines. Villeneau un peu honteux, alla avec ses champions boire un verre de punch pour se remettre de sa frayeur. (Nous sommes à 380 lieues de France.)
10 mai (21 floréal) À huit heures, on sonne l'alarme..... Navire, crie la vigie; celui-là n'est point un souffleur, et Villeneau n'a pas peur! Il court sus, malgré les ordres qu'il a de ne pas changer de route. Tranquillisez-vous, ce n'est qu'un bateau de pêcheurs. On le joint, c'est un anglais qui va au banc de Terre-Neuve. On lui vend cher sa liberté; puis on lui prend en outre quelques voiles, des oranges et du vin de Porto. Il n'étoit monté que par six hommes.
Depuis la rupture de nos barrières, on a plus de facilité à se réunir, et chacun fait à son tour les frais de la veillée. Ce soir, l'un chante le cantique de Saint-Roch, l'autre discute gravement une thèse de théologie. Un homme impartial (M. Pradal, mort à côté de moi dans la Guyane française, qui m'a beaucoup aidé dans cet écrit) entame l'analyse succincte de la révolution et des causes qui l'ont amenée depuis 1788 jusqu'à 1798. Quoique cette revue soit concise, je n'en ferai point usage ici, pour ne pas trop allonger notre traversée. J'en copierai seulement ces deux traits qui m'ont paru piquans. Un collier et un mariage manqué ont été les premières causes de la révolution française. Ces deux greffes de réconciliation entre les deux branches des Bourbons, ont partagé l'arbre et renversé le tronc sur le trône qui a été brisé ensemble avec la cîme et les rameaux.
L'intrigue du fameux collier-cardinal est encore une énigme pour beaucoup de monde.
Voici quelques notes qu'un protégé de la maison de M. de Rohan m'a données à ce sujet:
«Breteuil, ministre sous Louis XVI, et alors secrétaire de Louis XV, avoit été nommé ambassadeur pour aller chercher la dernière reine dauphine venant en France recevoir la main de Louis XVI. Le prince Soubise rappela à Louis XV la parole qu'il lui avoit donnée qu'un Rohan auroit l'honneur d'amener la dauphine à la cour. Breteuil étoit nanti des pouvoirs; on les lui retira pour les remettre au cardinal de Rohan, et il eut l'ambassade de Londres au lieu de celle d'Autriche. Il se lia alors avec d'Orléans pour concerter sa vengeance.
»Marie Antoinette parut jolie au prélat; elle crut voir l'amour sous la mitre de l'ambassadeur. De ce moment, la calomnie et la médisance eurent beau jeu. Le cardinal, fier de sa conquête, mangea ses bénéfices à la cour. Louis XV avoit confiance en lui. Au moment où il étoit allé à Strasbourg, et que la Dubarri en faveur cherchoit à indisposer le grand-père contre sa belle-fille, le roi demanda au cardinal ce qu'il pensoit. Celui-ci qui soupçonnoit déjà son illustre amante de quelque infidélité, s'étant retiré un peu par pique, répondit à Louis XV:
»La dauphine est une aimable princesse; elle est un peu coquette et mondaine; il seroit prudent de la veiller de près. La Dubarri ne fit point mystère de cette lettre qu'on retrouve toute entière dans sa vie privée imprimée en 1774. Louis XV la resserra dans un tiroir à secret de son secrétaire.
»À la mort du monarque, ce secrétaire fut porté au Garde-Meuble; Breteuil le visita, et trouva l'original de cette lettre que le cardinal dénioit. Un jour que la reine faisant sa partie s'étendoit en éloges sur M. de Rohan, Breteuil qui étoit à l'embrasure d'une croisée, reprit en souriant: On s'intéresse souvent pour des ingrats. La reine le mit au défi de la preuve. Il montra la fameuse lettre qui causa la disgrâce du cardinal. Celui-ci pour regagner les faveurs de son illustre amante, fit chercher les diamans qui devoient monter le fameux collier. La reine comme Eriphile, reçut l'offre du collier, et s'engagea simulément de l'acquitter pour ôter le soupçon à Louis XVI. Les finances étoient obérées, et Rohan vouloit ne paroître qu'avoir fait les avances, tandis qu'il s'étoit déclaré payeur aux joailliers à qui il avoit annoncé que le cadeau étoit pour la reine. La somme ne s'étant pas trouvée au jour dit, et le collier étant démonté et engagé par les intrigues de la Lamotte, le cardinal fut arrêté et poursuivi comme faussaire à la sollicitation de Breteuil. De-là, la fameuse cause. Le parlement, influencé par d'Orléans, prononça en faveur du cardinal; on rejetta la faute sur quelques misérables filoux qui furent ensuite relaxés pour donner plus d'odieux à la cour. Cependant Louis XVI étourdi des murmures et des bruits scandaleux qui attaquoient les mœurs et l'économie de la reine, tint un conseil de famille pour savoir quel parti il prendroit sur elle. Le duc de Penthièvre lui conseilla de la mettre au Val-de-Grace; un appartement y fut préparé pour l'y recevoir; mais le roi changea d'avis, ne voulant pas, dit-il, servir de risée à son peuple. La reine soupçonnant d'Orléans d'avoir aidé à ce conseil, rompit en visière avec lui, et résolut de s'en venger.
»Au bout de deux ans le duc d'Orléans voulant faire sa paix avec la cour, demanda au roi pour sa fille aînée la main du duc d'Angoulême, fils aîné de M. le Comte d'Artois. Le roi répondit en bon père de famille: «Eh bien, nous verrons cela; j'en parlerai à mon frère.» M. d'Artois y consentit; les accords se firent un après-midi; la reine en fit compliment à M. d'Orléans, qui donna le soir un grand bal au palais Royal, où il invita toute la cour. Le roi s'en dispensa; la reine s'y trouva pour le narguer. Le lendemain, le notaire de la cour, Brichard, alla à Versailles pour dresser le contrat. Ce fut en vain. La reine avoit saisi ce moment pour se venger du conseil du duc de Penthièvre et des obscénités que le duc d'Orléans avoit secrètement fait imprimer contr'elle par dépit à la naissance du premier dauphin. «Sire, dit-elle au roi, vous n'y pensez pas de marier votre neveu à la fille de d'Orléans, tandis que ma sœur, reine de Naples, a une princesse qu'elle lui destine.» Le roi, quoiqu'avec peine, revint sur sa parole, et le duc d'après ce refus jura et consomma par la révolution la perte de la famille royale et la sienne.»
Du reste j'analyserai les sujets courts, ou je les indiquerai seulement pour que le lecteur ne nous perde pas de vue sur le bord, car nous ne pouvons pas arriver en deux secondes du cap Finistère à Cayenne. Ainsi l'histoire de la révolution tient dix soirées, suspendue chaque fois à dix heures par la visite du capitaine d'armes, Chotard, qui descend avec son sabre et sa lanterne en nous chantant ce vers retourné de l'hymne du Départ:
Brigands, je vous vois au cercueil.
11 mai. Vent en poupe. Nous courons la hauteur des Açores et de Madère. On dit que cette île doit sa fécondité au désespoir des premiers navigateurs qui, n'y trouvant que des bois, y mirent le feu, sur ce précepte d'un poète agricole:
Sæpe etiam steriles incendere profuit agros
Atque levem stipulam crepitantibus urere flammis.
Les cendres fertilisèrent ces fameux vignobles, dont le jus n'arrosera point nos lèvres, car le plaisir et son ombre fuient loin de nous.
Les jours augmentent en France et diminuent sensiblement ici; le soleil se couche à sept heures.
12 mai. Le corsaire les Sept Amis, après avoir joué Villeneau qui ne le reconnoît pas, s'abouche ce soir avec nous; il a rencontré trois portugais; c'étoient les bâtimens que nous vîmes le 7 du courant; ce corsaire a eu forte affaire avec ces trois marchands qui ont 42 pièces de canon de calibre inférieur au sien, mais quadruples par leur jonction; ils sont chargés de poudre d'or et de morphile. Quel deuil pour Villeneau! En revanche il vante pompeusement sa prise du bateau. Ils prennent hauteur et se quittent. Nous sommes par les 36 degrés 36 minutes, trente lieues au-delà des Açores, à la hauteur de Tunis, à 474 lieues de France.
Plus la misère nous accable, plus nous luttons contr'elle; l'entrepont retentit de contes et de chants. Un amateur nous donne ce soir la suite de l'ariette de Florian: L'Amour suffoqué par la Jouissance:
Quand l'Amour naquit à Cythère,
On s'intrigua dans le pays,
Vénus dit: «Je suis bonne mère,
C'est moi qui nourrirai mon fils:»
Mais l'Amour quoiqu'en si bas âge,
Trop attentif à tant d'appas,
Préféra le vase au breuvage
Et l'enfant ne profita pas.
«Ne faut pourtant pas qu'il pâtisse,
Dit Vénus, parlant à sa cour,
Que la plus sage le nourrisse,
Songez toutes que c'est l'Amour...»
Soudain, la Candeur, la Tendresse,
L'Égalité vinrent s'offrir
Et même la Délicatesse....
Nulle n'eut de quoi le nourrir.
On penchoit pour la Complaisance,
Mais l'enfant eût été gâté.
On avoit trop d'expérience,
Pour songer à la Volupté;
Et sur ce grand choix d'importance,
Cette cour ne décidant rien,
Quelqu'un proposa l'Espérance,
Et l'enfant s'en trouva fort bien.
On prétend que la Jouissance
Qui croyoit devoir le nourrir,
Jalouse de la préférence,
Guettoit l'enfant pour s'en saisir:
Prenant les traits de l'Innocence,
Pour berceuse elle veut s'offrir;
Et la trop crédule Espérance
Eut le malheur d'y consentir.
Un jour avint que l'Espérance,
Voulant se livrer au sommeil,
Remit à la fausse Innocence
L'enfant jusques à son réveil.
D'abord la trompeuse déesse
Donna bonbons à pleine main,
D'abord l'enfant fut dans l'ivresse
Et bientôt mourut sur son sein.
Résurrection de l'Amour, sacrifice de l'Innocence.
Dans l'Olympe comme à Cythère,
Dans les hameaux comme à la cour,
Chez Pluton comme sur la terre,
On pleuroit la mort de l'Amour.
Lyse apprenant cette nouvelle,
Nuit et jour va se dépiter;
Comme j'y perdrois autant qu'elle,
Je m'en vas le ressusciter.
À l'homicide Jouissance,
Quand Vénus arracha son fils,
Sa cour la suivit en silence,
Si-tôt elle exila les Ris...
Mais son inséparable amie,
Du succès se flatta trop tôt;
Sur le mort, l'aimable Folie,
En vain agita son grelot.
La Sagesse et la Pruderie,
Compatissoient à ce malheur;
Mais une vieille antipathie,
Brouilloit le frère avec la sœur.
Enfin l'étique Jalousie
Qui se repaît de ses douleurs,
N'offrit pour le rendre à la vie,
Qu'un sein épuisé par les pleurs.
Contre les Dieux et les trois Grâces,
Le destin toujours irrité,
Voyant l'Amitié sur leurs traces,
Rendit son souffle inanimé.
Déjà dans les cieux et sur l'onde,
Tout meurt dans l'ennuyeux repos,
Et ce malheur fait craindre au monde
Ou le néant ou le cahos.
Dans cette terrible aventure,
Vénus réduite au désespoir,
Avoit déchiré sa ceinture
Et vouloit briser son miroir:
Quelqu'un annonça l'Espérance;
Elle entra d'un air bien confus,
Promettant que par l'Innocence
Renaîtra le fils de Vénus.
Mais où trouver cette déesse?
Elle n'habite point la cour,
Elle a même un peu de rudesse,
Elle redoute et fuit l'Amour:
Elle est toujours fraîche et jolie,
Jamais elle ne vieillira
Que le jour ou par tricherie,
Ce Dieu sur son sein renaîtra.
Vénus abandonnant Cythère,
Cache son fils dans son giron,
S'élance à l'instant sur la terre,
Vers le pied du sacré vallon.
Pour apprivoiser l'Innocence,
Elle voile tous ses appas,
Et conjure la Prévoyance
De vouloir devancer ses pas.
Sous une grotte solitaire,
D'où jaillit un petit ruisseau,
Étoit une jeune bergère
Qui ne gardoit qu'un seul agneau.
Vénus la reconnoît sans peine;
Puis feignant de se délasser,
S'assied au bord de la fontaine,
Afin de la mieux contempler.
L'Innocence simple et tranquille
Filoit pour charmer son loisir;
Vénus mise en dame de ville,
Laisse échapper plus d'un soupir;
Sur les bords de l'onde argentée,
Jette son fils à l'abandon,
Et s'écrie en désespérée:
«Péris, malheureux avorton!»
L'Innocence trop attentive
À faire tourner son fuseau,
N'appercevoit pas sur la rive,
L'enfant prêt à tomber dans l'eau,
Pour couronner son stratagème,
Vénus dans sa feinte fureur,
D'un trait fait par l'Amour lui-même,
Tourne la pointe sur son cœur.
Prompte comme la jeune Aurore,
L'Innocence accourt à l'instant:
«Ciel! ô ciel! il respire encore,
Dit-elle en embrassant l'enfant,
Malheureuse et tendre victime!
Je voudrois te rendre le jour,
T'immoler est bien un grand crime,
À moins que tu ne sois l'Amour.»
Mais l'Amour commande au tonnerre
Et celui-ci n'est qu'un enfant.
Puissions-nous sur toute la terre,
N'avoir jamais d'autre tyran!
La déesse trop charitable,
Le réchauffa dessus son sein,
Et se sentit bientôt coupable,
Car son agneau mourut soudain.
L'Amour va renaître à la vie,
L'Innocence voit le danger,
Sur son sein il palpite, il crie,
Il frappe, il cherche à se venger;
Du trait de sa perfide mère,
L'ingrat ne se sert à son tour,
Que pour mieux percer la bergère
Par laquelle il revoit le jour.
L'indiscret vole à tire-d'aile
Annoncer sa victoire aux Dieux,
L'Innocence voit qu'elle est belle,
Elle a déjà de nouveaux yeux,
Elle convoite l'art de plaire,
Dans l'onde veut se rajeunir,
Et meurt en disant sans mystère:
Je meurs du moins dans le plaisir.
13 mai. Après-midi, nous trouvons les vents alizés; ils soufflent du nord-est pendant les deux tiers et demi de l'année. Les premiers qui allèrent au Nouveau-Monde avec Christophe Colomb, poussés comme malgré eux vers une terre qu'ils cherchoient en ne faisant que la soupçonner, ayant gagné ces vents, les nommèrent alizés ou attracteurs, parce qu'ils ne leur permettoient plus de s'égarer et les attiroient à leur but. Nous trouvons les grains blancs; ce sont des nuages blanchâtres que deux vents opposés amoncellent sur ces mers tranquilles. Les tempêtes, aussi dangereuses que sur nos côtes, sont moins prévoyables; le pilote qui les brave, sombre très-souvent.
14 Mai (25 floréal.) Les Alizés nous favorisent au-delà de notre attente; le ciel est grisâtre et le vent très-fort, souffle du Nord-Est. Nous filons 9 N.... La chaleur est aussi supportable qu'en France, dans les premiers jours d'un beau mois de mai, quand le zéphyr rafraîchit nos campagnes.
À la nuit, toutes les voiles sont carguées, et les lames s'élèvent encore jusques sur le pont; on ferme les sabords.
Depuis la chute du jour, les vents sont si violents, qu'ils enlèvent la frégate, qui retombe dans l'onde avec un bruit sourd. À dix heures et demie, elle semble rouler sur les flots; les poutres de l'entrepont crient comme si elles alloient se briser; l'onde imite le mugissement de cent taureaux enfermés dans une étable à-demi enflammée; les cris des officiers, des matelots, des cordages, le nombre des manœuvres, redoublent l'effroi; une nuit obscure couvre l'horison, la mer furieuse n'est éclairée que par la foudre, et par des flots d'écume et des montagnes de neige, d'où scintillent des milliers de diamans, pour éclairer les horreurs de l'abîme, aussi-tôt refermé qu'il est ouvert. Ces violentes secousses font casser trente hamacs; trente déportés qui couchent au-dessus, tombent sur le ventre de leurs confrères. L'obscurité du lieu, la surprise de la chute, l'anxiété des uns à moitié suspendus, donnent à ce tableau tout le dramati-comique. La sentinelle, à moitié endormie à bord de la fosse aux lions, nous prenant pour des révoltés ou des sorciers, se précipite avec sa rouillarde et sa lanterne, dans la fosse aux cables, au risque d'y mettre le feu. La tempête cesse à deux heures, nous avons fait 60 lieues.
15 Mai. Depuis quatre heures du matin, nous filons dix nœuds et demi. Douze jours de ce vent nous feroient mouiller à Cayenne; nous sommes près du tropique du Cancer. À midi, un baleineau de 35 à 40 pieds de long, du poids de 4 à 5 mille, joue sur l'onde, et vient rôder autour de la frégate.
Ce soir nos prêtres agitent la question du divorce et des nouveaux mariages.
Le divorce est le plus grand fléau de la société, dont il rompt les liens. En vain se récrie-t-on sur l'incompatibilité des humeurs; les plus forts ont fait l'indissolubilité du mariage, disoient les femmes, au commencement de la révolution. Aujourd'hui qu'elles ont goûté du divorce, le remède leur paroît pire que le mal. Elles font les plus vives instances pour l'abolition de cette loi; l'expérience en démontre mieux le danger que les plus beaux raisonnemens. Tout le monde est d'accord sur cette proposition, mais quelques vieux bénéficiers, plus heureux jadis que le soudan dans son sérail, et plus rigoristes que les autres, prétendent que la séparation est un crime équivalent au divorce. Ces casuistes ont sucé la doctrine des grands inquisiteurs d'Espagne, chez qui ils se sont rélégués jusqu'à la loi du 7 fructidor an 5 (4 août 1797), qui les rappeloit en France. On rit de ce cagotisme. Un orateur observe que cette matière est si épineuse, qu'il est des cas où l'on doit presque passer sur l'indissolubilité du mariage; grands murmures. Il cite le trait suivant, à l'appui de sa proposition:
Femme dans le tombeau, exhumée, ressuscitée, épousée par son amant, et retrouvée par son mari.
Per cahos hos ingens vastique silentia regni, Euridices oro propiora relexite fata.
Ovid. de Orpheo.
Hélas! vous me l'avez ravie
Au premier beau jour de sa vie.
Dieux du cahos, sombres horreurs,
Rendez Euridice à mes pleurs.
Qui ne connoît pas le pouvoir de l'amour, ne connoît pas son existence. Son souffle fait fondre les glaces de la vieillesse...... Il rajeunit la nature entière. Sans puiser dans la fable le trait d'Ariane, ou des enchantemens de Médée, je connois d'après mon cœur, la magie de ce Dieu. Si la Parque eût été sensible à mes larmes, elle eût renoué les jours d'Ismène Dorvigny comme Laurenci renoua ceux de la belle Dumaniant.
Laurenci et Louise Dumaniant étoient fils de deux riches marchands de la rue Saint-Honoré de Paris. Ils étoient voisins, ils étoient jeunes, ils s'aimoient, on projettoit de les marier ensemble. Un contrôleur des fermes, veuf, sans enfans, et qui couroit après sa cinquantaine, voit en passant Louise dans son comptoir. Il arrête sa voiture, descend, fait des achats considérables, étale des louis, et demande au père en sortant, si sa fille n'est promise à personne. Quand on est riche, puissant et un peu vieux, on consulte plutôt les parens que la fille. Le contrôleur part, et promet de revenir le lendemain.
Il tient parole, on prend des arrangemens secrets; le mariage est conclu par la famille, sans que Louise en sache rien. Laurenci vient à la maison, où on le prévient de ne plus compter sur sa chère Dumaniant; on signifie le même arrêt à sa famille. Louise, innocente de ce stratagème, écrivant à son ami pour lui reprocher son indifférence, apprend par sa réponse qu'il a été congédié, parce qu'elle va devenir madame la contrôleuse générale; Louise jette les hauts cris, on l'enferme, on la menace du couvent. Laurenci, ne recevant point de réponse à sa lettre secrète, accuse Louise d'inconstance. Pour la punir, il s'éloigne par foucade, lui écrit qu'elle est libre, qu'il lui rend son cœur, et autres choses que l'on ne fait que par dépit, sur-tout quand on aime bien. Les parens de Louise, enchantés de ce billet, feignent à leur tour de lui rendre la liberté du choix. Le financier est un homme aimable; du moment qu'il est assuré de la parole du père, il ne veut plus forcer l'inclination de la fille. On choisit ce moment pour lui remettre le billet de Laurenci. On aide à la lettre, en ajoutant devant le financier, que celui qu'elle aime s'est absenté pour une maîtresse qu'on ne lui connoissoit pas; on va même jusqu'à supposer une lettre des parens de Laurenci, qui précède celle de M. Dumaniant, à qui l'on donne à entendre que Laurenci a disposé de son cœur, en faveur d'une autre.
D'abord, Louise refuse de croire à ces lettres; elle soupçonne qu'elles sont supposées; elle se souvient des mauvais traitemens qu'elle vient d'essuyer, pour avoir refusé la main du Mondor. Si elle est libre, se dit-elle, c'est que son riche amant a signifié qu'il ne vouloit pas l'obtenir malgré elle. M. le contrôleur, qui faisoit jouer cette comédie, s'étonne qu'on ne lui ait pas déclaré que son amie avoit fait un choix; il veut se retirer. Louise dans ce moment le retient par pure politesse ... Ah! petite Louise, pour être un peu plus franche, sois un peu moins polie. Un sentiment d'ambition, mêlé d'un petit mouvement de vengeance et de jalousie de voir Laurenci absent, rend Louise sensible aux propositions de la fortune; d'ailleurs son nouvel amant est généreux, aimable, sans être par trop vieux. Elle donne une parole ... que l'amour est prêt de retirer.. n'importe, elle est reçue. On profite de l'absence de Laurenci, pour conclure le mariage; la voilà madame la contrôleuse.
Laurenci revient; une fée a tout changé depuis son absence; il ne retrouve ni Louise, ni ses parens. Mr. le contrôleur a fait fermer la boutique, pour donner à son beau-père un emploi conséquent, qui doit faire oublier que son épouse n'est que la fille d'un marchand. «Elle ne m'appartiendra donc jamais! s'écria-t-il! Elle est mariée, elle est riche! Ô fortune, aveugle déesse, tu feras le malheur de ma vie..! Je veux la revoir, je veux.... Elle riroit de mes larmes ... La perfide a oublié la parole qu'elle m'a donnée tant de fois ... quand un sommeil léthargique la mit si près du tombeau, parce que son père vouloit s'opposer à notre hymen.. lorsqu'elle me baignoit de larmes ... me trouvant au chevet de son lit, plus désolé que ses parens. C'étoit une feinte!... Je ne lui ai donc sauvé la vie que pour qu'elle me donnât la mort!.. Quand ses parens, aveuglés par la douleur, avoient déserté sa chambre ... que son corps froid et presqu'inanimé n'avoit aucun mouvement.. le miroir que l'amour m'inspira de saisir, pour l'appliquer sur ses lèvres, fut donc terni du souffle du parjure! Dussé-je expirer de dépit, dût-elle rire de mes larmes, je veux lui rappeler ses sermens ... Je veux qu'elle se souvienne qu'elle me doit la vie; je veux la voir, je veux lui arracher des pleurs, en répandre ... et périr.» Il sort sans consulter personne, va à l'hôtel, demande à parler à madame ... Il est dix heures, il ne fait pas encore jour chez madame. Il insiste; elle fait annoncer qu'elle est indisposée, et lui envoie un billet, par une confidente qu'elle a déjà choisie. Le mari étoit soupçonneux sans être jaloux; il falloit prendre des précautions. Louise avoit des joyaux, de beaux habits, des dentelles, des voitures, des valets, des admirateurs, des envieux, mais pas un ami, pas un moment où elle pût être seule; le contrôleur avoit mis des Argus à sa suite. Le lendemain elle se rend chez Laurenci ... et apprend un peu tard, combien on l'a trompée. Elle versoit des larmes amères, et donnoit un baiser à ce malheureux amant, qui l'avoit reçue en présence de ses parens. Les cœurs honnêtes en amour ne cherchent pas la solitude. Le contrôleur arrive ... Louise lui dit d'un ton ferme: Je suis bien aise que tu sois témoin de cette scène; si je pouvois oublier les premières impressions de l'amour, je pourrois cesser de t'aimer.—Sortons, madame ... je ne veux pas de ces sentimens romanesques dont le dénouement est toujours au désavantage des maris comme moi. Louise obéit, et tomba dès ce jour dans un chagrin qui décolora ses joues, altéra sa santé, et la conduisit peu-à-peu au tombeau. Toujours seule, et livrée à elle-même, elle déplora son sort, invoqua la médiocrité, et fut si affectée de la perte de Laurenci, qu'au bout de six mois, on la trouva étendue, sans respiration, sans mouvement, et conséquemment sans vie. Son mari, ne voyant plus en elle qu'une femme mélancolique, ne lui rendoit que très-rarement quelques visites de bienséance. Il se dédommageoit ailleurs, comme c'est la coutume des grands. Sa femme meurt, on fait un grand deuil, un grand convoi; la défunte va reposer dans le caveau de la chapelle où sont les ayeux de son mari. Le plus triste des assistans, c'est Laurenci: «Hélas, si je pouvois encore la rendre à la vie! Et peut-être l'aurois-je fait, si j'eusse été près d'elle, comme dans le moment où elle tomba dans un sommeil semblable à celui de la mort.... Aujourd'hui, il est trop tard ... il est trop tard ...! Je l'ai perdue.... pour jamais, pour jamais ... Oh! je voudrois baigner son cercueil de mes larmes ... Elle est morte de douleur d'avoir été trompée..! Je n'ai pas eu son dernier soupir ... Je n'ai pu lui donner de secours ... Je n'ai pu la voir ... Depuis six mois elle étoit seule, prisonnière au milieu des grandeurs. Elle m'appeloit, des sbires secondoient son tyran.... Aujourd'hui.... Elle a disparu pour jamais ...»—En prononçant ces mots, il étoit attaché à la grille de la chapelle; le soir le surprend..... Au moment de fermer l'église, il sort comme d'un profond sommeil, et résout, à quelque prix que ce soit, de descendre dans le caveau, dont il ne peut détourner les yeux. Il entend le Suisse, armé de sa hallebarde, qui fait sa ronde; il se laisse éconduire, et lui fait part de son projet. La chose est si facile que ce seroit une folie de refuser douze louis, qu'on offre pour une heure d'entretien avec une défunte. Le Suisse lui prête sa lanterne, et Laurenci descend. L'amour, couvert d'un crêpe, en lui donnant la main, avoit dissipé les fantômes de la nuit. Il approche du cercueil, adresse des prières à l'amour et à la divinité.—«Les pleurs qui coulent de mes yeux, dit-il, ne mouillent que la prison où elle repose ... Je suis si près d'elle, et je ne puis entendre sa voix ... Elle est toute entière dans cette tombe, et c'est pour s'évanouir en poussière, pour disparoître à ma vue et à mon toucher; c'est pour recomposer une parcelle des quatre élémens, qui minent et reproduisent sans cesse leur ouvrage! Elle est peut-être déjà défigurée, peut-être aurois-je peine à la reconnoître ... Dans quelqu'état qu'elle soit, je baiserai son linceul. Ah, si la mort siège, ou sur ses yeux, ou sur ses lèvres, je veux l'aspirer, je veux qu'elle m'enferme dans la même bière.» Il saisit son couteau, lève les planches du cercueil, le découvre, arrache les linges, les baise[11], découvre la figure de Louise ... «Est-ce un songe? dit-il. Elle respire ... Non, je ne me trompe pas ...» Il la saisit, l'embrasse, l'appelle ... se relève, sent palpiter son cœur; va, revient cent fois à l'escalier du caveau. Le grand air précipite son réveil, elle entr'ouvre les yeux, aspire ... «Je n'en puis plus douter, dit Laurenci ... Ô Dieu ... Je la revois ... Mais ... remontons.» Il remet les planches du cercueil; Louise étoit si foible, qu'elle n'avoit encore reconnu, ni son amant, ni le lieu où elle étoit. Il remonte, les larmes aux yeux, et achète au Suisse le corps de Louise. «Elle étoit ma maîtresse, lui dit-il, je veux avoir ses restes précieux ...» Le marché conclu, à huis-clos, Laurenci court chercher un vieux domestique qui l'a élevé, lui confie son secret. Le Suisse attend le porteur. Quelle surprise pour Louise! Son amant avec elle!.. Dans un tombeau! Une bière pour lit, des cadavres, rangés çà et là; quel horrible et délicieux réveil! «Quoi! je suis inhumée! dit-elle; je me suis endormie hier, aujourd'hui me voilà enterrée ... Laurenci auprès de moi!.. Est-ce un songe?..—Hâtons-nous, dit l'amant, mon bon vieux Jacques et moi allons vous emporter chez lui ... Le temps presse ...» Ils emportent Louise jusqu'à la porte d'un hôtel voisin; une remise les conduit. Le Suisse, en recevant vingt-cinq louis, engage Laurenci au secret. Il étoit loin de soupçonner qu'elle fût ressuscitée, car elle avoit consenti à faire la morte, jusqu'au lieu convenu.
—«Oh! pour cette fois, dit Louise, je suis à toi, mon cher Laurenci ... Le cruel m'épousa pour mes attraits ... Je n'ai plus rien à t'offrir, tu ne vois plus qu'un squelette ... Je ne suis que l'ombre de Louise Dumaniant..... Je te dois la vie; si tu m'aimes, je suis encore au printemps de mon âge; tu me rendras ces charmes qui ne se sont flétris qu'en songeant à toi..» Après les reproches, que l'amour et l'amitié font toujours, Laurenci prend sa dot, sans rien dire à ses parens de la résurrection de Louise, part pour l'Angleterre, avec elle le vieux Jacques; ils se marient, ont deux enfans, et reviennent à Paris, au bout de trois ans. Laurenci, en retournant chez son père, voulut en vain lui persuader que Louise Dumaniant étoit une Anglaise, il reconnut madame la contrôleuse, voulut apprendre son histoire, et promit le secret à son fils. Elle étoit si belle avant son premier mariage, qu'elle avoit fixé l'attention de plus d'un voisin. Toutes les connoissances de Laurenci ne faisoient l'éloge de son épouse, qu'en l'assurant qu'elle ressembloit parfaitement à Louise Dumaniant ... La nouvelle de sa mort étoit si bien confirmée, qu'elle ne craignoit pas d'être reconnue, quoiqu'elle sût que le contrôleur vivoit encore.
Elle avoit été enlevée du tombeau avec célérité; libre, inconnue à sa famille, à qui elle se garda de rendre visite, elle éprouvoit une joie secrète de revoir les lieux où, sans la reconnoître, on la comparoit à elle-même. Jusqu'à ce moment, elle n'avoit pas encore rencontré son premier mari. Passant un jour dans le quartier où son convoi l'avoit conduite à l'église, un monsieur qui lui donnoit la main, la fit entrer pour lire le cénotaphe de celle à qui elle ressembloit. C'étoit dans une chapelle, près du maître-autel. Elle approche, voit son père à genoux, les yeux baignés de larmes, qui prioit pour elle ... Ce bon vieillard, les mains jointes, les yeux au ciel, se croyant seul, disoit: «Ô mon Dieu! pardonnez-moi cet hymen forcé ... Je l'ai rendue malheureuse, car j'ai creusé son tombeau pour satisfaire mon ambition. Innocente victime, modèle de candeur, d'obéissance et de beauté, tu reposes dans le sein de l'Éternel.... invoque-le pour ton père, plus aveugle que méchant.» Louise, satisfaite, lit son épitaphe, puis, fixe son père, qui ne se détourne pas. Au même instant le contrôleur, précédé du Suisse qui a reçu 20 louis pour la laisser enlever, conduit un de ses amis, pour voir le superbe mausolée de J. C., qui forme le chœur d'une des plus belles églises de Paris. Passant auprès de la chapelle, il dit d'un ton étouffé: C'est là que repose mon épouse, la belle Louise Dumaniant, dont je t'ai parlé tant de fois. À ces mots, M. Dumaniant se lève, salue son gendre, et fixe la jeune dame, qui feint de lire différentes inscriptions, pour que son embarras ne la trahisse point. Heureusement que Laurenci est absent. «Ah! dit M. Dumaniant, que je voudrois bien connoître l'honnête homme, dont la fille ressemble si bien à la mienne!» Après un moment d'examen.. «Mais, c'est elle.. Mon gendre.. Que dis-je? Elle est dans ce fatal caveau ...» Pendant qu'un torrent de larmes mouille ses cheveux blancs, son premier mari, M. le contrôleur, lui fait un grand salut, la fixe ... «Madame ... (à son ami, pendant qu'elle se retourne); mais c'est elle, trait pour trait, c'est elle.—Madame est-elle françoise?—M., j'arrive d'Angleterre, mon pays natal.»—Le contrôleur, la fixant toujours, à son ami ... «C'est le son de sa voix, sa taille, ses gestes, ses traits; c'est ma femme.... Oui, madame, voilà votre père et votre époux... M. Dumaniant s'approche de plus près:—Oui c'est ma fille, c'est ma Louise ... Je ne puis le croire et ne puis en douter.... Ma fille!... Ah! tire-moi d'inquiétude.. Ô Dieu.....» Le contrôleur.—Madame n'auroit-elle point été élevée en France?—Je suis surprise de toutes ces questions.—Sortons, monsieur, dit-elle à son cavalier, je suis Anglaise ... et ne puis m'empêcher de rire de ce nouveau genre de galanterie française.»
M. Dumaniant.—«Madame, vous avez les yeux bien fixes sur cette chapelle, elle vous rappelle sans doute des souvenirs inexplicables, et à nous, une peine que vous pouvez alléger ...»
—«Depuis mon arrivée d'Angleterre, voilà bien la première fois que je viens ici ... et je n'ai jamais eu pareille scène ... Messieurs, je suis épouse et mère, je suis étrangère, je suis enchantée de votre méprise, et je ne conçois rien à votre entêtement ... Qui voulez-vous que je sois?»
Le contrôleur et le père.—«Celle dont vous lisiez l'épitaphe, quand nous sommes arrivés..»
—«Quoi! elle est morte et enterrée depuis quatre ans, son époux lui a fait mettre cette belle inscription; et moi je suis cette personne..! Oh! les Anglais ont raison de dire que les Français sont fous.» À ces mots elle s'éloigne, monte dans un vis-à-vis, rentre chez elle, conte cette scène à Laurenci qui s'en amuse, d'autant mieux que personne ne connoît son secret que son père, car le vieux Jacques est mort, en revenant dans sa patrie.
Cependant M. le contrôleur a fait suivre la voiture; il sait qu'elle s'est arrêtée à la porte de Laurenci. Il envoie des espions dans le quartier, pour en apprendre plus long. S'il pouvoit s'assurer si Louise est encore dans sa bière, il ne feroit pas tant de recherches; mais, depuis quatre ans.. elle est en cendre.. Mais, son cercueil existe..... Descendons dans le caveau. Il suit cette idée folle.... trouve la bière déclouée ... et ne doute plus que sa femme n'ait été enlevée ... Il ignore comment.. N'importe.. Le ravisseur s'est décelé. Instances, promesses, argent, sont employés auprès du Suisse, qui pourroit savoir quelque chose de ce mystère ... Les émissaires reviennent annoncer que Laurenci est arrivé d'Angleterre, depuis un mois, avec une jeune personne qu'il dit être de Londres, avec qui il s'est marié, et dont il a deux enfans; qu'il est parti un mois après la mort de madame la contrôleuse ...; que, le jour de son enterrement, il assista au convoi..; qu'il resta le dernier à pleurer, appuyé sur les grilles de la chapelle, et abîmé de douleur; une de ses voisines a fait cette remarque ... Depuis ce moment, il avoit disparu jusqu'à son retour.. Le rusé contrôleur fit aussi-tôt venir le Suisse; se servant des notes qu'il avoit reçues, y mit un commentaire de cent louis, et apprit que, pour 25 louis, il avoit permis à un jeune homme, qui s'étoit dit l'amant de madame la contrôleuse, d'abord, de la voir, puis d'emporter son corps, dont il vouloit, dit-il, faire une momie; qu'un vieux domestique l'avoit aidé, et que ce rapt avoit été fait la nuit du jour qu'elle avoit été enterrée. M. Dumaniant vint à l'appui des preuves, en annonçant que Laurenci avoit sauvé sa fille, une fois qu'elle étoit tombée en léthargie, à la suite d'une mélancolie.
Il n'en fallut pas davantage au contrôleur. Dès le lendemain, il va chez Laurenci, y trouve Louise, rend compte des renseignemens qu'il s'est procurés, réclame sa femme, et s'oublie jusqu'à menacer de son crédit....—«Votre crédit, monsieur, peut faire incliner la balance de l'injustice. Mais, est-ce avec de l'or que je l'ai rappelée à la vie? Vous lui avez payé de somptueuses funérailles, et moi, j'ai tout sacrifié pour l'arracher du tombeau; que n'employiez-vous votre crédit pour lui rendre la vie ... Vous réclamez votre femme?.. Prenez-la, j'y consens, à condition que vous userez de votre crédit pour me payer ce que vous lui devez; et quand votre fortune pourroit vous rendre les droits que vous avez enfermés avec elle dans la poussière des tombeaux, n'auroit-elle aucune dette personnelle envers moi? Il faudra qu'elle repousse de son sein ces deux enfans, dont le père est son sauveur, son amant et son époux! Il faudra qu'elle foule aux pieds les sentimens les plus tendres. Si elle peut les étouffer, reprenez-la, monsieur, pour le supplice de vos vieux jours ... Votre hymen fut conclu par surprise, elle y donna un consentement forcé, le mien est le sceau de l'amour et de la reconnoissance; elle a auprès de moi le double titre d'épouse et de mère; elle vous doit la mort, elle me doit la vie...»
—«Oui, monsieur, dit Louise, je suis celle que vous soupçonnez; je vous appartins avant mon trépas, l'empire de l'hymen ne s'étend pas au-delà du tombeau. Montrez-moi les gages de notre union, montrez-moi nos enfans, leurs cris me feront balancer entre vous et Laurenci. Mais, voilà les gages de ma nouvelle existence ... Je ne me souviens de ma vie que depuis quatre ans. À cette époque, je ne connoissois qu'un tombeau.» Le contrôleur se retire, fait ébruiter cette affaire; la Sorbonne et la justice s'en saisissent. Laurenci, ne connoissant le droit français que d'après son cœur, comptoit gagner sa cause sans difficulté.
Le parlement, indécis, penchoit presque pour lui, par égard pour ses deux enfans, qui ne devoient pas être bâtards. Mais les deux amans avoient contracté ce second hymen, avec connoissance de cause; cette décision entraînoit des suites dangereuses. D'un autre côté, le contrôleur n'avoit point eu d'enfans avec Louise Dumaniant; elle ne vouloit plus le reconnoître pour son époux; elle l'avoit pris malgré elle, et par surprise; elle avoit le droit de se séparer. La Sorbonne trancha la difficulté, par ce texte du code sacré: Quod conjunxit Deus, homo non separet ... «Que l'homme ne sépare jamais ce que Dieu a uni.»
Les deux amans n'avoient pas attendu cette décision ... Ils étoient retournés à Londres, où ils restèrent jusqu'à la mort du contrôleur, qui décéda six mois après. Ils revinrent en France, firent légitimer leurs enfans et leur union, et vécurent en paix.
L'orateur prétendit que cet événement devoit être rangé au nombre des cas imprévus, ou plutôt imprévoyables; qu'il confirmoit la régle, en y faisant exception; que le parlement et la Sorbonne pouvoient faire ici une exception particulière à la loi. Mais cette question nous mèneroit trop loin, et le sablier vient d'être retourné pour la douzième fois, depuis le coucher du soleil.
20 mai.—Passage du Tropique.—Ce matin à trois heures nous avons passé le Tropique; j'en dirai un mot.
Les marins s'assemblent au moment où l'officier de quart annonce ce passage: si c'est pendant la nuit, on se porte en foule au lit des passagers qu'on réveille et qu'on fait monter sur le gaillard. Le plus vieux, plus ivrogne et plus rusé des matelots monte à la grande hune, s'affuble d'une couverture, entend du bruit, et comme dieu des mers de ces parages, veut reconnoître son monde avant de le laisser passer; il s'écrie d'une voix caduque: «Qui vient ici? Il y a long-tems que je n'ai vu personne; approchez, mes amis, que nous fassions connoissance et que je vous régénère.» À ces mots, le bonhomme Tropique descend à la première hune dans la chambre de son maître des cérémonies, demande aux voyageurs où ils vont, d'où ils viennent, s'ils ont des malades à bord; il fait chaud dans mon empire, ajoute-t-il; faites rafraîchir ces messieurs.» Il tombe à chaque passager une voie d'eau sur la tête. Pendant que tout le monde rit aux éclats, le bonhomme Tropique s'assied majestueusement pour débiter sa harangue, que l'on écoute dans le plus grand silence. «Vous êtes purs maintenant, et dignes d'être avec mon peuple; vos aïeux sont venus autrefois régénérer les rustiques habitans de la zone torride. Nous avions des trésors qui leur ont fait envie; ils nous les ont pris pour de l'eau bénite et des crucifix. Aujourd'hui, nous vous rendons le change, et vous nous devez des dragées.» Chaque baptisé paie l'amende avec un rire forcé: cette contrainte est l'image des horreurs commises dans le Pérou, où le soleil de Cusco éclaire à regret le tombeau des Incas et celui de deux millions d'indiens égorgés par les européens.
Nous allons donc habiter ce climat brûlant, dont parle Virgile, quand il nous décrit le globe céleste et terrestre, divisé en cinq bandelettes, au milieu desquelles est la route que le soleil ne quitte jamais, et d'où il échauffe tour-à-tour dans ses sinuosités les deux zones froides et tempérées.
Sous la ligne, les jours sont égaux et de douze heures; les nuits sont froides, les pluies durent cinq ou six mois: ce tems appelé hivernage, est celui de la plus belle végétation. Dans les courts intervalles que le soleil perce les nuages, il fait sentir que cette zone, quoique bien rafraîchie, est toujours un chemin de feu. L'été dure à proportion; on s'apperçoit bien alors que Virgile a raison de nommer ce pays volcan éternel[12].
Comme je n'ai ni traduction ni original, que je vais loin des climats qui ont vu naître Segrais, le Batteux et M. l'abbé Delille, je rassemble et traduis comme je peux ce beau morceau du premier livre des Géorgiques, que M. Bucher m'expliqua jadis avec tant de goût, que je ne l'oublierai jamais. Ce passage donnera au lecteur une agréable teinture de géographie nécessaire pour la suite de cet ouvrage: