De ses douze palais, éclairant l'univers
L'astre du jour revoit tous les peuples divers;
Des cinq routes qu'on trace à son char de lumière,
À celle du milieu se borne sa carrière.
C'est un chemin de feu qu'il embrâse toujours.
Les deux autres climats les plus loin de son cours,
Sont formés de rochers de glace amoncelée,
De brume, de frimat, de neige congelée.
Près du chemin brûlant et de ceux des hivers,
Deux climats tempérés, aux mortels sont ouverts.

L'axe s'élève à pic vers la froide Scythie,
S'applatit dans les champs de l'aride Libye.
Notre sommet du globe est au séjour des Dieux,
Et l'autre sous nos pieds au manoir ténébreux.
Un énorme dragon franchit cet intervalle,
En replis tortueux, de sa gueule infernale,
Il pompe les deux ours qui bravant sa fureur
Se cramponnent d'effroi quand Neptune vengeur,
Ou relève ou suspend sur leur axe opposé
Les énormes replis de son front courroucé.

L'hémisphère à nos pieds où Minos nous appelle,
Est, dit-on, le manoir de la nuit éternelle,
Où le jour qui nous fuit renaît dans ces climats:
L'étoile du berger sur des monts incarnats,
Le remplace à son tour quand sa foible lumière,
De l'Orient pourpré nous franchit la barrière.
Par ces détours réglés sur les ailes du tems,
On prédit les beaux jours, les calmes, les autans;
L'heure de confier des dépôts à la terre,
Celle de les reprendre à cette tributaire.
Sur le front de Thétis, et serein et trompeur,
Le marin lit le sort de l'avide armateur;
Il sait s'il doit voguer ou rester dans la rade,
Si le sapin attend la hache.......
Dans l'étude des cieux nous lisons les saisons,
L'astronome est un œil qui veille à nos moissons.

Le tropique et la ligne sont les endroits les plus dangereux quand le soleil en est près; nos marins qui ont fréquenté ces parages, nous disent qu'il y a quatre ans ils restèrent en panne pendant un mois à l'endroit où nous sommes; ils étoient accompagnés d'un suédois qui perdit la moitié de son monde par la peste et faute d'eau, eux-mêmes étoient rationnés à un quart par jour. Le suédois venoit à leur bord au moment où la brise se leva; ils appareillèrent et ne savent pas ce qu'il est devenu. Ces accidens sont très-ordinaires: les calmes, les chaleurs excessives, la faim, la soif, le scorbut, la dyssenterie, la peste, les fièvres chaudes, putrides et malignes, sont les fléaux de la zone torride. Dieu ne veut pas que nous y périssions. Nous filons 8, 9 et 11 nœuds; le soleil a peine à percer la brume. À midi, les nuages s'élèvent, le vent mollit un peu; on met des tentes pour rappeler l'ombre qui disparoît tout-à-fait, afin que le zéphyr qui caresse toujours l'onde, allège le poids du jour, et émousse les traits de lumière et de chaleur qui nous éblouissent et nous étouffent.

Nous voilà engagés maintenant dans la route de Christophe Colomb, et nous ne pourrions presque plus nous empêcher d'aller visiter les mortels du Nouveau-Monde. La découverte de ce continent nous a-t-elle été plus profitable que nuisible? Qu'avons-nous gagné en arrivant à Saint-Domingue, au Mexique et au Pérou? Que n'avons-nous pas perdu dans nos trajets, dans nos déportations? L'Espagne, le Portugal, Venise et les pays voisins ou conquérans des deux Indes se sont abâtardis pour satisfaire leur cupidité. L'oisiveté, apanage des grands propriétaires, est un vice utile dans un grand empire pour alimenter l'ambition et l'industrie indigente, et devient un germe destructeur de l'état qui compte plus de riches oisifs que de pauvres industrieux. Les espagnols ont d'abord déporté dans les îles les voleurs et les sujets qui ne plaisoient point à l'inquisition; la fortune brillante que conquirent ces proscrits en fit émigrer d'autres. Ainsi l'Espagne en se dépeuplant, négligea ses terres pour aller planter du cacao, du café, de l'indigo au fond de la Jamaïque, de la Guyane et du Pérou; elle ferma jusqu'à ses mines d'argent pour s'inhumer au sein de la foudre dans les abîmes d'or de Lima. Si la vieille fable des trésors soupçonnés à Cayenne est accréditée de nouveau par un autre Walter Raleig, le lieu de notre exil sera plus fréquenté que Paris, car les frères et amis se vendroient pour le plus petit lingot d'or. Laissons-les tranquilles, et contemplons l'atmosphère en goûtant le plaisir d'une belle navigation. Après-midi, tems extrêmement doux et favorable, nous filons dix nœuds et demi. Plus le soleil baisse, plus la brise a de force. En Europe, dans les beaux jours d'été, quand un ciel d'azur laisse la force au soleil de pomper les exhalaisons de la terre, les physiciens assurent que l'atmosphère est plus chargée que dans un jour nébuleux. Ils n'auroient pas besoin de tant de raisonnemens pour démontrer cette vérité à leurs élèves, s'ils venoient faire leurs expériences dans les parages voisins de la ligne sur un élément qui donne à l'observateur un climat mitoyen entre les zones tempérées et torrides.

Depuis hier, le soleil est presque à pic sur nos têtes: quelques européens s'imaginent que nous devons être rôtis; mais la main qui a arrangé l'univers a pourvu à tout. Voici comme elle opère:

Le soleil dilate les ondes qui imprégnent l'air de nitre; les parties aqueuses les plus légères s'élèvent dans une région supérieure, forment un brouillard, compriment l'air intermédiaire entr'elles et la mer; par leur pression font souffler les vents que nous nommons zéphyrs en France, parce qu'ils viennent du midi, et brise dans les pays chauds, parce qu'ils viennent du N. E. C'est ce que nous observâmes le 20 mai après-midi, en prenant le frais sur les porte-haubans.

Un vent très-fort soulevoit les flots; le ciel étoit chargé d'une brume épaisse et blanchâtre; le soleil ne donnoit qu'une lumière pâle; l'horison eût été d'azur si nous n'eussions pas été sur un élément qui renouveloit sans cesse ces parties qui sur la terre se seroient enlevées; la chaleur à demi-concentrée dans notre région n'ôtoit rien au zéphyr de sa fraîcheur et de sa force. Nous nous trouvions donc dans une atmosphère mitoyenne. Si dans ce moment ont eût consulté le baromètre, la pression de l'air de haut en bas eût été beaucoup moins sensible, et le mercure eût remonté comme après un orage, d'où il faut conclure que l'air qui borde notre horison est beaucoup plus chargé quand le ciel est d'azur que dans le moment où il se couvre de nuages; l'eau s'élevant dans une région supérieure, enlève les vapeurs, purifie l'air, lui rend sa pression et son élasticité, tandis qu'il perd de sa force quand il est mélangé avec le brouillard; quoique le ciel nous paroisse alors plus beau, le plombé de l'air nous est démontré le matin par les vapeurs, qui en couronnant l'horison pourpré, nous laissent voir le plus beau firmament.

22 mai. Ce matin, une brume épaisse nous dérobe les îles du cap Verd; après-midi, les brisans nous attirent sur la pointe des rochers qui les entourent. Nous filons au milieu sans accident et non sans danger; ces îles appartiennent aux portugais: si elles étoient gardées, nous serions pris sans pouvoir nous défendre; mais les possesseurs les abandonnent à quelques blancs expatriés et à des mulâtres affranchis. La religion catholique y est la seule connue et professée par un évêque blanc et quelques prêtres nègres. Le terroir, assez fertile et mal-sain, produit de l'indigo, des cannes à sucre et du coton. Il n'y pleut quelquefois que tous les deux ou trois ans. On garde l'eau dans les citernes. L'une de ces îles, nommée Saint-Vincent, présente les restes d'un volcan qui fume encore. Ce rocher est peuplé de serpens, de petits singes et de quelques mauvais oiseaux de mer: les autres îles, qui sont assez étendues, nourrissent de nombreux troupeaux de chèvres sauvages, et sont à 861 lieues de France, et à 100 d'Afrique, par le travers de la Nigritie.

Ce matin, nous avons pris un requin de cent livres avec son pilote, petit poisson qui s'attache sur sa tête, le guide dans ses courses, vit de sa substance et suit sa destinée. Le soir, la mer est couverte à une lieue à la ronde d'un banc de poissons si serrés qu'ils peuvent à peine nager: les plus gros sont des marsouins et des chiens de mer qui cernent des bonites; celles-ci en sautant à plusieurs pieds en l'air pour se sauver des gueules béantes des requins, attrapent quelques poissons volans dont elles sont friandes. Nous sommes à 30 lieues des îles.

Du 24 au 29 mai. Quel spectacle ravissant que celui d'une belle nuit sur mer! quand les cieux se réfléchissent dans l'onde, que le bâtiment vogue à pleines voiles et sans danger, que la lune éclairant un immense horison paroît sortir du cristal des eaux, que les vagues coupent son disque; tout repose dans la nature, excepté ce monstre qui n'est jamais rassasié, qu'on appelle requin: d'un côté, les matelots oisifs lui jettent un fer pointu caché d'un morceau de viande; il s'élance, se retourne sur le dos, l'engueule avidement, se sent pris, est hissé à bord, et fait trembler de ses coups de queue le tillac qui le reçoit; de l'autre, le pilote consulte sa carte, sa boussole et son sablier. Ses timoniers attentifs tournent plus ou moins la roue du gouvernail; il paroît commander à la mer: la frégate avance majestueusement, portée sur un lit de neige et de diamans, et le spectateur, dans un doux recueillement, promène ses regards dans l'horison à dix lieues à la ronde. Belle nuit, tu me rappèles celle que je goûtai en 1794, à pareil jour, en sortant du tribunal révolutionnaire! Je prie le lecteur de me pardonner cette digression, c'est mon contingent de soirée.

Je fus arrêté le 1er. octobre 1793 avec messieurs Pascal, lieutenant de gendarmerie à l'armée du Rhin, et Welter, interprète allemand. Le premier avoit amené avec lui un officier autrichien déserteur, que le général Custine envoyoit à la Convention pour lui donner des instructions sur les forces de l'ennemi. La loi du 17 septembre sur les suspects et les étrangers venoit d'être proclamée. L'autrichien pour s'y soustraire, obtint d'être sous la surveillance de Pascal; il se lia avec Anacharsis Cloots, qui lui dit que pour se mettre en crédit, il devoit faire trois ou quatre dénonciations. Pascal donna un dîner où je me trouvai avec une ancienne marchande de Lyon, nommée Morl13, ruinée par ses prodigalités, qui vivoit d'intrigues et de dénonciations. Pascal, qu'elle avoit vu élever et qui étoit du même pays, ne la connoissoit pas sous ce rapport. La conversation roula sur les jacobins; elle en prit la défense avec chaleur. Nous soutînmes que les choses n'iroient bien que quand on auroit rasé leur salle. Hyerchmann, c'étoit l'autrichien, en feignant de ne pas nous entendre, écoutoit de tout son cœur. Les noms des meneurs du tems furent accompagnés d'épithètes un peu profanes. Tout se calma sous le manteau de l'amitié. Je me levai de table le premier, pour envoyer mes articles au Journal Historique et Politique que je rédigeois alors avec M. de la Salle. L'amie de Pascal étoit malade; Hierchmann reconduisit la Morl13 chez elle; chemin faisant, ils complotèrent notre perte.

Le 1er. octobre, le comité révolutionnaire nous traîne à la prison du Théâtre Français, ci-devant Marat; nous y restons trois mois, pendant lesquels Hierchmann fut arrêté et conduit à Sainte-Pélagie, et de-là au Luxembourg. Notre affaire passa au tribunal révolutionnaire, en même tems que nous à la Conciergerie le dernier décembre 1793.

On nous conduisit dans une vaste chambre où trois cents prévenus comme nous de délits révolutionnaires, étoient couchés quatre à quatre sur des paillasses enfermées de cadres en forme de tombeaux.

Le 1er. janvier 1794, il faisoit un froid cuisant; on nous fit descendre dans la cour ceintrée d'une haie de fer; les fenêtres du greffe du tribunal donnoient dessus.

À dix heures, Faverole et sa maîtresse montèrent au tribunal, en descendirent à onze. Faverole en passant les mains autour de son cou, fit signe qu'il étoit condamné à mort. Sa maîtresse le suivoit de près, les yeux hagards, les cheveux épars, les joues rouges; elle serra la main à plusieurs détenus en s'écriant: «Nous allons à la mort; ces juges sont des scélérats; vous y passerez tous!» Ce jour devoit être marqué par des scènes d'horreur. En me promenant sous les vestibules, je vis différentes figures peintes avec une liqueur brune: là étoit Montmorin, plus loin la fameuse bouquetière du palais Royal, qui avoit mutilé son amant; au bas des figures on lisoit ces mots: Cette figure est dessinée avec le sang des victimes égorgées ici au 2 septembre. Pendant que je parcourois cette galerie funèbre, nous entendons un grand tumulte à l'occasion d'un détenu conduit à l'interrogatoire: un canonnier l'avoit abordé en lui demandant s'il n'étoit pas Maratmaugé, du département de l'Isère; sur sa réponse affirmative, ce canonnier l'avoit saisi à la gorge en lui disant: «Te souviens-tu, scélérat, d'avoir fait la motion d'enduire les prisons de matières combustibles pour brûler les détenus au premier signal?» Maratmaugé, en descendant de l'interrogatoire, perdit la tête; on le mit dans un petit cachot, pour le séparer des autres; il se brisa les dents aux barreaux, se déchira les bras et mourut de suffoquement et de désespoir. J'en tombai malade d'effroi; on me conduisit à l'infirmerie: une odeur cadavéreuse infectoit en y entrant; l'un avoit la figure couverte de boutons et d'ulcères, un autre les lèvres bouffies et noires comme du charbon, deux ou trois autres moribonds étoient dans le même lit. Un sale coquin, nommé Pierre, condamné à dix ans de fers, étoit notre infirmier depuis la mort de la reine à qui il avoit servi de valet-de-chambre. Il faisoit sa fortune au milieu de la putréfaction; car la plupart des malades étoient sans connoissance et soigneusement dévalisés. J'étois au milieu des fiévreux; dans trois jours je fus avec les lépreux. Des vers gros comme le doigt tomboient des paillasses et des cadavres vivans, entassés jusqu'à quatre dans un lit. La nouvelle de cette épidémie fit du bruit; Fouquier-Tainville fit construire un hospice à l'Évêché: le mal faisoit des progrès; le travail n'étant pas achevé, on voulut vider la Conciergerie.

Le 8 janvier, à 7 heures du soir, dix-sept fiacres vinrent nous conduire à Bicêtre; quand nous montâmes, un peuple nombreux remplissoit la grande cour du palais; quoiqu'il fit froid, l'odeur que nous exhalions étoit si infecte qu'on ne pouvoit nous approcher à plus de trente pas; en route, la neige voltigeoit sur nos lèvres noires. Dans ce misérable état nous fûmes encore enchaînés deux à deux; quatre ou cinq furent gelés en route; enfin, nous arrivâmes à Bicêtre à 8 heures du soir. Je perdis de vue Pascal et Welter, qui furent conduits aux Carmes, rue de Vaugirard.

À Bicêtre, nous fûmes confondus avec les plus grands scélérats, qui me volèrent jusqu'à ma chemise; celui qui me la prit me dit qu'il en avoit besoin pour aller à la chaîne, où il étoit condamné pour dix ans, et que j'eusse à me taire si je ne voulois pas être assassiné pendant la nuit: je me tus, mais je pleurai à mon aise.

On me guérit à moitié, car il falloit faire place à d'autres, mes plaies n'étoient qu'à demi-fermées quand je montai aux cabanons; la maison fournit de linge comme un hôpital, on me donne une chemise élimée et trouée à l'estomac du côté gauche: cette tunique avoit servi deux ans auparavant aux malheureux qu'on avoit égorgés dans cette prison; les trous étoient faits par les sabres et les piques qu'on leur avoit enfoncés dans le cœur, quand ils étoient aux cabanons et aux infirmeries, car les malades furent les premières victimes.

J'étois seul dans mon cabanon: depuis dix jours mes plaies s'étoient rouvertes, un sang noir mêlé de pus en découloit; la rudesse du linge et du grabat, l'insalubrité des alimens, la crudité de l'eau corrosive, avoient contribué à cette rechute; j'éprouvois des douleurs inexprimables, toute la nuit je hurlois comme un chien, on me donna à boire de l'absinthe et des tisanes anti-putrides; mes plaies augmentoient toujours et mon corps étoit comme un crible; je devins enflé, la mort faisoit chaque jour un pas vers mon lit. Le 23 mai, à cinq heures du soir, on ouvre mon cabanon pour la première fois depuis trois mois; un porte-clef m'annonce que je vais être transféré et jugé.

Je me traîne en lui donnant le bras; deux gendarmes m'attendoient au greffe, pour me conduire à pied à Paris, ils me mettoient les menottes: «De grâce, achevez de m'ôter la vie, leur dis-je, voilà l'état où je suis» (en leur découvrant ma poitrine et mes jambes): ils reculèrent d'effroi, m'offrirent le bras...... Le grand air me saisit en sortant, et je tombai évanoui sous un tilleul de l'avenue. Pendant ce tems un des gendarmes avoit couru sur la route arrêter une voiture de charretier; je revins à moi, mes vêtemens étoient mouillés de sang: il me sembloit qu'on me tiroit dans tous les membres des coups de fusil chargé à balles; mon sang caillé reprenoit sa circulation. «Belle saison du printems! dis-je en traversant un champ de pois fleuris, je goûte tes douceurs, je respire un air pur; depuis huit mois, voilà le premier beau jour de mon existence, et demain je ne vivrai peut-être plus.» J'arrivai à la porte de la Conciergerie à sept heures du soir; mon cœur tressailloit de joie et d'effroi. Je retrouvai Pascal et Welter; nous nous embrassâmes en pleurant. À onze heures nous reçûmes nos actes d'accusation pour monter le lendemain au tribunal.

Le matin (24 mai), pendant que nous déjeûnions entre les deux guichets, on ouvrit l'armoire où étoient les cheveux que le bourreau avoit coupés la veille à ceux qui avoient été à la mort. Ce lieu est l'antichambre du trépas et de la résurrection.

À neuf heures, nous montâmes au tribunal; nous étions dix-sept pour différentes causes; nous ne nous connoissions pas, mais c'étoit la mode d'englober plusieurs affaires, afin, disoit-on, d'expédier les royalistes et de libérer les patriotes.

J'occupai le fauteuil de fer; le sort étoit las de me persécuter; l'état où j'étois excita la compassion des auditeurs; Hierchmann fut amené du Luxembourg pour déposer; sa présence me fit horreur sans me déconcerter; la femme Morl15 fut appelée de même. Par une heureuse méprise, l'huissier avoit assigné à sa place une autre Morl13 qui ne nous connoissoit pas, et qui fut plus effrayée que nous de paroître devant les Euménides. Hierchmann se voyant seul, balbutia; je me défendis de sang froid, mais Pascal perdit la tête et l'injuria; les débats furent fermés à deux heures. À deux heures cinq minutes les jurés revinrent des opinions. Pascal, Durand et Paulin furent appelés les premiers pour entendre leur arrêt de mort. Le premier pour n'avoir pas approuvé ce que faisoient les jacobins; le second pour avoir dit du mal de Marat; le troisième, maître de langue, pour avoir été calomnié par une sous-maîtresse de pension, qui le dénonça par vengeance de ce qu'il n'avoit pas répondu à ses sollicitations amoureuses. On nous appela ensuite pour nous prononcer notre liberté, qui fut précédée d'une grande semonce.

Comme je ne pouvois me soutenir, un gendarme en me reconduisant à mon domicile, m'apprit que j'avois eu cinq voix pour la mort. L'amie de Pascal, qui ne savoit pas qu'on avoit appelé notre affaire, étoit à dîner en face du palais au moment où il alla à la mort; elle rentra en même tems que moi, et s'évanouit en me voyant. Ces violentes secousses avoient aliéné ma raison. J'étois si accoutumé à être sous les verroux, que le lendemain en m'éveillant, je me traînai à ma porte pour voir si j'étois réellement libre. Je m'habillai à la hâte; le grand air avoit presque refermé mes plaies; je souffrois beaucoup moins et me traînois avec un bâton; personne n'étoit encore levé; je regardois de tous côtés, dans les rues, autour de moi, comme si je fusse arrivé à Paris pour la première fois. J'allai déjeûner chez l'amie de Pascal; nous nous attendrissions sur son sort; un gendarme vint l'arrêter et la conduire à la Conciergerie; on devine son crime; elle sortit après le 9 thermidor, vit la fin tragique d'Hierchmann, qui se sauva du Luxembourg, alla retrouver la Morl13 justement suspecte à la justice, s'associa à une troupe de voleurs, fut pris, condamné aux fers, enfermé à Bicêtre, pendant quatre mois, dans le même cabanon où j'avois tant souffert, brisa ses chaînes, fut poursuivi près de Lyon, et se noya dans le Rhône.

Nous sommes à 1,155 lieues de Paris.

1er juin. Ce matin, calme plein, brume: on sonde, point de fond. La sonde est un morceau de plomb de quinze à vingt livres, rond, en forme de cône tronqué, dont le dessous un peu creux, est rempli d'une couche de suif mou. Quand il a fond, le sable ou la vase s'attachent au suif; la couleur de la terre, du gravier ou des rocailles indiquent au pilote le parage où il est. On trouve des marins si instruits dans ce genre de cosmographie, que dans la première tentative faite secrètement en 1797, sous les ordres du général Hoche, pour une descente en Irlande, notre escadre, battue par une violente tempête, craignant les côtes, jetta la sonde; le pilote reconnut qu'il n'étoit qu'à quatre lieues des attérages indiqués pour l'expédition. Une tourmente dissipa nos vaisseaux, et la Charente fit tant d'eau, qu'elle faillit sombrer. (Je dois ces détails à M. Thomas, officier de cette frégate.)

Nous sommes à 1,338 lieues de Paris.

2 juin. Nous voyons une trombe, ou pompe d'eau, phénomène redoutable en mer. Le conflit de deux vents opposés laisse un vide, la pression des colonnes voisines fait monter l'eau avec tant de rapidité, qu'un vaisseau surpris par la nuit, ou par l'ignorance du pilote, est attiré, enlevé et sombré. On entend au loin mugir l'onde; une brume épaisse borde la pompe aspirante que le hasard a formée. Cette attraction tourbillonnante sert aux naturalistes à expliquer la cause de ces immenses gouffres qu'on trouve au milieu des mers. Ces abîmes sont toujours avoisinés de vents violens qui par leur conflit, forment une pompe aspirante ou foulante. Les parages voisins sont sujets à de violentes tempêtes. Quand l'orage approche, on entend un bruit semblable au mugissement de cent taureaux. Si le tourbillon est moins considérable, on le nomme pompe d'eau; on la coupe à coups de canons, et alors elle inonde le bâtiment.

4 juin. Aujourd'hui on radoube les canots; les moutons galeux qui les habitoient, se couchent aux pieds des affûts des canons: on en tue chaque jour une couple pour nos soixante malades; l'état-major prend seulement les poitrines et les gigots pour qu'ils n'aient pas d'indigestion. Nous désirons d'arriver pour arriver, car le janissaire Villeneau, intrépide le soir dans ses recherches sonde avec la pointe de son sabre, dans les lieux les plus secrets, où quelques-uns de nous se retirent pour ne pas descendre dans l'entrepont. Depuis qu'on a déplacé les canots, ils se blottissent sur le col et dans le bras de la grosse donzelle de bois qui est à la proue de la frégate.

6 juin. Tems couvert, calme, pluie abondante; on sonde, 225 pieds d'eau, fond de vase, côte du Brésil; nous sommes par le premier degré 40 minutes au-delà de la ligne, voici le résumé de notre traversée.

L'Analyse de la Révolution a été suivie de quelques contes galans, de la Vie privée du cardinal de Rohan, de celle du dernier duc d'Orléans, de l'origine du télégraphe, de l'utilité qu'en tira Philippe, père de Persée, dans la guerre qu'il fit aux Romains. Cette découverte, perfectionnée dans la révolution, remonte à plusieurs siècles avant l'ère chrétienne; elle se nommoit signaux par le feu. Les narrateurs, MM. Job-Aimé, Gibert-Desmolières et Calhiat, disent que l'historien Polybe donne l'invention du télégraphe à Énée, fameux capitaine, contemporain d'Aristote et d'Alexandre-le-Grand. Ils renvoient pour les détails au VIIIe. volume de l'Histoire ancienne de Rollin; en disant un mot de la Perfection de l'Aréostat, ils parlent du Champs de Fleurus; enfin, de toutes les découvertes perfectionnées par la révolution. L'électricité et le docteur Franklin ne sont point oubliés.

Ces importantes matières nous ont amenés à ces deux problèmes encore insolus, si les républiques produisent plus de grands hommes que les monarchies, et pourquoi. Le si a été appuyé par les uns, nié par les autres; tous en l'accordant par supposition, ont pensé sur le pourquoi, que l'on n'apprend bien la guerre que dans les camps; qu'une monarchie paisible est comme une théorie auprès de la pratique. Ils ont encore comparé les deux gouvernemens à deux vaisseaux qui voguent sur deux mers, orageuse et tranquille: l'un n'a souvent que quelques routiniers à son bord: chaque marin qui sort de l'autre est expérimenté. La question du divorce a été également traitée par nos théologiens, sous le point de vue religieux, politique, civil et moral: on en devine bien la solution. M. Thomas, chanoine de Saint-Claude, qui a vécu à Ferney avec Voltaire, dans ses dernières années, nous a donné des particularités intéressantes sur ce grand homme. En 1776, des prédicateurs zélés pour la conversion du philosophe, insérèrent sous son nom une superbe ode à Jésus-Christ dans le journal de Fréron. M. Thomas courut pour l'en féliciter en pleurant de joie. Elle n'est pas de moi, mon ami, reprit Voltaire; je n'ai jamais rien fait de bon pour cet homme-là. M. Trolé, qui a étudié avec les deux Robespierre, nous a donné la vie privée de l'aîné. Il voyoit tous ses camarades de si mauvais œil, qu'il cherchoit toutes les occasions de les faire battre, en se retirant à l'écart. Ceux qui le surpassoient étoient ses ennemis irréconciliables; il les divisoit toujours entr'eux; et les faisoit souvent battre au canif, dans l'espoir de s'en délivrer. (Nous sommes à 1632 lieues de Rochefort; nous courons nos longitudes.)

7 Juin. Enfin, l'eau a changé de couleur, elle est d'un vert pâle tirant sur le jaune; la brume nous circonscrit; à deux heures nous jettons une petite ancre pour ne pas trop dévier par le courant du fleuve des Amazones, qui a cent lieues d'embouchure; le soir, au moment où nous allions mouiller, un matelot tombe à la mer; on vire de bord, on lui jette des cages à poulets, il étend un bras défaillant pour les saisir, et se perd pour jamais dans les flots qui portent son cadavre aux poissons affamés.

8 Juin 1798 (20 prairial) Beau tems à la pointe du jour; tout l'équipage crie terre: on reconnoît le cap Cachipour, sol inculte qui nous est disputé par les Portugais; ces bords, couverts de vases et de palétuviers, rendent le sauvetage presqu'impossible. Nous filons sept et huit nœuds. À midi nous sommes dans les eaux bourbeuses de l'Oyapok; nous approchons du cap Orange, ainsi nommé par les Hollandais qui, l'ayant découvert en 1500, à la suite des voyages d'Améric Vespuce, lui donnèrent le nom de la famille de leur stathouder. On y voit un fort sur une pointe de rocher, qui s'élève au bout d'une petite anse bordée de monticules et de bois toujours verts. Toutes ces possessions ont passé tour-à-tour des Anglais aux Espagnols, et des Espagnols aux Portugais qui les conservent encore aujourd'hui. Quand Christophe Colomb eut découvert le Nouveau-Monde, l'Espagne, le Portugal, Venise et la cour de Rome se partageoient ces conquêtes; ce qui fit dire à François premier: «Je voudrois bien voir l'article du testament par lequel Dieu donne les deux Indes à la cour de Rome, aux Portugais et aux Espagnols, sans que j'y puisse rien prétendre.» Comme ce testament n'étoit pas olographe, la cour de France envoya à la découverte comme les autres; le continent de l'Amérique est si vaste, que nous y fîmes de rapides conquêtes. En 1530, Cristoral Jacques, envoyé par Jean III, roi de Portugal, avec une flotte de huit vaisseaux, après avoir découvert la baie de Tous-les-Saints, trouva deux petits vaisseaux français à l'embouchure du fleuve du Paraguai, appelée de la Plata ou d'Argent, les prit, les coula à fond et fit massacrer l'équipage; preuve que les Français avoient connu et possédé ce pays avant les Portugais. Ils y trafiquoient paisiblement avec les Indiens, ennemis jurés des inventeurs de l'inquisition, si atroce au Para et au Brésil. Un jour, on ne s'étonnera plus de voir les Français circonscrits momentanément entre l'Oyapok au midi, et le Maroni au nord, s'efforcer de franchir ces bornes. (Extrait du chevalier Desmarchais.)

9 Juin. Nous ne sommes qu'à dix-huit lieues de Cayenne. Le vent fraîchit, nous laissons les Deux-Connétables à notre droite; ces deux rochers arides, point de mire des navigateurs, ne sont couverts que de nids et d'œufs. Les oiseaux s'y rassemblent en si grand nombre, que ces rochers en sont tout blancs; on leur tire souvent un coup de canon, et ils obscurcissent l'air; ils ne fuient pas à l'approche de l'homme, lui déclarent la guerre pour défendre leurs couvées; leur nombre égal à celui d'un essaim de moucherons au bord d'une eau croupissante, ne se rebute jamais des coups de bâtons dont on ne frappe pas inutilement l'air: tous cherchent avec leurs longs becs à tirer les yeux aux chasseurs. Un vent favorable enfle nos voiles, nous cinglons Remire et Montabo, d'où on signale les vaisseaux venant d'Europe. Ce signal est rendu de suite à Cayenne. Nous rangeons à notre gauche les îlets le Malingre, les Deux-Mammelles, le Père, la Mère et l'Enfant-Perdu; ces différens rochers ressemblent de loin à des grottes antiques qui menacent ruine; ils doivent leur nom à la forme que la nature leur a donnée.

À quatre heures et demie nous arrivons dans la rade de Cayenne, à trois lieues de la citadelle qui ressemble à une masure sur la pointe d'un rocher: nous appelons un pilote par un coup de canon. Je ne puis exprimer le serrement de cœur que j'éprouve au bruit des cables et des ancres qui se précipitent dans l'onde. De même qu'ils enchaînent la frégate au rivage, de même nous serons prisonniers dans ces climats..... Nous voilà mouillés.

10 Juin. À la pointe du jour, une petite pirogue, chargée de quelques nègres et d'un capitaine de port, vient à nous. Ils rament en chantant, et font tourner en mesure une petite pelle appelée pagaye, arrondie par le bout. Le capitaine monte à notre bord, et nous entourons les rameurs qui sont vêtus de leurs plus beaux habits; car on nous a pris pour un nouvel agent. Leur garde-robe n'est pas difficile à porter, c'est une veste blanche ou bleue, qui paroît sortie du panier aux ordures; une chemise trouée aux épaules, aux coudes et aux endroits les plus remarqués par les dames; ceux-là sont les richards; les novices n'ont qu'un travers d'étoffe large de quatre doigts, long de six pieds, qui fait deux tours sur leurs rognons, passe dans la vallée postérieure et se termine par deux bouffettes qui emmaillotent l'extrémité. Nous leur demandons quand nous irons à terre; ils nous répondent dans un jargon moitié français moitié barbare. Ils repartent à dix heures avec une de nos chaloupes, montée par le capitaine et un sous-lieutenant qui vont rendre compte de notre arrivée. Cette visite nous donne une idée sinistre du pays. Quelqu'un, pour nous rassurer, nous adapte l'histoire de la servante de Rochefort, vue, connue à onze heures par son amant, fiancée, publiée et mariée à midi. On avoit alors distribué avec profusion le fameux programme de la colonie de 1763, et chacun, des quatre coins de la France, accouroit ici pour faire fortune. Un homme entre deux âges, marié ou non, vend son bien, arrive à Rochefort pour s'embarquer, et veut choisir une compagne de voyage; il rôde dans la ville en attendant que le bâtiment mette à la voile.

À onze heures, une jeune cuisinière vient remplir sa cruche à la fontaine de l'hôpital. Notre homme la lorgne, l'accoste, lui fait sa déclaration.—«Ma fille, vous êtes aimable; vous me plaisez, nous ne nous connoissons ni l'un ni l'autre, ça n'y fait rien; j'ai quelque argent; je pars pour Cayenne; venez avec moi, je ferai votre bonheur. Il lui détaille les avantages promis, et se résume ainsi: Donnez-moi la main, nous vivrons ensemble.—Non, monsieur, je veux me marier.—Qu'à cela ne tienne, venez.—Je le voudrois bien, monsieur, mais mon maître va m'attendre.—Eh bien! ma fille, mettez-là votre cruche, et entrons dans la première église; vous savez que nous n'avons pas besoin de bans; les prêtres ont ordre de marier au plus vîte tous ceux qui se présentent pour l'établissement de Cayenne.» Ils vont à Saint-Louis; un des vicaires achevoit la messe d'onze heures; les futurs se prennent par la main, marchent au sanctuaire, donnent leurs noms au prêtre, sont mariés à l'issue de la messe, et s'en retournent faire leurs dispositions pour le voyage. La cuisinière revient un peu tard chez son maître, et lui dit en posant sa cruche: «Monsieur, donnez-moi, s'il vous plaît, mon compte.—Le voilà, ma fille; mais pourquoi veux-tu t'en aller?—Monsieur, c'est que je suis mariée.—Mariée! et depuis quand?—Tout-à-l'heure, monsieur, et je pars pour Cayenne.—Qu'est-ce que ce pays là?—Oh! monsieur, c'est une nouvelle découverte; on y trouve des mines d'or et d'argent, des diamans, du sucre, du café, du coton; dans deux ans on y fait sa fortune!—C'est fort bien, ma fille; mais d'où est ton mari?—De la Flandre autrichienne, à ce que je crois.—Depuis quel tems avez-vous fait connoissance?—Ce matin à la fontaine: il m'a parlé mariage; nous avons été à Saint-Louis; monsieur le vicaire a bâclé l'affaire, et voilà mon extrait de mariage.—Bien, ma fille, soyez heureux; c'est la misère qui épouse la pauvreté.»—Cette rencontre n'eut pas l'effet que le maître avoit prophétisé; ils vécurent dix ans à Cayenne, et revinrent en France avec quelqu'argent. Voilà de ces coups du sort qu'il nous faut espérer. Le soir, Villeneau capture un brik américain qui va porter des vivres à Surinam, colonie hollandaise avec qui nous sommes en paix.

11 juin. Le sous-lieutenant revient à bord; les administrateurs de Cayenne n'ont point reçu de lettre d'avis de notre arrivée; la colonie est dans la plus grande disette; ils sont fort embarrassés de nous; les matelots nous apportent des fruits du pays, qu'ils veulent nous vendre au poids de l'or. Monsieur Jagot est obligé de décréter un maximum. Nous débarquerons incessamment; mais nous serons veillés de près, car les autorités sont encore en rumeur de l'évasion de MM.

déportés sur la Vaillante, qui se sont sauvés à Surinam, dans la nuit du 3 du courant.

Une brume épaisse nous dérobe Cayenne et les montagnes voisines. Le mois de mai est ici la mousson pluvieuse; la rade est peu sûre, et les gros bâtimens ne peuvent approcher à plus de trois lieues du port. Les goëlettes qu'on nous envoie ne peuvent nous atteindre qu'au bout de vingt-quatre heures, encore a-t-il fallu les remorquer, au risque de voir périr une partie de nos canotiers. Nos malades, au nombre de 60, sont enfin partis ce matin 14 juin; une nouvelle embarcation en emporte ce soir autant.

15 juin. Nous voguons les derniers au port. Adieu, France ... Adieu, nos amis ... Songez à nous.... Nous sommes déjà loin de la frégate. Quel regard nous lançons à ce fatal bâtiment! Le cerbère qui le commande mériteroit bien le sort de Lalier. Qu'il nous tarde de mettre pied à terre! Les montagnes s'approchent..... Quel beau tapis de verdure! Nos cœurs s'élancent dans ces vastes forêts.... Y serons-nous libres....? Nos nouveaux pilotes sont honnêtes, mais aucun d'eux ne répond à cette question. Nous voilà à l'embouchure de la rivière; voilà le fort, les cases, le port, les bateaux rangés et ancrés sur le rivage; quelles masures de boue et de crachat ces nids à rats croulent.... Voilà Cayenne; il est cinq heures et demie: nous voilà donc au port le pied sur la grève; nous sommes à 1500 lieues de Rochefort, à 1632 de Paris; quelle réception allons-nous avoir après 45 jours de traversée, trois mois d'embarquement et 3325 lieues de route?

Fin de la seconde partie.

VOYAGE
À CAYENNE.

TROISIÈME PARTIE.

O socii (neque enim ignari sumus antè malorum),
O passi graviora! dabit Deus his quoque finem.
Vos et Scylleam rabiem, penitusque sonantes
Accestis scopulos, vos et Cyclopea saxa
Experti: revocate animos mœstumque timorem
Mittite, forsan et hœc olim meminisse juvabit.

Æneid., lib. I. v. 198.

Courage, mes amis, dans nos nouveaux revers,
Dieu nous visitera dans ces vastes déserts:
Heurtés sur les rochers, ensevelis sous l'onde,
Après une infortune à nulle autre seconde,
Nous vivons.... Ô jour cher à notre souvenir!
L'innocent dans les fers, sème un doux avenir.

Entrée à Cayenne. Description du pays. Mœurs des Indiens, des blancs, des noirs. Caractère et habitude des colons. Autorité des agens. Traitement des déportés. De l'établissement de la colonie de 1763 en parallèle avec celui des exilés de 1797, dans les déserts de Kourou, Synnamari, Konanama, etc.

La goëlette est à l'ancre: une foule de monde accourt au rivage, un fort détachement de blancs et de noirs borde les deux parapets du pont de charpente, où nous montons par une échelle de meunier; les soldats serrent les rangs. Les haillons qui nous couvrent, la misère empreinte sur nos fronts, notre air déconcerté et inquiet, réveillent l'attention des spectateurs; au bout de quelques minutes, la joie d'avoir enfin touché la terre nous rend à nous-mêmes, nos pieds incertains cherchent l'équilibre, comme si nous étions ballottés par un roulis; nos nerfs, continuellement tendus, se dilatent; enfin nous étendons nos membres, comme le cerf dont les jambes roides à la sortie d'un étang, se refont après quelques heures de repos. Des yeux avides nous toisent ... Quels êtres, grand Dieu!..... sont-ce des hommes ou des bêtes fauves? Parmi cette race nuancée de toutes couleurs, quelques européennes nous fixent avec cet intérêt que les âmes sensibles prennent aux malheureux. La milice noire, les pieds nus, plats et épatés comme un éléphant, revêtue d'un mauvais juste-au-corps blanc et d'un large pantalon de même couleur, qui contrastent avec les traits des figures gaufrées, nous traite plus impitoyablement que les grenadiers d'Alsace, à peine nous est-il permis de lever les yeux..... Nous dépassons les remparts, la foule de peuple qui nous suit obstrue le passage; nous entrons dans une grande maison au milieu de la principale rue, la populace noire est sous nos fenêtres, assise et entassée l'une sur l'autre, comme les gouvernantes et les batteurs de pavés en Europe auprès des marionnettes ou des loges d'animaux curieux. Je reviendrai sur ces objets. Nous voilà dans une prison un peu plus spacieuse que l'entrepont de la Décade; Villeneau sur le balcon d'une grande maison au milieu des élégantes de cette ville, nous fixoit à notre passage avec une pitié orgueilleuse..... On nous distribue des hamacs; nous logeons au grenier; des nègres nous commandent, nous gardent et nous servent; on prend nos noms. Les seize premiers ont été conduits chez l'agent; les municipaux se transportent dans notre prison, avec une toise pour nous mesurer comme si nous devions tirer à la milice.

LIBERTÉ.——ÉGALITÉ.

Extrait des procès-verbaux de débarquemens à Cayenne des cent quatre-vingt-treize déportés par la frégate la Décade, commandée par le citoyen Villeneau, capitaine de frégate.

«Ces jours-ci 25, 26 et 27 prairial an VI de la république française (13, 14 et 15 juin 1798), nous commissaires exécutifs près l'administration centrale du département de la Guyane française, en vertu d'une lettre à nous remise par le citoyen agent du directoire en cette colonie, et à nous écrite par le citoyen Boischot commissaire exécutif de Rochefort, par laquelle il nous donne avis qu'il sera déporté, par la frégate la Décade, cent quatre-vingt-treize condamnés, qui nous seront remis par le citoyen Villeneau commandant de ladite frégate. À cet effet, sur l'avis qui nous a été donné le 25, que cinquante-cinq de ces condamnés[13] (c'étoient les malades), venoient d'être débarqués par le citoyen la Marillière, capitaine de la goëlette l'Agile, qui avoit été les prendre à bord de la frégate; nous les avons fait conduire, sous bonne et sûre garde, à l'hôpital civil et militaire de cette colonie. Sur un autre avis à nous donné les 26 et 27 du même mois, par les capitaines la Marillière et le Danseur; le dernier commandant la goëlette la Victoire et l'autre l'Agile, ayant à leurs bords soixante-huit individus faisant partie des cent quatre-vingt-treize condamnés, et soixante-dix faisant le complément; nous sommes transportés à la maison le Comte dite la Cigoigne, sise dans la grande rue, le 28 du même mois, où ils avoient été conduits la veille par un détachement de force armée, à l'effet de prendre les noms, prénoms, professions et signalemens desdits condamnés, ce à quoi nous avons procédé en présence du chef du deuxième bataillon (c'est-à-dire du bataillon nègre), de l'officier de santé et du commandant de la force armée. Signé la Borde commissaire du directoire exécutif, Lerch chef de bataillon, Noyer officier de santé, Desvieux commandant en chef de la force armée, faisant fonctions de commandant de place.»

Il semble au lecteur que ce devroit être ici la place de la liste des déportés; je la transcrirai ailleurs, pour être plus à portée de mettre à la suite de chaque personne, les événemens, la cause de sa déportation, un précis de son existence et de ses malheurs; quand nous aurons pris racine sur ce sol, ou qu'il aura dévoré une grande partie de nous, alors si je survis, je mettrai ma liste au net avec le plus grand soin, bien convaincu d'après mon cœur, que cette partie présentera le plus tendre intérêt aux familles de mes compagnons d'infortune.

Maintenant que nous sommes toisés et signalés, montons sur la galerie pour passer en revue le peuple de Cayenne; cet examen nous tiendra lieu de soirée. Aujourd'hui que nous voilà rendus, les soirées ne seront plus les entretiens oisifs d'une ennuyeuse journée; nous ne compterons plus les nœuds que nous filerons par heure; mais la misère et l'abandonnement dont les cables sont bien plus longs et plus forts que ceux des vaisseaux à trois ponts. J'ai déjà crayonné en gros l'accoutrement des sauvages qui sont venus à notre bord le lendemain que nous mouillâmes, ceux-là étoient confus en notre présence; nous sommes donnés en spectacle à ceux-ci; la scène est un peu différente. Nous pouvons dormir tranquilles, car nous avons une forte patrouille qui nous veille jour et nuit; le peuple noir ne désempare pas; l'odeur de ces boucs nous infecte, chacun de nous peu accoutumé au fumet d'un gibier si semblable au corbeau du pays, jure sa parole d'honneur que la virginité ne sera jamais un fardeau pour lui auprès de pareils objets; pour nous guérir du mal d'amour, l'une couvre la laine noire de sa tête d'un vieux mouchoir tout déchiré; celle-ci laisse pendre jusqu'au bas de sa ceinture deux flasques vessies toutes plissées et rembrunies de quelques gouttes de sirop de tabac, loin de relever ses pendeloques elle les écrase tant qu'elle peut, pour les faire descendre jusqu'à ses genoux. La coquetterie des négresses, entre deux âges, consiste à porter de longues mamelles; cet abandon prouve qu'elles ont eu beaucoup d'enfans, qu'elles ont beaucoup de compères et qu'elles ne sont pas encore stériles, c'est un porte-respect pour les marmots qu'on appelle ici petit monde. La loi de Judas, canton d'Afrique d'où elles sortent, accorde des honneurs et des privilèges à toutes les filles ou femmes qui sont fécondes (c'étoit la loi de Propagande en 1793.)

Ces individus à figure humaine portent un profond respect à la vieillesse, et nos européens policés auroient besoin de prendre ici des leçons. Chez nous on craint l'âge avancé, parce qu'on craint l'abandon; ici on l'attend, ou plutôt on l'espère: c'est l'époque des prévenances, du repos, du respect et d'une paisible jouissance. Le vieux nègre dans sa case, au sein d'une très-nombreuse famille d'enfans et de petits-enfans, commande en roi; aussi les hommes décrépits, loin de vouloir se rajeunir comme nos grisons de France, portent à cinquante ans une jarretière blanche à leur genou, pour avertir qu'ils sont parvenus au terme de leur carrière. Alors ils se font appeler grand-papa, et à soixante ans apa, qui dans leur jargon signifie patriarche.

Ces squelettes ambulans sont couverts de lèpre et d'infirmités, et entourés d'enfans de toutes couleurs; les uns d'un noir bronzé, les autres d'un cuivre rouge tirant sur le gris; ceux-ci d'un jaune citron, ceux-là d'un blanc pâle et livide; d'autres ne sont distinctibles des européens que par la couleur de leurs grosses lèvres blanches; tous sont presque dans l'état de nature. Quelques négresses, moins par pudeur que par coquetterie, ont une petite chemise, nommée verreuse, qui leur descend jusqu'au nombril, à un doigt et demi de cette brassière de marmot; elles entortillent en bourlet une toile plus ou moins fine, d'une aune et demie de tour sur trois quarts de haut. Elles nomment ce bas de chemise dioco ou transparent. Elles le couvrent d'un camisa, morceau d'étoffe de couleur de même mesure, seulement ourlé à la coupe. Cette seconde robe de luxe, ainsi que la verreuse, ne sortent du panier que pour faire quelques conquêtes. Plus les négresses sont hideuses, plus elles se croient belles: leurs compères ou maris sont presque tout nus; ils ne couvrent la nature, comme je vous l'ai dit, que d'une lisière d'étoffe large de trois doigts, qu'ils appèlent kalymbé. Nous ne voyons que des nègres; les créoles seront autrement costumés; nous en appercevrons demain quelques-uns en allant promener depuis six heures du matin jusqu'à huit, sur la crique ou sur le bord de la mer, dans une espace de deux portées de fusil; nous serons escortés d'une garde nombreuse, qui ne nous laissera parler à personne, et qui ne pourra converser avec nous sans être mise au cachot.

Ce soir, les colons nous envoient des fruits, du vin et du poisson bouilli au sel et au poivre. Nous savons déjà que nous ne resterons point à Cayenne; nous serons relégués dans les cantons et dans les déserts comme les seize premiers.

Cette terre où nous nous trouvons avec étonnement, est destinée depuis sa découverte à servir de champ à l'ambition, de retraite aux vaincus, de cimetière aux africains, et d'hécatombe aux européens proscrits. En 1637, Cromwel vouloit s'y reléguer avec les presbytériens pour y fonder une chaire de prédicans au milieu de la Pensylvanie, sur les bords de la Delaware. En 1550, l'amiral de Coligny, ballotté par les flots de l'opinion et par le destin des guerres civiles, avoit armé des bâtimens, reconnu le sol que nous foulons, et la partie septentrionale de ce continent pour y faire une retraite pour le parti qu'il commandoit. En 1690, Philippe V, chancelant sur le trône des Espagnes, fut sur le point de porter son sceptre à Mexico ou à Lima. La Caroline, la Louisiane, le Canada et Philadelphie n'ont été peuplés que des mécontens; les uns y sont venus de force, les autres pour donner un libre cours à leurs opinions. Nous avons eu des prédécesseurs; plaise à Dieu que nous n'ayons pas de successeurs, car on attend ici 3000 déportés! La distance de Cayenne à notre patrie ne doit pas nous désespérer. Ces déserts et ces précipices sont du choix de nos ennemis; mais les arts naissent par-tout, apprivoisent tout, peuplent tout. Tant que notre Gaule fut couverte de bois, les romains y déportèrent leurs exilés, et Milon se dépitoit de manger des huîtres à Marseille. Que le tems nourrisse dans nos cœurs l'espoir de revoir nos foyers, et nos cendres retourneront en France.... Vous dont les noms nous sont chers, parens, amis, bienfaiteurs, opprimés, que nos soupirs se répondent, nous voilà rendus à notre destination. Après tant de dangers, nous nous croyons immortels.

L'heure du souper nous distrait. Au moment où chacun forme sa société, cinq voleurs déportés avec nous, un peu pris de boisson, se réunissent et se font appeler le directoire. Cette qualité leur reste, et les administrations de Cayenne, à qui nous les recommandons, les logent à l'écart dans un coin qu'ils appèlent palais. Dans la suite, l'agent Jeannet demandoit souvent à table, quand on parloit du directoire ... duquel est-il question, de celui de la Décade ou du Luxembourg? On nous fait l'appel matin et soir. Nous avons la ration de marine; trois boujearons de taffia, deux onces de riz, une livre et demie de pain, quatorze onces de viande salée pour deux jours. Chacun reçoit une assiette, un couvert et un gobelet d'étain; un grand plat, un baquet de bois et deux bouteilles vides sont le mobilier de sept convives, que le hasard ou l'amitié a réunis. Le gouvernement paie des nègres pour nous servir. Notre viande cuit sous un grand hangar; les cheminées ne sont pas de mode ici, où les plus belles cuisines sont comme nos poulaillers de France. Nous serions heureux, si ce bon tems pouvoit durer, car tous les habitans lestent notre table d'une partie de la leur, et ils mettent tant de délicatesse dans leurs procédés, que nous ne connoissons pas le nom de nos bienfaiteurs, à qui l'entrée de la prison est sévèrement interdite.

Pendant un mois nous allons promener matin et soir sur le bord de la mer; le détachement qui nous escorte garde toutes les issues, mais les habitans nous parlent aux travers des haies de leurs jardins: plus on nous serre de près, plus nous devenons intéressans. Je ne puis dire si Jeannet donne des ordres aussi sévères; en nous plaignant beaucoup, il nous gêne de plus en plus. MM. Ramel et Job-Aimé ont peint cet agent sous des traits peut-être plus durs qu'invraisemblables; je le peindrai aussi avec quelque vérité, car je n'ai pas plus à me louer qu'à me plaindre de lui; mais comme nous avons vu le sol et les cases avant que de connoître l'agent et les colons, faisons précéder leurs portraits de quelques notions géographiques de la terre que nous foulons.

De l'Amérique et des Guyanes.

La Guyane ou grande terre, est une portion de l'Amérique proprement dite formant la quatrième partie du monde. On entend par ce mot grande terre, ou terre ferme, une immense surface solide qui confine du pôle antarctique[14] au pôle arctique, et même à l'Asie, par l'extrémité septentrionale du détroit de Davis, et par les immenses solitudes glacées au nord-ouest, apperçues en 1741 par Tchiricouv. L'Amérique se divise en deux parties, septentrionale et méridionale. La première, qui s'étend jusqu'à l'isthme de Panama, est bornée au levant par les Antilles, au couchant par la mer Pacifique, au midi par l'Orénoque, les îles galapes et des cocos; au nord, elle est sans bornes: l'autre, bornée au levant par la mer du Nord et par l'Océan, au couchant par la mer Pacifique, s'étend en-deçà de la ligne depuis l'équateur jusqu'au dixième degré du pôle arctique, et au-delà jusqu'au cinquante-cinquième degré de latitude du pôle antarctique. C'est dans les dix degrés du pôle arctique que se trouvent les Guyanes, immenses presqu'îles bornées au levant par la mer du Nord, au couchant par les Cordelières, au nord par l'Orénoque, au midi par les Amazones ou la ligne.

On confond souvent les îles de l'Amérique avec la terre ferme, parce que ce vaste pays, le plus grand des quatre parties du monde, fut d'abord peu connu du côté du pôle nord. Quelques-uns ont même cru pendant long-tems que le golfe du vieux Mexique étoit un passage pour aller aux Indes orientales. Les Anglais, aussi habiles dans la navigation que les Phéniciens et les habitans de Tyr, ont fait, à diverses reprises et dans deux différens golfes et baies, diverses tentatives pour trouver une route de l'Océan par les mers du Sud, pour se rendre en droite ligne au Pérou, et de-là à Pékin. Ainsi la Louisiane, le Canada, le Labrador, la baie de Répulse furent connus par les Anglais pour appartenir à la terre ferme. L'amiral Hudson donna son nom au vaste bassin qui baigne le couchant de la Nouvelle-Bretagne. Les îles sont en grand nombre et si près les unes des autres dans certains endroits, qu'on les confond souvent avec l'Amérique proprement dite. Mais pour entendre ceci, il faut savoir que la mer qui avoisine chaque partie de la grande terre, en prend le nom. L'Océan entre l'Europe et l'Afrique jusqu'à la ligne, se nomme mer du Nord; mais quand cette mer du Nord baigne l'Espagne, l'américain la distingue sous le nom particulier de mer d'Espagne, de Barca, de Guinée, de Monomotapa. Ainsi les îles du cap Vert, suivant cette définition, paraîtroient en Afrique, quoiqu'elles en soient à cent lieues, comme on croiroit que Saint-Domingue et les Antilles sont attenantes à l'Amérique: Erreur géographique très-commune; celui qui n'a resté que dans chacune des îles, au Vent ou sous le Vent, n'a point été en Amérique.

Qu'un vaisseau sorti de Plymouth ou de Rochefort pour aller aux Grandes-Indes, éprouve une tempête qui le jette au-delà du Brésil, près de Magellan, où il fait naufrage, le voyageur à terre au cinquante-quatrième degré de latitude du pôle antarctique ne sera pas relégué dans une enceinte entourée d'eau de tous cotés; il parcourra de pied les montagnes magellaniques, le Chili, le Pérou, Panama, la Nouvelle-Espagne, le Vieux et le Nouveau-Mexique, la Louisiane, le Canada, la Nouvelle-France, les Assinoboels, les terres de Tchiricouv, et se trouvera en tournant ainsi à l'extrémité de la Sibérie orientale. Cette route faite par terre, toujours par le couchant de l'Amérique, à commencer du pôle antarctique, conduit le voyageur en Asie, vers le quatre-vingtième degré de latitude. Une femme du Mexique, convertie par un jésuite, fournit une preuve de ce que j'avance. Le bon père forcé de mettre à la voile, dit à sa pénitente qu'elle trouveroit les mêmes secours spirituels dans ses confrères. Celle-ci, peu contente de se voir confinée dans un pays d'où son directeur s'éloignoit pour aller à Pékin, se mit en route par terre, au risque de périr. Le jésuite arrivé à Pékin l'année suivante, fut surpris d'y rencontrer sa pénitente qui l'avoit devancé d'un mois; elle lui dit: Que profitant du soleil qui venoit amener le grand jour dans les pays qu'elle parcouroit, elle avait couru de hameau en hameau; que surprise de se trouver dans un autre monde, elle avoit suivi pendant près de trois mois une route opposée à la première, et qu'enfin, après avoir passé de grands fleuves, de grands bois et des lieux qui paroissoient inhabités, elle étoit venue de pied du Nouveau-Mexique à Pékin. Il paroît que cette femme, partie au commencement du mois de juin, étoit arrivée à la fin de septembre de l'année suivante. Ce fait, dont la possibilité est reconnue par tous les voyageurs, se trouve dans les missions du Pérou et des Indes. On me pardonnera de ne pas le détailler plus au long dans le désert où j'écris. Privé quelquefois de plume et d'encre, n'ayant que quelques volumes détachés, je ne puis avoir recours qu'à ma mémoire, dont je me défie d'après l'épuisement et les angoisses qui l'ont presque tarie.

Reportons-nous à cent trente lieues du midi au nord, du cap de Nord, par le 1er degré 51 minutes de latitude septentrionale, et 52 degrés 23 minutes de longitude estimée à l'occident du méridien de Paris, confins septentrionaux de la Guyane portugaise et méridionaux de la française.

Là commence la baie de Vincent-Pinçon, nom d'un des compagnons d'Améric Vespuce qui alla la reconnoître. La Crique-Macari et la rivière de Manaye, coulent dans ce canal à l'embouchure d'un autre plus grand, nommé Carapapouri. Ces rivages toujours verts, présentent de loin un abord gracieux; on croiroit qu'ils sont habités, et ils pourroient l'être si la colonie étoit plus populeuse; mais ils creuseront toujours le tombeau des blancs d'Europe, qu'on y enverra sans les acclimater. Je m'y arrête un moment pour les peindre au lecteur, parce que nous devions y être exilés. L'intérieur offre de grandes prairies, des précipices, des forêts impénétrables, des lacs à perte de vue, des nuées d'insectes et de mouches altérées de sang, d'énormes serpens, des tigres, des hyènes, des couleuvres plus grosses que des tonneaux et longues à proportion, des crocodiles ou caïmans, dont la gueule peut servir de tombeau à l'homme; nous y aurions plus de terre que nous n'en pourrions cultiver, mais de ce sol vierge s'élèvent des vapeurs homicides, qui empoisonnent celui qui l'ouvre le premier. On n'y respire qu'un air condensé par les étangs et par les grands arbres, qui, comme des siphons, versent sur le nouvel habitant le méphitisme et la mort.

Le gouvernement a déjà essayé d'en tirer parti. En 1784, M. le comte de Villebois, gouverneur de la colonie, sur les avis de monsieur Lescalier, alors ordonnateur, y fit établir des ménageries, dont la garde fut confiée au député Pomme, assez connu en France depuis la révolution. Elles réussissoient bien; on y envoyoit des soldats qui se fixoient dans la colonie. Après avoir obtenu leurs congés, des créoles même s'y rendoient volontiers; le gouvernement leur donnoit des nègres pâtres, des vivres, leur avançoit un certain nombre de bêtes à cornes, dont ils avoient le laitage. Ils partageoient seulement les rapports avec l'état; ils choisissoient les lieux les plus propices pour abattre les forêts et y substituer à leur loisir, des denrées coloniales. Par ce moyen, ce désert se peuploit de cultivateurs et de pâtres. Depuis la révolution les invasions des Portugais ont tout ruiné, et ce sol, si productif par la végétation, a repris sa forme hideuse. On en peut juger par les rapports des ouvriers que l'agent vient d'y envoyer pour bâtir nos cases.

«Les makes et les maringouins ne nous ont laissé reposer ni jour ni nuit; les brousses, les étangs, les forêts, les terres tremblantes, les énormes reptiles qui habitent ces déserts, ne nous ont pas permis d'approcher du lieu que vous nous avez indiqué. Les indiens ont refusé de nous conduire. Nous sommes partis vingt en bonne santé; dix sont attaqués de fièvres putrides, et nous autres sommes convalescens. Parmi les fléaux de cet horrible séjour, dit un officier du poste d'Oyapok, on compte la mouche sanguinaire deux fois grosses comme nos guêpes de France, aussi nombreuses que les gouttes de pluies, et plus acharnée à l'homme que la mouche au cheval; son dard est si aigu et si long, qu'elle perce les vêtemens les plus épais, et se gorge de sang, jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus voler.» Il ajoute qu'il en a écrasé une si grande quantité sur ses veines, qu'il en a retiré près d'une palette de sang. Il faudroit se faire suivre d'un palankin couvert d'une large case nommée moustiquaire, passer sa vie sous ce mausolée; car c'est en vain que des négrillons seroient occupés à chasser ces insectes sous la table pendant le repas, comme cela se pratique dans un grand nombre d'habitations de la colonie.

Les autres cantons du midi au nord, prennent leurs noms des rivières ou des caps du midi au nord dans l'ordre suivant: Conani, Cachipour, Couripi, Oyapoc, Ouanari, Appronague, Kau, Mahuri, qui se nomme Oyac dans tout son cours, et Cayenne qui tient le milieu; nous y reviendrons tout-à-l'heure.

Dans la partie du nord.... Makouria, vous vous engagez ici dans un sable mouvant, aussi pénible que celui qui incommoda si fort les soldats de Cambise dans son voyage en Libye, et ceux d'Alexandre allant au temple de Jupiter Ammon. Un sexagénaire qui seroit venu à Cayenne à quinze ans, ne se reconnoîtroit plus dans ce canton; la mer s'en est retirée à deux lieues, après y avoir apporté des vases qu'on pourroit appeler île de Délos. La déesse qui auroit accouché sur cette plage, n'auroit pas, comme Latone, donné naissance au dieu du jour, mais à des tigres, à des serpens, à toutes sortes d'animaux carnivores ou mortifères: l'ancienne plage de sables et de coquillages est couverte aujourd'hui de palétuviers, de cotonniers, de rocouyers, de cannes à sucre, d'indigo et de bois touffus et ténébreux, qui semblent déjà avoir affronté des siècles. À six lieues, la rivière nommée Makouria coupe le canton en deux jusqu'à la grande rivière de Kourou, poste fameux, dont je vous parlerai dans la suite. À six lieues, toujours dans la même direction, vous trouvez la petite rivière de Malmalnouri, engorgée comme les autres à son embouchure par des sommes de vase. À la même distance est celle de Synnamari, qui doit son nom à la salubrité d'une fontaine qui se trouve à deux lieues à l'est-sud. On y avoit bâti autrefois un hôpital pour les attaques de nerfs, les malingres, les fraîcheurs; il n'existe plus aujourd'hui.

Le poste de Synnamari, qui a pris son nom de la rivière, est à l'extrémité N. O. d'une savane, ou prairie de 15 ou 16 milles de long sur 8 ou 10 de large. Il est composé de 15 ou 16 cases, restes des débris malheureux de la colonie de 1763. C'étoit le lieu d'exil des 16 premiers, ce sera aussi le nôtre. Mais nous irons premièrement à six lieues plus loin sur les bords malheureux de Konanama. Voici provisoirement l'origine de ce séjour d'horreur. Des marchands Rouennois, dit l'auteur des relations sur la France équinoxiale, y débarquèrent en 1626. La plage d'où la mer s'est retirée à deux lieues et demie, étoit sous l'eau jusqu'aux montagnes. Konanama leur parut propre à faire une colonie, Cayenne et ses environs n'étant alors peuplés que de sauvages. Ils s'établirent sur la cîme des rochers, pour faire la guerre aux indiens. Au bout de trois semaines, les trois quarts moururent de peste, et les autres firent promptement voile pour France. La rivière d'Yracoubo, celle de Mana, à vingt-huit lieues des côtes, jusqu'au fleuve Maroni, arrosent et fixent ici les bornes de la Guyane Française, du côté du Nord. L'embouchure du Maroni est par environ 5 degrés 50 minutes de latitude septentrionale, et 56 degrés 22 minutes de longitude, estimée à l'occident du méridien de Paris.

Le Maroni et l'Oyapoc sont les seules rivières, ou fleuves de la Guyane Française qui sortent d'une grande chaîne de montagnes, de celles qui, partant des Cordillères, séparent dans cette partie du globe, les eaux qui coulent vers d'Océan, d'avec celles qui se rendent dans l'Amazone. Les rivières de Mana, de Synnamari, d'Oyac et d'Approuague, naissent dans des montagnes du second ordre; les autres, moins considérables, viennent des montagnes d'ordre inférieur. Toutes ont plusieurs branches, plus ou moins fortes, grossies par un grand nombre de petits ruisseaux. Revenons à Cayenne.

Le chef-lieu de cette colonie est assez généralement connu sous le nom d'île de Cayenne; mais on ne prendroit pas une idée juste de cette île, si on se la représentoit comme une terre éloignée du continent, isolée et entourée d'une mer navigable pour les vaisseaux; au contraire, lorsque le navigateur aborde ce terrain, il lui paroît faire partie de la terre ferme. Peut-être même cela étoit-il vrai autrefois; maintenant il n'en est séparé que par des rivières, dans lesquelles la mer monte et descend à chaque marée, mais où l'on ne peut naviguer qu'avec des barques, ou avec des pirogues.

La plus grande largeur de l'isle de Cayenne, mesurée sur une ligne allant de l'est à l'ouest, est de quatre lieues terrestres, de vingt-cinq au degré. Sa plus grande longueur, du nord au sud, de cinq lieues et demie, et sa circonférence, eu égard à toutes ses sinuosités, est d'environ seize lieues et demie. La partie de cette circonférence, bornée par la mer, et qui regarde le nord-est, peut avoir à-peu-près trois lieues et demie.

La ville de Cayenne située à l'extrémité nord-ouest de cette île, à l'embouchure de la rivière du même nom, est fortifiée, et pourroit être défendue assez avantageusement par un petit morne (montagne) qui se trouve dans son enceinte. Sa latitude est de 4 degrés 56 minutes, et sa longitude, de 54 degrés 35 minutes, d'après les observations de M. de la Condamine, en 1744.

Température du climat de Cayenne.

À cinq heures et demie, le crépuscule paroît; à six heures moins un quart, le petit jour, à six heures, le soleil s'élance du sein des mers, entouré d'un nuage de pourpre. L'ombre de la terre ne s'efface presque ici qu'à l'instant où cet astre est à l'horison, tandis que cette ombre diminuant vers les pôles, laisse aux habitans des zones tempérées et froides, la lueur des rayons obliques qu'il darde sous eux, pendant six mois, sous l'une et l'autre partie du globe.

Nous sommes amphisciens, c'est-à-dire que notre ombre va de côté et d'autre. Depuis le vingt avril jusqu'au vingt août, elle est du côté du midi, et, pendant les six autres mois, elle tourne du côté du nord. Nous avons tous les jours égaux aux nuits, à une demi-heure près, que nous perdons de septembre à mars, et que nous retrouvons dans les six autres mois. Nous avons deux étés, deux équinoxes, deux hivers et deux solstices. La chaleur est tempérée par des pluies très-abondantes, qui tombent depuis le solstice d'hiver, mi-décembre, jusqu'en mars, et reprennent en mai jusqu'à la fin de juillet, où commence le grand été, jusqu'en décembre. Le soleil passe deux fois à pic sur nos têtes, le 20 avril et le 20 août; il est peu sensible la première fois, par les pluies dont la terre est arrosée. Son retour nous donne pourtant un mois et demi de beau temps, qui sèche un peu les étangs; mais l'inconstance de ces climats, boisés et montueux, trompe souvent l'attente des colons, qui feroient toujours deux riches récoltes, si les étés et les hivernages étoient réglés. On rit, quand je parle d'hiver et d'été sous la zone torride. L'été pour nous est un soleil brûlant, qui, pendant plusieurs mois, n'est rafraîchi que par l'haleine d'une brise ou vent violent, qui souffle toujours de l'est au nord-est. Pendant la journée, le vent vient de mer, et étouffe celui de terre. Ce dernier ne se fait sentir aux côtes que dans certains temps, pendant quelques heures, et presque toujours le matin et le soir, après le coucher du soleil.

L'hiver est la chute continuelle des pluies; elles sont si abondantes, que souvent les cases sont inondées, et les plantages sous l'eau. La pluie tombe quelquefois pendant quinze jours, sans interruption; ce qui a fait dire à Raynal, que la plage où la colonie de 1763 avoit débarqué, étoit un terrain sous l'eau. Horace seroit très-croyable, s'il disoit que dans ces déserts, les daims craintifs nagent vers la cîme des arbres, où les poissons s'étonnent de trouver le nid de la tourterelle englouti[15]; quatre à cinq heures de beau temps ont pompé l'étang. Cependant les ondées sont si fréquentes, que, durant l'hivernage, l'eau n'est pas à plus de trois pouces du niveau de la terre. Ces grandes pluies forment des torrens qui grossissent les fleuves; on les appelle avalasses. Tandis que nos rivières de France laissent leurs lits à sec, celles de la zone torride sont gonflées de doucins, aussi rapides, que la fonte des neiges dans les montagnes.

Les hivers sont quelquefois secs et chauds, alors les plantages meurent; le vent de nord, qu'on appèle bise en France, brûle et gèle de son souffle nitreux sec et froid, les fleurs, les fruits et les tendres bourgeons. Tel on voit le soleil sans nuage, se levant sur la vigne gelée, mettre en cendres le bouton trop prompt à s'épanouir à la chaleur; ou tel le vent et la brume noire du mois de mai, saisissent la fleur de l'épi et transforment son lait en noir de fumée; tel le vent de nord des pays chauds, gèle, crispe et appauvrit les fleurs, les fruits et les plantages.

Voilà le sol et la température du pays. Voyons les cases, les habitans, l'agent et les autorités de Cayenne.

Les cases sont de vilaines cabanes où l'on ne voit que des châssis sans vitres, un amas de maisons sans art et sans goût, des rues en pente, sales et étroites, pavées de pointes de baïonnettes; au lieu de phaëtons, de vieilles rosses plus étiques que nos mazettes de fiacre, attelées sept à huit à un diable ou cabrouet, traînent quelques mauvaises futailles, quelques barils de bœuf ou de morue salée; voilà ce qui compose l'ancienne ville, où les maisons à deux étages sont des palais, et des boutiques de commerce qu'on loue huit et dix mille francs par an, pour servir d'entrepôt ou de magasin de déchargement des denrées coloniales ou européennes. La nouvelle ville, que nous nommerions chez nous queue de bourgade, est plus régulière, plus gaie, quoique bâtie dans le même genre, sur une savane ou prairie desséchée depuis quinze ou vingt ans; le tout est moins considérable qu'un beau village de France: les cases paroissent vides ou occupées en grande partie par des gens de couleur qui n'ont rien, qui ne font rien, qui ne s'inquiètent de rien, et qui vivent plus à l'aise que nos respectables artisans de France que l'aurore ne trouve jamais dans leurs lits, et qui portent tout le poids du jour. Ici tout le monde vend, troque, achète et revend la même chose, tout est au poids de l'or, et chacun en trouve, presque sans savoir comment. Ce paradoxe est facile à entendre quand on connoît les colonies; ceux qui les habitent dépensent avec profusion l'argent qu'ils gagnent sans peine; pour peu qu'ils en aient, ils ne se passent de rien, leur indolence est si grande que pour ne pas se déranger ils paieroient un domestique, pour cueillir les fruits qui sont sous leurs mains, et un autre pour les leur porter à la bouche; n'ont-ils rien, ils empruntent, ils trouvent facilement du crédit, car tous les insulaires sont confians pour des bagatelles; ne trouvent-ils pas à emprunter, ils mangent un morceau de pâte de racine, se promènent, dorment et ne s'inquiètent de leur existence que quand ils n'ont absolument plus rien. Cette classe d'oisifs est alimentée par les riches marchands qui troquent les négresses comme les denrées, lesquelles négresses troquent, à leur tour, tout ce qu'elles ont reçu pour les faveurs des nègres. Les arrivans d'Europe paient tout, et quand les bâtimens sont long-tems à venir, la famine est générale sans épouvanter personne. Dans ce moment, le pain vaut dix sols la livre, la viande seize; mais la monnaie de cette colonie perd un quart sur celle de France; la plus commune est la piastre forte d'Espagne frappée au Mexique à 5 fr. 10s. de France, et 7 fr. des colonies; le louis 24 f. de France, 32 f. de colonie. Les sous marqués, frappés pour Cayenne à l'ancien coin 2s. colonie, 1s. 6 den. de France; le prix de toutes les autres monnaies est réglé sur la valeur de la piastre, et ce qui coûte un liard en France se paie deux sols à Cayenne.