Vous n'avez vu jusqu'ici que des noirs et des gens de couleur; nous allons passer en revue toute la population, afin de la réunir sous un point de vue pour la peindre plus à notre aise.

On compte ici autant de races d'hommes que de distinctions sous la monarchie. Les blancs ou colons, qui diffèrent des européens par leurs cheveux blonds, leur teint pâle, et quelquefois plombé; les nègres par les nuances plus ou moins foncées de leur peau bronzée, ou couleur d'ébène ou de cuivre rouge tirant sur le gris. Le mélange de toutes ces couleurs donne une progéniture semblable à l'habit d'Arlequin: un indien et une blanche ont un enfant dont la peau est d'un blanc roussâtre; un nègre et une indienne, un rejetton cuivre rouge bronzé; une négresse et un blanc, un mulâtre dont la couleur en naissant n'est reconnaissable qu'aux ongles et aux grosses lèvres; un mulâtre et une blanche, un métis; une métisse et un blanc, un quarteron qui est plus blanc que les européens. Chaque espèce a des nuances de singularité, et souvent de rusticité du terroir. Les indiens, comme vous le verrez quand nous traiterons leur article, l'adresse, la jalousie, la férocité des peuples nomades des trois Arabies: les nègres, le génie destructeur, paresseux et borné des sauvages de l'Afrique; les autres avortons nés du croisement des races, joignent aux vices du climat l'insipidité de leurs pères; on ne peut décider s'il ne seroit pas à souhaiter qu'ils fussent plutôt noirs qu'à moitié blancs. Les créoles, enfans nés d'européens, résidans dans les colonies, sont pétris d'infirmités, souvent de défauts, et assaillis de maladies que je détaillerai plus bas. Élevés avec les nègres qu'ils détestent et dont ils ne peuvent se passer, ils en contractent les habitudes et les goûts; commencent-ils à marcher seuls, ils mangent d'une terre blanche qui les rend livides, les fait enfler et mourir; on cherche en vain à les corriger de ce goût, s'ils y sont bien enclins, les autres alimens les dégoûtent, on ne les en détourne qu'en les dépaysant. Si ce n'est pas de cette dépravation de goût que vient leur insouciance dans un âge plus avancé, c'est toujours du même fonds que naissent leur inertie et leur mollesse; la nature abrutie dès son commencement dans le principe animal, ne porte plus au sensorium ces fortes vibrations qui font les élans du génie, et la machine usée encore par d'autres excès, ressemble à un alambic ouvert et trop large, qui laissant évaporer la liqueur, ne fait plus de jets, mais tombe tristement goutte à goutte, ce qui fait dire à un voyageur qu'ils sont ennuyés, ennuyans et ennuyeux; tantôt ils regardent les nègres comme des bêtes de somme et les croient communément d'une autre origine qu'eux; tantôt ils les idolâtrent comme leurs plus chers enfans; les belles négresses sur-tout, vengent, et leur nation et elles-mêmes des mépris qu'elles ont essuyés: d'esclaves, devenues plus impérieuses que les Aspasie et les Phrynée, elles rendent leur maître plus petit qu'un ciron, plus rampant qu'une chenille, plus sale qu'un pourceau. Non-contentes de dissiper son bien et de donner sous ses yeux et ses joyaux et leurs faveurs à d'autres amans, elles le font soupirer, courir, passer les nuits, et faire plusieurs lieues pour les trouver; elles n'ont nulle amabilité, nulle grâce; nul entretien, nulle douceur; leur lubricité animale fait tout leur charme auprès des maîtres qui, fidèles aux cyniques principes qu'ils ont sucés avec le lait, les préfèrent toujours et leur sacrifient souvent les plus aimables européennes. On voit ici de vieux célibataires corrompus et entourés de bâtards et de mères de toutes couleurs, et des maris impudens qui du lit conjugal passent, sous les yeux de leur épouse, dans les bras et dans les sales réduits de leurs esclaves; les cases sont pleines de servantes inutiles, de négrillons, de mulâtres et d'enfans naturels dix fois plus nombreux que les légitimes; ces instrumens d'iniquité sont autant d'Argus pour la légitime épouse qui doit tout souffrir sans se plaindre et sans trébucher, les maris épuisés n'étant pas moins jaloux que médisans, ils se ressemblent, se contrôlent, se défendent, se déchirent, s'aiment et se haïssent, leur cœur est un crible au travers duquel le bien passe comme le mal, la haine succède à l'amour, la vengeance au repentir, la froideur à l'intimité, à la parcimonie la prodigalité, le désir à la satiété, avec la vîtesse d'un éclair. On ne peut pas dire qu'ils sont méchans, on ne peut pas dire qu'ils sont bons, ils n'ont point de caractère, et pourtant ils sont tous généreux, hospitaliers par inclination, par plaisir, par jouissance; ils ne peuvent pas voir de malheureux et ils portent envie aux heureux; mais quand ils sont bons, et le climat, vu la facilité de se procurer sans gêne les moyens de vivre, leur donne souvent cette qualité; ils le sont à l'excès. Le portrait que je trace ici est si frappant que tous ceux qui m'ont obligé ou qui se trouvoient à portée de l'entendre m'ont engagé de n'y rien changer.

Peignons maintenant le sexe créole. Je n'emprunterai pour lui ni la lyre d'Orphée, ni le pinceau de Zeuxis qui mourut d'aise d'avoir bien saisi et les traits de Vénus et les rides d'une vieille femme. Ovide chez les Sarmates ne sera même pas mon modèle, quoique je pusse dire comme lui: «Ô mes amis! reportez mes cendres dans mon pays, car je mourrois mille fois en reposant ici[16].» Mesdames, vous crieriez peut-être à l'invraisemblance, si je vous peignois avec les grâces de Junon prenant le foudre en main pour endormir entre ses bras le maître des Dieux, son époux et son frère; vous avez pourtant cette mignardise intéressante de Vénus qui, blessée au petit doigt par Diomède, fait retentir l'Olympe de ses cris et rire les immortels de son égratignure; vous avez l'indolence, les caprices, les ruses, la coquetterie, l'expression et plus souvent la molle langueur de cette déesse; mais elle n'a mis ni son incarnat sur vos lèvres, ni ses roses sur vos joues, ni ses traits dans vos yeux: elle pare ses atours et vous êtes guindées dans vos robes; les zéphyrs et les grâces marquent les ondulations de la sienne; vos guirlandes sont faites avec art; ses cheveux flottent avec goût: vous êtes riches et brillantes, elle n'a qu'une ceinture, elle la met bien et elle est jolie; quelques-unes d'entre vous ont le gros vermillon des amours, d'autres l'esquisse des grâces, celles-ci le superficiel du beau, celles-là l'amabilité locale, la dextérité des fées, d'autres dans le domestique la tyrannie des despotes et la bassesse des esclaves; quelques-unes le charme de l'éducation du sentiment, presque toutes celui de l'affabilité; mais beaucoup la mignardise et la rusticité des vétilles et des caprices; quelques-unes la galanterie, toutes l'orgueil et la coquetterie, mais toutes aussi la sensibilité et beaucoup plus de sagesse que vos maris.

Monsieur Préfontaine, ancien commandant de la partie du nord de cette colonie, donne le dernier coup de pinceau à mon croquis, dans son essai manuscrit sur les mœurs créoles, que je copie ici. «Nos créoles, dit-il, ressuscitent les sybarites qui étoient froissés en couchant sur des feuilles de roses pliées en deux, et qui tuoient les coqs pour n'être pas éveillés par leur chant. À mon arrivée ici, j'étois porteur d'une lettre d'amitié ou d'amour pour une dame dont le soupirant étoit retourné en France, et lui avoit laissé son portrait, en attendant qu'il vînt lui offrir sa main. Je me fais annoncer. Madame repose dans un branle voisin de celui de son complaisant qui lui présente nonchalamment un bouquet de roses qu'elle voudroit tenir, mais qu'elle ne peut atteindre, n'ayant pas la force d'allonger la main, et le monsieur étant trop mollement bercé pour descendre de son hamac. Une esclave aux pieds de la déesse, les lui chatouille pour appeler doucement Morphée, tandis qu'une autre lève sa jupe pour ranimer avec un oualy-oualy (éventail de paille de palmier), l'haleine libertine d'un zéphyr artificiel. Le complaisant a aussi un nègre qui lui évente la figure. Un chat ose miauler; la négresse reçoit un soufflet pour n'avoir pas éloigné cet importun. J'entre au milieu de la scène; madame ne me voit pas, tant elle est occupée de son prochain réveil. Le monsieur ouvre les yeux en bâillant nonchalamment, se remue en mesure, crache, tousse, se mouche sans bruit et sans précipitation, fait un effort pour prendre ma lettre, et me prie d'appeler madame, parce qu'il n'en n'a pas la force ... Elle s'éveille; ce n'est plus la molle indolence, c'est la sémillante Hébé; ses yeux pétillent de gaieté et d'esprit. Elle est prévenante, aimable, vive. Elle s'élance dans son salon, tire la gaze qui couvroit le portrait de la personne dont je lui remettois la lettre, la lui présente, la mouille de quelques larmes, remet la gaze, revient à nous, rit de ses pleurs, et me fait souvenir de cette saillie de Ninon: Le bon billet qu'a la Châtre!»

De pareils enfans ont besoin de bons mentors, et la mère-patrie a toutes les peines du monde à les contenter sur ce point. Les gouverneurs ou les agens qu'elle leur envoie, sont-ils trop doux, ils en font comme les grenouilles du soliveau; sont-ils trop sévères, ils les maudissent et se taisent. Leur souplesse ou leur mépris changent souvent le caractère du chef qui les gouverne; de-là les contradictions fréquentes dans leurs rapports sur l'administration de tel ou tel gouverneur ou ordonnateur. Le bien-être pour eux est un cheval de bois à dos aigu, et le mal-aise un plancher de marbre poli. Je ne connois point de républicains comme les créoles, mais ils le sont tous comme les premiers habitans d'Agrigente et de Syracuse, durant les révolutions de la Sicile. L'agent qui les gouverne aujourd'hui, m'en fournit la preuve; ils ne savent encore s'ils doivent se plaindre ou se louer de lui. Mais comme son portrait tient à notre existence, avant de m'en occuper, je reviens pour un moment à la maison le Comte où nous sommes détenus.

Nous allons promener, comme je vous l'ai dit, depuis six heures du matin jusqu'à huit, et depuis quatre jusqu'à six du soir. Les habitans nous comblent de présens et de promesses. Quoiqu'ils arrangent la religion à leurs mœurs, nos prêtres excitent pourtant leur plus vive sollicitude; presque tous les blancs par enthousiasme font choix de ceux qui n'ont point prêté serment, et les noirs de ceux qui l'ont prêté, car le schisme de France a passé dans les Indes. Les nègres et les blancs traitent la religion comme la femme jeune, et la vieille, l'homme entre deux âges. Le moment de quitter Cayenne approche. Jeannet, chef suprême, prend une décision que voici:

Arrêté de l'agent du directoire exécutif délégué dans la Guyane.

Art. Ier. Aucun déporté ne pourra rester à Cayenne ni dans l'île.

II. Tout déporté qui désirera former un établissement de commerce et de culture dans une des parties non exceptées par l'article précédent, sera tenu de s'adresser par écrit au commandant en chef, qui fera part de la demande à l'administration départementale.

III. La pétition sera appuyée d'un certificat d'un citoyen domicilié et bien connu, qui prouve que l'exposant est en mesure d'acheter ou de louer, soit une habitation, soit une maison, et qu'il a les moyens suffisans, soit pour faire valoir l'habitation, soit pour entreprendre le commerce.

IV. L'administration départementale s'assurera des faits contenus dans le certificat à l'appui de la demande qu'elle fera passer de suite avec son avis motivé à l'agent du directoire, pour être par lui pris sur le tout telle détermination qu'il appartiendra.

À Cayenne, le 30 prairial an VI (18 juin 1798.) Signé Jeannet; contresigné Édmé Mauduit, secrétaire.

Comment profiter du bénéfice d'une pareille loi? Nous ne pouvons parler à personne. Qui viendra nous offrir son bien? Nos verroux ne se desserreront pas. Tous les colons demandent un déporté pour mettre sur leur habitation; ils s'informent de la moralité de chacun, et choisissent ainsi en tâtonnant: tous sont mus du saint désir d'arracher un malheureux au gouffre dévorant de Konanama[17], où vont aller ceux qui ne trouveront point d'asyle et qui n'auront pas les moyens de former des établissemens à leurs frais, en s'engageant de ne rien recevoir de l'administration pour tout le tems de leur existence dans la Guyane. Les habitans qui se chargent d'un déporté, sont tenus de lui passer une partie de leur bien, et de répondre de son évasion. L'état ne leur fournit absolument rien; ils le médicamenteront à leurs frais. Une fois rendu chez eux, il ne pourra pas même venir à l'hôpital, ni mettre le pied dans l'île de Cayenne. Ces dispositions rigoureuses sont faites pour prévenir le dégoût et la légèreté des contractans, dit Jeannet, ou pour le libérer lui-même d'une dette sacrée...., car tous sont gardés à vue, tous sont prisonniers d'état; et dans quel état le souverain privant un individu de sa liberté, l'exilant à deux mille lieues de sa patrie, lui séquestrant son bien, lui interdisant la communication avec les hommes, ne lui donne ou ne lui prête-t-il pas des moyens d'existence? Jeannet outre-passe bien ici l'intention du gouvernement, mais les loix de la mère-patrie sont des fusils sans détente à une pareille distance. Le cultivateur européen, qui nous voit sur une terre sans bornes où chacun peut s'en allouer tout autant qu'il veut, envie notre sort, et nous reproche notre indolence. L'état, dira-t-il, leur avance des instrumens aratoires, leur concède un sol vierge, ils n'ont qu'à travailler; leur condition est préférable à la mienne. Je n'ai que dix journaux de terre que j'ensemence moi-même, et dont je ne demande que le produit net pour être heureux. Au lieu de ronces, si j'avois les arbres de la Guyane, je les déracinerois ou je les brûlerois.

Les vapeurs homicides de cette terre vierge tuent l'homme qui l'ouvre sans précaution. Les arbres qui l'ombragent, plantés par les siècles, sont quatre ou cinq fois plus gros que nos sapins; il faut les échafauder pour les couper à certaine distance du tronc, car le pied est trop étendu pour qu'on songe à le déraciner. Un homme seul dans ces forêts, ne trouveroit pas le temps de nettoyer un coin de champ, que l'autre extrémité seroit déjà couverte de broussailles plus épaisses que nos bois taillis, tant la végétation a de force. Songer à brûler les forêts, sans les couper, est une pensée folle; d'ailleurs, l'incendie découvrant le terrain, y feroit circuler l'air, et les arbustes naissans en foule au pied des troncs à-demi enflammés, ne laisseroient que peu d'espace à la culture. Il faut donc travailler sans relâche à abattre d'abord le petit bois, et à le mettre en pile. Pour cela, il faut des bras et des hommes acclimatés; mais les grands arbres restent encore; si vous n'avez pas assez de monde pour les faire tomber promptement, les petits reviennent, et vous n'avez rien fait. Le sol qui n'est pas boisé, est désert, stérile, ou étang ou savane (prairie que les avalasses d'hivernage couvrent pendant six mois de quatre ou cinq pieds d'eau.) On pourroit quelquefois dessécher ces marais, mais il faudroit des avances d'argent et d'hommes. Nous sommes 193; la moitié sera répartie dans 130 lieues, et abandonnée à elle-même, l'autre sera gardée à vue, et confinée dans un désert. Un tiers est sexagénaire, l'autre n'a rien, et tous sont moribonds.[18] Nous passons à l'hôpital les uns après les autres, la maladie nous marque nos lits. Le pays nous fait végéter comme les plantes. Aujourd'hui mon voisin se porte bien, demain il a la fièvre chaude, après demain on le porte en terre. Il y a huit jours que Bourdon (de l'Oise) et Tronçon-Ducoudrai étoient à la chasse: avant hier ils buvoient du punch et projettoient une partie pour le lendemain, ils sont enterrés ce matin, et Brotier qui les a soignés dans leurs derniers momens, est mort hier au soir d'un coup de soleil. On croiroit qu'ils sont empoisonnés. L'air et le soleil de la Guyane, sont les venins les plus subtils; aucun de nous n'est dangereusement malade, et au mois d'octobre, la moitié sera morte.

Le plus habile docteur de France ne seroit ici qu'un ignorant. Noyer tient la lancette d'Esculape, et il le mérite par ses talens; il vous enseigne son art en peu de mots: «Ôtez-moi les cantharides, la lancette, l'opium, l'émétique et la seringue, je ne suis plus médecin.» Cet Hypocrate fait pourtant chaque jour des cures que Pelletan et Dessaux auroient enviées. La pratique vaut mieux que la théorie. Le pharmacien Cadet, dans son laboratoire, auroit dépeuplé la Guyane en quinze jours. L'émétique, le jalap, la saignée, les lavemens sont le manuel pratique des écoliers et des maîtres. Les maladies sont des fièvres chaudes et putrides qui font jouer les hommes à pair ou non, et en emportent toujours la moitié. Les crises de Collot sont communes à la plupart des malades, d'autres perdent la tête, tombent en apoplexie, et meurent en dormant, faute d'avoir été saignés à-propos. Pendant l'été, les fièvres chaudes et pestilentielles sont plus communes que la migraine en France; elles occasionnent souvent des obstructions au foie, et vous emportent l'été suivant.

L'hiver est funeste aux vieillards et aux asthmatiques, les brumes et les fraîcheurs des nuits en dépêchent un bon nombre chez Pluton. La pulmonie n'est pas commune dans ce pays, mais le cathare et l'éthisie font très-bien la besogne de leur sœur.

Voici des maladies d'un autre genre: On conduit un vieux nègre aux isles du Malingre. Toute sa famille est éplorée, il est suivi d'un autre blanc que ses amis n'approchent que de loin. Ces malheureux se désespèrent, et crient à l'injustice. Le passager qui les traverse, ressemble au nocher Caron.

Les isles du Malingre, que nous avons vues en abordant, sont une léprerie où l'on confie ceux qui sont atteints d'un mal honteux, connu ici sous le nom de mal-rouge ou des arabes; en Guinée, sous celui d'épian rouge; ses symptômes sont plus effrayans que ceux de la maladie d'Aria de la Plata, si bien décrite par le compère Mathieu. Le principe de ce mal vient d'un libertinage honteux. Quand il se déclare au-dehors, il est presque sans remède, c'est une gangrène lente, qui fait tomber les membres sans douleur. Un lépreux se brûle sans s'en appercevoir, on lui enfonce des épingles dans les bras, dans les jambes, sans qu'il se réveille, s'il dort; et sans qu'il crie, s'il est éveillé. La honte est attachée à cet exil, et la faculté y regarde à deux fois pour y condamner un homme. Tout ce qui approche de lui, occasionne une juste répugnance, car cette peste est communicative. Les anciennes lépreries n'étoient pas plus effrayantes que celle-ci. Ces malades sont relégués sur une isle à trois lieues au sud-est de Cayenne, d'où ils ne communiquent avec qui que ce soit au monde. Leur isle est presque inabordable, d'où lui vient le nom de Malingre, ou mal-aisé à ancrer. Quelques curieux y vont par faveur, mais les malades se retirent et n'osent les toucher. C'est un spectacle digne de compassion de voir ces cadavres vivans, en lambeaux, dont l'un a perdu les deux bras, un autre les doigts des pieds; celui-ci est couvert d'ulcères purulents, cet autre a la figure rongée de chancres. Enfin, tous savent que l'enceinte qu'ils foulent est leur tombeau. Ils n'ont souvent pas la force d'inhumer leurs confrères qui viennent de mourir.

Aujourd'hui la pluie nous force au milieu de la promenade, à nous abriter chez un menuisier; la sentinelle nous attend à la porte: une mère jette les hauts cris, son enfant nouveau-né vient de mourir du thetanos, coqueluche qui moissonne les trois quarts des enfans, jusqu'au septième jour après leur naissance. Ils tombent en syncope, se brisent les reins, et meurent subitement. Quand un nouveau-né passe sept jours, on ne craint plus rien jusqu'à sept ans. Le mari, en courant au secours de sa femme, s'enfonce un pieux dans le mollet, qui lui donne le cathare. Ses membres se retournent, il ne parle point, il se remue à peine, et son dos se redresse en arc. On appelle M. Noyer, il le panse, mais sa convalescence sera longue, trop heureux s'il en est quitte pour quelques grandes infirmités. Tous les grands maux occasionnent un gonflement de muscles qui fait mourir ceux qui en sont atteints, dans un état affreux. Presque tout le monde est sujet au mal de jambe, qui devient incurable, si on le néglige. La gangrène et les vers s'y mettent, il faut mourir ou s'accoutumer à l'opium et à la pierre infernale. On coupe ainsi ces branches de peste, quand elles sont à l'extérieur; mais les fièvres inflammatoires gangrènent aussi les viscères, et le malade expire en criant guérison. Que nous soyons guéris ou non, nous allons bientôt évacuer Cayenne, et nous connoissons déjà assez l'agent, pour le peindre avant de partir.

Jeannet, chef suprême de la colonie, sous le nom d'agent, commande en sultan, aux noirs, aux habitans comme aux soldats; sa volonté fait la loi, rien ne contre-balance son autorité, il ne doit compte qu'au Directoire qu'il représente; il ne reste en place que pendant 18 mois, et il peut être réélu; il nomme toutes les autorités, les influence toutes, les renouvèle toutes, les fait mourir toutes; enfin, quand un agent sourcille, tout doit trembler devant lui. Voilà sa puissance; quel usage en fait-il?

Jeannet, d'un physique avantageux, dans sa trente-sixième année, fils d'un fermier de la Beauce, est manchot du bras gauche, qu'un cochon lui a mangé quand il étoit au berceau. Il doit son avancement à ses talens, à son oncle Danton, et un peu à ses maîtresses qui ont payé sa complaisance et sa vigueur. Son abord est prévenant, la gaieté siège plus sur son front que la franchise, ses manières sont aisées, il débite avec une égale effusion tout ce qu'il pense comme tout ce qu'il ne pense pas; son grand plaisir est d'être impénétrable en paroissant ouvert, il se pendroit si on pouvoit lire dans son cœur, et je ne sais pas s'il en connoît lui-même tous les replis. Il fait autant de bien que de mal, et toujours avec la même indifférence. Il met chacun à son aise, il pardonne de dures vérités et même des injures; il manie le sarcasme et la répartie avec esprit; il écoute volontiers les reproches, les remontrances, les plaintes, et ne les apostille jamais que de grandes promesses. La prodigalité, la galanterie, la soif de l'or, sont ses organes, ses esprits moteurs, ses élémens, son âme. Il est brave et prévoyant dans le danger, peu sensible à l'amitié, encore moins à la constance, blasé sur l'amour, très-facile au pardon, et peu enclin à la vengeance. La vertu pour lui, est la jouissance et le plaisir, il ne fait jamais de mal sans besoin, mais un léger intérêt lui en fait naître la nécessité. Tient-il la place de l'âne de Buridan, entre deux biens égaux, provenans de deux moyens opposés, son cœur fait pencher la balance du côté du plus honnête, ne manqueroit-il que quelques centimes de grains dans le bassin, il en feroit encore le sacrifice. C'est un homme de plaisir et de circonstance, qui aime l'argent et puis l'honneur, les hommes pour ses intérêts, ses amis pour la société, et qu'on a regretté par ses successeurs. Voilà l'ensemble du tableau, étudions-en chaque trait dans l'historique des révolutions de la colonie, par la liberté des nègres.

Il vint ici en 1793, après la mort du roi, remplacer le chevalier d'Alais, mettre la colonie à la hauteur des circonstances, fit ouvrir les clubs, en fut président, et s'allia aux hommes de toutes les couleurs. Son cœur répugnoit à ces bassesses, mais c'étoit le marche-pied de son crédit, et il s'y prêtoit avec autant d'aisance que s'il n'eût jamais eu d'autres inclinations. Plus la crise étoit difficile, plus il déposoit et même avilissoit son autorité. Le décret de la liberté des noirs, annoncé depuis long-temps, plus redouté que la foudre, faisoit émigrer les riches habitans, qui craignoient à juste titre d'être égorgés par leurs esclaves, devenant vagabonds et furieux, comme une bête vorace hors de sa cage. Jeannet se trouvoit entre l'enclume et le marteau: d'un côté, les anarchistes qu'il détestoit dans son âme, et avec qui il s'étoit trop popularisé, dissipateurs ici comme en France, soupirant après le décret, dans l'espoir du pillage, l'assiégeoient sans cesse, pour savoir quand et comment il le proclameroit. Il avoit lui-même désorganisé le bataillon d'Alsace, en substituant un nouvel état-major à l'ancien, qu'il avoit fait déporter comme aristocrate. La société populaire, dont la troupe faisoit partie, avoit fait choix de ses créatures. D'un autre côté, les vrais habitans le sollicitoient de ne pas recevoir le décret, et lui offroient des fonds. Il leur en avoit fait la promesse, aussi bien qu'au gouverneur de Surinam, dont il ménageoit l'alliance, quoique la France fût alors en guerre avec la Hollande. Il avoit reçu avis que des bâtimens Hollandais stationneroient devant Cayenne, pour capturer l'aviso, porteur de la liberté des nègres. En les voyant paroître, le 28 mars, il annonce une grande conspiration, pour jetter l'alarme dans les cantons. Quelques riches propriétaires prennent la fuite, sont déclarés émigrés; il confisque leurs habitations, et achève de s'affermir comme il le dit, après avoir connu les hommes et les choses. Pour faire sa bourse, il avoit créé, le 5 septembre 1793, pour trois millions de billets qui ont achevé de ruiner la colonie en 1795. Du même coup, il séquestre l'habitation de la Gabrielle, appartenant à M. Lafayette, qui rapporte 300,000 fr.; fait rentrer une partie de la dette arriérée, ferme les portes de l'assemblée coloniale, retourne les caisses, change les tribunaux. Enfin il alloit achever sa riche moisson, comme il le dit, au moment où vint le fameux décret. Copions ce qu'il en rapporte lui-même, dans son compte rendu, page 6:

«Ce fut le 25 prairial an 2, à six heures du soir, qu'Apolline, capitaine de la corvette l'Oiseau, me remit le décret de la liberté des nègres, sans aucunes instructions, et avec ordre de le faire aussi-tôt promulguer. Le 26, à six heures du matin, le bataillon étant sous les armes, je proclamai moi-même le décret de liberté, en déclarant traître et infâme à la patrie, quiconque tenteroit un instant de s'opposer à son exécution.»

La proclamation se répéta de suite dans tous les cantons. Alors la colonie fut à la débandade; quelques commissaires, porteurs de ce décret dans la grande terre, loin de préparer les nègres à ce passage subit et redoutable de la dépendance à la liberté, les enlevoient des ateliers, les indisposoient contre leurs maîtres, leur crioient avec emphase: Vous êtes libres, faites maintenant ce que vous voudrez. Jeannet admettoit à sa table, à ses côtés, dans son conseil, les noirs de préférence aux blancs. Les nègres étoient si bien pliés au joug, qu'ils crurent pendant deux mois que ce qu'ils voyoient n'étoit qu'un songe. Personne n'osant leur parler d'ouvrage, ils commencèrent à vouloir se débarrasser de tous les blancs, de peur de rentrer dans l'esclavage. On vit les cantons fermenter, les habitans s'enfuir dans les bois, les esclaves armés courir d'un bout à l'autre de la colonie, pour faire, disoient-ils, la chasse à leurs maîtres, qui se réfugioient à Cayenne, où ils n'étoient pas plus en sûreté. Jeannet écoutoit les plaintes des blancs, leur faisoit de belles promesses, et donnoit de légères réprimandes aux noirs. Le capitaine Apolline lui avoit apporté aussi la nouvelle de la mort de son oncle Danton, à qui il devoit sa place: ils font bien de se défaire de tous les conspirateurs, dit-il. Cette réponse n'étoit que sur ses lèvres, car il lui donna long-temps des larmes en secret, et résolut dès ce moment de mettre ordre à ses affaires, pour s'enfuir dans les États-Unis. Le girofle de la Gabrielle n'étant pas encore prêt, il ajourna son départ en brumaire an III. Son dessein transpira, il n'en fit point mystère, il se concilia de plus en plus les nègres et la société populaire, dont il étoit l'âme, écoutant sérieusement les folies que les noirs y vociféroient dans leur jargon. L'un y demandoit que les femmes blanches, qui se reposoient depuis si long-temps, fissent à leur tour la cuisine aux nègres; un autre sollicitoit un arrêté pour le partage des habitations; un troisième trouvoit mauvais que son ancien maître mangeât encore dans des plats d'argent, et lui, dans une gamelle. L'agent se contentoit de rire, mais un dernier orateur lui poussa trop vivement la botte:—Je suis libre, citoyen agent.—Oui.—Je puis me faire servir aujourd'hui.—Oui, en payant, et je serai moi-même à tes ordres pour de l'argent.—Citoyen Jeannet, ce n'est pas toi que je veux, s'il arrive des nègres, je pourrai en acheter à mon tour.—À ces mots Jeannet s'élance à la tribune, pérore long-temps sur le prix de la liberté, et termine par cette sentence: «Je crains bien que la mère-patrie n'ait versé son sang pour briser les fers d'une classe d'hommes qui ne mérite que l'esclavage, et qui ne connoît que le bâton.»

Les cultures étoient abandonnées, l'orage grossissoit, la terreur grondoit dans le lointain, la troupe n'étoit point payée, l'argent des prises avoit été dissipé, la récolte étoit serrée. Jeannet avoit des fonds, il termina sa session par une fuite, et fit légitimer ses rapines par un prétendu compte rendu que j'ai sous les yeux. Cette manière de s'y prendre est originale; le bataillon qui étoit presque nu s'opposoit à son départ; il assemble le département, lui dit qu'il va en France pour solliciter des fonds pour la colonie, que les caisses sont vides pour le moment, mais qu'il y a plusieurs recettes sûres (en parlant du produit des récoltes) dont quelques-unes sont prochaines (il touchoit à ses coffres en parlant); d'autres éventuelles sur lesquelles il est raisonnable de compter (les prises que les corsaires devoient faire). Le département fait imprimer ce petit compte. Il pare à tout par un prompt départ, et fort de cette pièce auprès du directoire, se fait renommer agent, revient en 1796 remplacer Comtet à qui il avoit remis ses pouvoirs à la fin de 1794, comprime les nègres, et fait ressentir sa colère à Collot-d'Herbois et à Billaud-Varennes qui avoient presque gouverné la colonie pendant son absence.

Le premier de ces deux exilés est péri à Kourou d'une mort violente, avant notre arrivée; l'autre est resté long-tems à Synnamari avec les seize premiers déportés. Ce contraste peut intéresser le lecteur; j'en dirai un mot dans la suite.

Revenons à l'état actuel de la colonie. Les nègres, d'abord classés à vingt sous par jour; le sont aujourd'hui à six, à cinq et à trois; ils ne peuvent sortir de chez les maîtres qu'ils ont choisis, que faute de paiement ou de gré à gré. Ils ne peuvent aller d'un canton dans l'autre sans permis. Le fouet est remplacé par la prison sur les habitations ou par la franchise, maison de correction où ils travaillent au dessèchement des terres basses, et reçoivent en entrant et en sortant soixante et quatre-vingts coups de nerf de bœuf. Ces entraves leur font regretter les premiers jours de leur liberté; ils travaillent peu et redoutent un nouvel esclavage qui les feroit rentrer chez leurs maîtres qu'ils n'ont pas ménagés. Les deux partis sont en observation: les noirs, entre la crainte et l'espérance, ressemblent à une bête de somme qui, voyant son cavalier, fait de légers mouvemens de tête pour ne pas laisser couler le collier de fatigue. Leurs anciens maîtres, comme le chien en arrêt sur une caille, attendent le signal pour les happer. Les noirs sont craintifs, méchans et dix fois plus nombreux que les blancs. Ces derniers désireroient que nous restassions dans l'île pour leur donner main-forte en cas de révolte, et notre vie n'est pas plus en sûreté que la leur; car les Africains nous regardent comme des tyrans. Jeannet leur a déjà insinué cette idée en se transportant à la caserne des soldats noirs, lors de l'arrivée des seize premiers; il y pérora sur la conspiration du 18 fructidor, et peignit aux nègres ces honorables victimes comme des oppresseurs qui vouloient leur ravir leur liberté.

On imprime nos noms, la liste en sera envoyée à chaque poste de la colonie française et hollandaise: donnons en place, celle des gens distingués à qui les arts et la mère-patrie doivent ici des égards. Cette mauvaise bourgade où nous croyions à peine trouver un maître d'école qui sût lire, et un curé qui dît son bréviaire, renferme de fins renards et des gens de mérite en tous genres. Si M. de la Condamine revenoit sur la montagne qui porte son nom, il n'iroit pas jusqu'à Oyapok pour trouver un homme de bon sens. MM. Noyer, Remi et Tresse sont très-habiles en médecine: je mets les Hypocrates en tête, parce que nous avons toujours besoin d'eux. Mentelle et Guisan pour le génie et la partie hydraulique; Couturier-de-Saint-Clair pour sa probité et ses talens dans le même genre; l'ancien administrateur, M. Lescalier, est cher à tous les gens de bien par sa probité et ses connoissances. Dans l'administration de la marine, Roustagnan mérite un rang distingué pour ses lumières, ses vues claires et philanthropiques: Richard, dans la partie du contrôle, apure bien les comptes de l'état et les siens; sa précision, les connoissances qu'il a de toutes les branches de l'administration, en font un homme d'autant plus plus précieux qu'il ne s'en fait pas accroire; Lemoyne, commissaire des guerres, natif de Versailles, joint les belles-lettres à la connoissance du barreau et de la marine; je ne connois pas d'homme plus sociable et qui ait moins de prétention. Ninette, secrétaire de l'administration, seroit plus prisé s'il marioit plus de bonne foi à ses talens et à ses opinions; il est aimable et n'a point d'amis. M. Valet de-Fayol trouva ici, en 1782, le problème de la longitude cherché depuis si long-tems. Le baron de Bessner, gouverneur de la colonie à cette époque, reçut un ordre du roi, sollicité par l'académie des sciences, pour faire repasser en France M. de Fayol qui mourut en route d'une fluxion de poitrine. On dit qu'à la même époque un résident à Saint-Domingue fit la même découverte et eut le même sort. Ainsi, Chanvallon a raison de dire dans ses Relations sur la Martinique, que les grands hommes ne sortent point des colonies, qu'ils ne s'y perfectionnent pas même; mais que l'ardeur des climats allume le feu du génie chez ceux qu'elle n'énerve pas. M. Mignot, dit Picard, est un excellent ouvrier-artiste qui exécute tout ce qui concerne la partie du génie avec autant d'adresse que de principes.

En 1785, on apporta à Cayenne au jardin du roi le palmier des Moluques, arbre rare, dont la peinture ou manquoit ou étoit incorrecte. M. Charles Gourgue fut prié de le peindre pour le comte du Pujet, gouverneur des enfans de France. Il exprima la mobilité, la verdure, le dentelé des feuilles, les étamines, les pistils des fleurs, le jet de la sève, avec tant de force et de vérité, qu'on alloit toucher le papier. Un de ses amis, un peu incrédule sur son talent, fut trompé comme Zeuxis par Paraphasius. L'ouvrage n'étant pas achevé, l'artiste laisse son tableau pour aller déjeûner: l'incrédule monte et veut ôter de dessus une feuille, une fleur de belle-de-nuit que le peintre sembloit avoir laissé tomber d'un bouquet. Louis XVI trouva ce morceau si frappant, qu'il breveta sur-le-champ la petite-nièce de M. Gourgue d'une pension à Saint-Cyr ... Cet homme végète à Kourou, quoiqu'il n'ait pas que ce seul talent.

La maison Lecomte se vide tous les jours. Chaque habitant vient faire un choix ... Si je pouvois être placé chez quelques-uns de ces braves gens, mon sort seroit digne d'envie. Nous nous associons sept, et MM. Trabaud et Bonnefoi, à la recommandation de M. Carré (à qui je dois autant d'éloges que de reconnoissance) nous louent leur case à Kourou, pour y faire le commerce: mes camarades se cotisent pour eux et pour moi, car on m'a volé mon argent et mes effets à Rochefort et dans le pillage de la frégate. Depuis mon départ sur la Décade, je n'ai eu qu'un louis en ma possession; nous étions trois à le partager: au bout de deux jours il m'est resté quarante sous pour faire 1800 lieues; je vivrai pourtant dans la Guyane pendant trois ans sans l'assistance du gouvernement.... Ô Providence! je serois bien ingrat de te méconnoître! Quel impie dans le malheur nie votre existence! Ô mon Dieu! est-il rien de plus doux que de vous trouver pour consolateur? On vend les montres, les boucles d'argent et les habits pour faire des emplettes. Nos propriétaires envoient nos noms à l'administration départementale, et moi, je vais les donner au lecteur:

J. B. Cardine, curé de Vilaine, diocèse de Paris, âgé de 41 ans, natif de Coumion, département du Calvados.

Jean-Charles Juvénal, chevalier de Givry de Destournelles, natif de Laon, âgé de 27 ans.

Gaston-Marie-Cécile-Margarita, âgé de 37 ans, né à Avenay, diocèse de Rheims, départ de la Marne, curé de Saint-Laurent de Paris.

Jean-Hilaire Pavy, âgé de 32 ans, de Tours.

Hilaire-Augustin Noiron, âgé de 49 ans, natif de Martigni, curé de Mortier et Creci, diocèse de Laon, département de l'Aisne.

Louis-Ange Pitou, âgé de 30 ans, né à Valainville, commune de Moléans en Dunois, district de Châteaudun, département d'Eure-et-Loir, homme de lettres et chanteur, résidant à Paris.

Louis Saint-Aubert, âgé de 55 ans, né à Rumaucourt, département du Pas-de-Calais, résidant à Paris.

Distribuons les emplois de notre futur établissement; Cardine aura les clefs du magasin avec Pavy, l'un et l'autre tiendront note de la recette et de la dépense; chaque soir, avant de nous coucher, Margarita portera le tout sur un livre à double partie. La société se réunira tous les quinze jours pour apurer les comptes et prendre la balance de recette et de dépense.

Givry et Noiron iront à la chasse; Saint-Aubert taillera les arbres et bêchera le jardin, ou se délassera à la chasse, quand l'un ou l'autre veneur sera fatigué: Pavy fera la cuisine avec Cardine.

Margarita et Pitou iront chercher de l'eau, balaieront la case, compteront le linge pour le blanchissage et laveront la vaisselle tour-à-tour. Margarita sera attaché à la case, pour aider les deux premiers à tenir les livres.

Pitou portera des marchandises à deux et trois lieues dans les habitations, ira dans les sucreries faire emplette de liqueurs et de sirops pour la vente et la consommation. Il s'agit maintenant de faire enregistrer nos baux de location, et d'obtenir préalablement l'aveu de l'agent, qui a remis ces détails au commandant de place; un soldat nous y conduit après-midi. «Ne voyez-vous pas qu'il n'est point ici? nous dit sa négresse: écoutez-le chanter dans la maison du gouvernement; il n'est visible que depuis huit jusqu'à neuf heures du matin, ne manquez pas l'heure.»

Le lendemain nous fûmes ponctuels: le commandant de place donnoit un grand déjeûner: nous étions tout confus. La négresse prit sur elle de nous annoncer; la maison retentissoit déjà du cliquetis des verres et des bouteilles cassées. J'apperçus autour d'une grande table ronde, un grand cercle que présidoit l'agent; tous se tenoient par la main en chantant à plein chœur cet invitatoire bachique:

Voulez-vous suivre un bon conseil?
Buvez avant que de combattre,
À jeûn je vaux bien mon pareil,
Mais quand je suis saoul, j'en vaux quatre.
Versez donc, mes amis, versez,
Je n'en puis jamais boire assez. bis.. bis..
Quel pauvre agent et quel soldat!
Que celui qui ne sait pas boire,
Il voit les dangers du combat
Et moi, je n'en vois que la gloire.
Versez donc, etc....
Le bon goût que je trouve au vin!...
Si le poisson le trouve à l'onde,
Il a le plus heureux destin
De tous les habitans du monde...
Versez donc, etc...
Cet univers, ho! c'est bien beau!
Mais pourquoi dans ce grand ouvrage
Le Seigneur y mit-il tant d'eau?
Le vin m'auroit plu davantage...
Versez donc, etc...
S'il n'a pas fait un élément
De cette liqueur rubiconde,
Le Seigneur s'est montré prudent,
Nous eussions desséché le monde...
Versez donc, etc...

Nous sommes expédiés en cinq minutes. «Par ma foi c'est un drôle d'homme que ce Jeannet, nous dit en revenant la sentinelle qui nous avoit accompagnés. Voici les convives du déjeûner: le capitaine du corsaire la Chevrette, qu'il avoit mis au fort il y a deux jours, et voici pourquoi; il amène une prise dans le port; on met le scellé à bord du bateau: l'argent disparoît; Jeannet mande ce capitaine: il y a de grands fripons à votre bord, monsieur, lui dit-il; ce sont les petits, citoyen agent, les grands sont à terre; il l'envoie au fort pendant deux heures, puis il le rappelle, et lui répète sa réponse: les grands sont à terre; ce n'est pas moi, puisque je n'ai qu'une main; elle en vaut dix, citoyen agent, reprit le capitaine; Jeannet se mit à rire; et ce matin ils déjeûnent ensemble. Son voisin à gauche est un habitant qui avoit écrit contre lui au ministre, quand il s'en alla d'ici, en 1794. Jeannet a eu les lettres bien signées de cet homme, les lui a montrées il y a deux jours, les a déchirées en sa présence, l'a retenu à dîner avec lui, lui a protesté qu'il ne s'en souviendroit jamais, et ce matin ils déjeûnent ensemble. Je ne sais pas comment ils peuvent tenir à toutes ces fêtes; ces festins durent depuis six mois, et ils n'ont pas de fonds pour nous payer sept sols et demi par jour. Vous les avez vus à table; ils ne se lèveront qu'à minuit; le couvert ne s'ôte jamais. Les quarteronnes iront partager le dessert. Quand ils seront las d'elles, ils iront au billard, de-là à table, au lit, puis à table, au lit, au jeu. La bureaucratie en fait autant; voilà comme l'habitant et le soldat profitent des prises faites sur l'ennemi. La Chevrette a amené dix portugais chargés de vins, de comestibles et d'or; tout a descendu à Surinam pour être vendu: la moitié des piastres sera pour l'agent, le quart pour les employés, et le reste tombera à la caisse. Ainsi, l'or leur vient en dormant. Quelle différence de la vie d'un déporté et d'un soldat à celle d'un agent!....»

Sous ce point de vue, le séjour de Cayenne peut fixer bien des gens de mérite: ubi benè, ibi patria (dit Epicure). Nous partons demain pour Kourou.

Neuf Thermidor an 6, (27 juillet 1798.)

Le petit jour ne nous surprend pas au lit, nous faisons plus d'apprêts que si nous allions à la noce, la joie de recouvrer la liberté et un noir pressentiment d'un avenir malheureux gonflent notre cœur. Six heures sonnent, Clérine fait l'appel, et nous enjoint de lui remettre et la vaisselle et le hamac que la nation nous a prêtés; les serpillières de la Décade nous serviront de couchettes; nous n'avons les vivres que pour ce matin, parce que nous dînons en ville chez nos propriétaires. À trois heures après midi, nous nous embarquons pour Kourou, nous sommes treize personnes avec notre bagage dans un canot aussi petit qu'une barque de meunier, on pousse au large et Cayenne s'éloigne.

Notre mauvaise coque est si chargée, que l'eau n'est pas à un pouce du bord; nous sommes à l'embouchure d'une rivière très-rapide, agitée par un vent violent; il y a douze lieues de mer jusqu'à Kourou. La grande terre forme une pointe à une lieue au nord-ouest. La route par terre est plus courte, mais il faut passer sur un sable mouvant, nous entrons dans la crique Méthéro, petite saignée faite par le reflux de la mer. Cette crique est entourée d'islets. On respire la fraîcheur et la paix sur ces bords couverts de palétuviers rouges dont les racines sans fin s'entrecroisent et descendent de la cîme jusqu'au fond de l'eau vaseuse, nous y débarquerons; chacun frappe de son pied la terre et casse une branche de bois vert en s'écriant: «Nous ne mourrons pas sans avoir mis le pied dans l'Amérique». Margarita revient avec moi dans le canot, pour escorter le bagage. Nous rentrons en mer, et nous voguons à pleines voiles, au bruit du canon du neuf thermidor. Nous sommes à deux lieues et demie de Cayenne.—«Mon ami, dit Margarita, il y a quatre ans à pareil jour et à pareille heure, le tocsin sonnoit à la commune et à la convention, nous étions entre deux écueils; aujourd'hui nous sommes dans une frêle nacelle, exposés aux vagues d'une mer écumante ...» Une douce mélancolie nous fit rêver à ce rapprochement ... Si l'homme lisoit au livre des destins, que de chances il voudroit éviter!... que de chagrins le rongeroient dans le cours de ses triomphes ou de ses plaisirs!.. Seroit-il plus juste? Il deviendroit plus ombrageux sans être plus parfait. La lune entre deux nuages d'argent, poursuit tranquillement sa carrière et nous laisse promener nos regards sur le vaste Océan et sur le rivage planté de grands arbres dont la verdure nous paroît d'un gris sombre. Un nuage plus noir que l'ébène étend son vaste rideau sur la plaine éthérée. Le vent souffle, nous sommes inondés et bientôt arrêtés par le calme. Nos rameurs sont en nage sans pouvoir avancer ... Cependant nous avons encore six lieues jusqu'à notre destination, après mille efforts nous entrons enfin dans l'embouchure de la rivière de Kourou, ce passage est extrêmement dangereux; à deux heures du matin nous approchons du Dégras. Où est notre case? Qui va nous l'indiquer? Que faire le reste de la nuit? Quelle consigne va nous donner la sentinelle? Nous voilà à Kourou..... Mais je ne vois que des bois; serons-nous libres ou assujétis aux caprices des soldats....?

Nous mourons de soif, Margarita reste dans le canot. Comme la marée est basse, le rivage est couvert de vase, deux nègres me chargent sur leurs épaules et me conduisent au poste; je regarde avec étonnement ce Kourou si fameux dans l'histoire de la colonie de 1763. Des herbes de la hauteur et 2 et 3 pieds obstruent un petit sentier qui est la grande route. Quel désert, mon Dieu! À la distance de deux portées de fusil, je n'ai trouvé que huit mauvaises loges de sabotiers; voilà Kourou!... Nous passons à côté de l'église; la bâtisse en paroît jolie, elle est fermée ... Plus loin un grand bâtiment long comme un boyau sert de magasin, de corps-de-garde et de caserne; un nègre à moitié endormi auprès d'un feu couvert de cendre me crie qui vive, je demande l'officier. Il se lève et me conduit à notre case; un troupeau de bétail parque dans notre jardin; le vacher occupe la maison, il dort d'un profond sommeil, ce spectacle me navre d'effroi. Comment vivre sept dans un pareil désert? Je vais retrouver Margarita, le passager nous ouvre sa case, fait débarquer notre bagage, nous invite à nous reposer jusqu'au jour.

Nous sommes enfin libres et sans gardes sur la terre qui confine à l'Asie: si nous avions des ailes, nous serions bientôt en Europe.... Que sont devenus nos camarades? Ne se sont-ils point égarés dans les forêts? Au bout d'une heure nous retournons voir le village; la lune éclaire toute la solitude des huttes.... Une seule case est entourée de fleurs et d'arbres de luxe.

C'est sans doute la maison du seigneur du canton. L'avenue de la nôtre est plantée de deux rangs de cocotiers, palmiers dont le corps droit comme une flèche, et gros comme un tilleul de vingt ans, s'élève à cent-vingt pieds en l'air; ses branches confondues avec ses feuilles, longues de vingt pieds, coupées en lance à trois tranchans, forment un bouquet à sa cîme, qui se termine en aigrette. Sa fleur qui ressemble à un épi en maturité, est couverte d'une enveloppe faite comme un parasol qui la garantit de la tempête; son fruit, rond dans l'intérieur, est couvert d'une enveloppe triangulaire, filandreuse et extrêmement tenace; il ressemble à une grappe de raisin du poids de trente livres. Cet arbre est toujours en rapports et en fleurs. Au bout de douze ans, il est dans son adolescence; alors son tronc se dégage des branches ou feuilles gourmandes; les grappes les plus près de la terre, pèsent sur le dernier rang de feuilles, qui sèchent et tombent à mesure que la cîme enveloppée d'une toile comme nos canevas, brise sa natte deux fois par mois, pour éjaculer une nouvelle sève. Le cocotier n'est point hérissé de piquans comme les autres palmistes, à qui il ressemble pour la feuille, et dont il diffère pour le fruit. Il donne, comme le Maripa et le Tourlouri, le fameux vin de palme, dont les Africains sont si gourmets.[19]

La fatigue nous invite au sommeil; la curiosité, le chagrin, le plaisir de marcher sans gardes, nous font braver les insectes et oublier les douceurs du repos; nous nous enfonçons dans un bois touffus ...; la route est pleine de sable, les oiseaux de nuit marient leurs voix lugubres à notre sort; nous retournons chez le passager après avoir fait mille et un projets comme la laitière au pot cassé. Le jour tarda trop à luire, nous dormons sur une chaise; les coqs nous réveillent, ils sont les seules horloges du pays; ils ont chanté trois fois; le pierrier du poste annonce le jour, nous secouons l'oreille pour aller nous montrer au maire, comme le lépreux à Jésus-Christ.

Le maire est le premier officier civil, il inspecte les habitations et les travaux, reçoit les plaintes pour les griefs ou crimes civils veille à la police des cantons de la colonie. La force armée est à sa disposition. Le juge de paix prononce en dernier ressort sur les affaires de police correctionnelle; quand un blanc est aux prises avec un nègre, il appelle des assesseurs qui sont nommés par le canton. Ces deux officiers seuls sont payés par le gouvernement.

Le maire de Kourou se nomme Gourgue; son habitation est au milieu du bois, au nord du poste dont il est éloigné de trois portées de fusil, et entouré d'une crique hérissée d'une forêt de palmistes armés de longues épines. Le boulanger des militaires nous conduit à sa case qui tombe en ruines. Il revient de son jardin le dos voûté, un long bâton à la main, comme un semeur de ses champs; il nous fait déjeûner, s'excuse de la frugalité de son repas sur la misère des colons, et se résume par cette prophétie: «Vous n'avez pas les vivres!.. malheureux! vous végéterez ici pendant l'été ... mais l'hiver ... nous vous aiderons ... nous sommes ruinés.»

Nous retournons prendre possession de notre case. Sur notre passage à droite, à vingt pas, deux blanches, qui ont quelque chose des européennes, sont sur le seuil de leur porte, les jambes et les pieds nus; elles nous regardent, se parlent tout bas et rentrent annoncer au mari renfermé dans la case, qu'elles ont vu deux étrangers.... C'est une merveille dans ce pays où l'on reconnoît au bout de trois jours la marque des souliers qu'un européen imprime sur le sable. Ces dames sont l'épouse et la fille d'un vieillard de soixante ans aveugle, infirme et extrêmement aimable...... Bonne nouvelle.... nous leur devons une visite..... ce sera pour demain. Voyons notre logis et apportons notre mobilier.

Une haie de très-grands citronniers ceintre notre jardin, dont le sol sablonneux est engraissé par le bétail à qui il sert d'étable, car les troupeaux couchent toujours en plein air. Les arbres fruitiers qui faisoient l'ornement du jardin, ont été coupés par un homme de couleur qui habitoit la case avant nous. Les oranges et les citrons couvrent la terre. Des lianes et des brousses étouffent l'air, tout est en désordre; l'extérieur ressemble à l'approche d'une grotte.

La case est propre, spacieuse, composée, d'un petit magasin de trois chambres, d'un grenier assez grand elle est couverte en bardeaux.

Au bout de deux heures notre bagage est en place; un seul nègre a tout apporté. Un pain d'une livre et demie, deux fromages tête-de-moine, six flacons de genièvre, six flacons de tafia, cinquante livres de cassonade, quelques chaudières, douze bouteilles d'huile d'olive, deux jambons, une caisse d'huile à brûler et 100 livres de riz sont nos provisions de bouche. Une partie de ces denrées est destinée au commerce.

Quatre pièces d'indienne, quatre de toile, deux de coton bleu, trois poignées de fil mélangé, sont notre fonds de boutique; voilà nos provisions de sept pour 3 ans. Notre case est vide, heureusement que nous avons trouvé un vaisselier, un buffet, des bancs et des tables, qui sont attachés à la maison, sans cela nous siégerions à terre. Que vont dire nos compagnons? Sur quoi allons nous coucher? Nos serpillières de la Décade sont toutes mouillées des vagues qui sont entrées cette nuit dans le canot. Quelle perspective! Nous refermons la case, nous promenant pour nous promener. Bourg, brave homme, nous retient à dîner, il n'a qu'un morceau de poisson boucané et de la cassave (pain de racine, plat comme du pain-d'épice, sec comme du bran de scie, qu'on mouille pour qu'il n'étrangle pas). Margarita, en me regardant a les larmes aux yeux; il ne peut manger de cette cuisine; je parois m'y conformer sans répugnance, quoique mon cœur bondisse: ces pauvres gens s'en apperçoivent, nous apportent un morceau de pain frais, de l'huile et du vinaigre pour assaisonner le poisson; après dîner, ils nous enferment pour nous laisser reposer.

À cinq heures, nos camarades hèlent à l'autre bord, nous nous levons pour les recevoir, la rivière en cet endroit est trois fois large comme la Seine, au quai de l'École; au bout d'un quart-d'heure, ils sont à notre dégras; nous nous embrassons en nous racontant nos dangers; ils ont failli périr de fatigue au milieu des sables; les habitans les ont bien accueillis, ils sont exténués; ils ont bien dîné chez une négresse libre nommée Dauphine. Il ne nous reste que 5 liv. pour la maison.... mais le commerce nous rendra des fonds...... Bourg nous donne à souper, une indienne nous prête deux hamacs, chacun se blottit comme il peut; la fatigue nous accable, le plaisir de la réunion attire le sommeil, demain nous examinerons le local.

29 juillet. Au point du jour, chacun prend son emploi: nous buvons un petit verre de tafia pour la dernière fois. Givry et Noiron partent pour la chasse, St. Aubert s'arme d'une serpe et d'une bêche; Margarita et moi allons au puits de Préfontaine, ensuite à la provision chez le pêcheur qui a pris un machoiron jaune de 40 livres, à 4 sols la livre, suivant la taxe ordinaire. Nos voisins nous apportent une douzaine de cassaves ..., des habitans, à deux lieues sur l'anse, nous envoient du sirop, du riz, de la vaisselle. L'ancien chirurgien de ce poste, M. Gauron, nous fait apporter trois matelas et un hamac. Nous voilà pourvus de lits et de vivres pour quelques jours. Les brèches du jardin sont bouchées, les citronniers tombent sous la serpe; dans peu on soupçonnera enfin qu'il y a des vivans à la case S. Jean, dont les limites touchent au cimetière.

Nous visitons les alentours de notre domaine; à l'ouest-nord nous sommes bornés par un bois épais et marécageux; à l'est les palétuviers nous dérobent les bords de la mer; au midi la rivière coupe notre passage; au nord une forêt de palmiers s'étend jusqu'à l'anse. On n'y découvre aucuns vestiges de la splendeur de ce séjour, où quinze mille hommes débarquèrent autrefois. Nous n'avons qu'un pas à faire pour voir la grandeur des tombeaux qu'on leur creusa. Rendons visite aux morts.

Au milieu de l'asile du silence est une chapelle très-solidement bâtie des débris de l'hôpital de la colonie de 1763, et couverte de palmistes; l'obscurité que le hasard y ménage, imprime le respect, et fixe l'attention. Nous y entrons, après avoir lu sur les deux battans de la porte: Temple dédié à la bonne mort. Un autel fait face; à droite un vieux guerrier grossièrement modelé en terre, laisse tomber son casque, et paroît s'ensevelir, en disant aux curieux: Vous viendrez ici avec moi (nous avons peur que sa prophétie ne s'accomplisse); à gauche une femme modelée de même joint les mains, et bénit le moment qui la délivre de la vie. Le jugement dernier est grotesquement barbouillé sur les murs; Dieu y descend au milieu d'un nuage de lumière, précédé de l'ange qui sonne de la trompette: Morts levez-vous. L'enfer à la gauche de Dieu, est représenté par un feu ardent où la justice divine précipite des prêtres, des cardinaux, des papes, quelques rois, et très-peu de militaires. Ainsi chacun se fait une idée de Dieu suivant son intérêt; les arts sont donc venus habiter ces déserts? Les trappistes ne mettent pas tant d'art en creusant chaque jour leurs tombeaux. Qui repose ici?.... C'est M. de Préfontaine et son épouse.... L'admirateur de Voltaire, le bel esprit de Cayenne, l'auteur du plan de la colonie de 1763. Mais respectons ses mânes. Nous allons dîner chez M. Colin qui nous en dira plus long.

Ce vieillard est de Caen; il a épousé en premières noces, une demoiselle de Châteaudun: il est privé de la vue, il me serre les mains en pleurant de joie, de ce que je lui apprends de la famille de sa première femme nommée Beaufour. Comme il est contemporain de Préfontaine, nous parlons du cimetière; et il nous met sur la colonie de 1763. «Quoique Préfontaine fût mon ennemi, dit-il, je lui rendrai justice, il n'est pas cause des malheurs de la colonie de 1763. Si le ministre Choiseul l'eût écouté, Cayenne et Kourou seroient florissans; il avoit demandé trois cents ouvriers, et des nègres à proportion pour leur apprêter l'ouvrage; chaque année en ayant fourni un pareil nombre, auroit fait affluer les étrangers; la Guyane inculte et hérissée de piquans, se fût peuplée peu-à-peu; le commerce et l'industrie auroient donné la main aux arts; la grande terre seroit devenue aussi habitable que Cayenne; nous aurions remonté le haut des rivières sans nous borner aux côtes: pour cela, il falloit marcher pas à pas, c'étoit le moyen de trouver des mines d'or dans la fertilité inépuisable de ce sol. Le gouvernement français voulut agir plus en grand, afin de recueillir tout de suite le fruit de son entreprise. Il ouvrit un champ vaste à l'ambition et à la cupidité. Le sol de la Guyane, renommé depuis un siècle, servit à faire revivre le système de Law sous une autre forme. Chaque particulier reçut une promesse de tant d'arpens de terre qu'il pourroit cultiver avec les avances de l'état, à qui il remettroit, ou ses propriétés en France, ou une somme remboursable à Cayenne. Si la colonie réussissoit, cent mille particuliers venoient déposer leurs fortunes au trésor royal pour acheter des terres dans la Guyane; ainsi le gouvernement vendoit cher à gage un désert inculte; d'ailleurs c'étoit un asile pour les Canadiens, dont le pays venoit de tomber au pouvoir des Anglais. Si la colonie ne réussissoit pas, on s'en prenoit au gouverneur qui ne manquoit pas de fonds pour cette grande entreprise; voilà les vues secrètes que la politique donne au cabinet de France.

»Les quinze mille hommes débarqués ici, et aux îles du Salut ou du Diable, à trois lieues en mer, ont été gardés dans l'intention de les acclimater, puis de les faire travailler quand ils auroient passé à l'épreuve des maladies du pays. Cette colonie de Kourou a coûté trente-trois millions; tout a échoué par la mauvaise administration des chefs et par le brigandage des commis et des fournisseurs, et plus encore par la mésintelligence de Turgot et de Chanvalon. Le premier vouloit commander au second qui se croyoit maître absolu. Il avoit donné pour limite aux débarqués, tout le terrain de la rive gauche de la rivière Kourou jusqu'à l'anse. Cette forêt qui nous obstrue le jour, étoit rasée jusqu'aux rochers. J'ai vu ces déserts aussi fréquentés que le jardin du palais Royal....... Des dames en robe traînante, des messieurs à plumet, marchoient d'un pas léger jusqu'à l'anse; et Kourou offrit pendant un mois le coup-d'œil le plus galant et le plus magnifique; on y avoit amené jusqu'à des filles de joie. Mais comme on avoit été pris au dépourvu, les Karbets n'étoient pas assez vastes, trois et quatre cents personnes logeoient ensemble. La peste commença son ravage, les fièvres du pays s'y joignirent, et la mort frappa indistinctement. Au bout de six mois, dix mille hommes périrent tant aux islets qu'ici; Turgot fit prendre Chanvalon la nuit de Noël, quand la mort étoit lasse de moissonner. La Guyane est toujours un pays mal-sain qui dévore dans l'année la moitié de ceux qu'on y envoie. Vos ennemis qui connoissent bien ce séjour, espèrent qu'il n'échappera aucun de vous; ils se trompent sans doute, mais ils avoient sous les yeux le tableau de ceux qui ont survécu à cette déportation volontaire.