Pendant le jour, quand nous étions à la chasse au milieu des forêts ou dans les déserts arides, nous trouvions, à chaque moment, des pauses à faire pour remercier la Providence. Dans la plaine, le soleil à pic sur nos têtes, nous faisoit suer jusqu'au sang, et nos poumons embrasés soupiroient après une goutte d'eau; nous gagnions un taillis, deux lianes nous entrelaçoient, l'une lisse et couverte d'une double pellicule de gris cendré, l'autre canelée ou plutôt ridée; nous coupions la première, nous tendions la main, elle nous versoit une eau plus délicieuse, plus fraîche et plus limpide que la liqueur la mieux distillée; elle nous la versoit en assez grande abondance pour que nous fussions pleinement désaltérés sans être incommodés; l'autre nous donnoit un jus laiteux, nous en imbibions de la farine de racine que nous jettions aux poissons, qui s'en trouvoient enivrés, et que nous prenions sans peine.
À notre retour, nous nous félicitions d'avoir évité un gros scorpion, ou d'avoir tué un serpent grelot, amida ou à deux têtes; quelquefois nous anatomisions ces mauvais voisins quand ils venoient dans nos cases.
Un jour, Givri en tua un de sept pieds, c'étoit un petit amida. Il étoit à Koroni, dans la case d'une négresse, si occupé à avaler les œufs d'une poule qui commençoit à couver, que la négresse le toucha sans qu'il se dérangeât. Il avoit charmé la poule, qui ne remuoit pas de son nid. Il l'auroit avalée si la couvée ne lui eût pas suffi. Comme nous l'avions frappé sur le milieu de l'épine du dos, nous eûmes tout le loisir de faire l'opération. Je fis sortir de son corps les œufs qu'il venoit d'avaler; ils étoient intacts; nous en fîmes une omelette qui étoit très-bonne. Nous le dépouillâmes; il nous infecta de musc. Les parties de la génération de cet animal sont si odoriférantes, que certaines personnes le devinent au flair. En général, le musc des animaux des pays chauds est une graisse jaune qui se trouve aux jointures, et sur-tout aux parties de la génération; on l'extirpe, et on lave ces parties avec du jus de citron. Le serpent en est plus pourvu que les autres animaux; sa chair est d'un blanc de poulet.
L'amida a l'écaille du dos ronde, d'un gris brun; celle de dessous jaune et brillante comme la nacre de perle; sa mâchoire est armée de deux rangs de dents très-incisives, longues et fortes comme des camions. L'orifice de sa trachée-artère est couronné de deux petites poches d'où sortent deux dards noirs, longs et pointus comme des épées. Au moment où il serre un corps dans sa gueule, ses deux poches pressées et par son souffle et par le solide qui remplit ses mâchoires, font sortir ses deux lances qui sont les alambics éjaculateurs de son venin.
Voilà le précis d'une partie de la destinée particulière qui nous attendoit à Rochefort sur les deux frégates, à Cayenne, et dans la Guyane, depuis le 18 fructidor (6 septembre 1797), jusqu'à la fin de mars 1799.
Le 30 août (13 fructidor an 6.) Les soldats et les matelots se sont révoltés contre Jeannet, Desvieux et Lerch, colonel du bataillon noir. Depuis huit mois, ils ne recevoient point de prêt; on disoit que cet argent servoit à agioter. Desvieux et Jeannet ont rejeté la faute sur le colonel; l'agent a montré beaucoup de fermeté; Desvieux s'est enfui sur son habitation retrouver son épouse avec qui il avoit divorcé. La révolte a duré trois jours; tout Cayenne étoit en rumeur; enfin, le colonel a été dégradé; Jeannet l'a arraché des mains des soldats qui vouloient l'égorger. Il a été envoyé aux îlets du Malingre, et la troupe s'est apaisée par argent; les riches marchands ont fait des sacrifices; au bout de cinq jours, tout est rentré dans l'ordre. Le bruit du rappel de Jeannet avoit augmenté le mécontentement de la troupe. Il ne restoit que quelques déportés à l'hôpital; les autres étoient placés ou partis pour Konanama; une goëlette en avoit emporté 87 qui étoient restés trois jours en route sans eau, confondus avec leurs effets, et plus entassés que sur la Décade.
Le 6 octobre (15 vendémiaire an 7), à cinq heures du soir, la corvette la Bayonnaise apporte 120 déportés, dont 9 sont morts en route.
Le 9 octobre (18 vendémiaire), une chaloupe va à bord de la Bayonnaise. Vingt-quatre déportés sont conduits à l'hospice, dont la moitié est expirante, et l'autre a acheté du chirurgien du bord la permission de mettre pied à terre. Le reste est expédié à Konanama. Jeannet est pourtant bien informé que la moitié de ceux qui y sont, est déjà moissonnée par la peste; il a même nommé une commission pour visiter Konanama. Il sait, en outre, que ceux qu'il vient d'y envoyer n'avoient point de médicamens à leur bord; que le scorbut en rongeoit les trois quarts; il les y a donc envoyés pour mourir: voilà Jeannet, il fait le bien et le mal avec la même indifférence.
Nous avions apporté le directoire avec nous; la Bayonnaise a amené ses commissaires; et c'est l'agent lui-même qui leur donne en riant cette qualification. Le commandant de la Bayonnaise, Richer, annonce un nouvel agent qui est en route pour remplacer Jeannet. Beaucoup plus de terreur en France que quand nous en sommes partis, scission dans le directoire; la loi de conscription, et 100 liv. pour chaque dénonciateur qui prendra un émigré ou un déporté qui s'étant sauvé du lieu de son exil, sera traité comme ceux qui ont porté les armes contre la république.
Le 13 octobre (22 vendémiaire), les États-Unis déclarent la guerre à la colonie; Jeannet en prévient les habitans, annonce la famine, et ordonne de planter des bananes et le double de maniok. Cette déclaration de guerre est la suite de la rapacité de l'agent et des armateurs en course. Notre capitaine Villeneau en a allumé la première torche. Le lendemain que nous eûmes mouillé, un brick anglo-américain, chargé de farine et de bœuf, fut arrêté par Villeneau, et confisqué par Jeannet, qui l'avoit renvoyé, à vide, porter cette nouvelle aux États-Unis. Voilà la cause de cette rupture à laquelle la France n'a peut-être aucune part. Dans tous les cas, la famine annoncée vient de la dilapidation de l'agent; à peine les corsaires ont-ils fait quelques prises que Cayenne regorge de marchandises; l'agiotage commence; on porte tout à Surinam pour avoir des piastres; le magasin reste vide; et quand il n'arrive pas de nouvelles prises, on met les habitans et leurs vivres en réquisition, ou bien on expédie des goëlettes à Surinam, pour racheter au quadruple les comestibles qu'on y a portés pour rien. Les cayennais, comme les filles de joie, vivent, au jour le jour, des rapines que les corsaires partagent avec l'agent, qui les revend aux gros marchands, qui les échangent à Surinam, quand le petit peuple ne veut pas les payer au centuple: ce trafic n'auroit rien que de louable, si le magasin se trouvoit approvisionné pour quelques mois. Au reste, la colonie n'a rien reçu de France depuis le commencement de la guerre; et, dans quinze mois, trois bâtimens lui ont apporté 329 exilés, qui n'ont pour toutes munitions que les ordres des commissaires du directoire et de Rochefort.
21 Octobre. (30 vendémiaire.) Un envoyé de Cayenne à la poursuite de M. Barthélemy et de ses sept compagnons d'évasion, nous dit en dînant chez le maire que ces messieurs n'ont fait que passer à Surinam; qu'ils étoient sous des noms empruntés, munis de très-bons passe-ports signés de Jeannet; que de suite ils ont fait voile pour Démérary, d'où ils sont tous partis à l'exception de M. Aubri qui est mort.
22 Octobre. (1er. brumaire.) M. Martin, chirurgien, qui a été pris par les Anglais en passant à Cayenne, nous donne des nouvelles de la Décade. Cette frégate a été prise en même tems, sans coup férir; l'officier qui a remis Villeneau sur le ponton, a dit aux Français prisonniers qui se trouvoient sur son passage: «Il n'y a point d'homme en France aussi lâche que celui-là. Nous serions bientôt à Paris, si tous lui ressembloient.» Villeneau avoit à son bord l'Anglo-Américain qui étoit arrivé trop tard, pour donner les papiers aux huit évadés de la première déportation. Son bâtiment ayant mouillé trop près de Synnamary, il fut pris par un croiseur cayennais et amené à la capitale où il avoit la ville pour prison. Son bâtiment fut confisqué, l'agent lui rendit sa liberté et un baril de farine pour se rendre à Surinam: il va au magasin, demande un baril estampé d'un numéro qu'il indique. Il prend fantaisie au garde-magasin de le visiter; il se trouve des passe-ports au fond du tonneau; Jeannet fait resserrer le capitaine et l'embarque sur la Décade avec les pièces à sa charge. Ce brave homme, nommé Tilly, en laissant son geôlier prisonnier dans la rade de Plymouth, alla à Londres, et retrouva chez M. Wickam, l'adjudant Ramel, Pichegru, Dossonville et de La Rue. Villeneau l'avoit si maltraité, qu'ils le prirent pour un phantôme. Quelle reconnoissance! Quelle heureuse rencontre!
Villeneau rentré en France a passé à une commission de marine, qui lui a donné trois voix pour la mort, l'a destitué et classé comme Lalier.
5 Novembre 1798. (15 brumaire.) Deux frégates amènent chacune un agent, l'un, nommé Desfourneaux, remplace Hugues à la Guadeloupe; il connoît Parisot et le recommande à Burnel qui est le nouvel agent de Cayenne.
Jeannet part au bout de trois jours, une nombreuse députation l'accompagne jusqu'au Dégras; des femmes de toutes les couleurs pleurent amèrement. Leurs époux rient sous-cape et tous lui font des adieux différens.
Burnel, comme tous les nouveaux arrivans, débute par de grandes promesses, fait un pompeux éloge de son prédécesseur, qu'il doit, dit-il, surpasser. Nous verrons s'il tiendra parole.
Fin de la troisième partie.
Forsan et hæc olim meminisse juvabit.
Virg. Æneid. lib. I.
L'innocent dans les fers, sème un doux avenir.
Déserts de Konanama et de Synnamari.—Traitemens et morts des déportés: leur liste; leurs successions.—Agence de Burnel.—Voyage jusques chez les Antropophages (ou mangeurs d'hommes); leurs guerres; origine, vie et mœurs des Indiens caraïbes.
Cette quatrième partie commence avec la septième année républicaine, qui répond au 22 septembre 1798. Elle contiendra une année, durant laquelle nous verrons d'abord le traitement des déportés à Konanama et à Synnamari. Le lecteur sait déjà comment je me suis procuré les pièces authentiques des agens et des ordonnateurs. Je lui ai annoncé aussi que je m'étois transporté sur les lieux, afin de n'être ni au-dessus ni au-dessous de ce que j'ai à dire. Ce qui suit est si terrible et paroît si incroyable, que je n'ai pas voulu m'en rapporter au seul témoignage de mes confrères, me défiant plus de moi contre mes ennemis, que je ne me préviens pour mes amis. Passons donc à Konanama.
Occupons-nous du lieu de la scène avant de parler des acteurs. J'ai vu ces déserts, j'ai passé des torrens pour visiter les ruines des Karbets. J'ai frémi de la destinée de mes malheureux compagnons dont les tristes restes flottoient dans un étang. J'ai mêlé mes larmes aux eaux des torrens qui rouloient sur leur dernière demeure. Mais supposons qu'il n'y ait eu personne, que les exilés n'y viendront pas; supposons que je fais la découverte de cette terre: où est-elle? est-elle habitable? que peut-elle produire? quel est son site, et quel est son sol?....
Partons de Cayenne: embarquez et côtoyez le rivage à neuf milles en mer, à 30 lieues au N. O. se présente un grand bassin où les vents engouffrent les flots et font remonter à deux et à quatre lieues vers sa source une rivière rapide dont les bords étroits et escarpés sont plantés de grands arbres si bien enlacés et si touffus que le soleil n'éclaire jamais l'onde. Remontez cette rivière environ à six milles, vous trouverez une chaîne de rochers au milieu de son lit, qui vous forcera de mettre pied à terre pour tirer votre canot et le porter au-delà de la cataracte ou du premier saut, à moins que vous ne profitiez du grand montant. Gravissez la rive droite du fleuve et décrivez votre horison.
Au levant, une langue de bois aqueux s'élève jusqu'aux nues, se prolonge depuis le rivage jusqu'à une demi-lieue du nord au sud, et intercepte la brise qui vient de la mer; au couchant, une épaisse forêt ferme cette immense grotte; au sud-couchant, des bouquets de bois çà et là, croisent le vent de terre; au midi plein une vaste prairie couverte d'herbes coupantes, est traversée par des rigoles et des étangs qui aboutissent à une forêt circonscrite en demi-cercle; du côte du sud, ces bois conservent une éternelle fraîcheur, leur pied pose sur des vases noires, sur des gouffres, sur des terres tremblantes; l'été ne les dessèche jamais assez, pour qu'un voyageur puisse s'y engager sans guide; outre les remous, il s'y trouve une grande quantité de couleuvres plus grosses que le corps d'un homme. Tous ces arbres sont stériles, quelques-uns portent des fruits mortels, d'autres des serpens-lianes qui s'entrelacent et font sentinelle au haut des branches; leur couleur verte comme les feuilles ou grise comme le tronc de l'arbre, jointe à l'obscurité et aux précipices, mettent la prévoyance en défaut; au couchant-sud à l'angle du bois, est un chemin impratiqué, connu par les Indiens Arouas, qui conduit dans d'autres précipices à perte de vue; l'horison est borné par des forêts, des montagnes et des lacs; à l'est et N. E. par des déserts et des palétuviers, comment échapper à la misère, au désespoir et à la mort?
Attachons-nous à la topographie de la plaine, c'est peut-être une terre de promission.
Les vastes forêts dont je viens de parler, ne me donnent point d'ombrage; depuis huit heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, je suis rôti par un soleil brûlant qui ne se cache qu'à regret dans le bois qui m'entoure; le bord des baches est un étang vaseux, et ces arbres ne me couvriroient que de leurs troncs, car la couronne de leurs cimes à cent pieds en l'air, n'est formée que d'un rang de feuilles découpées en lance en forme d'éventail de la longueur de deux pieds..... La Savanne ou vaste perspective où je suis, est inculte, sillonnée en dos d'âne; les arbustes y viennent à regret. La terre est rougeâtre, couverte d'un mauvais friche à trois tranchans, qui se dessèche aux premières chaleurs de l'été; elle est encore peuplée de serpens de toutes espèces.
Quand je tourne le dos au nord, ma vue s'étend à trois lieues à travers les clairières que les islets de bois laissent çà et là; à mon orient et occident, le terrain boisé prend une forme sphéroïde. Là, le sol trop fertile est couvert d'arbres qui ne redoutent ni la hache ni la cognée: ici, où le sort me fixe, il a horreur de produire quelque chose. De misérables acajous sauvages et des ronces se cherchent pour s'entre-étouffer. Voilà pourtant le local qu'on leur destine, voilà Konanama! La goëlette doit mouiller aujourd'hui, ils sont en route depuis trois jours, ils meurent de soif et je ne vois point de puits... Où vont-ils loger? Sur ces bords couverts d'une terre rouge comme du sang? J'apperçois le bâtiment, des nègres sont débarqués d'avance: les Indiens et les travailleurs se pressent sur le rivage, ils mettent pied à terre......—quel aspect!...—Nous y voilà donc! s'écrient-ils..... Ah! Konanama! Funèbre séjour, tu seras notre tombeau!.... Ils se couchent sur les bords du fleuve pour se désaltérer, la marée monte et l'eau est saumâtre, ils cherchent une source... un ruisseau, un puits, l'inspecteur Prévost n'en a pas creusé; tout est aride: ils sont consignés, on va les compter, les loger, leur lire les ordres; le soleil est à pic, ils sont épuisés, la marée a trois heures de montant: ils n'auront d'eau douce qu'à neuf heures du soir.....
Ils sont quatre-vingt-treize..... Prévost les harangue en peu de mots....
«Songez bien que vous êtes ici sous ma surveillance et responsabilité, nul ne s'écartera du poste à plus d'une journée, vous aurez l'appel matin et soir comme à Cayenne, je vous invite à n'y pas manquer sous peine de punition corporelle. Je défends à aucun de vous d'approcher de ma case. Si on a des réclamations à m'adresser, on me fera appeler par le sergent ou par un militaire..... Le gouvernement m'ordonne de n'avoir aucune liaison avec vous, et je ferai fusiller le premier qui osera remuer. Vous ne dépasserez point les baches qui sont à votre orient... Je vais vous donner lecture des intentions du gouvernement à votre égard.»
République française, liberté, égalité, Cayenne, le 20 thermidor an six.
L'agent du directoire au citoyen Prévost[4], directeur et commandant du poste de Konanama:
«Vous ferez part aux déportés de nos intentions philantropiques à leur égard, qui sont dictées par la mère-patrie.
»L'agent particulier du directoire exécutif, considérant que la mère-patrie ne lui a point remis de fonds disponibles pour la nourriture et l'entretien du grand nombre d'individus qu'elle a envoyés et de ceux qui doivent encore arriver; considérant que la Guyane française manque de nègres ou de cultivateurs, que la terre de ce vaste pays offre des trésors à ceux qui veulent ouvrir son sein, a arrêté et arrête ce qui suit:
»1o. Les déportés seront nourris pendant un an, à compter du jour de leur départ de la rade.
»2o. Ceux qui ne se trouveront pas placés à cette époque, seront tenus de se faire un abattis. Le gouvernement se charge de leur fournir les outils nécessaires.
»3o. Ceux qui s'adonneront à ce travail avant le terme prescrit, auront les vivres pendant dix-huit mois et sont autorisés dès ce moment à s'adresser à l'administration qui leur fera délivrer sur-le-champ un permis pour s'établir dans quelque canton de la Savanne que ce puisse être.»
La lettre du ministre des colonies à Jeannet, en date du 25 ventose an 6, avoit donné lieu à cet arrêté. La voici:
«En vous chargeant, par ma lettre du 20 fructidor, de donner vingt arpens de terrain à chaque déporté, je ne vous ai pas dit d'établir ces terrains à la charge de la république, le directoire étant seulement autorisé par la loi du 19 fructidor, à procurer provisoirement à ces déportés, sur leurs biens, les moyens de pourvoir à leurs besoins les plus urgens. En vous marquant de fixer l'emplacement d'un bourg ou d'un hameau pour y bâtir leurs logemens, je n'ai pas entendu que ces vingt arpens de concessions fussent dans ce hameau, mais extérieurement, le bourg ne devant avoir que des lots pour logement, cour, poulailler et petit jardin. Quant à l'établissement d'habitation, ce doit être à leurs frais, s'ils y prennent goût, et vous leur procurerez toutes les facilités que l'humanité commande. Je crois donc que Konanama et le terrain de six cents toises de face sont propres à former ce bourg où se retireront les déportés déjà arrivés, et ceux qui vous seront encore envoyés, que leurs facultés et leurs goûts ne porteroient pas à la culture ou au commerce. En donnant par exemple à chacun une largeur de dix toises et une profondeur de vingt, à-peu-près, on peut placer beaucoup de logemens et sur un plan régulier. Ce local vaut mieux que celui désigné par les ingénieurs, parce qu'il est plus près des endroits déjà habités, et que, par cette raison, les déportés qui deviendront habitans trouveront plus de moyens de commerce et de débouchés pour leurs denrées.
»Le directoire vous autorise à prendre, sur les réclamations des déportés telles mesures que vous jugerez convenables, en conservant cependant les moyens d'exercer la surveillance nécessaire pour qu'ils ne puissent ni nuire, ni s'échapper. Vous pouvez donc leur permettre de former des établissemens de culture et de commerce dans toutes les parties de la colonie, autres que le chef-lieu et l'île de Cayenne, que le directoire a formellement exceptés.»
Cette lettre prouve que le ministre n'avoit pas grande connoissance de la colonie de Cayenne. Il auroit été très-tranquillisé sur les concessions de terrain à faire aux déportés, il ne les auroit pas si étroitement resserrés dans leurs dix et vingt toises, s'il eût su que tout le canton de Konanama, avec ces six cents toises de face, et plus de soixante mille toises de profondeur, ne se vendroit pas un petit écu. Le terrain n'a aucune valeur dans les lieux inhabités de la colonie, tels que Konanama; et il en a fort peu, même dans les cantons habités. Avant la révolution on n'estimoit le terrain que relativement à la valeur des noirs qui le cultivoient, et à celle des établissemens déjà formés; mais à Konanama, il n'y avoit que deux établissemens abandonnés et aucuns noirs.
Jeannet lui-même avoit reconnu l'impossibilité de l'exécution de son arrêté dans sa lettre au ministre des colonies en date du 11 nivôse an 6.
«Si l'on s'en tient, citoyen ministre, à votre dépêche du 20 fructidor an 5, les avances se borneroient à quelques souches de bétail, à quelques outils aratoires, et à des instrumens de chasse et de pêche; alors les déportés demeureroient chargés de se loger, de se procurer des travailleurs, en les louant de gré à gré, et de les solder; mais en leur admettant quelques moyens pécuniaires, quel nègre voudra quitter un canton habité pour aller s'isoler avec eux à Konanama?»
Les déportés qui étoient instruits et des dispositions de l'agent, et du peu de moyens qu'il leur donneroit pour s'établir, s'écrièrent tous après avoir entendu Prévost: «Il vaut mieux nous égorger... Nous n'avons point été envoyés ici pour avoir le sort des nègres et nous attendrons tout du tems...—Baissez le ton, chiens de déportés, ou je vous ferai taire à coups de fusil, reprit l'inspecteur. Desvieux lui avoit envoyé des instructions précises et sévères, comme celles du sergent de Kourou. Le tout mitigé par quelques mots de consolation. Prévost passa sous silence les paroles de justice, qui pouvoient modérer son despotisme. Les malheureux se regardent comme des victimes entre les mains des barbares. Les horreurs de la solitude, l'abandon qui donne plus d'empire à l'arbitraire, la rapacité des soldats, par-dessus tout, cette pensée effrayante qui seule est un enfer....—Quand sortirons-nous d'ici? nous y périrons, et peut-être encore que dans dix ou vingt ans, les jette dans une consternation qu'on ne peut peindre qu'en soi-même...
Les soldats leur montrent leurs demeures: je vais en tracer le plan tel que je l'ai copié en pleurant sur ces ruines malheureuses.
À trois portées de pistolet de la rive droite de la rivière, s'élève une butte qui se prolonge de l'Orient à l'Occident; cet endroit, à l'abri de tous les côtés, reçoit, pendant l'été, les exhalaisons de la terre et les feux d'un soleil brûlant qui resserre ses rayons comme dans le foyer d'un verre concave. Le pied de la montagne est inculte. Le sol est une terre de sang qui éblouit et reflète la lumière et la chaleur d'une force insupportable. Le plan incliné et raboteux à l'extrémité du rayon qui reçoit les torrens de feu ou de pluie d'une plaine de trois lieues de diamètre... est précisément l'endroit que Prévost a choisi pour bâtir le village; il le nomme la Décade, parce qu'il fera regretter ce bâtiment à ceux qui vont l'occuper.
Depuis un mois, il a mis soixante Indiens et quarante nègres en réquisition pour activer les travaux. Le plan et la bâtisse sont plus irréguliers que l'emplacement.
Le village est bâti du Midi au Nord, depuis le haut jusqu'au bas du ravin. C'est dans cette gorge que sont les principales huttes.
Un sentier, large de vingt pieds, forme une rue en pente jusqu'à la rivière dont les bords sont exhaussés.
Au haut de la montagne, un peu à gauche, à trente pas des autres karbets, est une loge assez propre, c'est celle du directeur; à droite, une autre hutte, est le corps-de-garde des soldats blancs; à gauche, celui des noirs...
À quarante pas, sur le penchant du ravin, deux rangs parallèles de couvertures de feuilles de balalou posent sur des piquets, on peut se les figurer dans l'ordre suivant:
Du haut de la montagne, descendez à la rivière, la première case qui barre le point d'alignement, est celle de Prévost; elle est bousillée, lattée, blanchie, ornée de fenêtres, et distribuée en deux petits appartemens fort propres.
Celles des noirs et des blancs sont seulement lattées, les autres le sont à demi; l'architecte a fait consister son savoir à ficher en terre quatre mauvais piquets qui soutiennent une frêle charpente montée à la hâte.
«Vitruve dit que, de son tems, on montroit encore à Athènes, comme une chose curieuse pour son antiquité et son ignorance, les toits de l'Aréopage, faits de terre grasse, et à Rome, dans le temple du Capitole, la cabane de Romulus, couverte de chaume.» Ces vieux édifices seroient des palais magnifiques en comparaison des karbets de Konanama. Prévost se croit pourtant le premier Vitruve du dix-neuvième siècle; il en remontreroit, dit-il, à M. Mentelle, dont il portoit les chaînes. Cette ignorance est d'une antiquité reculée, et cette suffisance, d'un comique original.
Le magasin est à gauche dans le fond du vallon; le four du boulanger, construit à grands frais, est derrière; l'hôpital est sur la même ligne; un peu plus haut, la prison: en hiver, les torrens s'y précipitent; les malades et les vivres nageront dans leur asile. Il est tems de loger nos arrivans.
La nuit étoit close avant qu'ils eussent marqué leur place, ils allument de grands feux pour chasser les nuées d'insectes qui se reposent de préférence dans cet endroit où ils trouvent à s'abriter et à se repaître de sang.
Les patiens sont distribués sous six halles, la moitié est debout pour entretenir la fumée, tandis que l'autre, ou se suspend dans un mauvais morceau de toile, ou s'étend en cercle sur des feuilles autour d'un feu ardent. La moindre disgrâce causée au sommeil, est la bouffissure des yeux crispés, rôtis et rouges, par la fumée comme par le chagrin et la douleur. La piqûre des moustiques, comme la goutte d'huile bouillante, forme des bouteilles sur ce qu'elle touche; nul ne peut parer à l'une et l'autre incommodité.
Les sauvages du fond des bois verseroient des larmes au spectacle que l'aurore éclaire ce matin. Les uns ont le teint hâve, les lèvres sèches comme du parchemin; d'autres s'éveillent avec effroi, toute l'horreur de leur sort est empreinte sur leur front; ils errent comme des phantômes, un livre à la main, sans savoir où ils vont, ce qu'ils veulent, s'ils existent encore; ils se touchent et ne s'apperçoivent pas. Telles on peint les ombres au bord du sombre manoir, se pressant avec effroi pour entendre ou subir leurs destinées. Un seul habitant nommé Henri William s'est relégué dans ces contrées. Il les reçoit avec bonté, les console; mais il n'a rien à leur donner que des paroles de paix. Il leur permet de tirer de l'eau à son puits, et c'est le plus grand bienfait pour eux. Prévost n'avoit pas six pieds à creuser pour trouver une source vive: il ne l'a pas voulu. Si la maladie, le désespoir, la peste, n'étoient pas déjà parmi eux, ils en creuseroient eux-mêmes. Au bout de quelques jours, Jean Sourzac, né à Colonge, invite ses amis à dîner avec lui, distribue de l'argent aux moins fortunés, va se baigner sur le premier saut, court de toutes ses forces, et se précipite dans le torrent. Le même jour, Brunégat, vicaire de Bazoches, s'enfonce dans le désert; on le fait chercher, il étoit étendu sans vie aux pieds d'une bache. Ces morts violentes font une si vive impression sur la majorité, que les uns tombent en démence, les autres sont agités d'une fièvre chaude ou putride; ceux-ci meurent de peste, ceux-là de défaillance, de dégoût, de consomption, de mal-propreté.
Il n'y a pas quinze jours qu'ils sont arrivés, l'hôpital et les karbets sont pleins de malades; les ongles leur tombent, leurs jambes et leur corps sont enflés, gluans, pleins de pustules. Ils infectent l'air, et ne prennent que des alimens salés, cuits dans l'eau de mer. Le boulanger se sert de cette eau pour faire le pain. Leurs tisanes sont également salées. Le gouvernement paie cinq pêcheurs pour les malades, et le poisson frais, qui vaut quatre sous la livre, leur est vendu quarante. Gernerd et Beccard en partagent le profit; le poisson salé que le gouvernement leur envoie se paie le même prix; un couple de poulets coûte douze francs, et c'est une protection d'en avoir à ce prix. Ils ne peuvent se procurer un seul fruit pour se désaltérer. Les nègres et les fripons dont je vous donnerai la liste, se coalisent pour leur arracher leurs effets. Prévost tolère ce brigandage; il s'absente du poste pour aller à la case Boudreau, où il passe sa vie dans la débauche avec les négresses. Dans un mois, la peste fit de si grands ravages, qu'aucun d'eux ne put se traîner jusqu'à la rivière. Jeannet en fut instruit, il enjoignit provisoirement au citoyen Rougier, chirurgien d'Yracoubo, à trois lieues du désert, de s'y transporter au moins une fois par décade. Cet honnête homme s'en est acquitté avec zèle. Tous les fléaux de la colonie les assaillirent en même tems: les nègres exigeoient vingt-quatre sous pour leur extirper ces terribles insectes connus sous le nom de chiques ou piquans de cendre; les indigens, à qui on avoit tout volé, en eurent une si grande quantité, que leur cadavre, encore vivant, tomboit en lambeaux, rongé par les vers; d'autres, attaqués de la dyssenterie, ne pouvant se remuer dessus leur cadre, exhaloient une odeur si infecte, que personne n'osoit en approcher. Ils périssoient dans ce déplorable état, les vers s'attachant aux parties internes déjà ulcérées et sanglantes. La liste suivra cette troisième partie. Vous êtes équitable, mon Dieu, nous pardonnons à nos ennemis, jugez-les.....
Je crois devoir à la vérité la publicité de la correspondance suivante, afin que les coupables seuls soient au moins flétris dans le souvenir des hommes probes qui mettent l'opinion de côté. Cet extrait fidèle est tiré des papiers du garde-magasin Beccard, dont j'ai fait le dépouillement:
Extrait de la correspondance de l'ordonnateur Roustagneng à Beccard, garde-magasin à Konanama.
27 thermidor an 6 (14 août 1798.)
«Vous savez, citoyen, qu'il entre dans la composition des rations des déportés 3/32emes de taffia; cette quantité me paroît un peu forte, au moins susceptible de réduction d'un tiers, ce qui la porteroit encore à deux coups par jour. Je vous prie de consulter le citoyen Prévost, et de m'envoyer votre avis, motivé tant sur vos observations communes, que sur les conversations que vous pourriez avoir indirectement avec les déportés.»
Signé Roustagneng.
Tous les mots soulignés sont rayés dans l'original, preuve des ordres secrets donnés pour que les déportés ne communiquassent point avec les autorités du poste.
5 fructidor, 22 août. Le même, au même.
«Voici, citoyen, la marche que vous avez à suivre; la ration des déportés, en taffia, sera réduite à deux trente-deuxièmes; celle en huile de six onces, sera portée à quinze par mois. D'après les avaries survenues au biscuit de la traversée, je vous invite à en constater toute l'étendue, par un procès-verbal que vous dresserez en présence du directeur de l'établissement, Prévost. Vous tiendrez la même marche toutes les fois que les circonstances se présenteront. Afin de prévenir les embarras, vous aurez soin de me prévenir d'avance des besoins, sur-tout des subsistances.
»Le magasin expédie 150 livres de clous, six serrures et 200 livres de morue; cet envoi est déposé à Synnamary. J'écris au citoyen Prévost de le réclamer auprès du citoyen Morgenstern.»
Signé Roustagneng.
N. B. Le taffia a été retranché sans compensation d'huile.
28 fructidor, 14 septembre. Le même, au même.
«Le citoyen Germain m'a remis votre lettre, du 18 courant. Je conçois facilement qu'au milieu de l'insubordination, des vols et gaspillages, joints à l'imperfection du bâtiment qui vous sert de magasin, vous avez été hors d'état de répondre.» (C'étoit une mauvaise goëlette attachée à deux palétuviers, sur les bords de la rivière, et abandonnée aux flots. Je l'ai vue au même endroit en mai 1799: les torrens avoient presque rompu les cables qui la retenoient.)
«Vous me dites que la réduction en taffia occasionne des murmures, je le crois; mais il faut bien s'entendre sur la valeur, mon intention étant, pour me servir de l'expression vulgaire, qu'elle soit composée de deux boujearons, ou deux coups par jour. Si le seizième que vous donnez forme cette mesure, vous y tiendrez, et toute réclamation cessera.....»
Roustagneng.
Sur les successions.
24 thermidor, 11 août. Le même à Prévost.
«Je vous envoie un cahier de quarante-huit feuilles, pour constater le décès des déportés, employés civils et autres personnes attachées à votre poste, vous en ferez usage suivant l'exigence des cas, et vous m'adresserez chaque feuille par duplicata.»
Signé Roustagneng.
N. B. Cette lettre étoit pour Beccard; mais il se trouva malade au moment du départ; on le força d'accepter cette place lucrative par les spéculations des sous-agens. Beccard étoit moribond au moment où la goëlette sortoit du port; on la fit mouiller pour le reporter à l'hôpital; il y demeura trois jours sans connoissance par l'attaque d'un asthme qui l'a conduit au tombeau. Il étoit encore moribond quand il s'embarqua avec sa femme et ses deux enfans en bas âge... La liste de décès fut commencée par Prévost, qui mit un faux en-tête, annonçant que Soursac étoit mort à l'hôpital, tandis qu'il s'étoit noyé. Il fit saisir les bijoux et les effets de ce malheureux, sans s'inquiéter où les flots avoient jeté son cadavre, qui ne venoit de disparoître que depuis un quart-d'heure. Il fit fouiller tous ceux qui approchoient Soursac, et dressa un procès-verbal peu exact.
Le lendemain 28 thermidor, deux pêcheurs trouvèrent un cadavre qui fut reconnu pour être celui de Soursac.
Les déportés se réunirent pour bénir un champ de mort où cette première victime en attendit tant d'autres. C'étoit une enceinte ronde, sur le bord du rivage, entourée de baches et de palmiers, qui inclinoient majestueusement leurs couronnes et leurs branches sur les cendres de ces martyrs.
10 fructidor, 27 août. Le même au citoyen Beccard.
Voici la marche que vous avez à suivre lors du décès des déportés:
Lorsqu'un de ces individus se rendra à l'hôpital, vous ferez la reconnoissance des effets à son usage, qu'il introduira pour lui. S'il vient à décéder, vous constaterez de suite par inventaire, en présence de deux témoins, tout ce qui appartiendra à la succession. Vous fixerez un jour pour la vente des effets au comptant. La totalité de la recette à laquelle vous joindrez le numéraire, s'il s'en trouve, me sera adressée avec une note par une occasion sûre, pour être versée dans la caisse du trésor.
Si le cas arrivoit que vous ne trouvassiez pas la défaite entière des effets, vous les enverriez à Cayenne; et dans ce cas, vous en feriez des factures par triplicata, en présence de deux témoins qui signeroient avec vous.
Tel est, en substance, l'arrêté de l'agent, du 6 nivôse, relatif au cas présent. Observez que le concours des autorités civiles du canton est absolument inutile, parce que le poste de Konanama est sous l'autorité immédiate du gouvernement, que tout doit s'y faire par l'organe de ses préposés: ainsi, tout ce qui a rapport dans ledit arrêté aux fonctionnaires de l'intérieur, n'est point exécutoire.
Vous observerez encore qu'étant la partie agissante, vous devez constater vos opérations par des pièces bien en règle, signées des personnes que vous y faites concourir; le tout visé par le directeur de l'établissement avec lequel vous vous concerterez toujours, soit pour l'envoi des objets, soit pour la meilleure harmonie de choses possibles.
Vous communiquerez la présente à Prévost, directeur et chef du poste. Signé Roustagneng.
N. B. Beccard a mis le plus grand désordre dans son travail; Prévost s'est payé par ses mains de la bâtisse des karbets. Gerner, aide-garde-magasin, a fini aussi misérablement que son chef, qui lui avoit donné une aveugle confiance. Ces trois individus ont fait éprouver toute sorte de mauvais traitemens aux déportés.
26 fructidor, 12 septembre. Le même au même.
«Quoique je vous aie tracé dans ma lettre du 6 de ce mois, la marche que vous aviez à suivre lors du décès de quelque déporté, il en reste encore une à faire à l'égard de l'autorité civile du canton, prescrite par les lois, et dont l'exécution est réclamée aujourd'hui par l'officier public de cette commune; elle est consignée dans la loi du 20 septembre 1792, et rappelée par l'article IX, titre V, de la section IV du réglement du directoire exécutif, du 25 messidor an 4. C'est l'avis que toute personne privée ou chargée de quelque détail au service, est tenue de donner à l'officier public de la commune, du décès de tout individu, afin qu'il constate ledit décès, pour en dresser acte.
»À prendre cette formalité à la lettre, ce fonctionnaire seroit obligé de se transporter chaque fois sur les lieux, et de le rédiger d'après ce qu'il auroit vu par lui-même. Comme cette démarche est, vu la distance de six lieues, sujette à plus d'un inconvénient, il a paru à l'administration départementale et à moi, qu'il suffisoit de lui adresser, le jour du décès, un avis motivé, dont la transcription sur ses registres remplira suffisamment le vœu de la loi. (Beccard s'est conformé à cet ordre, comme je m'en suis convaincu.) Vous trouverez ci-joint le modèle de l'avis que vous adresserez à l'officier public du canton de Synnamary.
»Voilà vos seules relations avec cet officier, lesquelles ne dérogent point à ce qui vous a été prescrit à l'égard des successions qui restent toujours dévolues à la connoissance du commandant en chef et de moi.» Signé Roustagneng.
N. B. Tous ceux qui mouroient sans succession étoient dépouillés, leurs cadavres jettés nus dans les karbets, les nègres refusoient de les inhumer, à moins que les autres ne se cotisassent pour la somme de 12 ou de 18 fr. Beccard et Prévost gardoient le silence sur cet odieux trafic. Le dernier voulut les contraindre à s'inhumer eux-mêmes; quelques-uns faillirent être fusillés pour avoir répondu que c'étoit aux bourreaux à enterrer leurs victimes.
Pendant ces scènes d'horreur, Prévost bâtissoit fort à-propos de nouveaux karbets.
15 vendémiaire an 7, 7 octobre 1798. Le même au même.
Huybrek avoit donné ses effets à Bertrand Malachie, en présence de témoins, Beccard se les fit rendre, consulta l'ordonnateur, qui répondit que de semblables donations ou legs seroient dévolus à la république, à moins que le légataire n'eût appelé le commandant en chef, et le garde-magasin, pour leur dicter ses dernières volontés; il termine cette longue lettre par ce paragraphe:
«Pour prévenir les contestations qui pourroient naître à ce sujet, et donner aux déportés la faculté de tester, vous leur communiquerez le mode ci-joint.» Signé Roustagneng.
Dans une autre du 19 fructidor an 6, Roustagneng avertit Beccard que le nommé Kercof, déporté belge, est mort à l'hôpital de Cayenne; il l'invite à chercher sa malle, qui est remplie de bons effets, et embarquée pour Konanama. Les réponses de Beccard trouveront place à la fin de cet article.
19 vendémiaire. L'ordonnateur, à Beccard.
«Le bateau la Dépêche vous porte soixante-quatorze nouveaux déportés arrivés sur la corvette la Bayonnaise; j'ignore ce que le commandant en chef écrit à ce sujet; il est indispensable que vous en dressiez une liste signée par le commandant du poste, pour être adressée au directoire.
»Pour prévenir les difficultés du service, que cette augmentation de monde doit vous occasionner, je vous ai procuré un supplément de journaliers et de femmes blanchisseuses..... La liste que je vous en adresse ci-jointe, vous fera connoître leur nombre, et le salaire attribué à chacun d'eux.»
Signé Roustagneng.
N. B. Cette liste manquant, j'ai eu recours au registre-journal de Beccard, où j'ai trouvé quatre pêcheurs, deux chasseurs, trois blanchisseuses, trois cuisinières pour l'hôpital, un pharmacien, six infirmiers, un aide-boulanger, neuf hommes de journée, un menuisier, un tonnelier, qui forment trente-un servans.
Ces noirs, tous plus voleurs et plus paresseux les uns que les autres, ne faisoient pas l'ouvrage de deux européens dans un hôpital de trois cents malades. Les déportés payoient leur blanchissage, faisoient leur cuisine; souvent les malades n'avoient pas eu une goutte d'eau douce à cinq heures du soir. Ces servans profitoient de l'absence de Prévost, pour voler et le garde-magasin et les déportés; ils étoient ivres ou à la danse depuis huit heures du matin jusqu'à minuit. Les nouveaux venus offrirent un vaste champ à leurs spéculations. Au bout de quelques jours ils gagnèrent la peste, et peuplèrent les sombres bords de la rivière.
20 vendémiaire. Le même au même:
«Le rapport du citoyen Kerkove, le vôtre en date du 9 vendémiaire, et celui du cit. Dardet donnent lieu au départ du commandant en chef Desvieux, accompagné des citoyens Boucher et Chapel. Je m'en réfère pour les détails particuliers à ce que ces citoyens feront sur les lieux.»
Signé Roustagneng.
N. B. Desvieux frémit d'indignation du spectacle des malades et des moribonds. Il appela Prévost, le réprimanda en présence des déportés. Il se mit à pleurer, se jetta aux genoux du commandant; celui-ci le congédia brusquement, le destitua, le chassa de sa présence, l'envoya à Cayenne en lui défendant de l'accompagner, et produisit la lettre suivante, pour justifier la cause du gouvernement et la sienne:
Au citoyen Desvieux, commandant en chef de la force armée de la Guiane française, le 12 thermidor an six.
«Mes ennemis ne triompheront pas encore cette fois; grâce à vos lumières et à mes soins, le village de Konanama est achevé; les karbets attendent les déportés; tout est préparé pour les y recevoir. J'ai nommé ce poste la Décade; ils y seront commodément; je les attends tous les jours. Je vous prie de me continuer vos bontés.... J'ai l'honneur d'être, avec un très-profond respect...., Prévost, ingénieur-géographe, commandant et directeur du poste de la Décade, dit Konanama.»
Si l'on en croit Desvieux, Prévost avoit fait tout de son chef. Chaque déporté puisa une nouvelle vie dans les paroles de consolation du commandant; le sort des malades fut amélioré, les nègres rentrèrent dans l'ordre pour quelques jours, et les exilés eurent des vivres frais, pour la première fois, depuis trois mois. Ils eurent de l'eau en abondance; enfin ils respirèrent durant le séjour du commandant. Une nuée d'orage ayant arrosé la plaine au bout de trois mois de sécheresse, le magasin, la boulangerie et l'hôpital furent, pendant une heure, à un pied sous l'eau; cet accident parla très-efficacement contre Prévost.
Desvieux les visita de nouveau, leur promit de demander le changement du poste; et, se tournant avec effroi et attendrissement vers ces vastes solitudes, il dit d'un ton prophétique: Vous êtes déportés aujourd'hui, mon tour viendra peut-être bientôt. Il ne se trompoit pas.
29 vendémiaire an 7. Le sous-chef d'administration, au citoyen Beccard:
«Je vous préviens que le citoyen agent, par son arrêté du 27 de ce mois, vient de déterminer qu'à compter du 20 brumaire prochain, la ration de pain sera réduite à douze onces, et que les douze onces supprimées seront remplacées par douze onces de cassave; le peu de farine qui nous reste nécessite cette mesure.
(On publioit, à cette époque, que la Guadeloupe étoit prise, et que les anglais menaçoient Cayenne et Surinam ou Mapébo.)
»L'administration chargée des vivres du pays a écrit à tous les inspecteurs des cantons pour faire planter des bananes et du maniok; vous vous adresserez à celui de votre endroit, pour vous procurer la cassave, ou le coaq nécessaires.»
Signé Estibaudois.
24 vendémiaire an 7. Roustagneng à Beccard:
«J'attends, pour vous faire une réponse plus étendue, que, d'après le rapport ci-joint du commandant et autres officiers du détachement, il soit pris un parti sur Konanama. En attendant, je pense que leur présence y aura produit un bon effet, et rétabli un peu la police.»
Signé Roustagneng.
Précis du rapport sur Konanama.
«Nous, commandant en chef, accompagné du citoyen Chapel, capitaine du génie, et Boucher, sous-chef d'administration, nous sommes transportés à Konanama, où étant, nous sommes rendus à l'hospice, et avons vérifié que sur quatre-vingt-deux déportés déposés au poste, à la fin de thermidor (il y avoit deux mois), il y en a vingt-six morts de maladies putrides, cinquante à l'hospice, dont plusieurs en danger, et aucuns des autres parfaitement bien portans.
»Cette mortalité est occasionnée, 1o. par l'eau qui est très-bourbeuse, et même vitriolique; 2o. par les miasmes putrides qu'exhalent les marécages qui environnent le poste à plus d'une demi-lieue; et 3o. par les vidanges de l'hospice, qui séjournent dans les marais qui ne peuvent être desséchés. Ces causes ne peuvent être détruites; et ce poste, dans l'hiver, deviendra un marais. Le niveau des karbets est plus bas que les terres-pleins du poste. Ils sont mal faits, et les faîtages prêts à tomber. La communication est très-difficile dans toutes les saisons. Dans l'été, il y a trop peu d'eau pour les bâtimens à l'entrée de la rivière; dans l'hiver, la côte est impraticable par la grosse mer et les fréquens raz de marée. La communication par terre ne peut se faire que par des piétons sans bagage. Le poste court donc risque de manquer souvent de vivres, dont le canton inhabité est dépourvu. Les Indiens même l'ont évacué à cause du mauvais air. L'officier, les soldats, les délégués de l'administration sont dans le plus triste état. Il n'y a que de la viande salée, aucun fruit, et pas même un citron pour corriger la mauvaise qualité de l'eau. Ces raisons impérieuses nous font penser que ce poste doit être transféré à Synnamary, éloigné de quatre à cinq lieues.»
Cayenne, le premier brumaire an 7.
Signé Desvieux, Boucher, Chapel.
N. B. La correspondance de brumaire n'offre rien d'intéressant. Les réponses de Beccard, quoique bien antérieures à cette époque, méritent de trouver ici leur place, pour préparer le lecteur à la décision qui sera prise sur Konanama. Je les transcris sur l'original, me permettant seulement d'y mettre quelque ordre, car ces phrases paroissent crayonnées, au hasard, par une tête aliénée.
Beccard, au citoyen L. Estibaudois, sous-chef des approvisionnemens.
Konanama, 9 vendémiaire an 7
(30 septembre 1798).
«J'ai eu tort de garder un silence aussi long à votre égard; je suis obsédé de tous les côtés; figurez-vous un magasin où il n'y a ni portes ni fenêtres, en plein air, au milieu de quatre piquets, sous un mauvais toit, que le moindre coup de vent peut emporter à cent pas dans la Savanne, où les débarquemens se font presque toujours de nuit. Les déportés m'importunent par des réclamations les plus impertinentes, ainsi que les Indiens qui bâtissent les karbets: il faut leur trouver du coaq et du poisson salé qui sont très-rares. Pour prévenir le désordre, j'ai pris le parti de délivrer le taffia tous les jours. Heureusement que j'ai trouvé ici le citoyen Germain; sans lui, je n'aurois jamais pu me reconnoître; je n'ai personne à qui je puisse accorder ma confiance, car je suis entouré d'une bande de voleurs. Je vous avois demandé un déporté pour m'aider dans mes opérations, vous ne m'avez pas répondu: cet homme m'auroit bien servi, et j'aurois été exempt des reproches qu'on fait aux personnes qui occupent un poste aussi critique que le mien.» Cette adjonction mettoit le gouvernement et son agent à l'abri des reproches.
Beccard entre ensuite dans de très-longs détails sur la nature des vivres qui ont été avariés, sur les pertes que le magasin a éprouvées par les vols journaliers des noirs. Il termine par demander du vin, de l'huile, du savon, de la poudre à feu, des lignes de pêche, des serrures, des gonds, des contre-vents, etc., etc., etc.
Le même, au citoyen Roustagneng.
5 vendémiaire an 7 (27 septembre 1798.)
Beccard, après lui avoir accusé la réception de toutes ses lettres jusqu'à ce jour, et les avoir analysées, dit qu'il n'a pas pu lui répondre à cause du grand désordre qui régnoit dans le magasin, il lui adresse le procès-verbal de la vente des effets du déporté Sourzac. (La copie de cet extrait de vente ne s'est pas trouvée dans ses papiers. Sourzac a laissé trente-cinq louis en or, quelques écus de six livres, une montre d'or, et pour près de 150 livres de linge; le tout, versé dans la caisse du trésor, se monte à 1,500 francs monnaie de Cayenne, et à 1,125 livres monnaie de France. Bouchard avoit une ceinture qui renfermoit 900 livres argent de France; plus, une montre de dix louis, et pour 150 livres d'effets; la copie de cette seconde succession, ne s'est trouvée de même dans les papiers; je me suis pourtant convaincu que lesdites sommes ont été versées au trésor; je ne saurois dire si les pièces ont été soustraites ou perdues, mais Beccard n'en reste pas responsable; c'est tout ce que je puis assurer en revenant à sa lettre.) Conformément à la lettre de l'ordonnateur, du 27 thermidor, il a réduit les 3—32e de taffia à 2, le 3 fructidor; ce qui a occasionné beaucoup de murmures. Il ne m'a pas été possible, continue-t-il, de faire la compensation que vous exigez, parce que je n'ai point d'huile. Je suis sur le qui vive. Le magasin n'est pas goëlété, il n'y a ni portes ni fenêtres; les vivres sont sous un toit couvert de feuilles de balalou et de quelques lattes. (Comment les déportés étoient-ils logés, puisque le magasin étoit à peine abrité?) Ma responsabilité ne me laissoit de repos ni jour ni nuit; je couchois dans un mauvais hamac, rongé des insectes, au milieu des barils entassés sans ordre les uns sur les autres.
Vos vues sur la réduction du taffia, nous paroissent fort justes; ceux qui ne font point usage de cette liqueur, la vendent aux autres, c'est-à-dire à quelques mauvais sujets qui s'enivrent et troublent l'ordre. (Beccard parle ici des cinq voleurs, et d'un nommé Marolle, chartreux, qui, dans un excès de boisson, ont parlé de mettre le feu aux karbets. Cette conduite les a fait conduire à Cayenne, où ils ont été mis en liberté.) Quant à l'inventaire que vous m'ordonnez de faire, lorsqu'un de ces individus entre à l'hôpital, j'ai craint de l'exécuter, de peur d'exciter quelque tumulte. Il y a des malades qui ne veulent pas absolument aller à l'hospice; ils prétendent se faire servir dans leurs karbets. Quand le nègre leur porte quelque nourriture, un autre bien portant la lui arrache des mains, en lui disant qu'il est infirmier de ses confrères. Je leur en ai fait quelquefois des reproches très-amers; mais cela ne sert de rien. Ils font désespérer le pauvre Souleine (nègre), qui vous prie instamment de le faire relever. Il est seul pour tout; car nous ne pouvons tirer aucun parti d'Albert (autre nègre). Ce dernier refuse de coucher au poste et d'aider son camarade en quoique ce soit: Souleine, d'ailleurs, y voit très-peu clair, et le service des malades se fait très-mal. Notre médecin Rougier, qui ne peut venir ici que tous les cinq jours, vous prie de faire une augmentation de cadres. Il y a aujourd'hui soixante malades tant à l'hospice que dans les karbets. (Ils n'étoient alors que quatre-vingt-treize.)
Je suis chagrin des reproches que vous me faites de ma négligence: si vous aviez été témoin de nos peines et de nos embarras, vous nous auriez excusés, ou plutôt vous nous auriez plaints. Je vous écris à la veillée, ainsi qu'au citoyen Estibaudois, à qui j'envoie l'état des comestibles et effets reçus à Konanama, sans vous parler du pillage que les nègres ont fait des effets des déportés et des miens; j'ai eu deux malles forcées, mon linge pris ou déchiré, le vin, le taffia bu, le lard, le bœuf volés et enfouis.
Depuis la liberté, nous ne pouvons pas mettre ce monde noir à la raison; ils rient entr'eux à notre nez de ce désordre, et nous disent dans leur jargon: Yé ben fait volé bequet ca yé permi pa loi qui bail-yé liberté. (Ils font bien de voler les blancs, la liberté leur en donne le pouvoir.)
Je n'ai pas pu velter le taffia faute de vases: nous avons scié une pipe qui devoit être pleine de cette liqueur; nous avons trouvé, en présence du cit. Prévost, une espèce de sarbacanne, ou gros roseau, cassé dans la pipe qui a servi de pompe aux nègres pour tirer l'eau-de-vie. Ils ont volé jusqu'aux lignes de pêche; je leur en ai prêté, mais de beaucoup plus petites; cependant ils ne font rien, ils ne veulent rien faire, et ils ne craignent personne.
D'un autre côté les malades me cassent la tête la plupart du tems: je n'ai rien à leur donner à souper. Ce désert sera notre tombeau à tous. On n'a point creusé de puits; nous mourons de soif et de chagrin. Il faut remonter bien haut vers la source de la rivière pour trouver de l'eau douce, et souvent nous n'en avons pas une goutte à cinq heures du soir. Quant aux pêcheurs, je vous prie de m'en procurer d'autres; ceux du citoyen Boudreau sont beaucoup plus actifs.
Le 18 fructidor, nous avons reçu par le lougre le Brillant cinq déportés: tous me harcellent continuellement pour une augmentation de vinaigre, pour corrompre la crudité de l'eau qui est saumâtre et scorbutique.
Vous avez sans doute connoissance d'une pétition que les malades adressent au citoyen agent; ils prétendent que la viande salée est contraire à leur santé; qu'on doit les nourrir, une partie de la semaine, du poisson et de la chasse des nègres attachés au service du poste. Ils prétendent aussi qu'on doit les blanchir pour rien, leur donner du vin et du sirop pour faire de la limonade; enfin ils font les réclamations les plus absurdes. Je vous prie de me continuer vos bontés. J'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Beccard.
N. B. Les notes suivantes sont prises sur les lieux, sur les registres du commandant du poste, sur les procès-verbaux, sur les actes de décès; enfin, sur les pièces les plus authentiques.
Extrait de la correspondance de l'officier de poste, M. Freytag.
«Les déportés, disoit cet officier à l'agent Burnel, le détachement, les employés sont dans un état épouvantable; tout le monde est malade, et plusieurs sont près d'expirer; ils sont dépourvus de tout, et même de médicamens: les déportés ont des hamacs fort étroits, qui n'ont que quatre pieds de long. Les malades tombent et meurent sans secours. Il est des jours où il en est mort trois et quatre, etc.» (Cette lettre est du Ier. nivôse an 7.)
Le même à l'agent Burnel, 2 nivôse an 7.
L'hôpital est dans l'état le plus déplorable; la mal-propreté, le peu de surveillance ont causé la mort à plusieurs déportés. Quelques malades sont tombés de leurs hamacs pendant la nuit, sans qu'aucun infirmier les relevât: on en a trouvé de morts ainsi par terre. Un d'eux a été étouffé, les cordes de son hamac ayant cassé du côté de la tête, et les pieds étant restés suspendus.
Les effets des morts ont été enlevés de la manière la plus scandaleuse. On a vu ceux qui enterroient les morts, leur casser les jambes, leur marcher et peser sur le ventre, pour faire entrer bien vîte leur cadavre dans une fosse trop étroite et trop courte; ils commettoient promptement ces horreurs, pour aussi-tôt courir à la dépouille des expirans. Les infirmiers insultoient les malades, et les accabloient d'expressions infâmes, ignominieuses, cruelles, au moment même de leur agonie.
Le garde-magasin, dépositaire des effets des déportés, ne consentoit à leur rendre qu'une partie de ce qu'ils réclamoient, il leur disoit: Vous êtes morts; ceci doit vous suffire.
Les malades refusoient d'aller à l'hospice pour plusieurs raisons; il n'y avoit ni table, ni chaise, ni aucun meuble; ils y étoient plus mal que dans leurs karbets: les nègres les insultoient en leur montrant le bâton; d'autres les rudoyoient, disant à ceux qui pouvoient encore se soutenir: Vous n'êtes pas malades, puisque vous êtes debout, et que vous marchez. Les malheureux se traînoient chez Henry, ou au magasin, pour prendre leur ration, que Beccard et Gerner leur délivroient très-chichement, en les maudissant. Les nègres laissoient pourrir les malades dans leurs lits, leur demandoient vingt-quatre sols pour leur extirper les chiques. Garnesson, Vandersloten, Bailly, Mathieu, Vanhessvic, et trente autres, avoient les jambes si enflées par la négligence des infirmiers, que quelques-uns n'ont point été déchaussés, et tous avant de mourir voyoient sauter les vers qui sortoient de leurs cadavres. (Extrait du journal du chirurgien.) La plupart de ces malheureux attaqués de peste et scorbut, n'ont cessé de vivre, que quand les vers ont eu gagné leurs intestins. Ce fléau provenoit des chiques qu'ils ne pouvoient pas faire extirper faute d'argent, tandis que les nègres étoient engagés pour les servir.
Les déportés restoient dans leurs karbets pour être soignés par leurs camarades plus attentifs que les nègres qui les laissoient mourir de soif ou de consomption.
Bourdois à l'hospice, tourmenté d'une fièvre convulsive, tombe le 27 vendémiaire à moitié renversé de son hamac, les jambes prises dans les rabans et le front sur le pavé; il y reste jusqu'au lendemain, et on le trouve étouffé. (Voyez ci dessus la lettre du commandant.)
Le 21 du même mois, le Divelec expire sur les onze heures du soir, l'infirmier court éveiller le garde-magasin.—Levez-vous, voilà un déporté mort!—À-t-il quelque chose?—Non, répond celui-ci.—Ce sera pour demain.
Roux de la Bayonnaise avoit mis ses effets dans la malle de son confrère Pradier; ce dernier meurt, Roux demande le linge marqué à son nom. Beccard le renvoie en l'outrageant. Il revient à la charge avec témoins, Beccard lui dit en lui rendant quelques mauvais effets: «En voilà assez pour vous, vous êtes mort.» J'omets les juremens et les paroles indécentes. Roux à la vérité étoit sur le bord de sa tombe. Ses jambes enflées ne lui permettoient pas de se soutenir, il a pourtant survécu à Beccard; c'est lui qui m'a confirmé cette note avec plusieurs autres témoins durant mon premier voyage à Synnamary en février 1799 (pluviose et ventose an VIIe.)
Le 28 brumaire an 7 une hécatombe étoit ouverte pour recevoir les restes de cinq déportés morts les 26 et 27; les infirmiers qui les portoient au cimetière apprennent en route que quatre autres viennent d'expirer à l'hospice; ils jettent les cadavres dans la fosse qui se trouvoit déjà étroite; l'appât du gain les fait redoubler de vîtesse; ils trépignent sur les morts, leur jettent quelques pellées de sable, s'encourent au milieu des prières que leurs confrères récitoient sur la tombe, et reviennent combler la fosse après avoir tellement spolié les nouveaux décédés, que les survivans furent obligés de leur fournir du linge pour les inhumer. (Voyez plus haut le rapport du commandant du poste contre Prévost et Beccard.)
Le 22 fructidor an 6, Brunégat s'enfonce dans le bois; on le trouve mort au pied d'une bache; il n'avoit absolument rien qu'un drap sale qui lui servoit de lit et de garde-robe; Beccard indigné de ne trouver aucune succession, lui fait retirer ce drap. Les nègres refusent de l'inhumer; il reste trois jours nu; pendant ce tems, on le porte de karbets en karbets; ils le jettent dehors avec moins de respect qu'un morceau de bœuf fraîchement dépouillé; enfin ses confrères, faute d'avoir douze francs à donner aux nègres, l'ensevelirent, creusèrent sa fosse et l'inhumèrent; tous les morts sans succession ont éprouvé le même traitement. J'ai visé le mémoire des fossoyeurs de Konanama, en deux mois et demi, il montoit à onze cent cinquante deux livres.
Le 14 brumaire an 7, Pierre Brétault dont la succession se monte à trois francs, moribond et tourmenté depuis trois jours d'une soif brûlante, demandoit depuis douze heures une goutte d'eau; personne n'avoit fait attention à ce saint vieillard dont les lèvres noires étoient le siège de la mort; il étoit d'un tempérament robuste; la voix lui manquant faute de salive, il faisoit signe de la main, tantôt les yeux fixés vers le ciel, tantôt vers l'infirmier où le soldat que l'appât du gain engageoit à faire la visite. Le hasard y conduit un militaire blanc qui poursuivoit un noir accusé d'avoir fait un coup; Brétault l'arrête, lui fait signe qu'il a soif, le presse de lui apporter une goutte d'eau, le soldat court dans les karbets, n'en trouve point, va chez le garde-magasin, saisit un sapyra[5] plein d'eau de vaisselle, l'apporte à ce moribond qui le saisit à deux mains, boit deux ou trois gorgées et s'écrie: «Ah! mon Dieu, que c'est bon, vous me faites revivre!» Il reprend le vase, le tarit avidement, et se sentant étouffer, aspire et dit: «Au moins j'ai encore vécu... mais... Ah! mon Dieu....» À ces mots il retombe dans son hamac et expire...
Au commencement de vendémiaire an 7 (1er octobre 1798), les nègres voyant que Prévost étoit à s'amuser chez Boudreau à une lieue au levant, se mirent à la débandade pendant trois jours. Un soir, qu'ils étoient enluminés de tafia, ils courent au pillage dans l'hospice, retournent les malades dans leurs hamacs. Ces malheureux crient au secours, mais tout le poste garde le silence. Le sergent Gerner si actif à inventorier les effets des morts, se tapit chez le garde-magasin; les nègres peu contens de leur expédition, se précipitent dans les autres karbets sous prétexte de voir s'il y a des morts; les déportés ne viennent à bout de les chasser qu'en se mettant en défense avec la hache que la nation leur avoit donnée pour couper des choux palmistes. Les malades refusoient souvent leurs soins de peur qu'ils ne les empoisonnassent pour les dépouiller.
Ces noirs, après avoir fait marché à six livres par tête (ils étoient quatre), pour faire une fosse et enterrer un mort, reportoient jusqu'à cinq et six fois le cadavre nu et infect au karbet où ils l'avoient pris; de six francs dont ils étoient convenus, ils parvenoient à en tirer dix-huit et vingt-quatre. Sourzac, Bouchard, Mathieu, et tant d'autres, ont été les objets de semblables spéculations.
Si quelque déporté, si Beccard même s'en plaignoit à Prévost, il parloit de mitrailler; il écumoit de rage et s'écrioit comme un forcené: «Rien n'est trop chèrement vendu à ces monstres, ils ne sont pas au bout de leur pelotons, ils danseront bien une autre carmagnole, quand il faudra fouiller la terre. Au bout de six mois, ils n'auront plus de vivres; ils connoissent l'arrêté de l'agent, qu'ils aient à se rétablir, à se placer ou à crever au plus vîte.»
Les nègres, en l'absence de Prévost, qui ne paroissoit jamais que pour molester les malheureux, se sont permis de mettre aux fers un nommé Lachenal injustement accusé de s'être approprié les haillons d'un jeune prêtre savoyard qui venoit d'expirer; ce malheureux devoit même à monsieur Missonier jusqu'à la chemise qui devoit l'ensevelir; mais il fut jetté tout nu dans la fosse, parce que les perquisiteurs n'avoient trouvé dans son gousset que six piastres qui font 42 liv. de Cayenne et 31 liv. 10 s. de France.
Ici le lecteur ne peut contenir son indignation. Des sous-agens, il remonte aux chefs; plus les faits sont graves, plus nous serons réservés dans les inculpations. Nous n'étions pas des personnages assez importans, pour que le directoire et les ministres s'occupassent des détails de notre emplacement, ils vouloient nous rendre malheureux; mais je crois qu'ils n'auroient pas souscrit aux mesures atroces secondaires qui ont été employées; j'ajouterai même avec connoissance de cause, que le mauvais traitement des seize premiers à Synnamary a été autant l'effet du préposé Boucher, que de Jeannet.
Ce Boucher, qui nous a plus tourmentés que les agens, enveloppe de flatterie sa complaisance et son dévoûment aux ordres les plus durs et les plus foiblement intimés. De semblables pestes dans les administrations, sont les plus grands fléaux des gouvernemens, des gouverneurs et des opprimés.
En partant, nous avons eu contre nous les chances les plus funestes, d'abord la présence du nommé Po.... au comité des colonies. Cet homme avoit donné le plan de nos établissemens dans le canton de Vincent Pinçon; s'il connoît bien ce local où il a gardé les vaches, il connoît encore mieux l'abandon et les précipices de ce séjour tant dévasté par les Portugais; c'est ce qui lui faisoit dire que nous n'y pourrions pas remuer, ou plutôt qu'on pourroit nous y faire mourir, sans que nous fussions entendus de personne. Ce plan révolta le ministre de la marine, comme on le voit dans sa lettre du 25 ventose an 6: «Le local de Konanama, dit-il, vaut mieux que Vasa, désigné par les ingénieurs; il est plus près des endroits habités et les déportés qui voudroient devenir habitans, y trouveroient plus de débouchés pour le commerce.» Monsieur Lescalier, chef du bureau des colonies, qui, avec les meilleures intentions du monde a souvent vu par les yeux des autres, a publié en même tems un ouvrage sur la Guyane, où il fait le plus grand éloge de ce pays. S'il avoit vu Konanama comme moi, il n'en auroit pas dit tant de bien; je sais qu'il n'a rien négligé pour rendre la colonie florissante; il auroit dû se souvenir qu'il a été dupé bien des fois, et ne pas hasarder notre destinée par des assertions souvent téméraires; nous sommes tentés de croire que son ouvrage a beaucoup influencé les vues du gouvernement, car le directoire n'avoit pas plus de connoissance du sol de la Guyane que le ministre de la marine à cette époque. S'ils vouloient utiliser notre exil, sans qu'il leur en coûtât rien, ils ne vouloient peut-être pas que nous pussions leur reprocher de nous avoir envoyés à quinze cents lieues pour nous empoisonner.