Un des directeurs à cette époque, François de Neuchâteau, doit être exempt même de soupçon; le peu de bienfaits que nous avons reçus sont dus à son foible crédit.

Passons aux sous-agens du second rang.

Dans la traversée, Villeneau avoit les ordres les plus sévères contre nous; il s'en est chargé avec plaisir et les a exécutés de même.

À Cayenne, Jeannet en a reçu de particuliers à notre égard. Le directoire vu le nombre et l'affermissement que prenoit la journée du dix-huit fructidor, n'a plus gardé de ménagemens, il nous a jettés dans une île déserte, en ne nous accordant que des ombres de justice, afin de se mettre au-dessus du châtiment. Il a paru se reposer sur la bonne foi de Jeannet, qui nous a montré peut-être malgré lui une verge de fer; il a changé notre séjour de Vasa en celui de Konanama. Desvieux a été chargé du détail avec le département, il ne vouloit pas faire le mal et n'a pas osé faire le bien.

La bonne volonté et la sage administration de Roustagneng, le mettent à l'abri des reproches; grâces à ses soins, Konanama a toujours été très-bien approvisionné de vivres. Beccard, Prévost, Gerner, seront moins coupables, si on veut scruter le cœur humain. Leur férocité est un crime local dont ils ne se fussent point entachés, si les déportés eussent été moins nombreux, si la mauvaise humeur n'eût pas jetté des deux côtés une pomme de discorde, si l'insalubrité, la misère, l'abandon, la nature du sol et du climat n'eussent pas influé sur leur tempérament et sur leur caractère; il auroit fallu être plus qu'homme, pour parer à tous ces accidens; l'hypocondrie ou la consomption sont les fléaux de la zone torride; si le lecteur se transportoit sur les lieux, il apprécieroit la force de mes raisons.

Les nègres ne sont nullement impliqués dans tous ces crimes, ce sont des êtres semblables à l'homme que la liberté rend méchans comme des tigres. Ils ont tourmenté ceux-ci comme il ont tourmenté Billaud et Collot, comme ils auroient tourmenté Robespierre, enfin ils gaspillent la liberté. Les derniers sous-agens ont tous été malades de la peste. Beccard et Gerner ont péri misérablement. Prévost est destitué quoiqu'il dise:—J'avois des ordres; ceux qui me les ont donnés, rejetteront sur moi l'animadversion publique, je m'y attends. Mais ils sont si justes, qu'il ne m'ont pas encore payé l'ouvrage des Larbets; ce plan qu'on improuve tant aujourd'hui a paru superbe à l'agent et à.....» (Jeannet a fait monter cet ouvrage à dix mille francs, le tout n'a pas coûté vingt-cinq louis[6]). «J'ai pu être trop sévère, mais si j'ai mal fait je ne suis pas seul coupable». Ces messieurs voudroient tout rejetter sur lui; tel fut le sort de l'amiral Thorinkton[7] et du fameux Lally. Louis quinze, après lui avoir donné par sous seing-privé, signé de lui et de la marquise de Pompadour, l'ordre de vendre Pondichéry pour huit millions, le laissa entre les mains du parlement qui, méconnoissant la signature du roi par une politique respectueuse pour le trône, condamna Lally à être décapité, et lui fit mettre un bâillon dans la bouche de peur que la vérité ne perçât[8]. Revenons aux déportés.

J'ai déjà dit qu'ils ne manquoient pas de vivres, je voudrois que leurs persécuteurs n'innovassent rien à leur ration dans le nouveau désert qu'ils vont habiter. Voici cette ration:

8 onces de pain, 12 onces de cassave ou coaq, 8 onces de viande, 2 onces de riz, 4/32me de tafia, 15 onces d'huile (qu'ils n'ont jamais eues cependant), et une livre de savon par mois. Cette ration étoit la même pour les 16 premiers. Billaud et Collot avoient cent francs par mois, les vivres, du vin au lieu d'eau-de-vie, et une case aux frais de la république. Au bout de trois semaines, on leur annonce qu'ils vont aller à Synnamari. Des architectes un peu plus habiles que Prévost y bâtissent de nouveaux karbets. L'épidémie fait trop de progrès pour retarder plus long-tems leur départ; il aura lieu dans cinq jours. À cette nouvelle ils élèvent les mains au ciel, ils s'embrassent et se trouvent à moitié guéris, ils soupirent après ce cinquième jour comme le cerf après une source d'eau vive.—Nous ne périrons donc pas tous, s'écrient-ils...!

Maintenant que le trépas et la vie ont posé les armes, voyons ceux qui restent sur le champ de bataille, depuis le 24 thermidor an 6 jusqu'au 5 frimaire an 7, (11 août, jusqu'au 25 novembre 1798.)

Liste des morts à Konanama, copiée sur les registres du garde-magasin et de l'inspecteur Prévost, rédigée par ordre alphabétique. Je marquerai les deux bâtimens de la Bayonnaise et de la Décade, qui les ont apportés, par les lettres initiales B...D.

LISTE ALPHABÉTIQUE

Des morts à Konanama, depuis le 28 thermidor an 6, jusqu'au 5 frimaire an 7; (15 août jusqu'au 25 novembre 1798.)

B.Azaert, dit Azor (Pierre-Jaques), prêtre âgé de 51 ans, né à Haringhe, département de la Lys, mort de peste à l'hospice, le 29 brumaire an 7 (18 novembre 1798).

Sa succession monte à 14 livres 16 sols.


D.Bailly (J. B.), âgé de 37 ans, bénédictin de Strasbourg, département du bas-Rhin, né à Saal, mort dans des convulsions effrayantes, le deuxième jour complémentaire de l'an six (18 septembre 1798).


D.Boterf (dit Bodu Marc); 40 ans, vicaire de la Roche-Bernard, Nantes, dép. de la Loire-Inférieure. Il étoit rentré en vertu de la loi du 7 fructidor an 5 (24 août 1797). Mort le 25 fructidor an 6 (11 septembre 1798), de peste et de dyssenterie.


D.Bougeard (J. B.); 34 ans, vicaire de Rennes en Bretagne, natif d'Iffendik, département d'Ille-et-Vilaine. Ce malheureux fut affligé dans la traversée, de la gale et du scorbut. Il n'en est jamais guéri. Mort d'une fièvre putride, le 1 vendémiaire an 7 (22 septembre 1798).


D.Bouchard (Pierre André); 46 ans, prêtre du diocèse de Tournay, natif de Rumigny, département du Nord. Celui-ci avoit une montre et neuf cents livres d'argent qui lui ont été volées par les nègres. (Voyez son article, dans la lettre de Beccard à Roustagneng). Mort de peste, le 21 brumaire an 7 (11 novembre 1798.)


B.Berger (Charles-Henry); 32 ans, prêtre, commune d'Azerailles, dép. de la Meurthe, mort de peste le 20 brumaire (10 novembre 1798). Il a laissé 50 livres 12 sols de succession.


B.Bourgeois (J. Fr.), prêtre, 46 ans, commune de Villeneuve, département de la Haute-Saône; mort de peste, le 18 brumaire an 7 (8 novembre 1798).

Sa succession monte à 49 livres 14 sols.


D.Brétault (Prre) 56 ans, pasteur digne des premiers siècles de l'église. Il étoit curé de Poesme, près d'Angers, département de Maine et Loire, né à Alençon, même département, mort de soif et de fièvre putride, le 14 brumaire an 7 (4 novembre 1798).

Sa succession monte à 3 livres.


D.Brunégat (Pierre); 52 ans, vicaire de Bazoches, Luçon, Vendée; né à Soni, département de la Loire-Inférieure. On le taxoit de folie, mais, plus brave que les autres, il refusa l'exemption qu'on lui offrit en rade, de le soustraire à la déportation, s'enfonça dans le désert, et fut trouvé mort au pied d'une bâche, le 22 fructidor an 6 (8 septembre 1798).

Sans succession.


D.Bourdois (Marie-Edme); 45 ans, vicaire de Fleury, de Seure, département d'Yonne, né à Joigny, même département, mort le 28 vendémiaire an 7 (19 oct. 1798). Il étoit érudit et avoit une tête de St.-Pierre.

Sans succession.


B.Bolleret (Louis); 48 ans, prêtre de la commune de la Rivière, département de la Haute-Marne, mort de scorbut, rongé par les vers et les chiques, le 2 frimaire an 7 (22 novembre 1798).

Sa succession monte à 60 livres 4 sols.


B.Cabec (J. Nicolas), âgé de 55 ans, commune de Boulay, département de la Moselle, mort de fièvre putride, de dyssenterie et de vers, le 15 brumaire an 7 (15 novembre 1798).

Sa succession monte à 13 livres 12 sols.


B.Campfort (Paul), prêtre âgé de 55 ans, commune de Paul-Mignac, département du Cantal; mort de chagrin et de consomption, le 19 brumaire an 7 (9 novembre 1798).

Sa succession monte à 47 livres 2 sols.


B.Chapuis (Joseph), prêtre, âgé de 46 ans, commune de Serre, département de la Drôme; mort de peste, le 28 brumaire an 7 (18 novembre). Il étoit un de ceux sur lesquels les nègres trépignèrent, pour le faire entrer dans la fosse.

Sa succession monte à 53 livres 12 sols.


B.Colard (Jean), prêtre, âgé de 59 ans, commune Dorenand, département du Doubs. Il avoit soixante ans quand il arriva. La loi l'exemptoit de la déportation. Il étoit rentré en vertu de la loi du 7 fructidor an 5 (1797). Ses persécutions passées et son attachement à la France, méritoient un meilleur sort.

Mort d'épidémie le 30 vendémiaire an 7 (21 octobre 1798).

Sa succession monte à 19 livres 10 sols. Il avoit des papiers précieux et quelques pièces de monnaie, qui ont disparu.


D.Combaut (Jean), âgé de 44 ans, vicaire de St.-Pol-de-Léon, né au même lieu, département du Finistère, mort d'hydropisie et de scorbut, le 18 vendémiaire an 7 (9 octobre 1798).


D.Debruyne (J. B.); 32 ans, curé de St. Quentin, Malines, (Dyle), né à Louvain, même département, mort de la peste, le cinquième jour complémentaire de l'an 6 (21 septembre 1798).


B.Demals (Fr.), prêtre âgé de 42 ans, commune de Verrebroëk, département de l'Escaut, mort le 22 brumaire an 7 (12 novembre 1798).

En marge du registre de Beccard, est écrit: Mort sans succession, et enterré par les Belges ses confrères, au refus des nègres.


D.Desmasures (Gaspard), curé de Conantré, près Chartres, né à Caen, mort de peste chez Peintre, le 3 vendémiaire (25 septembre 1798).


B.Dorival (Jean), prêtre, âgé de 51 ans; commune de Marionval, département de l'Oise; mort le 20 brumaire an 7 (10 novembre 1798).

Sa succession monte à 2 livres 16 sols.


D.Friquet (Alexandre), âgé de 40 ans, tailleur, né à Lille en Flandre, déporté pour avoir recélé chez lui un prêtre qui étoit son parent, mort de scorbut le 6 vendémiaire an 7 (27 septembre 1798).


B.Galley (Joseph), prêtre, âgé de 38 ans, commune de Forclas; mort de peste et de misère, le 24 brumaire an 7 (14 novembre 1798). En marge du registre est écrit: Sans succession; les nègres ayant refusé de l'inhumer, il a été enterré par ses confrères les Belges. C'est ce malheureux qui n'avoit qu'un mauvais drap pour l'ensevelir; on le lui arracha, il fut reporté trois fois dans les karbets, et jetté tout nu sous la galerie. Son cadavre infectoit quand il fut confié à la terre.


B.Garric (Pierre), prêtre, âgé de 36 ans, commune de Castres, département du Tarn, mort d'épidémie, le 18 brumaire an 7 (8 novembre 1798).

Sur son inventaire, que j'ai, est écrit: Sans succession.


B.Gebdil (François), prêtre, âgé de 53 ans, commune de Samoïns, département du Mont-Blanc, mort de chagrin et de misère, le 17 brumaire an 7 (7 novembre 1798).

Sa succession monte à 42 livres 10 sols.


D.Guyot (Ignace), âgé de 32 ans, desservant de Tinnecourt, né à Morescourt, département des Vosges, mort d'épidémie le 28 brumaire an 7 (20 novembre 1798).

Sa succession monte à 21 livres 2 sols.


B.Humbert-Darmant, prêtre, âgé de 41 ans, commune de Saint-Gireau, département du Mont-Blanc; mort de chagrin, le 17 brumaire an 7 (7 novembre 1798).

Sa succession monte à 21 livres 12 sols.


D.Huybrecht (F.) âgé de 47 ans, curé de la cathédrale de Gand, né à Taim, département de l'Escaut; homme plein de talent; la bonté de son cœur se peignoit sur sa figure angélique. Mort de misère, rongé de vers et de scorbut, le 21 fructidor an 6 (7 septembre 1798).


B.Heykens (Paul), prêtre, âgé de 40 ans, commune de Gierle, département des Deux-Nèthes, mort d'épuisement, le 25 brumaire an 7 (15 novembre 1798).

Sa succession monte à 21 livres.


B.Laforgue (J.), prêtre, âgé de 45 ans, commune de Villeneuve-de-Rivière, département de la Haute-Garonne; mort rongé par les vers le 28 brumaire an 7 (18 novembre 1798).

Sa succession monte à 4 livres 18 sols.


B.Laurence (Martin), prêtre, âgé de 35 ans, commune de Sourdeval, département de la Manche; mort de misère et de chagrin, le 25 brumaire an 7 (15 novembre 1798).

Sa succession monte à 86 livres 2 sols.


D.Le Diveleck (Louis), 52 ans, prêtre de Vannes, département du Morbihan, né à Vannes, mort de chagrin et de misère, surnommé le beau vieillard (Voyez les détails de sa mort, dans les notes sur l'hôpital). Mort le 22 vendémiaire an 7 (13 octobre). En marge du registre, est écrit: Sans succession, déporté sans avoir été entendu. Six mois avant sa déportation, il couchoit dans les bois, ses dénonciateurs pleuroient en le voyant enchaîné sur la route.


D.Leger (Jean-François), curé de Villerbieu, Orléans, âgé de 45 ans, né à Orléans, département du Loiret; mort de peste et de misère, le 30 brumaire an 7 (21 octobre 1798).

Sa succession monte à 7 livres 16 sols.


D.Lemaitre (J.) 42 ans, bernardin de Nantes, rentré en vertu de la loi du 7 fructidor an 5, déporté sans avoir été entendu, né à Chapel-Glain, département de la Loire-Inférieure; mort le 26 fructidor an 6, de la peste (12 septembre 1798).


D.Lepape (André), âgé de 43 ans, vicaire de Sainte-Trophisme-de-Quimper, né à Pont-l'Abbé, dép. des Côtes-du-Nord; rentré comme le précédent; mort de misère et de peste, le 20 vendémiaire an 7 (6 septembre 1798). En marge du registre, est écrit: Mort sans succession, dans la plus grande misère, enterré par charité.


B.Leroy (André); 43 ans, curé de Saint-Martin, Rouen, Seine-Inférieure, mort de peste, le 24 brumaire an 7 (31 octobre 1798).

Sa succession monte à 133 livres 14 sols.


D.Lortec (Jean-Joseph-Pascal); 54 ans, prêtre de la Merci, né à Toulouse, département de la Haute-Garonne. Celui-ci a été déporté, parce qu'il étoit prêtre. Il s'étoit soumis à toutes les loix de la république, avoit fait tous les sermens, n'y avoit jamais manqué, étoit disposé à les recommencer. Il est mort rongé de vers, plaint des honnêtes gens et tourmenté d'une manière particulière, à cause de son caractère irascible, le 23 fructidor an 6 (9 septembre 1798).

Sans succession.


B.Luquet (François), prêtre, âgé de 43 ans, commune de Mâcon, département de Saône et Loire, mort de la dyssenterie et du scorbut, le 24 brumaire an 7 (14 novembre 1798).

Sa succession monte à 73 livres 10 sols.


D.Malachie (Bertrand), 42 ans, procureur de l'abbaye des bénédictins d'Orval de Trèves, département des Forêts; né à Mortevant, même département. Il jouissoit de la plus brillante santé, la bonne foi et la résignation étoient peintes sur son visage, il étoit rempli de vertus et de talens. Quoique d'une complexion très robuste, il est mort d'éthysie et de consomption, le 3 vendémiaire an 7 (25 septembre 1798).

Sans succession.


D.Mathieu (Jean-Charles), 33 ans, prêtre d'Épinal-Saint-Diez, département des Vosges; né aux mêmes lieux; il avoit donné tous ses soins aux mathématiques; Desvieux, commandant de place, l'engagea à se reposer sur lui du soin de le placer, en qualité de pays; il l'a abandonné pour ne pas se compromettre. Ce malheureux, à la fleur de son âge, d'une complexion vigoureuse, a souffert comme Saint Laurent sur le gril: en fermant l'œil, il demandoit pardon à Dieu pour ses ennemis. Mort le 25 fructidor an 6 (11 septembre 1798).


B.Millocheau (Lubin), prêtre âgé de 57 ans, commune de Francourville, près Chartres, département d'Eure et Loir; mort de peste, le 17 brumaire an 7, (7 novembre 1798).

Sa succession monte à 35 livres 4 sols.


B.Mercier Didier, âgé de 40 ans, laboureur, commune de Cuvigny, département du Mont-Blanc, mort le 3 frimaire an 7 (23 novembre 1798). Celui-ci se trouve le dernier sur le registre de Beccard, qui n'est pas rédigé par ordre alphabétique.


D.Modeste-Bernard, âgé de 56 ans, prêtre de Saint-Jean-de-Dieu, Poitiers, Vienne, né à Lille, département du Nord; d'une piété exemplaire, supportant son sort, sans avoir jamais laissé échapper aucune plainte. Il jouissoit de l'estime de tout le monde, prioit Dieu sans ostentation; c'étoit un prédestiné. Il fut mis en rade en 1793, avec les 700 martyrs si cruellement torturés par Lalier (Voyez la traversée); mort de misère et de peste, en prononçant ces mots du prophète roi: Super flumina Babylonis illic sedimus et flevimus cùm recordaremur Sion. (Ps. 136) Qui seminant in lacrymis, in exultatione metent. (Ps. 125).

Chargés de chaînes, et assis sur les rives du fleuve de Babylone, nous pleurions en tournant nos regards vers Sion.

Ceux qui sèment dans les larmes, moissonneront dans la joie.

Le 19 vendémiaire an 7 (10 octobre 1798).

En marge est écrit: Sans succession.


B.Morel (Barthélemy), prêtre, âgé de 47 ans, commune de Bruneau, département de l'Aisne; mort de peste, le 20 brumaire an 7 (10 novembre 1798).

Sur son inventaire est écrit: sans Succession.


D.Montagnon (Grégoire-Joseph), âgé de 47 ans, né à Ambenou, département de la Haute-Saône, curé de Besançon; mort de peste, le 29 brumaire an 7 (19 novembre 1798).

Sa succession monte à 6 livres.


B.Peyras (Pierre), capucin, âgé de 39 ans, commune d'Abriesse, département des Hautes-Alpes; mort de chagrin, le 25 brumaire an 7 (15 novembre 1798).

Sa succession monte à 55 livres.


D.Poirsin (Henri), 55 ans, capucin de Rouvray, né au même endroit, département de la Meuse; protégé par Desvieux, qui l'a abandonné; il prêchoit d'exemple dans la traversée, il a rendu les plus grands services à Parisot malade, il n'exigea aucune reconnoissance et disoit qu'il ne faisoit qu'observer la règle de son ordre; il refusa de se placer et de se soustraire à la mort, pour un vieillard de 65 ans, nommé Claudon, qui étoit son prieur et son compatriote. À Cayenne, il vendoit une partie de ses vivres, pour améliorer le sort de ses commensaux; mort de misère et de peste, le 12 brumaire an 7 (2 novembre 1798).

Sa succession monte à 19 livres 2 sols.


B.Pradier (Guillaume), prêtre, âgé de 51 ans, commune de Mazonère, département du Puy-de-Dôme, mort d'éthysie, le 30 brumaire an 7 (20 novembre 1798).

Sa succession monte à 72 livres 12 sols.


D.Prevignaud (Jacques Trudert), 52 ans, desservant de Saint-Florent-de-Niort, natif de Périgueux, département de la Dordogne; mauvaise tête et bon cœur. Mort chez Henry William, dans la seule case qui reste dans la Savanne. La peste faisoit alors de grands ravages, la jeune femme de William ne cessa pas de prodiguer gratuitement ses soins à Prevignaud qui, sans le vouloir, infecta cette case d'épidémie, et vit périr à ses côtés, dans le même jour, le père de la jeune femme et ses deux enfans, le 22 vendémiaire an 7 (13 octobre 1798). William ayant refusé d'être son héritier, a remis ses effets à Pilot son vicaire.

J'allai voir ces ruines en mai 1799; le petit nègre de William me servit de guide. Quand nous fûmes au cimetière, il se mit à pleurer, en me disant dans son jargon: C'est là que reposent mes bons maîtres..... Pour moi, assis sur le brancard qui étoit à l'entrée, je fixai les bâches qui ombrageoient les tombes..... Après un morne silence, je me fixai en pleurant... Je les rejoindrai peut-être bientôt... Ils sont dans votre sein, ô mon Dieu! Ils ont assez souffert.... Ils vous demandent grâce pour leurs persécuteurs....


B.Rey (Michel), prêtre, âgé de 50 ans, commune de Montemont, département du Mont-Blanc; mort de dyssenterie, le 30 brumaire an 7 (20 novembre 1798).

Sa succession monte à 36 livres 12 sols.


D.Roellandia (Abert), âgé de 49 ans, bernardin d'Anvers, son pays natal, département des deux Nèthes; mort de peste, le 15 vendémiaire an 7 (6 octobre 1798).

Sa succession monte à 35 livres 10 sols.


B.Rouire (Pierre), âgé de 52 ans, commune de Saint-Saturnin, département du Cantal; mort de fièvre putride, rongé de vers, le 19 brumaire an 7 (9 novembre 1798).

Sa succession monte à 90 livres.


D.Scher (Felix-Alexandre), prêtre, âgé de 65 ans, de Hamel, près Cologne. En 1792, il échappa miraculeusement aux massacres du 2 septembre. En 1793, il fut conduit aux Carmes à Paris; en 1794, renfermé pendant huit mois dans un cabanon de Bicêtre. En 1795, il obtint sa liberté, et un passe-port pour se rendre chez lui; il fut arrêté aux frontières comme émigré, reconduit en 1796 à la prison de la Force, à Paris. En 1797, il fut encore conduit jusqu'aux frontières de la Suisse, et ramené à Rochefort. Il avoit été aumônier des pages des petites Écuries de la reine. Il a été pillé deux fois dans la traversée, est mort de misère et rongé de vers, le 16 vendémiaire an 7 (7 octobre 1798).

En marge du registre est écrit: Sans succession.


D.Seguin (Nicolas), 48 ans, curé de Saint-Martin de Chartres, né à Authon, même diocèse, département d'Eure-et-Loir, mort de peste le 22 vendémiaire an 7 (13 octobre 1798).

Cormier, son compatriote, a été son héritier. Seguin étoit instruit sans prétention, religieux sans fanatisme, et généreux sans ostentation; il avoit été attaché à la maison du philosophe Helvétius.


D.Schilts (Dominique), domestique, âgé de 57 ans, né à Catenay, département de la Moselle, interprète pour les langues allemande et anglaise, mort de peste le 18 fructidor an 7 (4 septembre 1798). Les nègres se sont fait donner 18 fr. pour l'enterrer.

Sa succession monte à 66 fr.


B.Souchon (Pierre-Paul), prêtre, âgé de 42 ans, commune d'Issenjeaux, département de la Haute-Loire, mort de tranchées, le 22 brumaire an 7 (18 novembre 1798).

Sa succession monte à 84 liv. 10 s.


D.Sourzac (Jean), âgé de 53 ans, né à Colonge, département de la Corrèze, curé de Salignac en Limoges. Le chagrin lui avoit un peu aliéné la tête, il s'est noyé le 27 thermidor an 6 (14 août 1798). Sa succession monte à 1500 liv. monnaie de Cayenne, et à 1125 de France. (Voyez ci-dessus la correspondance administrative sur Konanama.)


D.Toupeau (Nicolas), domestique, né à Beauvais, département de la Meuse, l'un des voleurs, s'est brûlé les intestins à force de boire du taffia. Un accès de fièvre chaude l'a conduit dans la rivière de Konanama, où il a été trouvé par des pêcheurs, le 18 vendémiaire an 7 (9 octobre 1798).

En marge du registre est écrit, sans succession. Une partie de ces détails s'y trouve consignée de même avec exactitude.


B.Tournefort (Pierre), prêtre, âgé de 56 ans, commune d'Anneci, département du Mont-Blanc, mort rongé de vers, le 22 brumaire an 7 (14 novembre 1798).

Sa succession monte à 26 fr.


D.Vallée (Alexis-Jean), 45 ans, curé de Plouhinet-Vannes, né à Ponthivy, département du Morbihan, un peu fanatisé par le malheur; mort d'épidémie et de misère, le 24 vendémiaire an 7 (13 octobre 1798).

Sans succession.


D.Vanderstoten (Ferdinand), 43 ans, curé de Turahout, Anvers, Deux-Nèthes, né à Naoust, même département; mort d'une fièvre putride, le premier frimaire an 7 (21 novembre 1798).

En marge est écrit: Ses effets sont embarqués pour Synnamary.


B.Vambver (J. B.), prêtre, âgé de 48 ans, commune de Sempse, département de la Dyle; mort de fièvre inflammatoire, le 19 brumaire an 7 (11 novembre 1798).

Sa succession monte à 25 liv. 16 s.


D.Vanhecservych (Thomas), âgé de 49 ans, né à Helchteren, département de l'Escaut, oratorien, professeur de philosophie à Malines, génie profond, aimable quoique très-infirme. Il étoit paralytique, goutteux et sourd. Il avoit de si violentes attaques de sciatique, qu'il restoit des huit jours entiers dans son hamac. Il n'a pas pu se déshabiller durant toute la traversée. Ses confrères ne l'ont jamais abandonné; mort rongé de vers et de peste, le 10 vendémiaire an 7 (1er. octobre 1798).


B.Vanvolexem (François-Joseph), âgé de 54 ans, curé de Saint-Livinhessche de Malines, département de la Dyle, mort de fièvre pestilentielle, le 28 brumaire an 7 (18 novembre 1798).

Sa succession monte à 17 fr.


D.Wancauw-en-Berghc (J. B.), âgé de 49 ans, curé de Saint-Jacques de Louvain, Malines, né à Etichone, département de l'Escaut; mort d'hydropisie le 15 vendémiaire an 7 (6 septembre 1798).


D.Venati (Jean), 57 ans, prémontré, desservant de Grodisé, évêché de Laon, département de l'Aisne, mort de chagrin et de dyssenterie, le 6 brumaire an 7 (27 octobre 1798).

Sa succession monte à 3 liv. 10 s.


D.Wliegen (Arnauld-François), 45 ans, prêtre oratorien de Montaigu, Malines, né à Montaigne, département de la Dyle, mort de dyssenterie, rongé de vers, le 11 vendémiaire an 7 (2 octobre 1798).

Fin de la liste des morts à Konanama.

Totaux.


N. B. Le total des successions de ces soixante-six infortunés, ne monte pas à plus de 3,600 livres. Ceux dont je n'ai pas marqué l'avoir, n'étoient pas plus riches que les autres; mais je n'ai pu me servir de ces pièces qu'à la dérobée....

4 frimaire an 7 (24 novembre 1798.)

Je n'aurai donc que des horreurs à dévoiler! Que la coupe d'amertume est profonde! Je viens de fermer une hécatombe pour en ouvrir une autre.

L'ordre du départ est arrivé; on se presse, on s'embrasse, comme si on retournoit en France. Malheureux! si un rayon d'espérance suffit pour vous rappeler à la vie, pourquoi n'a-t-il pas lui plutôt?

Ils restent cent treize, dont quarante n'ont plus qu'un souffle de vie; trente sont convalescens. En France, on diroit qu'ils sont moribonds; les autres se portent bien, c'est-à-dire qu'ils peuvent se traîner. Jeannet est rappelé en France, après avoir donné ses ordres pour le transfèrement. Burnel qui le remplace, s'annonce sous les dehors les plus favorables; il confirme l'arrêté de son prédécesseur: Roustagneng a cédé sa place à Dusargues qui a tout autant de lumières et de bonne volonté que lui. Germain part pour Konanama, afin d'aider à Beccard, qui est à moitié fou de boisson, de chagrin et d'épidémie. Malgré la sage prévoyance de Dusargues, tout s'exécute dans le plus grand désordre. Cette nouvelle a donné le coup de la mort à Gerner et Beccard; ils prévoient que leur conduite va être connue. Beccard fait traîner les plus malades sans ménagement, sans vivres, sans cadres, sans eau; il les entasse les uns sur les autres avec une partie de leurs effets sur le tillac d'une mauvaise goëlette, à l'ardeur d'un soleil brûlant. Le garde-magasin de Synnamary n'est pas averti de leur prochaine arrivée. Nous les rejoindrons bientôt. Les convalescens attendent le retour d'un autre bâtiment. Ceux qui pourront se traîner, feront le chemin par terre. Au bout de huit jours, la seconde goëlette emporte les plus malades et donne à Beccard l'ordre de brûler les karbets. Les Grecs eurent moins de plaisir à se reconnoître à la lueur des flammes de Troye..... Chaque déporté retrouva des forces pour incendier ces antres de mort. Tous, une torche à la main, descendirent au cimetière, et secouant les brandons sur la tombe des martyrs qui les précédoient, entonnèrent cet hymne à l'Éternel et à la France:

Tombeau des déportés morts à Konanama.

Ire. STROPHE.

Dispensateur de la lumière,
Maître absolu de nos destins,
Au feu de ces brandons agités par nos mains,
Épure et fais mouvoir cette sainte poussière;
Cadavres mutilés, de vos persécuteurs
Déjà vous obtenez vengeance.
L'Éternel chaque jour vous met en leur présence.
Quelques-uns d'eux viendront partager vos malheurs.
Mais cette rive désolée,
Tremble et se ranime à nos voix...
Écoutez... un Dieu parle, et du fond de ces bois
Il nous apprend leur destinée,
«Tous les tyrans de fructidor
»Pour un vaste cercueil vont échanger leur or...

2e. STROPHE.

»Près de vos cendres profanées
»Ces palmistes majestueux
»Seront baignés dans peu des pleurs de vos neveux.
»Dans les deux continens, vous aurez des trophées,
»Chaque goutte de sang injustement versé
»Est l'ineffaçable sentence
»Que la crainte en leur cœur vient de tracer d'avance.
»Et l'arrêt de leur mort ne peut être effacé.»
Que vois-je? ces ombres plaintives
Sont à demi dans leurs tombeaux,
L'un est rongé de vers, l'autre de ses lambeaux
Se couvre sur ces sombres rives.
Dans le bois tous semblent errer
Vers une source d'eau pour se désaltérer.

3e. STROPHE.

Au fond de la zone torride
Noyés dans un étang de feux,
Dans le fond d'un désert, vois deux cents malheureux,
Aux bords d'une rivière à leur palais aride
Remontant vers sa source elle apporte en grondant
Les flots d'une mer écumante.
Pour activer leur soif et leur fièvre brûlante
Neptune en leur gosier enfonce son trident.
Dans cette atmosphère embrasée
La mort étend ses vastes bras:
Mort, pose tes armes; ceux que tu frapperas,
Étourdis de leur destinée
Sur ton sein hérissé de dards
Vont se précipiter au plus beau des hasards[9].

4e. STROPHE.

(Péroraison.)

Mais leur voix nous rappelle encore...
«Que voulez-vous, braves amis?..
»Pardonnez au vaincu quand vous l'aurez soumis;
»Des beaux tems de Janus faites naître l'aurore
»Portez dans vos foyers le glaive et l'olivier;
»Rendus dans le sein de la France
»Au plaisir du pardon immolez la vengeance,
»Et mariez enfin le myrte et le laurier...
.... Leur ombre s'échappe en fumée...
.... Revenus d'une douce erreur
L'amitié nous replonge dans un gouffre d'horreur;
Notre âme est presque inanimée...
Quand j'oublierai Konanama
À la clarté du jour mon œil se fermera...»

À ces mots, ils s'embrassèrent en pleurant, se mirent en route avec joie. Le plaisir de vivre avec des humains leur retraçoit le souvenir de leur pays. Quelques-uns s'égarèrent dans le désert, d'autres se couchèrent au milieu de la route. Enfin, ils se rendirent à la nouvelle destination, il en coûtera encore la vie à quelques-uns, mais on n'y regarde pas de si près. Les premiers malades étoient fort à plaindre, comme nous l'avions prévu; ils couchoient par terre sous des hangars, entassés dans une grande case qui est la première du village; plusieurs étoient rongés de vers; les autres furent déposés pêle-mêle dans l'église: une partie trouva asile, pour son argent, chez quelques colons du petit bourg et des environs. Les plus indigens restèrent provisoirement dans l'église, avec les futailles et le reste de l'attirail de Konanama.

On leur bâtit à grands frais de vastes karbets, mais l'ouvrage ne sera pas fini de deux mois; n'importe, ils sont plus à leur aise; M. Lafond-Ladebat a cédé au gouvernement une grande case qui leur sert d'hôpital. Leur sort est amélioré; mais la famine se fait sentir: on parle d'échancrer leur ration. En pluviose, on leur retranche l'huile, le savon, le riz, le tafia. Ils sont un peu dédommagés de ces privations par l'accueil des habitans. L'officier du poste Freytag est aussi bon que Prévost étoit méchant. Cabrol et Martin les favorisent autant qu'ils peuvent. La rapacité de Gerner et de Beccard est modérée par Morgenstern, garde-magasin de Synnamary; la rigidité et l'exactitude de ce dernier déplaisent à son associé; au moment où ils se brouillent, Beccard quitte la partie; le chagrin, la peste et le désordre de ses affaires accélèrent ses derniers momens; il expire dans des convulsions affreuses, le 2 février 1799 (14 pluviose an 7). Deux mois après, Gerner succombe de même au moment de toucher le fruit de ses rapines.

Mais les victimes étoient frappées de mort à Konanama. Leur pénible retour en a moissonné un bon nombre; ils sont partis le 5 frimaire; tous ont été rendus le 14 (4 décembre 1798). Cabrol, Freytag, Morgenstern versoient des larmes de douleur et d'indignation au spectacle que je n'ai fait qu'esquisser. On jugera de leur état, en apprenant qu'au bout de trois mois ils étoient incapables de se reconnoître. Quand j'y allai, ils me disoient: Nous nous portons bien. Tous étoient encore absorbés, rêveurs, épuisés par une longue marche, insensibles à la douleur et au plaisir, à demi-plongés dans le tombeau; plus semblables à l'animal qui survit lourdement au coup de masse du boucher, qu'à l'homme préposé jadis pour servir de fanal à ses semblables; ils conserveront cet état d'abrutissement jusqu'à notre retour, si toutefois il n'est pas long. Ouvrons la seconde hécatombe. Je logerai dans la même enceinte les morts de la première déportation des seize députés, par la corvette la Vaillante; car la mort égalise tous les hommes. J'ai vu à mon second voyage à Synnamary, les deux seuls restans de ces seize proscrits qui m'ont donné quelques notions sur leurs confrères. Dans ce moment ils avoient été traînés à Cayenne, parce qu'ils faisoient ombrage à Burnel qui craignoit son ombre.

LISTE ALPHABÉTIQUE
DES DÉPORTÉS MORTS À SYNNAMARY,

Rédigée sur les registres du canton.

Les lettres initiales des bâtimens qui les ont apportés seront en tête: V. Vaillante, D. Décade, B. Bayonnaise.


B.Achart-Lavort (Marc-Jean), prêtre-curé de la Rochenoire, âgé de 52 ans, mort de peste, le 13 frimaire an 6 (3 décembre 1798.)


D.Beaufinet, officier de santé, natif de Saint-Avignan, Charente-Inférieure, aide-major sur la Décade, s'est confiné à Cayenne volontairement, a été envoyé à Konanama, où il a rendu les plus grands services aux déportés; mort de peste, le 10 frimaire an 7 (30 novembre 1798.)


B.Berthaud (Pierre-François), prêtre-chanoine de Sallanche, âgé de 56 ans, commune de Saint-Sigismond, département du Mont-Blanc, mort de peste, le 28 nivôse (17 janvier 1799).


D.Billard (Étienne), âgé de 48 ans, curé de Guyancourt-sous-Laon, né à Corbenis, département de l'Aisne; mort de la dyssenterie, rongé de vers le 7 nivôse an 7 (27 décembre 1798).


D.Bossu (Louis-Augustin), 39 ans, graveur, né à l'île de France; résidant à Paris, mort de dyssenterie et de peste le 16 nivôse an 7 (5 janv. 1799).


V.Bourdon (de l'Oise), surnommé le Rouge, natif du Petit-Toüi, département de la Somme, âgé de 37 ans, représentant du peuple.

Il étoit d'un caractère très-irascible; mort le 4 messidor an 6 (24 juin 1798), pour avoir voulu travailler le sol de la Guyane, et de chagrin de ce que ses collègues n'avoient pas voulu l'associer à eux pour l'évasion.


D.Broly (François-Joseph), 45 ans, curé de Meutfenheim, Strasbourg, Haut-Rhin; né à Hittennem, même département, placé chez Konra-Lillebat, canton de Sinnamary; mort d'une fièvre putride le 20 vendémiaire an 7 (6 septembre 1798).


V.Brottier (André-Charles), natif de Tanoy, département de la Nièvre, âgé de 46 ans, aumônier de Monsieur, mathématicien, auteur d'une traduction de Tacite, très choyée des hommes de goût, et qui fera la réputation de ce savant déporté, victime de Dunan-Duverle de Presle; s'est brouillé d'abord avec ses amis et avec les habitans de la bourgade; par les affinités qu'il avoit eues avec Billaud-Varennes. Comme il avoit un bon esprit et un bon cœur, ses camarades l'apprécièrent, et leur mauvaise humeur se changea en admiration, quand ils surent que ses liaisons avec cet exilé avoient une source de curiosité philosophique; celle de scruter le cœur d'un personnage si fameusement célèbre, comme les principaux de Corinthe et Timoléon lui-même causoient avec Denis le jeune, devenu maître d'école à Syracuse.

Brottier est mort d'un coup de soleil, dont il fut frappé en courant tête nue porter le bagage des huit premiers évadés, dont les noms sont inscrits à notre arrivée en rade; il donna tous ses soins à Rovère, et après une langueur pénible, il mourut le 26 fructid. an 6 (3 septembre 1798).


D.Carret (Joseph-Charles), dominicain de Metz, né à la Courbe, département du Calvados; mort à l'hospice d'une fièvre maligne le 7 frimaire an 7 (29 novembre 1798).


B.Cholet (Antoine), âgé de 45 ans, prêtre chanoine régulier, commune d'Angers, département de Maine-et-Loire; mort à l'hospice, de dyssenterie et des vers le 19 frimaire an 7 (9 décembre 1798).


D.Colas (Louis), laboureur, né à Coémieux, Dôle, Côtes-du-Nord; mort d'hydropisie, à l'hospice le 27 pluviose an 7 (15 février 1799).


B.Courcière (J. B.), prêtre, âgé de 40 ans, commune de Champagnay, département du Tarn, mort de consomption et de peste à l'hospice le 28 nivôse an 7 (17 janvier 1799.)


B.David (Pierre), prêtre, âgé de 45 ans, commune d'Angoulême, département de la Haute-Charente, placé chez Konrad-Lillebat, habitant de Synnamary; mort sur cette habitation de la suite de l'épidémie qui étoit à bord de la Bayonnaise, le 14 pluviose an 7 (2 février 1799).


D.Daviot (Denis), 49 ans, bernardin de Besançon, né à Villeneuve, près Besançon, mort à Yrocoubo en frimaire an 7 (5 décembre 1798).


D.Daviot (Franc.), capucin, né à Besançon, département de la Haute-Saône, âgé de 51 ans. Ils étoient 3 cousins qui, au moment de partir, reçurent une lettre qui leur annonçoit leur élargissement. Ils la communiquèrent au commissaire B..... qui ne les écouta pas. Deux sont morts après avoir essuyé tous les revers de la fortune. Celui-ci est décédé à l'hospice de Synnamary le 25 vendémiaire an 9 (28 octobre 1800).


D.Denouailles (Louis-Vincent), 54 ans, prêtre de Vannes, né à Serens, département du Morbihan, mort à l'hospice, de misère, de peste et de dyssenterie le 2 nivôse an 7 (22 décembre 1798).


D.Després (François), âgé de 45 ans, chanoine de Bourges, surnommé Ésope, né à Marsilly, département d'Indre-et-Loire; mort à Synnamary, chez M. Duchesne, le 11 vendémiaire an 7 (2 octobre 1798).


D.Doazan (François), 54 ans, curé de Landron, diocèse de Poitiers, dont il étoit natif; mort d'une fièvre putride, chez Peintre, canton de Synnamary, le 25 pluviose an 7 (15 février 1799).


D.Fayet (Benoît), apothicaire, âgé de 18 ans, commune de Lamur, département de l'Isère, jeune homme rempli de talent, a été déporté pour une faute de police correctionnelle, toujours dans l'intention de déshonorer la cause commune. Il a été corrompu par les autres voleurs venus sur la Bayonnaise; mort de libertinage le 15 janvier 1799.


D.Fleurance (Joseph) dit père Barthélemi, capucin, âgé de 44 ans. Il m'a aidé sur la Décade à mettre la liste par ordre alphabétique. Au bas de son nom se trouve la note suivante écrite de sa main:

Dénoncé et déporté pour avoir usé en 1795 du bénéfice de la loi, né à Gerarmey, département des Vosges.

Mort de peste, rongé de vers à l'hospice, le 22 nivôse an 7 (10 janvier 1799).


D.Francilleu (Mathieu) dit Pinsillon, l'un des cinq voleurs de la Décade, se disant vigneron de Besançon, mais réellement sans aveu, flétri dans l'ancien régime à la suite de quatre jugemens infamans, avoit travaillé aux mines et ramé au bagne, fouété et marqué, nourri dans le crime, il comptoit 68 ans quelques mois avant le 18 fructidor; on le jugea aux fers, et par égard pour son âge, cette peine fut commuée en prison perpétuelle. Après le 18 fructidor, le commissaire B..... le confondit avec les prêtres déportés dans la prison de Saint-Maurice de Rochefort, et le mit ensuite au cachot, mais aux charges des déportés qui étoient forcés de lui fournir vingt sous par jour pour qu'il ne restât pas avec eux. Au moment du départ, B..... le mit en tête sur la liste, malgré nos réclamations, et nous ne pûmes le séparer de nous que dans la Guyane; il s'étoit réfugié dans les bois à la suite d'un vol qu'il avoit fait aux déportés; il fut pris, conduit à Synnamary, où il mourut en prison à la fin de fructidor an 6 (15 septembre 1798).


D.Garnesson (Pierre), 44 ans, curé de Conantré, Châlons, Marne, né au même lieu, rentré en vertu de la loi du 7 fructidor an 5, instruit, pauvre et tolérant; mort de peste, rongé de vers, à l'hospice, le 18 frimaire an 7 (6 décembre 1798), dans la plus grande misère.


B.Gaudin (Pierre), prêtre, âgé de 42 ans, commune de Chemiray, département de Maine-et-Loire. Il étoit très-malade dans la traversée, il fut renvoyé dans le désert sans être guéri; mort à l'hospice de Synnamary, le 11 pluviose an 7 (1er. février 1799).


D.Guin (Claude-François), prêtre lazariste de la maison de Paris, natif de Vilfrye, département de la Haute-Saône; mort le 14 nivôse an 7 (3 janvier 1799), de fièvre putride, chez Mlle. Rochereau, canton de Synnamary.


D.Havelange (J. Joseph), prêtre, âgé de 50 ans, recteur de l'université de Louvain, déporté pour avoir exorcisé une possédée, né à Siphoux, département de l'Ourthe; mort à Synnamary, chez M. Duchesne, le 20 fructidor an 6 (7 septembre 1799).


D.Humbert (J. B.), 40 ans, trinitaire desservant de la Marche, né au même lieu, Toul, Vosges; mort de dyssenterie, rongé de vers, à l'hospice, le 18 nivôse an 7 (7 janvier 1799).


B.Lachenal (Jacques), prêtre, âgé de 34 ans, commune d'Anneci-le-Vieux, département du Mont-Blanc; mort à l'hospice, de dyssenterie et rongé de vers, le 15 frimaire an 7 (5 décembre 1798).


B.Laforie (Jean), prêtre-vicaire de Flognac, commune de Saint-Amel, département du Lot; mort à l'hospice, de vers et de dyssenterie, reliquats de peste, le 19 pluviose an 7 (7 février 1799).


D.Lapôtre (Mansuie), prémontré, âgé de 39 ans, desservant de Tilleu, Toul, Vosges, né au même lieu. Il avoit trouvé une place au moment où il mourut de la peste et de la dyssenterie, le 22 frimaire an 7 (12 décembre 1798).


V.Lavilleheurnois (Charles-Honorine-Berthelot), natif de Toulon, département du Var, maître des requêtes, âgé de 48 ans, victime comme Brottier, mort à Synnamary, chez M. Morgenstern, le 10 thermidor an 6 (28 juillet 1798).


D.Lebail (Julien-Alexis), âgé de 43 ans, vicaire de Sulnillac, de Vannes, né à Beauhamel, département du Morbihan, rentré par la loi du 7 fructidor. Les hommes de goût ont perdu en lui l'auteur d'un poëme sur la révolution, que ses persécuteurs brûlèrent en l'arrêtant. Il m'en a récité quelques morceaux qui me faisoient regretter le reste. Il mourut en débarquant à Synnamary, le 8 frimaire (28 novembre 1798).


B.Lebas (Bonaventure), prêtre, âgé de 50 ans, commune de Fontaine-la-Malette, département de la Seine-Inférieure; mort à l'hospice, de la dyssenterie et des vers, le 14 nivôse an 7 (3 janvier 1799).


D.Leboursicaud (Pierre), prêtre, âgé de 36 ans, né à Delvend, département du Morbihan, rentré avec Lebail; mort de misère et de besoin à l'hospice, le 22 frimaire an 7 (2 décembre 1799).


D.Lecore (Alexis), diacre seulement, et déporté comme curé fanatisant ses paroissiens, âgé de 30 ans, né à Martimer, département d'Ille-et-Vilaine; mort de convulsions à l'hospice, le 23 pluviose an 7 (13 février 1799).


D.Marolle (Jean), chartreux, né à Aubusson, diocèse de Limoges, département de la Creuse, âgé de 37 ans. Le malheur lui avoit aliéné l'esprit; mort à Synnamary, d'une manière misérable, le 8 vendémiaire an 8 (30 septembre 1799).


B.Michel (François), prêtre, âgé de 40 ans, commune de Lyon, département du Rhône; mort à l'hospice, de vers et de peste, le 14 nivôse an 7 (3 janvier 1799).


D.Muller (Nicolas), 41 ans, professeur de philosophie à Luxembourg sa ville natale; mort à Synnamary, chez monsieur Duchesne, le 20 fructidor an 6 (6 septembre 1798).


V.Murinais (Antoine-Augustin-Victor), natif de Murinais, département de l'Isère, âgé de 66 ans, représentant du peuple, victime du 18 fructidor; mort le 15 frimaire an 6 (5 décembre 1797).


D.Musquin (Pierre-Benoît), âgé de 42 ans, curé de Pont-sur-Vannes, Sens, Yonne, né à Provins, Seine et Marne, a fini d'une manière tragique, le 6 frimaire an 7 (26 novembre 1798).


D.Picard (Mathieu), 58 ans, curé de Rupereux, Sens, Seine et Marne, poitrinaire et attaqué de la gravelle, maladies reconnues par deux visites des officiers de santé, né au village de Joigny, département de l'Yonne, dans la Bourgogne; mort à l'hospice de Synnamary, après de longues et inexprimables souffrances, en messidor an 7 (7 juillet 1799).


B.Ponci-Charetier (Jean), âgé de 23 ans, commune de Zignant, département de l'Hérault; mort de peste à l'hospice, le 7 frimaire an 7 (27 novembre 1798).


D.Raimbauld (César-Auguste), 45 ans, lazariste de Tours, curé de Bruleau, résidant à Blois, excellent homme, instruit et pieux, sans cagotisme. Il avoit eu un germe de peste à Konanama, où il s'étoit rendu infirmier de ses confrères. Au bout de six mois de langueur, il est mort étique, après avoir vendu jusqu'à son couteau pour vivre, le 8 prairial an 7 (28 mai 1799).


V.Rovère (Joseph-Stanislas), né à Bemieux, département de Vaucluse, représentant du peuple, âgé de 49 ans.

Rien n'est plus tendre que sa correspondance avec son épouse. Il ferma les yeux dans la Guyane, au moment où elle embarquoit sur la Vaillante pour le rejoindre. Cette corvette a été prise par les anglais. Les douleurs qui ont précédé la fin tragique de Rovère, lui ont bien fait expier les torts qu'il a pu avoir dans la révolution; mort en messidor an 6 (juillet 1798).


D.Royer (N.), prêtre, âgé de 35 ans, né à Velot, département des Vosges; mort de la dyssenterie à l'hospice, le 4 pluviose an 7 (29 janvier 1799).


D.Sartel (Gabriel), né à Gand, curé de Notre-Dame de Gand; mort de chagrin, le 30 fructidor an 6 (16 septembre 1798). Il étoit âgé de 49 ans.


B.Sautré (Jean-François), prêtre, professeur à Vic, âgé de 51 ans, commune de Metz, département de la Moselle; mort d'hydropisie à l'hospice, le 5 avril 1800 (15 germinal an 8).


D.Tremaudan (François), officier d'infanterie de Plemey-Jugo, âgé de 21 ans; mort d'une fièvre putride à Corossoin, chez Vogel, canton de Synnamary, le 12 brum. an 7 (2 novembre 1798).


V.Tronçon-Ducoudray (Guillaume-Alexandre), natif de Reims, département de la Marne, âgé de 45 ans, représentant du peuple; mort de fièvre putride, en prairial an 6 (mai 1798). Il nommoit la déportation guillotine sèche. Il n'a jamais voulu boire de bouillon de tortue, qui l'auroit guéri infailliblement; mort de chagrin.


B.Veauzy (François), prêtre, curé de Busson, âgé de 49 ans, commune de Thiers, département du Puy-de-Dôme; mort à l'hospice, d'épidémie, le 15 frimaire an 7 (5 novembre 1798).


B.Vergne (Dominique), prêtre, vicaire, âgé de 41 ans, commune de Beaufort, département de Maine et Loire; mort de peste à l'hospice, le 25 frimaire an 7 (15 novembre 1798).


B.Verillot (Antoine), prêtre-capucin, âgé de 48 ans, commune de Langres, département de la Haute-Marne; mort à l'hospice d'une maladie de consomption, le 12 germinal an 7 (1er. avril 1799).


B.Vieux-Maire (Jean-Baptiste) prêtre-récollet, âgé de 45 ans, commune de Vilers-le-Luxeuil, département de la Haute-Saône, mort à l'hospice le 12 frimaire an 7 (2 décembre 1799).


Totaux de la Vaillante.

Morts 6.
Évadés 8.
Restans 2.
  ——
Total 16.
Décade. Morts à Konanama, 36.  
  Morts à Synnamary, 28.  
Total   64. morts sur 193. 193.
Reste   129.

BAYONNAISE.

Déportés morts à son bord dans la traversée de France à Cayenne.

Allagon, prêtre-chapelain de Toulouse.

Beaugé, prêtre, du Mont-Blanc.

Bucher, prêtre-curé, de Besançon.

Chevalier, chanoine de Chambéry.

Marcel, curé du diocèse de Clermont en Auvergne.

Moutils, prêtre du diocèse de Castres.

Reyphins aîné, d'Ypres.

Traignier, originaire de Clermont en Auvergne, curé de Saint-Sernin, diocèse de la Rochelle.

Et un autre laïc, dont le nom nous a échappé, qui, en retournant de la rade à Rochefort, est mort d'épidémie bien constatée.

Totaux des déportés de la Bayonnaise 120.
  ——
Dont morts à Konanama 30.
À Synnamary 17.
Dans la traversée 9.
  ——
Total des morts 56.
  ——
Restans 64.

..... Konanama et Synnamary ont donc dévoré en deux mois la moitié des malheureux qui y sont débarqués; les autres déserts de la Guyane n'ont pas plus ménagé ceux qui s'y sont retirés, mais ces derniers, du moins, ne sont pas morts sans secours et sans consolation. Nous suspendrons pour quelque tems ces funèbres nomenclatures, nous ne dirons même rien du désert de Synnamary, il ressemble parfaitement à celui de Konanama. Ce dernier est inhabité, et à 2 lieues et demie de la mer. L'autre également à l'entrée d'une grande savane, n'en est éloigné que de deux milles, et sur les bords d'une rivière saumâtre comme Konanama. Le prétendu village qui donne le nom au canton, est composé de douze ou quinze mauvaises huttes, moins propres que les loges de nos sabotiers des grandes forêts, où résident sept à huit créoles blancs à demi-vivans comme la plupart des habitans de la Guyane.

Avant d'aller chez les Indiens, disons un mot de l'agent Burnel que nous n'avons fait qu'entrevoir, quand nous avons passé à Konanama. Il y a dix mois qu'il est en place, au bout de six semaines, il ne s'est plus déguisé. S'il lit ce que je vais dire de lui, je ne crois pas qu'il m'accuse de partialité; plus il m'a fait verser de larmes, plus je lui pardonne de bon cœur, je l'apprécie par mes malheurs, je le connais, je le plains, et ne le hais point... Voici son portrait:

Burnel, fils d'un homme de loi de Rennes en Bretagne, d'une taille médiocre, d'une physionomie prévenante, a fait quelques mauvaises études, s'est fourré chez un procureur, a voulu savoir de tout sans jamais se fixer à aucun état. Le mauvais exemple de son père adonné sans ménagement à tous les excès, l'abandon où il vivoit, la dissipation naturelle à son âge, ont émoussé son aptitude, augmenté son orgueil, nourri ses penchans et étouffé dans son cœur un naturel assez bon. Les révolutions de la Bretagne ont achevé de le perdre; il a voyagé en étourdi, s'est fait une fumée de réputation à l'île de France où il a fait quelques feuilles incendiaires qui l'en ont fait déporter; a intrigué auprès de la convention et du directoire; a été nommé agent à l'île de France, pour y porter le décret de la liberté des noirs; a manqué d'y être pendu avant d'en être chassé, et s'est enfin vu nommer agent de Cayenne après avoir ruiné sa bourse et tari celle de ses amis. Ces vicissitudes lui ont donné un caractère fluide, une âme foible, des passions vives, un cœur ardent, des vues bornées, des moyens compliqués, des apperçus faux, des essais téméraires, des plans incohérens, des résultats aussi pernicieux pour lui que pour les autres.

Le jour de sa nomination à Paris il accourt chez lui, rue des Petits-Champs, s'affuble de son grand costume qu'il avoit fait faire d'avance; envoie chercher son père qui étoit à moitié gris dans un petit cabaret de la rue. Traînée; se cache dans un cabinet pour lui ménager la surprise; le papa entre et tombe aux genoux de son cher fils qui le relève, et lui dit: «Embrassez l'agent de Cayenne... Je pars demain et vous me suivrez.» Ce bon père l'a réellement suivi, et Cayenne a le bonheur de l'avoir pour juge. Voici leur début et l'état de la colonie: Les caisses sont vides, les nouveaux venus ont besoin de fonds et le commerce de piraterie baisse tous les jours. La récolte est serrée, Jeannet en a chargé une grande partie sur la Décade et sur la Bayonnaise. Burnel est criblé de dettes, entouré de sang-sues, il veut contenter tout le monde, faire sa bourse et payer ses créatures; la chose étant impossible, il a recours aux conspirations, il fait armer les mulâtres contre les blancs et se décide à révolutionner la colonie comme le cap Français; au moyen du désordre, il butinera et fera ensuite voile pour un autre pays; mais le laissera-t-on partir et ne périra-t-il pas lui même? Cette arrière-pensée lui fait tourner ses armes contre ceux qu'il a mis en jeu; il dénonce la grande conspiration des mulâtres; il nomme une commission pour les juger; au moment du prononcé des juges, il se fait apporter les pièces et fait afficher une proclamation où il reconnoît que les prévenus méritent la mort, mais que l'humanité ayant aboli ce genre de punition, il ne veut pas ensanglanter la colonie. Comme il étoit le plus grand coupable, il devoit la grâce aux autres; on fut d'abord dupe de cette clémence. Les marchands firent des sacrifices, l'agent fit des arrêtés sages, il ordonna le travail ou la mort. On amena des prises qu'il envoya à Surinam comme Jeannet, et se disposa à exécuter les ordres secrets du directoire qui lui avoit enjoint de faire circuler sourdement dans cette colonie le fatal décret de la liberté des nègres. Cette tentative homicide est un des reproches les plus fondés à faire à Burnel. Son prédécesseur ne l'a jamais essayé. À peine est-il arrivé qu'il y envoie un certain M........., qui a perdu la moitié de ses membres à St.-Dominique, en combattant pour les hommes de couleur contre les blancs.