Pour visiter un bâtiment musulman quelconque, il est aujourd'hui nécessaire d'acheter, moyennant cinquante centimes, un billet que votre guide ou le concierge de votre hôtel vous procurera facilement. Six minarets surmontent la mosquée d'El Azhar et deux dômes recouvrent la dernière demeure du saint fondateur. Malheureusement, les bâtiments qui entourent l'Université ne permettent pas de s'en éloigner suffisamment pour voir plus d'un ou deux minarets à la fois. Ceux-ci ont des formes diverses et appartiennent à différentes époques. L'un d'eux, datant de la fin du XVe siècle, est particulièrement beau. La transition graduelle du carré à l'octogone, de l'octogone au cercle, et l'admirable manière dont les angles ont été cachés par des pendentifs-stalactites formant les tasseaux qui supportent les galeries, méritent l'attention. A chaque étage défini par ces galeries et s'élevant au-dessus de la mosquée, la circonférence du minaret devient plus petite, et l'ornementation étant admirablement adaptée à la hauteur progressive, l'ensemble conduit le regard jusqu'au poinçon en forme d'œuf qui supporte l'emblème de la Foi musulmane. Ici, l'art du constructeur a vraiment atteint son apogée; le minaret voisin, moins ancien, est disgracieux et paraît trop lourd par le haut; ses couleurs aussi sont moins belles.
Les deux dômes, construits à un intervalle encore plus grand, font ressortir davantage cette infériorité. Le plus ancien recouvre dignement la tombe, tandis que l'autre serait bon tout au plus à orner un kiosque de journaux.
Dans un angle, en face du côté nord de El Azhar, un large escalier conduit à un portail. C'est l'entrée d'un de ces «medresseh» ou collège, qu'il est souvent difficile de distinguer d'une mosquée. On est surpris d'apprendre qu'il ne date que de 1774. La décadence architecturale avait commencé bien avant, et cependant il est impossible de s'en apercevoir ici. Stanley Lane Poole nous apprend que le monument fut copié sur les plans d'une vieille mosquée de Boulak. Avec les stalles qui l'entourent en bas et le dôme qui s'élève au-dessus de la balustrade d'arabesques, contre le bleu foncé du ciel, on a un sujet de tableau auprès duquel pas un peintre ne passerait sans s'arrêter. Si j'écrivais un guide à l'usage des artistes, je marquerais cet endroit de trois étoiles.
En tournant brusquement au prochain coin, un chemin en zigzag vous conduit bientôt dans El Ashrafiyeh, la rue principale qui continue El Nahâssîn, et vous vous trouvez à nouveau au milieu du bruit et du mouvement de ce quartier affairé du Caire. Ici, il y a d'autres grandes mosquées à côté les unes des autres ou se faisant face, des dômes et des minarets qui coupent la perspective et se détachent sur la ligne azurée du ciel. De nouveau les cris des chameliers, des vendeurs, des conducteurs d'ânes vous étourdissent. Un cocher vêtu d'une robe bleue essaie de conduire à travers cette foule sa voiture pleine de touristes. Le drogman, assis à côté de lui sur le siège, exhorte aussi les piétons à faire place: «Oah ja gedda!»—«Oah ismaelak!»—«Oah riglak».—«Iftah eynak ja am!» (Attention, eh! l'ouvrier!—Eh! là-bas, à gauche!—Attention à tes pieds!—Ouvre donc l'œil, mon oncle!) et bien d'autres cris du même genre. Les touristes ont l'air fatigué et ahuri; ils ont vu tant de choses dans une courte matinée! Un jeune garçon a encore assez d'énergie pour prendre en passant quelques instantanés, mais il semble se soucier fort peu de ce qu'il attrape ainsi au hasard. Juste en face de vous, à côté des marches de la mosquée de Ghûrî et presque entièrement caché par les stores du magasin voisin, se trouve un étroit passage qui conduit au Bazar des Parfums.
Ici on vous offre pour six ou huit francs, un minuscule flacon contenant quatre ou cinq gouttes d'essence de rose. Ce passage couvert et bordé de petites boutiques semblables à des armoires, vous conduit à un dédale de ruelles dont chacune a son commerce particulier. Le Bazar des Épices est très intéressant, et les couleurs qui s'y jouent enchantent le regard. La cannelle, la girofle, la muscade et l'aloès, entassés autour du marchand, s'harmonisent délicieusement avec sa robe de soie et les sacs, paniers et nattes qui forment le mobilier de sa boutique.
Vous pouvez aussi flâner dans les bazars tunisiens et algériens, dans celui des cordonniers et des marchands d'articles en laine d'Arabie, et revenir ainsi vers la rue principale, non loin de la grande mosquée El Muaiyad.
Cet imposant bâtiment fut construit en 1416 par le sultan mamelouk circassien, El Muaiyad, pour servir de medresseh, dont il existait à cette époque un grand nombre. Mais lorsque les étudiants se portèrent en foule vers El Azhar, ces collèges furent convertis en mosquées congréganistes. Celle qui nous occupe sert aussi de mausolée à son fondateur et à sa famille. Ce sultan El Muaiyad fut un grand constructeur, et malgré toutes les difficultés de son règne de dix années, il fit bâtir six mosquées, deux collèges et l'hôpital Moristan El Muaiyad. L'architecture sarrasine avait atteint son apogée au siècle précédent. Quant aux magnifiques portes de bronze, elles appartenaient primitivement à la mosquée du sultan Hasan dont nous parlerons plus tard.
Cette mosquée n'est cependant pas ce qu'il y a de plus intéressant dans cette partie du Caire; elle est éclipsée par une vieille porte monumentale, la Bâb-ez-Zuwêleh, qui doit son nom à une tribu de Berbères qui campa jadis non loin de là. C'est une des trois grandes portes percées dans le mur qui séparait Kahira des sites plus anciens de Fostât et Katâi, et qui fut construit par le vizir arménien Bedr pendant le califat d'El Mustausir, en 1070. Depuis cette date jusqu'à la conquête du Caire en 1517, cette porte fut associée à tous les événements dramatiques qui se passèrent dans cette ville. Les bastions carrés et massifs, la voûte arrondie et les passages couverts sont d'un caractère plus byzantin que sarrasin. Les deux tours furent raccourcies pour recevoir deux minarets jumeaux que fit élever El Muaiyad lorsqu'il construisit sa mosquée, mais à part cela rien n'a été changé. Stanley Poole nous raconte dans son intéressante Histoire du Caire quantité de scènes tragiques qui se jouèrent à l'ombre de cette vieille porte. Il relate, entre autres, comment, en 1154, Nasr, l'assassin du calife Fauceant, El-Zâhir, fut livré pour 750 000 francs par les Templiers de Palestine aux femmes du Harem qui, après l'avoir affreusement torturé, l'envoyèrent, mutilé et aveugle, à travers les rues du Caire pour être crucifié vivant sur la Bâb-ez-Zuwêleh. Dix ans plus tard, le vizir Dargham fut assassiné ici même. C'était un brave paladin qui avait combattu contre les croisés à Gaza, mais il commit la malheureuse imprudence de prendre l'argent sacré des mosquées pour payer ses troupes. Abandonné même des siens dont il avait été l'idole jusqu'alors, il fut poursuivi par une foule en furie, et, sous cette porte, il eut la tête coupée et son corps, jeté dans le fossé, fut livré aux chiens.
Lorsque l'orthodoxe et célèbre Saladin succéda au dernier calife Camboise, il eut à combattre un soulèvement des troupes nègres qui adhéraient encore à l'hérésie de Shîa, et une sanglante boucherie qui dura deux jours entiers eut lieu à quelques pas de la porte. Enfin, quand les envoyés mongols vinrent au Caire demander impertinemment que la ville se rendît, le mamelouk Kutuz les fit décapiter et exposa leurs têtes à la vue de la populace, sur cette porte fameuse.
Cette porte monumentale est située non loin d'une maison qui attire l'attention par une grande grille en fer et une colonne construite dans une encoignure. Cette colonne qui semble n'avoir été qu'un chanfrein ornemental, fut pendant de nombreuses années le lieu d'exécution; les criminels étaient étranglés contre sa base. Il n'est vraiment pas étonnant que la porte ait une mauvaise réputation et qu'on la considère comme hantée! Elle est d'ailleurs ornée, si l'on peut dire, de vieux lambeaux d'étoffe, ainsi que de dents suspendues à une ficelle, et de quantité d'autres choses aussi peu agréables à la vue. Si vous vous arrêtez quelque temps à cet endroit, vous serez surpris de voir des gens s'avancer mystérieusement derrière la porte et soudainement y enfoncer un clou. Ce manège m'intrigua beaucoup la première fois que je m'installai là pour peindre. Le fidèle Mohammed m'instruisit. Il paraît qu'un certain Kutb-el-Mitwelli, célèbre saint, fréquente la niche qui se trouve derrière cette porte, mais comme il a le pouvoir de se rendre invisible, il est assez difficile de s'assurer de sa présence. Ce saint possède l'art de guérir miraculeusement les gens, et il a été prouvé que lorsqu'une dent fait beaucoup souffrir, si on l'arrache et qu'on la fixe à la porte, la souffrance cesse très rapidement!... Quantité de mamans amènent ici des enfants aux yeux malades, et leur pressent le visage contre la porte. Les sceptiques feront bien de ne pas suivre cet exemple, car ils risqueraient fort, en frottant leur épiderme à cet endroit, d'attraper quelque chose de bien pire que ce qu'ils désirent guérir. De temps à autre, un vieillard d'apparence extraordinaire et qui est l'objet d'une grande vénération, vient s'asseoir devant la porte. Aucun artiste du moyen âge n'habilla un Lazare de haillons plus étranges. Son regard farouche et la lance qui arme son poing arrêtent toute plaisanterie à son sujet. Je n'ai jamais pu approfondir quelle relation existe entre ce vieillard et le mystérieux saint El-Mitwelli; je m'y emploierai à nouveau...
L'aquarelle ci-contre représente les deux minarets de El Muaiyad qui s'élèvent si gracieusement au-dessus de cette porte de tragique mémoire. Les maisons avoisinantes cachent la porte elle-même, qui a tenté les crayons ou les pinceaux de bien des artistes. L'espace qui l'entoure est trop restreint, et après tout il est peut-être préférable que le lieu sinistre d'où s'élèvent ces ravissants minarets reste caché.
Les deux minarets ressemblent beaucoup à celui d'El Azhar que j'ai particulièrement décrit. Les sultans circassiens du XVe siècle étaient très amateurs de cette ornementation; mais cette architecture n'a ni la simplicité, ni la grandeur de celle du XIVe siècle, comme nous le verrons du reste en la comparant avec les travaux plus anciens du sultan Hasan. Les rues sont généralement si étroites qu'il est impossible d'avoir une vue d'ensemble des mosquées.
Il est assez curieux que El Mahmüdi Muaiyad ait choisi les tours de la porte Zuwêleh comme base des minarets qui appartiennent à sa mosquée mortuaire. Il est vrai qu'il fut pendant longtemps, dans cette tour même, le prisonnier de ses sujets révoltés. C'était un homme très pieux appartenant à la religion, alors orthodoxe, que Saladin avant lui avait purgée de l'hérésie de Shîa. Il passait aussi pour être un homme instruit, un poète, un orateur et un musicien. Sa façon de vivre et de s'habiller était des plus simples. Il s'enveloppait d'une étoffe de laine blanche ordinaire en signe de deuil, en raison de la peste qui ravageait le pays. Il n'avait malheureusement aucune tolérance pour ceux qui ne partageaient pas ses croyances, et les superbes monuments qu'il éleva furent principalement payés avec l'argent qu'il arracha aux chrétiens et aux juifs. Il renforça la loi qui obligeait les chrétiens et les juifs à s'habiller autrement que les Mahométans. Les premiers portaient une robe bleue et un turban noir, et les autres une robe jaune et un turban également noir. Pour les distinguer encore plus des vrais croyants, une lourde croix devait être suspendue au cou du chrétien et une grosse boule noire au cou du juif. Bien que ces lois ne soient plus en vigueur depuis de nombreuses années, je ne me rappelle pas avoir jamais vu soit un chrétien, soit un juif, porter le turban blanc qui est la couleur le plus généralement adoptée par les Mahométans.
Suivons maintenant la rue située à gauche de la porte Derb-el-Ahmar, d'où nous apercevons une dernière fois les minarets de El Muaiyad qui dominent un groupe de vieilles maisons et montent avec grâce vers le ciel.
J'ai vu souvent ici un vieillard plié sous le poids d'un grand récipient à eau attaché sur son dos; un tuyau en métal passe par-dessus son épaule, et, en se penchant légèrement, il peut faire couler l'eau dans une tasse qu'il tient à la main. Fréquemment un passant s'arrête et vide la tasse, payant le vieillard d'un simple remerciement, ce qui paraît le satisfaire, puisqu'il remplit de nouveau la tasse en fredonnant la chanson qui me le fit d'abord remarquer. Mon guide s'étant, lui aussi, désaltéré sans rien offrir en échange au pauvre vieux, je le plaisantai à ce sujet, et je lui demandai de me traduire la chanson. Les paroles en sont presque identiques au premier verset d'Isaïe et peuvent être traduites par: «O vous tous qui avez soif, venez à cette fontaine; que celui qui n'a pas d'argent vienne et boive; venez et buvez sans argent!» Cette coutume date probablement d'une époque antérieure à Mahomet, et peut-être de l'époque même d'Isaïe. Maintenant que les fontaines ont été construites dans tous les quartiers de la ville, cette charmante coutume disparaîtra sans doute, et ce sera dommage.
Nous passons maintenant devant la petite mosquée de Ismâs-el-Ishâki, à la bifurcation de deux rues, et, à droite, devant une ravissante fontaine avec de très jolies tuiles et un plafond richement colorié. Une autre mosquée à droite et nous arrivons enfin à la belle mosquée de El-Merdani.
Cette mosquée était dans un déplorable état de ruine lorsque je la visitai pour la première fois, et, bien que d'une façon générale les artistes prisent peu les bâtiments remis à neuf, je fus enchanté quand j'appris que la Commission pour la préservation des monuments arabes en avait entrepris la restauration. Celle-ci fut dirigée par Herz Bey et exécutée d'une façon si admirable qu'il est maintenant possible d'apprécier le degré de perfection que l'art sarrasin avait atteint pendant la première moitié du XIVe siècle. Une bonne partie des sculptures sur bois se trouvent dans des musées européens.
Une petite rue étroite qui longe la Merdani nous conduit dans une artère plus large, dont les maisons évoquent une aristocratie déchue. L'une d'elles, avec un portail majestueux et de grandes bay windows dont les stores de bois sculpté sont brisés et raccommodés çà et là au moyen de morceaux de caisses d'emballage, semblerait indiquer que son propriétaire est complètement ruiné, à moins, au contraire, que ses affaires ne soient si prospères qu'il ait pu se construire une autre habitation dans le nouveau quartier d'Ismalieh en laissant son ancienne demeure à la garde des rats et d'un vieil eunuque. J'ai souvent trouvé dans ces vieilles maisons des cours fort intéressantes, mais il est difficile d'en obtenir une bonne vue. La porte massive est souvent ouverte, mais le passage qui conduit à l'intérieur de la cour fait généralement un brusque coude au bout de quelques mètres, coupant ainsi la perspective.
C'est dans des cas semblables que mon fidèle guide se montrait particulièrement utile. Si la maison se trouvait dans un cul-de-sac désert et sans personne aux abords capable de nous donner des renseignements, il pénétrait bravement. S'il revenait aussitôt, c'est qu'il n'y avait rien de curieux à mon point de vue, car il avait une idée très juste de ce que je recherchais.
Quelquefois il trouvait la maison complètement abandonnée ou le gardien profondément endormi, et il revenait à pas de loup me faire signe de le suivre. Lorsqu'il y avait vraiment quelque chose d'intéressant, il entrait en pourparlers afin d'obtenir la permission d'installer mon chevalet. Généralement, l'affaire était vite conclue, le gardien acceptant avec joie un shilling ou deux; mais d'autres fois, il était nécessaire de s'adresser au propriétaire lui-même, et c'était alors une question d'un ou de plusieurs jours. Si la maison était importante, la grande difficulté venait du harem, surtout, oh! surtout si l'entrée que je désirais peindre se trouvait être celle du Département des Dames. Dans un certain cas, le maître du harem me déclara avec bonne humeur qu'aucune de ses femmes ne penserait à bouger pendant les heures chaudes de la journée, et que par conséquent je pouvais peindre jusqu'au moment où ces dames désireraient prendre l'air. Du reste, cela l'amusa de me voir peindre son eunuque dormant à poings fermés devant la porte du harem. Cet eunuque, lorsqu'il se réveilla, déclara qu'il faisait trop chaud en cet endroit et, pour le décider à y rester, il fallut que Mohammed Brown tînt une ombrelle au-dessus de sa tête et protégeât ainsi son teint!
Les femmes avaient évidemment suivi toute la scène, cachées derrière leur meshrebiya, car, lorsque l'eunuque eut rôti assez longtemps pour me permettre de terminer son portrait, j'entendis des chuchotements et des rires étouffés, et je fus bientôt prié d'envoyer mon tableau à ces dames afin qu'elles pussent le voir. Or, ce tableau, qui n'avait nullement la prétention d'être humoristique, les frappa comme tel et de grands éclats de rire retentirent. L'eunuque réapparut bientôt, l'air tout à fait penaud, et il fit ressortir avec amertume toutes les indignités qu'il venait de souffrir par ma faute; mais un autre baksheesh eut vite fait de le consoler.
La rue El-Merdani est courte et se termine au Sûk-el-Sellâha, le marché des Armuriers. La tranquillité de la rue contraste avec le vacarme des fabricants de fusils et le bruit des soufflets. De farouches Bédouins et des Arabes de Syrie font réparer leurs longs fusils. De vieilles espingoles, des lances et quelques fusils de chasse modernes sont accrochés dans les magasins dont les planchers sont couverts de morceaux de fer et de cuivre. Il y a peu à voir ici aujourd'hui, dans cet endroit qui fut autrefois la grande fabrique d'armes des sultans. Des maisons dont il ne reste que le rez-de-chaussée, une mosquée en ruines et un minaret qui menace de s'écrouler chaque fois que le Muezzin y monte pour appeler les armuriers à la prière, complètent le tableau.
Le haut du marché touche à l'avenue Mohamet-Ali: nous terminerons ici notre promenade. Un tramway qui descend nous offre le moyen le plus rapide de parcourir les deux kilomètres et demi d'une rue sans intérêt qui nous sépare du quartier européen.
Le Progrès destructeur. || Le spectacle de la rue: les fruitiers et leurs étalages aux vives couleurs. || Le complet anglais des petits écoliers. || La Maison de Cheik Sadaat. || L'architecture arabe.
Si mes lecteurs veulent bien m'accompagner une fois encore dans une visite aux vieux quartiers de la ville, nous prendrons de nouveau le tramway à l'Ezbékîyeh et nous n'en descendrons qu'après avoir atteint la moitié environ de la Sharia Mohamet Ali, c'est-à-dire près de la Bâb-el-Khalk. Cette large avenue fut percée à travers la vieille ville par le premier Khédive d'Égypte, dont elle porte le nom. Quantité de bâtiments intéressants furent impitoyablement détruits pour permettre à cette voie d'arriver jusqu'à la citadelle. Des cris d'indignation furent poussés par tous les pieux Musulmans d'Égypte, lorsque des sanctuaires sacrés, des mosquées, et autres édifices chers à leur foi, furent sans respect jetés à terre. Mais Mohamet Ali était tout-puissant et n'était pas homme à se laisser influencer par les scrupules religieux de son peuple, comme il l'avait déjà fort bien démontré en saisissant les Wakfs, ou revenus religieux, et en les employant pour ses besoins personnels. Sans aucun doute il fit beaucoup pour son pays, mais il est à regretter qu'il fût si Vandale dans toutes les questions d'art et de bon goût.
Le grand et nouvel édifice de style arabe qui se trouve à notre gauche, est le Musée de l'Art arabe. Une grande partie de ce qui s'y trouve provient des pillages faits par le sultan un peu partout dans la ville. On y trouve également bon nombre d'objets pris dans des mosquées qui sont encore debout: on aimerait voir ces objets restitués aux lieux d'où ils ont été arrachés. La collection n'en est pas moins belle, et ceux que l'art arabe intéresse pourront ici étudier cet art à cœur joie.
S'il commence à faire trop chaud pour marcher longtemps, nous pourrons louer des ânes et suivre Derb-el-Gamâmîz, une longue rue dont les maisons situées du côté ouest sont bâties sur l'ancien canal El-Khaliz, lequel a été comblé. C'est une voie importante qui, sous des noms différents, traverse toute la ville, du nord au sud, toujours parallèlement à la direction de l'ancien canal. Elle est plus tranquille que les artères principales situées près de Khan-el-Khalîl, et est plus éloignée des principaux bazars. Le matin, de bonne heure, vous rencontrerez ici de longues files de chameaux chargés d'approvisionnements, et des troupeaux de bœufs et de moutons qu'on conduit aux différents marchés. En été, c'est un spectacle agréable à l'œil que celui des chameaux portant des melons et des gourdes dans d'énormes paniers tressés à jour.
Souvent le conducteur vend ses produits tout en marchant, tenant à la main une grosse pastèque dont il coupe des tranches. Il s'arrête devant chaque fruitier dans l'espoir de faire une affaire plus importante et les pourparlers sont souvent si longs que l'artiste a le temps de prendre un croquis des chameaux. Les fruitiers, soit ceux qui établissent leurs comptoirs volants dans n'importe quel coin, soit les magasins plus importants formant une brillante mosaïque aux délicieuses couleurs avec leurs piles d'oranges, de pommes, de citrons, adossées à de véritables murailles de melons et de pastèques; les fruitiers, dis-je, semblent d'instinct trouver la teinte juste pour le papier et les oripeaux dont ils entourent leur marchandise; et, un peu plus tard, pendant l'été, de grandes branches de canne à sucre appuyées contre le mur et remplissant les coins, viendront ajouter le vert gris de leurs feuilles à toutes ces brillantes couleurs.
Lorsque les circonstances nous obligent à passer au Caire les mois chauds de l'été ou de l'automne, nous en sommes en quelque sorte dédommagés par la beauté des rues, alors dans tout son éclat. La forme, les couleurs et les ombres des tentes qui sont dressées à travers les rues ou maintenues à l'aide de mâts au-dessus des magasins et des comptoirs, ajoutent au pittoresque. Ces grandes toiles et ces nattes admettent assez de jour pour donner une chaude lumière sans ombres trop foncées. Les habitants aussi sont beaucoup plus pittoresques dans leurs costumes d'été, car les vestons et les paletots européens ne sont portés par-dessus les gelabich que pendant l'hiver. Et puis, les touristes, dont les costumes s'harmonisent si peu avec l'entourage oriental, ne sont pas là non plus! Les enfants, à moitié nus, jouent sans contrainte dans les rues et leurs aînés vont et viennent avec la dignité qui sied si bien à un oriental. La vie en plein air est beaucoup plus active ici que dans les pays du nord. Les marchandises sont déployées et exposées sur les trottoirs mêmes, et les magasins à l'européenne semblent avoir disparu.
A un certain endroit de cette rue Derb-el-Gamâmîz, par une large porte qui s'ouvre au-dessus de quelques marches, vous pouvez jeter un coup d'œil dans l'intérieur d'un monastère derviche. La grande cour pavée, qu'embellissent des arbres et une jolie fontaine en tuiles, paraît bien attrayante, surtout vue d'une rue chaude et poussiéreuse. Dans la rue même, près d'ici, il y a quelques érables justifiant son nom de Gamâmîz, et, juste en face, se trouve la porte de la Bibliothèque Vice-Royale. Cette Bibliothèque a une très grande importance pour ceux qui étudient les langues orientales, et les personnes qu'intéresse simplement l'art du pays ne regretteront pas de la visiter, ne serait-ce que pour admirer les exemplaires enluminés du Coran qu'on y conserve. On accorde ici toutes les facilités possibles aux étudiants européens, ce qui n'est pas toujours le cas dans les bibliothèques musulmanes, lesquelles sont généralement consacrées exclusivement aux études de la religion mahométane.
Le Ministère de l'Instruction publique se trouve à côté. De toutes les tâches dont l'Angleterre a pris la responsabilité en Égypte, il n'y en a pas de plus difficile ou demandant plus de tact et de discrétion que celle de la direction des études des jeunes musulmans. Lorsque les Anglais vinrent occuper l'Égypte, l'instruction donnée dans les écoles consistait, comme elle consiste encore presque entièrement du reste à l'Université d'El-Azhar, à lire, à expliquer et à commenter des passages du Coran. Il s'agissait d'apprendre par cœur, mécaniquement, sans que les autres facultés fussent exercées. Raisonner était chose inconnue. A présent, des professeurs diplômés des Universités d'Oxford et de Cambridge enseignent aux enfants les mathématiques, l'histoire, la géographie et les préparent d'une façon générale à se débrouiller plus tard, au milieu des conditions déjà bien changées de leur pays. Certes, tout cela est excellent, mais on ne s'arrête malheureusement pas là. Bien à tort, on semble croire que progrès signifie européanisation et que ces deux idées doivent avancer de front, de sorte qu'au lieu de développer leur propre civilisation, on leur impose petit à petit une civilisation étrangère. Pour ne citer qu'un exemple, il n'est permis à aucun enfant de suivre les cours d'une école khédiviale dans son gracieux costume national porté avant lui par ses pères. On l'oblige à y aller habillé à l'européenne, veste et pantalon, et coiffé du ridicule tarbouche rouge. On se demande un peu quel effet moral ou quelle influence au point de vue civilisation peut bien avoir un pantalon. Il est vraiment regrettable qu'on ne permette pas à ces écoliers de porter leur costume national. Une fois habitués à nos affreux vêtements, ils continueront à les porter toute leur vie. Déjà, leurs vastes et belles maisons, si bien comprises pour un climat chaud, disparaissent rapidement et font place à des appartements trop petits.
Nous suivrons cette rue un peu plus loin encore, jusqu'à ce que nous rencontrions à gauche une jolie sebîl (fontaine). Là, tournant encore à gauche, nous nous trouvons en face de l'entrée d'une des écoles khédiviales. L'aquarelle que j'ai faite de cette école fut peinte il y a quelque dix ans, avant que la loi ridicule sur les vêtements ne fût en vigueur. C'est un spectacle bien différent qui se présente aujourd'hui à nos yeux quand les enfants sortent de l'école en courant. Des complets faits à la douzaine en Europe remplacent le gelabieh et la tôb flottante. Si étrange que cela puisse paraître, ce changement de costume semble avoir affecté leurs manières aussi bien que leur apparence, car leur tenue n'a pas plus de dignité que leur complet. D'autre part, les robes qu'ils portaient autrefois étaient plus faciles à nettoyer que les costumes d'aujourd'hui, et étaient par conséquent, au point de vue sanitaire, bien préférables. La nouvelle mode est aussi beaucoup plus coûteuse, et j'ai entendu bien des pauvres gens s'en plaindre amèrement.
Faisons le tour de ce bâtiment et prenons le chemin qui conduit dans la direction sud. Ici, des murs élevés entourent les jardins d'un pacha. Nous longeons ces murs et nous passons encore devant une ou deux mosquées plus ou moins importantes, chacune cependant ayant un caractère bien personnel. Nous arrivons bientôt à la maison du cheik Sadaat, mais le promeneur n'entrevoit de toutes les beautés de ce noble et vieux palais que les fins grillages de bois qui cachent les fenêtres. J'avais eu la bonne fortune d'être présenté au dernier descendant du cheik Sadaat par un ami commun, et la maison me fut ouverte pour y peindre tout ce que je désirais. Aucune autre maison du Caire ne rappelle aussi vivement que celle-ci les tableaux de Lewis. Il y a dans la cour un énorme saule sous lequel coule une fontaine, et dont les branches viennent caresser les grillages artistiques des fenêtres. La mosquée privée du Cheik se trouve à un bout de la cour, et l'entrée du grand salon est à l'autre bout; au milieu, il y a une salle de réception où le vieillard recevait généralement ses invités qu'il faisait asseoir sur la partie surélevée du plancher et couverte de coussins, où lui-même était étendu.
Je me rappelle que lors de ma première visite, la vue de ce vieux Musulman habillé d'une robe de soie jaune, coiffé d'un énorme turban, assis, les jambes croisées, sur un tapis de Perse, un coussin de soie jaune derrière lui, et entouré des cercles de fumée qui s'échappaient de son chibouk, m'émerveilla comme un superbe tableau vivant d'après une des œuvres de Benjamin Constant. A cette époque, je ne savais pas un mot d'arabe et c'était la première fois que j'étais présenté à un prince oriental. Je n'ignorais pas que mon ami Choueri Tabet, qui m'avait présenté, traduirait mes paroles de façon à les rendre le plus possible agréables à notre hôte, mais, malgré cela, je me sentais mal à l'aise et gêné par mes vêtements si pauvres et vulgaires comparés à la superbe robe de soie du Cheik. Cette gêne ne fut heureusement que momentanée. Un nègre apporta du café et des cigarettes, et mon ami engagea une conversation animée avec notre hôte.
Certaines plaisanteries firent tellement rire le vieillard qu'il se tenait les côtes, mais craignant que je ne me sentisse encore plus intimidé, il faisait un grand effort pour s'arrêter de rire et insistait pour que mon ami me racontât l'histoire. Quand il était bien certain que j'avais compris, il recommençait à rire jusqu'à ce que les larmes couvrissent sa figure ridée. L'impression que me fit ce beau vieillard, sa dignité personnelle et celle de tout ce qui l'entourait, fut si grande que j'ai complètement oublié le sujet de ces plaisanteries. Sa demeure était, pour travailler, un endroit unique et délicieux, et j'ose espérer que si l'occasion se présentait, les héritiers du charmant Cheik auraient la même amabilité et m'accorderaient le même privilège.
L'architecture et l'arrangement de ces maisons se sont développés suivant les besoins du climat et suivant les lois sociales et religieuses du pays. Les architectes sarrasins se sont toujours efforcés de construire des maisons où la vie serait supportable pendant les chaleurs de l'été, et dans lesquelles le sexe faible aurait ses quartiers spéciaux et privés. Le hall voûté, faisant face au nord, et ouvrant sur une cour spacieuse, ne convient qu'à un climat chaud. Une entrée séparée, pour le harem, avec ses pièces ouvrant sur un jardin ou une cour privée, et la nécessité de bien masquer les fenêtres qui ouvriraient sur la rue, sont des considérations dont un architecte n'a pas à s'occuper dans nos pays du nord. Les grillages de bois, meshrebiya, qui permettent de voir ce qui se passe dehors, tout en étant soi-même invisible, sont employés aussi dans les appartements des hommes pour tamiser les rayons du soleil, tout en permettant à l'air de circuler. Si le Coran ne défend pas précisément la reproduction des objets naturels comme base de l'art décoratif, il ne l'encourage pas. Mais les croyants ont prouvé à quel point ils sont capables de décorer leurs maisons d'une façon artistique, malgré ce désavantage. L'étroitesse des rues permet de rendre visite à un voisin ou d'aller à la mosquée, en restant à l'ombre, et les grandes cours et jardins intérieurs assurent l'aération nécessaire des maisons. A mesure que les gens riches abandonnent cette partie du Caire pour aller habiter les nouveaux quartiers, les arrangements sanitaires y sont de plus en plus négligés, ce qui, naturellement, tend à augmenter l'exode. En fait, je crois que le seul moyen de sauver le vieux Caire d'une ruine complète serait de le doter d'un système d'égouts modernes.
Nous longeons maintenant le mur du jardin de Sadaat et, après un ou deux coudes, nous arrivons à la mosquée Hasan Pacha. Bien que construite trois siècles après que l'architecture arabe eut atteint sa perfection, cet édifice n'en est pas moins très artistique. Son style n'est pas comparable aux chefs-d'œuvre des XIVe et XVe siècles, mais, heureusement, le déclin de l'architecture arabe fut aussi lent que ses progrès eux-mêmes l'avaient été. Je citerai ici une phrase heureuse de Lane Poole, qui remarque dans son Histoire de l'Égypte: «Toute chose, en Orient, change par degrés presque imperceptibles, et les roues du Seigneur dans le Moulin Égyptien moulent avec la même lenteur que les sakiya[3] criards des paysans».
L'entourage de cette mosquée ajoute considérablement à son pittoresque. Chose rare au Caire, l'espace qui s'ouvre devant elle permet de s'en éloigner suffisamment pour en voir l'ensemble extérieur, ainsi que la petite école située au-dessus de la Sebîl et un arbre qui paraît avoir poussé là dans le seul but d'améliorer encore la composition. Le tout est d'un ton riche et chaud. Les rangées alternées de pierres rouges et de pierres jaunes, qui sans doute avaient l'air assez cru à l'époque où Hasan Pacha fut enterré ici, se sont fondues ensemble, quant à la couleur, d'une façon merveilleuse. Les siècles ont adouci les détails trop appuyés, qui sont encore bien visibles en haut, quand le soleil de midi fait ressortir leur dessin, mais à la base, près de l'entrée, ces détails ont complètement disparu, usés par les fidèles sans nombre qui ont passé sous la porte. La mosquée paraît en excellent état, et il faut espérer qu'aucune restauration ne sera nécessaire d'ici à longtemps, car, si bien que ces travaux soient exécutés, ils enlèvent toujours au charme un peu de son authenticité.
Au Caire, il n'est nullement nécessaire de se reporter à des siècles éloignés pour trouver une belle architecture, car la plupart des grandes maisons particulières furent bâties d'après les vieux plans jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, et le très bel exemple de cette architecture, la maison de Sadaat que j'ai décrite, ne date que de deux cents ans. Il est difficile en Égypte de définir les époques, car il n'y a jamais de brusques changements de style, comme, par exemple, la Renaissance en Europe. Les édifices se ressemblèrent toujours à peu près et suivirent les mêmes principes jusqu'à l'accession de Mahomet Ali, en 1805. A partir de cette époque, l'architecture arabe ne changea pas, mais elle cessa subitement et complètement d'exister. Il serait impossible, je crois, de trouver aujourd'hui un architecte natif du Caire, ayant la moindre idée de l'art de construire comme l'entendaient ses aïeux. Les quelques maisons bâties dans ce qu'on appelle le «style arabe moderne» ont été construites par des architectes européens et ce sont des chrétiens qui dirigent les travaux de restauration des vieux monuments. Espérons qu'un jour l'Égyptien découvrira que l'architecture de ses ancêtres était bien plus belle et bien mieux appropriée à son climat et à ses besoins que les bâtiments sans nom et sans style qu'on élève aujourd'hui dans les nouveaux quartiers, et qu'un nouveau Caire, bâti sur les plans et dans le style de l'ancien, renaîtra, pour le plus grand bonheur des fidèles de la Beauté.
Un lieu historique et légendaire. || Une merveille architecturale. || Un cortège pittoresque. || Mariage a la turque. || La mosquée abandonnée. || Le puits de Joseph.
Continuant notre promenade dans la direction du sud, en suivant ce que l'on pourrait appeler «le faubourg Saint-Germain» du vieux Caire, nous passons devant la mosquée Ezbek-el-Yusefi. Puis, des rues désertes nous conduisent enfin à la Sharia Tulûn. Les maisons ont de plus en plus l'air abandonné, et cependant, çà et là, les admirables mesrebiya des «bay windows» et un portail magnifique nous rappellent que ce quartier fut autrefois le plus riche et le plus aristocratique de la ville. Mais voici l'entrée de la mosquée Ibn-Tulûn. On ne peut voir qu'une faible partie de l'extérieur, car une quantité de maisons en ruines l'entourent. Après avoir gravi quelques marches, nous passons sous une arche assez élevée et nous nous trouvons dans la cour intérieure. Ce qui frappe le plus, au premier abord, c'est l'étendue et la désolation de cette mosquée; le silence est également saisissant. Pas le moindre son de la vie extérieure ne parvient ici, et il semble que la poussière des siècles passés amortisse le bruit des pas.
Les histoires qu'on raconte au sujet de cette mosquée nous paraissent moins légendaires, maintenant que nous nous sentons saisis par la magie du lieu. Le plateau sur lequel nous nous trouvons fait partie de la chaîne de montagnes Yeshkur qui, depuis les temps les plus reculés, jouit d'une grande réputation de sainteté. Ce serait ici, en effet, que Moïse s'entretint avec Jéhovah, et, dit-on, les prières faites en cet endroit auraient beaucoup plus de chance d'être exaucées que celles faites ailleurs. Enfin, nous sommes tout près de Kalat-el-Kebsh (le château du Bélier), où Abraham aurait sacrifié l'holocauste, à la grande joie de son petit-fils Isaac.
La façon dont fut obtenu l'argent nécessaire à la construction de cet édifice touche également au miraculeux. Errant sur les collines Mokattam, Ahmed Ibn-Tulûn découvrit d'immenses trésors cachés dans une caverne qu'on appelait le Four de Pharaon. Il fit immédiatement le vœu de dédier cette trouvaille à Allah et de construire une mosquée assez vaste pour contenir toute la population de sa capitale. Quant à l'emplacement, il semblait tout indiqué, ici même, en ce lieu sacré, à l'extrémité du nouveau faubourg El-Kataî, qu'il dominait, loin de la mosquée Asur et à proximité de son propre palais et des maisons des Nobles.
Il chargea les plus grands architectes de faire les plans, mais immédiatement des difficultés s'élevèrent. Les architectes demandèrent six cents colonnes qu'ils voulaient se procurer en démolissant des temples ou des églises chrétiennes. Le grand Émir qui était un homme de culture, un savant, bon et tolérant, s'y opposa. Cette difficulté fut surmontée grâce à un plan soumis par un architecte copte qui était alors prisonnier à El-Kataî. Il proposait qu'on substituât aux colonnes des piliers de briques durcies au feu avec deux piliers de marbre de couleur élevés de chaque côté du Kibla. Ibn Tulûn fut frappé par la grandeur et l'originalité de ces nouveaux plans et le prisonnier chrétien fut chargé de la construction. Cette superbe mosquée, vraiment digne du lieu sacré sur lequel elle est élevée, fut commencée en 876 et terminée deux ans plus tard. Elle a contribué plus qu'aucun des autres grands travaux exécutés sous Ibn-Tulûn, à conserver le nom de celui-ci vivant dans la mémoire de ses compatriotes.
Le Liwan, ou cloître, qui se trouve du côté sud-est, où est également la Niche (Kibla) qui regarde dans la direction de la Mecque, est formé de cinq rangées d'arches (dont une a aujourd'hui disparu), tandis qu'une double rangée s'aligne le long des trois autres côtés du carré. Le plan général est celui de presque toutes les mosquées construites du IXe au XVe siècle, mais un de ses traits caractéristiques est la présence, à une époque aussi lointaine, de l'arête en pointe. Il y a une légère courbe intérieure à l'endroit où elle s'élance du pilier, mais qui n'est pas suffisamment accentuée pour rappeler l'arête mauresque en forme de fer à cheval. Au coin des piliers, une demi-colonne est placée et sert de chanfrein. Une arête plus petite remplit l'espace entre les plus grandes, ce qui allège beaucoup l'effet général et a aussi l'avantage de réduire le poids que les piliers ont à supporter. Un fort joli motif court le long des arches et en haut des piliers, adoucissant la sévérité de l'ensemble. Ces ornementations faites avec l'outil dans le plâtre alors qu'il était encore humide, ont quelque chose d'étonnamment vivant qu'aucun moulage selon les procédés ordinaires ne leur aurait donné. La magnifique chaire de bois sculpté n'est plus, hélas! que le squelette de ce qu'elle fut. L'endroit fut pendant si longtemps abandonné, sans gardien, que tout ce qui était transportable fut volé, soit pour être vendu aux collectionneurs, soit simplement pour faire du feu. Le kibla, entouré d'une arche double supportée par deux paires de colonnes en marbre, est richement embelli de mosaïques et de pierres précieuses. Ses proportions sont très belles et c'est un véritable chef-d'œuvre de couleurs. Les vieux caractères kufics, copiés du texte sacré, sont très décoratifs.