UNE RUELLE DANS LE QUARTIER DE TULUN, AU CAIRE Image plus grande

On jouit de délicieux points de vue et de charmantes perspectives en se promenant à l'ombre de ce cloître, le long de la grande cour ensoleillée. Une très curieuse tour en forme de tire-bouchon, et qu'on ne peut guère appeler un minaret, s'élève au-dessus des murs dans le coin nord-est. Il faut en faire l'ascension, car on a, de là-haut, une vue merveilleuse sur le Caire: presque toute la vieille ville s'étend au nord; de la masse des maisons s'élèvent partout d'innombrables dômes et minarets; les uns sont isolés tandis que les autres semblent groupés. S'il était donné à Ibn-Tulûn de contempler ce spectacle, il aurait quelque étonnement: de son vivant rien de tout cela n'existait. A part quelques tentes arabes, il n'y avait pas là une seule habitation et l'œil n'apercevait à gauche qu'une vaste solitude marécageuse, submergée à l'époque du Haut Nil, et à droite le désert de sable. Loin, loin à l'ouest, l'Émir verrait les Pyramides aussi peu changées que les monts Mokattam à l'est, mais ce seraient là les deux seules choses qui lui rappelleraient le pays sur lequel il régna il y a mille ans. El-Kaluro n'existait pas alors. Tournant ses regards vers le sud, il chercherait vainement El-Kataî, le faubourg Royal, parmi les tristes masures actuellement debout. El-Askar a disparu et, seules, les collines de Babylone indiquent l'endroit où Anir éleva la puissante «Ville des Tentes» ou Fostât.

Pour nous, la vue la plus impressionnante est certainement celle de cette grande mosquée abandonnée qui est là à nos pieds. La vénération qu'inspirait ce lieu dut y attirer des milliers de fidèles; les différentes tribus qui formaient l'armée de l'Émir et qui campaient alentour, devaient remplir l'immense cour, lorsque quelque cheik renommé venait y prêcher et enflammer leur enthousiasme guerrier. Ici, Saladin, après avoir vaincu les Croisés, sera venu offrir des actions de grâce à Allah et lui demander d'assurer définitivement le triomphe du Croissant et l'humiliation de la Croix. Et cependant, la croyance que les prières faites en ce lieu sacré seraient plus efficaces que celles faites ailleurs, n'a pas assuré à cette mosquée une congrégation de fidèles. L'Oriental, à l'imagination si vive, se figure facilement qu'elle est hantée par des Affrits, et il croit sans doute plus prudent d'aller prier dans un endroit un peu moins dilapidé et surtout moins fréquenté par ces êtres désagréables.

Suivant maintenant la Sharia Tulûn sur un kilomètre environ, nous apercevons la mosquée Mohamet Ali qui couronne la citadelle. On assiste toujours à quelque chose d'intéressant quand on flâne dans ces rues: tous les événements importants de la vie d'un Cairote se manifestent autant dehors que dans les maisons. Ces petits drapeaux rouges que nous voyons flotter au travers d'une étroite allée, annoncent un mariage ou une naissance. Le bruit des hautbois et des tambours nous apprend que c'est de ce dernier événement qu'il s'agit. Bientôt, une procession, précédée des musiciens, apparaît dans la rue principale et s'avance vers cette allée. Le fait qu'un jeune garçon porte l'enseigne d'un barbier indique qu'on opérera en même temps une circoncision, car chez les petites gens on célèbre plusieurs cérémonies à la fois afin de restreindre les dépenses. Deux ou trois chameaux caparaçonnés de draps d'or et rouges, avec quantité d'ornements suspendus à leur cou, portent deux tambours, de véritables grosses caisses sur lesquelles le conducteur perché, les jambes croisées, sur la bosse de sa monture, tape vigoureusement. Plusieurs voitures suivent, bondées de petits garçons habillés des couleurs les plus voyantes. Ce sont les amis de l'enfant qui va faire connaissance avec le barbier, lequel ici, comme autrefois en Europe, combine son métier de Figaro avec celui de chirurgien.

S'il s'agit également d'un mariage, une dernière voiture ferme la marche du cortège; elle contient la fiancée, que des rideaux ou des paravents cachent jalousement. Quelquefois, on transporte la demoiselle à sa nouvelle demeure sur une balançoire suspendue entre deux chameaux. Lorsque les finances de la famille le permettent, une autre bande de musiciens suit le cortège, mais le plus souvent l'arrière-garde est composée de toutes les femmes, parentes et amies de la mariée qui, en signe de joie, émettent un son aigu appelé el gaharit. C'est une longue et dure journée pour la mariée, car, avant la cérémonie, une procession semblable l'a déjà accompagnée au bain Zeffet-el-Hammam. On exhibe enfin dans les rues tous les meubles de sa nouvelle demeure, sur de curieux chars à deux roues, très longs et attelés d'un âne.

Dans les classes plus élevées de la société, on adopte généralement pour les mariages le cérémonial turc, et les fêtes et réjouissances se passent beaucoup plus dans les maisons qu'au dehors, mais, quelle que soit la position sociale du marié, il ne voit jamais les traits de celle qu'il épouse avant que la cérémonie religieuse ait eu lieu.

Ma femme et un de mes fils furent invités à un mariage dans le palais d'un pacha où tout fut réglé «à la turque». Les principaux intéressés et les membres des deux familles avaient passé la journée entière à accomplir les importantes formalités, et la plupart des invités n'arrivèrent qu'entre huit et neuf heures du soir. Ma femme et mon fils, lequel était alors trop jeune pour que son sexe l'empêchât d'être admis, furent conduits dans le harem, tandis que je dus rejoindre les membres mâles de la famille et leurs nombreux amis dans la cour. Une quantité de lanternes chinoises et de gais oripeaux égayaient la scène; du café et des cigarettes étaient passés à la ronde, ainsi que des sorbets et des boissons non alcoolisées, pendant que des musiciens installés sur une grande plate-forme accompagnaient une Patti du pays. L'enthousiasme de l'auditoire, qui augmentait avec chaque couplet, fut vraiment pour moi la seule évidence que nous entendions une grande chanteuse, et j'avoue que je ne fus pas fâché lorsqu'un domestique vint m'annoncer que ma femme m'attendait pour rentrer à l'hôtel. Une meilleure connaissance de la musique arabe me permet aujourd'hui de mieux l'apprécier, mais pour s'extasier comme le faisaient mes co-invités égyptiens, il fallait vraiment être du pays!

J'étais curieux de savoir ce qui s'était passé dans le harem. «La réunion des dames, me dit ma femme, y était très semblable à ce qu'elle serait en Europe dans un cas semblable. En effet, le châle de soie noir qui enveloppe leurs robes, et le yashmak qui cache leurs traits quand elles sont dehors, avaient été abandonnés.» Malheureusement, ma femme ne connaissant personne et, ne comprenant pas l'arabe, se sentit plutôt dépaysée. Mais nous fûmes dédommagés, elle et moi, de notre premier désappointement par le grand événement de la soirée. Le marié, accompagné de ses frères et de quelques amis, s'avança vers l'entrée du harem, et tous cognèrent vigoureusement contre la porte. Lorsque celle-ci s'ouvrit, le jeune homme, que le bonheur attendait enfin, dit adieu à ses compagnons et pénétra seul. La mariée voilée l'attendait, et là, en présence de ses parents à elle, il découvrit son visage et, pour la première fois, put contempler les traits de celle qui était sa femme. Les personnes présentes jugèrent alors discret de se retirer et les voitures furent appelées.

Arrivant au bout de la rue où nous avons eu la bonne fortune de rencontrer la procession, nous traversons la Place Rumeleh et commençons la montée de la rampe qui conduit à la citadelle. Quel merveilleux site Mohamet Ali choisit là pour sa mosquée et sa tombe! Si l'on tient compte de l'époque de la construction, le milieu du siècle dernier, il est vraiment remarquable que l'extérieur soit en aussi bon état. Tout en regrettant que l'architecte, au lieu de s'inspirer des grandioses monuments que cette mosquée domine, ait copié une mosquée de Constantinople, nous devons nous estimer heureux qu'il n'ait pas été chercher son modèle à Paris ou à Londres! La Madeleine, si admirable à Paris, eût été ici aussi déplacée que l'est cette «imitation d'un boulevard parisien», la Sharia Mohamet Ali, qui conduit à la mosquée. Les touristes sont toujours amenés ici, même s'ils n'ont qu'une seule journée à passer au Caire, et la plupart semblent vraiment s'intéresser au prix que coûta le marbre employé à l'intérieur, ou les lustres dignes d'une salle de bal, qui sont suspendus au dôme. Contentons-nous aujourd'hui de jeter un coup d'œil sur l'extérieur et d'admirer la vue alentour: de ce nouvel observatoire, nous pouvons contempler un nouveau groupement des dômes et des minarets qui se détachent brillamment au-dessus de la masse jaunâtre des maisons. Nous pouvons suivre des yeux le Nil, depuis l'horizon lointain, au sud, jusqu'au point où il se perd dans le Delta formé depuis des siècles sans nombre par un limon fertile. La bande verte qui, de chaque côté, court parallèlement à la rive, s'élargit ou se resserre, marquant le terrain couvert pendant l'inondation par les eaux qui lui donnent la vie. Nous voyons de nouveau les Pyramides qui se détachent au-dessus des monticules du désert de Libie, et nous nous promettons de revenir ici, un soir, quand le soleil sera moins haut, pour voir cet astre splendide disparaître à l'ouest.

UNE RUE PRÈS DE LA CITADELLE, AU CAIRE Image plus grande

La mosquée abandonnée, Gamia Ibn Kâlâun, est cachée par sa voisine plus moderne et plus prospère. Dernièrement encore, elle servait de dépôt militaire et avant cela de prison. Le dôme s'est écroulé et les beaux marbres de couleur qui ornaient l'intérieur ont disparu. Cependant, ce qui reste montre qu'elle fut digne du grand Sultan Mamelouk qui la fit élever. Le palais d'El-Nasir qui s'élevait autrefois à côté, avec son fameux «Hall des Colonnes», fut détruit pour faire place à la mosquée de Mohamet Ali.

A peu de distance dans la direction sud-est, nous trouvons le puits de Joseph, «Bir Yûsuf». La tradition veut que Joseph ait été jeté dans cette fosse par ses frères, et bien que la tradition se trompe de quelque 500 kilomètres, l'histoire n'en est pas moins fermement acceptée par beaucoup de gens, et les guides la répètent avec solennité aux touristes. Si ce puits n'a en réalité rien de commun avec le Joseph de l'Histoire Sainte, il est, d'autre part, intéressant d'apprendre qu'il doit son nom à «Salâhedden-Yûsuf», le Saladin des croisades, lequel, au XIIe siècle, construisit la citadelle.

CHAPITRE VII

LA MOSQUÉE DU SULTAN HASAN

Le plus beau monument du Caire. || L'exode des lampadaires. || Le supplice d'un architecte trop génial. || Enterrements et pleureuses de profession. || La Mosquée Bleue.

Dirigeons-nous à présent vers la mosquée au dôme gris qui s'élève de l'autre côté de la place. C'est là non seulement le plus beau monument du Caire, mais le spécimen le plus parfait qui existe de l'art sarrasin. Elle fut construite sous le Sultan Hasan, en 1356, pour servir de Medreseh ou Collège de Théologie, mais elle est devenue depuis une mosquée de congrégation. Nous avons déjà vu une belle mosquée, celle de Ibn-Tulûn, construite dans le but de recevoir une nombreuse congrégation dans sa vaste cour intérieure. Les medresehs étant construites à l'intention des étudiants, il n'était pas nécessaire de sacrifier tant de place aux fidèles, mais il fallait avant tout considérer les besoins des professeurs et conférenciers et songer au logement des élèves. Le dôme, bien plus important ici que dans les autres mosquées du Caire, n'appartient pas à la mosquée elle-même: il recouvre une tombe. Il y a au Caire beaucoup de monuments religieux servant de dernière demeure à leur fondateur, et l'on a pris à tort l'habitude de considérer ces mausolées recouverts d'un dôme comme faisant partie d'une mosquée.

Le plan en forme de croix de la mosquée du Sultan Hasan n'est pas visible de l'extérieur, les angles étant occupés par des constructions qui renferment les divers appartements d'un collège. Le grand mur qui longe la rue n'est percé çà et là que pour éclairer ces appartements. La simplicité de cette façade fait ressortir la beauté de la corniche qui court tout le long du bâtiment. L'ornementation en forme de stalactites coupe les lignes horizontales à la projection de chaque assise de pierres, et la nudité du mur sous la corniche est embellie par les ombres que celle-ci projette. A midi, ces ombres s'étendent sur presque toute la surface du mur jusqu'à l'angle où celui-ci est exposé plus directement au soleil. Ici, les ombres s'arrêtent brusquement comme si elles craignaient de violer le contour du magnifique portail sous lequel nous allons pénétrer.

Après avoir monté quelques marches, nous nous trouvons sur le palier d'où cette immense niche s'élève à 22 mètres au-dessus de notre tête. L'arche en forme de voûte semi-sphérique se dresse en 12 rangées de pendentifs; de délicates petites colonnes arrondissent les angles près de la base, ainsi que les niches cintrées qui se font face de chaque côté de la porte. Un cadre de ravissantes arabesques, des panneaux et des médaillons décorés de dessins géométriques finement taillés, ornent cette porte majestueuse.

Ayant franchi un vestibule voûté, puis deux passages, nous arrivons à une porte où le gardien nous remet des pantoufles, afin que nos bottines ne souillent pas les planchers, et nous pénétrons dans le Salin, ou cour intérieure. Incontestablement, ce qui impressionne le plus, ce sont les quatre arches colossales qui séparent cette cour du transept; elles donnent une impression de grandeur bien supérieure à ce que l'ensemble est réellement. Selon l'habitude, la fontaine pour les ablutions se trouve au centre de la cour, et il y a ici une autre fontaine plus petite, pour l'eau potable. Le liwan ou sanctuaire est un peu surélevé et couvert de nattes et de tapis à prières. La dikka ou chaire, d'où le Coran est lu, est en pierre et repose sur de gracieuses colonnes. La Mihrab ou Kibla, niche sacrée, est à l'extrémité du bâtiment, tournée vers la Mecque, et à côté du pupitre de pierre.

J'eus la bonne fortune de pouvoir peindre le sanctuaire (tel qu'il est reproduit ici) avant que les travaux de restauration ne fussent commencés. Je ne doute pas que ces travaux ne soient accomplis d'excellente façon, mais il faudra quelques années pour que le neuf s'harmonise avec l'ancien.

Dix ans plus tard, je fus empêché de peindre de nouveau dans cette mosquée par les échafaudages et le bruit que faisaient les ouvriers. De grands morceaux de la fresque, légère comme une toile d'araignée, avec ses inscriptions kufiques, jonchaient le sol en compagnie des pierres moulées et coloriées qui devaient être nettoyées et retaillées avant d'être cimentées à leur place, travail nécessaire sans aucun doute, et d'ailleurs dirigé d'une façon fort habile. Puisqu'on en est là, il serait à souhaiter qu'on fît un peu plus encore et qu'on remît en place les magnifiques lampadaires de bronze qui, à différentes époques, ont été enlevés de là. Quelques-uns, et des plus beaux, sont actuellement au Musée arabe, mais ils seraient beaucoup plus à leur place ici. L'argument si souvent employé que les objets de valeur courent le risque d'être volés dans les mosquées, ne saurait s'appliquer à des objets d'art pesant plus de 1 000 kilogrammes! Quelques-uns de ces lampadaires qui sont catalogués dans les musées, ont été remplacés dans les mosquées par des lampes qui feraient honte à un cirque de saltimbanques!

LE SANCTUAIRE DE LA MOSQUÉE DU SULTAN HASAN Image plus grande

Une porte qui ouvre à gauche de la Kibla conduit au mausolée du Sultan Hasan, au milieu duquel se trouve son sarcophage. Le dôme qui, du dehors, est le trait saillant de l'ensemble, forme la voûte sépulcrale.

Ce fut un monarque vraiment indigne que ce Sultan qui dort dans ce majestueux tombeau. Nous lui pardonnons beaucoup en considération de ce merveilleux monument, mais nous ne pouvons oublier l'effroyable manière dont il récompensa le génie qui en fit les plans. Craignant que quelqu'un d'autre n'employât son architecte et ne lui fît construire un monument qui éclipserait celui-ci, il n'hésita pas à lui faire couper la main!

Malgré l'époque orageuse à laquelle il vécut, ce cruel Sultan réussit à consacrer beaucoup de temps et d'argent à la construction de mosquées, de collèges et de couvents. Au Caire seulement, on en compte dix-neuf qu'il fit élever pendant les dix années de son règne—record extraordinaire pour un tyran cruel et débauché. Il est probable que beaucoup de ses sujets se réjouirent lorsqu'il mourut de mort violente, lui qui s'était servi de la violence pour faucher tant d'existences! Quelques jours avant qu'il fût assassiné, un des minarets s'écroula, écrasant 300 enfants qui jouaient dessous. Il ne reste plus qu'un seul minaret, des trois construits à cette époque. En 1660, le grand dôme s'effondra et fut remplacé par celui qui existe aujourd'hui.

Pendant les règnes difficiles des derniers successeurs d'Hasan, des canons furent fréquemment montés sur le toit en terrasse de la mosquée. En temps de paix, au contraire, on raconte qu'une corde était tendue de l'un des minarets au bastion de la citadelle, et que le Blondin de l'époque y donnait des représentations pour la plus grande joie de la population.

En face de la mosquée du Sultan Hasan, s'élève la mosquée inachevée, Refâiyeh, du nom d'une secte de derviches. Elle renferme le caveau de la famille d'Ismael Pacha.

LA TOMBE-MOSQUÉE DE ARBOUGHAN, AU CAIRE Image plus grande

Retournons vers l'entrée de la citadelle et descendons la Sharia-el-Magar. Une petite mosquée abandonnée, au dôme cannelé, nichée entre ses minarets, offre au regard un tableau charmant. Un peu plus bas, une vieille maison s'est suffisamment écroulée pour laisser entrevoir une mosquée-tombeau, de peu d'importance, mais tout à fait gracieuse, avec un minaret dont deux étages n'existent plus. C'est une composition attrayante, et l'ombre d'un portail à bonne distance invite l'artiste à s'asseoir et à prendre ses pinceaux.

C'est un coin riant, plein de clarté et de gaieté, bien que, vu la proximité d'un grand cimetière, pas une matinée ne s'écoule sans que de nombreuses processions funéraires ne remontent la rue. Ces processions sont généralement précédées par un certain nombre de mendiants, souvent des aveugles, qui, tristement, chantent leur profession de foi: «La ilâha ill allâh wu Muhammed rasul allâh»; ces pauvres gens sont suivis par les parents mâles du mort, des derviches portant des bannières, des jeunes garçons chantant de leur voix grêle des versets du Coran, et enfin du Coran lui-même porté sur un plateau couvert d'un morceau d'étoffe de couleur. Le cercueil ouvert vient ensuite, porté par les amis du défunt. A la tête du cercueil qui est toujours à l'avant, il y a, si c'est un homme qu'on enterre, un turban posé sur un support de bois. Les femmes ferment la marche, les parents du défunt ayant généralement une bande de mousseline bleue autour de la tête. Souvent aussi elles agitent un morceau d'étoffe bleue, et le bruit des sanglots des unes est étouffé par les lamentations des autres. Souvent aussi des pleureuses de profession sont employées et les gémissements étranges qu'elles poussent sont très émouvants, quand on ne sait pas que c'est à tant par heure. Cette habitude est du reste contraire à la Loi du Prophète, mais elle date d'une époque tellement reculée que les interdictions n'ont sur elle aucun effet. Les hommes ne portent aucun signe de deuil, arguant qu'il serait injuste et égoïste de plaindre un être qui est mort dans la Foi et qui est bien plus heureux au ciel que sur la terre. Cette raison est logique, mais elle ne touche évidemment pas les femmes qui rivalisent entre elles à qui exprimera le plus bruyamment son chagrin. Il est également difficile de concilier avec cet argument la présence des pleureuses de profession, payées par les hommes.

Je demandai là-dessus une explication au fidèle Mohammed. Il me répondit que c'était très mal de la part des femmes et que certainement le feu de l'enfer les punirait. Après quoi, il haussa les épaules d'une façon qui indiquait l'inutilité de lutter contre de vieilles traditions maalesh. Quant aux pleureuses, elles font là un piètre métier: passer sa vie à hurler en ce monde pour quelques centimes, avec la perspective d'être horriblement punie dans l'autre, doit manquer de charme! En tout cas, l'ancienneté de cette coutume est prouvée par certaines peintures sur les murs des tombeaux à Thèbes.

Pendant le temps que je passai à peindre sous cette porte, j'eus l'occasion de voir les funérailles de plusieurs Saints réputés, et le silence religieux n'était alors interrompu de temps en temps que par des voix qui murmuraient doucement les versets du Coran.

A gauche de mon aquarelle, s'élève le minaret de la mosquée Aksunkur, laquelle vaut vraiment la peine d'être visitée. Elle fut construite par un des fils de El-Nasir, vers le milieu du XIVe siècle, et fut restaurée trois cents ans plus tard par Ibrâhîm Agha. C'est du reste le nom de celui-ci qu'elle porte aujourd'hui. On l'appelle quelquefois aussi la Mosquée Bleue, en raison de la couleur des tuiles dont Ibrâhîm se servit pour la décoration intérieure, et qui, par leur beauté, attirent bien des artistes. On ne se lasse pas, en effet, d'admirer cette merveilleuse teinte bleue, qui, sous le jeu du soleil, tire tantôt sur le vert et tantôt sur le violet.

Le sanctuaire de toute mosquée est placé au sud-est, c'est-à-dire face à la Mecque, et est éclairé dans le sens opposé par une galerie à colonnade. Par conséquent, les rayons du soleil n'y pénètrent que tard, alors qu'ils ont perdu de leur force, à l'exception quelquefois d'une petite raie lumineuse qui, se glissant à travers les vitraux d'une fenêtre, vient caresser une colonne et lui donner les couleurs des petits morceaux de verre qu'elle traverse. Il fait donc ici beaucoup plus frais que dans la cour brûlée par le soleil. On peut se dispenser de recouvrir ses bottines des pantoufles que le gardien vous offre, en entrant pieds nus, ce qui est fort agréable; et, à cette distance de la rue, on peut également et avec joie quitter sa veste et son gilet.

Il est préférable de ne pas travailler dans le sanctuaire au moment de la prière, mais on trouve alors un charmant sujet dans les palmiers qui jettent leur ombre sur le dôme de la fontaine, et la pièce aux tuiles bleues, où se trouve le sarcophage d'Absunkur, est un des endroits les plus pittoresques du Caire.

L'INTÉRIEUR DE LA MOSQUÉE BLEUE, AU CAIRE Image plus grande

Après le Sala, nous pouvons retourner au sanctuaire pendant que les fidèles remettent leurs pantoufles. Excepté le vendredi, il ne semble pas y avoir de services réguliers. Les hommes sont en ligne devant la Kibla et se prosternent, tout en récitant certains versets du Coran. Les femmes ne viennent jamais à ces prières, ce qui explique sans doute l'idée fausse entretenue en Europe que les Mahométans ne reconnaissent pas d'âme aux femmes. Un Musulman, après avoir assisté à nos services religieux, dont souvent tout le public est féminin, pourrait alors tout aussi justement prétendre que chez nous les femmes seules ont une âme. Les relations sociales entre hommes et femmes obligent ces dernières à dire leurs prières à part, mais elles sont tenues d'observer également le jeûne du Ramadan, et il serait bien injuste qu'elles ne dussent pas, elles aussi, être un jour récompensées!... Si sévère est ce jeûne qu'elles ne peuvent s'y soustraire que lorsqu'elles nourrissent un enfant, et encore faut-il, dans ce cas, qu'elles fassent un jeûne équivalent dès que l'enfant est sevré. De temps à autre, une femme se glissera dans une mosquée après le départ des hommes, pour visiter le sanctuaire d'un Saint préféré, et tel Saint à qui l'on prête une puissance merveilleuse pour rendre les femmes fécondes est très honoré.

La rue où se trouve cette mosquée est particulièrement intéressante, non qu'il y ait là des monuments remarquables, mais parce qu'elle n'a pas tant souffert que d'autres de l'influence européenne. Lorsque nous arrivons à la mosquée El Merdani, nous nous retrouvons dans un quartier qui nous est familier et nous apercevons de nouveau les beaux minarets de Muaiyad. Laissant à droite la porte Bab Zuwêlêh, après nous être assurés d'un rapide coup d'œil que le vieux Saint en haillons et sa lance y sont toujours, nous voyons à notre gauche une petite mosquée sans prétention dont l'entrée est au faîte d'un escalier. Je dis mosquée, parce que c'est l'habitude de donner ce nom à tout édifice qui se rattache au culte musulman, mais je n'ai jamais pu découvrir à quoi servait le monument en question ici. A l'intérieur, nous traversons un petit cloître et quelques marches nous conduisent à une cour ravissante. Deux des côtés sont couverts de tuiles et au centre s'élève une jolie Kibla, niche à prière, le seul signe qui nous indique que nous sommes dans une enceinte religieuse. Des arbres et le derrière des maisons du Bazar des Tentes s'élèvent au fond, et des femmes voilées entrent, sortent, disparaissent derrière la niche.

Pendant que je travaillais, le fidèle Mohammed Brown m'informa qu'un Saint était enterré dans cet endroit et que les femmes allaient dire leurs prières auprès de son sanctuaire, mais je ne pus rien apprendre de plus. J'aurais peut-être trouvé un charmant sujet derrière ces tuiles, mais je craignis qu'il fût indiscret de pousser mes recherches jusque-là. Aucun guide, aucun ouvrage sur l'architecture arabe ne parle de ce délicieux endroit.

D'ici, il nous est aisé de rejoindre l'avenue Mohamet Ali, près du musée arabe, et de retourner au cœur du quartier européen.

CHAPITRE VIII

AU HASARD DES RUES

Le quartier Juif. || Le Muristan de Kalaun. || Le dépeçage d'un chameau vivant. || Deux portes monumentales du XIe siècle. || Guignol égyptien. || Autour d'un cimetière.

Partant du Rond-Point, sur le Muski, vers l'endroit où cette rue est traversée par le Khalîg, un chemin, à gauche, nous mène au Derb-el-Jehûdûpeh, qui est la rue principale du quartier juif. Quoique non confinée dans le Ghetto, la même race habite pourtant encore cette partie du Caire. L'apparence des maisons et de leurs habitants ne diffère que peu de celle des quartiers arabes. On rencontre quelques hommes en vêtements européens, mais ils ne sont là sans doute que pour affaires et demeurent dans les quartiers plus modernes. Les femmes juives ont cessé de voiler leur visage, maintenant que le Musulman est accoutumé à voir les dames Firangi, et que cette infraction choque par conséquent moins ses sentiments; mais il y a peu d'années encore, toutes les femmes coptes et juives portaient le yashmeh, non point tant pour satisfaire à une obligation religieuse, que comme un moyen de protection contre l'indiscrétion des hommes. On trouve plus de traces du sang sémite dans le Cairote que dans le fellah; mais ce n'est que par d'infimes détails de l'habillement qu'on peut distinguer le juif du Musulman.

L'arabe—langue commune à tous deux—étant assez rapproché de l'hébreu, est parlé avec le même accent; pourtant, quelque légère que soit la différence, l'Arabe sait toujours reconnaître le Ychûdî, même lorsque ce dernier a embrassé la religion musulmane.

Le quartier juif s'étend derrière le bazar du Nahâssîn, où nous pénétrâmes en une autre occasion. Nous le laissons à notre droite et nous entrons dans une cour en ruines du Mûristan de Kalâûn. Par une circonstance bizarre, un dispensaire moderne y a été installé, et les malades, en attendant que le docteur indigène puisse leur prodiguer ses soins, se souviennent peut-être du temps où ce Mûristan était le grand hôpital du Caire. Saladin devança la grande œuvre du sultan Kalâûn de plus d'un siècle. L'Hispano-Arabe, Ibn Yubeyr, qui visita le Caire au XIIe siècle, a fait de son voyage un récit détaillé, et dans l'excellente traduction de M. Guy Le Strange, nous lisons que Saladin «fut poussé à l'œuvre méritoire, uniquement par l'espoir de la grâce de Dieu et d'une récompense dans le monde à venir.»

LA TOMBE DE IBRAHIM-AGA Image plus grande

«Ce grand palais, spacieux et magnifique», pour citer une fois de plus l'Espagnol, ne survécut pas de beaucoup au bon Sultan, car tout ce que nous voyons du bâtiment présent, fut érigé par Kalâûn durant le siècle suivant. Certaines parties en sont en ruines, mais on retrouve encore les traces des salles distinctes, affectées aux maladies alors connues. Un large corridor conduit au portail imposant qui fait face au Bazar des Cuivres. A gauche de ce corridor, vous entrez dans le vestibule du tombeau du fondateur. Ce vestibule et la chambre du tombeau sont en ce moment entre les mains des ouvriers occupés à les restaurer. La simplicité du vestibule, avec sa haute arcade de bois vert, est aussi tentante à peindre que la sombre richesse du grand mausolée. Des groupes d'étudiants s'attardent dans le vestibule, accroupis sur les nattes, écoutant quelque ulama qui explique des textes du Coran. Près du tombeau, quelques vêtements de Kalâûn sont suspendus. On leur attribue un miraculeux pouvoir de guérison, et bien des malades essaient la cure avant d'avoir recours au hakim à demi firangi, qui est chargé du moderne dispensaire de la grande cour. La niche de prières est peut-être la plus belle du Caire; elle était en presque parfait état de conservation lorsque j'essayai de la peindre il y a quelques années. Espérons que les ouvriers cesseront bientôt de troubler la solennité de ce lieu.

Le Mûristan de Kalâûn est le monument le plus important de la seconde moitié du XIIIe siècle; on tient naturellement à le conserver en parfait état, et l'intelligence dont Herz Bey a fait preuve dans tous les travaux à lui confiés nous fait espérer qu'on accomplira ici une œuvre de préservation, plutôt qu'un travail de restauration.

Passant sous le portail de marbre blanc et noir, nous suivons le Nahâssîn, jusqu'à ce que nous arrivions au Sebîl d'Abder-Rahmân, après avoir laissé à notre gauche les belles tombes-mosquées de Bâb-el-Nasr et Barkûh. Ici, nous avons de nouveau toute la perspective de cette rue enchanteresse, avant de descendre par les prés étroits qui conduisent au Gamâlîyeh. Un chameau chargé de tumbâh (tabac fort qu'on fume dans les nargîlehs) peut si bien obstruer le chemin, que, si vous n'êtes pas capable de passer sous les paniers, vous n'avez plus qu'à vous blottir sous quelque porte et attendre que l'animal ait disparu. Deux ou trois grands khâns de ces rues étroites m'ont l'air de réaliser de mauvaises affaires, car la cigarette remplace le nargîleh, et le tumbâkiyeh semble tombé en désuétude, le métier étant poussé vers d'autres voies.

La rue principale dans laquelle nous nous trouvons à présent est aussi animée et vivante que le Nahâssîn, mais de plus pauvre aspect. Ses magasins semblent moins prospères, les robes soyeuses des marchands riches y font place aux gabahrehs de coton bleu, et la distinction bourgeoise de la rue que nous venons de quitter devient ici un désordre presque sauvage, mais artistique. A un angle de la route, l'entrée d'un spacieux khân offre la place rêvée pour faire une esquisse, tandis que deux bancs de pierre, de chaque côté de l'entrée, semblent avoir été disposés là tout exprès pour supporter le bagage d'un artiste, et cela explique peut-être les nombreux croquis de ce Gamâlieh pris de ce même endroit. On est un peu au-dessus de la foule, et l'angle de la muraille vous protège contre le flot de curieux toujours montant. Enfin pendant que l'on peint cette rue avec, au centre, la mosquée de Bîbars, on peut, de ce coin, faire d'intéressantes silhouettes de passants.

Je fus témoin d'un curieux fait lors de ma dernière visite à cet endroit. Un homme conduisant un chameau, appelait chaque boutiquier sur son passage. L'animal n'étant point chargé, je ne pouvais comprendre le manège de l'homme. De temps à autre, quelque marchand semblait s'intéresser à la bête, tâtait sa bosse ou son cou; alors seulement je compris que le chameau était à vendre, mais quand il passa auprès de moi, je découvris de plus que la bête était vendue au morceau et que chaque morceau était marqué à la craie. Quelle était la différence de prix entre une livre de cuisse et une livre de bosse?... Je ne le sus point, mais écœuré par cette sorte de dépeçage d'un être encore vivant, je résolus de devenir végétarien,..... résolution que j'observe strictement en dehors de mes repas.

Comme nous suivons le Gamâlîyeh, les signes de décadence deviennent de plus en plus visibles. De belles vieilles maisons sont habitées par des mendiants, les meshrebiya tombent en lambeaux et sont même souvent remplacées par des rideaux en toile de sac, là où un boutiquier a des marchandises valant encore la peine d'être protégées contre le soleil. Les maisons des petites rues sont de simples ruines, et l'on a peine à comprendre la prospérité croissante de l'Égypte, lorsqu'on assiste à cette décadence des bâtiments et des êtres dans une si grande partie du Caire.

EL-GAMALYEH, AU CAIRE Image plus grande

Le Gamâlîyeh se termine à Bâb-el-Nasr, ou Porte de la Victoire, qui, ainsi que Bâb-el-Futûh, ou Porte de la Capture, fut érigée durant la seconde moitié du XIe siècle, par le fameux vizir Bedr-el-Yamali. La mosquée de Hâhim, d'un siècle plus récente, remplit presque l'espace compris entre ces deux portes. Napoléon, se rendant compte de l'avantage de cette position, y fit camper une partie de ses troupes, en 1799.

Ces deux portes, ainsi que le Bab-Zuwêleh, ont intrigué nombre d'archéologues. Leur style n'est point sarrasin: M. Van Berchem, qui étudia tout spécialement la vieille enceinte de la ville, attribue ces édifices aux Templiers; mais la première croisade n'ayant eu lieu que dix ans après l'érection de ces portes, l'influence des Croisés semble douteuse. Van Berchem découvrit des marques conventionnelles d'artistes grecs, qui expliquent quelque peu l'apparence byzantine des portes, et le vizir Bedr étant Arménien, il est fort probable qu'il chercha des architectes parmi ses compatriotes. Ces portes nous intéressent davantage au point de vue pictural, mais il est difficile de rendre d'une façon satisfaisante leur beauté majestueuse.

La mosquée en ruine d'El Hâhim, qui occupe tout l'angle du rempart, entre les deux portes, est moins remarquable que celle d'Ibn Tulûn, à laquelle elle ressemble d'ailleurs; mais elle offre un sujet de tableau plus pittoresque grâce à une grande cour qui, avec ses tentes de Bédouins et ses chameaux, complète la note orientale. Le nom d'El Hâhim augmente l'intérêt du lieu. Je suis tenté de reproduire ici ce que Stanley Lane Poole dit au sujet de l'extraordinaire Calife dans son Histoire du Caire, mais ce charmant livre étant à la portée de tous, le mieux est de le recommander chaudement à mes lecteurs.

Dans un espace vide, voisin du Bâb-el-Nasr et d'un grand cimetière mahométan, on peut souvent contempler les ébats de Karakush, lequel correspond à notre Guignol. Sa troupe se compose généralement d'un homme, d'un petit garçon, d'un chien et d'un singe. L'usage généreux d'un gourdin maintient la foule à la limite jugée nécessaire aux évolutions des artistes. Les plaisanteries, qui datent probablement du temps où l'Islamisme envahit l'Égypte, ne perdent rien de leur saveur à être constamment répétées, et il est réjouissant d'entendre les francs éclats de rire qui les accueillent. Ces farces sont certainement plus grossières que ne le supporterait un public anglais, mais il faut les juger d'un autre point de vue. Les sous-entendus, les demi-mots sont considérés ici comme un jeu innocent, et quelque court-vêtues que soient les plaisanteries de Karakush, elles le sont moins encore que ce qu'il est possible de voir et d'entendre dans les quartiers modernes du Caire. Karakush, dont le nom seul fait sourire les Cairotes, ne fut pourtant pas un personnage comique en son temps. On le cite comme un des fidèles émirs de Saladin, et son seul acte, peu humoristique du reste, fut de repousser les Croisés, dont la visite lui sembla une impertinence.

Notre Guignol ne manquerait certes point ici de modèles pour ses Esquisses préhistoriques. Les jours de fêtes religieuses, de larges tentes sont installées contre les murailles, et tous ceux qui viennent applaudir Karakush, peuvent également être témoins d'un Ziter. Une douzaine de derviches, rangés en ligne, attendent le signal d'un chef. Ce signal donné, ils commencent à se balancer en avant et en arrière, en répétant le nom d'Allah. Peu à peu le mouvement s'accélère, se précipite, devient furieux; ils semblent perdre conscience de tout, jusqu'à ce que, la limite de l'endurance humaine étant atteinte, ils tombent, rompus, brisés, comme en extase.

Le grand cimetière qui, d'un côté, limite cette place, et empiète même dessus par-ci par-là, ne trouble en rien la gaîté de l'assemblée. Éparpillées, libres de toute muraille, les tombes servent de sièges, à moins que des gamins ne s'exercent sur elles au saute-mouton. Parmi ces tombes, nous retrouvons celle de Burkhardt, le grand voyageur orientaliste, qui mourut en 1817. Les Arabes le connaissent sous le nom de Cheik Ibrahim.

En suivant le mur de la cité sur 200 ou 300 mètres, vers l'est, où il tourne brusquement vers le sud, nous laissons le cimetière derrière nous, et, contournant des monceaux de détritus, nous dépassons à notre gauche le dôme du tombeau du Cheik Galal et découvrons les tombes des Califes. Cette cité des morts offre un tableau impressionnant, que ce soit en plein midi, dans la gloire dorée du soleil, ou vers le soir, quand les lueurs rosées du couchant se jouent sur les dômes et les minarets, et que les maisons en ruines, à leur pied, se fondent dans l'ombre violacée que projettent les hautes collines. Du sommet d'une de ces collines, on a une merveilleuse vue des tombes. Autrefois chaque tombe-mosquée entretenait plusieurs gardiens qui demeuraient dans le voisinage.

On retrouve également dans cette cité morte des ruines de Khâns, qui rappellent maints métiers. Ses fontaines et ses bains prouvent également qu'on avait à y subvenir aux besoins d'une population considérable. Ces tombes furent bâties pendant le XIIIe siècle et les deux suivants, ainsi que les mausolées des Mamelouks bohrites et circassiens qui régnaient alors sur l'Égypte. Les premiers Califes furent ensevelis dans ce qui est aujourd'hui le centre du Caire, et qui, de leurs jours, se trouvait en dehors de la capitale, celle-ci étant alors plus au sud. Le Khan Khalîl se trouve aujourd'hui dans l'ancien lieu de repos, et l'on assure que, lorsqu'il fut érigé, les ossements des Califes furent emportés et ajoutés aux monceaux de détritus!

L'une des premières tombes dont nous approchons—El Seb'a Benat,—les sept sœurs—est une preuve que d'autres que les Mamelouks reposent là. Mais je ne pus jamais établir l'identité de ces sept dames. Continuons par une des tombes situées à l'est du groupe, celle du sultan Kâit Bey. La tombe du sultan Barbûk, à notre gauche, a deux jolis dômes et une paire de beaux minarets. Les ornements qui couvrent les dômes méritent un examen tout particulier. Le plan général des tombes diffère peu et, en les examinant de plus près, on est surpris de la richesse et de la variété des détails. Le mausolée de Kâit Bey est certainement le plus beau, avec son minaret élancé et son dôme dont la richesse surpasse celle de tous les autres. Il a tout l'aspect d'une mosquée congréganiste; au-dessus de la fontaine, à gauche de la grande entrée, qui est ornée de portes décorées de magnifiques bronzes, se trouve la salle d'enseignement que supportent de gracieuses arcades, la cour centrale, ouverte, le Hirâu, ou sanctuaire, avec ses tapis de prière et sa chaire tournée vers la Mecque, enfin le dôme contenant le sépulcre du Sultan.

Mais nous voici au Sharia-esh-Sharawâni, qui fait suite au Muski et conduit au quartier européen. Un tramway partant d'El Atâba-Khadrâ, près du Bureau Central des Postes et Télégraphes, se dirige vers le quartier connu comme le Vieux Caire ou Masr-el-Atika; il suit le boulevard Abd-ul-Aziz et tourne vers le Nil; et, de l'endroit où le pont Kasr-en-Nil coupe la rivière, nous suivons les rails jusqu'au point terminus, 200 ou 300 mètres plus haut. Une végétation luxuriante dérobe tant bien que mal à la vue les laides villas modernes dont est parsemé le vieux Caire, mais, à tout prendre, cette partie de la ville, vue du tramway, est bien moins intéressante que d'autres quartiers auxquels conviendrait mieux le nom de Vieux Caire.

Nous longeons le bazar à gauche de la grand'route, traversons les voies du chemin de fer et, en haut d'un pré étroit, une porte que nous franchissons nous conduit à la muraille d'enceinte de la forteresse de Babylone. Les ruines de divers bâtiments cachent trop ce qui reste de l'antique château, pour nous permettre de juger de son importance. Les habitants de ce quartier semblent fuir les étrangers; peut-être est-ce la peur atavique d'une invasion ennemie? Après s'être pourtant assurés de loin que nous ne sommes rien de plus redoutables que de simples Sawarhine, et alléchés par la perspective d'un bakschish, quelques êtres se montrent et nous suivent jusqu'à l'église de Saint-Georges ou Mâri Girgis.

Il y a tant de similitude entre la vie que mènent ces gens et celle de la mellah maure (le Ghetto arabe), que je n'aurais point été surpris de remarquer quelques types juifs parmi nos suiveurs, au lieu de l'absence complète de traits sémites à observer chez les Arabes.

Ces Coptes, dans le quartier desquels nous pénétrons, sont les plus purs Égyptiens. Leur nom seul, dérivé du grec Aiguptios et devenu en arabe Kupt, suffit à le prouver. De tous les habitants de la vallée du Nil, ceux-là attirent le plus notre sympathie, et il est agréable de songer qu'après des siècles d'oppression ils peuvent enfin jouir d'une pleine liberté sous le protectorat britannique.