Mon ami Currelly était occupé; je fus reçu par un Américain charmant qui me présenta trois jeunes Arabes: le cuisinier, le maître d'hôtel et le valet; ils me baisèrent respectueusement la main, puis me dévisagèrent avec curiosité. M. Dennis, s'instituant mon hôte, envoya Albrikman, le chef, préparer le thé, et Bulbul, le maître d'hôtel, couvrit d'une nappe la caisse qui servait de table. Comme nous avions laissé le commissarel camuel sensiblement en arrière, je fus informé que mes bagages n'arriveraient pas avant une heure; je me rendis donc dans la tente contiguë à la hutte, pour réparer tant bien que mal le désordre de ma toilette. Un long sifflement et l'exclamation de ce qui me parut être une armée de travailleurs, m'avertirent que le labeur du jour avait pris fin. Un chien ayant aboyé, le son fut répercuté encore et encore, et l'on eût dit que tous les roquets de la contrée donnaient de la voix. Passant ma tête par l'ouverture de la tente pour demander une serviette, le mot serviette, serviette, serviette me revint en échos successifs. Tout s'accordait pour rendre ma nouvelle demeure bien étrange.
Le soleil s'était couché au fond de la vallée; le creux qui, en plein jour, était enlaidi de monceaux de débris, était à présent noyé d'une ombre douce et bienfaisante. Le thé, la beauté croissante du paysage, me mirent en excellente humeur. Nous fûmes rejoints par un second membre de la famille, un major Griffith, et bientôt Currelly vint en personne partager notre repas. J'appris que, des difficultés étant survenues dans l'organisation des fouilles, je ne pouvais commencer mon travail. Nous discutâmes la question jusqu'à l'obscurité complète, éclairés simplement par quelques bougies posées sur notre table improvisée.
Le chameau étant enfin arrivé, je commençai mes préparatifs pour la nuit. La hutte possédait deux pièces vides ouvrant sur la salle commune, et un large cabinet de débarras réservé aux trouvailles, et qui sentait vaguement la momie et la souris. Les deux pièces étant destinées à deux dames qui devaient nous arriver du Caire le lendemain, je commençais à me demander où je coucherais moi-même, et à regretter les hôtels modernes, hier méprisés, lorsque Bulbul apparut, portant un lit indigène qu'il plaça entre deux monceaux de trouvailles. Achmet suivit avec un matelas, et ma chambre fut bientôt prête. Mon ami semblait étonné de mon peu d'habileté à me diriger dans l'obscurité, parmi les débris de temple disséminés un peu partout. Je l'assurai que beaucoup de mes compatriotes souffraient de la même infirmité, et il me conduisit obligeamment à la hutte. Une tente à côté de nos deux lits (je ne vis celui de mon ami que lorsque je l'eus heurté dans l'ombre) devait nous servir de cabinet de travail. Mon ami est Canadien et, ayant campé presque toute sa vie, soit dans son pays, soit en Égypte, il est un maître organisateur sous ce rapport. Notre salle à manger nous parut, par contraste, brillamment éclairée. Mes yeux coururent à la table: je m'attendais à un plat monstre de sardines relevé de pickles. Mais non, Achmet apparut avec de délicieux hors-d'oeuvre d'anchois à l'huile, puis Bulbul le suivit, porteur d'une soupe acceptable. Les bouchons sautèrent bientôt joyeusement, et le dîner fut assaisonné de la meilleure des sauces: la gaieté et le bon appétit.
Les histoires variées des quatre convives rendaient la conversation intéressante. Le Major avait servi quatre ans en Afrique pendant la guerre des Boërs; Currelly avait passé une saison avec Flinders Petrie, à explorer la Péninsule Sinaïtique; Dennis, qui est Américain du Sud, avait une collection divertissante d'anecdotes, et moi-même, je pus placer à propos quelque curieux ou réjouissant épisode. On menait une vie sérieuse et réglée au campement; la lune ayant éclairé notre chambre à coucher, je gagnai mon lit sans encombre.
On s'habitue difficilement à dormir à la belle étoile. Des chiens qui aboyaient à intervalles réguliers, me firent prévoir une nuit blanche. Tout d'abord, intéressé par la nouveauté de mon entourage, je considérai cette perspective sans ennui. L'air était délicieusement frais et la lune faisait paraître les rochers environnants plus majestueux encore. A un certain moment, les chiens se taisant, j'eus la sensation de tomber dans une agréable inconscience. Mais le hurlement d'un chacal réveilla les chiens: ombres de Thèbes, quel vacarme! Enfin, je parvins à m'endormir. Je rêvai que le vacarme avait éveillé les morts et que de chaque tombe les momies sortaient. Bientôt, je crus être moi-même une momie. La pierre tombale qui me recouvrait essayait de se soulever. A chacun de ses efforts, un frisson mortel me secouait. Une étrange sensation de liberté reconquise, comme si la pierre se fût tout à coup envolée, m'arracha à mon sommeil, et j'observai qu'une lourde couverture tunisienne venait de tomber de mon lit, enlevée par un coup de vent violent. Dans mes efforts pour la rattraper, je me cognai contre un des gardiens de nuit qui était accouru à mon secours et qui m'aida à la reprendre. Nous en couvrîmes le lit, en l'assujettissant au moyen de lourds morceaux d'une statue d'Osiris. J'avais les yeux et les oreilles pleins de gravier et de poussière et le cou égratigné. Des appels désespérés retentirent l'instant d'après: le Major, empêtré dans les toiles qui protégeaient sa couchette, cherchait à se dégager et appelait à l'aide. Puis, ce fut Dennis qui, ne voulant pas risquer d'être enseveli sous sa tente, allait chercher un refuge dans la hutte. On éveilla Currelly à grand'peine!... Griffith et Dennis s'arrangèrent pour passer le reste de la nuit dans la hutte; quant à Currelly et à moi, la tête enveloppée dans de vastes mouchoirs, nous réintégrâmes nos lits et, bercés par la tourmente, nous nous abandonnâmes de nouveau au sommeil.
Le soleil, se levant sur les collines au delà de Luxor, m'éveilla. Le vent était complètement tombé.
Des groupes d'ouvriers apparurent bientôt, silhouettes sombres dans la brume lumineuse du levant. A sept heures, trois cents hommes et jeunes garçons étaient rangés près du camp et répondaient à l'appel de Mohammed Effendi. Je pus enfin procéder à une toilette en règle. Cette nuit au grand air m'avait affamé et j'aurais embrassé Bulbul lorsque, devinant mes désirs, il m'apporta une tasse de thé. Ce nom de Bulbul ne m'étant point connu, j'interrogeai le jeune garçon. Il m'avoua que ce nom était celui d'un oiseau qui chante très bien (le rossignol, ainsi que je le compris plus tard), et qu'on l'avait surnommé de la sorte en raison de son talent de chanteur.
Comment on obtient une empreinte d'un bas-relief. || Une pyramide sur un temple. || La mystérieuse Vache de Hathor. || Quelques détails historiques autour du temple de la reine Hatshepsu. || «L'Expédition en Pont».
Après le déjeuner, j'allai avec Currelly au temple de Hatshepsu, pour me rendre compte de la manière dont on pourrait relever le contour des bas-reliefs sans endommager les murailles. Nous nous fîmes accompagner de quelques ouvriers que mon ami savait être experts dans la fabrication des fausses antiquités, et nous nous munîmes de cire à modeler et de feuilles de papier d'étain. Choisissant pour notre expérience un bas-relief des plus simples, nous le couvrîmes d'une feuille de papier d'étain, et, avec une légère pression, nous obtînmes le dessin des contours. Les contours les plus accentués furent obtenus à l'aide d'une brosse de crin avec laquelle nous fîmes pénétrer partout la feuille de métal souple. La cire, après avoir été chauffée au soleil, fut placée sur la feuille d'étain, puis nous attendîmes que le froid de la pierre l'eût à nouveau durcie.
Il fallut ensuite retirer le moule avec son revêtement de cire et le poser sur une surface unie. Ceci fait, nous obtînmes un bas-relief argenté qui nous parut très satisfaisant et le Quies keteer des fabricants d'antiquités nous fit grand plaisir. Le moule fut emporté à la hutte, et, après l'avoir enduit de graisse, j'en pris une empreinte au plâtre. Nous laissâmes le plâtre se durcir à son tour et nous allâmes voir ce qui se passait dans le nuage de poussière qui flottait au-dessus des fouilles, à gauche du temple de Hatshepsu.
La Société d'Exploration Égyptienne a obtenu la concession des fouilles du temple de Hatshepsu en 1903, après que les travaux commencés dans le temple voisin, moins ancien, eussent été remis au Service des Antiquités. Le Professeur Naville offrit ses services pour cette entreprise, et, avec le concours de M. Henry Hall, du Bristish Museum, et plus récemment, de C. F. Currelly, il termina les travaux en trois ans. Tout en gravissant les trois terrasses, nous remarquons la similitude de ce plan avec celui du sanctuaire de Hatshepsu, érigé quelque sept siècles plus tard. Il y a cependant un détail qui distingue le temple de Mentuhotep II; c'est la ruine d'une pyramide sur la troisième terrasse. C'est le seul exemple que l'on rencontre d'une pyramide faisant partie d'un temple, et la singularité de cette construction a été l'occasion d'études intéressantes. Un papyrus conservé au Musée de Turin relate que le Pharaon (un des derniers Ramsès) avait nommé une commission pour visiter les tombes de ses prédécesseurs et dresser un rapport sur l'état de ces tombes. Le rapport mentionne que la tombe de Mentuhotep II était intacte, mais il n'indique pas son emplacement; toutefois, le dessin d'une pyramide faisait suite au passage qui avait trait à cette construction. Ceci décida le Professeur Naville à rechercher la tombe sous cette pyramide. Il ne la trouva pas, mais il fut récompensé de ses travaux par la découverte de six statues de Usertesen III, dont trois sont actuellement au British Museum, et les trois autres au Caire. Comme ce monarque appartient à une dynastie plus récente, la douzième, il y a là un problème de plus ajouté à tous ceux que nous offre ce temple.
Une tombe de femme a été mise à jour à quelques mètres de la pyramide; quelques fresques, bien conservées, datant de la onzième dynastie, qui couvraient l'extérieur de ce sépulcre, sont très intéressantes, quoique grossières. Quant à l'emplacement de la dernière demeure de Mentuhotep, il reste toujours un mystère.
Les fouilles ont été continuées dans la base des rochers qui se trouvent derrière le temple; des débris de pierre calcaire ont été enlevés, et une couche inférieure avait à peine été entamée, que, à la grande surprise de M. Dalison qui dirigeait les travaux à cette époque, une masse de roc glissa, laissant à découvert une cavité, et la tête et les épaules d'une vache de Hathor. L'hiver de 1906 à Thèbes fut fertile en surprises; mais celle-ci fut une des plus intéressantes, en raison de la beauté de la sculpture et de son parfait état de conservation. Currelly qui accourut avant même que la trouvaille ne fût débarrassée de sa poussière, me donna tous les détails.
Les travaux durent être très prudemment menés. Les ouvriers indigènes s'intéressent vivement à la découverte d'objets de valeur et perdent facilement leur sang-froid. Si l'on n'observe pas les plus grandes précautions, les fouilles dans ces rochers peuvent amener des éboulements funestes. La cavité où apparaissait cette étonnante tête de vache, demandait une étude spéciale. On s'aperçut d'abord qu'elle avait un toit en forme de voûte; les peintures murales, fort bien conservées, ne laissaient aucun doute sur l'époque de la construction. Il est regrettable que cette construction n'ait point été laissée intacte. Les autorités du Musée du Caire, naturellement désireuses d'ajouter à leurs collections un si beau spécimen de la sculpture de la dix-huitième dynastie, firent valoir les risques que courrait la sculpture si on la laissait en cet endroit. De son côté, l'Inspecteur local des Antiquités, M. Weigall, demandait qu'on laissât la caverne intacte, en se déclarant prêt à assumer toute responsabilité. Les grilles de fer qui auraient été nécessaires pour protéger la vache de Hathor contre les actes de vandalisme ou contre les chercheurs de reliques, auraient certainement nui à l'aspect du monument, mais, située dans cette niche, près du sanctuaire de Hatshepsu, combien mieux dans son cadre elle aurait été qu'au Musée du Caire!
La gravure ci-contre représente la terrasse supérieure du temple de Mentuhotep, avec la base en ruines de la pyramide, à droite. La partie sud du temple, plus récente, est au milieu, et les collines qui entourent la vallée forment le fond. La seconde cavité, à gauche, est celle où la vache de Hathor fut trouvée, mais, bien qu'elle soit à proximité du temple de Mentuhotep, elle n'a rien de commun avec ce sanctuaire. Le sanctuaire de Hathor fut élevé sur les ordres de la reine Hatshepsu après que l'autre, dont nous retrouvons les traces, fût tombé en ruines. Tous deux furent restaurés plus tard, sous Ramsès II.
L'excavation, à l'extrême gauche de la gravure, concentra tout l'intérêt des fouilles de cet hiver. On avait trouvé l'entrée d'une tombe très intéressante, et, pensant qu'il s'agissait de la tombe recherchée par le Professeur Naville, on attendit l'arrivée de ce dernier pour l'ouvrir.
De retour à la hutte, nous procédâmes à l'ouverture du moule de cire. Une impression se trouvait bien reproduite, mais le papier de plomb qui servait à empêcher la cire de détériorer le coloris de la muraille, avait arrondi les bords des incisions qui donnent tant de vie au travail original. La cire n'avait pas pénétré assez profondément, et il nous fallut corriger minutieusement les angles trop arrondis. Une autre difficulté se présentait: la cire qui s'était bien durcie sur la surface froide de la muraille, s'était ramollie avant d'avoir été recouverte de plâtre, et certains reliefs s'étaient empâtés.
Avant de commencer le moulage de la seconde pierre, nous étendîmes notre cire sur une table de fer, chauffée par une lampe à alcool. A l'aide de baguettes de bois, nous pressâmes le papier d'étain dans les creux de la sculpture, et, la cire étant plus malléable, elle fut plus facile à appliquer dans ces mêmes creux. En employant du plâtre de Paris, nous n'aurions eu à craindre aucun affaissement, mais nous avions promis au Professeur Maspero de ne pas nous en servir dans le temple, de crainte qu'un ouvrier maladroit n'en éclaboussât les murs. Une seconde couche de cire plus épaisse donna quelque résultat, mais comme les pierres du mur n'étaient pas toutes égales de surface, nous ne pouvions éviter certains creux. Cet inconvénient n'aurait pas été si grave s'il ne s'était agi que d'une seule pierre, mais cette partie de la muraille était formée de deux cents pierres environ, et il fallait des raccords exacts.
Il ne m'était pas facile, avec ma connaissance très imparfaite de la langue arabe, d'instruire dans un art que je devais apprendre moi-même les paysans qui m'aidaient. Currelly me seconda de son mieux, mais après l'arrivée du Professeur Naville, l'ouverture de la tombe dans le temple de Mentuhotep absorba tout son temps et tous ses efforts. Je trouvai heureusement les six Arabes qui m'aidaient fort intelligents et prenant beaucoup d'intérêt à leur travail. Au fur et à mesure que les résultats se perfectionnaient, nous augmentions leurs gages, et lorsque je fus certain que les moulages ne pouvaient être meilleurs, leur salaire était le triple de celui qu'ils recevaient aux fouilles. Il faut dire en passant que el Kompania, comme ils nomment la Société Égyptienne d'Exploration, rétribue fort mal ses ouvriers, et je suis sûr que seule la perspective de pouvoir subtiliser quelques scarabées ou morceaux d'antiquités, les décide à travailler à vil prix.
A propos de ces reproductions, quelques détails sur leurs originaux et sur le temple où ils se trouvent ne seront point déplacés ici.
Makere-Hatshepsu est la première souveraine d'une grande contrée dont nous parle l'Histoire. Fille de Thothmès I, elle avait également droit au trône par sa mère, Ahmès, qui descendait d'une longue lignée de princes thébains. Ses deux demi-frères, Thothmès II et Thothmès III, contestaient ces droits. Bien que leurs prétentions ne fussent point aussi justifiées que celles de leur demi-sœur, leur sexe les désignait au choix de leurs sujets. Des deux frères, Thothmès II avait plus de droits par sa naissance, sa mère étant princesse, alors que la mère de Thothmès III n'avait été qu'une obscure concubine. Mais Thothmès III apporta une heureuse solution au problème en épousant sa demi-sœur. Pendant un certain temps, les deux époux régnèrent conjointement, et pendant que Thothmès agrandissait le temple de Karnâk, Hatshepsu élevait ce sanctuaire qu'elle consacra à Ammon. Mais le pays eut à souffrir de la discorde qui régnait entre les deux époux, et Thothmès II ne manqua pas d'exploiter à son profit le mécontentement de la population. Tout d'abord, la reine fut dépossédée par son mari et l'on donna ordre d'effacer son image des murailles encore inachevées du temple. Le parti de Thothmès II plaça celui-ci sur le trône. Mais son règne fut de courte durée, et, à sa mort, les partisans de Hatshepsu furent assez puissants pour la rétablir sur le trône. Elle régna jusqu'à la fin de sa vie, et l'embellissement du temple d'Ammon fut son œuvre principale.
Les prêtres d'Ammon, qui étaient ses partisans fervents, firent tout au monde pour affermir son prestige aux yeux du peuple. Dans la colonnade nord, l'histoire de sa naissance divine est dépeinte: son père terrestre, Thothmès I, est entièrement ignoré, et une belle série de bas-reliefs représentent Ahmès devant Ammon Ra; les hiéroglyphes rapportent les paroles du dieu: «Hatshepsu sera le nom de ma fille... Elle régnera sur toute cette contrée». Plus loin, l'enfant nouveau-né est représenté comme un garçon, et, plus loin encore, la reine couronnée par les dieux porte une barbe et est vêtue de la courte jupe d'un roi. Thothmès n'apparaît que dans la scène finale où, devant la cour assemblée, il reconnaît la reine comme souveraine du pays. Le parti de la reine avait eu soin de faire graver certaines inscriptions pour renforcer son autorité. Son prédécesseur est représenté, disant: «Vous proclamerez sa parole; vous serez unis sous son commandement. Celui qui lui rendra hommage vivra; celui qui parlera de sa majesté en blasphémant mourra».
Bien que tardivement racontée, cette légende trouva créance dans le peuple qui de tout temps avait regardé les Pharaons comme les descendants terrestres du dieu-soleil, et, malgré son sexe, Hatshepsu continua de régner jusqu'à la fin de sa vie.
La contrée de Pont est regardée comme le berceau des dieux; les égyptologues la placent à l'extrême-est de l'Afrique, connu à présent sous le nom de Somaliland; de temps immémorial on y récoltait la myrrhe dont on offrait l'encens sur les autels. Planter de myrrhe les terrasses de son temple, devint l'ambition de la reine. Cinq navires furent équipés et envoyés sur le Nil, à un endroit où un canal relie le fleuve à la mer Rouge. Ils sont représentés dans la colonnade portant la désignation de l'Expédition en Pont et une large raie bleue qui se déroule au-dessous figure l'eau où se jouent de nombreux poissons du Nil. Lorsque ces mêmes vaisseaux sont représentés sur les côtes de Pont, les poissons particuliers à la mer Rouge figurent à leur tour. Des hommes chargés d'arbres à myrrhe gravissent les échelles des navires; un lourd chargement se trouve déjà embarqué, et quelques singes se promènent çà et là. La structure et la mâture de ces vaisseaux sont rendues avec une étonnante fidélité.
Des hiéroglyphes relatant cette expédition couvrent les espaces vides de l'arrière-plan.
Le sujet de la muraille sud nous transporte dans la contrée de Pont. Les envoyés de la Reine sont reçus par le souverain de la contrée; la pierre où est représentée l'énorme épouse du souverain, ne se trouve malheureusement plus ici; elle est au Musée du Caire. Des bestiaux à cornes courtes sont offerts au roi; un village de Pont bâti sur pilotis, sert de fond. Ailleurs, des indigènes transportent les arbres sur les navires; leur type, très différent de celui des Égyptiens, a sans doute été minutieusement observé d'après les quelques habitants de Pont qui accompagnèrent l'expédition à son retour à Thèbes. Beaucoup de pierres manquent, elles se trouvent dans les différents musées européens.
La couleur a disparu des portions de la muraille qui furent exposées aux intempéries. Les ocres rouges et jaunes ont résisté à la lumière, mais sont parfois éraflés par les tourbillons de sable. Les parties noires qui ont été exposées au soleil sont entièrement effacées, ainsi que les bleus et les verts que l'on ne retrouve que dans les creux profonds.
Là où les peintures ont été protégées du soleil, de la pluie et du vent, elles ont gardé toute la fraîcheur de coloris qu'elles avaient il y a trois mille cinq cents ans, lorsqu'elles furent exécutées par les artistes à la solde d'Hatshepsu.
Il semble n'y avoir eu que peu de mélange de couleurs. Les artistes employaient une nuance conventionnelle pour chaque objet représenté par le relief, sans faire aucun effort pour employer la teinte exacte; mais il y a dans l'ensemble beaucoup de richesse et de pittoresque. Çà et là, la pluie et la lumière, en atténuant les tons, ont mis sur ces bas-reliefs une patine admirable.
M. Somers Clarke, architecte honoraire de la Société d'Exploration Égyptienne, a reconstitué les fragments absents de la colonnade sur laquelle se trouvent ces bas-reliefs uniques, et M. Howard Carter a passé deux années à surveiller les travaux. Il reste davantage à faire pour protéger des intempéries les bas-reliefs de la troisième terrasse, mais on me dit que ce travail sera bientôt entrepris.
Les Temples ont successivement servi a des Cultes divers. || L'inscription d'un prêtre chrétien. || Le petit temple de Der-el-Medineh. || Détails archéologiques. || «Ce monde n'est pas une ville durable.»
Dans l'espace couvert par les deux temples dont nous venons de parler, à Dêr-el-Bahri, on peut étudier l'art et la vie de ce peuple intéressant tels qu'ils se développèrent pendant une période de trois mille ans.
Senmut, l'architecte du temple de Hatshepsu, ne put terminer son œuvre avant la mort de la Reine, et comme il était un de ses partisans, il dut probablement prendre la fuite lorsque Thothmès III saisit à nouveau les rênes du Gouvernement. Des restaurations furent faites par la dynastie suivante, sous Ramsès II, mais elles font preuve d'un déclin marqué dans le sens artistique. Un sanctuaire fut ajouté sur la troisième terrasse sous les Ptolémées, et nous pouvons comparer cet ouvrage avec ceux de la dix-huitième dynastie. La nature de la pierre sablonneuse qui servit à la construction de ce sanctuaire explique probablement le manque de finesse de certains bas-reliefs. Les personnages sont traités à la manière grecque, plutôt qu'égyptienne, en tout cas la décadence de l'art est évidente. L'influence grecque est visible dans tous les monuments de l'époque des Ptolémées.
Ce même sanctuaire devint plus tard la chapelle d'une communauté chrétienne, et les murailles sont encore noircies par la fumée des torches et des cierges qui l'éclairaient durant la célébration de la messe. Cette chapelle est creusée dans le rocher, et les pierres sablonneuses formant le mur et le toit ont été évidemment employées pour résister à la pesée des pierres calcaires de la partie supérieure. On retrouve les traces d'un autel dans la table d'offrandes de Hatshepsu, et, partout où les dieux païens n'ont pas été cachés par quelque objet du culte chrétien, leur visage a été détruit.
Les décorations anciennes ne furent point respectées. Une pierre représentant la tête de Thothmès admirablement sculptée était mise sens dessus dessous dans le mur, si l'on trouvait qu'elle s'adaptait mieux ainsi. Sur les espaces qui ne sont pas couverts d'hiéroglyphes ou de sculptures, on trouve des inscriptions en écriture cursive, hiératique ou démotique. Une prière à Esculape, en caractères grecs, fut probablement gravée par un ouvrier grec, sous le règne des Ptolémées. Plus loin, un moine copte, quelques siècles plus tard, a mis au-dessus de cette prière une croix, avec ces mots: «Dieu seul guérit».
De la terrasse supérieure, la vue est splendide. Vous avez devant vous la sauvage contrée qui forme une partie de la nécropole thébaine. La plaine fertile traversée par le Nil, se détache sur un fond de collines. A droite, se trouve le Ramesseum, avec le temple de Seti à gauche, et, de l'autre côté du fleuve, sur ses bords, apparaissent les grandes colonnades de Luxor et l'immense pylône de Karnak.
En 1894-1895, le temple entier fut mis à jour après de longs travaux dirigés par le professeur Naville et entrepris aux frais de la Société d'Exploration Égyptienne.
De mes aides, quelques-uns retournèrent bientôt à la poussière, ainsi qu'ils nommaient les fouilles. L'un de ceux qui restèrent avec moi, montra une telle habileté dans le moulage des bas-reliefs, que je le reconnus sans peine pour être, de son métier, un fabricant d'antiquités. Cet homme savait quelques mots d'anglais et je le laissais souvent parler. J'ai oublié son nom, mais je me souviens qu'on l'appelait Tyndale Koom, d'après les termes dans lesquels il s'adressait à moi, lorsqu'il voulait me faire voir son travail.
Mon second aide était un ânier qui avait abandonné son métier après la mort de sa bête. Puis venait, par ordre de distinction, un ex-forçat, individu taciturne et rude travailleur. On m'avait dit que dans un accès de colère il avait tué quelqu'un, mais qu'au fond il n'était pas méchant.
Un collaborateur important restait dans la hutte et faisait le moulage des impressions relevées par nous. Ce travail était extrêmement difficile, aucun de nous ne sachant bien se servir du plâtre de Paris. La peinture des maquettes étant moins longue que leur préparation, je pus consacrer de nombreux loisirs à mes aquarelles. Le petit temple de Ptolémée à Dêr-el-Medîneh, caché dans les replis des collines désertes à un kilomètre et demi au sud de notre vallée, fut un de mes sujets favoris. Le mot arabe Dêr, signifie couvent, et ce temple porte les traces du passage des moines coptes. Il fut élevé en l'honneur de Hathor, la déesse de la mort, et aussi de la déesse Maat. Bien que les inscriptions soient inférieures à celles de Dêr-el-Bahri, l'intérieur me parut plus propre à inspirer de pittoresques esquisses que celui de son trop célèbre voisin. Les colonnes couronnées de calyx et les initiales entrelacées de Hathor, ainsi que la porte du sanctuaire, se prêtent sous un certain éclairage à de délicieuses compositions. Des traces de couleur se retrouvent sur ces initiales, ainsi que sur le cadran solaire qui surmonte la porte.
Les temples de Ptolémée ont un grand avantage sur ceux de dates plus anciennes, c'est qu'ils sont dans un bien meilleur état de conservation; en fait, on ne peut guère leur donner le nom de ruines. A part les objets qui se trouvaient dans ces temples et qui sont maintenant dans les musées, les temples de Dendera, Esneh et Edfu n'ont guère changé depuis qu'ils ont été construits.
Il y a beaucoup à peindre à Medînet Habu, qui se trouve à quinze cent mètres au sud. Les décorations de la vingtième dynastie dans le grand temple de Ramsès III, me paraissaient extrêmement grossières après les bas-reliefs délicats de Dêr-el-Bahri. J'eus beaucoup de difficultés à reproduire les premiers bas-reliefs si peu accentués. Dans les séries de Pont, où le fond est enlevé, le relief des personnages ne dépasse guère un millimètre. Les figures de moindre importance ont à peine un demi-millimètre, quelquefois moins. Les grandes figures sur les colonnes ne se détachent pas du fond, et sont souvent à peine indiquées. A l'époque de Ramsès III, les inscriptions ont atteint une profondeur de dix à douze centimètres. Les restaurations de Ramsès II à Dêr-el-Bahri sont en relief, mais elles offrent plutôt une imitation de celles de son prédécesseur qu'un signe caractéristique de leur propre époque. La surface plus rugueuse de la pierre et les dimensions plus grandes de l'édifice expliquent probablement l'accentuation plus sensible des inscriptions, mais la crainte d'un effacement peut en être aussi la cause. Les reliefs accentués furent employés au XVIIIe siècle, mais seulement dans le cas où un effet de perspective était recherché. Le bas-relief paraît avoir disparu après le règne de Séti I. Je le retrouvai à Karnak dans un petit temple modeste de la vingt-cinquième dynastie. Quoique taillé dans de la pierre sablonneuse, le relief en était fort beau et accusait une renaissance de l'art, qui pourtant déclina rapidement pendant la domination des Perses. Quelque grossières que soient les décorations, leur dessin est souvent grandiose; j'ai vu des scènes de bataille d'un mouvement étonnant. L'art semble avoir lutté énergiquement avant de décliner pendant le règne suivant. L'espace me manque pour donner de plus amples détails, mais, dans son Histoire de l'Égypte, le Professeur Breasted relate les événements du règne mouvementé de Ramsès III, événements que le souverain fit du reste graver sur son temple monumental.
En sortant par le pylône massif, nous trouvons à notre gauche une série de petits temples qui nous représentent quatorze siècles, du règne de Hatshepsu aux derniers Ptolémées. Les murailles du temple de Hatshepsu portent des traces des luttes de cette reine avec son père, son mari et son frère, et sur ses portraits effacés, nous voyons les figures en cartouches des trois Thothmès. Ceci servit probablement d'enseignement à Ramsès III, qui fit graver très profondément les inscriptions sur son temple. Nous passons par un pylône érigé par Taharqua, de la vingt-cinquième dynastie—le Tirharkah de la Bible—et nous pénétrons dans le délicieux petit temple de Nektanebos, le dernier Pharaon de la dernière dynastie (trentième). Huit colonnes représentant des papyrus entrelacés, à chapiteaux fleuris, supportaient autrefois la toiture; deux seulement sont encore entières. Ces colonnes, reliées par un écran en pierre fouillée et se détachant sur le pylône de Taharqua, forment un charmant ensemble. Le grand pylône du dixième des Ptolémées nous conduit dans un vestibule à colonnes puis dans une large cour qui termine cette série de temples.
Cette œuvre de Nektanebos et du Ptolémée ne fut exécutée qu'après que le grand monument de Ramsès fut presque tombé en ruines; cela ressort de ce fait que les constructions de Nektanebos et Ptolémée furent faites à l'intérieur et à l'extérieur des murailles formant l'enceinte du grand temple; elles empiètent aussi sur une partie de l'emplacement du pavillon de Ramsès. Ce pavillon, dont nous ne voyons plus que la partie centrale, forme l'entrée principale du temple.
A mesure que de nouveaux temples s'élevaient, les anciens tombaient en ruines et l'on employait les pierres ainsi toutes prêtes comme matériaux de construction. On retrouve des inscriptions des anciens temples sur les murs des temples plus récents. Il est étonnant que les ruines du village chrétien situé à l'est du grand temple, n'offrent que des murs en boue desséchée. L'église du village qui occupait le centre de la seconde cour était également construite à l'aide de cette pauvre matière, alors que des pierres toutes préparées et toutes taillées se trouvaient à proximité.
Le magnifique Amenhotep III bâtit son palais somptueux auprès des temples de Medînet Habu, mais on en retrouve peu de vestiges. Ce palais était probablement déjà tombé en ruines lorsque Ramsès III fit construire son grand temple. «Ce monde n'est pas une ville durable», disait-on au temps des Pharaons. Les grands palais qui ont existé à Thèbes et qui servaient de demeures aux rois et aux nobles, étaient tous construits en briques de boue; ils durèrent peu, mais ils nous ont laissé quelques fragments qui nous permettent de juger de leur splendeur. Nous retrouvons heureusement des dessins de ces palais sur les murailles des temples et des sépulcres, ainsi que des spécimens de mobiliers qui ornent à présent la dernière demeure des morts, et qui nous donnent une idée des anciens intérieurs égyptiens.
Le pavillon de Ramsès III, dont nous ne voyons qu'une partie, nous fait songer à une forteresse plutôt qu'à un palais; il fut sans doute construit en pierres taillées, pour des raisons stratégiques, par ce roi guerrier.
Comment les indigènes jugent les archéologues. || Du rôle de la reine Tyi dans l'histoire des Pharaons. || Le Dieu nouveau. || Visite a la tombe mystérieuse. || «Sic transit gloria mundi.» || Une cruelle désillusion.
Noel était passé, et les travaux d'excavation n'avaient donné aucun résultat intéressant. L'intérêt qu'ils inspiraient tout d'abord était tombé. Cette vallée renfermant les tombes des rois, que j'étais impatient de revoir aussitôt que mes travaux personnels m'en laisseraient le loisir, devait pourtant, à mon avis, recéler bien des mystères, que des fouilles habilement dirigées ne tarderaient point à dévoiler. Un jour, la nouvelle se répandit qu'Ayrton avait découvert de l'or et des pierres précieuses, et les habitants du pays le voyaient déjà ramassant à la main des trésors incalculables. Mon travail n'avança guère ce jour-là, car Tyndale Koom, Ahmet et même l'ex-forçat taciturne ne tarissaient pas en bavardages. Inutile de dire que la valeur archéologique de la découverte ne les intéressait pas. Les indigènes sont pleins de cette idée que tous les Européens qui s'occupent des fouilles ne le font que par rapacité et amour du pillage. La pensée qu'avec ce qu'ils retireraient du butin, Mistr Davis et Mistr Eirton pourraient vivre tranquillement jusqu'à la fin de leurs jours, occupait leur esprit et, probablement, excitait leur rancune; ils trouvaient mauvais que ces chiens de chrétiens pussent s'emparer ainsi de ce qu'Allah avait mis en réserve pour les vrais croyants!
Une chose était certaine: on avait trouvé et ouvert la tombe de la Reine Tyi. On aurait dit que les roches calcaires qui protégeaient l'entrée des fouilles avaient la transparence d'un rideau de mousseline, tant les curieux étaient bien renseignés. M. Théodore Davis avait quitté sa dahabiyeh pour venir sur les lieux; le Bash Moufetish était arrivé, accompagné de son wakeel et de ses gardes particuliers; on avait télégraphié à M. Maspero; un artiste spécial était sur le terrain et un photographe avait été mandé du Caire. L'arrivée de notre ami Ayrton mit fin à notre impatience d'en savoir davantage. Il pouvait être satisfait, car sa découverte était une des plus belles qui se fussent produites depuis nombre d'années. Il nous dit que la tombe de la Reine Tyi avait certainement été ouverte depuis que la Reine y avait été ensevelie, mais que le vol apparemment n'avait pas été le but du sacrilège; les objets de valeur s'y trouvaient encore, mais les hiéroglyphes se rapportant à l'hérésie qu'elle avait favorisée et au fils qu'elle avait essayé d'établir, avaient été effacés. Il paraissait clair que le sacrilège n'avait été commis que quelques années après la mort de la Reine, et que les prêtres d'Ammon, ayant satisfait leur zèle religieux et réparé la brèche faite dans la muraille, Tyi avait reposé tranquillement pendant plus de trois mille ans. Un éboulement de rochers avait protégé sa tombe du pillage des Romains, du fanatisme des premiers chrétiens et de la rapacité des Arabes, mais non des investigations des égyptologues.
Ce soir-là notre conversation roula sur la Reine Tyi, son fils Akhnaton et sur l'évolution religieuse de leur époque. Nous fûmes désappointés en apprenant que l'entrée de la tombe nous serait fermée pendant quelques jours encore; le photographe du Caire était absent, et rien ne pouvait être déplacé avant son arrivée. On craignait d'autre part que les objets ne se détériorassent à la température extérieure, car il arrive souvent que des choses demeurées intactes dans un sépulcre pendant des siècles, tombent en poussière dès qu'elles sont exposées à la température du dehors. Cette crainte n'était que trop justifiée, comme on le verra plus loin.
Une semaine s'écoula avant que personne, à l'exception de ceux qui y travaillaient, ne pût visiter la précieuse tombe. Notre curiosité était continuellement excitée par J. Lindon Smith, un artiste américain, chargé de peindre l'intérieur de la tombe et son contenu, et qui en s'en retournant à Luxor s'arrêtait à notre campement pour nous raconter sa journée. Les longues heures passées dans la chambre mortuaire n'attristaient point l'artiste, et ce fut l'un des plus gais compagnons que j'eus la bonne fortune de rencontrer.
Quatre grandes jarres, dont les couvercles portaient l'image de la Reine, avaient été trouvées, ainsi qu'une cassette renfermant des objets de toilette en bel émail bleu. Avant de rendre visite à la dépouille mortelle de cette reine romanesque, il sera intéressant, pour ceux qui ne connaissent qu'imparfaitement l'histoire de l'Égypte, d'apprendre le rôle important qu'elle joua pendant la dix-huitième dynastie, alors que l'Empire avait atteint l'apogée de sa puissance. A l'encontre de Hatshepsu, elle était de naissance obscure, et l'on dit même qu'elle n'était point Égyptienne, mais les preuves manquent à l'appui de cette assertion. Elle épousa le jeune Pharaon, Amenhotep III, à peu près au moment de son avènement; ce prince magnifique laissa de nombreux documents où il la nommait Reine Consort, et la déclaration royale se termine par ces mots: «Elle est la femme d'un Roi Puissant, dont l'empire s'étend au sud jusqu'à Karoy et au nord jusqu'à Naharin». Ainsi que Breasted le remarque dans son Histoire de l'Égypte, «le roi voulait par là rappeler la haute position qu'elle occupait à tous ceux qui auraient pu songer à l'humble origine de la Reine». Thothmès III et ses deux successeurs guerriers avaient consolidé l'empire sur lequel Amenhotep était appelé à régner; d'une haute culture artistique et ayant à sa disposition d'inépuisables trésors, ce dernier fit de Thèbes la plus splendide capitale du monde. Seuls, quelques fragments disséminés dans les musées nous restent de son grand palais; quelques pierres marquent l'emplacement de son mausolée, et les colosses ont été cruellement détériorés par le temps.
Le grand temple de Luxor, encore debout, nous donne la meilleure idée de ce qui fut fait durant ce règne. L'architecte Amenhotep, fils d'Api, fut connu des Grecs douze siècles plus tard, et la sagesse de ses maximes est citée dans Les Proverbes des Sept Sages. On peut voir de lui un curieux portrait au Musée du Caire.
Contrairement aux usages de la contrée, la Reine prit une part prééminente à toutes les cérémonies religieuses ainsi qu'aux affaires de l'État, et il est curieux de penser que cette petite femme délicate et fine, tandis qu'elle suivait ces rites religieux, encourageait en secret une hérésie qui, pendant le règne de son fils, devait amener la ruine de l'empire. Les causes de cette réforme religieuse demeurent un mystère; les prêtres d'Ammon, qui étaient alors tout-puissants, cachèrent leur mécontentement. La Reine eut sans doute beaucoup d'influence sur son mari, mais elle en eut bien davantage sur son fils, et ce fut ce jeune homme qui, après la mort de son père, déclara hardiment la guerre aux prêtres et proclama l'existence d'un Être Suprême, dont la manifestation visible était le disque solaire. Son nom, Amenhotep IV,—«Ammon repose»—lui devint impossible à porter; comment pouvait-on l'appeler ainsi, alors qu'il effaçait le nom d'Ammon des murs des temples et offrait un autel au nouveau dieu Aton? Il échangea ce nom contre celui d'Akh-en-Aton, signifiant «Esprit d'Aton». Pendant six ans il lutta pour effacer toute trace du culte d'Ammon, mais les souvenirs du passé étaient trop vivaces à Thèbes pour qu'ils pussent être détruits. Aidé de sa mère et du prêtre Eye, qui avait toujours encouragé son zèle réformateur, il résolut de construire une nouvelle capitale qu'il dédierait à Aton. Il choisit un site pittoresque à quelque cinq cents kilomètres au-dessous de Thèbes, appelé maintenant Tell-el-Amarna, mais qu'il nomma Akhetaton, «Horizon d'Aton». Il paraît y avoir vécu le reste de sa vie, comme le Pape dans le Vatican, refusant de visiter les régions qui n'étaient pas dédiées à son dieu. Les provinces asiatiques refusèrent bientôt de payer leur tribut, et à la fin de son règne l'immense empire ne comprenait plus que les provinces arrosées par le Nil. Il mourut sans successeur mâle direct, et son gendre, Sakere, dont on ne connaît pas l'histoire, lui succéda. Un autre de ses gendres, Twet-ankh-Amon, succéda à ce dernier, et après entente avec les prêtres d'Ammon, il retourna à Thèbes qui, depuis vingt ans, n'avait pas vu de Pharaon. Ce fut probablement durant son règne que le culte d'Ammon fut rétabli, la tombe de la Reine Tyi ouverte et tous les souvenirs du maudit Aton détruits.