«Mon cher duc, excusez-moi une fois de plus. Je vous fais faux bond pour la troisième fois, et vous avez renoncé, cet été, à votre saison d'eau et au Tyrol pour demeurer à Paris avec moi... Je serais le dernier des misérables si je n'avais le motif le plus sérieux de vous faire attendre. Le plus merveilleux bibelot, un objet du seizième siècle tout à fait rare et d'un modèle dont je raffole, une pièce de musée comme on n'en rencontre plus sur le marché, m'est signalée par Ensor et tout près d'ici, en Hollande, à Leyde même.

«L'objet est chez un vieux collectionneur dont les vitrines vont être mises aux enchères par licitation. Le pauvre homme est devenu fou et sa famille liquide; les ventes d'été sont seules abordables. Désastreuses pour le vendu, l'acheteur y peut trouver son compte.

«Je pars dans une heure pour Leyde, je reviendrai avec l'objet ou je ne reviendrai pas, car, s'il est tel que me l'a dépeint Ensor, c'est une pièce unique et qui sera ma gloire. Pour la fixer je reprendrai mes pinceaux et retrouverai mon talent: je peindrai cette chose ou je ne toucherai plus jamais une toile.

«Vous la verrez, vous la verrez et l'aimerez comme moi, plus que moi peut-être, et alors nous serons rivaux.

«Si je n'allais pas trouver cette chose telle que me l'a racontée Ensor! Cet Ensor voit avec son imagination, mais sa vision est d'une probité parfaite, d'une précision géométrique presque; il est même un des seuls qui voient. Il a l'obsession des masques comme nous, c'est un voyant comme vous et moi; les bourgeois le traitent de fou.

«Je lui ai narré votre cas, et il s'y est intéressé naturellement; il s'est même pris d'une belle passion pour vous, sans vous connaître; entre malades on se comprend toujours et, pour vous marquer sa sympathie, il a choisi dans ses cartons une de ses plus belles eaux-fortes et m'a prié de vous l'offrir; je vous l'adresse signée de lui. C'est sinon la plus belle, du moins la plus intense, de sa série de Masques.

«Vous verrez quel homme est cet Ensor et quelle merveilleuse divination il a de l'invisible et de l'atmosphère que créent nos vices... Nos vices, qui de nos visages font des masques.

«Attendez maintenant un télégramme de Leyde qui vous annoncera et mon succès et, cette fois, mon retour.

«Ethal.

«Je n'ai pu, pour mon compte, faire affaire avec Ensor.»

Et voilà encore sa rentrée différée, son absence prolongée, et jusques à quand maintenant? On dirait que c'est chez lui un parti-pris d'énerver et d'exaspérer ma patience.

Et ce bibelot unique, cette pièce de collection qu'il est parti acquérir en Hollande et dont il veut peindre un chef-d'œuvre, qu'est-ce que cela peut bien être? Quelque mystification encore.

Une curiosité m'étreint et en même temps un doute, un soupçon et une grandissante terreur.

Je devine une amorce dans tous ces envois de gravures hideuses et hallucinantes; elles me détraquent et dépravent le cerveau, peuplent mon imagination de stupeur et de transes, et la trépidation nerveuse de cette perpétuelle attente...

Je suis entré dans du mystère et du mystère est entré en moi, et comme un vaste filet m'enveloppe et m'enserre; je sens d'heure en heure des mailles de ténèbres se rétrécir autour de moi.

Et cette eau-forte d'Ensor, ce nouvel envoi? Quelle horrible chose est-ce encore? Je ne décachèterai pas ce rouleau, non, je ne veux pas l'ouvrir; non, cette fois je ne toucherai pas ce parchemin; cette gravure, je ne la verrai pas.

«9 août 98.—La Luxure: ma curiosité a été la plus forte, j'ai rompu le cachet du rouleau. La Luxure, tel est l'intitulé de l'eau-forte d'Ensor.

Une scène, on dirait, à première vue, d'hôtel garni: les quatre murs d'une triste chambre de joie; là, le fauteuil de velours capitonné; ici, la commode d'acajou: un décor de vice banal et bourgeois. Dans le fauteuil, les mains étalées sur le ventre, un affreux bonhomme à lunettes se prélasse, une face prognathe, glabre et béate de vieux notaire ou de pharmacien adjoint et marguillier, un bedonnant Homais, dont le cou tendu, le groin et les gros yeux myopes boivent avidement le spectacle du lit: une alcôve de campagne à la couche trop haute sous les rideaux relevés en bonnes grâces, et, sur ce lit, éclairant la pénombre, s'écartent deux grosses jambes nues, s'étale la bouffissure blême d'une prostituée grasse, d'une gouge à tête de bonne, au ventre énorme, hideusement ballonné et tendu, on dirait gonflé par la semence de toute une caserne.

Auprès de la fille repue, tout contre cette chair saturée et lasse, une maigreur se tasse et se blottit, un triste et long ensoutané qui, rageur, étreint la femme et goulûment lui suce et mordille la nuque! O la face dure et crispée de désir de l'homme et ses yeux blancs chavirés de luxure!

La Luxure! Coiffé d'un bonnet grec, du fond de son fauteuil, le gros homme à lunettes contemple, exulte et flambe; assez ignoble et bas spectacle si la fantasmagorie des murs ne le haussait soudain à une grandeur farouche; car la chambre de joie est hantée. Sous le burin de l'artiste le dessin même du papier de la chambre est devenu une sinistre et pullulante tapisserie. Cette chambre, des tétards et des gnômes au corps virgulé et fluent l'habitent; des grimaces et des rictus, d'aveugles yeux morts et des bouches baveuses flottent sur les murs et dans les rideaux du lit.

La luxure des trois masques représentés là, la luxure impuissante et stérile a peuplé cette chambre d'êtres amorphes et de fœtus: un grouillement de monstres mort-nés a jailli des prunelles en joie du marguillier, comme du baiser glouton du séminariste.

Et sur l'épreuve de luxe, d'un faire savant, mais intransigeant et brutal, Ensor a paraphé de sa signature les vers de Baudelaire.

Au duc Jean de Fréneuse

Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère!

La Luxure: et, pantelant de dégoût, j'ai senti frémir l'ancien feu de mes moelles.

Si la vieille folie était encore en route!

Or, cette eau-forte vengeresse, en en examinant de plus près les figures, il m'a semblé que le séminariste me ressemblait; il a ma maigreur et mes yeux fixes et tristes. C'est odieux, cette ressemblance: est-ce voulu, est-ce un hasard?... Et j'ai attentivement examiné l'épreuve, et il m'a semblé qu'on avait retouché à la plume, après coup, la figure de l'homme, de celui qui dévore la nuque de la gouge endormie.

Oui, il y a une retouche. Qui l'a retouchée? Ethal ou Ensor? Ethal sûrement. Ensor ne me connaît pas.

Pourquoi m'ont-ils envoyé cela? Oh! c'est mal de me troubler ainsi. Je me sens sombrer dans l'inconnu, ma cervelle fond, toutes mes moelles flambent et mon cœur, comme décroché, chavire et flotte.

Et cet Ethal m'avait promis la guérison.

L'HOMME AUX POUPÉES

«13 août 1898.—Pierre de Tairamond sort de chez moi.

Tairamond est un de mes vagues cousins, un de ces alliés indéfinis et lointains, qui se multiplient innombrables dans toute famille du Faubourg. Encore un de ces apanages de la noblesse, que cette séquelle de consanguins, que chacun y traîne après soi et dont on retrouve toujours un rejeton dans n'importe quelle ville du province, si reculée qu'elle soit; oui, un privilège et une plaie que cette armée de collatéraux et descendants de même sang et de même blason! Mais Tairamond est un des rares parents que j'aie jamais pu supporter: il est même le seul avec qui j'aie conservé quelques rapports. Tairamond est joueur comme les cartes: au collège, il me volait mes billes; à la ville, il a continué des emprunts pour les besoins de ses parties au cercle, et, comme il est pauvre et sans préjugés, j'ai consenti à ce rôle de banquier et continué à lui servir des sommes, qu'il a toujours négligé de me rendre. J'aime son cynisme insouciant; je lui crois pour moi une sorte d'affection, car je le sais incapable de reconnaissance. Les tares, qu'on me prête, lui sont comme une excuse des siennes et, plus de dix fois affiché au club, son égoïsme apprécie en moi l'équivoque de ma réputation.

Mais, fin comme l'ambre, Pierre a toujours observé vis-à-vis de moi une réserve parfaite. Avec un dandysme intéressé, il a toujours pratiqué cette courtoisie de paraître ignorer les abominations qu'on colporte sur mon compte, et ne m'a jamais interrogé sur l'emploi de mes journées et le mystère de mes nuits; c'est un garçon taré, mais plein de tact. L'espèce s'en fait rare, et je lui sais autant de gré de ces qualités que de ses défauts; aussi, étant donné l'homme qu'il est, la démarche qu'il vient de faire auprès de moi, et tout ce qu'il m'a dit à propos d'Ethal, ne laissent pas de m'inquiéter, car c'est au sujet de Claudius que Tairamond est venu me voir.

C'est de Claudius qu'il m'a entretenu, et cela pendant deux heures; et, à travers les réticences et la veulerie d'une conversation à bâtons rompus, j'ai bien compris qu'il était alarmé de ma liaison avec cet Anglais, qu'il n'était pas le seul à s'en inquiéter dans mon monde, qu'il était presque dépêché par la famille et d'anciens amis de cercle.

On se préoccupe dans Paris de mon intimité avec cet Anglais, et, si détesté que je sois, je commence à intéresser mieux, j'intéresse comme quelqu'un qui court un danger.

Et pourtant Tairamond n'a rien formulé de précis contre Ethal, et ses mille et un racontars sur sa vie à Londres et aux Indes ne m'ont rien appris de nouveau, rien. Je connaissais la série de ses mystifications à lady Clayvenore et autres pairesses. Pierre a ajouté quelques fâcheuses histoires, aggravées d'intervention de la police, qui auraient précipité le départ de Claudius, bien plus efficacement que son procès perdu. Si graves qu'elles soient, ces histoires ne m'ont point surpris. Ethal ne serait pas l'artiste qu'il est, s'il n'était érotomane! Mais ce qui m'a, oh! tout à fait estomaqué et fait réfléchir, ce sont les questions de Tairamond au sujet des cigarettes d'opium et de la collection des poisons d'Ethal.

Il en aurait rapporté tout un arsenal de son voyage aux Indes: poisons mystérieux aux noms même inconnus en Europe, stupéfiants, narcotiques et aphrodisiaques, aphrodisiaques surtout et des plus terribles, obtenus à prix d'or ou de fabuleux échanges des maharajah et des fakirs; tout un dangereux trésor de poudres et de liqueurs sinistres, dont il posséderait à merveille le dosage et la cuisine et emploierait l'énervante alchimie aux pires entreprises. On parle de volontés domptées, de résistances atrophiées et d'énergies devenues impuissantes chez des hommes comme chez des femmes, après l'usage de certaines cigarettes offertes ou de certains parfums envoyés par Ethal. Un de ses amis, ancien camarade d'école et peintre, comme lui, choyé par la mode, serait devenu idiot en moins de deux ans de fréquentation dans l'atelier de Claudius.

Certaines cigarettes préparées par lui provoquent aux pires débauches, et la jeune duchesse de Searley serait morte en six mois, pour avoir respiré chez lui d'étranges et capiteuses fleurs, dont la propriété est de nacrer la peau et de cerner délicieusement les yeux de qui les respire.

Dangereux élixir de beauté offert par Claudius à qui pose chez lui et dont la marquise de Beacoscome serait morte, elle aussi, si par ordre du médecin elle n'avait suspendu ses séances. Les merveilleuses fleurs éveilleuses de pâleurs et de cernes contiennent, paraît-il, le germe de la pthisie dans leurs parfums. Par amour de la beauté, par ferveur des carnations délicates et des regards noyés de langueur, ce Claudius Ethal empoisonnerait ses modèles!

Tairamond m'a demandé aussi si je connaissais à Ethal une certaine émeraude moulée en bague et dont la transparence verte contient un si puissant toxique, qu'une seule goutte sur les lèvres d'un homme suffit pour le foudroyer. Cette effroyable mort glauque, Ethal l'aurait deux ou trois fois essayée devant témoins sur des chiens.

Cigarettes cantharidées, pipes d'opium, fleurs vénéneuses, poisons d'Extrême-Asie et bagues meurtrières, j'ignorais tout cela. Jamais Ethal ne m'en avait soufflé mot. J'entrais avec les récits de Tairamond dans une légende redoutable et funèbre. Le pervertisseur, le corrupteur d'idées que je le savais être, se doublait d'un René le Florentin; l'empoisonneur était définitif, ce gnome avait tous les venins.

J'accueillais ces propos avec indifférence. Avec sa légèreté de clubman, Tairamond, sans ajouter plus de foi que cela n'en méritait, avait tenu à m'avertir; il venait de Trouville et partait le lendemain pour Ostende. En passant par Paris, il était monté chez moi m'en toucher deux mots et m'engageait seulement à me tenir sur mes gardes; et, là-dessus, il prenait congé sans m'emprunter les cent à deux cents louis dont il taxait ordinairement ses visites; et cela ne manqua pas de m'inquiéter bien plus que toutes ses révélations; sa démarche n'était pas un prétexte à un emprunt: la chose était vraiment grave, ce joueur s'était dérangé pour rien.

«20 août 1898.—Je sors de chez Claudius.

Ce matin, à la première heure, un petit bleu m'annonçait son retour: «La merveille de Leyde est à moi et chez moi, venez l'y voir. Nous sommes tous les deux arrivés cette nuit.» La merveille de Leyde! Ethal avait réalisé son désir: l'incomparable bibelot, la pièce de musée qui l'avait retenu quinze jours en Hollande était enfin en sa possession et j'étais convié à venir admirer l'objet. J'ai vu la merveille, et la merveille m'a laissé froid, et pourtant avec quelles précautions et quelle ingénieuse mise en scène Claudius ne m'en a-t-il pas fait les honneurs!

C'est une à une qu'Ethal a rejeté les draperies de serge verte dont la vitrine était voilée. On eût dit qu'il prenait plaisir à faire durer mon impatience, et enfin, entre quatre hauts panneaux de glace reliés entre eux par des baguettes de cuivre historié, la Poupée, me fut révélée; car c'est une Poupée ou plutôt un mannequin, un mannequin de cire représentant une petite fille d'environ treize ans, de grandeur naturelle, et, sous ses lourds vêtements bossués de broderies, d'arabesques de soie et de fleurons de perles, assez semblable à la Poupée des Valois, exposée, il y a trois mois, rue de Sèze, à la galerie Georges Petit.

Debout dans sa guérite de verre, la Poupée des Valois avait l'air d'une petite princesse de la cour d'Amboise, captive dans un bloc de glace. C'est une Infante qu'Ethal a rapportée de Leyde, une Infante aux cheveux de soie pâle, presque argentés, toute raide dans un corps baleiné de velours cramoisi reluisant de ferrets, une Infante, on dirait descendue d'un cadre de Vélasquez, avec cet aspect de morte embaumée qu'ont toutes les figures de cire.

L'œil d'Ethal, singulièrement allumé, couve et caresse les transparences livides et les roses ternis de cette chair factice. Moi, cette pâleur jaunie, ces lèvres décomposées et comme durcies, la cernure violacée de ces prunelles vitrifiées m'angoissent et m'épouvantent; la sécheresse fluide des petites mains, comme fondues, me frappe de stupeur; cette Poupée sent la mort et l'humidité des cryptes. La somptuosité seule des vêtements m'intéresse; ils sont devenus couleur de cuir et d'amadou, à la fois décolorés et dorés par les siècles; les broderies des soies vivent encore dans le fauve des velours, broderies de soies et de perles, où mon regard s'attarde moins pour la richesse qui persiste en elles, que pour éviter les affreuses prunelles immobiles du mannequin.

Ethal et moi, nous gardons le silence; je sens qu'il m'épie et que mon indifférence lui est une déception. Il s'attendait à de l'extase, à un flot de paroles admiratives et enthousiastes, et ma froideur le déroute, l'inquiète.

«Vous n'êtes point mûr pour cet art-là, conclut-il en rajustant autour de la vitrine les morceaux de serge verte, j'aurais cru que vous auriez aimé la délicatesse de ce modelé et les nuances infinies de décomposition de cette chair. Songez que cette Poupée est un portrait, mieux, une statue, une statue peinte, une délicieuse et précise effigie qui, plus profondément qu'une toile et qu'un marbre, a retenu sous le doigt des modeleurs l'âme exquise et tragique des siècles... Moi, j'ai le culte et la folie de ces cires, je les trouve bien supérieures aux portraits: peut-être aimerez-vous mieux celles-ci?»

Et, brusquement, il ouvrait une petite porte et me poussait dans un réduit obscur contigu à son atelier. Très haut et très étroit, l'air d'un intérieur de puits, c'était plus une grande armoire qu'une pièce: des rayons de bibliothèque y régnaient, mais plus espacés que pour y recevoir des livres; et, dans l'ombre de leurs intervalles, c'étaient les yeux vitreux et les lèvres fanées de plus de vingt bustes de mortes, vingt cires aux coiffures historiées et historiques sous les paillons piqués dans la soie terne de leurs cheveux; et, parmi ces têtes, toutes de femmes ou de jeunes hommes adolescents, j'en reconnaissais d'illustres et de classées dans les musées: celle du musée de Lille, entre autres, et sa douceur résignée, et la femme inconnue et le mystère de son mince sourire; et des profils historiques, comme ceux de Marguerite de Valois, d'Agnès Sorel, de Marie Stuart et d'Elisabeth de Vaudemont: un boudoir de mortes, en vérité, que ce lugubre étal de ressemblances disparues.

Claudius atteignait un de ces bustes et me l'offrait, un peu renversé dans la lumière, pour me le faire admirer.

C'était une tête d'adolescent au nez brusque, le menton creusé d'un coup de pouce, avec une saisissante expression d'énergie dans le bombement du front et la proéminence des arcades sourcilières au-dessus des yeux enfoncés: une face douloureuse et souffrante d'enfant tragique, une tête de mutisme et de défi, belle par le silence de lèvres minces et renflées; et la pâleur verdâtre de la face amaigrie et demeurée pourtant carrée accentuait encore l'amertume de la bouche. Au-dessous, dans un blason larmaient trois perles: les trois pilules des Médicis.

L'ŒIL D'ÉBOLI

«Presque un Laurent de Médicis, n'est-ce pas? Mais autrement intense, avouez-le, avec le recul de ces yeux fixes et le refus obstiné de cette bouche! Quelle énergie et quelle rancune dans l'avancement des maxillaires aboutissant à ce menton étroit, et comme on sent que cet enfant-là, au milieu des émeutes et des intrigues florentines, a dû assister à des choses tragiques! En vérité, il a le regard de haine et de stupeur d'un qui aurait vu violer sa mère, insistait Ethal en maniant complaisamment le buste, et pourtant cette cire est mon œuvre... Parfaitement. Je ne l'ai trouvée ni dans une petite ville de l'Ombrie, ni dans un village toscan. J'ai connu ce regard violent et ce front de pensée têtue et maladive. C'est un petit Italien qui m'a posé cet enfant, un misérable petit modèle atteint de phtisie, que j'ai rencontré, un jour, traînant sur le boulevard de Clichy, quand j'avais mon atelier place Pigalle.

«Il y a bien quinze ans de cela, un petit Napolitain de la place Maubert venu mourir, loin du soleil, dans le froid et le noir du ciel parisien. Il toussait à fendre l'âme, le pauvre! et, tout grelottant sous les haillons de panne de son déguisement de Transtévérin, il restait là à rôder autour des ateliers de peintres, n'osant rentrer chez lui par peur d'être battu; et il y avait déjà deux jours qu'il errait là, dans le brouillard de novembre, timide et terrifié entre la honte d'aller s'offrir dans un atelier et l'effroi des siens. On ne voulait plus de lui nulle part, on le trouvait trop maigre. A peine avait-il enlevé sa chemise qu'on lui montrait la porte avec des plaisanteries de rapin, et quand je le ramassai, il y avait deux jours qu'il n'avait mangé. Il y en a beaucoup comme cela, dans Paris, qui crèvent la faim.

«Sa maigreur m'intéressa de suite, et puis le facies sympathica de la phtisie, cette expression de langueur ardente dont s'idéalise tout visage de poitrinaire et qui fournit tant à l'artiste. Bref, j'abordai Angelotto, je le confessai à demi et l'emmenai chez moi...

«Pauvre gosse! j'aurais dû le ménager et ne point lui faire payer mon hospitalité si vite; mais je le sentais atteint et prêt à me filer entre les doigts: dès le lendemain, je le faisais poser... Que voulez-vous, on n'a pas tous les jours l'occasion d'un chef-d'œuvre; je fus odieux, je le sais, mais j'aimais trop la farouche expression de ses grands yeux souffrants. Angelotto posa de longues heures, résigné, avec toujours dans ses prunelles cette stupeur haineuse où parfois je croyais lire un reproche, et cette bouche donc, cette bouche scellée comme un défi! Je m'acharnais sur cette cire avec une joie sauvage, une plénitude de volupté que je n'ai jamais retrouvée, car je sentais que j'y pétrissais une âme, tout un passé de misère et de souffrance dont je fixais la synthèse à chaque coup d'ébauchoir, toute une âme indignée et rétive, dont les sursauts de révolte enfiévraient magnétiquement mes doigts. Lui toussait de plus en plus, malgré les tisanes, les fumigations de goudron et le lit bien chaud installé près du poêle; j'avais fait venir un médecin, je le savais perdu. Je le soignais de mon mieux entre chaque séance; il ne me remercia jamais, se prêtait sans mot dire à toutes mes volontés et mourut entre mes mains, vingt jours après son entrée chez moi. Il s'en alla un matin de décembre, le matin de Noël, je m'en souviens, avec, sur son lit, des santons de Naples, que j'avais trouvés par hasard chez un brocanteur de la rue des Abbesses et que j'avais achetés pour lui, povero Angelotto! Il m'avait encore posé, la veille, de midi à quatre heures; je n'aurais jamais cru qu'il filerait si vite.

«J'eus des ennuis après, à cause de l'état civil et des parents qu'il me fallut rechercher et prévenir; il fallait bien déclarer le décès; mais, avec ces Italiens... Cela me coûta trois billets de mille, sans parler de la concession au cimetière Montmartre. Quand je suis à Paris, je vais lui porter des fleurs à la Toussaint; mais, avouez que j'ai là un chef-d'œuvre.»

Ethal parlait en monologue, singulièrement animé, comme grisé de ses paroles. Mais, déjà, depuis quelques minutes, je l'entendais et je ne l'écoutais plus. Je regardais, tout saisi, l'énorme main aux phalanges velues qu'il crispait, comme une serre, sur la chevelure alourdie du buste; une serre, en vérité, une serre d'oiseau de proie, dont trois bagues étranges accentuaient encore le caractère féroce et animal, l'une au pouce, l'autre au médius, et la dernière à l'annulaire, trois grosses perles irrégulières et difformes, l'air de pustules de nacre qui, sur l'a main granuleuse et sèche du peintre, exagéraient encore le côté griffu de ses doigts.

Cette serre de vautour, par une bizarre hallucination rétrospective, je la voyais étreignant l'agonie du petit modèle italien. C'étaient ses doigts de volonté et de volupté cruelle, qui, certainement, avaient hâté la mort de cet enfant.

Cet Ethal! Il souriait comme en extase, et je me sentais exaspéré de haine pour tout le mal qu'il avait déjà fait et que ferait encore cette horrible main. Les racontars de Tairamond me revenaient aussi. Quelle sinistre mixture pouvaient bien contenir ces perles hideuses et blêmes, comme autant de boursouflures malsaines surgies sur ses doigts?

Une insolence me vint aux lèvres; je désignai ses bagues. «Sont-elles empoisonnées, celles-là?» Ethal avait reposé la cire sur sa tablette et, tout en maniant les étranges joyaux: «Ah! on vous a dit! ponctuait-il d'un léger sourire, non, celles-là ne le sont pas. Mais si cela vous intéresse... ou vous préoccupe, je puis vous montrer un bien curieux anneau. Venez-vous? Assez de cire pour aujourd'hui, n'est-ce pas?»

Le temps de m'installer sur le somno de son vaste atelier, de disparaître et de reparaître dans l'épaisseur du mur par une petite porte que je ne soupçonnais pas, et Ethal, debout prés de moi, me tendait délicatement, entre le pouce et l'index, une bague, assez bizarre.

«La voici, regardez-la.»

C'était une émeraude carrée, une émeraude-cabochon d'un vert assez pâle, du vert laiteux de la chrysoprase où semble luire et trembler un jus d'herbes. Deux griffes d'acier niellé d'or l'étreignaient, d'un travail assez barbare: deux serres d'épervier crispées sur l'eau glauque de la gemme et se rejoignant ensuite en ondulation de flot.

Je sentais le regard d'Ethal appuyé sur le mien.

«Vous ne la reconnaissez pas? voyons, vous êtes pourtant allé en Espagne... A l'Escurial, les appartements privés de Philippe II, dans le trésor faussement appelé l'écrin de Charles-Quint, vous n'avez pas vu cette bague verte? cette larme, on dirait de poison, recueillie dans les serres d'un invisible oiseau de proie? Elle a pourtant une assez belle légende: e si non e vera, bene trovata; l'Œil d'Éboli, la tragique aventure de cette chère princesse. Ah! ce bon Philippe II était un seigneur peu commode, et ce fervent brûleur d'hérétiques avait des jalousies de tigre et des façons de faire un peu fauves aussi. Cette pauvre Sarah Perez n'eut pas toujours à se louer de son royal amant; mais aussi quelle idée, pour un bon catholique, de s'éprendre d'une juive! C'était déjà la revanche d'Israël. Une juive dans le lit d'un roi d'Espagne, une juive favorite d'un Habsbourg! Ignorez-vous vraiment cette histoire? Elle doit être apocryphe, mais cadre si bien avec la splendeur morne de l'Escurial et résume si parfaitement l'âme noire du père de don Carlos!

«Telle qu'elle est, on la chuchote là-bas, et la voici pour votre éducation et notre joie. Cette Sarah Perez avait les plus beaux yeux du monde, les yeux d'eau verte pailletée d'or que vous aimez, les yeux d'Antinoüs. A Rome, ces yeux-là l'auraient faite concubine d'Adrien. A Madrid, ils la firent devenir princesse d'Éboli en la couchant toute nue dans le lit du roi; mais Philippe II jalousait fort ces grandes prunelles d'émeraude et leurs transparences; et la princesse, qui s'ennuyait dans le palais funèbre et la société plus funèbre encore de son roi, eut un beau jour, en sortant de l'office, le malheur et la fantaisie d'arrêter ses admirables yeux sur le marquis de Posa. C'était au seuil de la chapelle, et la princesse se croyait seule avec sa camerera mayor; mais la vigilance des cagoules la trahit auprès de Philippe, et, le soir, dans l'intimité de l'alcôve, au cours d'une explication violente ou d'un orageux corps-à-corps, le Habsbourg, enfiévré de mâle rage, terrassait la favorite, et, d'un coup de dent, lui arrachait et dévorait l'œil.

«Ce fut la princesse ensanglantée, un beau titre pour un conte cruel. Villiers de l'Isle-Adam l'a omis dans les siens. La d'Éboli demeura borgne, la mie royale eut désormais un trou béant au milieu du visage. Philippe II, qui avait sa juive dans le sang, n'en garda pas moins près de lui sa princesse N'a qu'un œil. Il la dédommagea par quelques titres et gouvernements de provinces; mais, au regret de la belle prunelle verte qu'il avait gâtée, il fit incruster dans l'orbite vide et saigneux une superbe émeraude enchâssée d'argent, dont les chirurgiens d'alors firent un semblant de regard. Les oculistes ont fait des progrès depuis; la d'Éboli, déjà impressionnée par la perte de sa prunelle, mourut à quelque temps de là des suites de l'opération. Elle rejoignit son œil dans la tombe.

«Tout était barbare, sous ce Philippe II, les façons d'aimer et les chirurgiens.

«Philippe II, amant inconsolable, donna ordre d'ôter l'émeraude de la face de la morte et la fit monter en bague; il la portait toujours au doigt et ne s'en séparait même pas pour dormir, et, quand il mourut à son tour, il avait, dit-on, cette larme verte à l'annulaire de la main droite.

«C'est la bague identique que vous tenez, mon cher. Je l'ai fait ciseler sur le modèle de l'anneau du roi, un travail damasquiné bien espagnol, car la véritable est toujours à l'Escurial. Il m'eût été doux de la dérober, car j'ai facilement des instincts de voleur dans les musées; et les objets qui ont un passé historique, un passé tragique surtout, m'ont toujours singulièrement requis. Je ne suis pas Anglais pour rien; mais ce qu'on réussit assez aisément en France, n'est point praticable en Espagne: leurs musées ont de vrais gardiens.

«J'ai donc dû me résigner à en commander une semblable à un joaillier de Madrid; ils possèdent bien ce travail. Ces griffes sont curieusement ciselées; mais la merveille en est la pierre, non pas qu'elle soit très limpide et pèse beaucoup de carats, mais remarquez comme elle est creuse! Et vous voyez cette goutte d'huile verte qui se déplace et larmoie entre ses parois, c'est une goutte de poison, un toxique de l'Inde, d'une rapidité foudroyante et tellement corrosif, qu'il suffit d'en effleurer la muqueuse d'un homme pour l'assommer et l'étendre raide.

«C'est la mort instantanée, le suicide sûr et sans agonie que je possède dans cette émeraude. Un coup de dent,—et Ethal faisait le geste de porter la bague à ses lèvres,—et l'on quitte ce bas monde de bas instincts et de basses œuvres pour entrer d'un bond dans l'éternité.

«Le voilà l'ami vrai, le Deus ex machina qui défie l'opinion et nargue la police... Eh! eh! nous vivons dans des temps difficiles et les magistrats d'aujourd'hui sont bien curieux. Saluez comme moi, cher ami, le poison qui sauve et qui délivre.

«A votre service, si vous aviez un jour des ennuis!»

LISEUR D'AMES

Le voilà l'ami vrai, le Deus ex machina qui défie l'opinion et nargue la police... Eh! eh! nous vivons dans des temps difficiles, et les magistrats d'aujourd'hui sont bien curieux. Saluez comme moi, cher ami, le poison qui sauve et qui délivre.

«Septembre 1898.—«A votre service si vous aviez un jour des ennuis.» Avec quel ton Ethal m'a dit cela!... Vraiment, on aurait dit que... Un moment j'ai vu rouge, j'ai cru que j'allais lui sauter à la gorge.

Pour qui me prend-il? Est-ce que par hasard il me rangerait au nombre des sadiques et des violeurs d'enfants, que sont presque tous ses compatriotes, ces puritains anglais aux faces congestionnées de porto et de gin, ces repus de viandes rouges et ces surexcités de pickles qui, le soir, trouvent l'apaisement de leurs sens surchauffés dans les bureaux de placement de servantes irlandaises,... les pauvres petites impubères aux larges yeux de fleurs, que la misère de Dublin envoie tous les mois au Minotaure de Londres!

Oh! la froide et cruelle sensualité anglaise, la brutalité de la race et son goût du sang, son instinct d'oppression et sa lâcheté devant la faiblesse, comme tout cela flambait dans les yeux d'Ethal pendant qu'il s'attardait, avec une joie de félin, à me raconter l'agonie voulue de son petit modèle!

Angelotto, le petit Italien phtisique de la place Maubert!

Je sentais monter en moi une sourde haine. Avec quel cynisme il étalait devant moi la sanie de sa plaie morale, et pourtant il s'émanait de lui comme un horrible charme. Plus j'examinais cette tête douloureuse, plus j'en admirais la stupeur tragique et l'air de défi, plus je regrettais de n'avoir pas connu ce misérable enfant; je l'aurais soustrait, moi, à la meurtrière emprise du peintre, et mon aversion pour Ethal s'ulcérait en même temps d'une étrange rancune. J'en voulais moins à ce monstre de l'avoir tué que de l'avoir connu.

C'était comme de la jalousie!... De la jalousie! quel fond de boue cet Anglais remue-t-il donc en moi?

«15 septembre.—Je ne veux plus voir cet homme. Si je partais pour Venise, Venise et le calme apaisant de ses lagunes, le charme de mort et de passé grandiose de ses allées de palais et d'eau... Oh! la fuite glissée des gondoles sur l'huile lourde et plombée des canaux, le e poppe jeté dans le silence, au coin désert des rues et, le matin, aux premières rougeurs de l'aube, mes longues heures de rêve et de contemplation ravie, avant le réveil de la cité, aux fenêtres du palais Dario, seul devant la solitude du grand canal et les dômes de la Salute apparus de satin dans une Venise de perle!

Oui, Venise me guérirait, j'y échapperais à la tyrannique obsession d'Ethal; je m'y referais une âme, une âme de jadis, une âme somptueuse et de beauté devant les Tiepolo du palais Labia et les Tintoret de l'Académie; j'y cultiverais, non, j'y ranimerais peut-être une candeur perdue devant les divines figures de Carpaccio. Folie pour folie, ne vaudrait-il pas mieux m'éprendre du saint Georges des Schiavoni ou de la sainte Ursule de l'Académie, que de rêver vilainement devant une cire morbide de cet affreux Ethal?

Oui, il faut partir. D'ailleurs, Orbin n'ordonne-t-il pas Venise aux neurasthéniques? Le climat y est d'une douceur amollissante, et il y a comme un baume endormeur dans le silence de cette cité de l'eau: Venise me sauvera d'Ethal, et puis j'y revivrai un peu de ma vie. Venise, quels souvenirs.

«20 septembre.—Venise! J'ai cru y rencontrer une fois l'implorant regard qui m'obsède, cet œil trouble et vert qui a fait de moi un misérable déséquilibré, un déclassé et un fou.

Je me souviens. C'était à l'Ospedale, à la section des vénériennes, dans l'atmosphère fade et tiède d'une grande salle aux murs peints à la chaux, aux vitres incendiées de soleil par la plus belle après-midi. Elle était étendue parmi la blancheur douteuse de ses draps d'hôpital, et sa chevelure d'un rouge acajou, étalée sur ses oreillers, faisait paraître plus terreuse encore sa face jaune de syphilitique. Elle se taisait, immobile, au milieu des chuchotements, à peine baissés de ton à notre entrée, de vingt autres femmes, vingt convalescentes ou moins malades se bousculant, en camisoles, autour d'une table encombrée de verroteries, de numéros et de cartons; toute la salle valide, avec l'animation de geste et de voix propre à la race, jouait à la loteria. La malade à la pâleur de cire, elle seule, ne parlait pas, ne bougeait pas. Mais, entre ses cils mi-clos, une eau verte et pailletée d'or luisait, une eau dormante et triste et pourtant incendiée de lumière, comme le lit d'une source obscure à l'heure de midi; et un si douloureux sourire contractait en même temps les pauvres lèvres fanées et le coin des paupières meurtries, qu'un instant j'y crus voir resplendir l'expression d'infinie lassitude et d'extase enivrée des yeux d'Antinoüs et de l'ancien pastel!

Je me penchais curieusement sur le lit: la face s'était détendue, les yeux s'étaient fermés. «Un spasme comme elle en a souvent, disait le médecin qui nous accompagnait, c'est une tumeur des ovaires: celle-là est condamnée.»

La dolente émeraude n'avait lui que l'espace d'un éclair et, pendant une seconde, l'œil d'Astarté était remonté au bord de ces paupières et mon âme au bord de mes lèvres. La moribonde de l'Ospedale avait, je me le rappelle, dans toute sa face exsangue la transparence verte du buste d'Angelotto, de l'obsédante cire.

Coïncidence étrange, deux regards d'agonie, puisqu'elle et lui étaient déjà frappés, destinés à mourir!

Ces yeux glauques et désirants, j'ai cru les rencontrer encore un soir.

C'était à Constantine, dans la rue des Échelles, la rue des filles et de la prostitution, qui dévale si raide au-dessus du Rummel!

De cafés maures en cafés maures et de posadas espagnoles en buvettes maltaises, comment nous étions-nous échoués dans ce bouge équivoque de fumeurs de kief? Une mélopée aiguë et monotone y glapissait de fifres et de derboukas et, au milieu d'un cercle d'Arabes accroupis, deux êtres exsangues aux yeux tirés et morts, aux souplesses de couleuvre, s'y déhanchaient, abominables, avec d'étranges creusements de reins.

Oh! les appels désespérés, presque convulsifs, de ces bras grêles au-dessus de ces faces figées! Les yeux peints, les joues peintes, ils se tordaient, invraisemblablement sveltes dans des flottements de gaze et de tulle lamé d'or comme en portent les femmes, secoués de temps en temps de la nuque aux talons par de courts frissonnements de tout l'être, comme sous une décharge de pile électrique. Tout à coup, un des danseurs s'immobilisait, tout raide, avec un cri perçant de hyène, et dans ses prunelles révulsées je vis resplendir l'introuvable regard vert. Je m'élançais vers lui et le prenais aux poignets: il venait de s'affaisser, une écume aux lèvres. C'était un épileptique et, qui pis est, un pauvre être aveugle, un misérable danseur kabyle épuisé de vice et de phtisie, destiné sous peu à mourir.

La Vénitienne de l'Ospedale était condamnée, elle aussi. Serais-je un amoureux d'agonies? Effroyable et déroutant, cet invincible attrait vers tout ce qui souffre et ce qui se meurt! Jamais je n'avais vu si clair en moi-même. Cette irréparable tare de mon âme malade, Ethal l'avait-il assez devinée, le soir où il m'a mis devant cette poupée d'abord et cette cire ensuite, cette cire dans laquelle j'ai trouvé, modelée avec amour, l'effigie même de la douleur et de l'espèce de douleur qui me plaît?

Le petit danseur kabyle, l'agonisante de Venise, le petit modèle phtisique de Montmartre, c'est la même série, et cet Anglais lit à livre ouvert dans mes déplorables instincts.. Comme je le hais!

«28 septembre.—Je ne pars plus, j'ai revu Ethal, cet homme m'a repris. Je venais de boucler mes malles et, debout devant une table, j'achevais de rouler les cannes et les parapluies dans ma couverture de voyage, quand une main s'est posée sur mon épaule et une bouche ricaneuse a gouaillé dans mon ombre:

Je veux oublier qui j'aime!
Emportez-moi loin d'ici,
En Flandre, en Norvège, en Bohême,
Si loin qu'en chemin reste mon souci!
Que restera-t-il de moi-même,
Quand, à l'oublier, j'aurai réussi?

C'était lui, il avait deviné que je partais: comment? C'est à croire que cet homme a la double vue: «Vous ne le trouverez pas, faisait-il en esquissant un geste vers ses petits yeux luisants, le regard est en vous et non pas chez les autres. Allez en Sicile, à Venise et même à Smyrne, ah! malade que vous êtes, vous emporterez votre mal avec vous. C'est un regard de Musée que vous cherchez, mon ami; la civilisation pourrie d'une grande ville comme Paris ou Londres pourra seule vous l'offrir. Pourquoi vous dérobez-vous au milieu de la cure? Avez-vous à vous plaindre de moi? Vous n'avez déjà plus la hantise des masques, et si l'envie du meurtre s'exaspère en vous, vous ne suffoquez plus la nuit en râlant vers des êtres irréels. Je vous ai sauvé du rêve en vous ramenant vers l'instinct, car c'est un bel et solide instinct naturel que celui du meurtre, et aussi sacré que celui de l'amour.

«La misère et la prostitution pourront seules vous donner, chez un être naïf et victime des lois, l'expression du regard qui vous tente.

«Ce sont des yeux de torturé que vous cherchez, la divine extase effarée, suppliante, la volupté épouvantée des yeux des sainte Agnès, des sainte Catherine de Sienne et des saint Sébastien. Nous les trouverons, ces yeux, je m'y engage, mais ne vous défiez pas de moi!

«Ne partez pas, c'est inutile; je vous ai promis la guérison. Par la tombe de mon petit Angelotto, je tiendrai parole!»

QUELQUES MONSTRES

«8 octobre 98.—Gardez-moi donc votre soirée de demain et venez goûter au nouveau thé vert qu'on vient de m'envoyer directement de Chine. J'ai tout un lot d'excentriques à vous montrer, quelques cosmopolites, dont deux compatriotes, que le plus grand des hasards m'a fait accueillir, hier, au thé de l'avenue Marbeuf. Je vous ai promis à leur curiosité, puissent-ils ne pas décevoir la vôtre.

«Maud White (connaissez-vous cette tragédienne?) a une façon étrange de lire le Baudelaire, pas la moindre prononciation! mais vous préférerez peut-être son frère. Ils seront tous deux chez moi demain, et d'autres encore.

«Venez après minuit, nous verrons à organiser une petite fumerie d'opium. Ceci ne fait pas partie de la cure, je fais en ce moment avec vous de la médecine d'observation. Je vous guérirai: cela, soyez-en certain.

«A demain donc; soyez là vers dix heures.

«Votre complice,
«Claudius Ethal».

Ethal reçoit donc maintenant! Qu'est-ce que cet arrivage de nationaux, auxquels il m'a promis en exhibition, et qui veut-il mystifier demain, ces Anglais ou moi, moi ou ces Anglais? Je n'aime point cette invitation, et puis je me méfie du thé et des drogues asiatiques d'Ethal. Suis-je une bête curieuse pour que l'on convie ainsi les Lubin et les Cook à une petite fête d'opium, où opérera le duc de Fréneuse?...

J'ai vu, de cette Maud White, des photographies assez captivantes; le Studio a plusieurs fois reproduit de ses costumes dans des rôles de Shakespeare et je me souviens d'elle dans une assez mystérieuse Cordelia; mais elle a un talent de second ordre. Je ne l'ai jamais vue à Londres.

Je ne répondrai même pas à Ethal, et ces Anglais ne me verront pas.

«10 octobre.—L'équivoque et singulière soirée, et l'anormale impression de demi-rêve, d'hallucination à l'état de veille, et de cauchemar inachevé qu'ont laissée en moi ces êtres aux gestes d'automate et aux yeux trop brillants, tous, l'air bien plus de fantoches que de personnes réelles, à travers leurs divagations de somnambules et les raffinements de leur élégance voulue!

Si je n'avais touché leurs mains et frôlé leurs vêtements, je croirais encore avoir rêvé... et pourtant je ne regrette pas d'avoir assisté à ce thé.

D'abord, dans l'étrange décor de l'atelier d'Ethal, ce soir-là tout transformé par le luxe inusité d'immenses tapisseries suspendues aux murs, des tapisseries flottantes à peine fixées par des anneaux passés dans des tringles de cuivre, c'était la veillée solennelle de tous les bustes de son musée de cire. Sorties pour la circonstance de la petite pièce, où il les détient, et posées sur des piédouches, toutes ces faces de souffrance ou de volupté figée se mêlaient bizarrement aux personnages tissés des hautes tapisseries, varlets de meute aux pourpoints tailladés, hauts barons raidis dans des corselets de fer et châtelaines aux jupes lourdes.

Toute une foule de jadis semblait processionner le long des murailles avec, çà et là, un visage de spectre émergeant de l'ombre dans les méplats strictement modelés d'une des têtes de cire, une face hagarde aux prunelles vides et au sourire peint. Plantés dans d'énormes chandeliers d'église, douze longs cierges brûlaient, trois par trois, dans chaque coin; clarté fuligineuse dont l'atelier d'Ethal semblait comme agrandi, les angles reculés dans de l'inconnu.

Décor équivoque en vérité, mais plus équivoque compagnie que cette Maud White et son frère: elle, souple, grasse et blanche, jaillie dans sa nudité laiteuse hors d'une gaine de velours noir, les bras et les seins outrageusement offerts; lui, comme corseté dans un habit à revers de moire et un gilet de broché noir, tous deux d'un blond pâle, presque argenté, du blond des Infants d'Espagne dans les portraits de Vélasquez et d'une ressemblance aussi gênante pour l'homme que pour la femme, tant cette ressemblance de l'un et de l'autre les désexuait.

Puis, c'était la duchesse d'Althorneyshare et ses épaules luisantes de fard, ses bras gras de céruse, ses pommettes allumées de rouge dans l'incendie du demi-million de diamants ruisselant des oreilles à la gorge; la duchesse d'Althorneyshare, mauve de la racine de ses cheveux teints à l'orteil de ses pieds gantés de soie lilas clair, mauve par sa robe mauve et mauve par la fanerie de ses chairs recrépies, repeintes et marinées dans trente ans de baumes, d'onguents et de benjoin; la duchesse d'Althorneyshare et le fabuleux carcan de perles qui semble soutenir dans un cornet de nacre sa face effroyable de reine Elisabeth; la duchesse d'Althorneyshare, l'ancienne danseuse épousée par le duc et qui, veuve et toujours riche de son passé, promène aujourd'hui à travers le monde, de Florence à la Riviera et de Corfou aux Açores, les millions de lord Burdett et ses vices d'ancienne étoile de music-hall, car elle n'était même pas à l'Opéra. Puis c'était Mein Herr Schappman, grand et mince Allemand à tête chevaline, à la démarche sautillante, et dont les gestes précautionneux s'empêtraient dans un cliquetis d'opales, celles d'un long chapelet qu'il portait au poignet droit.

Mein Herr Frédéric Schappman, cravaté d'un énorme nœud de soie blanche et long-redingoté de noir, avait l'air d'une sarigue endiamantée, tant il reluisait de bijoux. Venaient ensuite quelques habits de Londres, boutonnières fleuries d'orchidées, faces soigneusement rasées aux gras cheveux fluides et aux raies impeccables, puis une face sombre enturbannée de blanc, un grand Hindou très correct en smoking, avec des saphirs de Ceylan et des perles à tous les doigts, un Hindou splendide, amené là par la duchesse, à moins qu'il ne le fût par l'Allemand.

«Vous n'avez pas eu peur de la police? Hein! quel beau coup de filet, ce soir, si elle s'avisait de faire une descente chez moi. J'ai eu un moment l'envie de la prévenir!» Voilà les mots avec lesquels m'accueillait Ethal; les présentations suivirent.

Maud White, enroulée dans son velours comme une statue dans sa draperie, daigna m'envelopper d'un regard presque tendre de ses larges yeux verts, car cette Anglaise a les plus beaux yeux du monde, des yeux d'un vert de tige gâtés malheureusement par l'ovale un peu lâché du bas du visage; le frère, sir Reginald White, daigna incliner la cambrure de son torse et me marquer sa joie de connaître le collectionneur.

«La tête est lourde, me chuchotait tout bas Ethal, mais elle a une peau divine et... un corps!... mais rien à faire. Maud est chaste et répugne au contact de l'homme: une vocation ou un vice?... Mais la vérité est qu'elle joue Zohar... Oui, parfaitement, le frère et la sœur ensemble. Cela se dit, mais il ne me déplaît point de le croire. Dans l'intérêt de leur gloire il serait même imprudent de le démentir. Elle s'est fait une réputation dans l'Inceste et dans le Swinburne, ici, et dans le Baudelaire, à Londres. Elle révèle les poètes étrangers; elle nous dira, ce soir, du Baudelaire.»

Et m'emmenant au fond de l'atelier:

«Je ne vous présente pas à la duchesse; d'abord, vous n'êtes pas son type, et puis elle n'a d'yeux ce soir que pour l'Hindou de M. Schappman; elle va certainement le lui lever.—Et pourquoi alors inviter ce monstre?—La duchesse! elle meuble horriblement un salon et met en valeur la beauté des autres femmes. Quelle splendide idole elle fait sous ses diamants opimes et comme elle noircit sinistrement sous son fard! Je ne puis la regarder sans songer à la juive Esther, Esther que Mardochée fit macérer six mois dans la myrrhe et le cinname, avant de la présenter à Assuérus. Les chairs déteintes d'aromates, elle devait avoir ce ton-là; mais Esther était jeune, tandis que quarante ans de prostitution ont faisandé l'autre. Quelle belle putréfaction on sent sous l'émail de ce fard et dans les ravins de ces rides! J'aime son air de pestiférée et de vierge noire attifée de satin, comme on en voit dans les chapelles d'Espagne. Comme elle ferait bien, en Madone de l'Epouvante, dans un cortège de pénitents, de Goya. C'est Notre-Dame des Sept-Luxures, comme l'a appelée Forain un soir, au Savoy, et avouez que le nom lui va.

«Je ne vous présente ni Schappman, ni l'Hindou de Schappman: ce cher Fred n'est intéressant que lorsqu'il donne le pourquoi de ses voyages au Japon, l'excursion qu'il entreprend au pays du Nippon, tous les printemps, en quittant Alexandrie. Il va là, dit-il, pour voir les pruniers en fleurs. Au fond, c'est une âme de modiste. Il aurait dû s'appeler Charlotte et beurrer des tartines aux petits-neveux de Wilhem Meister.

«Je parierais qu'il raconte à ces messieurs son enthousiasme des pruniers ou l'aventure de son dernier achat, le chapelet d'opales qu'il tient entortillé autour de son bras. Il les collectionne. Souvenirs d'Orient, ce sont des chapelets de la Mecque. Cela se trouve partout en Alger.

«Quant à messieurs mes compatriotes, des John Bull sans importance, mais qui ne goûtent pas plus le séjour de Londres que votre serviteur. Tous collectionnent quelque chose: celui-ci, les fourreaux de sabre; celui-là, les boucles de ceinture de la reine Anne; cet autre, les souliers du roi de Rome ou les sabretaches du beau prince Murat; il faut bien faire quelque chose et, sinon s'occuper, occuper le monde de sa petite personne. D'ailleurs, ils ne comprennent pas un mot de français et ne parlent que l'argot, comme il sied à des étrangers de vice distingué.

«Je vous présenterai tout à l'heure à quelqu'un qui, lui, quoique Anglais, en vaut la peine et vous intéressera. Nous attendons aussi quelques Russes... mais, pardonnez-moi, je vais demander à miss White de nous dire quelque chose.»

Maud White, alors en train de flirter avec son frère, les yeux dans les yeux et presque lèvres à lèvres, avec une royale impudeur, se levait indolemment à l'approche d'Ethal, et, les seins presque saillis du corsage, avec des mouvements félins de l'échine et des hanches, accueillait sa requête, les prunelles coulées sous les paupières plissées, dans une telle offrande de tout son être qu'elle en allumait les regards endormis de l'Hindou et, par contre-coup, l'œil éraillé de la vieille Althorneyshare.

«Non, pas du Baudelaire, j'en suis flapy, minaudait miss White qui, elle aussi, maniait l'argot, n'est-ce pas, Reginald?» Et Reginald intervenait, défendait sa sœur et optait, comme elle, pour de l'Albert Samain: Au Jardin de l'Infante, ce livre si chargé d'orage et de luxure, d'un charme si opprimant et malsain.