La Mort et la Beauté sont deux choses profondes.
Si pleines de mystère et d'azur qu'on dirait
Deux sœurs également terribles et fécondes
Ayant la même énigme et le même secret.
Victor Hugo.

Toutes ces sanglantes pensées et les rimes même de ce quatrain, Ethal ne les articulait pas, mais il me les suggérait. Maintenant qu'il gardait le silence, je devinais que mon irraisonnée sympathie pour Thomas avait été surtout à l'assassin; la mélancolie de ce beau visage, tout de douceur et d'énergie, était faite à la fois du regret d'avoir tué et, qui sait? du désir de tuer encore. Le goût du sang est la plus noble des ivresses, puisque tout être instinctif est meurtrier. La lutte pour l'amour, la lutte pour la vie exigent la suppression des créatures, et Iaveh n'a-t-il pas dit: «Par les morts couchés, sur ma route, vous connaîtrez que je suis le Seigneur»?

Tous ces conseils de mort, une bouche d'ombre les insinuait à mon oreille, une bouche d'ombre qui était peut-être celle du crâne symbolique de la petite idole phénicienne.

Oui, Thomas Welcôme était un être d'instincts, et c'était là toute la puissance de son charme. Les instincts! Ne m'en avait-il pas vanté la salubre énergie, au cours de cet entretien enthousiaste où, sûr de son éloquence, il m'avait développé sa théorie sur la joie de vivre, trouvée dans la seule aventure, et l'ivresse des sensations décuplées dans la recherche de l'inconnu?

Cette vie d'action, le meurtre d'un homme la lui avait donnée en lui permettant de remuer des millions, et c'est grâce à un cadavre qu'il avait pu vivre sa vie. Mais s'était-il libéré du remords?

Qu'était-ce que cette obsession d'yeux glauques qui, lui aussi, le tourmentait? et ces têtes coupées dont il avait la hantise? le cauchemar du fellah assassiné sur les bords du Nil? et cette furie de promenades solitaires dans la banlieue nocturne des villes? En avait-il hérité aussi de M. de Burdhes? ou n'était-ce pas plutôt une manie de criminel inconsciemment ramené vers des décors de crime?

Ethal se taisait, mais je sentais son regard appuyé sur le mien, et c'était, dans mon cerveau congestionné, comme le froid aigu d'une vrille. C'était son horrible pensée qui peuplait mon imagination d'idées de sang: les larves rouges du meurtre après les larves vertes de l'opium! Cet homme était bien l'empoisonneur que m'avait dénoncé Thomas! Cet homme, qui devait me guérir, exaspérait mon mal, et l'envie de l'étrangler que j'avais déjà eue, me faisait les mains fébriles, et mes doigts, involontairement, se crispaient.

Ethal rompait de lui-même le silence:

—Vous devriez aller voir les Gustave Moreau, vous savez, le musée particulier qu'il a laissé à l'État; vous y trouveriez un précieux enseignement dans certains yeux de ses héros et l'audace de ses symboles.»

Et il se levait pour me reconduire.

Il avait pris un flambeau. Près de la porte, il l'élevait et me faisait remarquer, enlinceulée de serge verte, la châsse de verre où dormait sa poupée de cire, «la merveille de Leyde», comme il l'appelait, le morbide et fastueux bibelot attifé de vieux brocarts et modelé dans de la cire peinte, dont il me reprochait de ne pas apprécier l'indéfinissable et pourrissant attrait. Il écartait doucement un pan d'étoffe et, me montrant la poupée droite sous ses oripeaux couleur d'amadou, ses cheveux de soie floche en coulée jaune de dessous son béguin de perles: «Ma déesse à moi, ricanait-il, demi-caressant et sournois. La mienne est vêtue de la défroque des siècles, mais aucune tête de mort ne grimace sous sa robe: c'est la Mort elle-même, la Mort avec son fard et la transparence de ses décompositions. Notre-Dame des Sept Charognes! Vous connaissez celle des Sept Luxures. On ne peut pas toujours adorer celle des Sept Douleurs.»

Février 1899.—«Tous et toutes marchent!» L'ignoble refrain, dont Ethal rythmait, l'autre soir, ses racontars et ses lazzi sur le ramassis d'humanité de cette salle de première, ce leitmotiv d'infamie introduit dans la biographie de chacun, déprave et déforme tout autour de moi. La calomnie a fait son chemin, et, du fumier de tous ces vices complaisamment étalés par Claudius, du cadavre même de M. de Burdhes, toute une hideuse floraison a jailli d'images lubriques et de pensées honteuses. Cet Ethal! Il a tout flétri, tout souillé en moi; comme un virus empoisonne mon sang, et c'est de la boue qui coule maintenant dans mes veines. «Tous et toutes marchent!»

L'obscénité me hante: les objets, l'art même, tout, à mes yeux, devient obscène, prend un sens équivoque, ignoble, m'impose une idée basse et dégrade en moi les sens et l'intellect.

La forêt de Tiffauges décrite par Huysmans, le cauchemar sexuel des vieux arbres fourchus et des crevasses béantes des écorces a pris odieusement forme parmi la vie moderne, et c'est un possédé que j'y promène, un envoûté, un misérable et fol ensorcelé des magies noires d'autrefois.

Ainsi ce Debucourt que j'achetai, il y a six ans, sur les quais, et qui représente, dans les tonalités attendries et délicatement nuancées du peintre, deux jeunes femmes serrées l'une contre l'autre et jouant avec une colombe, pourquoi ne m'inspire-t-il, ce Debucourt, que des idées malsaines? L'estampe en est pourtant assez connue. L'«Oiseau ranimé», s'intitule-t-elle. Poudrées, enveloppées des gazes et des linons flottants de l'époque, d'un coloris de chair adorable et d'une beauté aristocratique toutes deux, pourquoi ces créatures de fraîcheur et de grâce s'associent-elles dans ma pensée au souvenir de la princesse de Lamballe et de la reine?

«Tous et toutes marchent!» Et c'est la plus ignominieuse calomnie du temps, les plus odieux pamphlets du père Duchêne, la salissure même des clubs jacobins que ressuscite à mes yeux cette estampe, et cela pour un geste d'une des femmes écartant son fichu de linon et retirant d'entre ses seins une colombe qui s'y était blottie.

Et ce sont toutes les ordures débitées sur la liaison de Marie-Antoinette et de l'infortunée princesse qui assiègent alors ma mémoire. C'est comme une fièvre. Une frénésie de rut, de cruauté aussi m'investit, et, parmi les rumeurs grondantes d'un soulèvement de populaire, je me trouve tout à coup transporté dans le recul d'un siècle, par une chaude journée d'orage aux abords d'une prison. Une foule suante d'hommes en bonnet rouge, de portefaix à faces de brutes, la chemise débraillée sur des poitrines velues, me bouscule et m'étouffe; on vocifère; partout des yeux de haine. Un air lourd, empesté d'alcool, d'odeurs de crasse et de haillons. Des bras nus agitent des piques, et, avec un grand cri, je vois monter dans le ciel de plomb une tête coupée, une tête exsangue aux yeux éteints et fixes, le masque de décapitée qui hantait les nuits de Welcôme: le remords même du bel Irlandais, devenu mon obsession. C'est une tête de femme. Des hommes ivres se la passent de main en main, la baisent aux lèvres et la soufflettent. Leurs fronts bas et fuyants sont des fronts de forçats.

L'un d'eux porte, enroulé autour de son bras nu, comme un paquet de lanières sanglantes, tout un nœud de viscères; il goguenarde, les lèvres ornées d'une équivoque moustache blonde, on dirait des poils de sexe. Et ce sont, autour de la moustache postiche, des propos ignobles, de gros rires outrageants. Et la tête oscille au-dessus de la foule, acclamée, huée, insultée et bafouée, brandie au bout d'une pique: la tête de la princesse de Lamballe, que les septembriseurs viennent de faire coiffer, friser, poudrer et raviver de fard avant de la porter à l'hôtel de Penthièvre et de là au Temple, sous les fenêtres de la reine.

Et je me ressaisis, brisé, révolté et charmé d'horreur. Il y a quelque chose de pourri dans mon être. Les rêves où je me plais m'épouvantent.

Mars 1899.—Les bouges!

Ethal m'a donné aussi le goût des bouges; il a éveillé en moi la dangereuse curiosité des filles et des voyous. Les yeux bougeurs des escarpes, les prunelles quémandeuses des gaupes de faubourg, tout ce vice aiguisé et brutal d'êtres ramenés par la misère à des gestes instinctifs, me requiert et m'attache.

J'en arrive à arpenter, le soir, les boulevards extérieurs, à m'intéresser au guet rôdeur des filles;... la basse prostitution m'excite et m'affriande avec ses relents de musc, d'alcool et de blanc gras.

Pis: après l'ivresse crapuleuse des bals musettes, j'ai connu le besoin hystérique d'en suivre les couples dans les escaliers gluants des garnis..., j'en ai poussé la petite porte à claire-voie et, avec une compagne de hasard, j'ai connu les transes des querelles et des marchandages entendus à travers la cloison, la fièvre délirante de ruts et d'amours de fauves aussi! Oh! le bruit des assauts surpris! Parfois des baisers finissaient par des coups, et c'était sur le plancher le raclement de sourdes luttes, d'atroces corps-à-corps; des voix de femmes qu'on étrangle criaient au secours; et les craquements des sommiers gémissants de secousses m'emplissaient moins de joie que certains affreux silences, après des râles et des sanglots. Et puis, la lancinante angoisse d'un crime peut-être commis, et les étreintes au cœur dans l'attente d'une descente de police.

La rafle, la terrible rafle et la conduite à la Préfecture, qui jette au bas des lits les souteneurs et les filles et remplit d'apeurées galopades les couloirs des gîtes à la nuit; dire que moi, le duc de Fréneuse, j'ai passé des heures et des heures à attendre et à redouter cela!

Oh! le poignant émoi des guets-apens et des rixes, les veillées d'effarement et de sueurs dans les meublés coupe-gorge du boulevard Ornano et des Quatre-Chemins, et le coup de couteau final au bout de tout cela, peut-être! Oui, je suis bien au bord du gouffre, Ethal ne peut me mener plus loin.

UNE LUEUR

Un soir que je dormais près d'une affreuse juive...
Baudelaire.

Adieu: je sens qu'en cette vie
Je ne te reverrai jamais!
Dieu passe, il t'emmène et m'oublie.
En te perdant, je sens que je t'aimais.
Pas de pleurs, pas de plainte vaine!
Je sais respecter l'avenir.
Vienne la voile qui t'emmène,
En souriant je la verrai partir.
Tu t'en vas pleine d'espérance,
Avec orgueil tu reviendras;
Mais ceux qui vont souffrir de ton absence,
Tu ne les reconnaîtras pas.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Un jour tu sentiras peut-être
Le prix d'un cœur qui vous comprend,
Le bien qu'on trouve à le connaître
Et ce qu'on souffre en le perdant.

24 mars 1899.—Ces vers de Musset, lus au hasard des pages tournées machinalement, pourquoi m'emplissent-ils aujourd'hui les yeux de larmes? Et, moi qui n'ai peut-être pas pleuré une fois depuis vingt ans, moi qui, dans mon enfance même, n'avais pas l'émotion facile des autres enfants, pourquoi suis-je aujourd'hui douloureusement et délicieusement remué en lisant cet adieu?... Ce livre, pourquoi l'ai-je ouvert seulement? Comme ceux de ma génération, j'ai le plus profond mépris pour Musset, et voilà que les quatrains du poète de Rolla m'ont chaviré le cœur dans une mer de larmes.

Adieu: je sens qu'en cette vie
Je ne te reverrai jamais.

C'est que cette détresse poignante et cet orgueil d'amant résigné au départ de la maîtresse qui l'abandonne, je ne les ai jamais ressentis.

Je n'ai jamais aimé. Les joies dévolues au dernier des artisans, au plus humble bureaucrate, cette minute de vie surhumaine que tous et toutes ont eue une fois au moins, grâce à l'amour, tout cela a toujours été lettre close pour moi. Je suis un anormal et un fou, je n'ai jamais été la proie que d'ignobles instincts; et toutes les ordures des basses parties de mon être, magnifiées par l'imagination, ont fait de mon existence une suite de cauchemars. Je n'ai jamais eu de sensibilité, j'ai toujours ignoré le don des larmes; c'est dans de l'atroce et du monstrueux que j'ai toujours cherché à combler l'irréparable vide, qui est en moi. Je suis un damné de luxure. Elle a déformé ma vision, dépravé mes rêves, décuplant horriblement toutes les laideurs et altérant toutes les beautés de la nature, si bien que le seul côté répugnant des êtres et des choses m'apparaît et subsiste en châtiment de mon vice stérile.

C'est la survie du Mal dans le néant.

La petite fleur bleue sentimentale que les petites ouvrières, les apprenties modistes, et même les gâcheurs de plâtre ont à seize ans dans le cœur, je n'en ai jamais respiré le parfum; mieux: par rancune, je l'ai toujours bafoué, raillé, ce parfum de seize ans chez les autres. Je n'ai jamais eu d'ami, je n'ai jamais eu de maîtresse; passades d'une nuit ou caprices d'un mois, les filles que j'ai toujours grassement payées, au matin, ont toujours eu l'horreur de mon souffle et de mes lèvres: elles sentaient que je ne les désirais pas.

Elles n'ont jamais été pour moi que des chairs à expérience, pas même à plaisir. Avide de sensations et d'analyses, je me documentais sur elles comme sur des pièces anatomiques, et aucune ne m'a donné la vibration attendue, parce que, justement, cette vibration, je l'épiais, embusqué dans ma nervosité comme dans un maquis, et qu'il n'y a pas de volupté savante, mais de la joie inconsciente et saine, et que j'ai gâché à plaisir ma vie en l'instrumentant au lieu de la vivre, et que les raffinements et les recherches du rare conduisent fatalement à la décomposition et au Néant.

La minute d'abandon que la dernière des rôdeuses, une fois sa journée faite, donne à son souteneur, moi je ne l'ai jamais obtenue, et Dieu sait si j'ai gaspillé des sommes! Tous et toutes sentent en moi un être hors nature, un automate galvanisé de convoitises, mais un automate, c'est-à-dire un mort, et je leur fais peur avec mes yeux de cadavre.

Mes yeux de cadavre ils ont pourtant pleuré aujourd'hui.

Un jour tu sentiras peut-être
Le prix d'un cœur qui vous comprend,
Le bien qu'on trouve à le connaître
Et ce qu'on souffre en le perdant.

Paris, 25 mars 1899.—Je relis mon journal d'hier. Que de sottises! Jolie, la crise sentimentale du duc de Fréneuse! Je me suis attendri sur du Musset: voici, maintenant, que j'ai une âme de modiste.

Pourquoi ai-je pleuré? Aujourd'hui je le sais.

Oui, c'est cette conversation surprise à travers la cloison, dans cette chambre d'hôtel où je m'étais échoué l'autre nuit, ce sont les deux ou trois phrases échangées entre mes voisins de garni qui m'ont bouleversé tout entier; et de la boue de mon être remuée, un vieux regret est remonté à la surface du marécage et, dans une larme, a fleuri.

Cet hôtel de la rue des Abbesses avec son enseigne allumée toute la nuit, et ses «chambres à un franc», en transparent lumineux sur les verres dépolis de sa lanterne, ce demi-bouge, dont je sais maintenant le chemin et qui m'a vu déjà tant de fois,

Par un soir sans lune, deux à deux,
Endormir ma douleur sur un lit hasardeux.

(car je cite maintenant du Baudelaire pour excuser mes pires faiblesses)... c'est dans ce garni de sixième ordre que j'ai failli trouver mon chemin de Damas, que j'ai cru entendre les paroles de rédemption.

Est-ce assez ridicule?

J'y avais suivi une fille, une fille ni laide ni jolie, ramassée dans je ne sais quelle guinguette, bien moins par désir de sa mine vicieuse que par ce besoin des émotions fortes, dont je garde le goût âpre et mordant depuis que j'en ai bu le mauvais vin; et c'est bien plus le décor et l'atmosphère même de l'aventure que la partenaire qui m'intéresse dans ces sortes d'équipées, car j'ai cette folie du danger, cette hantise des lieux louches et bas.

Oh! la belle et sinistre promiscuité et l'équivoque compagnonnage, l'atroce aléa et les rencontres inespérées de ces banales auberges du vice et de la misère, du crime et de la prostitution!

D'ailleurs, la fille, à peine dans la chambre avec moi, m'avait déplu; je l'avais congédiée—elle apportait une telle veulerie, même dans ses marchandages—et, rompu de fatigue, je m'étais mis au lit, attendant; les minces cloisons de ces chambres d'hôtel sont toujours pleines d'enseignements imprévus. Et, en effet, dix minutes ne s'étaient point écoulées que des chuchotements s'éveillaient dans la pièce voisine. Un couple qui s'était tu à notre entrée reprenait son colloque, et, à travers des froissements de linge, des craquements de sommier, une voix jeune et dont la fraîcheur m'étonna éclatait rieuse, et, avec des roucoulements de tourterelle, une demi-pâmoison d'amante heureuse, la femme, avec un geste que je devinais, dans une attitude dont l'image s'imposait à mes yeux, grasseya en vraie Parisienne: «Tu sens bon... tu sens le blé mûr. Je t'aime! Tu es blond comme le blé aussi... J'ai envie de manger de toi!» Et la petite voix, bien de faubourg, mais murmurante comme une source, s'étouffait sous une cascade de baisers: le couple s'aimait.

Quel était cet homme à qui une voix de seize ans disait ces choses enivrantes: «Tu sens le blé mûr... tu es blond comme le blé... J'ai envie de manger de toi?» Jamais à moi, on ne m'avait dit ces choses.

Le couple s'aima beaucoup cette nuit-là. L'homme, lui, se taisait, et ce n'est qu'au petit jour que j'entendis sa voix: «Comme tu as les yeux clairs, Mimi!» Et mon imagination surexcitée m'imposait encore la vision du geste et du sourire de l'amoureux au réveil. Et la petite, de sa voix de source, avec une espièglerie délicieuse: «Mes yeux sont clairs? C'est à force de vous avoir regardé, monsieur.» Et leurs jeux et leurs baisers recommençaient par la chambre, des pieds nus s'y poursuivaient: la petite avait sauté du lit et l'homme cherchait à la reprendre.

A des allées et venues, je devinais maintenant qu'ils s'habillaient. Ce n'était ni une fille ni un rôdeur, car ils ne s'attardaient pas à faire la grasse matinée. Un petit couple d'amoureux honnêtes: lui, quelque ouvrier pressé d'aller à son travail; elle, quelque apprentie qui avait dû mentir chez elle pour donner toute cette nuit à son amant et inventer un prétexte, un coup de presse à l'atelier, de l'ouvrage en plus, l'obligation d'une veille. Ils étaient probablement jeunes tous deux. J'avais la curiosité de leurs visages: je me levai et, derrière les persiennes, je les guettai à la sortie de l'hôtel, les pieds nus sur le carrelage, dévêtu à la fenêtre ouverte.

Il sortit le premier: pardessus beige, chapeau melon. C'était quelque bureaucrate, un employé de magasin, pas plus de vingt-deux ans, car il était grand et mince et de mine insignifiante. Elle, par prudence, ne s'aventura dehors que deux minutes après, mais lui l'attendait au bout le la rue.

Elle était charmante, blonde comme lui et tous ses cheveux dépeignés, en boucles folles sous un pauvre petit paillasson noir qu'elle avait dû orner elle-même de bleuets et de coquelicots; un petit collet de drap noir, une robe de mince foulard bleu à fleurettes complétaient son ajustement. Elle trottinait sur la pointe de bottines jaunes et, souple... non, assouplie par l'amour et un peu pâlie aussi, avec des yeux cernés, mais si heureux dans sa petite figure fraîche, elle sentait la joie et le printemps.

Ils n'avaient pas quarante ans à eux deux. Les marchands de vins et les fruitiers commençaient à retirer leurs volets. Elle le rejoignit au coin de la rue, et là encore, ils s'embrassèrent longuement.

Je les épiais de ma fenêtre.

Enfin, ils se séparèrent et, au bout de dix pas, elle se retourna encore une fois pour le revoir, mais trop tard: il avait tourné la rue. Alors, elle accéléra son allure et disparut, les épaules tout à coup voûtées, comme alourdies d'un gros chagrin.

Adieu, je crois qu'en cette vie
Je ne te reverrai jamais,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
En te perdant, je sens que je t'aimais.

Et je me suis recouché, et j'ai dormi d'un sommeil d'ivrogne, d'un sommeil trouble et traversé d'images sans suite et contradictoires: Thomas Welcôme, la poupée de cire d'Ethal et quelques figures remarquées dans les bouges défilèrent à mon chevet tour à tour, et puis d'autres visages encore, visages de ma première jeunesse, de mon enfance même et que je croyais oubliés, entre autres, celui de Jean Destreux, le valet de ferme qui fut écrasé chez nous en tombant du haut d'un chariot de blé, un soir de moisson. J'avais à peine onze ans alors.

Pourquoi cette figure m'est-elle réapparue? Je ne l'avais jamais revue depuis l'accident. Thomas Welcôme lui ressemble un peu. Je ne m'étais jamais avisé de cette ressemblance. Est-ce l'apparition de Thomas qui a amené celle de Jean Destreux, ou le fantôme de mon enfance est-il remonté de lui-même de mon passé?... Et je me suis réveillé, du soleil plein mon lit, aux sons d'un orgue qui jouait sous les fenêtres.

Il était plus de onze heures, et, dehors, c'était le plus beau ciel bleu, un de ces matins de mars que l'on croirait de mai et dont l'azur salue parfois le printemps de Paris. Sur les boulevards extérieurs, c'était, à pleines charretées, une floraison de giroflées et de roses thé, de tulipes jaunes et de narcisses entêtants et suaves, poussés dans les voitures des marchands ambulants; des ménagères les achetaient, debout au bord du trottoir; des petites ouvrières s'en fleurissaient en passant. C'était la sortie des ateliers. Paris travaillait déjà depuis cinq heures et, devant une marchande de pommes de terre frites, tout un essaim de petites brunisseuses s'égayaient, en sarrau noir, nu-tête et le nez au vent.

Et ce Musset trouvé à l'hôtel en rentrant, ces pages tournées machinalement du doigt, et, dans le vide et le luxe mort de mon logis sans femme, ces vers de tendresse et de détresse aimante:

Un jour tu sentiras peut-être
Le prix d'un cœur qui vous comprend,

Maintenant, je sais pourquoi j'ai pleuré.

LE REFUGE

Paris, 28 mars.—Ce Jean Destreux m'est revenu en rêve, et toute mon enfance avec lui, mon enfance à Fréneuse, en Normandie, la Normandie pluvieuse et grasse.

J'allais souvent le regarder travailler à la ferme, je m'échappais du château pour aller jouer avec lui. Je n'avais qu'à traverser le petit bois de bouleaux, après la pelouse, presque à l'entrée du parc, à pousser la barrière et j'étais dans le verger, le verger au sol herbu et mou.

La ferme! Les pièces étaient si hautes et si vastes à Fréneuse, si claires aussi et d'une clarté si triste avec leurs larges portes-fenêtres et le moiré de leurs parquets luisants! Toute la mélancolie du ciel, des plaines et des saisons changeantes pénétrait par ces fenêtres. Oh! la sécheresse austère de leurs petits rideaux blancs! Comme je m'y sentais seul dans l'hostilité des choses! C'étaient, surchargés de têtes de lion, de bélier et d'attributs Empire, de grands meubles d'un style maussade et pesant. Je me heurtais toujours à leurs angles; leur contact était froid et faisait mal. Je n'aimais point non plus les lourdes chaises d'acajou massif accroupies, on eût dit, contre les tentures... Et ces tentures donc! Elles étaient éclatantes et glacées avec des grands aigles et des lauriers d'or, on eût dit, captifs dans des fonds cramoisis ou vert mort. Épanouis en rosaces ou s'alternant en losanges, les parquets cirés étaient comme une glace, satinés au toucher et glissants sous les pas. Les grands salons de Fréneuse! J'y grelottais même en plein été. Et les cimes d'arbres du parc, éternellement agitées dans la vitre claire des impostes, comme elles emplissaient de détresse ma petite âme d'enfant!

Aussi, au luxe froid de ces vastes pièces vides combien je préférais l'égouttement sans fin des claies de la laiterie, la laiterie où se tassent les mattes, l'ombre poussiéreuse et parfumée des granges et la tiédeur étouffante de l'étable, où les vaches sentent bon!

La laiterie surtout! O chaleurs de juillet, après-midi accablantes où l'odeur du lait caillé paraissait plus fraîche et d'une acidité si discrète, relents de crème un peu surie fermentant dans le courant d'air des croisées ouvertes, quelle étrange et puissant bien-être j'éprouvais à humer tout cela! Et les mains rouges de la fermière sur le pis gonflé des vaches, la chute lourde des bouses dans la paille et la recherche hâtive des œufs dans les cachettes, les œufs parfois trouvés aux coins des râteliers, notre entrée furtive, sur la pointe du pied, dans l'écurie déserte et nos folles parties de cligne-musette, mes galopades à travers la charpente des granges avec les enfants du fermier!

Oui, comme je préférais cela aux maussades journées de Fréneuse, aux heures d'étude dans la bibliothèque, en tête-à-tête avec l'abbé, et même aux quelques minutes d'entretien avec ma mère, toujours étendue sur sa chaise longue quand je montais la saluer, le matin et le soir!

La chambre de ma mère! Elle était toujours fleurie de lilas blancs, et l'on y faisait du feu en plein été, mais elle sentait l'éther, la créosote et une autre odeur encore qui, dès le seuil, me levait le cœur. Ma mère! Je revois encore ses longues mains tout alourdies de bagues, des mains diaphanes et soignées où le bleu des veines s'avivait sous le derme; elles étaient douces, caressantes et embaumaient; elles s'attardaient longuement dans mes cheveux, s'amusaient un moment à chiffonner ma cravate, puis remontaient à mes lèvres et s'imposaient à mon baiser.

Pâles et lentes mains de jeune femme condamnée, elles étaient molles et délicates, imprégnées des senteurs les plus fines. Et pourtant j'hésitais à les toucher. Ah! comme je préférais la chair en sueur des enfants du fermier! Ils sentaient, eux, la santé et la force. Et c'est toute cette santé perdue, cette fleur de terroir, cette odeur de froment et de feuilles mouillées qui me hantent encore et que m'a rapportées le spectre de Jean Destreux.

29 mars 1899.—Jean Destreux!

Il y avait de grands labours dans les plaines; les soirs d'automne, les sillons fumaient dans la brume, et les chevaux, lassés, rentraient à une allure plus lente. Moi, je m'esquivais du château, courais éperdument jusqu'à la lisière du petit bois et, le cœur battant, j'épiais le retour des chevaux à la ferme. J'épiais surtout son retour, à lui. Il était si gai, si bon enfant pour nous autres, les petits! Son entrain animait toute la ferme. Depuis son retour du régiment, l'air était comme changé dans le pays.

Il avait servi en Afrique et, dans le travail, gardait encore sa chéchia de spahi. L'Afrique! Il avait rapporté de chez les Arabes un tas d'histoires, et des farces, et des simagrées qui faisaient monter le rire aux lèvres et de la joie dans les yeux. Il y avait comme du ciel dans ses prunelles, tant leur eau bleue souriait dans sa face roussie. Grand, mince et découplé, les cheveux d'un blond de seigle mûr, le soleil du désert l'avait tanné, desséché et bruni. Avec sa chevelure claire et sa moustache floconneuse sur son teint bis et cuit, il flambait comme un grand sarment dans la chaleur des journées d'août et, infatigable à l'ouvrage, activait de ses lazzi, de son exemple et de gestes endiablés l'indolence harassée des autres moissonneurs.

Les soirs d'hiver, à la veillée, il revêtait parfois son uniforme et faisait passer la parade aux autres valets de ferme ahuris.

Moi, je l'aimais pour la franchise de ses grands yeux clairs, son inaltérable gaieté, les histoires qu'il nous contait et sa douceur envers nous, les enfants, lui parfois si brusque vis-à-vis des autres. Et puis, il m'avait appris le maniement du sabre pour m'amuser: «Parez! Pointez!» Et puis il savait de si divertissantes chansons, des chansons de marche, entraînantes et gaillardes, des refrains de corps de garde, débraillés et frondeurs, et d'autres encore en mélopées si monotones et si tristes que les larmes nous venaient rien qu'à les entendre. Celles-là, il les avait apprises, là-bas, très loin, dans ce pays d'Afrique où il avait servi.

Le dimanche, pendant que le fermier et ses valets étaient, qui au cabaret, qui aux vêpres, lui, demeurait à lire de vieux almanachs dans la grange, et, alors, moi, j'allais le retrouver dans le foin.

Les enfants du fermier, eux, y étaient déjà. Des rires étouffés m'accueillaient à l'entrée. Jean Destreux nous lisait à haute voix des proses et des vers dans de vieilles paperasses. Il en avait des tas.

La vivifiante odeur des foins et des récoltes, les charpentes des hangars noyées dans la pénombre, les rais lumineux tombés d'une lucarne, les atomes de clarté tourbillonnant dans la chaleur, le clair obscur des greniers, les herbes des prés engrangées là, sous les lourds toits de chaume, Jean Destreux et sa chemise de toile bise ouverte sur sa poitrine incarnaient tout cela.

Mais je ne m'en rendais pas compte: je ne saisissais alors ni les couleurs, ni les parfums, ni les formes; je les ressentais puissamment, inconsciemment, avec une petite âme obscure et brûlante, heureux de toutes mes sensations jusqu'à en désirer parfois mourir, mais sans en analyser les rapports, synthétique à force d'ignorance. Et le bonheur n'est-il pas cette ignorance-là?

Oh! les grands labours dans la plaine et les sillons fumants dans la brume aux premiers froids d'octobre, quand hommes et chevaux s'en reviennent plus las! Chaque soir m'enivrait alors comme si j'y sentais l'odeur de la terre pour la première fois. J'aimais alors m'asseoir au revers d'un talus, à l'orée des champs, parmi les feuilles mortes, et, j'écoutais avec délices mourir au loin des voix, voix de laboureurs, bruit éteint de charroi. J'aimais aussi l'odeur des feuilles rouies, la fraîcheur de la pluie et des branchages mouillés, et mon âme défaillait toute, en regardant le soleil exténué se fondre à l'horizon pour y dormir.

O mon enfance! O Normandie pluvieuse et triste!

Et pourquoi, après tout, n'irais-je pas retrouver tout cela? Qui sait si ce calme et cette mélancolie ne me seraient pas une cure?... Oh! laver toutes les hontes et toutes les souillures de ma vie dans l'eau lustrale des souvenirs! Un bain de verdure, un bain de rosée, de ces rosées de novembre qui se changent en givre et dont le fumier des sillons s'éveille tout argenté dans l'aube, voilà ce qu'il faudrait à mon âme endolorie et faussée, à mon imagination fourbue, telle une épée fourvoyée dans de mauvais combats.

Oui, il me faut retourner à Fréneuse! J'échapperai ainsi à Paris, à son atmosphère délétère et néfaste, où ma sensualité s'exaspère, où l'hostilité des êtres et des choses développe en moi des instincts qui m'effraient, Paris qui me corrode, Paris qui me déprave et m'épouvante, Paris où je me sens des mains de meurtrier, Paris où je m'ulcère, Paris où je deviens lâche, libertin et cruel!

La petite église de Fréneuse! J'y ai été baptisé pourtant; pis ou mieux, j'y ai fait ma première communion, j'y ai suivi le convoi de ma mère. Elle repose dans le cimetière du village, un pauvre petit cimetière enclos d'un mur de terre sèche et que l'église abrite de son ombre.

Que me dira cette tombe, que je n'ai pas visitée depuis plus de six ans?

Ils reposent. La vie ardente et triste, alarmes,
Chagrins, ne hante plus leur paisible oreiller.
Les aubes et les nuits les baignent de leurs larmes.
La vie est une tombe au détour d'un sentier.

Irai-je interroger l'ombre de ce sentier? et qu'offrirai-je à cette morte?

Je le sens, c'est la crise sentimentale qui continue. Mais il faut à tout prix que je parte: Fréneuse peut m'être le salut. Je partirai sans donner mon adresse: ce sera comme un évanouissement dans la nuit. Je disparaîtrai sans prévenir personne; il faut que personne ne sache où je suis, Ethal surtout. Son influence occulte me poursuivrait là-bas. C'est à lui qu'il faut que j'échappe. Il est le mauvais esprit de ma vie, la main d'ombre étendue sur mes actes et sur mes pensées, la main aux horribles bagues, la main monstrueuse et velue dont les pustules de nacre suintent des poisons et les lueurs, la serre de proie et d'agonie, qui étreint mon impuissance et, si je ne m'y soustrais, la pousserait au crime.

C'est affreux, ce suicide lent et les affres au milieu desquelles je me débats! Assez d'agonie! Je veux vivre! Comme Ethal triompherait s'il savait quelle terreur il m'inspire!

Et pourtant je vais briser ma vie, renier tout un passé et les joies de ce passé. Car il eut ses joies, des joies coupables, abominables, mais des joies! ce passé que je vais rompre, et cela sur la foi d'un spectre, l'inanité d'un songe!

L'image ensanglantée d'un valet de charrue tué, il y a vingt ans! Je l'ai revu encore, cette nuit, avec ses grands beaux yeux étonnés, ses yeux d'eau et sa face de hâle, la chéchia penchée sur sa chevelure claire et, au coin des lèvres, cette traînée rouge, ce flot de sang tiède monté de la poitrine et, au travers du torse, sur la chemise débraillée et toute molle de sueur, la trace de la roue: de la boue et du sang encore, mais très peu de sang, plutôt une meurtrissure qu'une blessure, le froissement et l'écrasement aussi du chariot qui passa sur son corps, son corps svelte et musclé de gars de vingt-six ans.

C'était en août. Le soir venait. On arrivait aux granges, dans la cour de la ferme, où les derniers rayons s'attardaient. Trois grands chariots chargés de récoltes odorantes, trois chariots pesants, heurtés à tous les talus, cahotés à toutes les ornières, qui, bien des fois déjà, nous avaient ramenés, au temps de la moisson, couchés sur les tas d'herbes sèches avec les autres garçons faneurs.

Nous étions juste sur le chariot du milieu. Lui, debout, une gerbe de coquelicots attachée par un lien à sa veste, gesticulait, faraud, un peu gris peut-être (la journée avait été si chaude), et sonnait de toutes ses forces dans le grand coquillage qui, en Normandie, sert de trompe aux moissonneurs. Autour de lui, étalés à même les meules, des filles et des garçons riaient, se bousculaient, du rouge de plaisir et de fatigue aux joues, de la sueur aux tempes. Et moi, parmi eux, je respirais la joie de vivre de toute la ferme, l'animation heureuse de ce beau soir.

Une roue de chariot sombrait dans une ornière: tout l'édifice des bottes oscillait et l'homme, perdant l'équilibre, tombait de haut, roulait à terre. Le troisième chariot suivait. Le conducteur peut-être ivre ne sut pas arrêter ses bêtes. Un grand cri, et l'on se précipita. Les chevaux ne l'avaient pas piétiné: ils s'étaient écartés devant l'homme. La roue avait continué de tourner, aveugle comme la matière.

Du sang avait giclé de la bouche; un peu de boue souillait la poitrine meurtrie; les grands beaux yeux, un peu stupéfaits, étaient demeurés large ouverts.

Et c'est ce mort qui m'appelle à Fréneuse! Comme Thomas Welcôme lui ressemble! Si je n'avais reconnu Jean Destreux, je craindrais que, là-bas, dans les Indes, il ne soit arrivé à l'autre quelque malheur!

LASCIATE OGNI SPERANZA

5 avril 1899.—Fréneuse.

J'y suis revenu dans l'espoir de la guérison et je n'y ai trouvé que l'ennui. J'ai visité une à une les chambres vides, les chambres quittées depuis vingt ans; je n'ai pas eu une émotion: Fréneuse, qui a contenu toute mon enfance, m'a paru une demeure étrangère. A chaque pièce, dont le jardinier m'ouvrait les portes, l'odeur de renfermé seule a affecté désagréablement mes sens. Même dans la chambre où ma mère a vécu les derniers mois de sa vie, je n'ai ressenti que la sèche et froide hostilité d'un vieux logis provincial, parcouru pour la première fois par un héritier de hasard.

La femme du jardinier entr'ouvrait un peu les persiennes closes: un peu de soleil tombait par l'interstice, éveillant la poussière sur les marbres des commodes, tandis que dans l'enlinceulement des housses, la rigidité des sièges se rencognait dans l'ombre. Dans le grand salon je remarquais que la rosace du plancher était pourrie et que ses lamelles de thuya cédaient; le guéridon du milieu en était un peu penché, dérangeant ainsi l'harmonie glacée d'une vaste pièce rectangulaire et figée dans ses tentures d'un vert ciguë brochées de lyres d'or.

Au premier étage, un relent d'éther était resté, tenace, dans les boiseries d'un cabinet. Machinalement, j'ouvrais une toilette. Des flacons de pharmacie, vides, y étaient encore rangés sur une tablette; j'en lus les étiquettes. C'était une des petites pièces, où le caprice excédé de la malade aimait à aller reposer sa souffrance, loin de la chambre accoutumée, une des officines aussi où elle pansait son mal. Dans un tiroir, que je tirais, un petit éventail à branches de nacre et tout micacé de paillettes reposait sur un lit de roses sèches, parmi des rubans d'un lilas tendre maintenant fané, et parmi ces rubans j'effleurais un portrait, une photographie d'enfant jaunie, effacée, presque brumeuse et dans laquelle je n'ai pas voulu me reconnaître.

Et, le soir, seul dans la grande salle à manger ornée de bois de cerf et de panoplies de chasse, accoudé sur la nappe, devant une tasse vide j'ai attendu très avant dans la nuit qu'une émotion ou qu'un spectre surgît de toutes ces choses qui ont été ma vie! J'espérais qu'une larme me monterait aux yeux, qu'un frisson, fût-il de crainte, étreindrait et ferait battre un peu ce qui autrefois fut mon cœur.

L'ombre de Jean Destreux viendrait-elle, elle, dont l'apparition m'avait conduit ici?

J'écoutais un grignotement de souris dans la boiserie, excédé et penaud de me trouver là, dans cette demeure inhabitée et triste, seul dans le silence de la campagne endormie; mais l'Inconnu que j'attendais, la grâce des larmes implorée ne se manifesta pas. Quel homme suis-je donc devenu? Une âme s'est séchée ou figée en moi qui jamais ne refleurira; c'est comme une faim et une soif de jouir et de souffrir autour d'une chose pétrifiée et durcie. J'aurais tant voulu être ému, effrayé! Une larme, un effroi, et c'était toute une nouvelle orientation de ma vie, une porte ouverte sur l'avenir! C'est cet avenir qui se jouait, et je n'avais même pas la légère étreinte d'une petite angoisse, mais la parfaite conscience de ma tentative inutile, de ma démarche un peu bébête et de ma présence ridicule dans l'abandon de ce château désert.

Et puis une heure a sonné à l'église du village et je suis sorti sur le perron respirer l'air froid de la nuit. Un chien a aboyé dans une ferme, et des grognements ont répondu du chenil. Je suis descendu aux écuries, j'ai détaché deux Pont-Audemer et je me suis enfoncé avec eux dans le parc.

Les grands arbres sommeillaient immobiles, encore squelettes (le printemps est si tardif en Normandie!) mais le ciel semblait de lait, tant il était ouaté de nuages sous la coulée des rayons de lune..., oui, une source de lait lumineux filtrant dans le brouillard! Quel calme et quelle solitude! On n'entendait pas bouger une feuille, mais une odeur de jeune écorce et de mousse humide emplissait tout le parc de fraîcheur. Nous sommes revenus par le potager. Les vitres des châssis brillaient doucement sous la lune, et j'eus une minute l'envie d'y rafraîchir mon front qui brûlait.

Comme leur nacre bleuie devait être froide, froide comme les vitres de mes croisées quand, déjà adolescent, durant mes nuits de fièvre et de puberté, je me levais de mon lit et courais, pieds nus, appuyer ma tête à leurs parois humides!

Mes désirs alors, à voir l'immense ciel tranquille, s'évaporaient comme des brumes. Qu'étaient, auprès de l'effroyable usure actuelle de ma chair et de mon âme, ces fièvres éphémères de mes jours passés?

Et je suis rentré à l'aube, épuisé de fatigue et trempé de rosée, meurtri, endolori, rempli de lassitude physique et lourd, comme d'une humeur, de mon indifférence, de ma morne impuissance à pleurer et à souffrir!

Qui fera donc crever cet abcès de rancœurs et de tendresses avortées, ce ganglion gonflé de passions étouffées et de douleurs mortes? Quel forceps, quelle éclampsie atroce et salutaire me délivrera de cet abominable et pesant fœtus d'âme?

Qui me rendra le don des larmes? Je serais sauvé si je pouvais pleurer. Ce commencement d'émotion de ma nuit à Montmartre, dans ce bouge à trois francs de la rue des Abbesses, si je pouvais le retrouver!...

Fréneuse, 6 avril 1899.—Aujourd'hui, ç'a été le lamentable et piteux défilé des fermiers, du curé et des autorités du pays. Tout se sait dans ces trous de campagne: on n'a pu cacher ma venue, et le village est besoigneux. Et toute l'avarice et l'astuce normandes à l'affût de l'aubaine sont venues quémander et se plaindre au château.

J'ai donné cinq cents francs au curé et diminué les baux de trois fermiers; mais je n'ai reçu ni le maire, ni l'instituteur, qui voulaient m'emmener visiter les écoles... Les nouvelles écoles, bâties sur les plans d'un architecte de Paris, quelque monstrueuse construction moderne, si j'en juge par les grands toits prétentieux qui déshonorent désormais la gauche du parc.

Leurs écoles! Je n'ai même pas voulu retourner à la ferme. Il m'a suffi d'entendre le gérant m'énumérer les améliorations faites pendant mon absence à la demande des tenanciers: canaux et caniveaux, toits d'ardoises en remplacement des toits de chaume, étables et laiteries modèles, piscines dallées pour baigner les chevaux: quarante mille francs réservés, depuis trois années, sur les baux pour moderniser et pour mettre au goût du jour les anciens locaux.

Non, je n'ai pas voulu retourner à leur ferme. Jean Destreux n'aurait pas été Jean Destreux sous la charpente neuve d'un toit d'ardoises, entre les murailles pavées de faïence d'une écurie anglaise, entre des boxes de pitchpin au lieu des anciens bas-flancs des chevaux. C'est l'atmosphère qui crée les êtres, et, quand on la détruit, on abolit jusqu'à leur souvenir. Je ne suis pas venu ici pour tuer un spectre; je n'ai pas même eu cette peine, puisque, dès mon arrivée à Fréneuse, tous les spectres se sont évanouis.

Comme ce pays est laid et triste en avril! Le printemps y grelotte, hésitant et âpre. Toutes les giboulées de mars sont encore en suspens dans l'air, la végétation tardive; et, par la tristesse des hauts plateaux, les labours ondulent à l'infini sous la maigre poussée des jeunes seigles et des blés verts. C'est l'enfance des récoltes, mais une enfance rachitique et souffreteuse sous la bise aigre et la menace d'un ciel éternellement couvert. Oh! l'aspect pierreux et cru des ciels normands à la fin de mars! C'est leur incurable détresse qui, apparue dans l'imposte des hautes fenêtres de Fréneuse, a attristé toute mon enfance et m'a rendu l'âme malade de cet étrange désir que j'ai toujours gardé de sensations acides et de pays d'ailleurs!

C'est comme Fréneuse! Comme l'enfilade des pièces, quittées si vastes, m'a paru mesquine! Ce parc, dont les futaies m'attiraient jadis mystérieuses et bruissantes, n'a pas trois hectares; il tiendrait dans ma main. Au bout de chaque allée, on aperçoit les champs. C'est la monotonie de ces guérets qui enlise et vous effrite l'âme.

On est dans ce Fréneuse comme dans une île battue par une mer de labours, et je comprends d'où venait cette pesanteur d'orage où je respirais à peine, où j'attendais je ne sais quel miracle qui déchirât l'atmosphère d'angoisse de ces sillons et de ce parc. Je m'y sentais enfermé, captif comme dans un phare, et la présence infinie des plaines m'y donnait le mal d'au-delà, dont on souffre au bord de la mer!

La mer! Les prunelles d'eau de Jean Destreux! C'est parce que ces yeux-là avaient en eux tout ce que je désirais et que j'ai cherché depuis et que je poursuis encore, qu'il sont demeurés dans mon souvenir. Ils ont été la première révélation d'un impossible bonheur: le bonheur de l'âme! Ce sont les yeux de pureté de mes années d'ignorance, et ce n'est qu'après m'être dépravé et corrompu au contact des hommes, que j'ai convoité follement les yeux verts. La hantise de ces prunelles glauques est déjà une déchéance. Avec quelle fixité d'adoration effrayante j'aimais et je désirais les êtres et les choses quand j'étais enfant! Le secret du bonheur eût été peut-être de les aimer tous sans en préférer aucun!

Chaque créature indique Dieu, aucune ne le révèle, ai-je lu quelque part. Dès que notre regard s'arrête à elle, chaque créature nous détourne de Dieu.

Même jour, neuf heures du soir.—Tantôt, en revenant du cimetière, j'ai fait un grand tour pour ne pas avoir à traverser le village. J'ai voulu éviter les commères au seuil des portes, la sortie des enfants de l'école et la parlotte des hommes devant le bourrelier et la forge du maréchal-ferrant. Il me semblait qu'ici-même mon horrible réputation m'avait précédé et suivi; une irritation m'a pris en prévision des rires niais et des chuchotements, et j'ai rasé les haies, en suivant derrière les maisons.

Du côté de Castel-Vieux, une roulotte de saltimbanques était arrêtée en plein champ. Dehors, une femme faisait la cuisine sur un petit poêle de fonte. Tranquillement assise sur une chaise, elle surveillait la cuisson du repas du soir; du linge encore humide séchait aux fenêtres de la voiture. Et deux enfants, deux gosses à moitié nus, avec de superbes yeux noirs, lutinaient une chèvre qui devait être de la famille. Des petites mains terreuses pétrissaient avidement les mamelles, et des bouches cherchaient à en saisir les pis.

Le ciel s'attendrissait dans le crépuscule, barré, au-dessus des plaines, d'un trait de cinabre; le vent s'était apaisé. Et, dans cette tiédeur et cet amollissement du soir, une silhouette d'homme s'approchait, déformée par un sac de pommes de terre qu'il portait sur l'épaule. Et, silencieux, l'homme baisait la femme au front et puis, lâchant son sac, dégageait la chèvre, s'emparait des deux petits, les embrassait éperdument. C'était un grand homme mince à la face hardie, illuminée de dents très blanches, l'air sombre et joyeux à la fois; il sentait la sueur et la poussière, mais comme un parfum de genêts était demeuré dans ses haillons. Il me toisait insolemment du regard et m'éclatait de rire au nez, tout en baisant goulûment ses gosses. Je m'étais arrêté pour le regarder.

Je repris mon chemin sans rien dire, me répétant à voix basse cette phrase d'André Gide dans les «Nourritures terrestres»:

«Je me suis fait rôdeur pour pouvoir frôler tout ce qui rôde; je me suis épris de tendresse pour tout ce qui ne sait où se chauffer, et j'ai passionnément aimé tout ce qui vagabonde.»

Tout à l'heure, après mon dîner solitaire, en tête-à-tête avec moi-même, je suis entré dans la bibliothèque et j'ai pris au hasard un volume pour tromper mon ennui et attendre le moment de me coucher. Il s'est trouvé que c'était le Dante, un tome en italien de la «Divine Comédie». J'ai feuilleté au hasard et suis tombé sur ce passage:

Lasciate ogni speranza...

(Laissez toute espérance.)

Il y a de l'écho dans Fréneuse.

ENVOI DE FLEURS!

Fréneuse, avril 1899.—Mes malles sont bouclées. Dans une heure, j'aurai quitté Fréneuse et, dans cinq heures, je serai à Paris. Je ne peux plus! je ne peux plus!

Cette solitude m'étouffe, ce silence me pèse. Oh! mes affres de cette nuit devant la tranquillité morte de ce village et de ces plaines! A Paris au moins, on sent l'haleine de tout un peuple endormi; tant de luxures y veillent, tant d'ambitions, tant d'inquiétudes et tant de haines! Ici toute une humanité harassée tombe dans le sommeil comme dans un trou. Oh! la léthargie de ces fermes, de ces hameaux muets sous ce vaste ciel et l'effarante angoisse de tous ces points noirs dans la nuit, sans une seule lueur indiquant la vie!

Accoudé à la fenêtre ouverte, j'avais la sensation d'être dans un cimetière, seul, à l'abandon, oublié dans une panique au milieu d'une province vidée par une peste. Il me semblait que tous ces villages ne se réveilleraient plus. Et c'étaient un besoin violent, impérieux de m'affirmer de la vie, des envies de morsure et de baiser qui me faisaient la bouche sèche, avec, dans tous les membres, des rages d'étreindre et de palper qui me crispaient douloureusement les doigts.

Si j'avais encore possédé les communs comme jadis, je serais descendu trouver une fille de ferme. Dans une ville on sait où aller quand la frénésie vous prend. J'ai déjà connu ces crises d'hystérie atroce. Il y a déjà deux ans que je n'avais eu pareil accès, et il a fallu que je vienne à Fréneuse pour réveiller l'horrible mal. Et j'étais venu chercher ici le calme! j'avais cru que ce pays me serait un refuge!

La solitude! Le silence! Quelle formidable excitation, au contraire, pour les mauvais instincts! Toutes les floraisons vénéneuses de l'âme y poussent une sève exaspérée par l'ennui, et c'est dans la cellule des moines que le Mauvais livre aux consciences ses plus rudes combats.

Le temps d'écrire ces quelques lignes, hâtivement, sur mon carnet, d'y constater irrémédiablement ma déchéance, et le temps marche; les postiers du grand break piaffent devant le perron, j'entends descendre les bagages. Dans dix minutes, nous serons partis.

Avril, Paris.