Ces vers, je les ai commis au temps de ma jeunesse, à la gloire des iris noirs (car, moi aussi, j'ai été un peu poète aux environs de ma vingtième année: l'apparente complication du jeu des rimes et des rythmes devait séduire mon âme puérile et complexe, amuser de ses difficultés vaincues l'enfant barbare qui fut toujours en moi). Les iris noirs! Et il faut que ce soit leur souvenir qui m'accueille au retour.
Une main inconnue a fleuri de leurs monstrueux calices tout le rez-de chaussée de la rue de Varenne. De l'antichambre au petit salon qui sert ici de parloir c'est, à travers l'enfilade des pièces, une inquiétante floraison de ténèbres, un jaillissement muet de larges et longs pétales de crêpe grisâtre, l'air de chauves-souris figées dans l'éclosion d'une fleur. Il y en a dans les grands vases cloisonnés du hall, il y en a dans les urnes de sèvres blanc du grand salon et dans les Satzuma de mon cabinet de travail. Des narcisses entêtants se mêlent à leurs calices par touffes, et c'est comme une pluie d'étoiles lumineuses et candides dans tout ce deuil extravagant et noir.
Le suisse m'explique qu'elles sont arrivées l'avant-veille de Nice: un envoi de cinq bourriches de fleurs, et qu'il a pris sur lui de les déballer et de les ranger dans des vases. L'expéditeur est M. Ethal... Ethal est donc à Nice? Depuis quand? D'ailleurs, il y a un autre envoi d'Ethal, m'apprend le portier: une petite caisse a précédé de huit jours cette avalanche de fleurs, mais la caisse vient de Londres, et, comme elle portait «personnelle et fragile», en anglais et en français, sur toutes ses faces, à l'office ils n'ont pas osé l'ouvrir et ont attendu mon retour. Il y a aussi pour moi un monceau de lettres. «Il y en a une de Londres, une de Nice, où monsieur le duc trouvera sans doute l'explication de ces envois.»
Il est onze heures du soir, et je tombe de sommeil; mais ces fleurs et l'envoi de cette boîte mystérieuse ont éveillé ma curiosité, et, les nerfs fouettés, tout à l'envie de savoir, je ne songe plus à dormir. «Qu'on monte cette caisse ici.» Et, d'une main fébrile, je cherche dans le plateau encombré de lettres celles de Claudius... Quel courrier! Je suis demeuré à peine six jours à Fréneuse et je retrouve plus de trente lettres au retour. Je ne sais que trop d'où elles viennent: entremetteuses, tenanciers d'hôtel louche, matrones et rabatteurs, toute la vorace et vénale armée du vice acharnée sur mes pas, telle une meute, et, depuis des années, embusquée dans mon ombre pour essayer d'animer mon ennui, d'attiser mon désir.
Ces enveloppes, que je froisse du doigt et que je n'ouvrirai pas, je sais trop ce qu'elles contiennent et quelles offres l'on m'y fait. Il y a des jours où la colère me monte avec des velléités d'envoyer ces lettres au procureur de la République et de purger un peu la société de leurs signataires. Il y a Poissy et Fresnes et Saint-Lazare... Mais, après tout, il faut bien que tout le monde vive, et je sais trop et par quelles expériences, quelles amours faisandées et falsifiées, hélas! vendent, sous le nom de primeurs, tous ces trafiquants d'âmes et de chairs. Mais c'est égal, après le calme et le silence angoissant de Fréneuse, cette rentrée à Paris, parmi les iris noirs d'Ethal et le cours de la Bourse de toute la prostitution de la ville, est significative et justicière. C'est le Mane, Thecel, Pharès inscrit en lettres de flamme sur le mur du palais de Balthazar. Le Lasciate ogni speranza du Dante ne vit pas seulement qu'à Fréneuse.
Cette veillée hostile de fleurs sinistres à mon seuil, ces fleurs que j'ai aimées jadis, aux heures d'égarement et de fièvre, ces monstres que j'ai chantés et cette correspondance honteuse de tous les courtiers et de toutes les courtières d'amour!
Je traîne avec moi ma vie. Quel châtiment!
Un soulagement pourtant dans ce dégoût: la nouvelle qu'Ethal n'est pas ici. Son absence me rassure; ses deux lettres, dont je déchire l'enveloppe presque simultanément, confirment ma délivrance. Je les lis au hasard.
Nice, 2 mars.
«Mon cher ami,
«J'ai quitté Londres. Le divorce de lady Kerneby m'a donné gain de cause. J'ai su prendre son solicitor, et l'hypocrisie anglaise, dont j'ai eu tant à souffrir, m'a servi, cette fois, contre cet imbécile de lord Edwards: j'ai bénéficié de sa condamnation en adultère. Le tribunal l'a débouté de ses prétentions sur mon portrait. Vous savez que c'est, de toute mon œuvre, la toile à laquelle j'attache le plus de prix: la marquise Eddy Kerneby est peut-être la plus jolie créature, au sens de mon esthétique, qui ait jamais vécu dans le royaume. Je l'ai encore idéalisée, exagérant sa grâce maladive et un peu funèbre. C'est ce portrait, auquel j'ai travaillé pendant près de six mois, que lord Edwards ne voulait pas me rendre, et il n'était qu'à moitié payé. L'issue de son procès arrange tout: il est aujourd'hui la propriété de la marquise. Lady Kerneby est ici, à Nice, mourante, phtisique! La pauvre créature l'a toujours été, mais les péripéties de ces derniers six mois l'ont singulièrement avancée. Si vous saviez comme elle est belle, affinée par cette lente agonie de deux ans qui, maintenant, ne sera que trop brève. Je la vois tous les jours et passe la plupart de mes soirées auprès d'elle; je l'ai rejointe ici et compte bien la décider à me céder ce portrait. Vous ignorez peut-être que lady Kerneby est la sœur de sir Thomas Welcôme (Welcôme est enfant naturel), mais elle a toujours eu pour son frère l'attachement le plus tendre, et, si j'obtiens d'elle la cession du portrait que je convoite, c'est à l'expresse condition de le donner à sir Thomas à son retour de Bénarès, où il doit être en ce moment. Quelle complication que ces familles anglaises! Si ce tableau me revient, je reprendrai mes pinceaux, et vous verrez enfin de la peinture de votre
«Claudius».
«P.S.—La marquise, à qui j'ai parlé de vous, m'a permis de saccager en votre honneur son jardin et ses serres. Je vous adresse, de sa part et de la mienne aussi, toute une moisson de narcisses et d'iris noirs. Je sais que vous les aimez, quoique vous ne me l'ayez jamais dit. Ceux-là sont particulièrement beaux, comme gonflés d'un sang effroyablement noir: de vraies fleurs de champ de bataille. Je les adresse moins à vous qu'à la petite idole que je vous ai envoyée, il y a huit jours; j'attends encore de ses nouvelles et suis même assez inquiet sur son sort. Il serait dommage qu'elle se fût égarée en route, car, outre qu'elle est unique et d'une matière tout à fait rare, elle a toute une légende que vous savez, et ses yeux d'émeraude ont vu se dénouer un effroyable drame. Elle seule en connaît le fin mot, fin mot qu'elle vous dira peut-être, si vous lui rendez le culte qu'elle exige et vous montrez fervent adorateur.
«Je gage qu'elle aimera fort la forme et le parfum de ces iris... Je suis ici jusqu'à nouvel ordre, un peu dans la posture d'un vautour qui guette un cadavre.»
Des fleurs pour une idole? un procès gagné? J'ai ouvert la seconde lettre avant la première. J'aurais dû commencer par celle datée de Londres.
«Mon cher ami,
«J'ai quitté Paris brusquement, sans prendre congé de vous, appelé ici par un intérêt majeur: le gros scandale du divorce Kerneby m'offre un joint pour reprendre et gagner mon procès contre lord Edwards. Vous savez que ce mauvais mari détenait illégalement en sa possession le portrait que j'ai fait de sa femme. La marquise Eddy... vient d'obtenir le divorce contre le marquis: elle reprend de droit sa fortune et tout son apport mobilier. Mon tableau se trouve être compris dans les objets lui revenant. C'est ce que son solicitor, qui est aussi le mien, s'est efforcé de persuader aux juges: d'où l'urgence, mieux, la nécessité de ma présence ici. Mille et une démarches personnelles s'imposent, mais, si ce portrait revient entre mes mains, je sens que le peintre que j'ai jadis été se réveillera et que mon labeur repris fera de moi un autre homme en me redonnant le goût de la lumière et de la couleur. Priez les bons et les mauvais esprits pour que je réussisse. J'ai retrouvé ici, parmi un tas de bibelots et d'objets oubliés, une petite statuette qui vous intéressera: la petite Astarté d'onyx aux pieds de laquelle M. de Burdhes fut trouvé étranglé dans sa petite maison de Woolwich, l'idole aux yeux d'émeraude dont il voulait instaurer la religion et dont le culte, un peu sanguinaire, a valu à notre ami Welcôme les millions qui lui permettent aujourd'hui de voyager.
«Lors de la vente de Burdhes, je l'ai disputée chèrement aux marchands de curiosités de la Cité. Je me rappelle combien sa description parut vous préoccuper, le soir où je vous racontai la fin tragique de ce pauvre de Burdhes. Cette petite idole de l'Extrême-Asie possède un assez joli nimbe de mystère. Welcôme l'a connue, peut-être adorée, qui sait si elle ne lui a pas suggéré l'idée du meurtre? Car l'Astarté de Carthage et de Tyr se nomme aussi dans les forêts de l'Inde la déesse Kâlî. Incarnation des étreintes d'amour, elle symbolise aussi les étreintes meurtrières et elle étrangle dans la secte des Thugs, ses fanatiques, les Thugs, les fameux brahmanes étrangleurs du Delhi. Voici près de dix ans qu'elle est mienne, et c'est presque une amie. Permettez-moi donc de vous l'offrir en souvenir de Welcôme et de moi: ce sera un chaînon de plus dans l'invisible et forte chaîne qui nous unit tous les trois.
«Je ne sais quand je pourrai rentrer à Paris: j'ai bien peur d'être forcé d'aller à Nice rejoindre lady Kerneby, qui est là en traitement depuis le commencement de l'hiver.
«Avez-vous été voir les Gustave Moreau rue La Rochefoucauld? Je vous l'avais pourtant bien recommandé. Vous verrez là d'étranges regards limpides et fixes, des yeux hallucinés d'une expression divine; vous les comparerez aux émeraudes enchâssées dans le front d'onyx de l'idole. La nuit surtout, à la lumière des cires, vous verrez comme elles deviennent intenses.»
Le portier a monté la petite caisse dans le hall. En trois coups de marteau, elle a été ouverte, et, le foin ôté, de délicats papiers de soie doucement développés, l'aveugle statuette androgyne a surgi. C'est bien la petite idole du récit de Claudius. Voici son torse plat, ses bras luisants et frêles, sa hanche fuyante. Hiératique et démoniaque, en pur onyx noir, elle attire et reflète en elle la flamme des bougies; ses seins hardis et ronds pointent dans une lueur au-dessus du ventre sombre, un ventre étroit et plat qui se renfle à la place du sexe au-dessus d'une petite tête de mort.
La tête de mort ricane, symbolique, menaçante, triomphante des maternités et des races!
Sous son front bas, c'est l'aveugle regard des deux prunelles vertes, deux yeux d'eau morte qui ne voient pas... Dans le clair-obscur de l'antichambre, les iris noirs et les narcisses se dressent, silhouettes plus noires dans l'ombre alternées de blancheurs; leur veillée solennelle se prolonge dans l'enfilade des pièces. Tout l'hôtel a l'air d'être gardé par des fantômes de fleurs. Dehors, des fiacres roulent vers le boulevard Saint-Germain. L'haleine de tous ces calices plus forte dans la nuit fait l'atmosphère lourde, irrespirable; la petite idole ricane, silencieuse, et une angoisse m'oppresse, et une stupeur!
18 avril 1898.—Hier soir, à mon retour à Paris, c'était l'étrange accueil de toutes ces fleurs noires et de la petite Astarté d'onyx, l'énigmatique idole du sanctuaire de Woolwich, introduites chez moi par la volonté d'Ethal. C'était le souvenir de Thomas Welcôme soudain imposé par toutes ces présences, Welcôme dont la sœur naturelle agonise en ce moment à Nice, veillée, sinon guettée par ce même Ethal, et, parmi toutes ces choses funèbres, voici que, ce matin même, une lettre m'arrive de Bénarès; et son enveloppe, timbrée des Indes anglaises, contient huit longues pages d'une écriture jusqu'alors inconnue, et cette écriture est celle de Welcôme.
Est-ce un hasard? Ces deux êtres, que lie je ne sais quel passé obscur, se sont-ils, au contraire, concertés d'avance? et l'arrivée simultanée de ces fleurs, de cette statue et de cette lettre n'a-t-elle pas été combinée pour me frapper d'un grand coup?
Et pourtant combien réconfortante et différente des déprimants conseils de Claudius, la longue et lumineuse épître de Thomas! Quel appel vers la santé et la délivrance! Non, cet homme-là ne me veut point de mal.
Bénarès, 10 mars 1899.
«Que ne m'avez-vous écouté, cher monsieur et ami? A travers les émerveillements d'une terre de visions prestigieuses et de légendes consolantes, au fond de l'Inde mystérieuse des Védas, que ne m'avez-vous suivi—comme je vous le demandais, comme je vous en ai supplié presque—dans la ville de l'extase et de la lumière qu'est la très sainte Bénarès? Et dire que vous êtes demeuré en Europe, sous l'azur étroit de nos villes, avec ce besoin torturant d'expansion qui est en vous, cette soif de la vie qui est votre mal, prisonnier des inhumaines lois de nos civilisations!
«C'est ici que vous auriez trouvé la sûre guérison, dans cette atmosphère de ferveur immense, cette permanente exaltation d'une foule en prière adjurant jour et nuit une divinité presque visible dans la sublimité du décor et des ciels.
«Bénarès! La mosquée d'Aureng-Zeb et le grouillement infini du Gange sous les barques des pélerins et le pilotis des temples au «ghat des Cinq Rivières», ces lieues de palais, de mosquées et de dômes baignant dans le fleuve, et leurs innombrables escaliers descendant, de degrés en degrés, escortés de statues, dans l'or mouvant de l'eau! Car tout est d'or dans la ville sainte. D'or, le ciel d'apothéose où montent les dômes vêtus d'or et les cônes roses des minarets; d'or, les parvis, les colonnes, les auvents des sanctuaires et les images des apsaras musiciennes jaillissant, toutes en attitude d'essor éperdu, des corniches et des entablements des temples; d'or, la nudité des mendiants s'écrasant en foule sur la rive du fleuve; d'or, l'immobilité des fakirs dans l'extase; d'or, les grands vases du culte entre les mains des prêtres processionnant sur les hautes terrasses; d'or, la masse même des fidèles prostrés de degrés en degrés et de colonne en colonne dans la muette adoration de Ganga, «Ganga Djaï», la mère Ganga, la rivière sacrée, le fleuve saint entre les saints qu'ils implorent tous de leurs vœux.
«Toute l'Inde bouddhique vient aboutir ici, dans l'exaltation de la lumière et la soif infinie d'un bonheur certain, hallucinée, adorante et heureuse, heureuse dans la ferveur et dans la foi. La ferveur! Tout le secret du bonheur humain est là: aimer avec ferveur, s'intéresser passionnément aux choses, rencontrer Dieu partout et l'aimer éperdument dans chaque rencontre, désirer amoureusement toute la nature, les êtres et les choses sans s'arrêter même à la possession, s'user dans le désir effréné du monde extérieur sans même s'inquiéter si le désir est bon ou mauvais. Car toute sensation est une présence, et la splendeur des choses ne vient que de l'ardeur que nous avons pour elles. L'importance est dans le regard et non dans la chose regardée. Qu'importe d'où vienne l'extase, si l'extase nous vient? Toutes les émotions sont comme autant de portes ouvertes vers un prestigieux avenir: le devenir, voilà la religion. Les choses du passé sont déjà mortes; pourquoi s'attarder sur un cadavre? Chaque chose possédée est déjà une pourriture, et quand nous regrettons une chose, c'est déjà un germe de mort que nous portons en nous.
«S'enrichir de désirs, toute la ferveur est là, et la ferveur est une délicieuse usure d'amour.
«Et Bénarès, depuis des siècles et des siècles, agonise et se meurt dans une ferveur intense, et c'est cette ferveur même, cet extatisme halluciné de toute l'Inde qui la fait vivre et la soutient.
«Oh! le temple d'or et le saint des saints de la ville sainte, les étalages d'idoles, de lingams et de charmes amoureux de ses petites rues étroites, leur dévalement vers le fleuve, et là, parmi l'infinie succession des palais et des temples, la promiscuité effarante, puérile et charmante de ces races de l'Inde où les brahmanes, les mendiants, les idoles et les bêtes sont subis, accueillis et respectés avec la même douceur apaisée et aimante par l'âme religieuse des foules!
«Des prêtres évoluent lentement autour d'un grand taureau de pierre rouge, qui est l'emblême même de Sivâ; une femme arrose dévotement d'eau lustrale un lingam de grès et le couronne de soucis. Des vaches descendent, nonchalantes, vers le fleuve en mâchant des fleurs. On glisse dans la bouse et sur des feuilles fraîches. Un mendiant implore une image informe qui est la planète Saturne. Par intervalle, de loggias en loggias, des gongs et d'énormes tambours font rage; un grondement tonne, et c'est, dans l'air lourd, une vibration douloureuse, ardente. Des miasmes pesants montent du puits de science où réside le dieu: le relent de pourriture des innombrables offrandes végétales entassées là.
«Dans le ciel fauve, au-dessus des dômes vêtus d'or, des perruches d'émeraude entrecroisent de luisantes ellipses et s'accouplent en jacassant aux frontispices des temples. Et partout rôde une odeur de cadavre et de fermentation: l'âme inquiétante du puits de science qui contient la vie et la mort.
«Et ce sont les bateliers maîtres du fleuve, et le refrain de «Ganga Djaï» sur leurs lèvres noires, tandis que glissent à l'infini leurs larges barques paresseuses qu'une terrasse surmonte et où des familles entières vivent et meurent, bercées par le courant divin. «Ganga! Ganga Djaï!» Et dans ce refrain guttural apparaît tout le mystère des humanités différentes. «Ganga! Ganga Djaï!», c'est l'écho même de la ville sainte, et c'est aussi l'écho des siècles, la voix d'ombre des idoles ténébreuses et des temples de mystère, l'âme même de cette impénétrable terre de l'Inde.
«Et toujours les palais se succèdent, bâtis tous par des princes indous. On vous dit les noms. C'est celui du rajah d'Indore aux balcons peints de ramages bleutés, on dirait Louis XV; puis voici celui du maharana d'Oodeypore, aux murs crénelés, à la porte flanquée de deux tours comme une citadelle. Des chiens, des grosses tortues dans l'eau, des flammes autour d'un bûcher, trois silhouettes rigides dans des linges, des groupes de gens silencieux: ici on brûle les morts. Les cendres vont au fleuve, et, comme le damra de caste infâme, qui seul a le droit de fournir le feu, le fait payer fort cher, les pauvres s'en vont mal brûlés au cours de la rivière, et des milliers d'hommes se baignent journellement dans le Gange et en boivent l'eau sans scrupule; ainsi circule dans la nature la substance unique de la vie dans la mort. Et ce sont encore des terrasses et des terrasses, des grouillements de foule sur de longs escaliers. Là un observatoire ouvre sur la rivière d'élégants miradores où dorment des instruments gigantesques; ici, une ruelle sombre dévale brusquement dans le fleuve; y rêve un ascète immobile entre des singes gris et des pigeons bleuâtres, se disputant un peu de grain tombé à ses pieds.
«Plus loin, un ghat aux marches disjointes a laissé tomber un temple dans l'eau. Des colonnes, des sculptures émergent. Des fakirs stylites y dressent leur maigreur, et le remous berce des fleurs de souci dans leur ombre. Et, par-dessus le fouillis des bachots, des estrades, des bambous, des nudités ceintes d'un lambeau d'étoffe, des patères libatoires allumées d'une lueur, des chiens vagabonds et des fidèles prostrés, c'est une folle floraison de parasols de paille, plantés à tous les angles, fichés dans tous les murs, de toutes les nuances de jaune, les uns tels une poussée de champignons d'or au-dessus des échoppes, les autres à plat, au flanc d'une porte comme autant de boucliers. Mille visions changeantes toujours renouvelées; le soleil couchant les incendie. Et c'est l'atmosphère, déjà signalée, de triomphe et d'apothéose avec toutes les effluves inquiétantes venues du fleuve: relents de chair grillée, fragrances d'aromates, odeurs de cannelle, de benjoin, de souci flétri et d'érable, et toujours l'obsédant «Ganga! Ganga Djaï!» spasmodique comme un râle, tout cela dominé par des jaillissements de clochetons et de dômes, des floraisons de pierre invraisemblables, les unes pareilles à des flammes, les autres à d'énormes lotus, une architecture d'élan et de prière vers le ciel, mouvante dans la chaleur par la diversité de ses formes et toute crépitante d'étincelles dans la magnificence des soirs.
«Un de ces soirs comme en ont évoqué seuls votre Villiers de l'Isle-Adam dans le métal en fusion de son verbe, et votre Gustave Moreau dans l'embrasement gemmé de sa palette.
«Le Triomphe d'Alexandre... Connaissez-vous le petit musée de la rue La Rochefoucauld?... Là seulement, parmi les trésors d'une œuvre unique, vous pourrez, en vous hypnotisant, connaître la splendeur enflammée et l'atmosphère d'apothéose d'un soir de mars à Bénarès. Bénarès! J'y suis déjà depuis quinze jours et, dans l'émotion religieuse de toute une ville extasiée, tous les jours, à chaque crépuscule, j'y regarde le soir comme si le jour devait mourir.
«Quand un spectacle atteint ce grandiose dans la beauté, il semble qu'il devrait à jamais disparaître. Sous nos climats d'Europe, de pareilles émotions ne peuvent se vivre deux fois, et c'est pourquoi je vous voulais ici, pourquoi je lance vers vous ce dernier appel. Avec un cœur aimant et liquide, prêt à se répandre de toutes parts comme le vôtre, vous vous épanouirez ici dans la plénitude de tous vos désirs, ne serait-ce que dans l'exaltation de la lumière, où chaque être et chaque objet ont la vibration d'un métal et la nuance d'une fleur. Vous renaîtrez dans un ciel neuf avec un être neuf au milieu de choses complètement renouvelées, vous apprendrez à porter votre bonheur avec vous et à ne pas le demander au passé. Le passé est une charogne; c'est lui qui empoisonne tout votre moi. Vous vivrez à Bénarès dans une stupéfaction passionnée, au milieu d'une magnificence d'architectures, de races et de climat où chaque minute aura pour vous la saveur d'une rencontre imprévue et parfaite.
«C'est à ces rencontres que je vous convie. C'est parce que je les ai faites que je vous dis: «Venez.» La vie est ici ce qu'elle devrait être: un étourdissement enivré. L'aigle se grise de son vol; le rossignol s'enivre des nuits d'été; la plaine tremble de chaleur, et l'aurore rougit de joie comme la lune pâlit de volupté. C'est la civilisation qui a déformé la vie. Chez les peuples jeunes, toute émotion est une ivresse et toute joie devient religieuse.
«Le bouddhisme, qui prosterne ses foules au bord du Gange, est la reconnaissance attendrie et ravie de toute une race envers ses dieux, et, comme ce peuple est jeune, quoique millénaire, il s'use voluptueusement dans la ferveur et ne fixe que l'avenir, insouciant de goûter aux eaux croupies du passé.
«Halluciné d'espérance, il s'isole dans sa vision, absorbé dans la contemplation de la nature et indifférent aux contingences immédiates; et l'agitation des autres autour de lui n'augmente que le sentiment de sa vie personnelle.
«Le coudoiement n'existe pas pour le fakir. Oh! que nous sommes loin ici de la vieille Europe!
«Venez, accourez vite ici, mon cher duc. L'Inde vous sera une délicieuse convalescence. Vous y respirerez l'odeur du lotus éternel, comme dans ce sonnet d'Ary Renan, dont les rimes me sont revenues ces derniers jours à Bénarès, et qui contient toute la morale hindoue:
Avril.—«Avez-vous été voir les Gustave Moreau, rue de La Rochefoucauld? Je vous l'avais pourtant recommandé. Vous verrez là d'étranges regards liquides et fixes, des yeux hallucinés d'une expression divine; vous les comparerez aux émeraudes enchâssées dans le front d'onyx de l'idole. La nuit surtout, à la lumière des cires, vous verrez comme elles deviennent intenses.
«Ethal.»
«Le Triomphe d'Alexandre... Connaissez-vous le petit musée de la rue La Rochefoucauld?.... Là seulement, parmi les trésors d'une œuvre unique, vous pourrez, en vous hypnotisant, connaître la splendeur enflammée et l'atmosphère d'apothéose d'un soir de mars à Bénarès!
«Welcome.»
Gustave Moreau! C'est à l'œuvre de ce peintre que m'adressent Ethal et Welcôme comme à un médecin guérisseur. Sans s'être concertés, ces deux hommes, entre lesquels je sens je ne sais quoi d'irréparable et qui se détestent—cela, j'en suis sûr—m'envoient, l'un de Bénarès, et l'autre de Nice, au musée de la rue La Rochefoucauld comme à un merveilleux dispensaire. Et pourtant Welcôme veut me sauver, et Claudius, lui, n'aspire qu'à exaspérer mon mal.
Gustave Moreau, l'homme des sveltes Salomés ruisselantes de pierreries, des Muses porteuses de têtes coupées et des Hélènes aux robes maillées d'or vif, s'érigeant, un lys à la main, pareilles elles-mêmes à de grands lys fleuris, sur un fumier saignant de cadavres! Gustave Moreau, l'homme des symboles et des perversités des vieilles théogonies, le poète des charniers, des champs de bataille et des sphinx, le peintre de la Douleur, de l'Extase et du Mystère, l'artiste entre tous les modernes qui s'est approché le plus de la Divinité et l'a toujours évoquée meurtrière! Gustave Moreau, l'âme de peintre et de penseur qui m'a toujours le plus troublé!
Salomé, Hélène, l'Ennoïa fatale aux races, les Sirènes funestes à l'humanité! A-t-il été assez hanté, lui aussi, de la cruauté symbolique des religions défuntes et des stupres divins adorés autrefois chez les peuples!
Visionnaire comme pas un, il a régné en maître dans la sphère des rêves, mais, malade jusqu'à en faire passer dans ses œuvres le frisson d'angoisse et de désespérance, il a, le maître sorcier, envoûté son époque, ensorcelé ses contemporains, contaminé d'un idéal maladif et mystique toute cette fin de siècle d'agioteurs et de banquiers; et, sous le rayonnement de sa peinture, toute une génération de jeunes hommes s'est formée, douloureuse et alanguie, les yeux obstinément tournés vers la splendeur et la magie des jadis, toute une génération de littérateurs et de poètes surtout nostalgiquement épris, eux aussi, des longues nudités et des yeux d'épouvante et de volupté morte de ses sorcières de rêve.
Car il y a de la sorcellerie dans les pâles et silencieuses héroïnes de ses aquarelles.
C'est extasiantes et extasiées qu'il fait toujours surgir ses princesses dans leur nudité cuirassée d'orfèvrerie; léthargiques et comme offertes dans un demi-ensommeillement, presque spectrales tant elles sont lointaines, elles ne réveillent que plus énergiquement les sens, n'en domptent que plus sûrement la volonté avec leurs charmes de grandes fleurs passives et vénériennes, poussées dans des siècles sacrilèges et jusqu'à nous épanouies par l'occulte pouvoir des damnables souvenirs!
Ah! celui-là peut se vanter d'avoir forcé le seuil du mystère, celui-là peut revendiquer la gloire d'avoir troublé tout son siècle. Celui-là, avec son art subtil de lapidaire et d'émailleur, a fortement aidé au faisandage de tout mon être.? Comme à toute une génération d'artistes malades aujourd'hui d'au-delà, il m'a donné le dangereux amour des mortes et de leurs longs regards figés et vides, les hallucinantes mortes de jadis ressuscitées par lui dans le miroir du temps.
Les Sirènes diadémées de perles et de madrépores de la fameuse aquarelle, les Sirènes pareilles, dans leur groupe implacable et triste, à quelque monstrueux corail blanc dont les branches seraient mortes et vivraient!... Et c'est à cette œuvre morbide, à cet art périlleux et trouble qu'Ethal et Welcôme me pressent de retourner; c'est cette œuvre, qui m'a pénétré déjà jusqu'à la souffrance, qu'ils m'assurent être la guérison.
Et cette petite idole aux prunelles émeraudées qui ricane... Car elle a beau être muette comme la matière, j'entends plus que je ne vois son rire dans la nuit.
Paris, 30 avril.—J'y suis allé, et le même soir... Quelle honte! Si c'était là ce qu'ils voulaient, ils ont lieu d'être satisfaits, et pleinement, car l'épreuve a réussi, et au delà de toute espérance.
J'y suis donc allé et, tout droit, sans m'arrêter à la salle du premier, je me suis fait indiquer le Triomphe d'Alexandre, au second étage, et je me suis longtemps absorbé devant. Je le trouvais d'ailleurs incomparable, un des plus beaux morceaux du maître. C'est, dans une splendeur et un grandiose d'architecture évoquant toute la magie de l'Inde ancienne, un mouvement de foule, une somptuosité de figures et de cortèges, de théories de chars, de palanquins et d'éléphants; toute une frise de défenses et de trompes encensant, adorant je ne sais quelle figure d'homme assis sur un trône inaccessible, une espèce d'autel monumental échafaudé sur des motifs de décoration chimérique, des dragons, des sphinx et d'énormes lotus; des monstres et des fleurs.
Des fleurs encore jonchent un sol de mosaïque; dans le fond, des eaux froides et bleues stagnent dans des viviers de marbre; des pagodes et des temples s'y doublent, taillés à même le porphyre, l'onyx et les pierres précieuses d'une haute falaise, une abrupte falaise dont l'arabesque épique terrifie et ravit. Et là-dessus règne une atmosphère inexprimable, une poussière on dirait d'or fluide et de pétales d'iris; tous les jaunes et tous les bleus baignent ce décor de féerie. Et de ces nuances, de cet ensemble et de tous ces détails s'émanent un charme et une telle douceur, une telle joie enivrée de vivre, si l'on pouvait, dans cette ambiance en même temps qu'un si poignant regret de n'avoir jamais connu ces époques et ces foules, que le dégoût vous prend de ce temps et de notre civilisation et qu'il paraît tout simple d'en mourir.
Le Triomphe d'Alexandre! Et Welcôme m'écrit que c'est là l'atmosphère de Bénarès!
Dans la haute salle, autour de moi, véritable musée des œuvres du maître, c'étaient, du plafond à la cimaise, les dangereux fantômes déjà connus: les Salomés dansant devant Hérode, leurs chevilles cerclées de sardoines, et le geste hiératique de leur bras droit tendu; c'étaient aussi les Saint-Marc de songe aux coupoles d'ambre clair, qui servent de décor à l'immémoriale scène de luxure et de meurtre; et puis, ailleurs, répétés jusqu'à dix fois, au pied de roches on dirait écumantes, le groupe tragique et gemmé des Sirènes, et encore Hélène errant, les yeux mi-clos, sur les murs de Troie. Et, partout, dans les Hélènes comme dans les Salomés, dans les Messalines à Suburre comme dans les Hercules chez les filles de Thestius ou dans les marais de Lerne, l'obsession des mythes antiques apparaissait, se dénonçait partout dans ce qu'ils ont de plus sinistre et de plus cruel: charniers purulents des cadavres du Sphinx, ossements blanchis des victimes de l'Hydre, monceaux de blessés, d'agonies et de râles que domine, placide et silencieuse, la figure d'Ennoïa; têtes saignantes de saint Jean-Baptiste et d'Orphée; dernières convulsions de Sémélé se tordant, consumée, sur les genoux d'un impassible Zeus..., j'errais et chancelais dans une atmosphère de massacre et de meurtre; comme une odeur de sang flottait dans cette salle. Je me rappelais les paroles d'Ethal me vantant, un soir, dans son atelier de la rue Servandoni, l'atmosphère de beauté et d'épouvante dont s'enveloppe toujours l'homme qui a tué.
Je descendais.
La salle du premier ne comptait pas moins de cadavres.
D'un monceau de corps en putréfaction une énorme tige de lys jaillissait; viride et lisse, elle montait, droite, et, dans les pétales géants de sa fleur, portait, assise, une mystique princesse, une jeune et svelte figure de sainte auréolée, tenant d'une main le globe et de l'autre une croix; et c'est de la sanie et du sang corrompu du charnier que montait la floraison miraculeuse: tous ces meurtres aboutissaient à une angélique figure de femme.
Elle aussi avait le regard vide et fixe des Hélènes et des Salomés. Je quittais le coin de la salle où le dangereux symbole glorifiait l'inutilité du martyre, et je prenais déjà l'escalier pour gagner la rue, le grand air et la réalité du dehors, quand, tout au bout de la vaste pièce, une grande composition m'attirait.
Entre les colonnades d'un temple ou d'un palais grec, des nudités de jeunes dieux se groupaient ou s'isolaient dans des attitudes passionnées et tragiques, les uns couronnés de fleurs, les autres chargés de joyaux comme des femmes, et plus nus que la nudité dans des ajustements raffinés et barbares, où leurs torses convulsés se moulaient. Et c'était une scène de banquet, de banquet interrompu, car des amphores et des plats de métal jonchaient les premiers plans, mêlés à des cadavres. Étendus sur les dalles, les corps se développaient, superbes, merveilleusement étirés dans leur chute, plastiquement raidis par la mort, car c'était aussi une scène de meurtre: le meurtre des prétendants dans le palais de Pénélope au retour d'Ulysse. Le héros s'apercevait au fond, debout dans l'embrasure d'une haute porte de bronze, et Minerve, la Pallas hirondelle de l'Odyssée, voltigeante et vertigineuse dans un nimbe de flammes, dirigeait les flèches de son arc.
Beaucoup déjà avaient porté, car le palais était rempli de morts.
Pour attendrir, le peintre les avait faits tous adolescents et cette hécatombe de jeunesse, de prétendants encore enfants donnait à toutes ces agonies une sensualité voluptueuse et cruelle qui fut connue de Tibère et de Néron.
Au milieu, tout un groupe épeuré se bousculait autour des lits de trois héros plus intrépides, qui continuaient de boire en attendant la mort. Ils n'avaient même pas quitté leurs coussins et, nonchalants et couchés, la coupe à la main, ils semblaient mépriser l'agonie hurlante et désespérée de leurs compagnons. Et une grande admiration me prenait de ce calme et de ce dédain parmi cette foule ruée d'épouvante.
Mais, entre toutes ces nudités divines, toutes de soies et de joyaux, deux m'attiraient, et non pas par la pureté de leurs lignes, mais par le charme impérieux de leurs faces, des faces de résolution et d'angoisse, dont les yeux hallucinés enivraient.
L'un, debout, dans un grand élan de tout son être, avait déchiré, ouvert ses vêtements pour mieux recevoir les coups, et, le ventre nu, toute sa jeune chair offerte dans un envol de draperies bleuâtres, semblait adjurer les dieux et invoquer la mort.
C'était l'adolescence même se ruant au gouffre, la soif du martyre, l'offrande d'une jeune âme héroïque au trépas!
L'autre, assis dans un coin de la salle, contre une colonne aux chapiteaux de bronze vert, élevait lentement jusqu'à ses lèvres une coupe et, tranquille, avec deux profondeurs superbes dans les yeux, buvait la mort; car la coupe était empoisonnée: un pavot surnageait à demi-effeuillé, sur le breuvage; et, à défaut de la gravité sereine du geste, la tragique illumination des prunelles l'eût dénoncée, la suprême détermination de cet amant ne voulant donner qu'un cadavre aux flèches vengeresses de l'époux.
Mais ce que je ne pouvais méconnaître et ce qui me remuait tout entier, c'étaient les yeux, les inexprimables yeux de ces deux agonies! De quel violet le peintre les avait-il noyés? dans quel vert livide avait-il trouvé leur cernure? mais ils vivaient, ces yeux, comme deux phosphorescences et comme deux calices de fleur.
Ethal ne m'avait pas trompé. C'étaient bien les yeux de mon rêve, les yeux de mon obsession, les yeux d'angoisse et d'épouvante dont il m'avait prédit la rencontre, regards plus beaux que tous les regards d'amour, parce que, devenus décisifs, surnaturels et, enfin, eux-mêmes dans l'affre de la dernière minute à vivre. Et sa théorie m'apparaissait enfin justifiée par le talent et le génie du peintre. Je comprenais enfin la beauté du meurtre, le fard suprême de l'épouvante, l'ineffable empire des yeux qui vont mourir.
Avril 1899.—Et pour l'obsession de ces yeux, j'ai failli tuer cette fille. Oui, j'en suis là, je vais m'enivrer, m'hypnotiser de beauté devant l'œuvre d'un Gustave Moreau et je rapporte une âme d'assassin, quelle ignominie! Toute une journée je m'exalte et je m'hallucine devant les terribles phosphorences d'une peinture de poète et d'émailleur, et, le même soir, je me retrouve dans un bouge, entre l'effroi d'une rôdeuse impubère et la goguenardise menaçante d'un souteneur.
C'est la présence de cet homme qui m'a sauvé.
Sans lui, sans sa brusque intervention, j'aurais refermé sur ce cou frêle de hideuses mains d'étrangleur, car elles sont devenues hideuses, mes mains! Maintenant que, rentré enfin au logis, je les regarde de sang-froid, sous la lueur de la lampe, elles m'apparaissent déformées dans leur souplesse enveloppante, mes mains étroites aux doigts effilés et longs. Je ne leur soupçonnais pas tant de force... Elles me font l'effet de serres, maintenant que j'ai senti dans leur étau une agonie s'effarer et demander grâce. Comme le pouce est long! Je ne l'avais jamais tant remarqué.
Quand je réfléchis pourtant, je ne puis croire que la hantise des inexprimables yeux des Prétendants ait pu me conduire où je suis descendu, et pourtant, quand dans cette chambre d'hôtel j'ai pris à la nuque cette fillette épeurée, c'est bien l'affre de la dernière minute à vivre que je cherchais dans ses prunelles; mais aussi pourquoi avait-elle cette forme et cette qualité d'yeux?
Je revivrai toujours cette seconde: je me suis senti sombrer dans un tel vertige de sensations et de vide que j'ai cru que je devenais un dieu, qu'une seconde nature se faisait jour en moi et que je tenais enfin l'insaisissable. Quelle piteuse et banale aventure!
Cette promenade à vau-l'eau parmi cette fête de faubourg, le relent de graillon, de sueur et de loques sales d'une sortie d'atelier sous les arbres déjà poussiéreux de cette avenue, et, parmi la flânerie éreintée d'ouvriers musant aux baraques, les allées et venues de cette gamine.
Dix-sept ans à peine, un peu de chair tendre et blonde entrevue, très blanche, par l'entrebâillement d'un caraco, la nuque dorée et les joues d'une maturité rose, déjà hâlées, d'un autre ton que la gorge et le cou; l'air encore paysan et frais malgré la livrée de la prostitution.
La mine fermée, comme attelée à une tâche, elle déambulait dans la fête, à la fois obstinée et très lasse, pas jolie, mais pire avec son air de petite vierge maussade et sa façon gauche de relever sa robe sur le drap rouge de son jupon. Une débutante, cela sautait aux yeux; quelque pauvre petite bonne débauchée de la veille et que devait surveiller, à quelques pas plus loin, la flânerie aux aguets de quelque affreux voyou.
Elle passait deux fois auprès de moi, balbutiant d'une voix indistincte quelques obscénités apprises, jetait un rapide clin d'yeux du côté des agents et repartait en chasse, évidemment étranglée de terreur et tristement novice dans son métier de rôdeuse. Sa maladresse m'intéressa et, plus par pitié que par vice, je me mis à la suivre, je lui emboîtai le pas. La petite s'apercevait de mon manège et, au coin de la rue, se retournait brusquement, me faisait face et, ses grands yeux enfin levés sur moi: «Vous payez un verre? Il en fait une soif,» jargonnait-elle dans l'affreux argot des rencontres de faubourg.
Ses yeux! Les prunelles en étaient à la fois bleues et violettes, irisées et changeantes et d'une expression si triste, si craintive surtout. Une gosse! J'eus d'abord la pitié bien plus que le désir. Moi, le duc de Fréneuse, j'emmenai dîner près d'une gare cette petite prostituée de Vaugirard. Elle était effarée, ahurie, ne croyait pas à l'aubaine de ce dîner dans un restaurant avec un client bien mis; les gens avec qui elle avait affaire étaient plus expéditifs. Je lui parlais doucement, consultais son goût pour le menu.
Jusqu'alors je n'avais regardé que ses yeux, tout au charme de leur nuance indéfinissable et profonde, peut-être déjà pris au ragoût délicieux de la terreur, car c'est de la terreur que je lui inspirais; mon amabilité, mes petits soins, ma douceur redoublaient ses inquiétudes. L'homme qui en vivait devait nous avoir suivis et nous surveiller du dehors. Elle n'avait pour moi que cabrements et reculs; les prunelles fixes, agrandies, elle avait l'air d'une petite âme en danger qui se convulse et se contient pour ne pas crier au secours; et ses effarements décageaient sourdement en moi une bête fauve, dont je sentais monter impérieusement le rut.
Oh! Néron buvant avec délices les larmes des martyrs, la volupté sinistre des Augustans jetant aux prétoriens la pudeur et l'effroi des vierges chrétiennes, les éclampsies de joie forcenée et féroce, dont s'emplissaient les lieux infâmes avant les jeux sanglants du cirque, et les jeunes filles, les enfants et les femmes livrés deux fois aux bêtes, au tigre et à l'homme!
La joie entre toutes iconoclaste et cruelle d'écraser une faiblesse et de briser une tige, la triomphante ignominie de la force se plaisant à broyer toutes les fragilités! C'est toute cette boue et toute cette fièvre qui me crispèrent les mains et me bourdonnèrent aux tempes quand, une fois dans la chambre, l'enfant aux grands yeux tristes refusa de se dévêtir. Elle n'avait pas le temps, je devais faire vite; elle demeurait chez ses parents, ils avaient dû dîner sans elle; son père était brutal, elle aurait des ennuis à cause de moi, et toutes les défaites ordinaires de ces fausses apprenties, en pareil cas.
La vérité est qu'elle avait peur, peur de moi et de mes regards qui devaient flamber, étranges; elle s'était assise sur le lit et, d'instinct, avec un geste de victime, avait croisé ses mains sur sa camisole que j'essayais de déboutonner, une affreuse fièvre au bout des doigts; et comme j'insistais, devenu brutal, elle se redressait, et, dans un mouvement d'épouvante et peut-être de révolte:—L'argent d'abord! ânonnait une voix rauque; et, souple comme une anguille, elle glissait hors de mon étreinte et se réfugiait dans un angle. Elle avait la manifeste horreur de moi.
Alors je vis rouge. La pensée que cette petite rouleuse se refusait à moi, moi, le duc de Fréneuse, l'ex-amant des Willie et des Izé Kranile, dont les caprices sont cotés et implorés chez tous les trafiquants de chair de Londres et de Paris, cette pensée m'exaspéra. Les prunelles violettes, devenues immenses, me fascinèrent et m'entraînèrent à la fois. Une chaleur de four m'affolait, suffocante; j'étranglais de rage et de désir. Ce fut un besoin de saisir ce corps frissonnant et craintif, de forcer son recul, de le broyer et de le pétrir... Et mes deux mains, saisissant la gamine à la gorge, l'étendirent tout de son long sur le lit; de toutes mes forces je pesais sur elle, lèvre à lèvre et les yeux attachés sur ses yeux.—«Sotte, petite sotte!» étouffais-je entre mes dents. Et, pendant que mes doigts s'enfonçaient lentement dans sa chair, je regardais ravi s'irradier le bleu foncé de ses prunelles, je sentais ses seins palpiter sous moi.
«Mathias! Mathias!» soufflait la petite dans un râle. Un coup d'épaule enfonçait la porte, une main m'empoignait la nuque, me soulevait par le collet de ma jaquette et me jetait debout dans la chambre.
«Eh! qu'est-ce qu'y a! Monsieur veut une purge, on fait du mal à la gosse?» Et l'homme, un ignoble zingueur, pas jeune, les joues sales d'une barbe de trois jours, avec autour du cou le foulard lâche des professionnels, me toisait du haut de ses petits yeux bougeurs, des yeux mobiles, inquiétants et inquiets de bête fauve; et puis, l'examen passé, un doigt roulé dans sa moustache, l'autre main enfoncée dans la poche de sa cotte de velours: «Eh bien, Toinette, qu'est-ce qu'il a, monsieur?»
Et, me fouettant d'un clignement d'yeux complice: «Allons, au refile.»
C'était un guet-apens, j'aimais mieux cela. J'avais pris dans la basque de ma jaquette le revolver qui ne me quitte jamais; je l'armai et, de ma main gauche restée libre, cueillant quelques louis dans mon gilet: «De la musique? goguenardai-je à mon tour en employant leur affreux argot, ça ne prend pas avec moi, je connais la chanson; la petite est mineure, n'est-ce pas? Mais je l'ai cueillie racolant. Vous êtes bons tous les deux pour la Tour, mais ça ne vaut pas même une plainte. Vous ne savez pas travailler; il faudrait que je vous dresse. Allons, la porte, rangez-vous ou Bibi va parler.» Et j'élevai mon revolver.
L'homme m'écoutait complaisamment. Mon argot l'intéressait, mes louis aussi et les bagues de mes doigts bien davantage, car il ne quittait pas mes mains du regard. Il esquissait un salut de danseur, et, la mine tout à fait obséquieuse: «Monsieur est de la haute, mais nous savons vivre. Oui, la petite est ma marmite, mais nous sommes honnêtes dans le métier. Toinette aurait marché pour cent sous, peut-être la double thune avec vous à cause des nippes, mais que vouliez-vous lui faire, à cette enfant? Vous lui avez fait mal qu'elle a crié. Quelque sale histoire de rupin! Allons, Toinette, jaspine un peu; quéque monsieur t'a fait? Laissez-la, cette enfant, qu'elle s'explique.»
Maintenant la petite, effarée, blottie contre son protecteur, balbutiait la rencontre et la scène avec de grands gestes; et l'homme, la prunelle allumée, écoutait; sa face sinistre s'était éclairée, il me considérait maintenant avec bienveillance.
«Allons, faisait-il, en raflant les trois louis que j'avais posés sur la table, je vois ce que c'est, il suffit de s'entendre. Allons, morveuse, oust, dehors, vide le plancher, gâte-métier! Faut l'excuser, c'est jeune, ça ne connaît pas la vie; il y a des gens parfois si drôles, elle a pris peur. Va m'attendre chez le marchand de vins, en bas, et fais demander Nénest, le petit imprimeur, l'apprenti qu'est avec la grosse Marie depuis dix jours, le gosse qu'elle a recueilli et qui loge chez elle; la grosse Marie, t'es donc bouchée?» et il levait la main sur la fillette, «la grosse Marie, qui fait le coin du troquet de la rue Lecourbe; dis-lui qu'elle vienne avec Nénest, amène-les chez mon marchand de vins tous deux, je descends avec Monsieur. Tiens, pour boire!», et il jetait cent sous à la petite, et quand la malheureuse fut sortie: «Suffit de s'entendre..., si Monsieur s'était expliqué... Moi, je suis dessalé, je suis pas dur, je vois les choses tout de suite, moi. Il fallait le dire, on aurait trouvé ce qu'il faut à monsieur. J'ai votre affaire.» Et, s'effaçant devant moi, la porte grande ouverte: «Prenez donc la peine, monsieur...»
En être venu là, porter imprimé sur mes traits un tel masque qu'on arrive à me chuchoter, en plein Grenelle et Vaugirard, les propositions murmurées dans les rues du Caire et sur les quais de Naples!
Et c'est devant la peinture de Gustave Moreau que j'ai été cueillir l'âme de ce masque. Où en suis-je, mon Dieu! et je n'ai même pas tué l'être qui m'a osé parler ainsi. Ethal a donc tout supprimé en moi!