La fidélité à tenir ses promesses est à présent une chose bien rare. Vous ne trouverez personne qui pratique cette vertu, personne même qui y songe. C’est quelque chose de fabuleux comme le griffon, ou comme ce conte qui dit qu’un poète reçut un jour un présent de mille ducats.
—De qui sont ces vers? demanda-t-il.
—D’Abd-al-djalîl, lui répondit-on.
—Eh quoi! s’écria-t-il alors, un de mes serviteurs, un bon poète, regarde un présent de mille ducats comme quelque chose de fabuleux?
Et à l’instant même il fit remettre mille ducats à Abd-al-djalîl[134].
Une autre fois il s’entretenait avec un des poètes siciliens qui étaient venus à sa cour après que leur patrie eut été conquise par Roger le Normand, lorsqu’on lui apporta des pièces d’or qui sortaient de l’hôtel de la monnaie. Il en donna deux bourses au Sicilien; mais celui-ci, non content de ce cadeau, tout magnifique qu’il était, regardait d’un œil de convoitise une figurine en ambre, incrustée de perles, qui se trouvait dans la salle et qui représentait un chameau. «Seigneur, dit-il enfin, votre présent est superbe, mais il est lourd, et je crois qu’il me faudrait un chameau pour le transporter à ma demeure.—Le chameau est à toi,» lui répondit Motamid en souriant[135].
En général, pourvu qu’on eût de l’esprit, on était sur de plaire à Motamid, fût-on poète ou autre chose, fût-on même voleur de grands chemins, témoin l’histoire du Faucon gris. Le Faucon gris—on ne le désignait que par ce sobriquet—avait été longtemps le plus grand voleur de l’époque, l’effroi et le fléau des habitants des campagnes; mais étant enfin tombé entre les mains de la justice, il fut condamné à être crucifié sur la grande route, afin que les paysans pussent être témoins de son supplice. Toutefois, comme il faisait une chaleur étouffante le jour où cet arrêt fut exécuté, la route était peu fréquentée. Au pied de la croix sur laquelle le voleur avait été cloué, se tenaient sa femme et ses filles. Elles pleuraient à chaudes larmes. «Hélas! disaient-elles, quand tu ne seras plus, nous devrons mourir de faim!» Or le Faucon gris était un homme très-compatissant, un cœur d’or, et la pensée que sa famille tomberait dans la misère lui fendait l’âme. Justement il vit arriver un marchand forain qui chevauchait sur un mulet chargé de pièces d’étoffe et d’autres marchandises qu’il allait vendre dans les villages voisins.
—Hé, seigneur, lui cria-t-il, je me trouve ici dans une position assez désagréable comme vous voyez, mais vous pourriez me rendre un grand service duquel vous profiteriez beaucoup vous-même.
—Comment cela? demanda l’autre.
—Vous voyez ce puits là-bas?
—Oui, je le vois.
—Fort bien! Sachez donc qu’au moment où j’ai eu la bêtise de me laisser prendre par ces maudits gendarmes, j’ai jeté cent ducats dans ce puits qui est à sec. Peut-être voudriez-vous bien avoir la complaisance de vous déranger pour les tirer de là; en ce cas je vous en laisserai la moitié. Voici ma femme et mes filles qui tiendront votre mulet jusqu’à ce que vous ayez fini.
Séduit par l’appât du gain, le marchand prit aussitôt une corde, en attacha un bout au bord du puits, et se laissa glisser ainsi jusqu’au fond.
—Alerte maintenant! dit alors le Faucon gris à sa femme; coupe la corde, prends le mulet et fuis au plus vite avec ces enfants!
Tout cela fut fait en un clin d’œil. Le marchand criait comme un forcené, mais comme la campagne était presque déserte, un temps assez considérable s’écoula avant qu’un passant vînt à son secours, et ce passant n’étant pas assez fort pour le tirer du puits, il fallut attendre jusqu’à ce qu’un second vînt l’aider. Arraché enfin à sa prison souterraine, le marchand dut répondre à ses libérateurs qui lui demandaient ce qu’il était allé faire dans ce puits. Il leur raconta donc sa mésaventure avec force imprécations contre le voleur qui l’avait si indignement trompé. Bientôt elle fut connue de toute la ville; elle parvint même aux oreilles de Motamid, qui ordonna de détacher le Faucon gris de sa croix et de le lui amener. Quand il fut arrivé en sa présence:
—Tu es bien certainement le plus grand fripon qui existe, lui dit-il, puisque même la perspective de la mort ne suffit pas pour te faire renoncer à tes mauvais tours.
—Ah! mon prince, lui répondit le voleur, si vous saviez comme moi quel délice c’est que de voler, vous jetteriez votre manteau royal aux orties et vous ne feriez que cela.
—Maudit coquin! s’écria le prince en riant aux éclats. Mais voyons, parlons sérieusement! Supposons que je te donne la vie, que je le rende la liberté, que je le mette en état de gagner ton pain d’une manière honorable, et que je t’assigne un traitement qui suffise à tes besoins, t’amenderas-tu alors, abandonneras-tu ton détestable métier?
—On fait beaucoup pour sauver sa vie, seigneur, même on s’amende. Tenez, vous serez content de moi!
Le Faucon gris tint sa parole. Nommé brigadier de gendarmerie, il inspira dorénavant autant d’effroi à ses anciens confrères, qu’il en avait inspiré jadis aux paysans[136].
Au reste, Motamid menait joyeuse vie, sans trop s’occuper des affaires de l’Etat. «A mon avis, disait-il dans un de ses poèmes, être sage, c’est ne pas l’être[137].» Les festins absorbaient une partie de son temps, et puisqu’il voulait se montrer galant chevalier, force lui était d’en consacrer le reste aux jeunes beautés de son sérail. Ce n’est pas qu’il eût cessé d’aimer Romaiquia; au contraire, il l’aimait toujours avec passion; mais comme selon le code bizarre qui régit l’amour dans les pays musulmans, on peut se passer quelques fantaisies sans devenir infidèle pour cela, il adressait aussi de temps en temps ses hommages à d’autres dames, sans que Romaiquia, sûre de régner en souveraine sur le cœur de son époux, y trouvât à redire. La belle Aimée était charmante, et quand il buvait à sa santé, le prince trouvait au vin plus de bouquet qu’à l’ordinaire[138]. Luna lui tenait compagnie alors qu’il étudiait les vers des anciens poètes ou qu’il écrivait les siens, et si le soleil s’avisait de jeter un regard indiscret dans le cabinet d’étude, elle était là pour l’intercepter; «car elle sait, disait le prince, que la lune seule peut éclipser le soleil[139].» Plus prude, plus revêche, La Perle avait parfois des caprices; alors elle se mettait en colère, et il fallait que Motamid se donnât des peines infinies pour l’apaiser. Une fois qu’il s’était attiré son courroux, il lui écrivit pour lui présenter ses excuses. Elle lui répondit bien, mais sans placer son propre nom en tête de sa lettre, comme la coutume le voulait.
Hélas! elle ne m’a pas encore pardonné, dit alors le prince; autrement elle aurait mis son nom en tête de son billet. Elle sait que je l’adore, son nom, mais elle est si fâchée contre moi qu’elle ne veut pas l’écrire. «Quand il le verra, s’est-elle dit, il va le baiser. Eh bien, par Dieu! il ne le verra pas[140].»
Quelle gentille garde malade que La Fée! Le prince priait Allah de lui accorder comme une faveur d’être constamment valétudinaire, pourvu qu’il ne manquât pas de la voir constamment à son chevet, cette gracieuse gazelle aux lèvres pourprées[141].
On se tromperait, cependant, si l’on s’imaginait que Motamid négligeât entièrement de continuer l’œuvre de son père et de son aïeul. Quoiqu’il n’eût pas autant d’ambition qu’eux, il fit néanmoins ce qu’ils avaient essayé en vain de faire: dès la seconde année de son règne, il réunit Cordoue à son royaume.
Son père, il est vrai, lui avait frayé la route, et les circonstances le secondèrent admirablement. Six années auparavant, en 1064, le vieux président de la république, Abou-’l-Walîd ibn-Djahwar, s’était démis de ses fonctions en faveur de ses deux fils, Abdérame et Abdalmélic. Il avait confié à l’aîné tout ce qui regardait les finances et l’administration, et il avait donné au cadet, pour lequel il avait un grand faible, le commandement militaire[142]. Le cadet éclipsa bientôt son aîné; cependant tout alla bien tant que dura l’influence de l’habile vizir Ibn-as-Saccâ. Cet homme d’Etat inspirait du respect à tous les ennemis déclarés ou couverts de la république, et même à Motadhid. Aussi ce dernier comprit que, pour arriver à ses fins, il devait commencer par le faire tomber. Il tâcha donc de le rendre suspect à Abdalmélic ibn-Djahwar, et il y réussit. Ibn-as-Saccâ fut mis à mort, et cet événement eut pour la république les suites les plus fâcheuses. Les officiers et les soldats, qui avaient été fort attachés au vizir, donnèrent pour la plupart leur démission, tandis qu’Abdalmélic se rendait odieux à ses concitoyens par sa dureté et sa nonchalance. En outre, il semble avoir aboli peu à peu tout ce qui restait encore debout des institutions républicaines.
Le pouvoir d’Abdalmélic chancelait donc déjà, lorsque Mamoun de Tolède vint assiéger Cordoue dans l’automne de l’année 1070. N’ayant presque plus d’armée (sa cavalerie était réduite à deux cents hommes, et encore étaient-ils fort mal disposés), Abdalmélic demanda du secours à Motamid. Il obtint ce qu’il désirait: Motamid lui envoya des renforts très-considérables, et l’armée tolédane fut forcée de se retirer; mais Abdalmélic n’y gagna rien; au contraire, les chefs de l’armée sévillane, agissant d’après les ordres secrets de leur souverain, s’entendirent avec les Cordouans pour ôter le pouvoir à Abdalmélic et pour le donner au roi de Séville. Ce complot fut tramé dans le plus grand mystère, de sorte qu’Abdalmélic ne se doutait de rien. Dans la matinée du septième jour après le départ de Mamoun, il était sur le point de sortir pour faire la reconduite aux Sévillans, qui avaient annoncé qu’ils s’en retourneraient ce jour-là, lorsque des cris séditieux frappèrent son oreille. Il regarde, il voit son palais entouré par ses soi-disant auxiliaires et par le peuple. Presque au même instant on l’arrête, de même que son père et tout le reste de sa famille.
Motamid fut proclamé seigneur de Cordoue, et les Beni-Djahwar furent menés prisonniers à l’île de Saltès; mais le vieux Abou-’l-Walîd ne survécut que quarante jours à son infortune[143].
Le roi poète parle de cette conquête comme s’il se fût agi de celle d’une beauté un peu hautaine.
J’ai obtenu d’emblée, disait-il, la main de la belle Cordoue, de cette fière amazone qui, le glaive et la lance à la main, repoussait tous ceux qui la recherchaient en mariage. A présent nous célébrons, elle et moi, nos noces dans son palais, tandis que les autres rois, mes rivaux rebutés, pleurent de rage et tremblent de crainte. Tremblez, et pour cause, vils ennemis! car bientôt le lion viendra fondre sur vous[144].
Cependant Mamoun ne se tenait pas pour battu; au contraire, il était résolu à se rendre maître de Cordoue, quoi qu’il dût lui en coûter. Accompagné de son allié, Alphonse VI, il vint ravager les environs de la ville; mais il fut repoussé par le jeune gouverneur Abbâd, un fils de Motamid et de Romaiquia[145]. Alors Ibn-Ocâcha s’engagea à le mettre en possession de la ville qu’il convoitait. C’était un homme farouche et sanguinaire, un ancien bandit de la montagne, mais qui ne manquait pas de talents et qui connaissait bien Cordoue, où il avait déjà joué un rôle. Nommé gouverneur d’une forteresse, il se mit à former des intrigues et des complots à Cordoue, ce qui ne lui était pas difficile, car beaucoup de citoyens étaient mécontents de la marche des affaires. Le prince Abbâd donnait, il est vrai, de belles espérances, mais comme il était encore trop jeune pour gouverner par lui-même, le pouvoir était entre les mains du commandant de la garnison, Mohammed, fils de Martin, un chrétien d’origine à ce qu’il paraît. Or, cet homme, assez bon soldat du reste, était cruel, sanguinaire et débauché. Aussi les Cordouans le détestaient, et plusieurs d’entre eux ne se firent pas scrupule d’entrer en relations avec Ibn-Ocâcha. Cependant ce dernier ne réussit pas à tenir ses menées tout à fait secrètes. Un officier s’aperçut que l’ex-brigand venait souvent la nuit aux portes de la ville et qu’il avait alors des entretiens fort suspects avec des soldats de la garnison. C’est ce qu’il rapporta à Abbâd; mais ce prince ne fit pas grande attention à cet avis, et renvoya celui qui le lui donnait à Mohammed, fils de Martin. Celui-ci le renvoya, à son tour, à des officiers subalternes. En un mot, l’un se déchargeait sur l’autre des mesures à prendre, et personne ne fit son devoir.
Cependant Ibn-Ocâcha se tenait sans cesse aux aguets, et en janvier 1075, il profita, pour s’introduire avec ses hommes dans la ville, d’une nuit orageuse et extrêmement obscure, après quoi il marcha droit au palais d’Abbâd. Il n’y trouva pas de garde, et il était sur le point d’en enfoncer la porte, lorsque le prince, réveillé par le portier, vint lui barrer le passage avec une poignée d’esclaves et de soldats. Malgré son extrême jeunesse, il se défendit comme un lion, et il avait déjà forcé les assaillants à évacuer le vestibule, lorsque le pied lui glissa. Un homme de la bande fondit aussitôt sur lui et le tua. On laissa son cadavre dans la rue; il était presque nu, car, réveillé en sursaut, Abbâd n’avait pas eu le temps de s’habiller.
Ensuite Ibn-Ocâcha conduisit ses hommes à la maison du commandant. Celui-ci s’attendait si peu à être attaqué, qu’au moment même où l’on faisait irruption dans sa demeure, il regardait danser des almées. Moins brave qu’Abbâd, il se cacha lorsqu’il entendit le cliquetis des épées dans la cour; mais sa retraite ayant été découverte, il fut arrêté, et, dans la suite, tué.
Aux premiers rayons de l’aube, pendant qu’Ibn-Ocâcha courait de maison en maison afin de persuader aux nobles de faire cause commune avec lui, un imâm qui se rendait à la mosquée, vint à passer devant le palais d’Abbâd. Ses regards tombèrent sur un corps qui gisait là, nu et sans vie. Reconnaissant, non sans peine, dans ce cadavre souillé de boue celui du jeune prince, il lui rendit un pieux, un dernier honneur, en le couvrant de son manteau. A peine fut-il parti qu’Ibn-Ocâcha arriva au même endroit, entouré de cette tourbe qui, dans les grandes villes, pousse des cris d’allégresse à chaque révolution. Sur son ordre, la tête d’Abbâd fut détachée du cadavre et promenée par les rues sur la pointe d’une pique. A ce spectacle, les soldats de la garnison jetèrent leurs armes, et tâchèrent de sauver leur vie par une fuite précipitée. Ibn-Ocâcha rassembla alors les Cordouans dans la grande mosquée, et leur enjoignit de prêter serment à Mamoun. Bien qu’il y en eût plusieurs qui étaient sincèrement attachés à Motamid, la peur fut si grande et si générale, que tout le monde s’empressa d’obéir. Peu de jours après, Mamoun arriva en personne. En apparence, il fut très-reconnaissant envers Ibn-Ocâcha; il le combla d’honneurs et l’on eût dit qu’il lui accordait une confiance illimitée; mais en réalité, il haïssait et craignait cet ancien bandit endurci au crime et qui était homme à l’assassiner lui-même au besoin, avec autant de sang-froid qu’il avait fait égorger le jeune Abbâd. Aussi cherchait-il avidement un prétexte, une occasion, pour l’éloigner sans bruit, sans éclat, de son royaume. Ce dessein, il ne le cachait pas toujours à ses courtisans, et un jour qu’Ibn-Ocâcha venait de le quitter, il poussa un long soupir, et, le regard enflammé de colère, il murmura quelques paroles de mauvais augure; puis un ami d’Ibn-Ocâcha ayant osé dire quelque chose en sa faveur: «Laisse-là ces vains propos! lui dit Mamoun; celui qui ne respecte pas la vie des princes n’est pas fait pour les servir.»
Un mois plus tard (juin 1075), le sixième de son séjour à Cordoue, Mamoun mourut empoisonné.... Un de ses courtisans fut accusé d’avoir commis ce crime; mais Ibn-Ocâcha y aurait-il été étranger? On a peine à le croire.
Que l’on se transporte maintenant à la cour de Séville et que l’on se figure la douleur de Motamid, alors qu’il reçut la nouvelle doublement fatale de la perte de Cordoue et de la mort de son fils, de son premier-né qu’il chérissait jusqu’à l’idolâtrie! Et pourtant il y eut dans ce noble cœur un sentiment qui parla plus haut que la douleur, plus haut surtout que le désir de la vengeance: ce fut un sentiment de profonde gratitude envers cet imâm qui avait eu la délicatesse de couvrir de son manteau le cadavre d’Abbâd. Il regrettait de ne pouvoir le récompenser, car il ne connaissait pas même son nom, et s’appropriant un vers qu’un ancien poète avait composé dans une occasion semblable: «Hélas! dit-il, j’ignore quel est celui qui a couvert mon fils de son manteau, mais je sais que c’est un homme noble et généreux[146].»
Pendant trois ans, les efforts qu’il fit pour reconquérir Cordoue et venger la mort de son fils sur Ibn-Ocâcha, demeurèrent inutiles, jusqu’à ce qu’enfin il prît Cordoue d’assaut, le mardi 4 septembre 1078. Pendant qu’il entrait dans la ville par une porte, Ibn-Ocâcha en sortait par une autre; mais Motamid lança à sa poursuite des cavaliers qui réussirent à l’atteindre. Sachant qu’il n’avait pas de pardon à attendre de la part d’un père dont il avait fait égorger le fils, l’ancien brigand voulut au moins vendre chèrement sa vie et se rua sur ses ennemis comme un buffle en fureur; mais il succomba sous le nombre. Motamid fit clouer son cadavre sur une croix, avec un chien à côté, et la conquête de Cordoue fut suivie de celle de tout le pays tolédan qui s’étendait entre le Guadalquivir et le Guadiana[147].
C’étaient de beaux succès, mais la médaille avait son revers. En comparaison des autres rois andalous, Motamid était un prince puissant; toutefois il n’était pas plus indépendant qu’eux; lui aussi était tributaire. D’abord il l’avait été de Garcia, troisième fils de Ferdinand et roi de Galice[148], et il l’était d’Alphonse VI, depuis que celui-ci s’était emparé des royaumes de ses deux frères, Sancho et Garcia. Or, Alphonse était un suzerain fort incommode: ne se contentant pas d’un tribut annuel, il menaçait de temps en temps de s’approprier les Etats de ses vassaux arabes. Une fois, entre autres, il vint envahir, à la tête d’une nombreuse armée, le territoire de Séville. Une consternation indicible régnait parmi les musulmans, trop faibles pour se défendre. Seul le premier ministre, Ibn-Ammâr, ne désespérait pas. Il ne comptait point sur l’armée sévillane; essayer de vaincre avec elle les troupes chrétiennes, c’eût été une tentative chimérique; mais il connaissait Alphonse, car souvent il avait été à sa cour[149]; il le savait ambitieux, mais aussi à demi arabisé, c’est-à-dire facile à gagner pourvu que l’on connût ses goûts, ses caprices, ses fantaisies. C’était sur cela qu’il comptait, et, sans perdre de temps à organiser la résistance à main armée, il fit fabriquer un échiquier tellement magnifique qu’aucun roi n’en possédait un pareil. Les pièces en étaient d’ébène et de bois de sandal; elles étaient incrustées d’or. Muni de cet échiquier, il se rendit, sous un prétexte quelconque, au camp d’Alphonse, lequel le reçut fort honorablement, car Ibn-Ammâr était du petit nombre des musulmans qu’il estimait.
Un jour Ibn-Ammâr montra son échiquier à un noble castillan qui jouissait auprès d’Alphonse d’une grande faveur. Ce noble en parla au roi, et celui-ci dit à Ibn-Ammâr:
—De quelle force êtes-vous aux échecs?
—Mes amis sont d’opinion que je joue assez bien, lui répondit Ibn-Ammâr.
—On m’a dit que vous possédez un échiquier superbe.
—C’est vrai, seigneur.
—Pourrais-je le voir?
—Sans doute, mais à une condition: nous jouerons ensemble; si je perds, l’échiquier vous appartiendra; mais si je gagne, je pourrai exiger ce que je veux.
—J’y consens.
On apporta l’échiquier, et Alphonse, stupéfait de la beauté et de la finesse du travail, s’écria en faisant le signe de la croix:
—Bon Dieu! jamais je n’aurais cru que l’on pût parvenir à faire un échiquier avec tant d’art!
Puis, quand il l’eut suffisamment admiré:
—Qu’est-ce que vous disiez donc, seigneur? reprit-il; quelles étaient vos conditions?
Ibn-Ammâr les ayant répétées:
—Non, par Dieu! je ne joue pas quand l’enjeu m’est inconnu; vous pourriez me demander une chose que je ne serais pas à même de vous accorder.
—Comme vous voulez, seigneur, répondit froidement Ibn-Ammâr, et il ordonna à ses serviteurs de reporter l’échiquier dans sa tente.
On se sépara; mais Ibn-Ammâr n’était pas homme à se laisser rebuter si facilement. Sous le sceau du secret, il confia à quelques nobles castillans ce qu’il exigerait d’Alphonse au cas où il gagnerait la partie, et leur promit des sommes fort considérables s’ils voulaient le seconder. Séduits par l’appât de l’or et suffisamment rassurés sur les intentions de l’Arabe, ces nobles s’engagèrent à le servir; et quand Alphonse qui, de son coté, brûlait du désir de posséder le superbe échiquier, les consulta sur ce qu’il ferait, ils lui dirent: «Si vous gagnez, seigneur, vous posséderez un échiquier que chaque roi vous enviera, et dussiez-vous perdre, que pourrait-il vous demander, cet Arabe? S’il fait une demande indiscrète, ne sommes-nous pas là, ne saurons-nous pas le mettre à la raison?» Ils parlèrent si bien qu’Alphonse se laissa vaincre. Il fit donc avertir Ibn-Ammâr qu’il l’attendait avec son échiquier, et quand le vizir fut arrivé:
—J’accepte vos conditions, lui dit-il; jouons donc!
—Avec grand plaisir, lui répondit Ibn-Ammâr; mais faisons les choses dans les règles; permettez qu’un tel et un tel—et il nomma plusieurs nobles castillans—soient nos témoins.
Le roi y consentit, et dès que les nobles qu’Ibn-Ammâr avait nommés furent arrivés, le jeu commença.
Alphonse perdit la partie.
—Puis-je maintenant demander ce que je veux, comme nous en sommes convenus? demanda alors Ibn-Ammâr.
—Sans doute, répliqua le roi; voyons, qu’exigez-vous?
—Que vous retourniez dans vos Etats avec votre armée.
Alphonse pâlit. En proie à une excitation fiévreuse, il mesurait la salle à grands pas, se rasseyait, puis se remettait à marcher.
—Me voilà pris, dit-il enfin à ses nobles, et c’est vous qui en êtes la cause. Je craignais une demande de cette nature de la part de cet homme, mais vous me rassuriez, vous me disiez que je pouvais être tranquille; je cueille à présent le fruit de vos détestables conseils!
Puis, après quelques moments de silence:
—Que me fait sa condition après tout? s’écria-t-il; je ne m’en soucie pas le moins du monde, et je vais continuer ma marche.
—Seigneur, lui dirent alors les Castillans, ce serait forfaire à l’honneur, ce serait manquer à sa parole, et vous, le plus grand roi de la chrétienté, vous êtes incapable de faire une telle chose.
A la fin, quand Alphonse se fut calmé un peu:
—Eh bien! reprit-il, je tiendrai ma parole; mais en compensation de cette expédition manquée, il me faut au moins un double tribut cette année.
—Vous l’aurez, seigneur, dit alors Ibn-Ammâr; et il s’empressa de faire remettre à Alphonse l’argent qu’il demandait, de sorte que cette fois le royaume de Séville, menacé d’une terrible invasion, en fut quitte pour la peur, grâce à l’habileté du premier ministre[150].
Non content d’avoir sauvé le royaume de Séville, Ibn-Ammâr voulut aussi en étendre les limites. C’était surtout la principauté de Murcie qui tentait son ambition. Elle avait fait partie, d’abord des Etats de Zohair, ensuite du royaume de Valence; mais à l’époque dont nous parlons, elle était indépendante. Le prince qui y régnait, Abou-Abdérame ibn-Tâhir, était un Arabe de la tribu de Cais. Immensément riche, car il possédait la moitié du pays, il était en même temps un esprit très-cultivé[151]; mais il avait peu de troupes, de sorte que sa principauté était facile à conquérir. Ibn-Ammâr s’en aperçut, lorsque, dans l’année 1078[152], il passa par Murcie pour se rendre, on ne sait pour quel motif, auprès du comte de Barcelone, Raymond-Bérenger II, surnommé Cap d’étoupe à cause de sa chevelure abondante, et il profita de l’occasion pour lier amitié avec quelques nobles murciens qui étaient mécontents d’Ibn-Tâhir, ou qui du moins étaient prêts à le trahir moyennant finances. Ensuite, quand il fut arrivé auprès de Raymond, il lui offrit dix mille ducats, s’il voulait l’aider à conquérir Murcie. Le comte accepta cette proposition, et, pour la sûreté de l’exécution du traité, il remit son neveu à Ibn-Ammâr. De son côté, le vizir lui promit que, si l’argent n’était pas là au temps fixé, le fils de Motamid, Rachîd, qui commanderait l’armée sévillane, servirait d’otage; mais Motamid ignorait cette clause du traité, et comme Ibn-Ammâr se tenait convaincu que l’argent arriverait à temps, il croyait qu’il n’y aurait pas lieu de l’appliquer.
Les troupes de Séville se mirent en campagne réunies à celles de Raymond, et l’on attaqua la principauté de Murcie; mais comme Motamid laissa passer, avec sa nonchalance ordinaire, le terme stipulé, le comte se crut trompé par Ibn-Ammâr, et dans sa colère il le fit arrêter de même que Rachîd. Les soldats sévillans essayèrent bien de les délivrer, mais ils furent battus et forcés à la retraite.
Motamid était à cette époque en route pour Murcie, emmenant à sa suite le neveu du comte; mais comme il marchait lentement, il n’était encore que sur les bords du Guadiana-menor, qu’il ne pouvait passer à cause de la crue des eaux, lorsque des fuyards de son armée se montrèrent sur l’autre rive. Parmi eux se trouvaient deux cavaliers auxquels Ibn-Ammâr avait donné ses instructions. Ils poussèrent aussitôt leurs montures dans le fleuve, et, l’ayant traversé, ils apprirent à Motamid les événements déplorables qui avaient eu lieu. Ils ajoutèrent toutefois qu’Ibn-Ammâr espérait recouvrer bientôt la liberté, et ils prièrent le prince, en son nom, de rester où il était. Motamid ne le fit pas. Consterné des nouvelles qu’il venait de recevoir et fort inquiet du sort de son fils, il rétrograda jusqu’à Jaën, après avoir fait jeter dans les fers le neveu du comte.
Dix jours après, Ibn-Ammâr, qui avait été élargi, arriva dans le voisinage de Jaën; mais n’osant se présenter aux regards de Motamid, dont il craignait la colère, il lui envoya ces vers:
Croirai-je à mes propres pressentiments, ou bien prêterai-je l’oreille aux conseils de mes compagnons? Exécuterai-je mon dessein, ou bien resterai-je ici avec mon escorte? Quand j’obéis aux élans de mon cœur, je m’avance, sûr de trouver les bras de l’ami ouverts pour me recevoir; mais quand je raisonne, je retourne sur mes pas. L’amitié m’entraîne en avant; mais le souvenir de la faute que j’ai commise me repousse. Quelle chose étrange que les arrêts de la destinée! Qui m’eût prédit qu’un jour il me serait plus doux d’être loin de vous que près de vous? Je vous crains parce que vous avez le droit de m’ôter la vie;—j’espère en vous parce que je vous aime de tout mon cœur. Ayez pitié de celui dont vous connaissez l’attachement inébranlable, de celui qui n’a d’autre mérite que de vous aimer sincèrement. Je n’ai fait rien qui puisse fournir des armes contre moi aux envieux, rien qui prouve de ma part, soit négligence, soit présomption; mais vous-même, vous m’avez exposé à une terrible calamité, vous avez émoussé mon épée, vous l’avez brisée. Certes, si je ne me rappelais vos nombreux bienfaits, qui ont été pour moi ce que la pluie est pour les branches des arbres, je ne me laisserais pas consumer ainsi par d’affreux tourments, et je ne dirais pas que ce qui est arrivé, est arrivé par ma faute. J’implore à genoux votre clémence, je vous supplie de me pardonner; mais dussé-je éprouver auprès de vous le souffle de l’âpre vent du nord, je m’écrierais cependant: O brise douce à mon cœur!
Motamid, qui devait sentir qu’il était coupable lui-même, ne résista pas à l’appel qu’Ibn-Ammâr faisait à son amitié, et lui répondit par ces vers:
Viens reprendre ta place à mes côtés! Viens sans rien craindre, car des bontés t’attendent, et non des reproches. Sois convaincu que je t’aime trop pour pouvoir t’affliger; rien, tu le sais, ne m’est plus agréable que de te voir content et joyeux. Quand tu viendras ici, tu me trouveras, comme tu m’as trouvé toujours, prêt à pardonner au pécheur, clément envers mes amis. Je te traiterai avec bienveillance comme par le passé, et je te pardonnerai ta faute, si faute il y a; car l’Eternel ne m’a pas donné un cœur dur, et je n’ai pas l’habitude d’oublier une amitié ancienne et sacrée.
Rassuré par cette réponse, Ibn-Ammâr vola aux pieds de son souverain. Ils convinrent entre eux d’offrir au comte la liberté de son neveu et les dix mille ducats auxquels il avait droit, pourvu qu’il élargît Rachîd. Mais Raymond ne se contenta pas de la somme stipulée; au lieu de dix mille ducats, il en exigea trente mille. Comme Motamid ne les avait pas, il en fit frapper avec un alliage très-considérable. Heureusement pour lui, le comte ne s’aperçut de cette fraude qu’après avoir rendu la liberté à Rachîd[153].
Malgré le mauvais succès de sa première tentative, Ibn-Ammâr ne cessa de convoiter Murcie. Il prétendit avoir reçu, de la part de quelques nobles murciens, des lettres qui donnaient de grandes espérances, et il fit si bien que Motamid lui permit enfin d’aller assiéger Murcie avec l’armée sévillane.
Arrivé à Cordoue, il s’y arrêta vingt-quatre heures afin de réunir à ses troupes la cavalerie qui se trouvait dans cette ville. Il passa la nuit en compagnie du gouverneur Fath, un fils de Motamid, et il fut si enchanté de sa conversation spirituelle et piquante, que, lorsqu’un eunuque vint lui annoncer que l’aurore commençait à paraître, il improvisa ce vers:
Va-t-en, imbécile! toute cette nuit a été une aurore pour moi. Comment aurait-il pu en être autrement, puisque Fath me tenait compagnie?
Continuant sa marche, il arriva dans le voisinage d’un château qui portait encore le nom de Baldj, le chef des Arabes syriens au huitième siècle, et dont un Arabe qui appartenait à la tribu de Baldj, à savoir celle de Cochair[154], était gouverneur. Cet Arabe, qui s’appelait Ibn-Rachîc, vint à sa rencontre et le pria de se reposer dans le château. Ibn-Ammâr accepta cette invitation. Le châtelain le traita magnifiquement et ne négligea rien pour s’insinuer dans sa faveur. Il n’y réussit que trop bien. Ibn-Ammâr ne tarda pas à lui accorder sa confiance; mais jamais il ne l’avait placée si mal.
Accompagné de son nouvel ami, il alla mettre le siége devant Murcie. Peu de temps après, Mula se rendit à lui. C’était pour les Murciens une perte fort grave, car les vivres devaient leur arriver de ce côté-là; aussi Ibn-Ammâr ne douta-t-il pas que la ville ne se rendît sous peu, et, ayant confié Mula à la garde d’Ibn-Rachîc, auquel il laissa une partie de sa cavalerie, il retourna à Séville avec le reste de son armée. Quand il y fut arrivé, il reçut des lettres de son lieutenant. Elles portaient que Murcie était ravagée par la famine, et que des citoyens influents, auxquels on avait promis des postes lucratifs, s’étaient engagés à seconder les assiégeants. «Demain ou après-demain, dit alors Ibn-Ammâr, nous apprendrons que Murcie est prise.» Sa prédiction s’accomplit. Des traîtres ouvrirent à Ibn-Rachîc les portes de la ville; Ibn-Tâhir fut jeté en prison, et tous les habitants prêtèrent serment à Motamid[155].
Aussitôt qu’Ibn-Ammâr, transporté de joie, eut reçu ces nouvelles, il demanda à Motamid la permission de se rendre dans la ville conquise. Motamid la lui accorda sans hésiter. Alors le vizir, qui voulait récompenser noblement les Murciens, se fit donner quantité de chevaux et de mulets qui appartenaient aux écuries royales; il en emprunta d’autres à ses amis, et quand il en eut environ deux cents à sa disposition, il les fit charger d’étoffes précieuses, après quoi il se mit en marche, tambour battant et bannières déployées. Dans chaque ville qu’il traversait, il se fit remettre les caisses de l’Etat. Son entrée dans Murcie fut un véritable triomphe. Le lendemain il donna audience, mais en tranchant du souverain, car il était coiffé d’un bonnet très-haut, tel que son maître avait coutume d’en porter dans les occasions solennelles, et quand on lui présentait des pétitions, il écrivait au bas: «Qu’il en soit ainsi, s’il plaît à Dieu,» sans nommer Motamid.
Cette conduite présomptueuse ne ressemblait que trop à une révolte. Motamid, du moins, en jugea ainsi. Cependant il ne se mit pas en colère: un sentiment de tristesse et de découragement s’empara de lui; il voyait s’évanouir tout à coup le rêve qu’il avait caressé pendant vingt-cinq ans! L’instinct de son cœur l’avait donc abusé! L’amitié d’Ibn-Ammâr, ses protestations de désintéressement, de dévoûment inébranlable, tout cela n’avait donc été que mensonge et hypocrisie! Et pourtant il était moins coupable peut-être qu’il ne le paraissait aux yeux de son souverain. Il avait, il est vrai, une vanité excessive et absurde; mais il n’est nullement certain qu’il ait eu la coupable pensée de se révolter contre son bienfaiteur. D’un caractère moins ardent, moins impressionnable, il n’avait peut-être jamais éprouvé pour Motamid cette amitié enthousiaste et passionnée que Motamid avait éprouvée pour lui; mais il avait néanmoins pour son roi une affection véritable, témoin ces vers qu’il lui adressa en réponse aux reproches que Motamid lui avait faits:
Non, vous vous trompez quand vous dites que les vicissitudes de la fortune m’ont changé! L’amour que je porte à Chams, ma vieille mère, est moins fort que celui que je ressens pour vous. Cher ami! comment se fait-il que votre bienveillance ne m’éclaire pas de ses rayons, de même que la foudre éclaire les ténèbres de la nuit? Comment se fait-il qu’aucune tendre parole ne vienne me consoler comme une douce brise? Oh! je soupçonne que des hommes infâmes que je connais ont voulu détruire notre douce amitié! Me retirerez-vous donc ainsi votre main, après une amitié de vingt-cinq années, années de bonheur sans mélange et qui se sont envolées sans que vous ayez eu à vous plaindre de moi, sans que j’aie été coupable d’aucun trait méchant,—me retirerez-vous donc ainsi votre main et me laisserez-vous en proie aux griffes de la destinée? Suis-je autre chose que votre esclave obéissant et soumis? Réfléchissez encore; ne précipitez rien; souvent celui qui se presse trop tombe, tandis que celui qui marche avec circonspection arrive au but. Ah! vous vous souviendrez de moi quand les liens qui nous unissent seront rompus, et qu’il ne vous restera que des amis intéressés et faux. Vous me chercherez quand aucun de ceux qui vous entourent ne pourra vous donner un bon conseil, et que je ne serai plus là, moi qui savais aiguiser l’esprit des autres.
Qui sait si une heure d’entretien et d’épanchement n’eût pas dissipé les préventions de Motamid et réconcilié ces deux âmes si bien faites pour s’entendre? Mais, hélas! le prince et le vizir étaient loin l’un de l’autre, et le dernier avait à Séville une foule d’envieux et d’ennemis qui s’acharnaient à le calomnier, à le noircir aux yeux du monarque, à interpréter malicieusement ses moindres actes, ses moindres paroles. Ils s’étaient si bien emparés de l’esprit du prince, ces «hommes infâmes» dont Ibn-Ammâr parle dans son poème et parmi lesquels on distinguait le vizir Abou-Becr ibn-Zaidoun[156], alors l’homme le plus influent à la cour, que Motamid avait déjà conçu des doutes sur la fidélité d’Ibn-Ammâr au moment où celui-ci prenait congé de lui pour se rendre à Murcie. Joignez-y qu’Ibn-Ammâr trouva un ennemi non moins dangereux dans la personne d’Ibn-Abdalazîz, prince de Valence et ami d’Ibn-Tâhir.
En arrivant à Murcie, Ibn-Ammâr avait l’intention de traiter Ibn-Tâhir d’une manière honorable. Aussi lui fit-il présenter plusieurs vêtements d’honneur afin qu’il en choisît un qui fût à son gré; mais Ibn-Tâhir dont l’humeur naturellement caustique s’était aigrie par la perte de sa principauté, répondit au messager d’Ibn-Ammâr: «Va dire à ton maître que je ne veux de lui rien autre chose qu’une longue pelisse et une petite calotte.» Recevant cette réponse au milieu de ses courtisans, Ibn-Ammâr se mordit les lèvres de dépit. «Je comprends le sens de ses paroles, dit-il enfin; oui, c’était là le costume que je portais, alors que, pauvre et obscur, je suis venu lui réciter mes vers[157].» Mais il ne pardonna pas à Ibn-Tâhir ce rude coup porté à son orgueil. Changeant d’intention à son égard, il le fit enfermer dans la forteresse de Monteagudo[158]. Cédant aux instances d’Ibn-Abdalazîz, Motamid envoya à son vizir l’ordre de rendre la liberté à Ibn-Tâhir. Ibn-Ammâr ne le fit pas[159]. Cependant Ibn-Tâhir réussit à s’évader, grâce au secours que lui prêta Ibn-Abdalazîz, et alla s’établir à Valence. Ibn-Ammâr en fut furieux. Il composa à cette occasion un poème dans lequel il excitait les Valenciens à se révolter contre leur prince. En voici quelques vers:
Habitants de Valence, soulevez-vous tous contre les Beni-Abdalazîz, proclamez vos justes griefs, et choisissez-vous un autre roi, un roi qui sache vous défendre contre vos ennemis. Que ce soit Mohammed ou Ahmed[160], il vaudra toujours mieux que ce vizir qui a livré votre ville à l’opprobre, comme un époux éhonté qui prostitue sa propre femme. Il a offert un asile à celui qui a été abandonné par ses propres sujets. En le faisant, il vous a amené un oiseau de mauvais augure, il vous a donné pour concitoyen un homme vil et infâme. Ah! il me faut me laver le front, sur lequel une fille sans bracelet, une vile esclave, a appliqué un soufflet. Crois-tu donc échapper, ô Ibn-Abdalazîz, à la vengeance d’un homme qui marche toujours à la poursuite de son ennemi, qui continue sa route, lors même qu’aucune étoile ne l’éclaire? Par quelle ruse pourrait-on se soustraire aux mains vengeresses d’un brave guerrier des Beni-Ammâr, qui traîne une forêt de lances à sa suite? Attendez-vous à le voir arriver bientôt, entouré d’une armée innombrable! Valenciens, je vous donne un bon conseil: marchez comme un seul homme contre ce palais qui recèle tant d’infamies dans ses murs; emparez-vous des trésors que renferment ses caveaux; détruisez-le de fond en comble, en sorte que des ruines seules attestent ce qu’il a été un jour!
Quand Motamid reçut connaissance de cette pièce, il était déjà tellement irrité contre Ibn-Ammâr, qu’il la parodia ainsi:
Par quelle ruse pourrait-on se soustraire aux mains vengeresses d’un brave guerrier des Beni-Ammâr; de ces hommes qui se prosternaient naguère, avec une bassesse inouïe, aux pieds de chaque seigneur, de chaque prince, de chaque tête couronnée; qui s’estimaient heureux quand ils recevaient de leurs maîtres une portion un peu plus large que les autres domestiques; qui, bourreaux méprisés, tranchaient la tête aux criminels, et qui se sont élevés de la plus basse condition aux dignités les plus hautes.
Ces vers causèrent une joie indicible à Ibn-Abdalazîz. Quant à Ibn-Ammâr, il étouffait de colère, et dans sa fureur il composa contre Motamid, contre Romaiquia, contre les Abbâdides en général, une satire bien plus sanglante encore. Lui, l’aventurier né sous le chaume, lui que la bonté de Motamid avait tiré du néant, il osa reprocher aux Abbâdides de n’être après tout que des cultivateurs obscurs du hameau de Jaumîn, «cette capitale de l’univers,» comme il disait avec une amère ironie. «Tu l’as choisie parmi les filles de la populace, poursuivait-il, cette esclave que Romaic, son maître, eût échangée bien volontiers contre un chameau d’un an. Elle a mis au monde des fils débauchés, de petits hommes trapus qui sont sa honte. Motamid! je flétrirai ton honneur, je déchirerai les voiles qui couvrent tes turpitudes, je les ferai tomber en lambeaux. Oui, émule des anciens preux, oui, tu as défendu tes villages, mais tu savais que tes femmes te trompaient et tu les laissais faire»....
Par un reste de pudeur, Ibn-Ammâr ne montra ces vers, composés dans un accès de rage atroce, qu’à ses amis intimes; mais parmi eux se trouvait un riche juif d’Orient auquel il avait accordé sa confiance, sans soupçonner que c’était un émissaire d’Ibn-Abdalazîz. Ce juif réussit sans trop de peine à se procurer une copie de la satire, écrite de la propre main d’Ibn-Ammâr, et la remit au prince de Valence. Celui-ci écrivit aussitôt à Motamid, et, se servant d’un pigeon, il lui envoya sa lettre et la satire sous le même pli.
Dès lors une réconciliation n’était plus possible. Ni Motamid, ni Romaiquia, ni leurs fils ne pouvaient pardonner à Ibn-Ammâr ses ignobles injures. Mais le roi de Séville n’eut pas besoin de punir son vizir: d’autres se chargèrent de ce soin. S’abandonnant au plaisir avec une insouciance complète, Ibn-Ammâr ne s’aperçut pas qu’Ibn-Rachîc, secondé par le prince de Valence, le trahissait, et quand enfin il ouvrit les yeux, il était trop tard: excités par Ibn-Rachîc, les soldats demandèrent à grands cris leur solde arriérée, et comme Ibn-Ammâr ne pouvait les satisfaire, ils menacèrent de le livrer à Motamid. Cette menace le fit frémir, et il se sauva par une fuite précipitée.
C’est auprès d’Alphonse qu’il alla chercher un asile. Il se flattait de l’espoir que ce monarque l’aiderait à reconquérir Murcie, mais il se trompait: Alphonse s’était laissé gagner par les magnifiques présents qu’Ibn-Rachîc lui avait faits, et il dit à Ibn-Ammâr: «Tout ceci est une histoire de voleurs: le premier voleur[161] a été volé par un autre[162], et celui-ci a été volé par un troisième[163].» Voyant donc qu’il n’avait rien à espérer à Léon, Ibn-Ammâr alla à Saragosse, où il entra au service de Moctadir. Mais cette cour, bien moins brillante que celle de Séville, lui déplut souverainement. Il alla donc à Lérida, où régnait Modhaffar, un frère de Moctadir. Il y trouva un excellent accueil; mais comme Lérida lui semblait encore plus monotone que Saragosse, il retourna à cette dernière ville, où Moutamin avait succédé à son père Moctadir[164]. L’ennui, ce mal horrible, avait envahi sa destinée et s’étendait comme un nuage noir sur son présent et son avenir; il s’estima donc heureux lorsqu’il trouva l’occasion de sortir de son oisiveté. Un châtelain qu’il connaissait s’était révolté. Il donna parole à Moutamin de le réduire, et se mit en route avec une faible escorte. Arrivé au pied de la montagne sur laquelle le château était assis, il fit demander au rebelle la permission de venir lui rendre visite, accompagné de deux hommes seulement. Le châtelain, qui ne se méfiait pas de lui, n’hésita pas à lui accorder sa demande. «Quand vous me verrez marcher à côté du gouverneur et lui serrer la main, dit alors Ibn-Ammâr à ses deux serviteurs Djâbir et Hâdî, vous plongerez vos épées dans sa poitrine.» Le châtelain fut tué, ses soldats demandèrent et obtinrent leur pardon, et Moutamin fut fort content du service qu’Ibn-Ammâr lui avait rendu. Bientôt après, ce dernier crut avoir trouvé une nouvelle occasion pour satisfaire le besoin d’activité fébrile qui le dévorait. Il voulait procurer à Moutamin la possession de Segura. Perchée sur la dernière crête d’un pic presque inaccessible, cette forteresse avait su conserver son indépendance alors que Moctadir s’était emparé des Etats d’Alî, prince de Dénia, et un fils de ce dernier, nommé Sirâdj-ad-daula, l’avait possédée quelque temps; mais comme il venait de mourir, les Beni-Sohail, qui étaient les tuteurs de ses enfants, voulaient vendre Segura à quelque prince voisin. Ibn-Ammâr promit à Moutamin de la lui livrer de la même manière qu’il lui avait livré l’autre château. Il partit donc avec quelques troupes, et fit prier les Beni-Sohail de lui accorder un entretien. Ils y consentirent; mais au lieu de les attirer dans ses filets, Ibn-Ammâr, qui les avait offensés à l’époque où il régnait à Murcie, tomba lui-même dans un piége. Les abords de la forteresse étaient défendus par une pente si escarpée, que, pour y entrer, il fallait se laisser hisser à force de bras. Arrivé à cet endroit dangereux avec Djâbir et Hâdî, ses compagnons obligés dans chaque entreprise aventureuse, Ibn-Ammâr se fit tirer en haut le premier; mais aussitôt qu’il eut touché le sol de ses pieds, les soldats de la garnison s’emparèrent de lui et crièrent à ses deux acolytes de se sauver au plus vite, s’ils ne voulaient pas être tués à coups de flèches. Ils n’eurent garde de se faire répéter cet avertissement, et descendant le rocher en courant, ils vinrent annoncer aux soldats de Saragosse qu’Ibn-Ammâr avait été fait prisonnier. Persuadés qu’une tentative pour le délivrer n’avait aucune chance de succès, ces soldats retournèrent d’où ils étaient venus.
Après avoir jeté Ibn-Ammâr dans un cachot, les Beni-Sohail résolurent de le vendre au plus offrant et dernier enchérisseur. Ce fut Motamid qui l’acheta, de même que le château de Segura, et il chargea son fils Râdhî de conduire le prisonnier à Cordoue. L’infortuné vizir entra dans cette ville chargé de fers et monté sur un mulet de bagage, entre deux sacs de paille. Motamid l’accabla de reproches et lui montra sa terrible satire en lui demandant s’il reconnaissait son écriture. Le prisonnier, qui avait de la peine à se tenir debout, tant ses chaînes étaient lourdes, l’écouta en silence, les yeux fixés à terre; puis, quand le prince eut terminé sa longue invective, il dit:
—Je ne nie rien, seigneur, de ce que vous venez de dire; et à quoi me servirait-il de le nier, puisque, si je le faisais, même les choses inanimées parleraient pour attester la vérité de vos paroles? J’ai failli, je vous ai offensé grièvement, mais pardonnez-moi!
—Ce que tu as fait ne se pardonne pas, lui répondit Motamid.
Les dames qu’il avait outragées dans sa satire se vengèrent en l’accablant de railleries mordantes. A Séville il eut de nouveau à endurer les insultes de la foule. Cependant sa captivité se prolongeait, et cette circonstance lui rendit quelque espoir. Il savait d’ailleurs que plusieurs personnages haut placés, le prince Rachîd entre autres, parlaient ou écrivaient en sa faveur. Aussi ne cessait-il de stimuler leur zèle par ses vers; mais Motamid était fatigué des prières multipliées qu’on lui adressait, et il avait déjà défendu de donner au prisonnier ce qu’il faut pour écrire, lorsque ce dernier le fit supplier de lui accorder une seule fois encore du papier, de l’encre et un calam. Ayant obtenu sa demande, il adressa à Motamid un long poème, que l’on remit au sultan dans la soirée, pendant un festin. Les convives partis, Motamid le lut, se sentit touché, et fit venir Ibn-Ammâr dans sa chambre, où il lui reprocha de nouveau son ingratitude. D’abord Ibn-Ammâr, suffoqué par les larmes, ne put rien lui répondre; mais se remettant peu à peu, il sut lui rappeler avec tant d’éloquence le bonheur qu’ils avaient autrefois goûté ensemble, que Motamid, ému, attendri, à demi vaincu peut-être, lui adressa quelques paroles rassurantes, mais sans lui accorder un pardon formel. Malheureusement—car le pire de tous les malheurs, c’est celui qui vient à nous environné d’espérance—malheureusement Ibn-Ammâr se trompa étrangement sur les sentiments de Motamid à son égard. Aux alternatives de courroux et d’attendrissement, dont il avait été témoin, il donna un sens qu’elles n’avaient point. Motamid avait bien conservé pour lui un reste d’affection; mais de là au pardon il y avait encore un grand pas à franchir. C’est ce qu’Ibn-Ammâr ne comprit pas. Rentré dans sa prison, il crut à un prochain retour de fortune, et ne pouvant contenir la joie dont son cœur débordait, il écrivit à Rachîd une lettre pour lui annoncer l’heureuse issue de son entretien avec le monarque. Rachîd était en compagnie quand cette lettre lui fut remise, et pendant qu’il la lisait, son vizir Isâ y jeta un regard furtif et rapide, mais qui suffisait pour l’apprendre de quoi il s’agissait. Soit bavarderie, soit qu’il n’aimât pas Ibn-Ammâr, Isâ ébruita la chose, et bientôt elle parvint aux oreilles d’Abou-Becr ibn-Zaidoun, grossie d’exagérations qui nous sont restées inconnues, mais qui doivent avoir été bien infâmes, car un historien arabe dit qu’il les a passées sous silence, parce qu’il ne voulait pas en souiller son livre. Ibn-Zaidoun passa la nuit dans une terrible angoisse: la réhabilitation d’Ibn-Ammâr était sa disgrâce, peut-être son arrêt de mort. Le lendemain, ne sachant pas encore à quoi s’en tenir, il resta chez lui à l’heure où il allait ordinairement au palais. Motamid le fit chercher et le reçut aussi amicalement que de coutume, de sorte qu’Ibn-Zaidoun acquit la certitude que sa situation était moins dangereuse qu’il ne l’avait craint. Aussi, quand le sultan lui demanda pourquoi il s’était fait attendre si longtemps, il lui répondit qu’il croyait être tombé en disgrâce; il lui apprit en même temps que son entretien avec Ibn-Ammâr était connu de toute la cour; que l’on s’attendait à voir l’ex-vizir remonter au pouvoir; que son ami et son compatriote Ibn-Salâm, le préfet de la ville, tenait déjà prêts les plus beaux appartements de sa maison pour l’y installer, en attendant que ses palais lui fussent rendus; et il va sans dire qu’il ne manqua pas non plus de raconter les calomnies que l’on débitait.
Motamid ne se sentait plus de rage. Lors même que ce qui s’était passé entre lui et son prisonnier n’eût pas été dénaturé par la haine, il aurait été indigné de la folle présomption d’Ibn-Ammâr qui, de quelques paroles bienveillantes, avait aussitôt conclu à sa mise en liberté, à sa rentrée au pouvoir. «Va demander à Ibn-Ammâr, dit-il en s’adressant à un eunuque slave, comment il a su trouver le moyen d’ébruiter l’entretien que j’ai eu avec lui hier au soir.»
L’eunuque revint bientôt.
—Ibn-Ammâr, dit-il, nie d’en avoir rien dit à personne.
—Mais il peut avoir écrit, reprit Motamid. Je lui ai fait donner deux feuilles de papier: sur l’une il a écrit un poème qu’il m’a envoyé, mais qu’a-t-il fait de l’autre? Va lui demander cela.
Quand l’eunuque fut de retour:
—Ibn-Ammâr prétend, dit-il, qu’il s’est servi de l’autre feuille pour écrire le brouillon du poème qu’il vous a adressé.
—Dans ce cas, qu’il te donne ce brouillon, répliqua Motamid.
Alors Ibn-Ammâr ne put plus nier la vérité. «J’ai écrit à Rachîd, dit-il tristement, pour lui communiquer ce que le prince m’avait promis.»
A cet aveu, le sang de son terrible père, de ce vautour toujours prêt à tomber sur sa proie pour la déchirer et assouvir sa rage dans ses entrailles, s’éveilla dans les veines de Motamid et les embrasa. Saisissant la première arme que sa main rencontra—c’était une hache superbe qu’il avait reçue d’Alphonse—il franchit en quelques bonds les marches de l’escalier qui conduisait à la chambre où Ibn-Ammâr était enfermé.
Rencontrant les regards foudroyants du monarque, Ibn-Ammâr frissonna. Il pressentit que sa dernière heure allait sonner.... Traînant ses chaînes, il alla se jeter aux pieds de Motamid, qu’il couvrit de baisers et de larmes; mais le sultan, inaccessible à la pitié, leva sa hache et l’en frappa à différentes reprises, jusqu’à ce qu’il fût mort, jusqu’à ce que tout reste de chaleur eût quitté le cadavre....[165]
Telle fut la fin tragique d’Ibn-Ammâr. Elle excita dans l’Espagne arabe une émotion très-vive, mais qui ne fut pas longue, car de graves événements qui eurent lieu à Tolède et les progrès des armes castillanes donnèrent bientôt aux idées une autre direction.
L’empereur Alphonse VI, roi de Léon, de Castille, de Galice et de Navarre, avait l’intention bien arrêtée de conquérir toute la Péninsule[166], et il était assez puissant pour accomplir son projet. Cependant il ne voulait pas le faire tout de suite. Rien ne le pressait, il avait le temps d’attendre. Avant tout, il amassait de l’argent, le nerf de la guerre, le moyen le plus sûr pour parvenir au but que se proposait son ambition. En conséquence, il mettait les princes musulmans au pressoir, et, comme d’un pressoir coulent le cidre et le vin, de ces roitelets écrasés coulait l’or.
Le plus faible parmi ses tributaires était peut-être Câdir, le roi de Tolède. Elevé dans la mollesse du sérail, ce prince était le jouet de ses eunuques et la risée de ses voisins, qui le dépouillaient l’un à l’envi de l’autre. Alphonse seul semblait le protéger. Aussi s’adressa-t-il à lui alors qu’il ne put plus contenir ses sujets fatigués de sa tyrannie. Alphonse promit de lui envoyer des troupes, mais en récompense de ce service il exigea une somme énorme. Câdir demanda cet argent aux principaux citoyens qu’il avait appelés auprès de lui. Ils refusèrent de le donner. «Je jure, s’écria-t-il alors, que si vous ne me procurez cette somme à l’instant même, je remettrai vos fils entre les mains d’Alphonse.—Nous te chasserons auparavant,» lui répondit-on. En effet, les Tolédans se donnèrent à Motawakkil de Badajoz, et Câdir fut forcé de s’évader pendant la nuit. Alors il implora de nouveau le secours d’Alphonse. «Nous irons assiéger Tolède, lui dit l’empereur, et tu seras rétabli sur ton trône. Mais il me faut pour cela tout l’argent que tu as emporté de Tolède; il m’en faudra encore davantage dans la suite, et tu me donneras quelques forteresses en nantissement.» Câdir consentit à tout, et les hostilités contre Tolède commencèrent (1080)[167].
Elles avaient déjà duré deux ans, lorsque l’empereur envoya, selon sa coutume, une ambassade à Motamid pour lui demander le tribut annuel. Cette ambassade se composait de plusieurs chevaliers; mais celui qui était chargé de recevoir l’argent était un juif, nommé Ben-Châlîb[168], car à cette époque les juifs servaient ordinairement d’intermédiaires entre les musulmans et les chrétiens.
Les ambassadeurs ayant dressé leurs tentes en dehors de la ville, Motamid leur fit porter l’argent qu’il avait à payer par quelques-uns de ses grands, à la tête desquels se trouvait le premier ministre, Abou-Becr ibn-Zaidoun. Une partie de cet argent était au-dessous du titre, Motamid n’ayant pas été en état d’en réunir assez, quoiqu’il eût imposé à ses sujets un impôt extraordinaire. Aussi le juif s’écria en le voyant: «Me croyez-vous assez simple pour accepter cette fausse monnaie? Je ne prends que de l’or pur, et l’année prochaine il me faudra des villes.»
Quand ces paroles eurent été rapportées à Motamid, il entra dans une grande colère. «Qu’on m’amène ce juif et ses compagnons!» cria-t-il à ses soldats. Cet ordre fut exécuté, et quand les ambassadeurs furent arrivés au palais:
—Que l’on jette ces chrétiens en prison, dit Motamid, et que l’on crucifie ce juif maudit.
—Grâce, grâce, cria le juif qui, naguère si orgueilleux, tremblait maintenant de tous ses membres; je vous donnerai le poids de mon corps en or.
—Par Dieu! Lors même que tu pourrais m’offrir la Mauritanie et l’Espagne pour ta rançon, je n’en voudrais pas!
Et le juif fut crucifié[169].
En apprenant ce qui s’était passé, Alphonse jura par la Trinité et par tous les saints du paradis qu’il en tirerait une vengeance éclatante, terrible. «J’irai, dit-il, ravager le royaume de ce mécréant avec des guerriers innombrables comme les cheveux de ma tête, et je ne m’arrêterai qu’au détroit de Gibraltar.» Cependant, ne pouvant abandonner à leur sort les chevaliers castillans qui gémissaient dans les cachots de Séville, il fit demander à Motamid à quelles conditions il consentirait à les élargir. Le sultan exigea la restitution d’Almodovar[170], et cette ville lui ayant été rendue, il remit les chevaliers en liberté[171]; mais à peine furent-ils de retour dans leur patrie, qu’Alphonse exécuta ses menaces. Il pilla et brûla les villages de l’Axarafe, tua ou emmena en esclavage tous les musulmans qui n’avaient pas eu le temps de se mettre en sûreté dans une place forte, assiégea Séville pendant trois jours, ravagea la province de Sidona, et, arrivé sur la grève près de Tarifa, il poussa son cheval dans les vagues en s’écriant: «Ce sol, c’est la dernière limite de l’Espagne et je l’ai touché!» Puis, son serment rempli et sa vanité satisfaite, il ramena son armée dans le royaume de Tolède[172].
Là aussi ses armes furent victorieuses, et Motawakkil ayant été obligé d’évacuer le pays, les habitants de la capitale ouvrirent leurs portes à Câdir, malgré qu’ils en eussent (1084). Câdir leur extorqua des sommes énormes qu’il offrit à Alphonse. «Cela ne suffit pas,» lui dit froidement l’empereur. Alors Câdir lui offrit en outre les trésors de son père et de son aïeul.
—Cela ne suffit pas encore, dit Alphonse.
—Je vous donnerai davantage, mais accordez-moi un délai.
—Je te l’accorde, pourvu que tu me donnes de nouveau des forteresses en nantissement.
Câdir y consentit.... Son héritage s’en allait par lambeaux, toutes ses ressources s’épuisaient, mais qu’y pouvait-il? Il savait que l’épée du terrible Alphonse était suspendue sur sa tête, et qu’au moindre signe de désobéissance, elle tomberait. Il donnait donc de l’or, et encore de l’or; des forteresses, et encore des forteresses; pour contenter l’empereur, il pressurait ses sujets et dépeuplait son royaume, car, n’y tenant plus, les Tolédans émigrèrent en foule pour aller s’établir dans les Etats du roi de Saragosse. Et cependant tout cela ne lui servait de rien; plus il donnait, plus Alphonse devenait exigeant; et quand il jurait qu’il n’avait plus rien à donner, l’empereur venait ravager les environs de Tolède. Quelque temps encore il se cramponna à son trône vermoulu, mais à la fin il dut lâcher prise. Il en vint donc où Alphonse l’attendait: il se déclara prêt à lui céder Tolède. Toutefois il y mit certaines conditions, dont celles-ci étaient les principales:
Alphonse prendrait sous sa sauvegarde la vie et les biens des Tolédans, et chacun d’entre eux pourrait, à son choix, partir ou rester;
Il n’exigerait d’eux qu’une capitation fixée d’avance;
Il leur laisserait la grande mosquée;
Il s’engagerait à remettre Câdir en possession de Valence.
L’empereur accepta ces conditions, et le 25 mai 1085, il fit son entrée dans l’ancienne capitale du royaume visigoth[173].
Dès lors rien n’égala son orgueil, si ce n’est la bassesse des princes musulmans. Ils s’empressèrent presque tous de lui envoyer des ambassadeurs pour le complimenter, ils lui firent offrir des présents, ils lui déclarèrent qu’ils se considéraient comme ses receveurs d’impôts. Alphonse, le souverain des hommes des deux religions, comme il s’intitulait dans ses lettres, ne se donnait pas même la peine de dissimuler le mépris qu’ils lui inspiraient. Hosâm-ad-daula, le seigneur d’Albarrazin, était venu en personne pour lui offrir un superbe cadeau. Justement un singe amusait l’empereur par ses gambades. «Prends cet animal en retour de ton présent,» dit Alphonse avec un accent de suprême dédain. Et le musulman, loin de ressentir l’injure, vit dans ce singe un gage d’amitié, une preuve qu’Alphonse n’avait pas l’intention de lui enlever ses Etats[174].
Après la prise de Tolède, ce fut le tour de Valence. Là les deux fils d’Ibn-Abdalazîz se disputaient le pouvoir; un troisième parti voulait donner Valence au roi de Saragosse, un quatrième à Câdir. Ce dernier parti l’emporta. Câdir, en effet, avait les meilleurs titres à faire valoir: il avait derrière lui une armée castillane, commandée par le grand capitaine Alvar Fañez. Seulement les Valenciens auraient à pourvoir à l’entretien de ces troupes: elles leur coûteraient six cents pièces d’or par jour! Ils avaient beau dire à Câdir qu’il n’avait pas besoin de cette armée, puisqu’ils le serviraient fidèlement, Câdir n’eut pas la naïveté de croire à leurs promesses; sachant qu’on le détestait et que d’ailleurs les anciens partis n’avaient pas abdiqué leurs espérances, il retint les Castillans. Afin d’être en état de les payer, il greva la ville et son territoire d’un impôt extraordinaire, et extorqua aux nobles des sommes énormes. Mais malgré les actes du plus terrible despotisme, Câdir, pressé par Alvar Fañez de lui payer l’arriéré de sa solde, se trouva un jour à bout de ressources. Alors il proposa aux Castillans de se fixer dans son royaume en leur offrant des terres très-étendues. Ils y consentirent; mais tout en faisant cultiver leurs vastes domaines par des serfs, ils continuaient à s’enrichir par des razzias dans le pays d’alentour. Leur troupe s’était grossie de la lie de la population arabe. Une foule d’esclaves, d’hommes tarés et de repris de justice, dont plusieurs abjurèrent l’islamisme, s’étaient enrôlés sous leurs drapeaux, et bientôt ces bandes acquirent, par leurs cruautés inouïes, une triste célébrité. Elles massacraient les hommes, violaient les femmes, et vendaient souvent un prisonnier musulman pour un pain, pour un pot de vin, ou pour une livre de poisson. Quand un prisonnier ne voulait ou ne pouvait payer rançon, elles lui coupaient la langue, lui crevaient les yeux, et le faisaient déchirer par des dogues[175].
Valence était donc en réalité au pouvoir d’Alphonse. Câdir y portait encore le titre de roi, mais une grande partie du sol appartenait aux Castillans, et, pour incorporer cette ville à ses Etats, Alphonse n’avait qu’une parole à prononcer. Saragosse aussi semblait perdue. L’empereur assiégeait cette ville, et il avait juré qu’il la prendrait[176]. A l’autre bout de l’Espagne, un capitaine d’Alphonse, Garcia Ximenez, qui s’était niché avec une troupe de chevaliers dans le château d’Alédo, non loin de Lorca, faisait sans cesse des incursions dans le royaume d’Almérie[177]. Celui de Grenade n’était pas épargné non plus, à preuve que dans le printemps de l’année 1085, les Castillans s’avancèrent jusqu’au village de Nibar, à une lieue E. de Grenade, et qu’ils y livrèrent bataille aux musulmans[178]. Partout, enfin, le péril était extrême, et le découragement l’était aussi. On n’osait plus se mesurer avec les chrétiens, même dans la proportion de cinq contre un. Dernièrement un corps de quatre cents Almériens (et c’était un corps d’élite) avait pris la fuite devant quatre-vingts Castillans[179]. Il était évident que si les Arabes d’Espagne restaient abandonnés à eux-mêmes, ils devraient choisir entre deux partis: la soumission à l’empereur ou l’émigration en masse. Plusieurs d’entre eux, en effet, étaient d’opinion qu’il fallait quitter le pays. «Mettez-vous en route, ô Andalous, chantait un poète, car rester ici serait une folie[180].» L’émigration, toutefois, était un parti extrême, et l’on se résolvait difficilement à le prendre. D’ailleurs, tout n’était pas encore perdu: on pouvait recevoir du secours de l’Afrique. C’était de là, en effet, que les moins découragés attendaient leur salut. La proposition avait été faite de s’adresser aux Bédouins d’Ifrikia; mais on avait objecté que ces gens-là s’étaient signalés par leur férocité autant que par leur bravoure, et qu’il était à craindre qu’arrivés en Espagne, ils ne se missent à piller les musulmans, au lieu de combattre les chrétiens[181]. On pensa donc aux Almoravides. C’étaient les Berbers du Sahara qui jouaient pour la première fois un rôle sur la scène du monde. Convertis récemment à l’islamisme par un missionnaire de Sidjilmésa, ils avaient fait des conquêtes rapides, et à l’époque dont nous parlons, leur vaste empire s’étendait depuis le Sénégal jusqu’à Alger. L’idée de les appeler en Espagne souriait principalement aux ministres de la religion. Les princes, au contraire, hésitèrent longtemps. Quelques-uns d’entre eux, tels que Motamid et Motawakkil, entretenaient bien des relations avec Yousof ibn-Téchoufîn, le roi des Almoravides, et ils l’avaient même prié à différentes reprises de les aider contre les chrétiens; mais en général, les princes andalous, sans en excepter Motamid et Motawakkil, avaient peu de sympathie pour le chef des rudes et fanatiques guerriers du Sahara; ils voyaient en lui un rival dangereux plutôt qu’un auxiliaire. Cependant, comme le péril croissait de jour en jour, il fallait bien saisir le seul moyen de salut qui restât. Motamid, du moins, en jugea ainsi, et quand son fils aîné, Rachîd, lui représenta le péril auquel il s’exposait, s’il amenait les Almoravides en Espagne: «Tout cela est vrai, lui répondit-il; mais je ne veux pas que la postérité puisse m’accuser d’avoir été la cause que l’Andalousie soit devenue la proie des mécréants; je ne veux pas que mon nom soit maudit sur toutes les chaires musulmanes, et s’il me faut choisir, j’aime encore mieux être chamelier en Afrique que porcher en Castille[182].»