Le séjour de votre potentat?
Qui n'a que ses fureurs pour maximes d'Etat?

Rome est ici, en Espagne, avec le Sénat proscrit, les patriotes chassés, les légions fidèles à la loi, avec Sertorius enfin.

Je n'appelle plus Rome un enclos de murailles
Que ses proscriptions comblent de funérailles:
Ces murs, dont le destin fut autrefois si beau,
N'en sont que la prison, ou plutôt le tombeau;
Mais, pour revivre ailleurs dans sa première force,
Avec les faux Romains elle a fait plein divorce;
Et comme autour de moi j'ai tous ses vrais appuis,
Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis!

Ce qui serait digne de Pompée, ce n'est pas de servir sous Sylla, ce n'est pas de chercher à séduire Sertorius, ce serait de s'unir aux patriotes, aux républicains, aux vrais Romains, pour briser un joug odieux, déshonorant pour Rome, inutile et funeste au monde.

Je ne sais qu'une voie
Qui puisse avec honneur vous donner cette joie.
Unissons-nous ensemble, et le tyran est bas:
Rome à ce grand dessein ouvrira tous ses bras.
Ainsi nous ferons voir l'amour de la patrie,
Pour qui vont les grands cœurs jusqu'à l'idolâtrie;
Et nous épargnerons ces flots de sang romain
Que versent tous les ans votre bras et ma main.

Pompée, en venant pressentir Sertorius, avait une pensée de derrière la tête, un dernier argument en réserve, comme un général a une dernière troupe en arrière-garde qu'il ne fait donner qu'au moment suprême pour assurer la victoire.

Cette raison décisive est une proposition de Sylla, qui a autorisé Pompée à dire à Sertorius qu'il consentait à se démettre du pouvoir, si Sertorius consentait à mettre bas les armes.

C'est ce que Pompée se décide enfin à dévoiler à Sertorius:

Je sais une autre voie, et plus noble et plus sûre.
Sylla, si vous voulez, quitte sa dictature;
Et déjà, de lui-même, il s'en serait démis,
S'il voyait qu'en ses lieux il n'eût plus d'ennemis.
Mettez les armes bas, je réponds de l'issue;
J'en donne ma parole après l'avoir reçue.
Si vous êtes Romain, prenez l'occasion.

Mais Sertorius aussi est général, et connaît les ruses de guerre. Il flaire un piège, et répond froidement: Sylla doit me tromper, puisqu'il vous a bien séduit vous-même:

Je ne m'éblouis point de cette illusion.
Je connais le tyran, j'en vois le stratagème;
Quoi qu'il semble promettre, il est toujours lui-même.
Vous qu'à sa défiance il a sacrifié
Jusques à vous forcer d'être son allié...

Pompée est battu. Il n'a plus de corps de réserve à faire donner, et même il est forcé dans ses derniers retranchements. On lui a montré qu'il est un peu la dupe de Sylla, et tout à fait son prisonnier. Ainsi finit cette entrevue entre le lion et le renard.


Je vous ai cité toute cette scène, mes chers amis, d'abord parce qu'elle est très belle, bien entendu, ensuite parce que vous entendrez dire quelquefois que Corneille est souvent une espèce d'avocat dans ses tragédies, qu'il y fait de grands discours, et même des discours qui sentent le tribunal et la chicane, qu'il plaide enfin.

C'est très vrai, cela. Corneille aime à plaider envers, et plaide bien. Mais il ne faut peut-être pas lui en faire un très grand reproche, parce que, quand il met en présence deux de ses personnages comme deux avocats, ce n'est pas au meilleur avocat qu'il fait gagner le procès, c'est à la meilleure cause.

Dans la scène de tout à l'heure, le talent d'avocat, l'habileté, l'adresse, l'amabilité insinuante, et les ressources des mouvements tournants, c'est Pompée qui a tout cela. Sertorius va droit devant lui, dans sa pleine franchise, et le mouvement rude et fort de sa passion pour le bien. Et qui est battu? c'est Pompée. Qui s'en va intact, et victorieux, et assez dédaigneux? c'est Sertorius.

Il n'est pas défendu d'être habile. Mais Corneille sait très bien que la plus grande habileté humaine, c'est encore de penser toujours la même chose, une fois qu'on se sent dans le vrai, et que, contre cette obstination tranquille dans une idée juste, tout vient se briser, sans même qu'on mette grand effort dans la résistance. Remportez souvent de ces victoires-là.

Hélas! c'est la dernière que Sertorius aura remportée.

La vertu donne la bonne réputation toujours, la gloire quelquefois, l'influence sur les hommes souvent, la fierté d'une bonne conscience et la paix du cœur infailliblement. Elle ne donne pas toujours le succès définitif. Il n'importe; et Corneille, comme je vous le disais au commencement, a voulu justement prouver qu'il n'importe pas. Sertorius meurt au moment du triomphe de ses idées, ou, du moins, au moment où ce qu'il déteste le plus au monde, la tyrannie, va disparaître.

La proposition de Sylla n'était pas un piège. Sylla, réellement, voulait abdiquer, et, de fait, on apprend qu'il abdique. Mais, en même temps, on apprend que Sertorius a été tué. Perpenna, un de ses lieutenants, jaloux de lui, le trahissait. Il l'a fait périr. Il vient s'en faire honneur devant Viriate, en l'assurant qu'il a commis cette lâcheté par amour pour elle:

PERPENNA, à Viriate.
Sertorius est mort: cessez d'être jalouse,
Madame, du haut rang qu'aurait pris son épouse,
Et n'appréhendez plus, comme de son vivant,
Qu'en vos propres Etats elle ait le pas devant.
Si l'espoir d'Aristie[53] a fait ombrage au vôtre,
Je puis vous assurer et d'elle et de tout autre,
Et que ce coup heureux saura vous maintenir
Et contre le présent et contre l'avenir.
C'était un grand guerrier, mais dont le sang ni l'âge
Ne pouvaient avec vous faire un digne assemblage;
Et, malgré ces défauts, ce qui vous en plaisait,
C'était sa dignité qui vous tyrannisait.
Le nom du général vous le rendait aimable;
A vos rois, à moi-même il était préférable:
Vous vous éblouissiez du titre et de l'emploi;
Et je viens vous offrir et l'un et l'autre en moi,
Avec des qualités, où votre âme hautaine
Trouvera mieux de quoi mériter une reine....

Viriate éclate en imprécations ironiques contre le misérable. Jamais Sertorius n'a paru si grand que dans cette noble et fière louange de ses vertus faite par celle qui l'aimait, et dans la confusion où son ennemi reste comme accablé:

VIRIATE.
En effet, c'est à moi de répondre;
Et mon silence ingrat a droit de me confondre.
Ce généreux exploit, ces nobles sentiments
Méritent de ma part de hauts remercîments;
Les différer encor, c'est lui faire injustice.
Il m'a rendu sans doute un signalé service;
Mais il n'en sait encor la grandeur qu'à demi:
Le grand Sertorius fut son parfait ami;
Apprenez-le, seigneur (car je me persuade
Que nous devons ce titre à votre nouveau grade;
Et, pour le peu de temps qu'il pourra vous durer,
Il me coûtera peu de vous le déférer):
Sachez donc que pour vous il osa me déplaire,
Ce héros; qu'il osa mériter ma colère;
Que malgré son amour, que malgré mon courroux,
Il a fait tous efforts pour me donner à vous;
Et qu'à moins qu'il vous plût lui rendre sa parole,
Tout mon dessein n'était qu'une attente frivole;
Qu'il s'obstinait pour vous au refus de ma main.
.  .  .  .  .  .  .  .  .  . Permettez que j'estime
La grandeur de l'amour par la grandeur du crime.
Chez lui-même, à sa table, au milieu d'un festin,
D'un si parfait ami devenir l'assassin,
Et de son général se faire un sacrifice,
Lorsque son amitié lui rend un tel service;
Renoncer à la gloire, accepter pour jamais
L'infamie et l'horreur qui suit les grands forfaits;
Jusqu'en mon cabinet porter sa violence,
Pour obtenir ma main m'y tenir sans défense:
Tout cela d'autant plus fait voir ce que je doi
A cet excès d'amour qu'il daigne avoir pour moi;
Tout cela montre une âme au dernier point charmée.
Il serait moins coupable à m'avoir moins aimée;
Et, comme je n'ai point les sentiments ingrats,
Je lui veux conseiller de ne m'épouser pas:
Ce serait en son lit mettre son ennemie,
Pour être à tous moments maîtresse de sa vie;
Et je me résoudrais à cet excès d'honneur,
Pour mieux choisir la place à lui percer le cœur.
Seigneur, voilà l'effet de ma reconnaissance.
Du reste, ma personne est en votre puissance;
Vous êtes maître ici; commandez, disposez,
Et recevez enfin ma main, si vous l'osez.

Du reste, l'assassin sera puni comme il mérite de l'être. Pompée est un habile et un diplomate; mais il n'est pas un misérable. Il a grand cœur et sait estimer ses ennemis. Il fait jeter Perpenna au peuple ameuté, qui déchire le meurtrier du grand Sertorius.

En donnant cet ordre terrible mais juste, il dit, du grand ton dont il doit parler plus tard quand il sera maître du monde:

C'est assez.
Je suis maître; je parle; allez, obéissez!

Puis, se retournant vers Viriate, désolée, mais toujours fière:

Ne vous offensez pas d'ouïr parler en maître,
Grande reine; ce n'est que pour punir un traître.
Criminel envers vous d'avoir trop écouté
L'insolence où montait sa noire lâcheté,
J'ai cru devoir sur lui prendre ce haut empire,
Pour me justifier avant que vous rien dire:
Mais je n'abuse point d'un si facile accès,
Et je n'ai jamais su dérober mes succès.
Quelque appui que son crime aujourd'hui vous enlève,
Je vous offre la paix, et ne romps point la trêve;
Et ceux de nos Romains qui sont auprès de vous
Peuvent y demeurer sans craindre mon courroux.

Viriate a une admirable réponse. Elle aimait Sertorius, et était l'ennemie des Romains à cause de lui. Magnifique hommage à la mémoire pure et grande de Sertorius. Sertorius mort, elle met bas les armes, renonce à la guerre, au mariage, à tout rôle politique.

Elle vieillira, grave et triste, enveloppée dans son deuil, et n'ayant plus d'autre entretien que le souvenir du grand patriote, du grand proscrit, du grand vaincu. Elle se considère comme la veuve de Sertorius, et la gardienne de sa tombe. Nous avons vu précédemment (chap. IX) Cornélie survivant à Pompée pour faire respecter sa mémoire et ne vivre que de son souvenir; Viriate est la Cornélie de Sertorius:

Moi, j'accepte la paix que vous m'avez offerte;
C'est tout ce que je puis, seigneur, après ma perte;
Elle est irréparable: et comme je ne voi
Ni chefs dignes de vous, ni rois dignes de moi,
Je renonce à la guerre ainsi qu'à l'hyménée;
Mais j'aime encor l'honneur du trône où je suis née.
D'une juste amitié je sais garder les lois,
Et ne sais point régner comme règnent nos rois:
S'il faut que sous votre ordre ainsi qu'eux je domine,
Je m'ensevelirai sous ma propre ruine;
Mais si je puis régner sans honte et sans époux,
Je ne veux d'héritiers que votre Rome, ou vous.
Vous choisirez, seigneur; ou si votre alliance
Ne peut voir mes Etats sous ma seule puissance,
Vous n'avez qu'à garder cette place en vos mains,
Et je m'y tiens déjà captive des Romains.

On est digne, quelquefois, de comprendre les sentiments qu'on est capable d'inspirer. Pompée, qui plus tard laissera à une Cornélie le souvenir ineffaçable de lui-même, comprend tout ce qu'il y a de noble dans le renoncement triste et désolé de Viriate. Il s'incline devant cette noble infortune et cette grande douleur, et répond:

Madame, vous avez l'âme trop généreuse
Pour ne pas obtenir une paix glorieuse;
A Rome l'on verra mon pouvoir abattu,
Ou j'y ferai toujours honorer la vertu.

«Honorer la vertu.» Ce n'est peut-être pas le Pompée de l'histoire qui parle ainsi; mais c'est Corneille. Quand Corneille ne couronne pas ses héros vertueux de gloire et de prospérité, il les couronne d'honneur et de respect après leur mort. Comme autour de Polyeucte, martyr de sa foi, il amenait Pauline enthousiaste et prête au sacrifice, Félix converti et repentant, Sévère respectueux et attendri: de même sur la tombe de Sertorius, martyr de son patriotisme, il réunit les deux ennemis, Viriate et Pompée, l'une vouée à un deuil éternel, l'autre respectueusement ému, dans une même pensée de regret, d'admiration, de vénération, et d'esprit de paix.


CHAPITRE XII.
LE MENTEUR.

Vous voyez ce que c'est qu'une tragédie, et comme Corneille sait en faire une belle leçon à nous enseigner la patience, la sincérité, la clémence, l'honneur, le patriotisme. Il était si plein de ces grandes idées et de ces beaux sentiments que, même dans ses comédies, il a quelquefois touché, avec autant de puissance que dans ses autres ouvrages, ces nobles pensées. Je vous ai dit que les comédies étaient des pièces de théâtre pour faire rire innocemment les honnêtes gens. Corneille sait faire rire en effet; mais il déteste tant tout ce qui est bas, que, quand il rencontre, en écrivant sa comédie, un défaut honteux, il ne peut s'empêcher de prendre sa grande voix pour le flétrir. Ainsi il a fait une comédie qui s'appelle le Menteur.

Il y a dans cette comédie un jeune homme, nommé Dorante, un étudiant, qui n'est pas du tout un mauvais cœur, mais qui est léger et étourdi, et qui aime à inventer des histoires, un peu pour s'amuser, parce qu'il a l'imagination vive, un peu par vanité, et pour faire admirer les étonnantes aventures par où il veut faire croire qu'il a passé. Il arrive à Paris, et quelqu'un lui fait comprendre ce qu'est cette grande ville où il entre:

Connaissez mieux Paris, puisque vous en parlez.
Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés:
L'effet n'y répond pas toujours à l'apparence;
On s'y laisse duper autant qu'en lieu de France;
Et parmi tant d'esprits plus polis et meilleurs,
Il y croît des badauds autant et plus qu'ailleurs.
Dans la confusion que ce grand monde apporte,
Il y vient de tous lieux des gens de toute sorte;
Et dans toute la France il est fort peu d'endroits
Dont il n'ait le rebut aussi bien que le choix.
Comme on s'y connaît mal, chacun s'y fait de mise[54],
Et vaut communément autant comme il se prise[55]:
De bien pires que vous s'y font assez valoir.

Notre jeune homme profite trop vite de ses conseils, et ne songe qu'à «paraître» et «se faire valoir». Il raconte à ses nouvelles connaissances une foule de brillantes affaires qui ne lui sont pas arrivées. Il a été à la guerre et s'y est très bien conduit.

Et durant ces quatre ans
Il ne s'est fait combats, ni sièges importants,
Nos armes n'ont jamais remporté de victoire,
Où cette main n'ait eu bonne part à la gloire...

A peine de retour à Paris, il a donné une fête superbe sur la Seine:

Comme à mes chers amis je vous veux tout conter.
J'avais pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster;
Les quatre contenaient quatre chœurs de musique,
Capables de charmer le plus mélancolique.
Au premier, violons; en l'autre, luths et voix;
Des flûtes, au troisième; au dernier, des hautbois,
Qui tour à tour dans l'air poussaient des harmonies
Dont on pouvait nommer les douceurs infinies.
Le cinquième était grand, tapissé tout exprès
De rameaux enlacés pour conserver le frais,
Dont chaque extrémité portait un doux mélange
De bouquets de jasmin, de grenade, et d'orange.
Je fis de ce bateau la salle du festin:
Là je menai l'objet qui fait seul mon destin[56];
De cinq autres beautés la sienne fut suivie,
Et la collation fut aussitôt servie.
Je ne vous dirai point les différents apprêts,
Le nom de chaque plat, le rang de chaque mets:
Vous saurez seulement qu'en ce lieu de délices
On servit douze plats, et qu'on fit six services,
Cependant que les eaux, les rochers et les airs,
Répondaient aux accents de nos quatre concerts.
Après qu'on eut mangé, mille et mille fusées,
S'élançant vers les cieux, ou droites ou croisées,
Firent un nouveau jour, d'où tant de serpenteaux[57]
D'un déluge de flamme attaquèrent les eaux,
Qu'on crut que, pour leur faire une plus rude guerre,
Tout l'élément du feu tombait du ciel en terre.
Après ce passe-temps on dansa jusqu'au jour,
Dont le soleil jaloux avança le retour:
S'il eût pris notre avis, sa lumière importune
N'eût pas troublé sitôt ma petite fortune;
Mais, n'étant pas d'humeur à suivre nos désirs,
Il sépara la troupe, et finit nos plaisirs.

Pourquoi tous ces mensonges? lui demande son valet qui s'en effraie.—Pourquoi? pour donner de soi une idée avantageuse. On serait bien en air de cour si l'on disait tout naïvement qu'on est un étudiant en droit qui revient de Poitiers!

O le beau compliment à charmer une dame,
De lui dire d'abord: «J'apporte à vos beautés
Un cœur nouveau venu des universités;
Si vous avez besoin de lois et de rubriques,
Je sais le Code entier avec les Authentiques,
Le Digeste nouveau, le vieux, l'Infortiat,
Ce qu'en a dit Jason, Balde, Accurse, Alciat[58]
Qu'un si riche discours nous rend considérables!
Qu'on amollit par là de cœurs inexorables!
Qu'un homme à paragraphe[59] est un joli galant!
On s'introduit bien mieux à titre de vaillant:
Tout le secret ne gît qu'en un peu de grimace,
A mentir à propos, jurer de bonne grâce,
Étaler force mots qu'elles n'entendent pas;
Faire sonner Lamboy, Jean de Vert, et Galas[60];
Nommer quelques châteaux de qui les noms barbares
Plus ils blessent l'oreille, et plus leur semblent rares;
Avoir toujours en bouche angles, lignes, fossés,
Vedette, contrescarpe, et travaux avancés:
Sans ordre et sans raison, n'importe, on les étonne;
On leur fait admirer les baies qu'on leur donne:
Et tel, à la faveur d'un semblable débit,
Passe pour homme illustre, et se met en crédit.

Voilà notre homme, et comme il dirige sa vie dans la ville nouvelle qu'il veut éblouir. Il n'y a pas grand mal, on peut le dire, tant qu'il débite ces sornettes à des jeunes gens aussi fous que lui. Mais prenez garde: ce qu'il y a de mauvais dans les mensonges, même désintéressés, et dans les paroles en l'air, c'est qu'on prend l'habitude de dire des faussetés, et qu'on en dit ensuite même dans les circonstances graves, même aux personnes à qui l'on doit respect, même à son père.

Dorante, le Menteur.

Dorante, le Menteur, raconte faussement
à son père qu'il est marié.
(Le Menteur.)
P. 154-155.

Le Menteur de la comédie de Corneille a fait un mensonge à son père. Il lui a dit qu'il était marié. Cette fois, l'auteur change de ton, et il met dans la bouche du vieillard offensé un des plus beaux discours contre le mensonge qui ait été écrit: «Etes-vous gentilhomme?» demande brusquement le père à ce fils irrespectueux.

GÉRONTE.
Êtes-vous gentilhomme?
DORANTE, à part.
Ah! rencontre fâcheuse!
(Haut.)
Etant sorti de vous, la chose est peu douteuse.
GÉRONTE.
Croyez-vous qu'il suffit d'être sorti de moi?
DORANTE.
Avec toute la France aisément je le croi.
GÉRONTE.
Et ne savez-vous point avec toute la France
D'où ce titre d'honneur a tiré sa naissance,
Et que la vertu seule a mis en ce haut rang
Ceux qui l'ont jusqu'à moi fait passer dans leur sang?
DORANTE.
J'ignorerais un point que n'ignore personne,
Que la vertu l'acquiert, comme le sang le donne?
GÉRONTE.
Où le sang a manqué, si la vertu l'acquiert,
Où le sang l'a donné, le vice aussi le perd.
Ce qui naît d'un moyen périt par son contraire;
Tout ce que l'un a fait, l'autre peut le défaire;
Et, dans la lâcheté du vice où je te voi,
Tu n'es plus gentilhomme, étant sorti de moi.
DORANTE.
Moi?
GÉRONTE.
Laisse-moi parler, toi de qui l'imposture
Souille honteusement ce don de la nature:
Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais,
Il ment quand il le dit, et ne le fut jamais.
Est-il vice plus bas? est-il tache plus noire,
Plus indigne d'un homme élevé pour la gloire?
Est-il quelque faiblesse, est-il quelque action
Dont un cœur vraiment noble ait plus d'aversion,
Puisqu'un seul démenti lui porte une infamie
Qu'il ne peut effacer s'il n'expose sa vie,
Et si dedans le sang il ne lave l'affront
Qu'un si honteux outrage imprime sur son front?
DORANTE.
Qui vous dit que je mens?
GÉRONTE.
Qui me le dit, infâme?
Dis-moi, si tu le peux, dis le nom de ta femme.
Le conte qu'hier au soir tu m'en fis publier....
CLITON, bas, à Dorante[61].
Dites que le sommeil vous l'a fait oublier.
GÉRONTE.
Ajoute, ajoute encore avec effronterie
Le nom de ton beau-père et de sa seigneurie;
Invente à m'éblouir quelques nouveaux détours.
CLITON, bas, à Dorante.
Appelez la mémoire ou l'esprit au secours.
GÉRONTE.
De quel front cependant faut-il que je confesse
Que ton effronterie a surpris ma vieillesse,
Qu'un homme de mon âge a cru légèrement
Ce qu'un homme du tien débite impudemment?
Tu me fais donc servir de fable et de risée,
Passer pour esprit faible et pour cervelle usée!
Mais, dis-moi, te portais-je à la gorge un poignard?
Voyais-tu violence ou courroux de ma part?
Si quelque aversion t'éloignait de Clarice[62],
Quel besoin avais-tu d'un si lâche artifice?
Et pouvais-tu douter que mon consentement
Ne dût tout accorder à ton contentement,
Puisque mon indulgence, au dernier point venue,
Consentait à tes yeux l'hymen d'une inconnue?
Ce grand excès d'amour que je t'ai témoigné
N'a point touché ton cœur, ou ne l'a point gagné:
Ingrat, tu m'as payé d'une impudente feinte,
Et tu n'as eu pour moi respect, amour ni crainte.
Va, je te désavoue.
DORANTE.
Eh! mon père, écoutez.
GÉRONTE.
Quoi? des contes en l'air et sur l'heure inventés?
DORANTE.
Non! la vérité pure!
GÉRONTE.
En est-il dans ta bouche?
CLITON, bas, à Dorante.
Voici pour votre adresse une assez rude touche.
GÉRONTE.
Tu me fourbes encor.
DORANTE.
Si vous ne m'en croyez,
Croyez-en pour le moins Cliton que vous voyez;
Il sait tout mon secret.
GÉRONTE.
Tu ne meurs pas de honte
Qu'il faille que de lui je fasse plus de compte,
Et que ton père même, en doute de ta foi,
Donne plus de croyance à ton valet qu'à toi!

Voilà comment Corneille savait, même dans une comédie, donner, en passant, une leçon de respect envers les êtres vénérables, et de respect aussi envers soi-même. Quand vous lirez les comédies, vous verrez qu'on s'y permet d'ordinaire un peu de libertés à cet égard. Comme c'est un ouvrage naturellement plaisant, il est admis qu'on y peut parler en badinant des choses sérieuses. Corneille le fait lui-même. Mais l'autorité du père, non, c'est une affaire trop grave; Corneille ne permet pas qu'on s'en amuse, et si un jeune homme de comédie, un étourdi, aimable d'ailleurs, pousse jusque-là la raillerie, vite il donne au père, à ce bon bourgeois de père, très simple jusqu'à ce moment, et très bonhomme, toute la dignité que vous avez vue chez Don Diègue et chez le vieil Horace, parce que pour un fils, tout père, quel qu'il soit, doit être ni plus ni moins qu'un Horace ou un Don Diègue.


CHAPITRE XIII.
CORNEILLE CHEZ LUI.—VIEILLESSE ET MORT DU POÈTE.

Tel était ce Corneille, le poète en France qui a eu la plus haute idée de l'homme, et qui en a laissé, à vingt reprises, dans ses œuvres, la plus grande image. On l'appelait le Grand Corneille en son temps, et Voltaire a exprimé le sentiment de la postérité en disant: «Le Grand Corneille, ainsi nommé pour le distinguer, non de son frère, mais du reste des hommes.»

Et cet homme, si grand en effet, ne vous imaginez pas qu'il fût vain de ses succès et de sa gloire. Vous l'auriez vu, que vous ne l'auriez pas distingué du plus humble et obscur bourgeois de Paris. Il était trop humble même, timide et embarrassé dans les compagnies. Il parlait lentement et ne savait pas faire valoir, en les lisant, ses vers admirables.

Sa vie était celle de l'homme le plus simple et le plus ignoré, ajoutez le plus vertueux. Il la passait au milieu de sa femme, de ses enfants, de son frère et des enfants de celui-ci. Ce frère, Thomas Corneille, était poète aussi, beaucoup moins distingué, et il avait quelquefois plus de succès que lui. Jamais il n'y eut entre eux deux la moindre lueur de jalousie, ni le moindre commencement d'inimitié. On vivait en commun, partageant les joies et les chagrins. Quand Pierre avait besoin d'une rime qui lui échappait, il la demandait à son frère. Il aurait pu lui donner son génie, qu'il le lui aurait donné de bon cœur.

THOMAS CORNEILLE.

THOMAS CORNEILLE, FRÈRE DU GRAND CORNEILLE.
P. 160-161.

La vieillesse de Corneille ne fut pas heureuse. Sans être jamais tombé dans la misère, il était pauvre; car, dans ce temps-là, les pièces de théâtre étaient peu payées, et les plus grands triomphes des auteurs dramatiques rapportaient plus d'honneur que d'argent. Il vécut trop longtemps aussi pour son bonheur. A trente ans, il avait fait dire à son Don Diègue:

Qu'on est digne d'envie
Lorsqu'en perdant la force on perd aussi la vie;
Et qu'un long âge apporte aux hommes généreux,
Au bout de leur carrière un destin malheureux!

Il put se rappeler souvent ces beaux vers, et les appliquer amèrement à sa propre fortune. Vieilli, et fatigué par la production incessante d'une foule de chefs-d'œuvre, il n'avait plus, dans ses derniers ouvrages, la même verve et la même puissance qu'autrefois.

Les idées étaient aussi grandes, mais il y avait souvent dans la conduite et la suite de la pièce de l'obscurité et de l'embarras; et malgré de beaux vers encore, qui semblaient éclater de temps à autre comme des traits de feu, l'ensemble déplaisait, ou laissait froids les spectateurs.

Entre deux tragédies, l'une médiocre, l'autre mêlée d'obscurités pénibles et d'éclairs de génie, Corneille se reposait, se consolait peut-être, à des œuvres où les deux passions de sa vie, la piété et l'amour des vers, trouvaient une égale satisfaction. Il mettait en vers l'Imitation de Jésus-Christ.

Il y a dans ce livre, traduit par Corneille, des vers admirables encore, comme il faudrait en apprendre beaucoup, pour les réciter dans les moments de découragement ou de peine. Voyez ceux-ci, comme ils sont tendres et forts, et semblent prendre le cœur pour l'enlever bien haut, loin des ennuis et des bassesses:

Pour t'élever de terre, homme, il te faut deux ailes:
La pureté de cœur et la simplicité.
Elles te conduiront avec facilité
Jusqu'à l'abîme heureux des clartés éternelles!

Corneille faisait des vers de circonstance, pour ses amis, pour les gens qu'il estimait ou honorait. En voici qu'il fit pour le tombeau d'une personne charitable et sainte, assez obscure. Mais tout ce qu'il touche en devient grand.

EPITAPHE D'ELISABETH RANQUET.
Ne verse point de pleurs sur cette sépulture,
Passant; ce lit funèbre est un lit précieux,
Où gît d'un cœur tout pur la cendre toute pure;
Mais le zèle du cœur est encore en ces lieux.
Avant que de payer ses droits à la nature,
Son âme, s'élevant au-dessus de ses yeux,
Avait au créateur uni la créature,
Et, marchant sur la terre, elle était dans les cieux.
L'humilité, la peine, étaient son allégresse.
Les pauvres bien mieux qu'elle, ont connu sa richesse,
Et son dernier soupir fut un soupir d'amour.
Passant, qu'à son exemple un beau feu te transporte,
Et, loin de la pleurer d'avoir perdu le jour,
Crois qu'on ne meurt jamais quand on meurt de la sorte.

Mais le goût du public n'était plus autant à Corneille. Les hommes de son temps, dont je vous ai indiqué le caractère hardi, noble, et porté aux grandes aventures, n'existaient plus. Leurs fils n'étaient point des efféminés, tant s'en faut; mais cependant ils préféraient, au théâtre, des pièces plus tendres, plus de douceur et d'amabilité que de grandeur et d'héroïsme. Ajoutez que, juste au moment où Corneille faiblissait, un autre grand poète, Jean Racine, était dans toute la vigueur de son génie et tout l'éclat de son succès.

Tout cela fit à Corneille une fin de carrière pénible. Il avait bon besoin pour vivre de sa pension du roi, qu'il avait bien gagnée, et qui lui était servie depuis de longues années. Dans les derniers temps de sa vie, cette ressource vint à lui manquer. Les malheurs de la France à cette époque forçaient le trésor à faire des économies, et l'on avait supprimé la pension, ou l'on en avait retardé le paiement. Un bon poète du temps, Boileau, qui était très honnête homme, mais qui n'aimait point passionnément Corneille, étant ami particulier de Racine, apprit que Corneille ne recevait plus sa pension. Il en fut indigné et navré, et, quoique n'étant pas des amis de Corneille, il court à Versailles, où étaient le roi et les ministres, parle aux ministres, se jette aux pieds du roi: «On n'a pas d'argent! s'écrie-t-il. Si, on en a! On a ma pension, à moi; qu'on la donne à Corneille, au grand Corneille; moi, je m'en passerai». On rendit enfin sa pension au pauvre vieux poète.

C'est là un trait touchant et charmant. Il prouve combien est grande la bonne influence des génies comme celui de Corneille sur les cœurs. Corneille ne se borne pas à peindre dans ses ouvrages des actes de générosité; il ne réussit pas seulement à les faire admirer; il en inspire. C'est l'honneur des hommes de génie qui sont des hommes de grand cœur; c'est aussi leur récompense.

CORNEILLE MEURT. HONNEURS QU'ON LUI REND.

Corneille ne jouit pas longtemps de ce retour de faveur, ou plutôt de cet acte de réparation. Il mourut le 1er octobre 1684, à l'âge de 78 ans. L'Académie française, dont il faisait partie depuis 1647, se conduisit en cette circonstance avec beaucoup de délicatesse. Elle nomma, pour lui succéder, Thomas Corneille, son frère, celui que Boileau appelait un cadet de Normandie, et elle chargea Racine de prononcer l'éloge de son ancien rival. Racine le fit en des termes d'une rare élévation, et l'éloge de Corneille par Racine est une des plus belles pages qui soient dans la prose française. Vous le lirez tout entier plus tard. En voici du moins quelques lignes:

«.... Où trouvera-t-on un poète qui ait possédé à la fois tant de grands talents, tant d'excellentes parties, l'art, la force, le jugement, l'esprit? Quelle noblesse, quelle économie dans les sujets! Quelle gravité dans les sentiments! Quelle dignité et en même temps quelle prodigieuse variété dans les caractères! Parmi tout cela une magnificence d'expressions proportionnée aux maîtres du monde qu'il fait souvent parler; capable néanmoins de l'abaisser quand il veut, et de descendre jusqu'aux plus simples naïvetés du comique, où il est encore inimitable... Personnage véritablement né pour la gloire de son pays... Aussi, lorsque, dans les âges suivants, on parlera avec étonnement des victoires prodigieuses et de toutes les grandes choses qui rendront notre siècle l'admiration des siècles à venir, Corneille, n'en doutons point, Corneille tiendra sa place parmi toutes ces merveilles.... Il aimait, il cultivait les exercices de l'Académie: il y apportait surtout cet esprit de douceur, d'égalité, de déférence même, si nécessaire pour entretenir l'union dans les compagnies. L'a-t-on jamais vu se préférer à aucun de ses confrères? L'a-t-on jamais vu vouloir tirer aucun avantage des applaudissements qu'il recevait dans le public? Au contraire, après avoir paru en maître, et, pour ainsi dire, régné sur la scène, il venait, disciple docile, chercher à s'instruire dans nos assemblées, et laissait ses lauriers à la porte de l'Académie......»


CONCLUSION.
CORNEILLE DEVANT LA POSTÉRITÉ.

La postérité, comme le disait Racine, a ratifié le jugement de ses contemporains sur Corneille. Elle a même été plus loin qu'eux. Nous avons pour notre vieux poète une de ces admirations qui tiennent du respect et notre culte envers lui ne s'est jamais refroidi. Les hommes de son temps l'ont appelé le Grand Corneille. Nous lui avons conservé ce titre, et nous y avons ajouté quelque chose qui est peut-être plus flatteur encore.

Quand nous nous trouvons en présence d'un grand homme de bien, au cœur vaillant et ferme, dédaigneux des périls, et ne se souciant que de sa conscience, nous disons de lui que c'est un héros de Corneille. Quand nous lisons ou entendons une grande parole, pleine de fierté, vigoureuse et franche, nous disons que c'est un mot cornélien, une phrase cornélienne, un vers cornélien.

Voilà le plus grand honneur peut-être qu'un homme puisse acquérir: laisser son nom dans la langue de son pays avec une signification telle que ce qu'il y a de plus élevé et de meilleur dans l'âme humaine ne se puisse exprimer que par ce mot. C'est un honneur pour l'homme, c'est un honneur aussi pour le pays. Il ne faut pas désespérer d'un peuple qui a produit des Corneilles, et qui n'a jamais cessé de les admirer. Il a conservé quelque chose de leur mâle génie, de leur cœur héroïque et simple. Corneille est Français; la France aussi est cornélienne.

FIN.