Ce qui reste net, c'est qu'Hutten, ayant tué le mauvais latin et la scolastique, ayant estropié pour jamais les dominicains et rendu l'inquisition impossible en Allemagne, avait fait beaucoup; il lui fallait une halte pour se reconnaître. Il s'arrangeait avec lui-même et se donnait des prétextes pour faire comme François Ier, pour faire aussi son Concordat avec ce pape de Mayence. De quoi celui-ci riait dans sa barbe, croyant avoir confisqué l'aigle dans son poulailler.
À tort. Un tel patriote avait le cœur trop allemand pour rester sur cette bone. Au premier cri de Luther, il s'éveilla brusquement, et sans s'allier autrement avec le pieux docteur, il alla prendre asile chez le chevalier Seckingen, vengeur des opprimés et défenseur des faibles, dont on appelait le château l'Hôtellerie de la Justice.
On conte que Charles-Quint, à son passage en France, en voyant le trésor et les joyaux de la couronne, aurait dit dédaigneusement: «J'ai à Augsbourg un tisserand qui pourrait payer tout cela.[3]»
Avec l'avènement de François Ier et de Charles-Quint coïncide celui d'une autre dynastie, l'avènement des Fugger d'Augsbourg et de la banque allemande. Humble et redoutable puissance qui, dans les moments décisifs, tranche le nœud gordien qu'aucun roi n'eût pu délier.
Deux royaumes de banque avaient passé, celui des Juifs, puis celui des Lombards, Génois et Florentins. Et voici la banque allemande qui, par l'étroite ligue d'Augsbourg avec Anvers, subordonna la banque italienne.
Les Fugger, refusant le concours des Génois, concentrant l'argent allemand, fermant la banque au roi de France, enlevèrent la couronne impériale et la donnèrent au souverain des Pays-Bas. D'autre part, seuls encore et sans les Italiens, ils se constituèrent receveurs de la vente des indulgences, leur caisse marchant avec la croix, leurs commis avec les prêcheurs. En sorte qu'ils firent les deux grosses affaires qui changèrent la face du monde. Ils firent Charles-Quint et Luther.
Celle de l'élection, longtemps fort mal connue, l'est maintenant dans tout son lustre, grâce à la publication des dépêches de Marguerite d'Autriche qui, malgré Charles-Quint, remit toute l'affaire aux Fugger, la centralisa, l'emporta. (Leglay, Nég. Autrich., t. II, 1845.)
Cette victoire de la banque allemande sur ses rivales eût pu se deviner. Le Juif, si maltraité, était suspect de haine; sa sombre maison faisait peur. L'Italien, au contraire, brillait trop et faisait envie. Ajoutez que Florence et Gênes firent tort à leur crédit en mêlant la banque et la politique. Florence fit banqueroute avec les Médicis. La banque génoise de Saint-Georges changea de caractère en prenant une royauté, en se faisant reine de Corse.
Telle ne fut pas la banque des Pays-Bas et d'Allemagne. Humble (dans l'origine) fut son comptoir, n'affectant rien que son petit profit, traitant l'argent pour l'argent seul. L'usure ne fut pour elle ni vengeance ni ambition. L'argent, ce nouveau dieu du monde, élut ces bonnes gens parce qu'ils le servaient pour lui-même. Tout dieu veut être aimé ainsi.
Et aussi, il arriva que cette puissance nouvelle apparut là dans un degré d'impersonnalité et d'abstraction, qu'elle n'avait pas eu dans les mains passionnées des Juifs ou des Génois, artistes, virtuoses en usure.
On demandera peut-être comment cette banque, vraiment impersonnelle, impartiale, aveugle et sourde, se décida toujours pour Charles-Quint plutôt que pour François Ier. Parce que Charles-Quint donnait un gage, non sa parole de prince, dont on se fût peu soucié, mais la solide garantie du commerce d'Anvers et d'autres villes. Commerce qui lui-même avait en garantie les droits qu'il acquittait à l'entrée de l'Escaut, les payant d'une main et les recevant de l'autre. De sorte que tout ceci se passait sans le prince. Sur les cuirs ou les laines anglaises qu'elle faisait entrer, Anvers payait des droits, à qui? à elle-même. Et elle se couvrait ainsi des sommes que tiraient d'elle Augsbourg et les Fugger, lesquels payaient aux électeurs, aux princes, à tous, pour les affaires de Charles-Quint.
Telle fut la mécanique, jusqu'à la grande invasion de l'or américain. C'est la cause réelle des succès de Charles-Quint. Augsbourg, Anvers et Londres étaient pour lui. Les Allemands, outre la sûreté, avaient aussi, il faut le dire, un faible personnel pour ces banquiers d'Augsbourg. Pourquoi? La cause en est dans la simplicité, dans l'ostentation de mesquinerie et de petitesse qui les signale à leurs commencements. Plus tard, ils se firent princes et gâtèrent tout.
La vraie tradition antique d'une bonne banque bourgeoise, calquée sur le petit ménage allemand, flamand, se trouve conservée dans les peintures qui ornent leur hôtel de ville. C'est d'abord, il est vrai, l'apothéose d'Augsbourg elle-même. Augsbourg, reine triomphante dans un char que traînent des rois, des cardinaux, ses débiteurs sans doute. Puis, Augsbourg, bonne ménagère, laborieuse et féconde; visiblement enceinte; et qui plus qu'elle enfante? Par un enfantement éternel et tacite, les florins, les ducats, y vont se procréant. Ailleurs, enfin, cette reine se montre naïvement en sa cuisine, avec baquets, faïences et casseroles, portant des clefs et la devise: «Tout et partout.» Clefs magiques d'argent pour ouvrir les coffres et les cœurs. Toute-puissante cuisine, où la Circé allemande prépare incessamment les breuvages et les sauces qui changèrent plus d'un homme en bête.
Mais n'est-ce pas ravaler les choses? Loin de là. Consultons les commentaires de ces tableaux, je veux dire les inscriptions et les grisailles qui en donnent hardiment l'esprit. Un étrange amour de bassesse y règne et y triomphe. Je vois dans ces grisailles, autour du berceau d'un enfant, le boudin qui doit le nourrir; sur sa tête (poétique image), pend un petit cochon tout cuit. Le vrai couronnement est la devise inscrite sous un Vespasien: «L'argent sent toujours bon.» (Lucri bonus odor.)
Nous donnerons tout à l'heure le détail. Mais nous devons tout d'abord caractériser ces prodigues que la nécessité mit dans les mains des banquiers allemands.
Tous les rois étaient jeunes, ou mineurs, ou majeurs à peine. La mort avait en une fois changé toute la scène du monde. Le pape même, Léon X, qui avait trente-neuf ans en 1516, pouvait passer pour jeune, relativement aux autres papes. Henri VIII avait vingt-quatre ans, François Ier vingt-deux, Charles-Quint seize, Louis de Hongrie dix. Toute cette jeunesse était fort gaie, on peut le croire (moins le petit Charles-Quint, étonnamment sérieux); les cours n'étaient que fêtes, rires, badinages, et l'argent coulait comme l'eau.
Le plus régulier de ces princes, le seul qui eût des mœurs, Henri VIII, beau jeune homme, un peu gros déjà, avec tout le bouillonnement et l'agitation physique de la jeunesse anglaise, avait été conquis par le fils d'un boucher, le facétieux cardinal Wolsey, qui le prit par les farces, par la chasse, les chiens, les chevaux, les faucons. Henri, esprit bizarre, aimait également à ferrailler dans l'escrime, dans la scolastique. Il se croyait né pour la guerre. Déjà il avait épuisé en vaines tentatives sur la France le Trésor d'Henri VII. Mais l'Angleterre, à ce moment puissamment productive, pouvait donner beaucoup; et son roi, en réalité de tous le plus à l'aise, prêtait au roi d'Espagne, fort indigent alors, et croyait le subordonner.
Celui-ci, à qui l'Amérique rendait fort peu encore, était aux expédients. Naples rapportait très-peu. Les Pays-Bas souvent refusèrent, et dans les cas les plus pressants. Sans un prêt d'Henri VIII, Charles n'aurait pu passer en Espagne. Et dans l'affaire de l'élection impériale, il arriva une fois qu'un courrier ne partit pas, faute d'argent.
La cour la plus coûteuse était celle de François Ier. Cette joyeuse cour, toujours en route, semble un roman mobile, pèlerinage pantagruélique le long de la Loire, de château en château, de forêt en forêt[4]. Partout les grandes chasses et l'étourdissement du cor. Partout les grands banquets, et la table sous la feuillée pour quelques milliers de convives. Puis, tout cela disparaissait.—Les pauvres envoyés du roi d'Espagne ne savaient jamais où ni comment joindre le roi de France. Il se levait fort tard, et l'autre roi, sa mère, très-tard aussi. On venait en vain au lever; le roi dormait. On revenait plus tard; le roi était à cheval, bien loin dans la forêt. Le soir était trop gai; à demain les affaires. Le lendemain, on était parti; la cour était en route; les envoyés trouvaient quelques serviteurs attardés qui leur disaient en hâte que le roi couchait à dix lieues de là.
Un roi, tellement voyageur, devait connaître le royaume, ce semble, être en rapport avec le peuple, la noblesse, du moins. C'était tout le contraire. Il voyageait, captif en quelque sorte d'une cour qui lui cachait le reste. Sa prodigalité profitait à très-peu de gens. Le lendemain de son avènement, il mit un impôt onéreux. Pourquoi? Pour le donner. Il en fit un cadeau à Montmorency, à Brion, deux ou trois camarades.
Autre n'était la vie de Léon X. Il n'y eut jamais plus plaisant pape. Sous ce nom grave et léonin, Jean de Médicis était un rieur, un farceur, et il est mort d'avoir trop ri d'une défaite des Français. Raphaël, qui nous a transmis sa grosse face sensuelle, n'a osé en marquer le trait saillant, les yeux bouffons et libertins. Friand de contes obscènes, de paroles (n'ayant plus les œuvres), il avait toujours une oreille pour Castiglione, l'autre pour l'Arétin. On connaît celui-ci. L'autre, nous l'avons au Louvre (par Raphaël aussi), conteur aux yeux lubriques, au teint rougi, vineux, âcre d'histoires salées qui réveillaient les vieux. Entre ces bons Pères de l'Église, le pape, au même théâtre entre deux compartiments, faisait jouer devant lui la Calandra et la Mandragore, pièces fort crues, très-près des priapées antiques que lui refaisait Jules Romain.
Il croyait avoir peu à vivre, et vivait double, menant la vie comme une farce, aimant les savants, les artistes comme acteurs de sa comédie. Ses meilleurs amis, toutefois, furent les grands latinistes, non l'Arioste, ni Machiavel, ni Michel-Ange. Il tint celui-ci dix ans à Carrare à exploiter une carrière, craignant apparemment que cette figure tragique ne lui portât malheur.
Ce n'est pas que cette cour si gaie n'ait eu aussi ses tragédies. Les cardinaux, qui avaient cru nommer un rieur pacifique, furent un peu étonnés lorsque, tout en riant, il en étrangla un, le cardinal Petrucci. Profitant de cet étonnement et de cette terreur, il fit (ce que n'avait pas osé Alexandre VI) trente et un cardinaux en un jour, faisant d'une pierre deux coups, assurant à sa famille la prochaine élection, et remplissant ses coffres par cette vente de trente chapeaux. Malheureusement, les coffres étaient percés. Il lui fallut, le lendemain, entamer avec Albert de Mayence (c'est-à-dire avec les Fugger) la grande affaire des indulgences.
Le Concordat ne profita guère plus à François 1er. Lorsque Duprat, à Bologne, soumit le roi au pape, lui fit servir Léon X, marcher devant lui et lui donner à laver, il disait à son maître qu'avec ce Concordat, le pape ne retenant qu'une année du revenu, et laissant au roi les nominations, il allait avoir à donner six archevêchés, quatre-vingt-trois évêchés, nombre d'abbayes, etc. Belle liste civile, pour qui l'eût employée. Le roi la gaspilla. Les favoris eurent tout, la noblesse rien, et elle fut aussi irritée que le peuple. Les parlementaires et l'Université, qui jusque-là partageaient avec les clients des seigneurs, eurent à peine à ramasser les miettes. Grande mauvaise humeur, que Paris partagea. Pour don de joyeux avènement, le roi avait fait fouetter un Parisien, un certain abbé Cruche, qui gagnait sa vie à jouer de cabaret en cabaret de petites farces contre la cour, qu'avait tolérées le bon Louis XII. Paris comprit alors ce qu'était un roi gentilhomme.
Moins dépensière, la cour de Charles-Quint ne fut pas moins pesante et dévorante, par l'avarice de ses conseillers flamands.
La furieuse faim d'or et d'argent que les Espagnols portèrent en Amérique, les Flamands la portèrent en Espagne. Quoiqu'ils se crussent maîtres, ayant le roi avec eux, quoiqu'ils prissent les grosses places et les grands évêchés (Tolède, par exemple, pour un Croy de dix-huit ans!), ils crurent cependant qu'en un pareil pays, peu endurant et sombre, le plus sûr était d'emporter. Les Castillans se croyaient garantis parce qu'ils avaient fait jurer au roi de ne laisser sortir ni or ni argent. Les Flamands ne s'en soucièrent. Avec une industrie étonnante, ils ramassèrent tout le numéraire, spécialement de beaux ducats de Ferdinand et d'Isabelle, d'or très-pur, sortis de Grenade, gros à emplir la main. Il en resta si peu, que quand un Espagnol en apercevait un, il mettait la main au bonnet, lui disant dévotement: «Dieu vous sauve, ducat à deux têtes! puisque M. de Chièvres ne vous a pas trouvé!»
Rien ne dérangea les Flamands dans ce déménagement méthodique du vieil or espagnol. La Jacquerie de Valence qui éclata, l'insurrection de Castille, ne les en tirèrent pas. S'ils firent convoquer les Cortès, ce fut sur le rivage, dans un port de Galice, à l'extrême bout de l'Espagne, ayant là leurs vaisseaux et pouvant embarquer leur proie. Madame de Chièvres, en bonne ménagère, apporta là la charge de quatre-vingts chariots et de trois cents mulets; madame de Lannoy celle de dix fourgons et de quarante chevaux; le confesseur du roi celle de seize mulets et de dix chariots. Ainsi du reste. Un milliard de ducats, dit-on. Ce qu'ils laissèrent, ce fut la guerre civile.
Pendant ces trois ans passés en Espagne, tout leur soin était de ne pas être dérangés par la France. Ils amusaient François Ier de l'idée de faire épouser une fille de France au jeune Charles. Le roi n'était pas dupe; il trouvait doux d'être trompé, tant qu'on lui paya une grosse pension de cent mille écus d'or sous ce prétexte de mariage. Charles-Quint, âgé de seize ans, écrivait: «Mon bon père» à un jeune homme de vingt-quatre. Cette longue comédie est merveilleusement peinte dans les dépêches (surtout du 7 juin 1518). L'envoyé de Charles, poursuivant le roi sur la Loire, est parvenu enfin a le saisir; il le tâte et retâte. Le roi, très-informé des embarras d'Espagne, et très-convaincu qu'on le trompe et sur le mariage, et sur la restitution de la Navarre, et sur l'Italie, et sur tout, parle «froidement, sombrement.» Il n'est pas dupe, et il le montre bien. Et pourquoi donc alors ne profite-t-il pas de la révolution d'Espagne et de la guerre civile? Pourquoi? Deux autres guerres l'occupent: la guerre des femmes d'abord qui se fait à sa cour entre sa maîtresse et sa mère. La guerre du Turc ensuite. Car tout le monde en parle, en frissonne, et la chrétienté entière regarde vers François Ier. Mais pour mener l'Europe contre le Turc, il faut être empereur. C'est là le grand souci. Il faut déposséder la maison d'Autriche qui, depuis près d'un siècle, occupe ce trône électif, et qui, cette fois, énormément puissante par l'Espagne, par les Pays-Bas, par les Indes, par l'héritage éventuel de Hongrie et Bohême, ne prendra pas l'Empire seulement, mais bien le gardera.
Grand rôle de sauver l'Empire et l'Europe, du Turc et de l'Autriche!
«Mais l'Europe, pourtant, s'est sauvée elle-même.» Point du tout. Elle le fut en 1458 par un merveilleux hasard, l'incroyable héroïsme d'une petite nation, les Hongrois, et d'un homme, Huniade. En 1529, devant Vienne, le salut fut l'orgueil des Turcs, qui ne daignèrent pas amener de l'artillerie de siége.
Le hussard hongrois, il est vrai, était supérieur au spahi. Mais nulle infanterie européenne ne tint devant les janissaires.
Contre cette force épouvantable, ce n'était pas trop de l'union serrée de la gendarmerie française avec le fantassin espagnol, suisse, et le lansquenet allemand.
Tous devaient quitter leur orgueil, et, tout naïvement, chercher un capitaine, un Huniade, un Mathias Corvin, s'il en était. Mais, s'il n'en était pas, si les héros manquaient, s'il fallait recourir aux rois, l'empereur naturel de la situation était le roi de Marignan.
Nous ne voulons pas dire qu'il en fût digne. Mais on l'en croyait digne, ce qui est déjà beaucoup. Et c'est précisément parce qu'on le croyait tel, qu'on ne le nomma pas, qu'on nomma celui qu'on jugeait un jeune garçon médiocre. Son ambassadeur même écrivait: «Les Allemands ne connaissent pas beaucoup le roi d'Espagne, et ils n'en disent pas grand bien.»
Les électeurs ne voulaient pas d'un électeur; ils se jalousaient trop; ni d'un petit prince, d'un seigneur, qui n'eût pu payer (Nég. Autr. II, 418). Il leur fallait un roi qui aidât aussi l'Allemagne dans son péril. Des deux, choisir celui qu'ils croyaient incapable, c'était une trahison inepte, aveugle, autant que criminelle.
Le Turc d'alors était le vrai Turc des légendes, non un Bajazet II, gras, pacifique et lent, poète mystique, qui laissa faire la guerre, non pas le Salomon ou Soliman des Turcs qui devint l'ami de la France. Celui-ci, le sultan Sélim fit peur aux Turcs eux-mêmes. La chose infaisable et terrible, à laquelle nul n'osa toucher, lui, il la fit. Il réforma les janissaires, mit leurs chefs dans sa main. Tellement il avait imprimé l'épouvante de sa force et de sa cruauté.
Les ambassadeurs vénitiens qui le suivent en tremblant dans ses victorieuses campagnes et ses massacres, ne sont pas terrifiés seulement, ils sont subjugués. On est stupéfait de lire que Mocenigo disait de cet exterminateur: «Nul ne fut si juste et si grand, nul plus humain.» Les bras en tombent.
Sa courte vie fut comme un arc d'acier, tendu à rompre, par une puissante machine. Ni joie, ni table, ni femme; rien d'humain. Rien que la guerre, l'extermination sainte, et les joies de la mort. Il était buveur d'opium, mais justement assez pour se tenir toujours froidement exalté, impitoyablement cruel. Poète subtil, bandé au sublime et mis par son lyrisme au-dessus de toute vie; d'autre part, d'une abstraction plus mortelle à la vie encore. Son horrible spiritualisme le rendait particulièrement altéré du sang de ceux qui ont mis l'esprit dans la chair, des croyants de l'incarnation (chrétiens, persans, etc.).
Notez que dans les grands massacres, cet homme singulier ne prétendait rien faire que sur bonne raison, bons textes du Coran, réponses de prêtres et de juristes. Il était très-embarrassant pour ceux-ci, et effrayant par sa subtilité, leur posant des questions, indifférentes en apparence, et leur surprenant des réponses à noyer le monde de sang. Après l'immense carnage des Mamelucks d'Égypte, il organisa dans tout l'empire par une police savante et clairvoyante une complète Saint-Barthélemy des partisans des doctrines persanes et de l'incarnation d'Ali. Il procédait par ordre. Cela fait, il passa aux chrétiens, posant à son moufti une question captieuse qui, subtilement interprétée, impliquait le massacre d'une douzaine de millions d'hommes. Le grand vizir, épouvanté, ne l'arrêta qu'en faisant venir trois hommes de cent ans, vieux janissaires, qui jurèrent que Mahomet II avait promis la vie aux Grecs.
Sélim espérait bien se dédommager sur l'Europe, à qui Mahomet n'avait rien promis. Et déjà il avait demandé au moufti: «N'est-il pas méritoire de tuer les deux tiers des vivants pour le salut de l'autre tiers?»
On ne voit pas, dans l'état de division où étaient les chrétiens, ce qui eût arrêté ce scolastique de la mort. Il avait pris l'Égypte sur les Mamelucks, les premiers cavaliers du monde, pris la Syrie et la Babylonie, frappé et mutilé la Perse pour toujours, et tout cela par les armes modernes et le génie civilisé, par l'artillerie, l'infanterie, une tactique habile. La parfaite justesse de ses vues se montrait en ceci, qu'il ne voulait pas faire un pas vers l'Allemagne, sans se créer d'abord une marine pour terrifier, paralyser la Méditerranée, l'Espagne et l'Italie.
Cela donnait à la chrétienté une année ou deux de répit.
Le danger était si prochain, et le roi de France tellement désigné comme chef militaire de l'Europe, qu'un de ses envoyés soutenait qu'il n'y avait pas d'argent à donner, que l'Allemagne le prierait de se laisser faire Empereur. François Ier disait qu'il ne voulait de l'Empire que pour cette guerre. L'ambassadeur anglais, Thomas Boleyn, lui demandant s'il irait en personne, il lui saisit la main, et posant l'autre sur son cœur: «Si l'on m'élit, je serai dans trois ans à Constantinople, ou je serai mort.»
Maximilien ne l'était pas encore. Que faisait-il? Était-il occupé de fixer l'Empire dans sa famille? Point du tout. Il l'offrait au plus riche, à Henri VIII. Celui-ci, comprenant que le vieil Empereur ne voulait rien que l'exploiter, le remercia tendrement, lui souhaita longue vie.
C'est alors seulement que le grand-père commença à se souvenir qu'il avait un petit-fils qu'il chérissait, et retomba sur Charles-Quint. Les gouverneurs flamands de Charles, qui ne furent pas plus dupes, auraient voulu payer les électeurs en promesses et en bénéfices. Max dit qu'il fallait de l'argent compté, sonnant, dans la main des Fugger, retenant seulement pour lui cinquante mille florins de courtage.
Si Plutus est aveugle, comme on a dit, il dut le regretter. Le temps dont nous contons l'histoire eût pu satisfaire ses regards. L'immense extension des activités en tous sens semblait n'avoir eu lieu que pour propager son empire. Pour lui, la terre avait été doublée; pour lui, par lui, les trois grandes choses modernes apparaissaient: bureaucratie, diplomatie et banque,—l'usurier, le commis, l'espion.
Soyons francs, soyons justes. Et que les anciens dieux descendent de l'autel. Assez de vains mystères. Plus modestes et plus vrais les dieux grecs, dans Aristophane. D'eux-mêmes ils intronisent leur successeur, le bon Plutus. Ils avouent franchement que sans lui ils mourraient de faim. Mercure quitte son métier de dieu qui ne va plus; pour Olympe, il prend la cuisine, lave les tripes et dit en sage: «Où l'on est bien, c'est la patrie.»
Cela est franc et net. Mais combien détestable l'hypocrisie moderne! cet effort d'accorder l'ancien et le nouveau, de coudre et saveter la rapacité financière de férocité fanatique!
C'est pour Dieu, pour sa gloire, qu'en douze ans on fit place nette à Saint-Domingue, mettant au ciel un million d'âmes. Pour Dieu, on chercha en Afrique des noirs païens qui, de terre idolâtre, heureusement sauvés en terre chrétienne, allèrent non moins rapidement en paradis. Même opération sur le continent où, les âmes rouges montant là-haut trop vite, on suppléa infatigablement par les âmes noires.
C'est justement en 1517 qu'éclate la dispute des dominicains et des franciscains, de Las Casas et de Sépulvéda, le jour horrible qui révèle la fosse où, pour l'amour de l'or, on a jeté deux mondes, le nègre par-dessus l'indien.
Les Espagnols qui font à l'or cet immense sacrifice humain, bourreaux au Nouveau Monde[5], sont victimes en Europe. Les ministres flamands les traitent, comme ils font de l'Amérique, disant d'eux: «Ce sont nos Indiens.»
Mais nulle foire, nul marché d'esclaves, ne présente un aspect plus cynique que l'Allemagne. Les pasteurs d'hommes, sans détour, y font l'encan de leurs troupeaux. Double vente, des corps et des âmes. Les maquignons se croisent. À grand bruit, passent et repassent les marchands de suffrages, les marchands d'indulgences.
Les deux affaires ont commencé en même temps, dès 1516, toutes deux menées par les Fugger et par l'archevêque de Mayence, fermier des indulgences, et, dans l'élection, l'agent mobile, actif, d'influence principale, que consultaient les électeurs.
Ce n'était pas la première fois que l'on vendait des indulgences. Mais la chose ne s'était faite jamais à si grand bruit, avec une telle mise en scène. Le peuple commençait à avoir l'oreille dure. Il fallait crier fort. Orgues, cloches, cantiques, furieuses prédications, nul bruit n'y était épargné. Dès que les débitants approchaient à une lieue d'une ville, le clergé, entraînant d'immenses processions de magistrats municipaux, d'écoliers et de confréries, allait au-devant de la bulle papale, tous portant des cierges allumés. On la voyait marcher devant, la triomphante bulle, sur un coussin de velours. La croix, plantée devant, était là pour lui faire honneur. Là, tous faisaient la révérence; tous se confessaient là, et achetaient bon gré mal gré. On sait l'inquisition mutuelle des petites villes, et l'empressement des voisins à s'accuser. Malheur à qui ne suit pas le troupeau!
Aux portes de l'église étaient le coffre et le comptoir, le publicain Mathieu dans son telonio; je veux dire le Fugger, représenté par son commis. Avec raison, il suivait son affaire, ne se fiant nullement aux mains ecclésiastiques. Le moine qui prêchait était un homme trop connu. L'archevêque de Mayence avait pris à cent florins par mois un Tetzel, puissant aboyeur, célèbre par mainte histoire médiocrement édifiante, à ce point que Maximilien voulait le faire jeter à la rivière. Mais c'eût été dommage; on n'eût pas aisément trouvé un tel acteur. Ajoutez que, comme bandit, il convenait à l'entreprise, pouvant se donner pour pièce probante et dire: «Regardez-moi! voilà celui que l'indulgence a pu blanchir!... Après ce tour de force, que ne fera-t-elle pas?»
Tetzel, intrépidement, allait au but. Il n'affadissait pas, n'endormait pas ses auditeurs. Il nommait les plus grands forfaits, ceux qu'on ne peut commettre, ni presque imaginer... Et, quand il voyait l'assistance frissonnante et déconcertée, il ajoutait froidement: «Eh bien! tout cela n'est rien, quand l'argent sonne au fond du coffre.»
Et, si quelqu'un avait l'air de trouver cela bien fort, il s'échauffait jusqu'à dire: «Oui, quand même on aurait violé la mère de Notre-Seigneur!»
«Savez-vous bien, misérables, disait-il encore, que ceci n'est accordé que pour rebâtir Saint-Pierre?... En attendant... les reliques de saint Pierre, de saint Paul et de je ne sais combien de martyrs sont à la pluie, au vent, à la grêle, battues, souillées, déshonorées.
«Cœur endurci! criait-il, n'entends-tu donc pas ta mère te dire du fond du purgatoire: «De grâce, un florin, mon fils, pour me tirer de la flamme!»... Et vous l'avez, ce florin! et vous ne le donnez pas!»
Cela n'agissant pas toujours, au pis aller, Tetzel vendait (chose d'un débit plus sûr) le pardon des péchés à faire, des viols et des adultères, des incestes à venir. Prix modéré: la polygamie ne coûtait que six ducats.
C'était là la grande préoccupation de l'Allemagne. Le héros de l'époque n'était plus Huniade ou Barberousse. C'était Tetzel. La bataille, animée, ardente, homérique, était l'élection, duel à mort des écus, des ducats.
On pouvait prévoir une autre bataille. Le Turc allait compliquer le drame. Ses préparatifs finissaient. On pouvait, sans être prophète, prévoir qu'en 1520 quelque cent mille chrétiens, liés à la queue des chevaux, s'en iraient vers Constantinople. Sélim, il est vrai, faisait grâce presque toujours de l'esclavage, élargissant ses prisonniers par la voie du cimeterre.
Qui rassurait l'Allemagne? un mur sans doute, ce mur vivant de la Hongrie, qui, deux fois, contre les Tartares, contre les Turcs, couvrit la chrétienté. Pays étrange, unique, où l'héroïsme était la vie commune, où tout homme trouvait juste et simple de mourir en bataille, comme était mort son père!... Mais, hélas! ce sublime champion de l'Europe existait-il? S'il existait, c'était encore deux morceaux, coupé, scié en deux; et, ce qui était plus grave, c'est que ce n'était pas une scission de territoire, mais d'âmes; il y avait deux Hongries.
Jusqu'au grand Huniade, ce peuple tout guerrier et pasteur fut, devant l'ennemi, une digue élastique et mobile. Toujours l'attente des combats, des ravages. L'unique pensée, faire front au Turc. Le seigneur était chef, non maître. Sous Mathias Corvin, la grandeur de l'État, le progrès du luxe, la sécurité, changèrent les choses. On se mit à parler d'impôt, de vassaux, de fermiers. L'invasion turque, en 1513, surprit la Hongrie divisée contre elle-même. Le peuple prit les armes, mais contre les seigneurs qui le retenaient sur leurs terres, lui refusaient ses libertés d'émigration et de croisade. Le roi était un Polonais, fort peu solide, et qui ne s'était établi qu'en trahissant son peuple, en le léguant aux Autrichiens s'il mourait sans enfants. Legs ridicule d'une couronne nullement héréditaire.
Il laissa un enfant, Louis, dont les tuteurs ne satisfirent encore l'Autriche qu'en répétant le crime, en livrant la sœur de l'enfant comme future épouse de l'archiduc, avec ce prétendu droit d'hériter de la couronne élective de Hongrie.
Situation à faire pleurer les pierres! que ce peuple sacré, sauveur béni de l'Occident, qui pour tous devait être un objet de religion, passât ainsi de voleur en voleur!
Le petit Polonais, qui était Français par sa mère et neveu de Gaston de Foix, se montra vrai Hongrois. À peine homme, il échappa à toutes ces infamies, et trouva la mort au champ de bataille.
Un seul prince en Allemagne eût voulu relever et grandir la Hongrie, l'électeur de Saxe, Frédéric le Sage. Il eût voulu soustraire le petit Louis aux influences autrichiennes, tirer sa sœur de Vienne, et donner à la Hongrie un gage de l'amitié reconnaissante de l'Allemagne en faisant son roi empereur. Plan très-beau, difficile d'exécution. L'enfant était tenu, et par son tuteur polonais, et par sa sœur captive à Vienne, et par sa future femme, Marie d'Autriche: trois fois lié du fil de l'araignée.
La Saxe avait fermé sa porte aux vendeurs d'indulgences, enhardi les attaques qu'on dirigeait contre elles. L'électeur comprenait très-bien qu'une réforme du clergé qui soulagerait l'Église du poids de ses richesses pouvait donner une solution simple au terrible embarras du temps, la disproportion des besoins et des ressources. Attendre en attendant, jusqu'à ce que cette manne tombât, c'était le conseil de la piété et de la politique. Seulement l'élection du roi catholique pouvait tout empêcher.
Albert de Brandebourg, l'électeur de Mayence, fut lui-même, dit-on, ébranlé aux premières prédications de la Réforme, et il eut un instant l'idée de passer au parti des saints. Il y eût gagné gros. Qu'était-ce que son petit profit de la ferme des indulgences, en comparaison d'une sécularisation radicale des biens du clergé? Qui sait même? de la transmutation d'un électorat viager en principauté héréditaire? Opération hardie que son cousin, un autre Albert, fit dix années plus tard en Prusse sous la protection de la Pologne. Pour qu'Albert de Mayence en fit autant, il lui eût fallu celle de la France, d'une France luthérienne. Il retomba au possible, à la petite et basse réalité, à son rôle de fermier de Rome et de brocanteur de l'Empire.
Sauf l'électeur de Saxe, opposée à l'Autriche, et l'électeur de Trèves, noble chevalier allemand qui voulut rester les mains nettes, le reste était à vendre, si bien que François Ier crut tout tenir deux ou trois fois, et autant de fois Charles-Quint. Celui-ci était en Espagne, mal informé, mal conseillé. Il eût manqué l'affaire, si sa tante Marguerite, plus près et plus adroite, n'eût arrangé les choses. Elle réduisit tout à une affaire d'argent, n'appela pas le pape au secours comme François Ier, élimina les banquiers italiens, circonscrivit et centralisa l'action, agissant à Augsbourg, c'était la caisse; à Mayence, c'était l'intrigue. Elle fixa l'envoyé principal à Augsbourg, lui disant de s'en écarter peu. «Si vous allez à la diète suisse, lui écrit-elle, je vous prie et ordonne de par le roi que vous retourniez le plus tôt possible à Augsbourg.» (28 février 1519.)
Cette concentration de l'affaire chez les Fugger fut la cause du succès. Les électeurs n'avaient de confiance que dans cette maison, et ne voulaient pas avoir affaire aux banquiers italiens; il fallait en passer par là. C'est ce que ne voulaient pas comprendre M. de Chièvres et le conseil d'Espagne; ces Croy, qui peut-être faisaient passer par Gênes les grandes sommes qu'ils tiraient d'Espagne, étaient liés d'intérêt aux Génois, et tenaient à partager l'affaire de l'élection entre ceux-ci et les Allemands.
L'envoyé écrivait d'Augsbourg: «Ce pauvre Fugger, quoique bien maltraité, et qui y a déjà perdu huit mille florins, prêtera pour un an (8 février).» Ce pauvre Fugger refusait l'intérêt pour le peu qu'il prêtait du sien, mais se dédommageait par sa commission sur les sommes qu'il tirait d'ailleurs.
Trois conditions furent imposées par lui, et il y tint: 1o Les Garibaldi de Gênes, les Welser d'Allemagne, et autres banquiers, n'eurent part à l'affaire qu'en versant chez Fugger, et ne prêtèrent que par son intermédiaire; 2o Fugger reçut en garantie les billets des villes d'Anvers et de Malines, payées elles-mêmes sur les péages de Zélande; 3o Fugger avait obtenu de la ville d'Augsbourg qu'elle défendît de prêter aux Français. Il exigea de Marguerite une mesure inouïe, de faire défendre aux gens d'Anvers de faire le change en Allemagne pour qui que ce fût. Acte étonnamment arbitraire, qu'aucune ville des vieux Pays-Bas n'eût supporté. Mais la jeune ville d'Anvers, qui alors enterrait Gand et Bruges, et qui se lançait dans le tourbillon des grands intérêts maritimes, avait un extrême besoin de se concilier le roi de l'Espagne et des Indes. La chose fut endurée. Fugger fit la guerre à son aise. Les Génois et Nurembergeois, tout en grondant, se résignèrent; ils aimèrent encore mieux gagner par lui et lui payant tribut, que de ne pas gagner du tout. Les Français qui avaient emporté de l'argent furent bientôt à sec, ne trouvèrent nul crédit, et n'eurent plus à offrir que leurs belles paroles et l'éloquence de l'ambassadeur Bonnivet.
Marguerite, avec tout cela, doutait fort du succès. Il était visible qu'un roi des Espagnols qui ne savait pas encore l'allemand (on lui traduisait les dépêches) était un étranger, visible qu'il allait être partagé entre deux royaumes, deux esprits tout contraires. Si l'on disait qu'un Autrichien, voisin de la Hongrie, serait un défenseur contre le Turc, l'argument était bon surtout pour Ferdinand, qui allait épouser Anne de Hongrie. Marguerite, on l'entrevoit dans les dépêches, eût voulu pouvoir demander l'Empire pour Ferdinand. Ce parti évitait peut-être l'horrible guerre qui, presque sans trêve, dura, contre la France, contre les protestants, toute la longue vie de Charles-Quint. Mais au premier mot écrit en ce sens, les Croy, le conseil d'Espagne, répondirent aigrement qu'on reconnaissait là les ennemis du roi, les amis de François Ier. Ces sottises furent portées par l'un d'eux à Malines, avec des instructions altières où le jeune roi d'Espagne se montrait justement par le côté qui eût dû empêcher son élection, disant qu'il pouvait bien mieux que Ferdinand «assurer l'obéissance de l'Empire et acquérir grant gloire sur les ennemis de nostre sainte foy catholique (5 mars 1519).»
Ce déboire ne diminua pas le zèle de Marguerite. Le grand point était de gagner les deux frères de la maison de Brandebourg, dont l'aîné, Joachim, s'était engagé pour la France; le cadet, archevêque de Mayence, Hottait, alternait par semaine, pour se mieux vendre. Les autres électeurs, rendant justice à ce jeune prélat et le croyant le plus avide et le meilleur marchand, le consultaient et se réglaient sur lui.
Nulle scène, dans l'Avare ni les Fourberies de Scapin, ne me paraît valoir ce marchandage de Mayence (V. surtout 4 mars). Les plus habiles y profiteront, je le leur recommande. D'abord, le prélat affiche la plus complète incrédulité aux promesses de l'ambassadeur. Il a bien touché quelque argent, c'est vrai. Qu'importe? Rien de fait. Et rien ne se fera, l'affaire est trop mal engagée. Le pape et l'Angleterre travaillent contre. «Nous savons bien, d'ailleurs, qu'on ne nous tiendra rien de ce qu'on dit. L'Espagne ne laissera pas seulement venir son roi. Enfin, que voulez-vous? les Français ont déjà les autres électeurs... Vos billets d'Anvers et Malines, c'est du papier. Nous savons bien que ces villes ont privilége pour ne payer jamais. La garantie d'Augsbourg, de Nuremberg! à la bonne heure!»
À cette comédie, l'envoyé répond par une comédie; il s'adresse à son cœur, à ses bons sentiments pour l'Allemagne, lui remontre la honte qu'il y aura à l'élection d'un étranger... Puis, s'exaltant, et le voyant de marbre, il en vient aux injures et le traite comme un misérable.
Le coquin, peu ému, répond ingénument qu'on lui offre davantage, qu'il est l'homme essentiel, que les autres voteront comme lui, qu'on ne fera rien sans lui. «Je veux, dit-il, cent mille florins sonnant, par-dessus ce que m'a promis feu l'Empereur.
—Impossible! vous resterez électeur, lui roi d'Espagne, et Dieu vous punira!»
Ni l'un ni l'autre ne voulait rompre ainsi. «C'est une grosse affaire, dit le prélat avec un air rêveur. J'y penserai cette nuit.»
Le matin, l'homme du roi voit arriver chez lui un confident valet, l'homme du plus secret intérieur. «Eh bien! quatre-vingt mille?—Non.—Soixante? cinquante?—Toujours non.—Enfin, de descente en descente, ils tombèrent au cinquième de ce qu'il avait demandé d'abord; on s'accorda à vingt mille florins.—«Mais vous n'y regretterez rien. Car il vous donnera avec lui son frère Brandebourg et Cologne. Seulement il ne faut pas que les autres électeurs le sachent; ils voudraient aussi de l'augmentation.»
Attendez. Tout n'est pas fini. Il y a encore de l'argenterie et des tapisseries de Flandre, dont on avait parlé. Le prince, ami des arts, y tient essentiellement.
Cet Albert de Mayence eut cinquante-quatre mille florins, pour œuvres pies, avec dix mille de pension et la promesse que le nouvel Empereur lui obtiendrait la position de légat à latere nommant à tous les bénéfices, boutique ouverte des dons du Saint-Esprit.
Son frère, l'électeur de Brandebourg, devait avoir cent trente mille florins avec une sœur de Charles-Quint.
Le palatin cent dix mille, et six mille de pension, etc., etc.
Cette œuvre de corruption n'aurait pas suffi peut-être si Marguerite d'Autriche n'y eût joint, dès l'origine, les moyens de la calomnie. La Flamande connaissait la crédulité des populations allemandes et suisses, et combien facilement on leur fait avaler les bourdes les plus grossières, dès qu'on touche leur endroit faible, leur jalousie de la France. Un Welche! avec ce mot, on trouble leur bon sens. D'un Welche, tout est croyable. Les choses les plus contradictoires s'accordent, s'acceptent en même temps. Le mot d'ordre qu'elle donna, et qu'on trouve dans ses dépêches, ce fut de dire sur tous les tons: Que c'était fait de l'Allemagne; les Welches allaient tout envahir; qu'au moment de l'élection, François Ier arriverait avec une armée à Francfort, ferait voter sous la terreur; qu'élu ou non, il irait se faire couronner à Rome; que, sûr du pape et de l'onction pontificale, il s'imposerait à l'Allemagne, qu'il réduirait les princes allemands à l'état d'obéissance où étaient les princes français, qu'avec les armées allemandes et celles d'Italie, il écraserait la Suisse, etc., etc. Ces nouvelles furent semées dans les cabarets, dans les assemblées de cantons, dans les diètes fédérales, et devinrent croyables à force de vin. Il faut entendre là-dessus l'envoyé impérial qui avait la brutale commission de griser les Suisses. Cette négociation d'ivrognes insolents lui fait pousser des exclamations de désespoir: «Ces gens-ci sont sur mon dos, par trois ou quatre tables, comme si je les eusse priés. Ils ne cessent de demander... Que ne puis-je me retirer? J'aimerais mieux porter des pierres que d'endurer ces coquins..... Que dis-je? il les faut adorer, les traiter comme seigneurs! (Nég. Autr. II, 373.)»
Sans vin et sans argent, les Suisses auraient encore pris parti contre la France. Marignan leur avait laissé un amer levain de rancune. Ils crurent ce qu'on voulait. Ils crièrent qu'il ne fallait pas qu'on laissât passer le Welche, ils prièrent, commandèrent aux Lorrains, aux Alsaciens, de lui tomber dessus au passage, de le traiter comme René fit du duc de Bourgogne. Les Allemands, de leur côté, écrivaient à Marguerite qu'ils verseraient tout leur sang pour empêcher l'élection du Français.
Toutes ces fumées de haine auraient pu s'évaporer. Pour rendre la haine active et lui faire frapper un coup décisif, il fallait l'armer d'une épée. Cette épée fut Seckingen.
Ceci fut le coup de maître le plus inattendu. Seckingen ne s'achetait pas, et il n'aimait pas la maison d'Autriche. Maximilien, pour je ne sais quelle belle action de justice héroïque, l'avait mis au ban de l'Empire. Dans ce temps d'anarchie et de corruption où les juges se faisaient brigands, les brigands (nobles, chevaliers) pouvaient bien se faire juges. Tel était Seckingen. Il s'était fait le redresseur de torts. La noblesse le suivait, et il avait mis à la raison jusqu'à un duc de Lorraine, un landgrave de Hesse, le prince le plus guerrier de l'Allemagne. François Ier l'avait eu pour pensionnaire, qui s'était sottement brouillé avec lui. Mais il n'y avait pas apparence que l'ami d'Hutten et de la révolution allât contre son rôle et prêtât sa vaillante épée à l'intrigue de Marguerite. Ni l'argent ni la ruse n'eût rien fait près de lui. On le surprit par l'amitié.
Le sanglier des Ardennes, La Mark, le brigand de la Meuse, était l'ami naturel de l'illustre brigand du Rhin. Marguerite avait séduit le premier par l'espoir de lui obtenir le chapeau pour son frère l'évêque de Liége. Ce chapeau tant désiré, on le lui tenait à distance, lui promettant qu'il l'atteindrait, s'il montrait du zèle. Point de chapeau, s'il ne gagnait son ami Seckingen aux intérêts du roi d'Espagne. La Mark y fit tous ses efforts. Et par surcroît, Marguerite acheta un gentilhomme, par lequel Seckingen, crédule comme un héros du vieux temps, se laissait volontiers conduire.
Hutten lui-même aida peut-être. Le duc de Wurtemberg, ami, allié de la France, venait de tuer un parent d'Hutten, amant de sa femme. Il avait soldé des bandes et guerroyait contre les villes impériales. Hutten sonnait contre lui le tocsin de ses pamphlets. D'autre part, on cria partout que cet ennemi public était soudoyé par le roi de France. Les Allemands, Seckingen en tête, coururent sus; il fut écrasé. L'armée, où Marguerite avait mis six cents cavaliers, lui resta disponible; on la fit approcher de Francfort, où se faisait l'élection; on la montra comme épouvantail aux électeurs, dont plusieurs se repentaient et comprenaient qu'ils allaient se donner un maître. Le Palatin le sentait. Plusieurs villes impériales, Strasbourg, Constance, etc., regrettaient amèrement d'avoir, sans le savoir, donné cette force aux Flamands pour peser sur l'élection.
Spectacle bizarre, en effet! c'étaient ces villes, les dernières républiques de l'Allemagne, c'était Seckingen, le chef de la démocratie noble des chevaliers du Rhin, c'était la révolution qui allait sacrer à Francfort la contre-révolution. Tous ces ennemis des prêtres faisaient venir un Empereur, d'où? du pays où les prêtres régnaient sur les rois, et régnaient à faire peur à Rome elle-même!
Cette curieuse mystification avait donné tant d'audace au parti flamand-espagnol, qu'il avait entouré Francfort d'embûches et de coupe-jarrets, pour faire un mauvais parti à ceux qui viendraient pour le roi. Le principal ambassadeur, un prince, Henri de Nassau, dans une lettre de Coblentz, écrit à Marguerite qu'il a dressé une embuscade par eau et par terre à un archevêque, «laquelle lui eût coûté cher» si l'électeur de Mayenne n'eût parlé pour lui.
Le 17 juin, au milieu d'une armée de vingt-cinq mille hommes, s'ouvrit la diète électorale. Les partisans de la France commencèrent à avoir peur. Le Palatin, parent de François Ier, après s'être avancé pour lui, recula et se rétracta. L'électeur de Brandebourg, qui avait parole d'être son lieutenant dans l'Empire, se convertit à Charles-Quint. Le Saint-Esprit, sous la forme un peu rude de Seckingen, agit ainsi sur tous. Il n'y eut que l'électeur de Trèves qui ne s'était pas vendu au roi de France, mais qui, véritable Allemand, voulait contre le Turc le meilleur défenseur de l'Allemagne.
François Ier, in extremis, perdant de ses espérances, fit dire à ses ambassadeurs d'appuyer un prince allemand autre que l'autrichien. L'électeur de Saxe eût eu des chances. Mais il s'abandonna lui-même, et étonna tout le monde en votant pour Charles-Quint. Dans son indécision, il se laissa aller à ce qu'il crut la volonté de Dieu. Il semble aussi que, ne pouvant enlever Anne de Hongrie, il espéra pour son neveu Catherine d'Autriche, la sœur de Charles-Quint, se résignant, comme le chien de la fable qui porte le dîner et le défend d'abord, mais qui, voyant que d'autres y mordent, se décide et en prend sa part.
La France ne fut pas battue seulement, elle fut ridicule. Bonnivet eut l'idée d'entrer du moins dans Francfort, et de voir lui-même sa déconfiture. Ce qui le tenta sans doute, c'est que la chose semblait périlleuse, à travers tant d'épées nues, et avec des adversaires si peu scrupuleux. Pour n'être arrêté aux portes il lui fallut (lui ambassadeur du roi de France) prendre un déguisement, un habit de soldat.
Revenant assez triste et l'oreille basse, il se consolait, sur la route, de l'injustice des Allemands avec les Allemandes. Elles sont bonnes et compatissantes. Elles le consolèrent tellement qu'en Lorraine il tomba malade. Maladie politique, peut-être, qui fit rire le roi. Tout fut oublié.
Les résultats étaient fort sérieux.
Cet Empereur de vingt ans, qui, dans ses faibles bras, prenait la moitié de l'Europe, faible pour gouverner, fut fort pour étouffer; toute nation pâlit en son propre génie, languit et défaillit dans cet effort absurde d'assimilation impossible.
On avait fait un monstre: l'Espagne et l'Allemagne, collées l'une sur l'autre, et face contre face, Torquemada contre Luther.
Et cette chose monstrueuse permit d'en faire une perfide, qui eût ouvert la porte aux Turcs (sans un hasard tout imprévu). Ce fut de faire une Hongrie allemande, autrichienne, bâtarde, d'énerver, mutiler le vaillant portier du monde chrétien.
Un an après l'élection impériale, le frère de l'Empereur épouse Anne de Hongrie, et se dit héritier de Hongrie et de Bohême[6], portant sa main marchande sur la sainte couronne des héros, le palladium de l'Europe.
Allemagne, Hongrie, Bohême, Espagne, des nations si différentes, si énormément éloignées de mœurs, de langues et de génie, venaient d'être englobées du même coup de filet, victimes d'une même opération de banque et de diplomatie.
«Triomphe, dira-t-on, d'une puissance moderne et pacifique sur les vieilles nations d'héroïsme sauvage, triomphe de paix sur la guerre.»—N'oublions pas que cette œuvre de paix engendre deux cents ans de guerre (1515-1715).
Non, ce n'est pas pour le bonheur du monde que le monde est escamoté, qu'une femme intrigante, avec ce publicain d'Augsbourg, brise l'épée d'Huniade et du Cid, ruine la ruine de Jean Huss, et sur la grande Allemagne, profondément enceinte de pensée sublime et mystique, jette froidement le coffre, la caisse et le comptoir, où s'assoira l'éternel croupion qu'on appelle la Bureaucratie.
Comment les nations vendues prirent-elles leur sort?
La Bohême, livrée par sa sœur la Pologne, l'hérétique par la catholique, la Bohême, arrivée à sa dernière goutte de sang, reçoit sans réclamer cette pelletée de terre qui la recouvre pour jamais.
La Hongrie, comme elle a vécu, s'en va mourir dans les bataillons turcs, en protégeant ses assassins.
L'Espagne, comme un taureau blessé qui se percerait de ses cornes, est furieuse, contre qui? contre soi. Volée par les Flamands, elle va se voler elle-même; indigente par eux, elle se fait mendiante, en détruisant ses Maures. Elle restera loyale quand même, et mourra le chapeau à la main devant la dynastie flamande.
Ces deux héros, aux deux bouts de l'Europe, le Hongrois, l'Espagnol, ont à peine conscience de leur destinée.
La conscience du temps fut dans l'Allemagne. C'était, relativement à nous, à l'Italie, une jeune et verte nation. La France, qui est devenue jeune, était très-vieille en 1500. Sa langue, jadis européenne, avait traversé bien des âges. La langue allemande, à peine adulte, se formait, florissait, touchait à ce moment où la fleur est la force et la fécondité. Il y avait une vraie jeunesse dans les mœurs; Machiavel en est frappé: une simplicité extrême dans la vie, l'alimentation, le vêtement; une pauvreté riche de sentir si peu de besoins. Et, dans cette mesquinerie volontaire des choses matérielles, beaucoup de richesse morale. D'une part, le vieux génie tenace du paysan, homme des temps antiques et de l'âge de ses forêts, ami de l'arbre et de la source, frère du chevreuil, du cerf, sachant la langue des oiseaux. D'autre part, la culture savante (il est vrai, pédantesque) de l'ouvrier allemand, doublement ouvrier, rabotant des planches et des vers, calculant sur l'empeigne ou la semelle d'un soulier le canon compliqué d'une harmonie nouvelle qu'il chantera dimanche. Beaucoup de bonhomie rustique et de fraternité industrielle. Ajoutez d'éternels voyages d'étudiants et de compagnons, errants, toujours chez eux, dans la patrie allemande; soufflant la plume au vent le matin et marchant où elle vole, sûrs de trouver le soir une porte ouverte; ou, si le gîte manquait, chantant le long des rues, de leur plus belle voix, quelque vieux chant d'église, que la bonne femme allemande vient bien vite écouter.
Deux choses originales et rares. La famille très-pure et innocente. Et le vagabond, le mendiant, sûrs pour elle et reconnaissants.
Avouons aussi le revers: un respect ridicule des grands, une bonasse admiration, non des empereurs ou électeurs, mais des moindres principicules, de sa haute et très-digne Grâce, de l'infiniment gracieux et clément Seigneur... je ne sais qui, quelque noble vautour qui daigne les manger jusqu'aux os.
Enfin, ce qu'on a dit (trop durement): «Le Français est l'esclave, l'Allemand le valet.»
Notez que ce valet est Hændel, Dürer ou Mozart.
Pour revenir, l'Allemagne, deux ans durant, s'était vue brocantée. Point de mystère. Les courriers, les ambassadeurs, les marchands d'âmes, allaient, venaient; effrontément sonnaient les florins, les écus. On discutait haut, à grand bruit. Tant à Judas, tant à Pilate. Combien l'âme de l'Allemagne? combien son corps et sa dépouille? Les princes tiraient ceci, mais le pape emportait cela. Encore si, nue, déshabillée, exposée à l'encan, l'esclave eût eu sa foi! On la vendait avec le reste. Si la science et la pensée pure, la lumière supérieure des libertés de l'âme, au moins, était restée! Mais le pis, le plus sombre, c'est que tout cela échappait. La Renaissance elle-même semblait avoir menti. Un Médicis devenu pape, ralliant les savants; Érasme ami des cardinaux, correspondant de Léon X; Hutten menaçant et flattant Rome, ne sachant plus lui-même, dans ses dédicaces équivoques, s'il veut caresser ou blesser, Hutten élisant domicile chez le fermier des indulgences et de la grande élection!
Vous vous imaginez que la dose excessive de longanimité et de patience dont ce peuple étonne le monde a dû être épuisée, et que la violence du désespoir lui aura arraché un cri, une malédiction, un blasphème? Oh! que vous connaissez peu l'Allemagne! Des révoltes locales eurent lieu, mais la masse allemande ne bougea; elle soupira seulement et regarda le ciel.
Soupir profond que l'art allemand prit au passage, et, lui donnant figure, grava pour l'avenir sur le bronze: Melancolia.
Dans l'ombre humide des grands murs que la ville de Nuremberg venait de se bâtir contre les brigands et les princes, vivait et travaillait l'homme en qui fut la conscience profonde de ce pays de conscience, le grand ouvrier Albert Dürer.
Ce pauvre homme, très-malheureux en ménage, ne gagnant pas assez pour apaiser sa ménagère acariâtre, avait un foyer trouble (à l'image de la patrie), sans consolation intérieure: Melancolia.
Vingt fois, cent fois, sur toile, sur bois, sur cuivre, insatiablement, il peignit, grava sa tristesse et celle du temps, dans les formes légendaires de la Passion: le Christ vendu des Juifs, mais les chrétiens sont pires; le Christ frappé des Turcs, il l'est encore plus par les siens. Il variait ce thème à l'infini, sans satisfaire son cœur, impuissant et vaincu par les réalités, dans cette lutte laborieuse: Melancolia.
Enfin, dans un grand jour, échappant aux formes connues, et, par un effort stoïcien, faisant appel au moi, sans appui du passé, il grava d'un acier vainqueur le génie de la Renaissance, l'ange de la science et de l'art, couronné de laurier. Il l'entoura de ses puissants calculs, lui mit le compas dans la main, et autour toutes les puissances d'industrie, la balance et la lampe, le marteau, la scie, le rabot, les clous et les tenailles, des travaux commencés. Rien n'y manque, pas même les essais botaniques, en petit vases; pas même les travaux de l'anatomie; une bête morte attend le scalpel. Ce n'est plus là l'atelier fantastique du magicien, de l'alchimiste, qui ne donnait rien que fumée. Non, ici tout est sérieux, formidablement vrai; c'est le laboratoire où la science est puissante, où chaque coup qu'elle frappe est une immortelle étincelle qui ne s'éteindre plus et reste un flambeau pour le monde.
L'être singulier et sans nom qui siége en ce chaos, ce beau géant qui, s'il n'était assis, passerait de cent pieds toutes les figures de Raphaël, ce génie dont les fortes ailes, d'un tour, franchiraient les deux pôles, qu'il est sombre pourtant! Et comment n'a-t-il pas la joie de son immense force? Pourquoi, d'un poing serré, accoudé au genou, dans un effort désespéré, cache-t-il la moitié de sa face admirable, de sorte qu'on ne voit guère que le noble profil, l'œil profondément noir et plongeant dans la nuit?... Oh! fils de la lumière, que tu es triste!... et attristant!... Moi, j'avais cru que la lumière, c'était la joie!
«Quoi! tu ne vois donc pas?» dirait-il, s'il parlait, s'il pouvait du fond de ce cuivre se retourner vers moi, «tu ne vois pas ce bloc mal équarri, de forme irrégulière, et que la divine géométrie ne ramènera pas au prisme des cristaux? Prismatique il était, régulier, harmonique. Qu'ai-je fait! Sans arriver à l'art, j'ai brisé la nature.
«La bête aussi qui fut vivante, qui gît là devant moi, alors elle semblait prête à révéler son secret, à m'expliquer la vie... Et morte, elle s'est tue. Son sang figé refuse d'avouer le mystère où j'ai failli atteindre,—failli d'une seconde,—qui fut la mort, la nuit, et mon éternelle ignorance.»
C'est donc en vain qu'on voit, dans un lointain immense, le vaste monde, forêts, villes et villages, l'infini de la mer et l'infini de la lumière. Que lui fait tout cela? L'infini qu'il poursuit, la lumière qu'il adore, C'est celle qui est au fond de l'être. Voilà ce qui serre son poing et qui ride son front, ce qui le laisse sans consolation. Voilà pourquoi ses lauriers l'accablent, et tous ses instruments, ses moyens de travail, ne lui semblent qu'embarras, obstacles... Oh! nous avons trop entassé! Nous succombons sous nos puissances. Celui-ci est captif de l'encombrement de la science. Son laboratoire fait suer à voir. Comment sortira-t-il de là? Comment, s'il avait le malheur de vouloir seulement se lever, le pourrait-il? Il lui faudrait crever le toit de son front. Il y a une échelle pour grimper à l'observatoire... Amère dérision pour ce captif, lié de sa pensée. Je vous jure que jamais il ne montera. Adieu le ciel et les étoiles!... Pour les ailes! c'est le plus affreux! Oh! se sentir des ailes pour ne voler jamais!... Cette torture fut épargnée à Prométhée.
Il y a pourtant encore un être vivant dans un coin, qui (bien entendu), n'ose souffler devant l'ange terrible. Pauvre petit génie tout nu, assis sur un arbre manqué. Ramassé sur sa tâche et les veines enflées d'un grand effort d'attention, il voudrait buriner, le petit, il travaille consciencieusement d'une pointe studieuse et maladroite.
De sorte qu'il pourrait bien être, sous cet aspect modeste, l'humble effigie de l'art allemand, la timide conception, la bonne volonté d'Albert Dürer et son âme ingénue. Hélas! L'effort n'est pas la force. Si ce géant ne peut, que peut le nain? Et je le vois avec chagrin, ce pauvre et lourd enfant ne prendra pas l'essor. Dieu ait pitié de lui! Les inutiles ailes qui lui ont poussé par erreur pendent et pendront toujours à ses épaules.
Image vraiment complète de découragement, qui supprime l'espoir, ne promet rien, pas même sur l'enfance. Le présent est mauvais, mais l'avenir est pire. Et l'horloge que je vois ne sonnera que mauvaises heures.
Telle fut la pensée d'Albert Dürer. Et l'œuvre étant finie, datée, ayant envie de l'effacer, de la mettre dans l'ombre éternelle, il rit amèrement et ajouta une chauve-souris exactement sur le soleil, qui vole outrageusement en pleine lumière, inscrivant la nuit dans le jour, et le mot: Melancolia.
D'où l'harmonie reviendrait-elle dans ce monde complexe, devenu à lui-même son labyrinthe inextricable, perdu en soi, brisé de soi, paralysé par ses propres puissances et par ses moyens d'action?
Au désespoir de l'art un autre art répondit, une harmonie inattendue, un chant doux, simple et fort: si fort, qu'il fut entendu de mille lieues; si doux que chacun crut y reconnaître la voix de sa mère même. Et, en effet, une mère nouvelle du genre humain était venue au monde, la grande enchanteresse et la consolatrice: la Musique était née.
Silence ici! J'entends l'objection, et je répondrai aux Gothiques, et plus qu'ils ne voudront[7].
En attendant, je leur défends de dire, à ceux qui tant de siècles ont désespéré l'âme humaine, qu'ils lui aient trouvé ses consolations. Vous la laissiez inguérissable, cette âme, inconsolable, jusqu'au premier chant de Luther.
C'est lui qui commença, et alors toute la terre chanta, tous, protestants et catholiques. De Luther naquit Goudimel, le professeur de Rome et le maître de Palestrina.
Ce ne fut pas le morne chant du Moyen âge, qu'un grand troupeau humain, sous le bâton du chantre officiel, répétait éternellement dans un prétendu unisson, chaos de dissonances.
Ce ne fut pas la farce obscène et pédantesque des messes galantes dont l'introït était un appel à Vénus, et dont le Te Deum rendait grâce à l'Amour.
Ce fut un chant vrai, libre, pur, un chant du fond du cœur, le chant de ceux qui pleurent et qui sont consolés, la joie divine parmi les larmes de la terre, un aperçu du ciel... Dans un jour de malheur et d'imminent malheur où le ciel se cernait de noir, je vis un point d'azur qui luttait, grandissait, contre les nuées sombres, azur d'acier, sévère et sérieux, où le soleil ne riait pas.
N'importe, je m'y rattachai, je le suivais des yeux.
Mon cœur chanta, et j'étais relevé.
Voilà la vraie Renaissance. Elle est trouvée. C'est la Renaissance du cœur.
Grande ère où sonne une heure du monde! La nouvelle heure peut dire:
«Je n'ai rien de l'heure écoulée. Le passé, c'est l'âge muet, et qui ne put chanter, âge sombre qui dut manger son cœur dans la nuit du silence. Moi, je suis l'âge harmonieux qui, par le libre chant, verse son cœur à la lumière, l'épanouit, l'agrandit et le crée.»
«Je sens mille cœurs en moi,» dit quelque part un héros de Shakespeare. Mais qui a droit de dire ceci, sinon l'âge moderne, à partir de Luther? Oui, je sens ces mille cœurs, et je les fais sans cesse, je me les crée et les engendre, et les multiplie par le chant.
Le besoin de créer, de se faire et de faire son Dieu, n'a pas manqué au Moyen âge. Et cet effort a apparu dans le dessin et dans les arts d'imitation.
Du jour où Giotto, Van Eyck, délivrèrent les saintes images de la fixité byzantine, chacun voulut son Dieu à soi, et tourmenta le peintre et le graveur. On l'emportait dans son sein, dans sa robe, ce Dieu, on s'en allait riche de son rêve. Et le lendemain on disait:
«Ceci n'est pas mon rêve encore.»
Légitime exigence, sinon caprice. Dieu est Dieu par son renouvellement continuel, par ce charme rapide de l'incessant enfantement. Tel il est, et tel le veut l'homme. Donnez lui donc un art, non pas d'imitation et de fixité; au contraire, un art où jamais rien ne se reproduise identique. Cet art sera plus près de Dieu.
Aux plus déshérités fut donné ce don de la Grâce.
Avez-vous vu les caves misérables de Lille et de la Flandre, l'humide habitation où le pauvre tisserand, dans ce sombre climat d'éternelle pluie, envoie, ramène et renvoie le métier d'un mouvement automatique et monotone? Cette barre qui, lancée, revient frapper son cœur et sa poitrine pulmonique, ne fait-elle rien, je vous prie, qu'un tour de fil?... Oh! voici le mystère. De ce va-et-vient sort un rhythme; sans s'en apercevoir, le pauvre homme à voix basse commence un chant rhythmique.
À voix basse! Il ne faudrait pas qu'on l'entendît. Ce chant n'est pas un chant d'église. C'est le chant de cet homme, à lui, sorti de sa douleur et de son sein brisé. Mais je vous assure qu'il y a plus de soleil maintenant dans cette cave que sur la place de Florence; plus d'encens, d'or, de pourpre, que dans toutes les cathédrales de Flandre ou d'Italie.
«Et pourquoi pas un chant d'église? Est-ce révolte?»—Point. Mais c'est que l'Église ne sait et ne peut chanter, et elle ne peut rien pour cet homme. Il faut qu'il trouve lui-même. Elle perdit le rhythme avec Grégoire le Grand, et elle ne le retrouve pas pendant mille ans. Elle en reste au plain-chant; c'est sa condamnation.
Ce tisserand buissonnier, de la banlieue d'une grande ville, n'a garde de chanter haut. Il est trop jalouse du fier et souverain métier des tisserands, du corps autorisé qui vient de temps à autre lui briser tout dans sa maison. Il est humble comme la terre, le terrier où il vit. La cloche du métier ne sonne pas pour lui. Le noble carillon de la ville qui réjouit les autres de quart en quart, au contraire, lui sonne aux oreilles:
«Tu n'es rien, tu seras battu... Tu n'as pour toi que Dieu.»
Dieu le reçoive donc! Dieu entend tout et ne dédaigne rien. Qu'il entende ce chant à voix basse, chant pauvre et simple, petit chant de nourrice. Dieu seul ne rira pas. Si, par malheur, quelque autre l'entend au soupirait, il rit, hoche la tête: Chant de lolo, à bercer les enfants[8]!
Voilà le nom trouvé. Le lollard, est ce pauvre imbécile au chant de vieille ou de nourrice. Il fait la nourrice et l'enfant, s'imaginant être le faible et dénué nourrisson aux genoux de Dieu.
Hérésie musicale! grande et contagieuse, je vous le dis. Car plus d'un, le dimanche, fuyant les cathédrales, ira furtivement surprendre aux caves ce petit chant qui fait pleurer.
Il vous semble très-doux, et il contient un dissolvant terrible, une chose qui fait frémir le prêtre, qui le brise, renverse ses tours, ses dômes, toutes ses puissances, qui nivelle la terre avec les ruines des cathédrales anéanties. C'est la réponse de Dieu au tisserand: «Chante, pauvre homme, et pleure... Ta cave est une église... Tu as péché, mais tu as bien souffert. Moi, j'ai payé pour toi, et tout t'est pardonné.»
Inutile de dire que ce chanteur est poursuivi à mort. Où trouver assez de supplices, de fer, de feu, de grils ou d'estrapades, de tenailles à tenailler? Un bâillon! surtout, un bâillon! Autrement, il continuera dans les flammes. Comment étouffer cette voix?... Oh! une voix mise dans le monde, on ne l'étouffe plus. Celle-ci s'en va de tous côtés. L'art muet s'en empare; le Forgeron d'Anvers, dans sa cuve bouillante où saint Jean est plongé, a peint ce maigre tisserand; sa voix même, il l'a peinte, et son faible chant à voix basse.
La réponse de Dieu qui est le fond de ce chant, elle passe, elle file, quoi qu'on fasse, de bouche en bouche. C'est toute la théologie allemande. Dès 1400, un petit livre de ce titre l'enseignait aux enfants. Aux Pays-Bas Wesel, Staupitz en Allemagne, répandent cette consolation au XVe siècle. C'est d'eux que l'a reçue Luther.
Luther est un lollard, le chanteur, non du chant étouffé, à voix basse, mais d'un chant plus haut que la foudre.
Et il y a encore une autre différence. C'est que ces chants mystiques et solitaires du Moyen âge étaient trempés de pleurs. Mais voici un chanteur dans la voix héroïque duquel rayonnent le soleil et la joie.
Ô joie bien méritée! et que ce grand homme avait bien raison d'être joyeux! Quelle révolution eut jamais une plus noble origine?
Il dit lui-même comment la chose lui vint, et comment il eut le courage d'exécuter ce que son éducation lui faisait regarder comme la «plus extrême misère.»
Il eut pitié du peuple.
Il le vit mangé de ses prêtres, dévoré de ses nobles et sucé de ses rois, n'envisageant rien après cette vie de souffrances qu'une éternité de souffrances, et s'ôtant le pain de la bouche pour acheter à des fripons le rachat de l'enfer.
Il eut pitié du peuple, et retrouva dans la tendresse de son cœur le vieux chant du lollard et la consolation: «Chante, pauvre homme, tout t'est pardonné!»
La Pucelle, à ceux qui lui demandaient la cause qui lui mit les armes à la main, répondit: «La pitié qui était au royaume de France,» Luther eût répondu: «La pitié qui était au royaume de Dieu.»
Ce ne fut pas un verset de saint Paul, un vieux texte si souvent reproduit sans action, qui renouvela le monde. Ce fut la tendresse, la force du grand cœur de Luther, son chant, son héroïque joie.
Foi, espérance, charité, ce sont bien trois vertus divines. Mais il faut ajouter cette vertu rare et sublime des cœurs très-purs, rare même chez les saints. Faute d'un meilleur nom, je l'appelle la Joie.