La condamnation de tout le Moyen âge, de tous ses grands mystiques, est celle-ci: Pas un n'a eu la Joie.

Comment l'auraient-ils eue? C'étaient tous des malades. Ils ont gémi, langui et attendu. Ils sont morts dans l'attente, n'entrevoyant pas même les âges d'action et de lumière où nous sommes arrivés si tard. Ils ont aimé beaucoup, mais leur amour si vague, plein de subtilités suspectes, ne s'affranchit jamais des pensées troubles. Ils restèrent tristes et inquiets.

Au contraire, la bénédiction de Dieu, qui était en Luther, apparut en ceci surtout, que, le premier des hommes depuis l'Antiquité, il eut la Joie et le rire héroïque.

Elle brilla, rayonna en lui, sous toutes les formes. Il eut ce grand don au complet.

La joie de l'inventeur, heureux d'avoir trouvé et heureux de donner, celle qui sourit dans les dialogues de Galilée, qui éclate d'un naïf orgueil dans Linné, dans Keppler.

La joie du combattant au moment des batailles, sa colère magnifique, d'un rire vainqueur, plus fort que les trompettes dont Josué brisa Jéricho.

La joie du vrai fort, du héros, ferme sur le roc de la conscience, serein contre tous les périls et tous les maux du monde. Tel le grand Beethoven quand, vieux, isolé, sourd, d'un colossal effort, il fit l'Hymne à la Joie.

Et par-dessus ces joies de la force, Luther eut celles du cœur, celles de l'homme, le bonheur innocent de la famille et du foyer. Quelle famille plus sainte et quel foyer plus pur?... Table sacrée, hospitalière, où moi-même, si longtemps admis, j'ai trouvé tant de fruits divins dont mon cœur vit encore[9]!... Avec son petit Jean Luther, je m'en allais, suivant le bon docteur, au verger où, tendrement, gravement, il prêchait les oiseaux, ou bien encore dans les blés mûrs qui le faisaient pleurer de reconnaissance et d'amour de Dieu.

Voilà l'homme moderne, et votre père, à tous. Reconnaissez-le à ceci.

La joie est absurde au Moyen âge, qui bâtit tant de choses vaines, qui, savant architecte, édifia aux nues ces tours et ces châteaux qu'apporte et remporte le vent.

La joie est raisonnable au temps moderne dont la main sûre construit de vérités l'immuable édifice dont le pied est assis en Dieu, dans le calcul et la nature. Si le vrai n'est plus vrai, si la géométrie est fausse, alors cette maison tombera.

La raison seule et la révolution, la science, ont seules droit à la Joie.

Mais, à quelque degré de sérieux, de fermeté virile qu'arrive notre âge en sa via sacra, reconnaissons et bénissons le point de départ, vraiment touchant, humain, d'où nous prîmes l'essor, la bonne et forte main du grand Luther qui, dans son verre gothique nous versa le vin du voyage.

Ce vin fut l'assurance que celui-ci donna à l'homme, qui le releva et le mit en chemin. Cent fois on avait dit au pauvre peuple, qui avait tant souffert, qu'il était pardonné. Luther le jura, se fit croire, et le monde, raffermi des vaines terreurs, se lança dans l'action.

Comment le peuple n'eût-il cru cette voix pure et forte, loyale, qui est celle du peuple? Tous croient, tous sont joyeux. On s'embrasse sur les places, comme on fit plus tard par toute l'Europe pour la prise de la Bastille. Un chant commence, d'une incroyable joie, la Marseillaise de Luther: «Ma forteresse, c'est mon Dieu.»

Il fit les airs et les paroles. Et il allait de ville en ville, de place en place, et d'auberge en auberge, avec sa flûte ou son luth.

Tout le monde le suivait.

Ses ennemis le lui reprochent; ils disent en dérision: «Il allait par toute l'Allemagne, nouvel Orphée, menant les bêtes.»

Cet homme était si fort, qu'il eût fait chanter la mort même.

L'Allemagne, déchirée, mutilée, sciée, comme Isaïe, l'Allemagne se mit à chanter.

La misérable France, écrasée sous la meule, où elle ne rendait que du sang, chante aussi comme l'Allemagne.

Le poète ouvrier Hans Sachs salue ce puissant «rossignol, dont le chant emplit la chrétienté.» Albert Dürer, consolé, fait cent œuvres joyeuses qui expient Melancolia: le petit saint Christophe, plein d'amour, emportant son Dieu; le ferme et fier saint Paul, qui lit, appuyé sur l'épée, la grande épée biblique, enfoncée dans la terre; saint Marc écoute, frissonne de terreur et de joie, montrant ses blanches dents; saint Pierre, avec ses clefs, vaincu, baisse la tête et n'est plus qu'un portier.

Voilà les jeux et les chansons, le Noël de la Renaissance.

Pour lui, qui a changé le monde, le grand Luther, ne réclame rien que son titre de noblesse: chanteur et mendiant.

«Que personne ne s'avise de mépriser devant moi les pauvres compagnons qui vont chantant et disant de porte en porte: Panem propter Deum! Vous savez comme dit le psaume: «Les princes et les rois ont chanté...» Et moi aussi, j'ai été un pauvre mendiant. J'ai reçu du pain aux portes des maisons, particulièrement à Eisenach, dans ma chère ville.»

CHAPITRE VI

—SUITE—
LUTHER
1517-1523

Luther a eu le succès inouï de changer ce qui ne change pas: la famille.

C'est la révolution la plus profonde, la plus victorieuse qui fut jamais. Celle-ci atteignit toutes les habitudes, tout le système de la vie, le fond du fond de l'existence.

Nous ajournons les autres faces de la révolution protestante. Elles ressortiront assez de ce livre. Un mot seulement ici sur le côté moral:

Sans vouloir toucher au christianisme (au contraire, en faisant effort pour le replacer sur le dogme qui en est l'essence), Luther l'a transformé. Employons le langage de l'art qu'il préférait, de la musique: il n'a pas changé l'air, il a même épuré, restauré la partition, mais il l'a transposée d'une clef à l'autre, l'a complétée des parties légitimes. Et ce changement a fait, d'une mélodie maigre, d'un chant monastique et stérile, l'ouverture harmonique du grand concert des nations.

Il a transposé la religion du miracle à la nature, du fictif à la vérité.

Le miracle, c'était le célibat ecclésiastique, le mariage gouverné par un célibataire, et la famille à trois.

De son gouvernement paterne où il trônait, le prêtre est descendu à la fraternité. C'est un frère, c'est un homme, un des nôtres. Tels nous pouvons être demain.

Ainsi le mot de la Renaissance: «Revenez à la nature,» s'est accompli par l'homme qui ne voulait que rappeler le christianisme et le salut surnaturel.

Luther, fervent chrétien, a, sans le vouloir, servi l'esprit nouveau. Son cœur, profondément humain, riche et complet, a chanté les deux chants, donné en partie double le concert harmonique de la Réforme et de la Renaissance.

Quand il entra au cloître, dit-il lui-même, il n'apporta que son Virgile. Il y trouva les Psaumes. David et la Sibylle s'emparèrent du grand musicien.

Personne ne fut plus lettré, plus écrivain, plus harmoniste par la langue et le style. Il n'y a rien à comparer aux symphonies immenses de Michel-Ange et de Rubens, que certaines pages de Luther, comme son récit de la diète de Worms, plusieurs de ses préfaces. Toutes choses au niveau de Bossuet, mais avec des accents poignants, profonds, intimes, humains, que n'eut pas l'orateur officiel de l'Église de Louis XIV. Son magnifique récitatif est bien peu entraînant devant la trombe de Luther.

De tant de choses fortes et puissantes, émues, passionnées, de toute cette superbe tempête, de ce grand cœur et de cette grande vie, cent choses sont restées très-fécondes, une surtout qui fut l'homme même et qui est au-dessus de toute dispute. Là est la victoire de Luther. Cette chose, nous l'avons dit, c'est la famille, la vraie et naturelle famille, le triomphe de la moralité et de la nature, la reconstruction du foyer.

Or, la pierre du foyer, c'est la base de tout. Toute la vie est bâtie dessus. Où le foyer branle, tout branle. Où la famille est faible et désunie, l'État n'a pas d'assiette; il la cherche, et comme un malade, se tourne et se retourne dans son lit, sans en être mieux.

La longue mort de l'Italie et de l'Espagne, la fébrile agitation de la France, l'anéantissement de l'Irlande comme race et de la Pologne comme nation, ont là leur cause principale. La famille, dans ces pays, est rarement sérieuse. La maison n'y est pas fermée; elle est ouverte aux quatre vents. Autre chose, l'hospitalité; autre, la banalité. Dans cette vie quasi communiste, où chacun regarde toujours hors de chez soi, le travail est minime, et l'agitation grande, la mobilité et l'ennui, l'esprit aléatoire, la curiosité, l'aventure. Les peuples ainsi doués porteront ce goût de loterie dans les choses de l'État.

Nous reviendrons assez sur tout cela. Qu'il suffise de dire ici que le protestantisme, qui pour le reste est un passage, en ceci s'est trouvé la nature qui ne passe point. Que Dieu se soit trompé en faisant la famille à deux, plusieurs le soutiendront. Mais enfin, elle est telle. Une famille à trois, où le dangereux tiers n'est pas l'intrus, mais l'autorité même, c'est la discorde arrangée par la loi, c'est le divorce organisé, le foyer équivoque et suspendu en l'air. Nulle paix, nulle unité: donc, l'éducation impossible, l'enfant formé par le hasard, et sans tradition paternelle, c'est-à-dire sans passé solide, faible et seul, un individu[10].

La racine fatale d'où germe cette mauvaise plante d'une végétation souterraine, infinie, poussant ses fibres vénéneuses de la famille dans l'État et la société, Luther la coupe, par un moyen très-simple. Pour directeur à la famille, c'est la Bible qu'il donne. Il vous met dans les mains un livre, au lieu d'un homme.

«Ne me croyez pas, dit-il. Qui est Luther? Que m'importe Luther? Périsse Luther, et que Dieu vive!... Prenez ceci: lisez.»

Lisez! Quoi! en voici un qui veut qu'on sache lire! Mais cela seul est une grande révolution.

Lire un livre imprimé! Révolution plus grande. Ceci donne des ailes à la Presse. En sorte que tous liront, sauront, verront, auront des yeux... C'est la révolution de la lumière.

Quel livre? Infiniment multiple, de vingt esprits divers, donc propre à susciter l'examen, la critique, la recherche d'un esprit libre.

De sorte que ce bonhomme, chaleureux défenseur de l'autorité primitive, s'en remet à la liberté.

Cœur loyal, âme pure! je le vois bien ici. Le vrai nom de ton œuvre est celui-ci: c'est la révolution de loyauté.

Point d'arrière-pensée dans ce rude homme. Il marche, fort et ferme, de ses souliers de fer, dans la droite et loyale voie... Ah! il ne vous énervera pas. Il vous forge d'abord une Bible allemande dans la langue vibrante des Niebelungen, la langue des vieux héros du Rhin.

Où en est, je vous prie, toute la littérature du Moyen âge, la poésie de la fièvre, la gémissante colombe du Cantique, les berceaux de l'Épouse, tant commentés de saint Bernard, recommentés d'Innocent III et de Gerson, de Bossuet même. Voici un homme indélicat qui n'entend rien aux attendrissements, qui n'a pas goût aux confidences, aux timidités, aux soupirs. Les bocages douteux où les mystiques erraient au clair de lune, ce grossier forgeron qui n'aime que le jour, il frappe dessus, à droite, à gauche. Et quand les dryades gémiraient, il n'en frapperait que plus fort, faisant de ces nymphes du diable un impitoyable abatis.

Qu'il est puissant, celui qui ne veut rien pour lui, qui va droit devant lui et sans tourner la tête! Je voudrais bien savoir seulement comment, dans ce grand désert d'hommes, où tous agonisaient, il y eut un homme encore; comment, tous étant pâles, délicats, pulmoniques, il y eut cet homme fort, «au cœur rouge,» pour dire comme la vieille Allemagne. Il y a là un miracle que je ne comprends pas.

Il ne descendit pas du ciel. Il passa par l'école, l'église et le couvent, trois degrés du suicide.

Et il eut en perfection, ce héros, l'éducation du temps, celle de la bassesse et de la peur.

C'était une sorte de bagne où l'on n'entendait que le fouet. Luther l'avait cinq fois par jour. Cela faisait des enfants si peureux, qu'un jour, avec ses camarades, ayant mendié à la porte d'une ferme, le paysan, homme charitable, mais d'une voix rude, leur dit: «J'y vais,» et leur peur fut si grande, qu'ils s'enfuirent à toutes jambes et n'osèrent jamais revenir.

Voilà la triste école d'où sortit l'homme le plus hardi de l'Allemagne.

Autre miracle. Converti un jour par la peur d'avoir vu tuer un ami par la foudre, il se fait moine, et le voilà entre deux écueils auxquels personne n'échappait. D'une part, la goinfrerie, le ventre. Et d'autre part, la femme, la fatalité corruptrice de savoir et toucher sans cesse ce qu'on doit éviter.

Dieu le portait. Il entre au cloître, mais comment? Avec sa musique d'une part, de l'autre son Virgile et les comédies de Plaute. Ris, bon jeune homme, cela te soutiendra. Mais il y ajoute Platon. La sereine, l'héroïque antiquité, l'entoure et le garde. La musique lui prête des ailes, pour l'enlever au besoin sur les endroits fangeux et les basses tentations.

Fils d'un Saxon, il le fut peu lui-même. Ce n'est point un buveur de bière. Il est du pays de la vigne, du pays de sa mère, née sur les coteaux de Wurtzbourg. Il eut dans le sang l'esprit gai et aimable des plus salubres vins du Rhin. Rien d'épais, rien d'alourdissant. Seulement des chaleurs subites à la tête et au cœur, de superbes colères. Mais le meilleur homme du monde.

Le grand assaut livré à son esprit, ce fut la découverte fortuite d'une Bible. Livre immense, effrayant, où Dieu semble parler par cinq cents voix contraires. Beaucoup y succombaient, disant (Luther le leur reproche): Bibel-Babel, et n'y voulant plus lire.

Rudes étaient ses combats. Et il eut un moment la tentation de jeter tout. Mais ce grand livre le retint. Deux fois par an il lisait la Bible tout entière, et s'y enfonçait toujours plus, y trouvant, y portant mille choses fécondes qu'en fait jaillir un grand esprit. Il dit fort bien plus tard, dans la naïveté de la force: «Je tire bien moins des livres, que je n'y mets moi-même.»

La difficulté réelle du moment que personne ne voyait, la chose qui faisait avorter la Renaissance, stérilisait la Liberté, c'est que Rome les exploitait. Rome s'était mise à la mode; elle professait la doctrine des philosophes et des juristes, doctrine antichrétienne, qui sauve l'homme non par le Christ, mais par les œuvres mêmes de l'homme.

Léon X se montrait d'accord avec Érasme. La liberté et la philosophie, confisquées, amorties par leur ennemi naturel, se neutralisaient elles-mêmes. C'était la vaccine de la liberté, un libre arbitre théorique, dirigé par les prêtres, rançonné par les indulgences, c'était aux mains du pape un négoce de plus, une nouvelle marchandise de la grande boutique.

Avec un petit mot, une équivoque, la liberté devenait servitude: l'équivoque du mot œuvres. «L'homme est-il sauvé par les œuvres? Oui, disait le philosophe, entendant les œuvres de vertu. Oui, disait le papiste, entendant les œuvres pies, messes ou cierges brûlés, macérations, pèlerinages, ou, ce qui remplace tout, l'indulgence de Rome et l'argent.

Magique vertu de l'équivoque! Grâce au mot œuvres, l'argent et la philosophie avaient le même langage. Tetzel et Fugger parlaient comme Zénon.

Mais voilà que ce rude Allemand brise ce bel accord. Quand on lui parla du charlatan Tetzel, de ses succès à colporter sa drogue, Luther dit brutalement: «Je lui crèverai son tambour.»

Traduisons clairement sa prédication. Replaçons-là au vrai jour populaire:

«Bonnes gens, on vous vend la dispense des œuvres. Remettez l'argent dans vos poches. Dieu vous sauve gratis. Des œuvres, la seule nécessaire, c'est de croire en lui, de l'aimer. Quoi! Dieu est mort pour vous, et il n'y aurait pas assez du sang d'un Dieu pour laver tous les péchés de la terre?»

Chose curieuse, le pape recommandait les œuvres, et tout s'était réduit aux œuvres de la caisse. Luther dispense des œuvres, et elles recommencent, les vraies œuvres morales, celles de piété et de vertu.

Il disait: «Aime et crois.» Qui aime, n'a besoin qu'on impose et prescrive les œuvres agréables à l'objet aimé; il les fera bien de lui-même, et il les ferait malgré vous.

Cette apparente suppression de la Loi, ce triomphe de la Grâce et de l'amour, fut un enchantement. De misérable serf qu'il était, servant sous le bâton, la verge et la peur de l'enfer, voilà l'homme restauré qui se trouve chez Dieu le fils de la maison, l'héritier chéri, légitime. Il s'élance, riant et pleurant, dans les bras paternels... Le péché, le jugement, tous les épouvantails, que sont-ils devenus? Je ne vois plus qu'amour, lumière, consolation, le paradis ici-bas, comme au ciel... Un chant de joie commence. À l'homme de chanter, au diable de pleurer. Lui seul est dupe. Jésus l'a attrapé. Croyant tenir sa proie, il a mordu à vide et s'est mordu... Du ciel à la terre, immense éclat de rire.

Voilà comment apparut Luther, sublime et bouffon musicien de ce divin Noël, amusant, colère et terrible, un David aristophanesque, entre Moïse et Rabelais... Non, plus que tout cela: Le Peuple.

Ou, comme il a nommé magnifiquement le peuple: «Monseigneur tout le monde (Herr omnes).» Ce Monseigneur est dans Luther.

Le plus merveilleux de l'affaire, c'est que cette nouveauté était très-vieille. Cent fois on avait ramassé le texte de saint Paul: «Crois, et tu es sauvé.» Saint Augustin l'avait commenté, étendu, délayé à souhait. Tous les mystiques avaient pris là, spécialement les mendiants, et plus que tous, les théologiens de l'Allemagne.

C'était la propre et originale théologie allemande, comme elle existait déjà dans le petit manuel qui porte ce nom, comme on la trouvait, remontant, dans Tauler, Henri Suso, jusque dans Gotteschalk, condamné sous Charlemagne, au temps même où le christianisme entra en Allemagne. Dès qu'il y eut un christianisme allemand, il fut tout d'abord luthérien.

L'Allemagne enseigna toujours: «Dieu seul est grand, Dieu seul est tout; toute la force de l'homme est en lui.»

La défaillance de l'Église n'avait que fortifié cette doctrine de l'impuissance humaine. L'Imitatio Christi, la Théologie de Gerson, n'avaient pas d'autre sens. Et pourtant quel contraste! Ces livres monastiques, découragés (désespérés dans leur résignation), ne mènent à rien qu'à la langueur, à rêver et croiser les bras. Ils sont la fin d'un monde, pâle reflet d'un soleil couchant. Ceux de Luther, c'est l'aube, c'est un réveil de mai à quatre heures du matin. Une cloche argentine et perçante, sous un puissant battant d'acier, éveille le monde en sursaut. L'Allemagne, la reine aux bois dormant, se met sur son séant, en se frottant les yeux: «Oh! dit-elle, que j'ai dormi tard! Mais, je le vois bien, c'est l'aurore!»

Remontez, je vous prie, dans l'histoire du christianisme: vous ne trouvez rien de semblable. Je parlais de l'Imitatio, mais j'aurais pu dire l'Évangile. Son astre aimable a lui, au coucher de l'Empire romain sur les ruines de la Judée et de vingt nations. Son charme est plutôt celui d'une lune mélancolique que d'un fécond soleil; c'est le temps du repos; c'est l'astre aimé des morts. Dormez et laissez faire à Dieu.

Tout au contraire, Luther, qui croit ressusciter cette doctrine, qui en dit, redit les paroles, commence pour le monde un âge de bruyante et vive action. Le jour, laborieux ouvrier, se lève, et chante, et frappe, et bat l'enclume. Il me dit bien: Dormez. Mais il n'y a pas apparence. Cher, vaillant forgeron, tant que tu battras d'un tel bras, peu de gens dormiront. Dès l'heure où ton coq a chanté, les muets esprits de la nuit ont fui discrètement. L'homme est pour toujours éveillé.

Ainsi l'effet fut tout le contraire que celui des mystiques. Tant vaut l'homme, tant vaut la doctrine. Celle-ci, prêchée dans la langueur, dans les tendresses équivoques, était la mollesse même, l'énervation de l'âme. Proclamée de cette voix pure et forte, candide, héroïque, elle fut le pain des forts, un cordial avant la bataille; elle fit a l'homme la belle illusion de sentir, au lieu de son cœur, battre en son sein le cœur d'un Dieu.

Malentendu sublime! Le peuple entend mieux qu'on ne dit. Il prit l'air plus que les paroles; et dans l'air était le vrai sens. Quand de sa voix tonnante à faire crouler les trônes, Luther criait: L'homme n'est rien, le peuple entendait: L'homme est tout.

Les dates ici sont dramatiques. La grande œuvre du Concordat, la soumission de la France, brisée par le roi et par le pape, fut couronnée en février 1517. En mars, Léon X, qui jusque-là n'avait pas cru à sa victoire, et tenait à Rome contre les gallicans une espèce de concile pour les foudroyer au besoin, jugea la comédie inutile, licencia ses acteurs. Le ciel était serein, les humanistes ralliés à la papauté. Les rieurs étaient pour le pape. Et c'est à ce moment qu'éclatèrent en Allemagne les thèses de frère Martin Luther. Elles coururent en un mois jusqu'à Jérusalem.

Le 31 octobre 1517, Luther, ayant écrit une noble et forte lettre à l'archevêque de Mayence, où il le sommait du compte qu'il aurait à rendre à Dieu, afficha à l'église du château de Wittemberg ses propositions sur les indulgences. Pièce originale, éloquente, d'une verve mordante, chaleureuse et satirique. Jamais la théologie n'avait parlé sur ce ton. Nulle banalité. Tout sortait d'une indignation loyale et des entrailles mêmes du peuple.

L'ironie n'y manquait pas. «On a sujet de haïr ce trésor de l'Évangile, par qui les premiers deviennent les derniers. On a sujet d'aimer le trésor des indulgences, par qui les derniers deviennent les premiers.

«Quand le pape donne des pardons, il a moins besoin d'argent que de bonnes prières pour lui. Voilà tout ce qu'il demande.»

À côté de ces choses piquantes, il y en avait de bien belles, d'une vraie sublimité: «Qui vous dit que toutes les âmes du Purgatoire demandent à être rachetées? Qui sait si elles n'aiment pas mieux rester et souffrir?... Assurons les chrétiens que souffrir, c'est la voie du ciel, exhortons-les à affronter les douleurs, l'enfer même, s'il le fallait, pour aller à Dieu.»

On fait tort à la cour de Rome quand on dit qu'elle traita légèrement cette affaire, qu'elle n'en sentit pas la portée. Elle crut, à tort, que la chose était suscitée par les princes, avec raison que les princes en étaient charmés et en profiteraient. L'empereur Maximilien, fort ennemi de Léon X, et qui, dit-on, eut un instant l'idée d'être pape lui-même, disait: «Celui-ci est un misérable; ce sera le dernier pape. Gardons bien le moine saxon; le jeu va commencer avec les prêtres. Soignez-le. Il peut arriver que nous aurons besoin de lui.» L'électeur de Saxe, et d'autres princes dans chaque famille électorale, regardèrent d'où venait le vent, et se tinrent prêts à soutenir ce défenseur de l'Allemagne, sans lequel elle risquait de tomber dans l'abaissement de la France. Danger qui ne fit que croître par la mort de Maximilien, quand le vendeur des indulgences, l'archevêque de Mayence, parvint à faire empereur le roi catholique.

Rome ne perdit pas un moment[11]. Elle lança les dominicains, fit écrire l'un d'eux qui était le maître du Sacré-Palais, pour rappeler la doctrine de saint Thomas, et somma Luther de comparaître dans soixante jours (septembre 1518). Puis elle envoya à Augsbourg un Italien fort délié, le cardinal Cajetano, qui lui-même avait été suspect d'hérésie, ayant écrit qu'on pouvait interpréter l'Écriture «sans suivre le torrent des Pères.» Il devait plaire à l'électeur, et décider Luther à la rétractation. Il s'y prit de toutes manières, par menace à la fin, lui montrant son isolement, son danger, lui disant: «Crois-tu que le pape s'inquiète fort de l'Allemagne? Crois-tu que les princes lèveront des armées pour te défendre?... Quel abri as-tu? Où veux-tu rester?—Sous le ciel,» répondit Luther.

Rome avisa dès lors à un moyen plus violent. Elle flatta l'électeur, lui envoya le présent royal de la Rose d'or, en lui demandant en échange de lui livrer le moine. Dans ce cas-là, brûlé par Léon X, il eût eu le sort d'Arnoldo de Brescia, de Savonarole, de Bruno et de tant d'autres. La Réforme, étouffée encore, eût laissé le vieux système pourrir sa pourriture paisiblement. Point de protestants, dès lors, ni de jésuites; point de Jansénius, point de Bossuet, point de Voltaire. Autre était la scène du monde.

Luther était dans un danger réel. L'électeur ne se prononçant pas, il n'avait de protection que le peuple, et se tenait prêt à partir; mais pour quel pays? Pour la France? Autant valait aller à Rome. La mort de Maximilien changea tout. L'électeur devint vicaire de l'Empire, craignit moins de protéger Luther (janvier 1519).

Je regrette cette belle histoire. Tout le monde sait qu'après sa Captivité de Babylone, où il montrait Jésus-Christ prisonnier du pape, il brûla hardiment aux portes de Wittemberg la bulle de condamnation.

Rome était effrayée. On peut en juger par un fait minime en apparence, mais d'hypocrisie très-habile. Dès novembre 1517, un mois après les foudroyantes thèses, Léon X demande qu'on lui envoie sur l'argent des indulgences 147 ducats d'or «pour payer un manuscrit du 33e livre de Tite-Live.» Belle et touchante réponse aux calomnies de Luther! Voilà l'emploi honorable que faisait le digne pontife de cet argent tant reproché! Il le prodiguait pour les œuvres de la civilisation et le progrès des lettres. Là-dessus, les panégyristes de s'attendrir et de s'extasier. Et nous aussi, nous admirions une si fine diplomatie. Elle divisait habilement le grand parti de la Renaissance, elle flattait les Érasme, les Reuchlin, les Hutten; elle les avertissait de se rallier à Rome, à l'élégante Italie, fille et sœur de l'antiquité, de laisser dans sa barbarie ce buveur de bière, ce moine... Léon X avait dit: «Ce sont disputes de moines.» Et c'est aussi le point de vue sous lequel beaucoup d'humanistes voyaient la chose. Hutten, que la nécessité avait jeté à la cour de Mayence, avait dit: «Bravo! mes amis les moines, dévorez-vous, les uns les autres! (Consumite, ut consumimini invicem.)»

Ceci en avril 1518. En novembre de la même année, Hutten revint à lui-même. Il écrivit à un ami son pamphlet l'Ennemi des cours (Misaulus). Il appartient dès ce jour à Luther et à la patrie.

C'est alors qu'il porta chez Franz de Seckingen sa presse et son imprimerie. Il lui lut les écrits de Luther, lui en fît un admirateur, un champion au besoin, assura à la réforme sa redoutable épée.

Il en fut de même du fameux chef des lansquenets, le vieux Georges Frondsberg, rude et colérique soldat qui entourait Luther à Worms, tout prêt à tirer l'épée contre les Espagnols qu'avait amenés Charles-Quint.

Il n'y avait pas de scène plus sublime que cette diète de Worms, où l'homme que tous favorisaient, mais dont nul encore n'osait s'avouer protecteur, vint seul, porté sur le cœur et dans les bras de l'Allemagne, si ferme, si modeste et si grand. Tous: amis et ennemis, voulaient l'empêcher d'arriver et lui rappelaient Jean Huss: «J'irai, dit-il, y eût-il autant de diables que de tuiles sur les toits.»

Il y eut une tentative. On tâta le peuple. Un prêtre, avec des Espagnols, essaya d'enlever dans la rue quelques livres de Luther. Si cela eût réussi, les livres pris, on prenait l'homme. Mais le peuple s'élança, et les étrangers se réfugièrent dans le palais de l'Empereur.

La providence invisible qui l'avait entouré à Augsbourg et à Wittemberg, à Worms enfin, le prudent électeur de Saxe, craignant à la fois l'Empereur et le zèle intempérant de Luther, le fit enlever en route et le retint quelque temps au donjon de la Wartbourg. La chose fut si bien conduite que Luther ne sut pas d'abord s'il était en main amie ou ennemie.

Grand fut ce coup de théâtre. Les ennemis désespérés de l'avoir tenu et lâché. L'Allemagne entière émue, indignée contre elle-même, d'avoir si mal gardé son apôtre.

Lui cependant, dans son donjon, ne voyant âme qui vive, sauf deux pages qui lui apportaient les aliments et ne parlaient pas, il réfléchissait à loisir sur l'étrange événement. Sa flûte, les psaumes allemands, l'immense travail d'une traduction de la Bible, lui remplissaient très-bien les jours.

On sut bientôt qu'il existait, qu'il était le même, l'indomptable, le grand, l'héroïque Luther. Il écrivait de son Pathmos, de la région des oiseaux qui chantent Dieu jour et nuit.

Il écrivait à Mélanchthon, son jeune ami qui le pleurait: «Tu es tendre, cela ne vaut rien... Tu m'élèves trop; tu te trompes en m'attribuant tout ceci. Prie pour moi... Me voilà ici, oisif et contemplatif. Je me mets devant les yeux la figure de l'Église; je hais la dureté de mon cœur qui ne se fond pas tout en larmes «pour pleurer mon peuple égorgé.» Pas un ne se lève pour Dieu... Temps misérable! lie des siècles!... Ô Dieu! aie pitié de nous!»

Entre autres choses très-fortes, il écrivit un mot terrible à l'archevêque de Mayence, une sommation de s'amender:

«Pensez-vous que Luther soit mort? Détrompez-vous. Il vit, tout prêt à recommencer avec vous un certain jeu...» Qui l'aurait cru? Le misérable, qui craignait d'être démasqué, répondit de sa propre main une lettre de soumission, «souffrant volontiers, disait-il, cette réprimande fraternelle.»

Avec le temps, Luther fut moins resserré, et son hôte, le gouverneur du château, imagina pour l'amuser de le mener à la chasse. Il le connaissait bien mal, ce grand cœur, aussi bon que grand, si tendre pour la nature:

«Ç'a été, dit-il, pour moi un mystère de douleur et de pitié. La chasse, n'est-ce pas l'image du Diable, poursuivant les âmes innocentes?... Mais voici le plus atroce. J'avais sauvé un petit lièvre et l'avais mis dans ma manche. Je m'éloigne; les chiens le prennent, lui cassent la jambe et l'étranglent... J'en ai assez de la chasse... Ô courtisans, mangeurs de bêtes! vous serez mangés là-bas.»

Cette douceur n'était pas seulement pour les bêtes. Apprenant la violence des énergumènes, anabaptistes et autres qui allaient brisant les images et criant contre Luther:

«Aie soin, écrit-il à un conseiller de l'électeur, que notre prince ne teigne pas ses mains du sang de ces nouveaux prophètes.»

Entre ces éclairs admirables de bonté et de grandeur qui partent de la Wartbourg et illuminent l'Europe, voici, selon moi, le plus grand. Ceci, c'est la garantie la plus haute du caractère de Luther, le vrai sceau de sa loyauté.

Il abandonne la confession, la chose qui fait la force du prêtre, et sa très-intime joie, la chose pour laquelle tout jeune homme se fera prêtre (savoir le secret de la femme).

Je vous dis en vérité que cet homme-là, du prêtre, n'a eu que l'habit. Où trouvera-t-on jamais un homme ayant cette puissance, qui veuille s'en dépouiller?

Salut, homme vraiment innocent, simple, d'un profond cœur d'enfance!

Ce jour-là, tu es le vainqueur.

Je ne connais rien de plus curieux que ce bonhomme, descendant de la Wartbourg, malgré l'électeur, malgré tout. Deux embarras nouveaux (par-dessus le diable et le pape) lui survenaient: les rois, les peuples.

Henri VIII faisait écrire contre lui. L'Allemagne exigeait, aujourd'hui, non demain, une révolution.

Il voulut se mettre en travers, descendit. Il rentra dans son Wittemberg.

Tout était changé.

La petite maison de son père était entourée d'une foule. On avait su que Luther était ressuscité, et, d'un mouvement immense, toute la terre y affluait. Tel venait pour le bénir, tel pour le maudire, pour le voir surtout. Les questions de toute sorte pleuvaient comme grêle.

Voilà un homme étonné, embarrassé, effaré.—Mais ce n'était rien encore.

Les femmes, à ce renouvellement de la légende du monde sauvé par l'amour, s'étaient partout précipitées hors des maisons, hors des couvents. Un monde de religieuses, ayant quitté le cloître vide, cherchaient le vrai temple, cette maison de l'amour de Dieu. Elles n'avaient pas réfléchi que le pauvre Martin Luther, tout apôtre ou docteur qu'il fût, était encore un jeune homme robuste, d'environ trente-six ans.

Il était extrêmement maigre, alors, avec la tête carrée, plus carrée que gracieuse, de la vraie race allemande. Ses yeux, il est vrai, étaient admirables; il y roulait constamment des éclairs joyeux et terribles, comme la foudre rit au haut des cieux.

Heureusement, il était, de nature et foncièrement, un homme du peuple et de travail, disons le mot, un ouvrier, comme son père le mineur, un bon et loyal forgeron de Dieu.

De toutes ces femmes qui arrivaient, plusieurs très-jeunes et très-belles, il ne vit qu'une seule chose: «il vit qu'elles avaient faim.»

Et le voilà écrivant de tous côtés pour des aumônes, mendiant du pain pour elles, et, par de rudes plaisanteries, tâchant de plaire à l'électeur, aux courtisans, à tous, pour pouvoir nourrir «ces pauvres vierges, malgré elles,» en attendant qu'il puisse les renvoyer à leurs parents.

C'était une foule fort mêlée. Il y avait des religieuses princesses, qui avaient profité de l'occasion pour courir le monde, fort curieuses du jeune apôtre.

Il ne voit rien de tout cela. Il ne songe qu'à leur nourriture. Il y mange son dernier sou, et celui de ses amis.

J'imagine que le pauvre homme qui, à cette même époque, demande pendant plusieurs mois un habit à l'électeur, n'ayant pas grand'chose à donner à ces pauvres échappées, et ne sachant comment changer les pierres en pain, les alimentait de ses psaumes, et, prenant son luth ou sa flûte, tout au moins nourrissait l'esprit.

CHAPITRE VII

LA COUR, LA RÉFORME, LA GUERRE IMMINENTE—LE CAMP DU DRAP D'OR
1520

Le grand éclat de Luther, sa personnalité puissante, le succès de sa résistance rayonnèrent dans toute l'Europe, et la Réforme en fut encouragée. D'elle-même, elle était née partout.

Partout, en France, en Suisse, elle fut indigène, un fruit du sol et de circonstances diverses qui pourtant donnèrent un fruit identique.

En y réfléchissant, on se l'explique sans peine. L'âme humaine, près de se lancer en avant dans l'infini de l'inconnu, regarda encore en arrière, interrogea sa voie antique, se demanda s'il ne suffisait pas de revenir aux anciens jours.

On ne revient jamais. Chaque âge passe irrévocable, et rien ne le rappellera.

De sorte qu'en s'efforçant de ne point innover, cherchant à faire du vieux, et le plus vieux possible, l'esprit humain fit le contraire. Il commença un nouveau monde.

Cet effort instinctif pour revenir au vieux système était trop naturel. La Renaissance, déplorablement ajournée, trois cents ans (Voy. notre Introduction), venait de faire, bien tard, son éruption désordonnée; elle n'apparaissait nullement harmonique. On n'y voyait que le chaos.

Qu'il y eût dans la Nature, dans l'Art (nature humanisée), des éléments religieux et les bases de la loi profonde, c'est ce qui ne venait à l'esprit de personne. Tous cherchaient le salut dans le retour au surnaturel, dans la rénovation du dogme légendaire.

Après les premiers pas dans la voie de la Renaissance, ne trouvant pas encore le salut attendu, l'homme désespéra, tendit les bras à Dieu, en disant: «J'attends tout de toi.»

En France, par exemple, où tout l'espoir d'un ordre salutaire était mis dans la royauté, où le royaume, uni sous Louis XI, enrichi sous Louis XII, glorifié à Marignan, avait cru à ce jeune roi, la déception fut amère, lorsqu'aux premières campagnes dont nous allons parler, ce roi fut impuissant pour défendre le Nord et l'abandonna aux ravages, lorsque plus tard, loin de protéger le Midi, il se vit obligé de le brûler lui-même et d'en faire un désert. Ces terribles calamités, l'abaissement et le mépris de soi où la France tomba, la jetèrent violemment dans ce mystique désespoir et dans l'appel à Dieu qu'on appelle la Réformation.

Telle en fut la cause profonde, toute indigène et populaire. Délaissée du Dieu d'ici-bas, la France en appelle au Roi de là-haut.

La chose éclata tout d'abord là où étaient les plus grandes souffrances, dans nos villes du Nord, dans les populations misérables, effrayées, qui voyaient les ravages et la dévastation venir à elles. Elle commença dans un grand centre industriel, et par les ouvriers de Meaux, principale manufacture des laines à cette époque.

Attribuer ce mouvement tout populaire et spontané à la lointaine influence de l'Allemagne, aux timides enseignements du docteur Lefebvre d'Étaples qui, dès 1512, à Paris, renouvelait la théorie de la Grâce, ou aux prédications de l'évêque de Meaux, Briçonnet, c'est chercher de petites causes aux grands événements et ne pas connaître la nature humaine. Le bon évêque, mystique, nuageux, écrivain tourmenté, dont le sublime galimatias put influer sur des esprits subtils qui croyaient le comprendre, n'eût pas eu la moindre action sur le peuple. Le grand prédicateur fut la misère, la terreur, la nécessité, le désespoir des secours d'ici-bas, l'abandon surprenant où ce dieu des batailles, ce roi de Marignan, laissa nos provinces du Nord.

L'Allemagne et Charles-Quint s'étaient vus face à face à la diète de Worms, nullement avec satisfaction. L'Allemagne vit l'Empereur (contre sa promesse positive) amener des soldats espagnols. Et l'Empereur vit l'Allemagne, pour essai de résistance, lui dire ce Non si ferme de Luther.

Premier outrage à la Majesté impériale. Et dans la même diète, il eut l'affront plus grand de voir un Robert de la Mark, imperceptible sire des stériles bruyères de l'Ardenne, venir le défier, de souverain à souverain, lui jurer guerre à mort, et lui jeter le gant.

Il n'y avait jamais plus grande ingratitude que celle des impériaux. Robert, comme on l'a vu, leur avait gagné Seckingen et cette armée sans laquelle l'argent n'eût pas suffi à faire un empereur. C'est par Robert que Marguerite avait trompé et égaré la chevalerie du Rhin, jusqu'à tirer l'épée pour se donner un maître. Quel maître? l'Espagnol et le roi de l'Inquisition.

Le lendemain de l'élection, le conseil de l'Empereur avait tout oublié, voulait soumettre Robert à sa juridiction, le confondre dans la foule de ses vassaux des Pays-Bas. Robert se refit Français, et comme tel, sans consulter personne, avec trois ou quatre mille hommes, marcha intrépidement contre l'Empire et l'Empereur (mars 1521).

François Ier n'était pas prêt à le soutenir. Il avait perdu bien du temps, amusé par son futur gendre, qui négociait trois mariages, en France, en Angleterre, en Portugal, empruntant de l'argent au beau-père d'Angleterre pour payer au beau-père de France. Il paya pension à celui-ci jusqu'à son élection impériale (en juin 1519). Là, il leva le masque, ferma sa bourse, et tourna le dos à François Ier.

On se représente difficilement quelle était la haine et l'aigreur des conseillers de Charles-Quint. Il reste une consultation du chancelier Gattinara, pédantesque et furieuse, où il établit scolastiquement les raisons pour la paix, pour la guerre. Et les sept raisons pour la paix sont les sept péchés capitaux. Ce qui étonne davantage, c'est que l'habile et politique Marguerite d'Autriche n'est pas moins passionnée. C'est même elle qui enfonce au cœur du jeune homme le trait empoisonné qui le mettra hors de toute mesure. Les Français auraient dit de lui: Un quidam, certain petit roi. D'autres, charitablement, contaient à Charles-Quint que le roi de France espérait que l'imbroglio espagnol troublerait sa faible cervelle, que le fils de Jeanne la Folle tiendrait d'elle et deviendrait fou.

Ces aigreurs mises à part, la querelle des deux monarchies était très-complexe en elle-même, de celles que la guerre seule débrouille, qu'elle ne finit guère même que par l'épuisement des partis.

Ni la France, ni l'Espagne, ne pouvait céder la Navarre, la porte des deux royaumes, s'ouvrir à l'ennemi. Question insoluble, vainement disputée entre les Foix et les Albret.

Comme la Navarre était double, double de même était la Flandre, regardant la France et l'Empire. Double la question de Milan, fief d'Empire, disait l'Empereur, et selon le roi, héritage de Valentine Visconti. Et plus insoluble encore était la question de Bourgogne. Louis XI l'avait enlevée à la grand'mère de Charles-Quint, délaissée, orpheline: chose odieuse!... À quoi l'on répondait que si la France reprenait la Bourgogne, elle reprenait le sien, rappelait à soi un fief donné imprudemment à l'ingrate maison de Bourgogne qui, par Jean sans Peur et son fils, avait mis l'Anglais en France, tué la France, sa mère, autant qu'elle le pouvait. Tout don peut être révoqué pour cause d'ingratitude; combien plus s'il est constamment un danger de mort pour le donataire!

Des deux rivaux, l'Empereur, roi d'Espagne et de Naples, et souverain des Pays-Bas, des Indes, avec l'héritage éventuel de Hongrie et Bohême, était de beaucoup le plus vaste, mais le plus dispersé. François Ier était plus concentré, dans sa France si bien arrondie, plus obéi d'ailleurs, plus maître, plus à même de se ruiner.

L'avantage semblait devoir appartenir à celui des deux qui mettrait l'Angleterre de son côté. Qui y réussirait? Très-probablement Charles-Quint. L'Angleterre était, d'essence et de racine, antifrançaise, et elle réclamait toujours le royaume de France. Toute la pente du commerce anglais était vers Bruges et vers Anvers, et sa partialité naturelle pour la maison de Bourgogne qui avait été jusqu'à décourager les industries flamandes au profit des naissantes industries d'Angleterre.

Ainsi, de Londres à Anvers, le courant était tout tracé, et la pente très-forte. Rapprocher, au contraire, l'Angleterre de la France, en l'éloignant des Pays-Bas, c'était un grand effort, une œuvre d'art et d'habileté, une tentative improbable de forcer le courant d'aller contre la pente populaire.

La cour de France ne désespérait pas d'accomplir ce miracle. François Ier croyait qu'il suffisait pour cela d'acquérir le ministre dirigeant, le tout-puissant cardinal Wolsey. Présents et billets tendres ne manquaient pas. Le roi n'aimait que lui, ne se fiait qu'à lui. Il eût voulu que, seul, il gouvernât les deux royaumes. La cour de Madrid et Bruxelles parlait moins et agissait plus. En une fois, Charles-Quint lui envoya d'Espagne une grosse constitution de rente de sept mille ducats. Mais tout cela n'était que de l'argent. Wolsey en avait tant! Le cœur du bon prélat était tout aux choses spirituelles, à la tiare: il voulait être pape. Ce rêve des cardinaux-ministres, qui amena si loin les Amboise, s'était emparé de Wolsey. Plus vieux que Léon X, en revanche il était plus sain. Le Médicis était mangé d'ulcères. Wolsey, pour un homme de son âge, allait, digérait à merveille. Il comptait l'enterrer. Il se dit qu'il fallait voir de près les deux rivaux et se décider pour celui qui l'aiderait le mieux. Dès l'élection de Charles-Quint, il fut réglé qu'Henri VIII verrait d'abord le roi de France.

Ces entrevues personnelles des princes créent souvent plus de haines qu'elles ne concilient d'intérêts. François Ier avait à craindre d'éclipser, d'irriter celui à qui il voulait plaire. Henri VIII avait vingt-huit ans, lui vingt-six. La rivalité d'âge, de grâce et de figure, le désir commun de briller devant les femmes, pouvaient, d'une amitié douteuse, faire une haine solide et profonde.

L'inquiétude de François était justement de ne pas briller assez, faute d'argent, d'être effacé. Il faisait écrire à Wolsey par l'envoyé d'Angleterre: «Qu'il voudrait bien savoir si le roi son frère n'aurait pas pour agréable de défendre aux siens de faire de riches tentes. Il ferait volontiers aux Français la même défense.»

Henri VIII n'en tint compte. Bouffi d'orgueil, il voulait éclater dans son rôle d'arbitre suprême et de roi des rois. En quoi sa pensée était celle même de l'Angleterre. Ce peuple, qui sous des formes froides et sombres, ne va que par accès, après un accès de fureur et de guerre, non moins furieusement voulait l'acquisition, la richesse et l'éclat. Moment d'orgueil, enflure en bouffissure, comme dans la trop grasse Flandre au temps de Philippe le Bon.

Tel peuple, tel ministre et tel roi. Wolsey plaisait justement par un luxe insensé, même en choses vraiment ridicules. Il avait un goût excentrique de s'entourer de colosses; si l'on voulait lui faire sa cour, on n'avait qu'à lui découvrir quelque homme de haute taille, le lui donner. Il en faisait des bedeaux, des porte-croix, et prenait un plaisir d'enfant à marcher, en légat romain, dans sa pourpre, au milieu de ces géants qui portaient de grosses chaînes d'or.

L'aveu que faisaient les Français de leur pénurie, décida Wolsey. Il crut les écraser. Une grande fête chevaleresque, une revue solennelle des deux nations où Henri VIII apparaîtrait plus brillant qu'Henri V au Louvre, c'était pour le ministre un moyen sûr d'être agréable. Et il avait besoin de l'être. Henri, à son avénement, avait pris femme et ministre, il y avait déjà dix ans. Mais, il ne fallait pas se le dissimuler, l'un et l'autre vieillissaient. La reine Catherine d'Aragon était une sainte espagnole du XIIe siècle, d'une perfection désolante; son mari ne pouvait la joindre qu'à genou au prie-Dieu. Nulle distraction que la Légende dorée, qu'elle lisait à ses demoiselles. Ni jeune, ni féconde, du reste: un seul enfant, qui était une fille (Marie la Sanguinaire). Ces dix années d'Henri, de dix-huit à vingt-huit ans, il les avait passées d'abord dans l'étourdissement du sport, la vie à cheval, taciturne et bruyante pourtant, des violents chasseurs anglais. Cela était fini. Il grossissait, et c'était déjà un roi assis. Wolsey le trouvait accoudé sur saint Thomas, rêveur et disputeur, aigre, chaque jour plus sombre.

Pour revenir, les Anglais voulant que ce fût une fête, les Français rougirent d'avoir eu cette velléité d'économie. Judicieusement, ils sentirent que l'honneur national était en jeu, qu'il fallait à tout prix que la France ne pâlit pas devant l'orgueilleuse Angleterre. Ce fut un duel de dépense. L'affaire passée sur ce terrain, tous héroïquement fous, vendirent, engagèrent prés, châteaux et métairies, pour avoir des colifichets, velours, satins, draps d'or, bijoux, surtout des chaînes d'or, comme en portaient les Anglais. Il n'y avait pas à plaisanter; on venait de manquer l'Empire; on voulait se relever. Le brillant fat, l'amiral Bonnivet, revenant à vide et joué de son ambassade impériale, pour se venger de sa déroute, voulut éclipser tout; son frère et lui levèrent, pour venir à la fête, une espèce d'armée de quelque mille chevaux.

Pour comprendre cette fête et son animation, le violent esprit de rivalité qui s'y déploya d'Anglais à Français, et entre Français même, il faut connaître les vrais juges du camp, devant qui l'on fit ces efforts. Ces juges étaient les dames.

Écartons d'abord les deux tristes reines un peu abandonnées, la dévote et la malade, l'Espagnole et la Française. La première, du côté anglais, isolée entre les Anglais. L'autre, la reine Claude de France, fille maladive du maladif Louis XII, peu aimée, mais toujours enceinte; François Ier ne la consolait autrement de ses volages amours.

Sauf ces ombres mélancoliques, les deux cours étaient éclatantes. Celle de France semblait tout en fleurs. Haut, très-haut, trônait la maîtresse en titre, madame de Châteaubriant, de la race royale de Foix, fille du fameux comte Phébus, et le soleil de la cour. Les clairvoyants, cependant, voyaient qu'un soleil qui brillait depuis deux ans brillerait peu encore. Elle n'avait que plus de crédit; le royal amant la dédommageait ainsi d'une assiduité déjà décroissante. Ce qui la soutenait, c'était justement son jaloux mari, furieux, point résigné, point gentilhomme, qui soulageait sa rage par des violences bourgeoises et des corrections manuelles qui faisaient pleurer ses beaux yeux, rire ses rivales, et réveillaient le roi.

La cour, partagée quelque temps entre la maîtresse et la mère, commençait à incliner un peu vers celle-ci, l'altière Louise de Savoie. Maladive, mais belle encore, passionnée, violente et sensuelle, elle avait fait trêve aux galanteries; elle avait un amour. Il y avait paru, lorsqu'à l'avènement, elle avait donné l'épée de connétable au jeune cadet des Montpensier. Ce jeune homme, de mine sombre, d'un tragique aspect italien (par sa mère il était de Gonzague), avait épousé l'héritière de Bourbon, petite bossue malade qui n'avait pas longtemps à vivre. La mère du roi spéculait là-dessus. L'ambitieux s'était fait connétable en subissant cet amour, s'engageant même à elle et recevant d'elle un anneau. Anneau fatal qui le perdit, Louise ayant cru le tenir par là, le réclamant, le poursuivant. Elle s'attacha à cet anneau, et, voulant le ravoir, elle le fit chercher jusqu'à Rome sur le cadavre de Bourbon.

Celui-ci la trompait. Ses visées étaient ailleurs. Il ne songeait guère à faire des frères tardifs au roi en épousant la Savoyarde. Il visait à épouser une fille de France, une princesse qui (la loi salique étant biffée) lui donnerait un semblant de droit. Il y avait justement les deux reines futures du protestantisme, la fille de Louis XII, Renée, qui devint duchesse de Ferrare, et la gracieuse, spirituelle et charmante Marguerite d'Alençon, mariée malheureusement, mais mariée à une de ces figures qui font dire: «Elle sera veuve.»

Par la mère, Bourbon comptait sans doute avoir la fille.

Ce n'était pas l'avis de celle-ci. Elle n'aimait guère son mari, ce pauvre duc d'Alençon. Mais elle professait hautement de dédaigner tous les amants, et elle avait pris pour devise un tournesol avec ces mots: «Non inferiora secutus (Je ne suivrai rien d'inférieur).»

Marguerite, c'était sa grâce, était à la fois gaie et mélancolique. Perdue par instants dans une mer d'amour divin et de mysticité, elle n'en aimait pas moins ceux qui riaient. Elle avait un joyeux valet de chambre, le fameux Marot. Elle faisait parler volontiers Bonnivet, hâbleur comme François Ier, et qui, sous plus d'un rapport, ressemblait au roi. Bonnivet avait l'insolence de se faire le rival du connétable. Il avait bâti son château dans son château, et, comme il le voyait tourner autour de Marguerite, il ne manqua pas aussi d'en devenir amoureux. Elle se moquait de lui. Bonnivet, habitué aux escalades, aux coups de main, aux faciles victoires de soldat, risqua une chose très-sotte et peu loyale. Il invita la cour chez lui, et, le soir, la duchesse se couchant en toute confiance, voilà la tête d'homme qui apparaît par une trappe. C'est Bonnivet. La princesse, serrée de près, fut secourue à temps. D'un autre, le roi se fût fâché; mais de celui-ci, il ne fit que rire.

Bourbon, moins gai, n'était environné que de gens qui eussent volontiers coupé les oreilles à Bonnivet. Deux partis étaient en présence sous l'œil du roi. Parfois on s'échappait. Un gentilhomme de Bourbon, Pompéran, crut lui faire plaisir en tuant un homme de l'autre parti.

L'entrevue, négociée depuis dix-huit mois, eut lieu le 7 juin 1520. François Ier partit d'Ardres; Henri, de Guines. Les deux princes arrivèrent en même temps sur les deux coteaux entre lesquels coule une petite rivière. Les deux cours, en deux masses épaisses comme deux petites armées, restèrent sur les hauteurs; les deux rois descendirent. François Ier était à cheval, faisant porter l'épée royale devant lui par le connétable de Bourbon. Henri VIII, le voyant venir de loin, avisa qu'il fallait aussi qu'on portât l'épée d'Angleterre; on la chercha, on la tira et on la porta de même.

Ils se joignirent, s'embrassèrent avec effusion.

L'œil pénétrant d'Henri avait fort remarqué la figure de celui qui portait l'épée. Il sut qui il était et dit au roi: «Si j'avais un tel sujet, je ne lui laisserais pas longtemps la tête sur les épaules.»

Le banquet royal fut dressé. En toute cordialité, les Anglais offrirent aux Français des vins, des rafraîchissements. Puis Henri VIII prit le traité des mains des gens de robe longue, un traité d'intime alliance. Son titre de roi de France y était. Il le passa galamment, disant: «Ceci est un mensonge.»

Dès le lendemain, on fit les lices, qui remplirent toute la vallée: neuf cents pas de long et trois cents de large. Au bout, des arbres de drap d'or aux feuilles de soie verte où pendaient les écussons frères, en ce jour réconciliés. Autour, des échafauds immenses pour les dames et la noblesse. Puis, ça et là, des pavillons, palais improvisés, d'un incroyable luxe, les plus précieuses étoffes employées en plein air pour toits, murailles et couvertures. La merveille était le palais d'Angleterre, qui n'était que fenêtres, un Windsor de verre, lumineux, recevant par cent cristaux et renvoyant le soleil.

Le 9 juin ouvrit le tournoi où François Ier montra sa grâce autant que sa force. Henri, fort et sanguin, s'y anima tellement, qu'oubliant que c'était un jeu, il assomma le pauvre diable qui lui était opposé; il lui asséna sur la tête un si vigoureux coup de lance, qu'il ne remua plus. On le releva. Le cheval d'Henri VIII n'était guère moins malade. Il avait eu de telles secousses, qu'il creva la même nuit.

Les politiques qui avaient arrangé l'entrevue, d'après les histoires d'Italie, de César Borgia, ou de la mort de Jean sans Peur, avaient pris des précautions extraordinaires et ridicules. Le roi, qui avait plus d'esprit, sans en rien dire, un matin, jette sur lui une cape espagnole, saute à cheval, arrive aux postes anglais. Il y trouve deux cents archers. «Vous êtes surpris, dit-il, je vous fais mes prisonniers. Menez-moi au roi.—Il dort.» François Ier va son chemin, frappe lui-même à la porte, entre. Grand étonnement d'Henri: «Vous avez bien raison, dit-il, de vous fier. C'est moi qui suis votre homme et qui me rends à vous.» Il lui passe un riche collier. Le roi riposte par un bracelet qui valait le double, et dit: «Vous m'aurez pour valet de chambre,» et veut lui chauffer la chemise.

Cette démarche avançait les affaires plus que dix années de diplomatie. Elle ne déplut qu'aux Wolsey, aux Duprat, aux magisters des rois, habitués à les tenir sous leur pédantesque férule. Elle toucha les Anglais, qui aiment les choses généreuses. Elle mettait les deux peuples sur le terrain du bon sens et d'une fraternité vraiment politique conformes à leurs grands intérêts.

Deux politiques parlaient à l'Angleterre: la petite lui conseillait l'alliance des Pays-Bas, où elle faisait les petits gains d'un commerce journalier, le négoce des cuirs et des laines. Et la grande politique lui conseillait l'union avec la France contre un Empereur roi d'Espagne, dangereux à l'indépendance de tous, ennemi né (comme Espagnol) de la révolution salutaire qui devait nourrir l'État de la sécularisation ecclésiastique.

L'Espagnol était l'ennemi commun, et il n'y en avait pas d'autre.

Les deux peuples et les deux rois eurent un moment de vive cordialité. L'obstacle, des deux côtés, était les cardinaux ministres, Wolsey, Duprat, qui naturellement faisaient accroire à leurs maîtres qu'il fallait gagner sur l'Église plutôt que de lui succéder. La France suivit Duprat, et continua de demander, d'extorquer quelque argent au pape. L'Angleterre écarta Wolsey, et entra vigoureusement dans la grande voie financière et religieuse de la réformation.

L'heureuse, l'aimable occasion de cet affranchissement de l'Angleterre, qu'on place en 1527, doit, je pense, être reportée à 1520, aux entrevues du Camp du drap d'or, aux visites amicales que les deux rois faisaient aux reines[12]. La reine Claude, fille de Louis XII, et qui avait la bonté de son père, était aimée de la cour d'Angleterre, de la femme d'Henri VIII. Ce prince allait la voir, et la trouvait au milieu de cette belle couronne de dames et demoiselles. Fut-il tellement aveugle, qu'il ne vît point justement la plus jeune et la plus charmante? La reine aura-t-elle oublié de lui faire remarquer qu'une enfant de quatorze ans, belle, spirituelle, gracieuse, très-avancée, très-cultivée, était une de ses sujettes? Cela me paraît improbable.

J'affirme sans hésiter que la bonne reine en aura fait une sorte de compliment au roi, disant en les présentant toutes: «Pour celle-ci, c'est la plus jolie, c'est ma perle, et c'est une Anglaise.»

Miss Anna Boleyn, née vers 1507, était d'une très-ancienne famille de haute bourgeoisie municipale que plusieurs croient d'origine française. Son grand-père était lord-maire de Londres, et il s'était jeté violemment dans la révolution de Richard III. Son père, sir Thomas Boleyn, moins violent et plus délié, fut envoyé d'Henri VIII en Allemagne, en Espagne, en France. Elle y avait été amenée à six ans par la jeune sœur d'Henri VIII, femme de Louis XII, laquelle, bientôt n'étant plus reine, la laissa à élever à la nouvelle reine, Claude, femme de François Ier (1515), et, celle-ci étant morte (1524), elle passa entre les mains de la sœur du roi. Heureuse progression, qui dut contribuer beaucoup à former cette personne accomplie. Claude était la vertu même, et la cour de Marguerite, savante, raffinée, délicate, était l'asile de la pensée et le vrai temple de l'esprit.

Le furieux calomniateur d'Anne Boleyn, Sander et autres, avouent que cette fille abominable avait une taille ravissante, une jolie bouche à lèvres fines, une grâce singulière dans les mouvements, la plus charmante gaieté. Tout ce qu'ils peuvent dire contre elle, c'est que son teint fut de bonne heure d'une pâleur mate et maladive. «Et que de défauts cachés! Sous ses gants, elle avait six doigts, un goître au col; c'est pour cela qu'elle se découvrait très-peu, au rebours des dames anglaises, qui ne font pas difficulté de montrer leur sein.» Ils concluent de sa modestie que, dessous, elle était un monstre.

Deux choses nous éclaireront davantage, son portrait d'abord, et son autre portrait, sa fille.

Sa fille, la reine Élisabeth, qui lui ressemblait en mal, aide à comprendre pourtant la famille et la race. Dans les excellentes effigies (en cire, et autres) qui restent et qui sont parlantes, on est frappé de la petitesse des traits, qui n'ennoblit nullement. Anne Boleyn avait la bouche petite, Élisabeth l'a presque imperceptible, mais visiblement violente et criarde. Race mixte, mi-bourgeoise et mi-noble. Ces familles, en revanche, ont la vigueur que les races nobles n'ont jamais: l'aptitude aux affaires.

Le solennel portrait d'Anne qu'a fait Holbein et qui est au Louvre, montre cette personne, si vive, enfermée et encastrée dans tous les pesants joyaux de la couronne d'Angleterre, aux chaînes de la fatalité. À regarder cet attirail et cette immobilité, c'est une idole orientale. Au total, tout cela factice. On devine aux yeux le mouvement contenu. Les traits sont plus beaux qu'agréables, le sourire ayant disparu. Sous la reine qui trône et qui pose, se retrouve parfaitement la petite-fille du lord maire. Ce qu'elle a de royal, qui attire, qui est fin, charmant, c'est justement ce que Sander dit monstrueux, ce cou de cygne, mince et fluet, ce petit cou qui (elle le dit elle-même) ne donnera pas grand mal au bourreau.

Autre était cette personne, à coup sûr, au Camp du drap d'or, alors dans sa première fleur. Autre était le teint, la fraîche voix, la gaieté de petite fille, le rire, permis à treize ans, dans l'indulgence des reines pour la jeune étrangère, qu'on devait gâter d'autant plus; premier rire à fossettes où l'imprudent contemplateur admire une grâce d'enfance, tandis que souvent son cœur est inopinément blessé d'un éclair innocent des yeux.

Henri VIII, entouré constamment des plus belles femmes du monde, de ces carnations merveilleuses que, dès ce temps, les Anglaises ne dérobaient nullement à l'admiration, n'avait pas eu une mauvaise pensée; toujours il retournait à sa femme, à son saint Thomas. Mais comment fut-il dès ce jour où cette enfant des deux nations dut lui révéler la grâce française? Un sourire de la petite fille put faire le salut de l'Europe.

Henri VIII, dès ce jour, fut de mauvaise humeur. Tout allait mal. Le vent lui joua le tour d'emporter et de briser sa maison de cristal. Le roi de France, sans le vouloir, l'éclipsait, l'écrasait. Dans cent détails imperceptibles, il l'emportait auprès des femmes. Henri était très-beau encore à vingt-huit ans. Mais ses yeux, rétrécis par ses fortes joues, devenaient petits. La précocité d'embonpoint, ce fléau des beaux d'Angleterre, le menaçait. Quelqu'un avait dit sottement que, les deux rois ayant même taille, les mêmes habits leur iraient, ils changèrent; Henri VIII prit ceux de François Ier, mais bien à la rigueur, au risque de les faire éclater.

Il avait montré sa vigueur à coup sûr dans le tournoi, moins de grâce, ayant eu le malheur de frapper trop fort. Il reprit son avantage dans l'exercice national de l'arc; les Anglais maniaient avec orgueil l'arme d'Azincourt. Rudes lutteurs aussi, ils l'emportèrent sur les Français. Ce mauvais exercice où le perdant amuse l'assistance, faisant des chutes ridicules qui toujours humilient, avait lieu devant les dames (dit le témoin oculaire). On pouvait prévoir qu'il y aurait de très-grands efforts, de la violence. Henri VIII prit François Ier au collet, et lui dit: «Luttons.» Sans doute, il se croyait plus fort. L'autre était plus adroit, moins lourd. Qu'eût fait un politique? Il eût refusé, ou serait tombé. François ne fut point politique; il oublia le but de l'entrevue. Il songea au qu'en dira-t-on? aux femmes, et d'un malheureux croc-en-jambe il mit son homme par terre.

Petit, fatal événement, qui eut d'incalculables conséquences.

Leurs hommes qui étaient là autour, et qui auraient dû empêcher cette sottise, en firent eux-mêmes une plus grande. Ils les séparèrent, prièrent, obtinrent qu'Henri VIII, humilié et irrité, ne prît pas sa revanche. Il resta le cœur gros, emporta sa rancune.

Une messe, que dit Wolsey aux deux rois pour terminer, ne calma rien, on peut le croire. On se sépara froidement. Henri VIII alla tout droit à Gravelines où l'attendait Charles-Quint. C'était la seconde fois qu'il rendait ses devoirs à Henri VIII et à Wolsey. Il les avait prévenus déjà à Douvres, avant l'entrevue du Camp du drap d'or, et les avait charmés par sa modestie, son respect. Son âge de vingt ans lui permettait, sous prétexte de jeunesse, d'être respectueux sans bassesse ni ridicule. Au reste, dès qu'il y avait intérêt, la bassesse ne lui coûtait guère. On l'avait vu en Espagne, pour plaire à Germaine de Foix, veuve de son grand-père, et pour obtenir d'elle ses droits sur la Navarre, lui parler à genoux. De même il fut très-humble devant le légat d'Angleterre, le vénérable cardinal; il plut, trouva grâce devant ce fils du boucher d'Ypswick. Henri VIII lui sut gré d'être plus petit de taille, d'apparence médiocre, tout simplement vêtu en noir, de lui laisser tout avantage, de dire qu'il ne voulait nul autre juge, qu'il signerait son jugement. D'autre part, Wolsey lui sut gré de n'aller au roi que par lui, de ne pas viser, comme François Ier, à créer une amitié personnelle, de ne se méprendre nullement sur le vrai roi d'Angleterre, qui était Wolsey. Après tout, au prochain conclave, qui avait chance d'influer? Un Autrichien qui avait Naples, qui des deux côtés serrait Rome, qui, par l'Allemagne et les Pays-Bas, par l'Espagne, la Sicile et ses autres États italiens, tenait tout un monde ecclésiastique. C'était, selon toute apparence, le futur créateur des papes. Et pour qui influerait-il, sinon pour son cher protecteur, son bon père, le légat anglais?

Cela tranchait la question. Wolsey, sans s'expliquer avec son maître, mais se fiant à sa mauvaise humeur, lui fit accepter le rôle d'arbitre, lorsque déjà lui-même il était partie au procès, haineux et malveillant. Arbitrage perfide, où Wolsey allait nous jouer par une longue comédie, jusqu'au jour où sa partialité, démasquée tout à coup, pourrait donner un coup mortel.