CHAPITRE VIII

LA GUERRE.—LA RÉFORME.—MARGUERITE
1521-1522

Les curieux de l'avenir, craintifs et superstitieux, avaient vu avec effroi, dans cette entrevue du Camp du drap d'or, que François Ier sur un vêtement portait des plumes de corbeau, sur un autre certaine devise galante tirée, par un emprunt impie, du Libera de l'office des morts. Pourquoi ce joyeux souverain portait-il au milieu des fêtes cette pierre pour la délivrance? Il avait joué le prisonnier, s'était livré à l'Anglais, renouvelant par amusement la captivité du roi Jean. Jeu imprudent, disait-on, inconvenant, qui avait attristé les siens; à ce point que l'Aventureux (Fleuranges) lui dit durement, dans sa brutalité allemande: «Mon maître, vous êtes un fol.»

L'année 1521, dès janvier, dès les jours des rois, répondit à ces présages. Le roi de la fève faillit casser la tête au roi de France. Celui-ci, avec une bande de jeunes fous, s'amusait à faire le siége de l'hôtel où on tirait les rois, avec des pommes, des œufs, des boulets de neige. Ceux du dedans, faute de neige, jetèrent les tisons du feu; le roi fut fort blessé. On assure que le maladroit était un Montgommery, père du fameux protestant qui, aux lices de Saint-Antoine, devait enfoncer sa lance dans la tête d'Henri II.

L'annaliste d'Aquitaine salue cette année lugubre, qui ouvre deux cents ans de guerre, par ces mots: «Lors commença le temps de pleurs et de douleurs.»

La longue rivalité des maisons de France et d'Autriche va se développer en deux actes, d'une incroyable longueur, le premier jusqu'à Henri IV (traité de 1598); le second jusqu'à la mort et l'épouvantable banqueroute de Louis XIV (1715). La France plusieurs fois fut comme rasée. Dès la fin du XVIe siècle, un économiste assure qu'elle a payé deux ou trois fois plus qu'elle n'avait, donné plus gros qu'elle-même. Et comment s'est fait ce miracle? Parce qu'un travail persévérant la refaisait pour suffire à ce persévérant pillage.

La richesse se remplaçait; mais les hommes, hélas! les vies d'hommes? Personne ne les refait. D'autres viennent, mais tout différents. Des générations innombrables sont entrées à cet abîme de la querelle des rois. Les résidus de ces boucheries européennes, boiteux, manchots, paralytiques, misérables culs-de-jatte, couvrent toute la France de mendiants au temps d'Henri IV. Que dire de la fin de Louis XIV? Un hospice fut élevé pour recueillir quelques-unes de ces ruines vivantes, et, par-dessus cette mendicité, on a dressé un dôme d'or. Vaste monument, magnifique, si petit encore pour ce qu'il a à contenir! On n'y passe pas, près de ce dôme, sans secouer tristement la tête. Monte, enfle-toi, monte plus haut, tour des morts, qui prétends abriter les restes de tant d'armées!... Vain cénotaphe de la France!... Ta pointe toucherait le ciel même, si vraiment tu représentais l'entassement prodigieux des peuples qui ont fini en toi.

En mars 1521, Robert de la Mark, à l'aveugle, avait commencé la guerre. Après son défi de Worms, il osa envahir l'Empire. Cela était ridicule, au fond nullement absurde. On avait vu cinquante ans le petit duc de Gueldre se moquer des Pays-Bas, de l'Empire et de l'Empereur. Robert avait fourvoyé Seckingen, les nobles du Rhin, au service de Charles-Quint. Il pensait bien les entraîner cette fois pour François Ier. Le seul attrait du pillage, si l'on entrait sérieusement dans ces grasses terres des Pays-Bas, y aurait suffi. Toute la populace guerrière des lansquenets eût couru sous le drapeau lucratif de Gueldre ou du Sanglier, contre lesquels Marguerite d'Autriche, la gouvernante de Flandre, eût eu grand'peine à se défendre. Ce roman était si bien celui de Fleuranges, le fils de Robert, qu'il avait fait le coup de tête de signifier à Marguerite que, par je ne sais quel titre, il était seigneur et propriétaire du Luxembourg, défendant à l'Empereur de s'en mêler désormais.

Charles-Quint n'avait pas un sou, point d'armée. Mais il avait la main du cardinal Wolsey. Un mot signé de cette main arrêta tout, effraya François Ier; il eut peur de perdre l'amitié d'Henri VIII, ramena de gré ou de force la meute qui commençait la chasse et tenait déjà le gibier aux dents.

Premier fruit de l'arbitrage anglais et de cette fatale amitié.

Robert, disait François Ier, n'était pas à lui, et il agissait sans lui. Sans lui de même, agissait en Espagnol le roi dépouillé de Navarre. C'était la guerre sans la guerre. Le traité de 1516, au reste, le permettait ainsi. Les Espagnols et les Français pouvaient s'égorger en Navarre, sans cesser d'être amis intimes. Un frère de madame de Châteaubriant, Lesparre, conduisait les Français. Un an plus tôt, l'invasion, rencontrant la révolution des Communeros en son premier feu, aurait eu de grands résultats. Si tard, l'effet fut tout contraire. La révolution avortant, tous saisirent cette occasion de la déserter, de prouver leur loyauté en faisant face aux Français. Ils mirent leur honneur à battre ceux qui venaient à leur secours. Lesparre fut défait et tué (30 juin 1521).

L'autre frère de la maîtresse du roi, Lautrec, conduisait la guerre d'Italie. Guerre déplorable, entamée à l'étourdie par Léon X qui, voulant s'arrondir sur l'un ou l'autre, négociait avec tous les deux, leur promettait son alliance. Florence, qui dépendait de lui, faisait croire au roi de France que ses banquiers lui tiendraient prêts quatre cent mille écus pour payer l'armée, et rien ne venait. Lautrec, éperdu, venait dire que, sans cet argent, tout était fini, que l'armée fondrait dans sa main. Il ne se fia pas au roi. Il tira parole de la reine mère et des généraux des finances, du vieux trésorier Samblançay, homme sûr et estimé[13]. Ils lui dirent: «Partez; vous trouverez l'argent à Milan. Si l'argent d'Italie manquait, le Languedoc y suppléerait.» N'étant pas rassuré encore, il en exigea le serment. La reine mère et le trésorier jurèrent sans difficulté. Il arrive, et la caisse est vide. Furieux et désespéré, Lautrec gagna quelques moments par un terrible expédient. S'il n'avait de l'argent, il avait des juges. Il fit juger et confisquer. Mais, comme il arrive souvent, quand une fois on se met à prendre, sur cette caisse remplie par la mort, il se fit part, donna à son frère des confiscations. Il échoua comme il méritait, perdit les occasions, perdit l'armée qui se dissipa, perdit Milan, qui se livra, et le Milanais. À peine put-il se réfugier sur le territoire vénitien.

Sur les plaintes lamentables de Lautrec, on s'informa, on s'éclaircit. L'argent italien avait manqué, parce que les banquiers de Florence prêtèrent à l'Empereur l'argent promis à François Ier. Il fit saisir à Paris les comptoirs florentins, et n'en tua que mieux son crédit.

Pour l'argent de Languedoc qu'avait garanti Samblançay, il était venu, mais où? au coffre de la mère du roi. Dans cette crise extrême et terrible, l'avare Louise de Savoie, non contente de deux ou trois provinces dont elle avait les revenus, percevait ses pensions avec une âpre exactitude. Elle y trouvait de plus ce charme, cette volupté, d'affamer Lautrec, de le faire échouer, d'en finir une fois peut-être (au prix d'un grand malheur public) avec cette Châteaubriand, vieille maîtresse de trois années, qui ne tenait plus qu'à un fil.

Le prodigue François Ier était puni cruellement. Toutes ses petites ressources de créations d'offices, mangées à mesure et laissant une masse croissante de salaires et de pensions, ne signifiaient plus rien en face des besoins infinis de cette gueule béante et sans fond d'une interminable guerre. Il sembla comme s'éveiller, se frotter les yeux, songer qu'il y avait une France. Il prit une plume et du papier, n'ayant autre chose, et il fit une ordonnance, portant qu'immédiatement la France aurait quatre armées.

Le camarade Bonnivet, reprenant les débris de Lesparre avec quelques volontaires, fit face vers les Pyrénées et surprit Fontarabie. Le roi lui-même devait garder le Nord. Mais il était seul. Pas un soldat. Pour ramasser des hommes tels quels, il fallait un mois au moins. Bayard donna ce mois à la France. Il s'enferma dans Mézières avec quelques gentilshommes. Une fois dedans, ils virent qu'ils n'étaient pas fortifiés. «Eh! messieurs! leur dit Bayard, quand nous serions dans un pré, avec un fossé de quatre pieds, nous nous battrions tout un jour. Ici, nous tiendrons bien un mois.»

La canonnade impériale tirait de deux côtés; les Brabançons, sous Nassau, tiraient d'au delà de la Meuse, et les Allemands de Seckingen, à qui l'on avait fait passer la rivière, étaient plus près de la France. Seckingen était là à contre-cœur, travaillant pour se faire un maître plus absolu et plus dur. L'affaire de Robert de la Mark l'éclairait sur la reconnaissance qu'il avait à attendre. Bayard qui savait tout cela, s'avise d'écrire, comme à la Mark, qu'il lui vient douze mille Suisses, qu'ils vont passer sur le corps de Seckingen que Nassau a placé au poste le plus dangereux; Bayard y a regret, sachant que Mein Herr Seckingen est un galant homme qui reviendra au Roi. La lettre est prise aux avant-postes, comme Bayard l'avait prévu. Seckingen et ses Allemands croient qu'en effet Nassau veut les faire égorger là. Ils partent: drapeaux, tambours en tête, ils repassent la Meuse, rejoignent les impériaux. Nassau veut les empêcher. Ils se mettent en bataille contre lui, en grondant comme des ours. Bayard voyait tout, du haut des murs, et se mourait de rire. Le lendemain, tout s'en alla, mais les uns et les autres fort brouillés, ne voulant plus camper ensemble. Nassau de son côté, et de l'autre Seckingen.

Le roi, cependant, arrivait avec sa gendarmerie, des Suisses, forces levées nouvelles. Le 22 octobre (1521), il était en présence de l'ennemi.

Mais nous devons voir, avant tout, comment se passait une autre bataille, bataille diplomatique, qui se livrait à Calais, un tournoi d'intrigue et de ruse, où notre grand ami Wolsey était le juge du camp, tâchant de nous faire perdre. L'Empereur cependant avançait en pleine France. L'Angleterre armait ses vaisseaux.

Les prétentions de Charles-Quint étaient inconcevables. Il voulait qu'on lui rendît la Bourgogne, l'Yonne, qu'on le mit à trente lieues de Paris, qu'on lui rendît la Somme, Péronne qui, au nord, de même à trente lieues, couvre la capitale.

C'est le traité que Charles le Téméraire, dans la tour de Péronne, avait fait signer au roi prisonnier.

Les actes de la conférence, écrits par le chancelier Gattinara lui-même, étonnent, indignent, par l'insolence des impériaux. Jamais magister de village ne gourmanda d'un ton plus rogue ses misérables écoliers que le pédantesque Autrichien les envoyés de la France. Il ne daigne pas même cacher la pensée du démembrement. C'est la mort de la France qu'on veut. Le vieux levain parricide de la maison de Bourgogne lui remonte et vient en écume. Elle conteste tout à la France, le Dauphiné, la Provence, terre d'Empire! la Champagne, ancien appendice de la couronne de Navarre! le Languedoc, dépendance de la couronne d'Aragon. Pour avoir plus tôt fait, Gattinara rappelle que Louis XII fut privé de tout le royaume par sentence de Jules II.

Faut-il dire à quelle violence alla cet emportement? Le chancelier de France disant: «Sur tel point, je gage ma tête...» Gattinara réplique: «J'aimerais mieux celle d'un porc.» Basses injures que le Français porta en patience.

Le cardinal arbitre aimait tellement la paix, était tellement notre ami, qu'il résolut, le pauvre homme, malgré la fièvre qui le minait, d'aller trouver l'Empereur à Bruges et de faire près de lui un dernier effort. Il y eut sa dernière conférence avec Charles-Quint et la bonne tante Marguerite qui, tout en obtenant de nous la neutralité pour sa Franche-Comté, s'arrangea avec Wolsey pour frapper sur la France, embarrassée de l'invasion allemande, le coup assommant, décisif, d'une invasion anglaise.

Tout cela n'était pas tellement secret que les ministres de François Ier ne le devinassent. Ils firent sous main un emprunt, mirent une bonne et forte somme dans les mains du duc d'Albany, parent du roi d'Écosse. Il passa la mer le 30 octobre; le parlement le reconnut tuteur du jeune roi Jacques V, lui fit partager la tutelle qu'avait seule la mère de l'enfant, sœur du roi d'Angleterre. Celui-ci en poussa des cris. On répondit qu'on n'avait pu retenir un Écossais qui n'était pas sujet du roi.

Ceci le 30. Et le 22, ce vainqueur que le furieux Gattinara lançait en France au nom de Dieu, ce conquérant, ce Picrochole, Charles-Quint, s'enfuyait, ayant à peine cent chevaux. On s'était trouvé nez à nez, le roi d'un côté et Nassau de l'autre, entre Cambrai et Valenciennes. Le jeune Empereur, si près de l'ennemi, n'avait montré nulle curiosité. Il restait dans la ville. Nassau, harassé et n'en pouvant plus, avait en tête les nôtres, tout frais, et qui voulaient se battre. Le roi jugea qu'une armée de recrues devait être assez heureuse de voir fuir devant elle la vieille armée allemande de Nassau et de Seckingen.

On l'accusa, en présence de tant de ravages, de n'en avoir pas tiré vengeance. Les villages étaient en feu, tout pillé. Les affreuses guerres de Charles VI semblent recommencer. Mais le peuple recommence aussi à prendre un souffle de guerre. Il s'enhardit. Les femmes mêmes se souviennent de Jeanne d'Arc. À Ardres, une vieille prend une pique, court aux remparts, et s'en escrime si bien, que les assaillants devant elle pleuvent des murs dans le fossé.

Le peuple fait bien de se défendre, car le roi ne le défend guère. Il garde les places, c'est tout. La campagne est abandonnée.

Quels furent les sentiments du peuple dans ce terrible abandon? Pas un mot ne l'indique dans les écrivains du temps. C'est pourtant là la question que le lecteur m'adresse ici, c'est là ce qu'il veut savoir. Le peuple! que sentait le peuple?

Il suffirait, pour mettre sur la voie, de l'histoire éternelle, tirée du cœur et du bon sens. Mais une autre encore nous renseigne, l'histoire retrouvée et surprise dans les révélations indirectes que nous donnent à droite ou à gauche tel témoin fortuit, une lettre, un vers, une épitaphe, une légende postérieure qui, des temps lumineux, se reporte à l'époque obscure où nous étions dans les ténèbres.

La première lueur s'entrevoit dans le Journal du bourgeois de Paris (publié en 1854, p. 110, 120), et dans quelques lignes fort sèches de Martin du Bellay.

En janvier 1522, le roi convoqua à Paris un concile national pour réformer l'Église de France et pour obtenir les secours du clergé.

En février, il ordonna le renouvellement des francs-archers de Charles VII et de Louis XI, mais seulement au nombre de vingt-quatre mille, pour aider aux guerres et couvrir la Guienne et la Picardie. Remarquable défiance.

En ce même mois de février, le roi, allant en personne à l'Hôtel de Ville de Paris, puis à celui de Rouen, expliqua aux prévôts, échevins et notables, sa nécessité. Paris, à qui il demandait l'entretien de cinq cents hommes, voulut du temps pour y songer, espèce de refus poli où perçait visiblement la haine des Parisiens. Mais Rouen, pour piquer Paris, et aussi, flatté de la visite du roi, accorda mille hommes. Fort de cela, le chancelier retomba sur les Parisiens, leur fit honte; ils votèrent mille hommes. L'argent devait se lever sur la vente des denrées, forme d'impôt très-dangereuse qui pouvait causer des révoltes. On aima mieux taxer chaque corps de métier, les drapiers de soie à dix mille livres, ceux de laine à huit, etc. Et Paris n'en fut pas quitte. Peu de mois après, Duprat vint demander cent mille écus, en donnant rente aux Parisiens sur l'Hôtel de Ville, les faisant rentiers malgré eux.

Paris était très-sombre. Le roi aussi. Il lui avait fallu demander, mendier, expliquer ses affaires. Il passa tout l'hiver dans les bois et les chasses de Fontainebleau, Compiègne et Saint-Germain, dans l'ennui des nouvelles couches de la reine. Au printemps, il partit pour Lyon, toujours préoccupé de l'Italie, jamais de la France.

La France se défendait seule et comme elle pouvait. Il n'y avait pas d'armée, sauf deux mille Suisses à Abbeville qui refusaient de combattre. Quelques petites garnisons défendaient les villes. La campagne, les villages, foulés, pillés, brûlés, violés étaient le jouet de la guerre. Les gentilshommes du pays escarmouchaient ici et là par bandes de vingt ou trente lances, méprisant fort les paysans, et toutefois n'attaquant guère que quand ils avaient avec eux quelque poignée de franc-archers.

Ainsi, ce n'était plus seulement derrière les murs et dans les siéges, c'était en rase campagne que cette pauvre population, si peu habituée à la guerre, commençait à s'essayer.

Quelle devait être l'inquiétude des familles et leurs ardentes prières, quand, pour la première fois, le père, le frère ou les enfants, affublés de mauvaises armes, descendaient en plaine. Les terreurs des guerres anglaises étaient revenues, et le roi, ce roi vaillant, jeune et d'un si grand éclat, ne paraissait pourtant guère plus pour la défense du peuple que l'indolent Charles VII. Qu'importait à ces pauvres gens qu'il eût brisé à Marignan les lances des Suisses, ou qu'il reprît le Milanais, s'ils étaient abandonnés, sur toute la frontière du Nord, au dedans jusqu'en Picardie, aux partisans impériaux? Dans cette disparition du roi, le seul recours était vers Dieu.

Considérons bien ce Nord. La première ligue, picarde, était toute à l'action, aux souffrances et aux combats. La seconde, entre Somme et Marne, n'en avait encore que l'attente, l'émotion, le trouble. Meaux en était l'ardent foyer. Grand marché des grains et centre agricole, comme elle l'est aujourd'hui, elle fut de plus, au Moyen âge, la fabrique capitale des laines qui habillaient les provinces voisines. La Jacquerie du XIVe siècle éclata à Meaux et y succomba dans d'horribles flots de sang. Au XVIe, à Meaux encore, dans les ouvriers tisseurs et cardeurs, brilla la première étoile de la révolution religieuse.

Notre grande route du Nord, passage éternel de soldats, les villes qui en sont les étapes et les haltes nécessaires, sont toutes occupées de la guerre, elles combattent de cœur et de vœux. Elles disent le mot de la Pucelle: «Les hommes d'armes combattront, et Dieu donnera la victoire.»

Autre ne fut la pensée des pieux ouvriers de Meaux: «Dieu, seul défenseur et sauveur, gardien de l'homme abandonné. Toute notre force est dans sa Grâce.»

Profond élan du cœur du peuple qui, par une heureuse coïncidence, trouva appui et soutien dans l'autorité des docteurs. Le bon évêque de Meaux, Briçonnet (fils du favori de Charles VIII, et qui expiait pour son père), était une espèce de saint, bon, doux, charitable. Au milieu de ce peuple délaissé et menacé par de si grands dangers publics, il se voyait bien près de reprendre le rôle de ces anciens évêques qui, à l'approche des Barbares, toute force publique ayant disparu, furent constitués par la nécessité defensores civitatum. Ses prédications relevaient le peuple, lui donnaient espoir. Toutes se résumaient dans le chant de Luther: «Ma forteresse, c'est mon Dieu.»

Ni Briçonnet, ni personne, n'ignorait la grande scène de Worms (d'avril 1520). L'Europe entière avait vu le nouveau Jean Huss défendre Dieu modestement, contre le pape et l'Empereur. Et ce Dieu avait permis que, plus heureux que Jean Huss, il sortît vivant de Worms. Où était-il? En quel désert? Sur quels monts l'avait enlevé l'Esprit? On l'ignorait, mais on voyait, de ce Sinaï invisible, jaillir par moments de sublimes et mystérieux éclairs.

Il y avait, nous l'avons dit, à Paris, un humble Luther, le modeste et savant docteur Lefebvre d'Étaples, âme tendre qui embrassait tout ce qu'adora le Moyen âge, le culte de la Vierge et des saints, et qui n'en prêchait pas moins la pure parole de saint Paul et l'unique salut par la Grâce. Lefebvre, inquiété à Paris par la jalouse Sorbonne, se rendit volontiers à Meaux, et emmena avec lui un jeune noble du Dauphiné, natif du canton de Bayard, le bouillant, l'éloquent Farel, franc, net, intrépide en tout, qui eut le cœur admirable du Chevalier sans reproche, sa soif de péril, et qui fut le Bayard des combats de Dieu.

Cette douceur de placer tout l'espoir dans le cœur paternel allait aux âmes blessées. Les femmes lui appartenaient d'avance; les premières qui goûtèrent ce miel furent deux âmes de femmes malades, deux princesses associées aux mystiques ouvriers de Meaux par le tout-puissant Niveleur. L'une fut la sœur du roi, la duchesse d'Alençon, Marguerite, veuve de cœur dans son triste mariage, portant au cœur un trait caché. L'autre, sa très-jeune tante, de dix-huit ans, sœur de sa mère, Philiberte de Savoie, veuve de ce Julien de Médicis que Michel-Ange a immortalisé par un tombeau. La tante s'était réfugiée sous l'abri de la nièce, qui avait dix ans de plus, et qui lui semblait une mère par sa grande supériorité, sa tendresse éclairée, sa sérénité apparente qui imposait à tout le monde.

Tout ce qu'on a imaginé des amours de Marguerite avec son protégé Marot et autres poètes qui, pour elle, rimaient, mouraient par métaphores, n'a ni sens, ni vraisemblance; c'est le langage du temps, fiction innocente et permise. La reine y répondait gaiement, rimant pour ces morts bien portants leur requiescat in pace. Elle était, comme bien des femmes, fort paisible de tempérament. Mauvais poète, charmant prosateur, c'était un esprit délicat, rapide et subtil, ailé, qui volait à tout, se posait sur tout, n'enfonçant jamais, ne tenant à la terre que du bout du pied. Il faut pourtant excepter le galimatias mystique du temps, où, sur les pas de Briçonnet, son pesant guide spirituel, il lui arriva souvent d'alourdir ses ailes légères. Que cette mysticité l'ait gardée, je ne le crois pas; au contraire, c'est une des voies par où l'on va vite à la chute. Ce qui la garantit bien mieux, ce fut le rire, la légère ironie, la douce malice, qu'elle opposait aux soupirants.

Elle y eut peu de mérite, ayant au cœur deux passions, qui lui créèrent contre toutes les autres un alibi continuel. L'une, c'était l'amour des sciences, la curiosité infinie qui lui fit chercher les études qui attirent le moins les femmes, les langues et l'érudition même, la menant du latin au grec, du grec à l'hébreu. Briçonnet le lui reproche: «S'il y avait au bout du monde un docteur qui, par un seul verbe abrégé, pût apprendre toute la grammaire, un autre la rhétorique, la philosophie et les sept arts libéraux, vous y courriez comme au feu.»

L'autre passion, ce fut le culte étonnant, l'amour, la foi, l'espérance, la parfaite dévotion, qu'elle eut, de la naissance à la mort, pour le moins digne des dieux, pour son frère François Ier.

Il y a très-peu de portraits de Marguerite. Celui de Versailles est, je crois, d'imagination, calqué sur quelque portrait de François Ier. La véritable effigie (Voir Trésor de Numismatique) est le revers d'une médaille qui porte de l'autre côté sa mère, Louise de Savoie. C'est une image légère, un brouillard, mais révélateur, qui ouvre tout un caractère, qui répond si bien et si juste à tous les documents écrits, qu'on s'écrie: «C'est la vérité.»

La médaille, non datée, doit avoir été faite du vivant de la mère, peu avant sa mort, lorsqu'elle était toute-puissante, et probablement quand elle fit l'acte important de sa vie, le Traité des Dames, ou de Cambrai, en 1529. Elle avait alors cinquante-trois ans, sa fille trente-sept. La mère, forte et grande figure, n'a pas besoin d'être nommée; elle l'est par un trait saillant, le grand gros nez sensuel et charnu de François Ier, nez de bonne heure nourri, sanguin, comme l'ont ces natures fortes et basses, tempéraments passionnés, souvent malsains et maladifs. Louise était toujours malade; tantôt la colère ou l'amour (jusqu'au dernier âge); tantôt la goutte aux pieds, aux mains, et des coliques violentes qui l'emportèrent à la fin.

La fille est un parfait contraste. Il semble que la Savoyarde dont elle fut le premier enfant s'essaya à la maternité par cette faible et fine créature, le pur élixir des Valois, avant de jeter en moule le gros garçon qui gâta tout, ce vrai fils de Gargantua. En elle, elle versa à flots et engloutit tout ce que sa forte nature donnait de charnel et de sensuel, de sorte qu'avec beaucoup d'esprit, la créature rabelaisienne tint pourtant du porc et du singe. (V. au Louvre le dernier portrait).

Fut-il légitime? Qui le sait? Mais Marguerite, sa sœur, est certainement petite-fille du poète Charles d'Orléans. Elle a la figure, usée de bonne heure, des races nobles, affinées, vieillies. Elle le dit à chaque lettre, sans la moindre coquetterie, écrivant à gens moins âgés: «Votre tante,» ou: «Votre vieille mère.»

Elle était très-peu faite pour les travaux de la maternité. Elle n'eut pas d'enfant du duc d'Alençon. Et de Jean d'Albret, son second mari, elle en eut, mais péniblement, fort malade dans ses grossesses, toussant beaucoup, affaiblie des jambes et des yeux, si bien qu'en 1530, à trente-huit ans, étant enceinte, il lui faut se reposer, se préparer pour écrire une lettre. Ses enfants moururent ou restèrent très-faibles; spécialement Jeanne d'Albret, qui n'avait pas même remué dans le sein de sa mère, et, encore jeune, eut plusieurs maladies qu'on croyait mortelles.

Il ne faut pas s'étonner si, dans la médaille, l'admirable artiste nous donne déjà Marguerite, comme elle se donne dans ses lettres, un peu vieille à trente-sept ans. Le nez charmant, fin, mais aigu, est bien de cet esprit abstrait que Rabelais évoquait du ciel pour le faire descendre dans son livre.

Cette médaille fait penser à un portrait de Fénelon, comme elle, délicat, nerveux, maladif, où la pâle figure conserve un léger mouvement oblique, allure gracieusement serpentine, comme d'un homme infiniment fin, qui ondule et glisse entre deux idées.

J'aime mieux la reine de Navarre. Elle tient de ce mouvement, mais elle a le sourire plein d'esprit, de malice, de bonté.

Cette personne infiniment pure eut toute sa vie remplie par un sentiment unique, qu'on ne sait comment nommer: amour? amitié? fraternité? maternité? Il y a de tout cela, sans doute, et pas un de ces noms ne convient.

Le second volume des lettres, adressé tout entier au roi, étonne et confond, non pas par la véhémence, mais par l'invariable permanence d'un sentiment toujours le même, qui n'a ni phases ni crises de diminution ou d'aggravation, ni haut, ni bas. Jamais l'arc ne fut si constamment tendu.

Tous les amours du monde doivent s'humilier ici. Ils n'ont rien à mettre en face. Plus ils tendent, plus la corde rompt. La seule chose qui rappelle ces lettres, c'est l'immense et charmant recueil des lettres de madame de Sévigné. Celles de Marguerite en ont parfois l'agrément (par exemple quand elle écrit au roi captif ce que font ses enfants), et elles en ont surtout la passion, l'émotion intarissable. La ressemblance y est aussi par la légèreté sèche, distraite, de l'objet aimé. François Ier est comme madame de Grignan. Il aime, est touché par moment. Le plus souvent, il a peu à répondre. Cette fixité terrible, pendant cinquante année, qui y tiendrait? Parfois il perd patience, il est dur et tyrannique. Cette âme si dépendante, c'est sa chose visiblement pour user et abuser; il a eu, en naissant, cet être, pour l'adorer quoi qu'il fasse. Il trouvera naturel de lui demander, au besoin, sa vie, son cœur et son sang, sans que jamais il lui vienne en pensée qu'il demande trop.

Plus âgée de deux années, et de dix au moins par l'esprit, pleine d'imagination dès la naissance, elle a vu un matin tomber du ciel dans ce berceau, qui va être un trône, la créature aimée d'avance, ce rêve d'une mère violente et si violemment désireuse. Le voilà qui rayonne, dans ses langes, de beauté, de royauté future, soleil naissant de sa sœur, de sa mère. Cet emblème de Louis XIV est déjà celui par lequel Marguerite désigne son frère, se désignant elle-même par le tournesol, qui n'incline que vers le soleil, avec la devise décourageante pour tous: «Non inferiora secutus (Il ne suivra pas d'astres inférieurs).»

Alençon et Jean d'Albret, Bourbon, Bonnivet, Marot, toute la foule des admirateurs, courtisans et serviteurs, est ainsi mise de niveau.

Elle ne se rappelle même guère qu'elle a un mari. Elle écrit invariablement au roi: «Qu'elle n'a personne que lui, qu'il est son père et son fils, son frère, son ami, son époux.»

Il y paraît. L'amour n'est pas une passion si robuste. Celle-ci non-seulement résiste aux jalousies et aux temps, aux duretés, aux mortifications, mais, bien plus, aux changements tristement prosaïques qui se font dans la figure, l'humeur, la santé de François Ier. Quand je songe au désolant portrait qu'on a de lui (vers cinquante ans), déformé cruellement, moins par l'âge que par les maladies, j'admire le prisme magique sous lequel elle vit invariablement ce soleil.

Si j'osais, de cette femme spirituelle, dire le mot vrai, je dirais qu'elle fut, dès sa naissance, assotie, enchantée, possédée. Martyr aussi et jouet de ce démon intérieur, martyr si résigné que, l'idole lui prodiguant les plus rudes épreuves, elle ne souffle pas, n'ose hasarder un soupir de jalousie.

Comme tous les cœurs souffrants, elle se crut de bonne heure dévote, et, ce qu'on eût le moins attendu d'un esprit naturellement aiguisé et raisonneur, elle entreprit d'être mystique. Ne l'est pas qui veut. Pour elle, c'est un travail. Elle s'y donne, en écrivant, de cruelles entorses à l'esprit. Qu'au contraire elle revienne à son objet (surtout au moment décisif, la captivité de Madrid), alors tout coule à flots, c'est un torrent du cœur, de passion, de facilité, avec une dextérité vive, ardente et résolue.

Autant qu'on peut dater les choses du cœur, il semblerait que le roman de madame de Châteaubriant, arrachée de son mari, disputée avec fureur, haïe, battue (plus tard tuée?), occupa le roi trois ans (1518, 1519, 1520). Cette fille du beau Phébus de Foix, astre singulier de Gascogne, soit par l'attrait du Midi, soit par sa violente et sinistre destinée, par ses frères enfin, sa brave et intrigante parenté, ne laissa guère respirer le roi. La blanche princesse du Nord dut, avec son esprit, pâlir longtemps, quelque peu oubliée, dans son mariage d'Alençon. On se souvint d'elle au jour du malheur. En 1521, il est visible que son frère se rapprocha d'elle et la consulta, donnant même à son mari la faveur inespérée de le nommer son lieutenant à l'armée de Picardie, de sorte que les deux femmes eurent part, la maîtresse le Midi, la sœur le Nord.

Le roi alla jusqu'à vouloir qu'Alençon passât devant le connétable, et conduisît l'avant-garde.

Marguerite, inquiète et n'ayant pas une opinion bien, rassurante de la bravoure ni de l'habileté de son mari, écrivit pour la première fois à ce prélat qu'on regardait comme un homme de Dieu, à Briçonnet, évêque de Meaux, lui demandant ses prières pour son mari qui partait, et pour elle, entraînée dans de si hautes affaires: «Car il me faut mesler de beaucoup de choses qui me doivent bien donner crainte.»

Le roi devait s'apercevoir qu'il avait été mal conseillé, que ni son chancelier Duprat, ni les amis et parents de sa maîtresse, n'avaient bien vu dans les affaires. Ils avaient été amusés par Charles-Quint et dupes de Wolsey. Si mal entouré, il revint avec confiance aux siens, à sa sœur, son aînée, esprit net et propre aux affaires, dont tout le monde reconnaissait la supériorité.

Il avait son mauvais génie en sa mère et ses maîtresses, son bon génie en Marguerite. Fort éclairée d'elle-même, de plus, illuminée par la seconde vue du cœur, elle le conduisait alors dans la vraie voie de son règne, où il eût trouvé à la fois le nerf moral et d'immenses ressources matérielles.

Bien entendu qu'elle agissait instinctivement, sans voir ces conséquences ni sans s'en rendre compte, croyant seulement le mettre en bonne voie religieuse, lui mériter l'aide de Dieu.

Elle croyait avoir fait de grands progrès. En novembre, en décembre (1521), elle écrivait à Briçonnet: «Le Roi et Madame sont plus que jamais affectionnés à la réformation de l'Église... délibérés de donner à connaître que la vérité de Dieu n'est point hérésie, (Génin II, 273-4).»

Croyant toucher au but, elle faisait de grands efforts auprès de son frère, l'enveloppait d'une tendre et innocente obsession. Elle éprouvait pour lui un redoublement de tendresse, le voyant dans un vrai péril, pour la première fois triste et malheureux. De toutes parts, l'horizon se cernait de noir; les bois de Saint-Germain, où ils passaient l'hiver, n'étaient pas plus dépouillés, plus sombres que la situation. Point d'argent et point d'armée. L'Italie perdue: pour nouveau pape un précepteur de Charles-Quint; Lautrec cachant son drapeau dans les marais de Venise; la France entamée, la Picardie brûlée, une descente anglaise imminente. Et, dans cette grande crise, la résistance intérieure (chose inouïe!), Paris chicanant son roi!... Lui, le vainqueur de Marignan, revenant humilié de l'Hôtel de Ville!

Sa femme était alitée, en couches, et sa mère alitée. Et sa sœur, devenue malade en les soignant, se relevait à peine.

Il s'ennuyait dans la fadeur si tiède de ces jours intermédiaires que laisse une passion défaillante.

Il n'échappait que par la chasse. Cet hiver, à Fontainebleau, à Saint-Germain, à Compiègne, il allait chassant et s'étourdissant. Mais, dans tous ces bois, même chose: au bout de chaque allée, la monotonie de l'hiver et l'uniformité d'ennui.

Compatissant à cet état d'esprit, sa sœur l'enveloppait d'autant plus de ses caresses maternelles, de sa tendresse religieuse, et des doux appels de l'amour de Dieu. Jamais jusque-là cet enfant gâté, qui n'envisageait que lui-même, ne s'était avisé de regarder sa mignonne, comme il l'appelait volontiers. Il lui advint, en écoutant, de découvrir ce qui était sous ses yeux depuis sa naissance, de voir qu'elle était belle, belle de piété, d'affection, de sa convalescence même et de sa langueur, de sa faiblesse pour lui.

Comment dire ce qui va suivre? Mais la chose est trop contestée. Il était tellement abaissé de cœur par les jouissances vulgaires, qu'il conçut l'idée indigne de voir jusqu'où irait sa puissance sur cette personne uniquement dévouée. Il affecta de douter de cette affection si tendre, osa dire qu'il n'y croirait pas, à moins d'en avoir la preuve et la définitive expérience.

Nous ne savons bien que ce mot. Le reste se devine; on voit l'étrange scène et l'effort pour ne pas comprendre, et la rougeur et la pâleur, l'abîme de désespoir. D'autre part, la tyrannie d'un maître jusque-là toujours obéi, la dureté, le doute ironique... L'horreur et le bouleversement d'une situation si nouvelle, la mort de cœur qui la suivit, elle dit tout d'un mot: «Pis que morte.»

Elle ne pouvait rester. Elle partit sur-le-champ. Son mari passait l'hiver à Alençon, et elle devait le rejoindre. Mais elle dépendait tellement qu'en partant, toute sa crainte était que ce brusque départ, sans adieu, ne blessât le maître. Elle laissa une lettre tendre, s'excusa. À quoi, le tyran, irrité effectivement de cette première désobéissance, écrivit sans ménagement pour ce cœur sanglant qui palpitait dans ses mains, que, puisqu'elle le fuyait, il fuirait plus loin encore; qu'il allait partir pour Lyon, pour l'Italie, pour la guerre, pour la mort peut-être..., enfonçant ainsi le poignard, calculant avec barbarie qu'en une si vive douleur elle s'abandonnerait elle-même.

Ces énormités étonnent ceux qui ignorent combien elles ont été communes dans les familles des dieux de la terre qui, faisant des lois par leur volonté, se croyaient au-dessus des lois et bravaient la nature même. Le régent et Louis XV (sans parler de faits plus modernes) ont dépassé François Ier. Pour lui, les contemporains ont eu effroi et terreur de sa brutalité sauvage. On conte qu'en 1524, dans un moment bien sérieux où il venait de prendre le deuil, étant veuf depuis quelques jours, au moment où les impériaux assiégeaient Marseille, les gens de Manosque en Provence vinrent le haranguer, le maire en tête, et la fille du maire, belle et jeune demoiselle. Le roi arrêta sur elle un regard tellement significatif, qu'elle crut avoir à craindre les dernières violences, le soir même prit un corrosif, en laboura son visage, détruisit sa fatale beauté.

Revenons à Marguerite. Le cruel caprice du roi était peut-être encore moins libertinage que malice et vanité. Cet objet, si haut placé dans l'éther du ciel, cette inaccessible étoile que tous regardaient de si bas, pour qui Bourbon, Bonnivet, cent autres contemporains soupiraient, il trouvait piquant de la faire descendre, de jouer ce tour à tous.

Il avait le sang de sa mère, si impure et si corrompue. L'aventure venait à point pour celle-ci, et le jour même où elle en avait grand besoin, de sorte qu'on est tenté de croire qu'elle put y être en quelque chose. Elle venait de faire un crime, et de blesser son fils au seul point vulnérable. Sa haine contre Lautrec et sa sœur, l'impatience qu'elle avait de précipiter la maîtresse régnante, lui avaient fait retenir l'argent de la guerre et perdre Milan. Chose incroyable! celui qu'avec une peine infinie on ramassa cet hiver, elle le retint encore. Telle fut son audace et sa rage! lorsque la défaite certaine de Lautrec allait non-seulement perdre l'Italie, mais ouvrir la France, envahie tout à la fois par le Nord et par le Midi!

Qui put lui donner l'audace de cette énorme récidive, ce mépris de son fils? Nous n'en pouvons imaginer qu'une raison: elle aura cru le tenir par ce honteux secret, et se sera sentie sûre de mettre entre elle et son fils irrité l'aimable et faible personne, habituée à s'immoler à eux. Ayant cette prise nouvelle sur lui, elle en profita sans scrupule, en tira la témérité d'accomplir ce second forfait.

L'infortunée Marguerite était en février dans un château solitaire près d'Alençon, avec son mari; seule, n'ayant plus même avec elle sa jeune tante, alors en Savoie. Elle montra cependant, dans sa faiblesse et sa tendresse, dans son extrême douleur, une très-fine prudence de femme, pensant qu'à cet élan brutal, éphémère, la plus souple résistance, la plus élastique, était la meilleure; les fascines arrêtent la mer mieux que les murs de granit.

Nous possédons la lettre (autographe et olographe) qu'elle adressa à son frère, lettre humble et humiliante, qu'elle le priait de brûler[14]. Il se garda bien de le faire, vain de ce triste triomphe; peut-être, par une basse prudence, voulant garder à tout hasard une arme qui servirait contre elle si elle s'émancipait jamais.

Dans cette lettre, écrite à genoux, le sens est celui-ci: elle se donne pour se mieux garder.

Toutes les expressions de l'humilité mystique y sont épuisées pour dire son imperfection, son obéissance et sa servitude. La prose n'y suffit pas. Elle continue en vers, lui dédiant, dit-elle, tout ce qu'elle a de puissance et de volonté. Elle va (chose plus dangereuse) jusqu'à lui dire qu'au moindre mot elle accourra vers lui. Mais, en même temps, pénétrée de douleur, elle le supplie de ne pas demander expérience pour défaite (l'épreuve matérielle de sa défaite morale), essayant d'intéresser sa générosité et de le rappeler à lui-même par ce mot habile et touchant: «Sans que jamais de vous je me défie.»

Rien n'indique que François Ier ait exigé l'accomplissement du sacrifice. Mais il avait brisé ce cœur, y avait jeté une ombre pour toute la vie. Il remportait ce qui était le fond du sacrifice même: l'abandon de la volonté.

La terre avait vaincu le ciel, et l'avait abaissé à soi.

Il avait détruit, par un jeu barbare, en sa virginité morale, l'être délicat et charmant où il avait son bon génie.

«La femme, c'est la Fortune,» dit l'Orient. Il avait tué la sienne.

Ceci n'est pas une figure. C'est la simple et trop exacte réalité des faits. Marguerite, respectée de son frère et le dominant, par sa supériorité légitime et naturelle, aurait doucement mené le roi et la France dans la voie de l'affranchissement. Marguerite, donnée ainsi et subordonnée, personne dépendante, accessoire, et de moins en moins ménagée, influa par moment, sans prendre l'ascendant efficace, sans exercer l'action décisive qui nous aurait sortis des limbes du vieux monde et placés dans la lumière de la libre Renaissance.

À qui servit-elle? À sa mère, dont sans doute elle sauva le crédit, dont elle couvrit l'énorme, l'inexcusable crime.

Le malheur s'était consommé le 29 avril (1522). Lautrec, pour la seconde fois, abandonné sans ressources, n'ayant plus autorité, mené par les soldats, obéit à ses Suisses qui voulaient combattre et partir, repasser les Alpes. Il fut écrasé à la Bicoque près Milan, l'Italie perdue définitivement, Venise, notre alliée entraînée dans notre ruine. Et un mois après, jour pour jour, 29 mai, le roi, accablé de douleur, reçut à Lyon le défi d'Henri VIII, qui descendait en France.

Cependant Lautrec arrivait à Lyon. La mère du roi, épouvantée, avait réussi d'abord à envelopper son fils, qui refusait de voir Lautrec. Le connétable de Bourbon, outré d'animosité, passant de l'amour à la haine, contre Louise et Marguerite, crut perdre la mère du roi en prenant Lautrec par la main, forçant les portes, les défenses, et le mettant en face de François Ier: «Qui a perdu le Milanais?» s'écria le roi furieux. «Vous, Sire,» répliqua Lautrec. Tout s'éclaircit, et le roi fut anéanti. «Oh! qui l'aurait cru de ma mère!» s'écriait-il.

On devine l'ange secourable qui le désarma, couvrit la coupable, et rétablit la trinité de famille.

Jamais elle ne redevint ce qu'elle avait été. Tous trois avaient appris à se connaître. Marguerite, quel que fût son culte, connaissait et craignait le roi, de même qu'il avait fait l'épreuve des furieuses passions de sa mère.

Marguerite était brisée au point de ne pouvoir reprendre même aux consolations religieuses. Elle essayait pourtant de lire l'Écriture à son frère et à sa mère dans l'intimité de famille. Elle priait Briçonnet de venir les assister, assurant qu'ils avaient grande confiance en lui. L'évêque ne s'y trompait pas et croyait le moment perdu. Il lui avait écrit (dès le 22 décembre 1521): «Le vrai feu fut dans votre cœur, dans celui du roi, de Madame. Le voilà couvert, assoupi.» Et plus tard: «Couvrez-le... Le bois que vous vouliez brûler est trop vert, et il l'éteindroit. (Septembre ou octobre 1522.)»

Marguerite ne peut se relever dans les années suivantes, avouant qu'elle n'a aucun goût, qu'elle ne peut commencer à désirer (les choses divines). Elle signe: La vivante en mort, ou encore: Votre vieille mère.

Cette vieillesse d'une jeune reine qui ne peut se relever fait un contraste frappant avec la jeune vigueur dont le peuple, à la veille des plus terribles malheurs, sous le coup des guerres anglaises qui allaient recommencer, reportait son cœur vers Dieu. Lefebvre d'Étaples, à Meaux, traduisit le Nouveau Testament. Pour la première fois, la foule se mit à marcher sans le prêtre, appuyée sur le livre seul, sur elle-même, sur ses propres chants, sur les psaumes, tout à l'heure traduits.

Chant sublime de résignation. Parmi les crimes et les fautes de ceux qui mènent le monde, parmi les calamités publiques qui commencent à l'envelopper, le peuple n'accuse que lui, ses fautes, ses démérites. Il loue Dieu, et d'un humble cœur, n'exige rien de la Justice, et se remet tout à la Grâce.

CHAPITRE IX

LE CONNÉTABLE DE BOURBON[15]
1521-1524

On a vu dans quel état de dénûment la guerre avait surpris le prodigue et imprévoyant François Ier, sans argent et sans armée, pour tout trésor ayant la promesse d'un emprunt, une parole des banquiers florentins, qui promirent au roi et prêtèrent à l'Empereur.

Aux Conférences de Calais, Gattinara, jetant les masques, traita les gens du roi de France comme ceux d'un homme perdu.

Les Italiens en jugèrent ainsi, et Léon X, qui avait appelé les Français, traita avec les Espagnols. Le 1er juillet, en consistoire, il nomma général des armées de l'Église le jeune marquis de Mantoue, Frédéric II, qui, ayant épousé l'héritière de Montferrat, attendait de l'Empereur cet important fief d'Empire. Les Gonzague, longtemps incertains, furent dès lors fixés sans retour.

Leur cousin, Bourbon (Montpensier-Gonzague), le connétable de Bourbon, parent aussi des Croy, entre en rapport avec ceux-ci en novembre ou décembre de la même année. Ayant emporté d'assaut la ville d'Hesdin, il y avait trouvé la comtesse de Rœulx, dame de Croy, sa cousine. Soit qu'elle ait ébranlé déjà sa fidélité, soit qu'il ait jugé de lui-même qu'il fallait ménager l'Empereur que les Croy gouvernaient, il ne retint point cette prisonnière importante, et lui fit la galanterie de la renvoyer sans rançon.

Ce mystérieux personnage qui avait tant de parents parmi les ennemis de la France, fut jugé, comme on a vu, très-dangereux par Henri VIII. Louis XII l'avait cru tel, et pourtant avait fait sa fortune. François Ier, qui y mit le comble, ne s'en défiait pas moins. Examinons ses origines.

Fils d'une Italienne, d'un Gonzague, il était, de sa mère, tout Gonzague, fort peu Montpensier.

Les Montpensier sortaient du troisième fils d'un Bourbon; les Bourbons comme on sait, descendent d'un sixième fils de saint Louis. Cette branche, peu riche, était vouée à la guerre; ils servaient de généraux. Le père du connétable mourut vice-roi de Naples.

Autre n'était la position des Gonzague, marquis de Mantoue. N'ayant qu'une place, mais forte, qui est la première de l'Italie, ils gagnaient en se louant comme généraux, aux papes, à Venise, au roi de France. Princes et condottieri (comme les duc d'Urbin et de Ferrare), ils faisaient, ils vendaient des soldats, les disciplinant, puis les cédant pour quelque argent. Si petits, ils n'en avaient pas moins une ambition immense, des vues lointaines et ténébreuses. Ils avaient alliance avec le sultan, alliance en Allemagne, dans les pays riches en soldats, où l'homme est à bon marché. Ils avaient marié de leurs filles aux princes soldats de Wurtemberg et de Brandebourg, une en France à ces Montpensier. Plus tard, un Gonzague, devenu, par mariage, duc de Nevers, figura dans nos guerres civiles.

Leur prévision les servit bien. Les Montpensier, pour être cadets de cadets, n'en avaient pas moins de belles chances. Les races princières s'usant si vite, ils pouvaient se trouver bientôt derniers héritiers des Bourbons; et (qui sait?), comme Bourbons, peut-être arriver jusqu'au trône.

Tous ces cadets ne rêvaient d'autre chose. On le voit par leurs devises. Berri (frère de Charles V): Le temps viendra. Bourgogne: J'ai hâte. Bourbon: Espérance. Bourbon-Albret: Ce qui doit être ne peut manquer.

Le prévoyant Louis XI, ayant fauché les autres, avait laissé, non sans regret, ces Bourbons debout. Il voyait que l'aîné mourait, et au cadet, Pierre de Beaujeu, pour le ruiner plus sûrement, il avait donné sa fille. Pierre, vieux, faible, maladif, était médiocre en tous sens. Le bon roi calcula «qu'à nourrir les enfants qui en viendraient, la dépense ne serait pas forte.» Il tira de Pierre l'engagement précis qu'à sa mort tout reviendrait au roi.

Il avait calculé sans sa fille, autre Louis XI, non moins absolue que son père, qui, pensant bien que son frère, le petit Charles VIII, lui échapperait bientôt, voulut se garder un royaume dans le royaume, en maintenant cette puissance de Bourbon que, par elle, Louis XI avait compté détruire. Elle fit signer à son frère des lettres qui annulaient son contrat de mariage.

De ce triste mariage, il y avait pourtant une fille, faible et contrefaite. On ne la maria pas moins au second fils d'un Montpensier, Charles (Montpensier-Gonzague), orphelin de père et de mère, qu'Anne de Beaujeu adopta, éleva, et dont elle fit l'homme brillant, dangereux et fatal, qui faillit perdre la France.

Rien ne fut plus irrégulier. La petite fille, bossue, qui n'avait pas quatorze ans, fit à son jeune mari la donation de cette succession immense qui, autrement, revenait à la couronne. Cela eut lieu en février 1504, pendant la maladie de Louis XII, dans ce fatal entr'acte de son règne où la reine Anne de Bretagne conclut brusquement le traité de Blois, qui donnait sa fille et la France à Charles-Quint. Dans ce beau projet, cette folle, qui avait besoin d'appui, s'assura celui de l'autre Anne (Anne de Beaujeu) en permettant l'autre folie, celle de transmettre à ce Charles, moitié Italien, le dernier des grands fiefs de France.

Deux actes insensés et coupables, l'un en grand, l'autre en petit. Les résultats furent analogues. Charles-Quint se souvint toujours qu'il avait eu la France en dot. Et Charles de Bourbon, devenu souverain dans sept provinces, fut, par cette fortune monstrueuse, par une éducation de frénétique orgueil, mené au rêve atroce de mettre la France en morceaux.

Le bon homme Louis XII, revenu à lui, déchira le traité de Blois. Mais il n'osa déchirer le contrat de mariage des Bourbons; il craignit la vieille fille de Louis XI. Il n'aimait pas beaucoup cette enfant taciturne, secouait la tête et disait: «Rien de pis que l'eau qui dort.» Il lui donna cependant, à la bataille d'Agnadel, l'honneur du plus beau coup d'épée, de charger en flanc l'armée italienne, ce qui décida la victoire.

Dans le danger de la France, en 1513, cet homme de vingt-quatre ans montra beaucoup de sang-froid, de capacité. Nommé lieutenant du roi en Bourgogne, à l'avant-garde de la France du côté des Suisses, au moment où ils s'éloignaient, il devait garnir les places et les réparer, enfin fermer si bien la porte qu'ils ne fussent pas tentés de revenir. Il le fit à merveille, contint les gens de guerre, pacifia les campagnes, établit un maximum modéré et raisonnable auquel le soldat devait acheter, au lieu de prendre pour rien. Cela lui gagna fort le peuple, et tellement le bon Louis XII, qu'il eut envie de le faire connétable, d'en faire l'ami et l'appui de son successeur François Ier.

Il n'était pas sans inquiétude. Sa femme Anne de Bretagne (qui vivait encore) gardait toujours son coupable roman du traité de Blois, de donner sa fille et le royaume au petit-fils de l'Empereur. Si elle se fût entendue pour cela avec Anne de Beaujeu, comme en 1504, l'étranger très-probablement eût régné en France. Louis XII fit venir celle-ci, la gagna contre sa femme, en lui promettant de rétablir pour son fils adoptif la charge de connétable.

Rien, sans cela, n'excuserait Louis XII d'une chose si imprudente. Le connétable, roi de l'armée, avait un pouvoir si absolu, que le roi même, en campagne, ne pouvait rien ordonner que par lui. Absurde pouvoir, et toujours fatal, qui irritait l'envie (d'où l'assassinat de Clisson), ou qui tentait la trahison (d'où la tragédie de Saint-Pol). Louis XI n'eut garde de refaire un connétable. La régente en fit un, honorifique, son beau-frère, vieux, malade et paralytique, toujours au lit. Mais, ici, en faire un, jeune, et de telle puissance, donner cette royauté militaire à celui qui avait déjà contre le roi une souveraineté féodale, c'était l'acte le plus téméraire.

Était-il sûr que Louis XII l'eût voulu sérieusement, et l'avait écrit? J'en doute. De toute façon, le nouveau roi n'en devait tenir compte. Mais l'Italien, plus fin, ami et camarade du même âge, l'avait habilement enlacé. Il avait pris pour le lier un moyen très-direct; il saisit le fils par la mère. Tendre et crédule, malgré son âge, la Savoyarde se crut déjà sa femme, et lui mit au doigt son anneau. Cet anneau entraînait l'épée de connétable. À lui maintenant, avec cette épée, de se faire son chemin. Il flatta le fils et la mère par la devise: «À toujours mais!» en écrivant une tout autre sous son épée: «Penetrabit. (Elle entrera).»

Les Suisses, comme on l'a vu, nous surprirent à Marignan; on vainquit à la longue. La chose fit plus d'honneur à la bravoure du connétable qu'à sa prévoyance. Il brilla comme homme d'armes, eut un cheval tué, et fit plusieurs belles charges. François Ier lui donna le poste de haute confiance, la garde de sa conquête. L'année même, 1515, Bourbon fit chez lui, près de Moulins, la fondation d'un couvent en mémoire de la victoire «qui était restée au roi et à lui Bourbon, et qui avait ôté aux Suisses leur titre de châtieurs de rois.»

Cet acte, s'il fut connu, ne fit pas plaisir à François Ier, encore moins l'espèce de code militaire qu'il fit, en profitant des lumières de La Trémouille et La Palice, chose utile, mais qui mettait les gens de guerre dans la main du connétable, de ses prévôts et maréchaux.

Autre grief: le train royal, l'armée de serviteurs dont le connétable était entouré. À la naissance de son enfant, dont le roi fut parrain, François Ier le vit servi à table par 500 gentilshommes en habit de velours. Et ce n'était pas un vain luxe, c'était une force. L'élève d'Anne de Beaujeu, de la fille de Louis XI, avait des vues sérieuses. Cette clientèle était grave et choisie, propre à le servir dans les grandes affaires, tel de la main, tel de la tête: les Arnaud, plus tard si célèbres, les l'Hôpital, le gendre de Philippe de Commines, les Chiverny, et autres qui ont marqué bientôt. Il y avait aussi des hommes d'épée, bouillants et de main trop rapide, entre autres ce Pompéran qui tua un homme du roi, et qui, sauvé par lui, eut le sinistre honneur de le désarmer à Pavie.

Il faut voir l'énormité du royaume que ce Bourbon avait en France. Il réunissait deux duchés, quatre comtés, deux vicomtés, un nombre infini de châtellenies et de seigneuries.

Son bizarre empire ne comprenait pas seulement le grand fief central et massif de Bourbonnais, Auvergne et Marche (plusieurs départements), mais des positions excentriques fort importantes, le Beaujolais, le Forez, les Dombes, trois anneaux pour enserrer Lyon, les rudes montagnes d'Ardèche, Gien pour dominer la Loire, puis, tout au nord, Clermont et Beauvoisis. On comprend à peine un damier de pièces si hétérogènes. Ce qui l'explique, c'est qu'une bonne partie venait des confiscations diverses de Louis XI, qu'il mit aux mains qu'il croyait sûres, celles de sa fille et de son gendre. Sinistres dépouilles des Armagnac et autres, prises aux traîtres, et qui firent des traîtres.

Tel était l'effet naturel des apanages féodaux, constitués par la royauté. Toujours à recommencer. Les plus sages précautions n'engendraient que la guerre civile.

Comme si ce monstre de puissance n'eût pas été assez à craindre, la furieuse folie d'une femme galante, à la force féodale, ajouta celle de l'argent. Elle le traita en mari, lui donnant, sur des finances entamées par une grande guerre européenne, trois ou quatre pensions princières: connétable, 24,000 livres; chambrier, 14,000; 24,000 comme gouverneur de Languedoc; 14,000 à prélever sur les tailles du Bourbonnais. Des facilités inouïes pour y ajouter; en une fois, il se fit voter par la pauvre Auvergne une somme de 50,000 livres! Il faut décupler tout cela, pour la différence de valeur monétaire; puis apprécier qu'en ces temps, relativement si misérables, l'argent avait une puissance incalculable.

Plus sot que sa mère n'était folle, le roi le mit en Milanais, près Marignan, lui laissa la conquête, établit l'Italien en pleine Italie, près de Mantoue et des Gonzague. Toutes les bandes errantes de soldats à vendre eussent afflué près de lui, et d'Italie et d'Allemagne. Bientôt, dans ce connétable de France on eût eu un roi des Lombards.

Ce qui devait le retenir, c'est que le roi n'avait pas d'enfant mâle. Il pouvait être héritier, être à la fois, par une situation bizarre, beau-père et fils adoptif du roi. En 1518, naquit un Dauphin, et alors tournant le dos à la mère du roi, il voulut Renée de France, fille du roi Louis XII; il eût pu un jour ou l'autre soutenir qu'elle représentait la branche aînée des Valois, écarter François Ier qui, de la branche d'Angoulême, n'avait que le droit d'un cadet. Pour cela, que fallait-il? Annuler la loi salique, en quoi il aurait été applaudi, aidé de son cousin Charles-Quint et de tous les princes qui avaient eu dans leur famille des filles de la maison de France.

Louise, désespérée, pour exercer sur l'infidèle une contrainte salutaire, avait imaginé d'abord de supprimer ses pensions. Le roi, en 1521, soit défiance, soit jalousie, lui ôta l'un des priviléges du connétable, le droit de mener l'avant-garde, de conduire l'armée où et comme il voulait. François Ier y était en personne, et ne s'en remit qu'à un homme plus sûr, son beau-frère, le duc d'Alençon.

La trahison eut dès lors un prétexte. Madame de Rœulx, prise dans Hesdin, dut entamer la négociation. Elle était des Croy, et ceux-ci, en concurrence avec Marguerite d'Autriche, auprès de Charles-Quint, tellement primés par elle dans l'intrigue électorale, durent saisir avidement la première lueur d'une affaire qui devait les relever tellement près du maître. Le premier prince du sang! le seul resté des grands vassaux! le connétable de France! Trois hommes en un, donnés à l'Empereur!... Mais ce n'était rien encore. Par ces trois titres, Bourbon était moins que par la popularité qu'il avait dans les robes longues. Les parlements de Paris, de Provence, comme on va voir, lui étaient favorables. Des magistrats respectés, un Budé, lui dédiaient leurs livres. Tranchons le mot, il avait pour lui le germe du parti qu'on eût appelé, à une époque, le parti de la liberté. Chance énorme! Charles-Quint, au nom des libertés publiques, eût fait délibérer, voter, les meilleurs citoyens de France pour la ruine de la France et le triomphe de l'étranger.

On a voulu ne voir rien de plus que la vengeance d'une femme dans le grand procès commencé, au nom de Louise, le 12 août 1522, comme héritière des biens de la maison de Bourbon. Sans dire qu'elle n'y fut pour rien, je suis porté à croire qu'il y eut aussi autre chose; qu'un homme, visiblement le centre des mécontents, un cousin de Charles-Quint, parent des Croy, des Gonzague, parut assez dangereux pour qu'on entreprît de le ruiner.

Quel était son droit? un seul: la donation de sa femme, donation d'une enfant de moins de quatorze ans; donation de biens, non tous patrimoniaux, mais, en bonne partie, biens condamnés, dont Louis XI avait donné un usufruit.

Quel était le droit de la mère du roi? Comme nièce du dernier duc de Bourbon, elle était l'incontestable héritière des biens spéciaux de cette maison, souvent transmis par les femmes au XIIIe siècle, et même récemment par Suzanne de Beaujeu. Seule rejeton des aînés, elle passait évidemment avec les Montpensier, descendus d'un cadet.

Il y avait un troisième héritier, il est vrai, bien autrement autorisé, qui eût dû réclamer, et de qui tout fief a dérivé: la France.

Cette affaire fut un grand coup pour la vieille Anne de Beaujeu, coupable d'avoir rétabli, contre la volonté de son père, cette dangereuse puissance. Ce fut comme si l'ombre de Louis XI fût venue lui demander compte de ses dons si mal employés. Elle en creva de rage et de dépit (14 novembre 1522).

Sa mort précipitait les choses. Elle laissait des fiefs personnels qui, sans procès ni jugement, revenaient d'eux-mêmes à la couronne. C'étaient Gien, passage important de la Loire, et deux positions militaires des montagnes de l'Auvergne, Carlat, Murat, arrachées à grand'peine par Louis XI aux Armagnacs, et données par lui, non pas aux Bourbons, mais à son alter ego, à sa fille Anne de France. À quel titre le connétable les eût-il gardés? On ne le voit pas. Mais il lui coûtait de les rendre, incorporés qu'ils étaient depuis trente ans au royaume des Bourbons. Gien était son avant-garde sur la Loire. Les fiefs d'Auvergne étaient son fort. Ces pays, sauvages encore au temps de Louis XIV (V. Mémoires de Fléchier), qu'étaient-ils au XIVe siècle? C'était à l'entrée de l'Auvergne, dans le fort château de Chantelle qui lie l'Auvergne au Bourbonnais que la maison de Bourbon avait son trésor, ses joyaux. De là, elle veillait les quatre routes (qui vont aussi en Languedoc). Elle avait de patrimoine ce qu'on appelait le Delphinat d'Auvergne, et par mariage elle avait essayé d'avoir aussi le comté. Mais la dernière héritière fut donnée par Louis XII à son homme Jean Stuart, duc d'Albany, et la puissance royale établie en basse Auvergne. Bourbon défendait la haute, qui allait lui échapper.

Nul traité, nul mariage, ne pouvait prévenir ce coup. Le premier démembrement allait commencer, la première pierre tomber du grand édifice, grand en lui-même et plus grand comme dernière et suprême ruine du monde féodal. C'était comme une tour qui en restait au centre de la France. J'appelle ainsi la maison de Bourbon. Elle ne pouvait consentir à tomber qu'en se transformant, devenant le trône de France.

Bourbon franchit le pas que, depuis un an, sans nul doute, les Croy l'engageaient à faire; il envoya à Madrid et demanda la sœur de l'Empereur, l'invasion de la France par les impériaux et les Anglais.

Le 14 janvier 1523, Thomas Boleyn, envoyé d'Henri VIII à Madrid, écrit à Londres qu'on en confère. Les instructions que Wolsey envoie en réponse, reproduisant les motifs que mettait en avant Bourbon, disent «que ce vertueux prince, voyant la mauvaise conduite du roi et l'énormité des abus, veut réformer le royaume et soulager le pauvre peuple.» Henri VIII, comme Henri V et la pieuse maison de Lancastre, aurait volontiers travaillé avec Bourbon à cette réforme de la France.

Je ne doute aucunement que les gens graves et de mérite qui tenaient pour le connétable n'aient envisagé ainsi les choses. C'est la fausse situation où tant de fois s'est vue la France, toute personnifiée dans un roi. Les fautes, les crimes de ce roi, on ne pouvait rien y faire que par cette médecine atroce qui équivalait à un suicide: l'appel au sauveur étranger. C'est-à-dire que, pour soigner et guérir la France, on n'avait remède que de l'anéantir.

C'était une indigne ironie de proposer pour médecins ceux qui étaient le mal même: les grands qui, aux états de 1484, s'étaient hardiment présentés. Mais la France n'en voulut pas, aimant mieux encore un tyran: la fille de Louis XI.

L'ironie n'était guère moins grande de prendre pour médecins du royaume les parlementaires, hier procureurs, hommes de ruse et d'avarice, têtes dures et étroites, que la pratique, les sacs poudreux, les petits vols, n'avaient point du tout préparés à se faire les tuteurs des rois.

Les Chats fourrés de Rabelais, et les seigneurs Humeveines (les buveurs du sang du peuple), qu'il a mis sur une même ligne, dans sa verve révolutionnaire, c'était la base où s'appuyait la réforme de Bourbon. Pour amender le prodigue (prodigus et furiosus) qui dévastait nos finances, un bon conseil de famille allait s'assembler où ne siégeraient que des Français, le Français Charles-Quint (né Bourgogne et Bourbon), le Français Henri VIII (descendu d'une fille de Philippe le Bel), tous deux venant de saint Louis.

Les juges et les hommes d'épée, brouillés depuis deux cents ans, venaient d'être réconciliés par le roi même, par la cour et la haine qu'elle inspirait: la cour, institution nouvelle, jusque-là inconnue, la cour qui ne voyait qu'elle et méprisait le reste, la noblesse autant que le peuple; une cour de dames surtout: toute place, toute pension donnée dans un cercle de favorites, toute la monarchie devenue le royaume de la grâce. Les parlementaires et les nobles jusque-là se disputaient les biens d'Église qu'un semblant d'élection leur donnait ou à leurs valets. Le roi les mit d'accord par son traité avec le pape, donna les écailles aux plaideurs, garda l'huître. Dès lors, toute chose alla au hasard, parfois aux serviteurs utiles, souvent aux femmes aimables qui enlevaient par un sourire les grâces du Saint-Esprit; un envoyé au Turc était payé d'un évêché; une maîtresse, pour ses trois frères, en gagna trois, etc.

Là était la plaie profonde au cœur des parlementaires, des universitaires, des nobles.

Les premiers, sous prétexte d'une enquête nécessaire, s'étaient ordonné à eux-mêmes d'aller à Moulins chez le duc. On peut deviner assez comment ce prince magnifique les reçut et les caressa, leur soumettant sans doute ses idées sur le bien public et regrettant de ne pouvoir les voir exécutées par eux.

Au retour, en décembre 1522, au milieu d'un rude hiver, d'une grande misère publique, s'associant à la vive irritation de Paris, ils essayèrent par remontrances leur révolution timide, tâtèrent le roi, envoyèrent des plaintes au chancelier qui, durement, sans hésiter, mit leurs députés en prison. Le peuple ne bougea pas.

Les parlementaires ainsi repoussés, c'était aux nobles à essayer. Il le firent en mars. Bourbon était à Paris pour solliciter son procès. On mit en avant un homme épousé pour tâter le roi encore. Jean de La Brosse, qui avait l'héritière de Penthièvre, avait cédé ses droits à Louis XI, qui lui paya pension. Charles VIII, Louis XII, François Ier tinrent la cession bonne, ne se souciant point de remettre en main féodale le nord de la Bretagne, une si belle descente aux Anglais. Les La Brosse suivaient le roi comme son ombre, en réclamant toujours. Dans ce moment critique où l'on put croire qu'il faiblirait, La Brosse reproduit la demande. Le roi reproduit son refus. La Brosse alors, s'enhardissant, dit: «Monseigneur, il me faudra chercher parti hors du royaume.—Comme tu voudras, La Brosse.» Ce fut la réponse de François Ier.

Elle dut faire plaisir à Bourbon. Beaucoup de nobles se serraient autour de lui, un Saint-Vallier, un Escars, un La Vauguyon, un Lafayette, entre autres. Le dernier officier distingué d'artillerie, le premier hautement apparenté, allié aux Brézé qui, de père en fils, étaient sénéchaux de Normandie. La fille de Saint-Vallier, savante, accomplie (de grâce, sinon de cœur), la fameuse Diane de Poitiers, déjà en renom, avait épousé Louis de Brézé, petit-fils de Charles VII et d'Agnès Sorel. Saint-Vallier, capitaine de cent gentilshommes de la maison du roi, avait, par cette charge, des occasions faciles de tuer ou de livrer son maître.

Un autre partisan de Bourbon, c'était la reine elle-même qui, ne voyant que la famille, l'aurait voulu pour sa sœur. «Un jour qu'elle dînait seule, Bourbon se trouvant là, elle lui dit de s'asseoir, de dîner avec elle. Le roi survient. Bourbon veut se lever. «Non, monseigneur, restez assis, lui dit le roi. Eh bien! il est donc vrai? vous vous mariez?—Non, Sire.—Je le sais, j'en suis sûr. Je sais vos trafics avec l'Empereur... Qu'il vous souvienne bien de ce que je dis là...—Sire, vous me menacez! Je n'ai pas mérité d'être traité ainsi.»

Le duc, après le dîner, partit, mais non pas seul: toute la noblesse le suivit.