CHAPITRE X

LA DÉFECTION DU CONNÉTABLE.—SON INVASION
1523-1524

C'est Charles-Quint lui-même qui fit le récit à Thomas Boleyn. Celui-ci trouvait étonnant que le roi ayant lâché une telle parole, il eût laissé partir le duc. L'Empereur ajouta: «Il n'aurait pu l'en empêcher; tous les grands personnages sont pour lui.»

Bourbon prit pour quitter Paris un prétexte fort populaire, celui de donner la chasse aux bandits du Nord qui empêchaient les denrées d'arriver. Mais dans le centre du royaume, en Auvergne, en Poitou, en Bourbonnais, il n'y avait pas moins de brigands, et plus organisés. C'était une armée véritable; leur chef, le roi Guillot, avait des trésoriers, percevait des impôts. Ce roi était un gentilhomme du Bourbonnais, nommé Montelon (Montholon?). Il est fort difficile de distinguer si ce chef, sorti des pays de Bourbon, était bien un brigand, ou un de ses partisans qui fit feu avant l'ordre. Quoi qu'il en soit, Bourbon eût aliéné tous les siens (les grands et les parlementaires), s'il n'eût comprimé cette Jacquerie.

À Paris même où le roi était en personne avec la cour, il y avait tumulte, des rixes et des batteries, des gens tués. Le roi fit dresser des potences aux portes de l'hôtel royal, et elles furent enlevées la nuit par des gens armés. Il semble qu'il s'en soit pris au Parlement, qui avait en effet la meilleure partie de la police. Il y tint un lit de justice, parla fort durement, et, rappelant des temps peu honorables au Parlement, dit que, lui vivant, on ne reverrait pas les temps de Charles VII (30 juin 1523).

Le roi Guillot étant pris et amené, son procès marqua mieux encore la discorde et l'irritation. Le Parlement ne voulut y voir qu'un bandit et un gentilhomme. La cour aggrava son supplice, comme celui d'un rebelle coupable de haute trahison. La sentence disait qu'il serait décapité, puis écartelé. Le bourreau, non sans ordre, fit la chose à rebours, l'écartela vivant (29 juillet).

Le Parlement mit le bourreau en prison. Le 1er août, où il devait juger le grand procès de la succession de Bourbon, il refusa, se dit incompétent, et renvoya la chose au conseil, c'est-à-dire au roi; faisant entendre que, dans ce temps de violence, il n'y avait plus de justice.

Depuis le mois de mai, Bourbon s'était retiré et négociait avec l'Espagne et l'Angleterre. Nous devons aux dépêches anglaises (très-bien extraites par Turner) de pouvoir dater avec précision tous les actes de cette négociation souterraine. Trop en vue à Moulins, au milieu de sa cour, il allait souvent en Savoie et en Bresse; et c'est de là qu'il écrivait, là qu'il recevait les agents étrangers qui n'eussent pu pénétrer en France. La Savoie nous était ennemie, malgré la parenté, le roi l'empêchant de créer des évêchés qui l'auraient affranchie du siége de Lyon. C'est d'Annecy en Savoie que, le 12 mai, Bourbon envoie à Wolsey. C'est à Bourg, sur terre savoyarde, qu'il reçoit, le 31 juillet, Beaurain (de Croy), fils de la dame de Rœulx, agent de l'Empereur.

Les difficultés étaient celle-ci. L'Empereur et l'Angleterre avaient deux intérêts contraires. Et le parti français qui soutenait Bourbon en avait un troisième. Comment les concilier?

L'Empereur, avec sa sœur, eût donné deux cent mille écus d'or, mais après que Bourbon aurait agi. Sa défiance ajournait, retenait justement ce qui donnait moyen d'agir. L'Anglais, non moins déraisonnable, eût payé sur-le-champ, mais à condition qu'il le reconnût roi de France, à condition qu'il se brouillât et avec l'Empereur et avec la France même.

Il est évident que les Anglais se croyaient encore en 1400, qu'ils ignoraient la haine qu'ils inspiraient depuis les guerres de Charles VI, et la force nouvelle du sentiment français, la vive personnalité de la France, son horreur du joug étranger.

Bourbon, pour n'avoir pas de maître, s'en fût volontiers donné deux. Il semble qu'il ait cru faire deux dupes qui feraient la dépense, pour qu'il eût le profit. Le roi détrôné ou tué, le Parlement eût déclaré sans doute que la France voulait un roi français.

Le traité, rédigé à Bourg entre Beaurain et Bourbon (Négoc. Autr. II, 589), est bien de gens qui veulent se tromper les uns les autres.

L'Empereur donne sa sœur, et la retient, ajoutant prudemment: «Si elle y veut entendre,» ce qui le laisse maître de faire ce qu'il voudra. Cette sœur, veuve du roi de Portugal, du maître des Indes, avait, outre sa dot, six cent mille écus de joyaux.

La France sera-t-elle démembrée? Oui, eût dit Charles-Quint. Non, eût dit Henri VIII, qui voulait le tout.

L'Espagnol semble accepter Bourbon pour allié. L'Anglais le veut vassal, exige son serment. Là-dessus, Bourbon s'en remet «à ce que décidera l'Empereur.»

Les deux rois entreront par le midi et l'ouest, Bourbon par l'est avec des Allemands. Où ira-t-il? «Au lieu le plus propice pour mieux besogner.» Mais l'Anglais exige qu'en cas de bataille il lui amène ses troupes et celles de l'Empereur.

Bourbon, avec l'argent des rois, lèvera dix mille Allemands pour guerroyer avec eux et autres gens de guerre.

Ces autres, ce sont ses vassaux, c'est le ban et l'arrière-ban qu'il pouvait lever dans ses fiefs (jusqu'à quarante mille hommes).

Ces autres, ce sont les mécontents innombrables, qui ne manqueront pas de se joindre à lui pour renverser François Ier. Enfin, c'est la France elle-même, lasse décidément des Valois, qui passera aux Bourbons; menée à eux par ses parlements.

Mais pour cela il fallait rester libre, surtout ne pas se faire Anglais. Bourbon voulait éluder le serment qu'exigeait Henri VIII. Il refusa la Toison d'Or, que Charles-Quint voulait lui imposer, et qui impliquait le serment à l'Espagne.

Les Anglais n'en démordirent pas, et tirèrent de lui une promesse verbale. On s'arrangea. Les rois brûlaient d'agir. Le moment semblait admirable. Les envoyés anglais écrivaient à Wolsey: «Il n'y a jamais eu de roi si haï que celui-ci. Il est dans la dernière pauvreté et la plus grande alarme. Il ne peut emprunter. Et il a tant tiré d'argent, que, s'il en lève encore, il met tout contre lui.»

On promit à Bourbon qu'avant le 1er septembre, on agirait de tous côtés à la fois.

Marguerite d'Autriche ne pouvait le croire. Elle pensait que le temps manquerait, que Bourbon éclaterait trop tôt et se perdrait. Ce fut tout le contraire. D'Espagne et d'Angleterre, la passion fut telle, que tout fut prêt avant l'heure dite.

L'argent anglais était déjà à Bâle, ou plutôt le crédit anglais. La banque seule dut encore accomplir ce singulier miracle d'envelopper la France d'armées improvisées.

Les lansquenets, levés par cet argent, passent le Rhin le 26 août, traversent la Franche-Comté, touchent la Lorraine (1er septembre), vont entrer en Champagne. Du 23 au 30 août, les Anglais débarquent à Calais, et le 4 septembre s'entendent avec les Flamands pour leur invasion commune.

Le 6 septembre, les Espagnols entrent en France.

Ponctualité admirable, excessive. Bourbon écrivait le 20 août qu'on n'allât pas trop vite, qu'il n'éclaterait que dans dix jours au plus. Les Anglais, à Calais, restent donc inactifs. Les Allemands, déjà loin vers l'ouest, rétrogradent un moment vers l'est, pour n'agir pas trop tôt.

La conduite de François Ier est étonnante. Dans un si grand danger, il regardait vers l'Italie. Il y appelait sa noblesse.

Il se fiait à trois choses peu sûres. D'une part, il préparait une flotte au duc d'Albany pour passer en Écosse, entraîner l'Écosse sur l'Angleterre, détrôner Henri VIII. Mais, la chose eût-elle réussi, elle eût eu lieu trop tard. Les Anglais détruisirent la flotte.

En même temps, il avait à Londres un très-secret agent par lequel il tâchait de regagner Wolsey.

On dira qu'il ignorait l'immensité de son péril, l'attaque universelle. Mais il voyait, du moins, l'imminente descente anglaise.

Quoi qu'il en soit, sa folie même lui tourna bien. En appelant ce qu'il avait de force vers les Alpes, il traversait le Bourbonnais. Dans ce passage continuel de la gendarmerie française, Bourbon ne pouvait éclater. Il lui fallait attendre que le roi eût passé les monts pour se lever derrière, lui couper le retour, le tenir, l'écraser, entre la révolte et l'ennemi.

Autre chose qui servit le roi. Il n'avait pas d'armée soldée. Il avait envoyé faire des levées en Suisse. Il fallait bien attendre. Donc, il allait à petites journées, et, sans le savoir, par cette lenteur, il désolait Bourbon, qui avait cru le voir partir en août. Cela obligeait celui-ci à jouer la plus triste comédie: il s'alita, contrefit le malade.

Le roi voulait, à tout prix, l'emmener, et, le voyant d'ailleurs tellement appuyé et fort, il penchait vers un accommodement. Il paraît qu'il lui eût laissé la jouissance viagère de ses fiefs, s'il eût épousé la sœur de Louise de Savoie et se fût ainsi remis dans leurs mains. Il avait annoncé au parlement qu'il laissait sa mère régente, et que le connétable serait lieutenant du royaume; titre d'honneur et nominal, puisqu'il l'emmenait en Italie.

Le roi n'était encore qu'en Nivernais, quand il reçut de sa mère la lettre la plus effrayante:

«Un des plus gros personnages et du sang royal vouloit livrer l'Estat; et même il y avoit dessein sur la vie du roi.»

La reine avait dans ses mains deux gentilshommes normands, nourris dans la maison de Bourbon, qu'un agent de la conspiration y avait engagés. Épouvantés des maux qui pouvaient frapper le royaume, ils s'en étaient confessés, en autorisant le prêtre à avertir Brézé, le sénéchal de Normandie. Brézé était le gendre de Saint-Vallier, l'un des plus compromis. Cependant, il envoya les deux hommes à la reine.

Le roi n'avait que quelques cavaliers, et justement une compagnie très-suspecte. Il attendit pour avancer qu'on lui eût amené des lansquenets. Il entra alors à Moulins, mit ses soldats aux portes et alla loger chez le duc.

Le faux malade, interrogé, n'osa nier cette fois. Il avoua que l'Empereur lui avait fait des ouvertures, et dit qu'il n'avait rien voulu écrire, mais attendre le roi pour révéler tout.

Le roi fit semblant de le croire, le rassura, lui dit qu'il n'avait rien à craindre du procès, que, gagnant, perdant, on trouverait moyen qu'il n'y eût point dommage. Il ajouta gaiement: «Je vous emmène en Italie, et vous y aurez l'avant-garde, comme à Marignan.» Le malade demanda quelques jours, ne pouvant supporter encore le mouvement de la litière. Le roi partit, emportant une vaine promesse écrite, et lui laissant un écuyer «pour l'informer de sa santé.»

Ce surveillant l'incommodait. Il l'écarta en se mettant en route, et l'envoyant au roi. Le roi renvoya l'écuyer. À la Palisse, le malade fit le mourant; les cris, les pleurs des serviteurs, rien n'y fut épargné. L'écuyer, réveillé la nuit par cette musique lamentable, se laisse encore tromper, et part pour avertir le roi. Bourbon, du lit, saute à cheval, et court, bride abattue, à son château de Chantelle. Il apprenait que le Parlement, ayant la main forcée par la dénonciation, ordonnait de saisir ses fiefs.

Il entrait dans Chantelle, quand l'inévitable écuyer, que le roi avait fort grondé, entra sur ses talons. Le connétable lui dit qu'il n'irait pas à Lyon, que, de chez lui, plus à son aise, il saurait se justifier. L'écuyer avouant qu'il avait ordre de ne pas le perdre de vue, il vit le duc si irrité, et ses gens prêts à le pendre aux créneaux, qu'il fut trop heureux de partir.

C'était le 7 septembre; les Espagnols entraient en Gascogne, les Allemands en Champagne. Il ne désespéra pas d'amuser encore le roi, lui envoya un homme grave, l'évêque d'Autun, Chiverny, avec une lettre où il promettait sur l'honneur de le servir, si on lui rendait seulement les biens propres de Bourbon. C'était abandonner le douaire d'Anne de Beaujeu.

L'évêque rencontra une forte gendarmerie qui l'arrêta. Quatre mille hommes marchaient vers Chantelle. Bourbon s'enfuit dans la nuit du 9 au 10, galopa au midi, prit l'habit de varlet, ferra ses chevaux à rebours, n'emmenant avec lui qu'un homme, Pompéran, vêtu en archer. Ils gagnèrent Brioude, le Puy, d'où, par les chaînes désertes du Vivarais, ils arrivèrent au Rhône, en face de Vienne en Dauphiné. Au pont de Vienne, le prétendu archer demande à un boucher si les archers, ses camarades, gardaient le passage.—«Non.» Rassurés, ils passèrent, non le pont, mais un bac qui était plus bas.

Dans ce bac, des soldats reconnurent Pompéran. Alarmés, ils gagnèrent les bois; puis, logèrent chez une vieille veuve qui leur donna nouvelle alerte. Elle dit à Pompéran:

«Ne seriez-vous pas de ceux qui ont fait les fous avec M. de Bourbon?»

Le prévôt de l'hôtel n'était qu'à une lieue qui les cherchait. Ils en firent six jusqu'au fond des montagnes. Ils voulaient gagner la Savoie, joindre Suze, Gênes, s'embarquer pour l'Espagne. Mais tout était plein de cavaliers. Rejetés encore vers le Rhône, à grand'peine ils parvinrent à toucher la Franche-Comté.

Ce qui étonne, c'est qu'il n'en bougea point. On comprend qu'il n'ait pas voulu se faire tort près de son parti en s'allant joindre au roi d'Espagne, encore moins aux Anglais. Mais comment ne joignit-il pas en toute hâte ses Allemands que son secrétaire même avait levés pour lui, et qui, par la Franche-Comté, avaient marché vers la Champagne? Là était le grand coup, et rapide; en deux enjambées, on était à Paris. Coup perfide, ils étaient entrés par la Comté, la province paisible pour qui la bonne Marguerite obtenait toujours la neutralité, paix et libre commerce au milieu de la guerre. Là, la France se croyait couverte, et là, elle était vulnérable. Cette perfidie et ce calcul, Bourbon en perdait tout le prix.

Il reste en Comté près de trois mois: septembre, octobre, novembre. On le voit par ses lettres. Personne ne s'en doutait. Ses amis le cherchaient partout, jusqu'à la Corogne, en Espagne.

Qu'attendait-il?

Que la France vînt à lui. Elle ne bougeait pas.

Nous le voyons le 21 octobre encore là, qui rassemble quelques cavaliers pour envoyer à ses Allemands. Et nous l'y voyons en novembre, envoyant aux Anglais un officier d'artillerie, Lafayette, qui avait défendu Boulogne autrefois, et qui, cette fois, devait aider les Anglais à le prendre.

Les alliés avaient cru sottement n'attaquer qu'un roi. Ils trouvèrent une nation.

Du moins la France féodale, la France communale, s'unirent et s'accordèrent pour repousser l'ennemi. Des armées régulières, pourvues de tout, furent arrêtées ou retardées par ces résistances unanimes. À Bayonne, tous, hommes, femmes, enfants, s'armèrent contre les Espagnols, «et les poltrons devinrent hardis.» À l'est, les Allemands pénétrèrent en Champagne; mais, n'ayant pas un cavalier pour courir le pays, ne trouvant pas un homme qui leur fournît des vivres, ils mouraient de faim. Le duc de Guise les coupa sur la Meuse, en tua bon nombre, au grand amusement des dames lorraines qui, d'un château, en eurent le spectacle et battaient des mains.

Le grand danger était au nord, où 15,000 Anglais étaient aidés de 20,000 impériaux. À cette masse énorme, La Trémouille opposa la valeur des Créquy et autres gentilshommes, la furieuse et désespérée résistance des pauvres communes, suffisamment instruites de ce qu'elles avaient à attendre par les atroces ravages de Nassau en 1521.

Tout cela n'eût pas suffi sans les dissentiments des alliés. Mais Wolsey et son maître voulaient des choses différentes. Henri ne voulait pas qu'en plein automne, et les routes déjà gâtées, on pénétrât en France. Il voulait un second Calais, prendre Boulogne, rien de plus. Mais ce n'était pas là l'intérêt des impériaux; Marguerite d'Autriche voulait les places de la Somme, la Picardie. Wolsey était de ce parti, étant à ce moment l'homme des impériaux et leur dévoué serviteur.

Le pape Adrien VI était mort le 14 septembre; Wolsey, innocemment, croyait qu'ils travaillaient le conclave pour lui. L'Empereur, qui avait vu l'insistance des Anglais à stipuler la royauté de France, n'eut garde de faire un pape anglais qui eût employé son pouvoir à replacer son roi au Louvre. Il fit nommer un Médicis, bâtard; on lui donna dispense. Élection irrégulière et litigieuse, qui le laissait d'autant plus dépendant (19 novembre 1523).

Cette nouvelle tomba sur Wolsey au moment où, malgré son maître, il suivait les impériaux, et faisait leurs affaires en France, prenant pour eux la Picardie. L'hiver était épouvantable; les hommes gelaient, perdaient les pieds, les mains; mais on allait toujours. Pour les encourager, Wolsey, dans cette rude campagne, leur donnait le pillage. On brûlait avec soin ce qu'on ne prenait pas. On arriva ainsi à onze lieues de Paris.

Paris se fût-il défendu? Le Parlement semblait n'y pas tenir. Il reçut assez mal ceux que le roi envoya pour organiser la défense. Tout à coup, chose inattendue, les Anglais tournent bride et partent. «Il fait trop froid, écrit Wolsey à l'Empereur; ni homme, ni bête n'y tiendrait. Et vos Allemands, qui venaient du Rhin, sont maintenant dispersés.»

Bourbon et son parti s'étaient mutuellement attendus. De septembre en décembre, il était resté immobile, à croire que la noblesse de France allait venir le joindre. Soit loyauté, soit intérêt, elle s'attacha au sol, ne remua point. Le roi (25 septembre) lui avait donné, il est vrai, une preuve inattendue de confiance; il rendit aux seigneurs le pouvoir de juger à mort les vagabonds, aventuriers, pillards, que les prévôts royaux leur livreraient[16]. L'homme du roi n'était que gendarme, le seigneur était juge. Si la chose eût duré, c'eût été l'abandon de tout l'ordre nouveau, une abdication de la royauté.

Cela pour la noblesse. Le clergé eut sa part. Le roi lui avait pris le tiers du revenu. Il adopta dès lors la méthode toujours suivie depuis, de dédommager le clergé avec du sang hérétique. L'Empereur et Marguerite d'Autriche faisaient de même; ils venaient de brûler trois luthériens en Flandre. On brûla à Paris un ermite qui osait dire que la Vierge avait conçu comme une femme. Un gentilhomme même, Berquin, aurait été brûlé par l'évêque et le Parlement, si la sœur du roi n'eût agi pour lui. La chose ne se fit pourtant que par la force; il fallut que le roi l'enlevât de prison par les propres archers de sa garde.

Grand scandale pour le clergé, qu'un tel acte arbitraire empêchât la justice! Le roi le consola en faisant partir de Paris douze religieux mendiants qui, par toute la France, prêcheraient contre les luthériens.

Et le peuple, que fit-on pour lui? On supprima dans Paris le monopole des boulangers. On fit quelques réformes dans les dépenses. On essaya d'établir un contrôle entre les gens des finances, de les centraliser. Tous fonds perçus durent être dirigés sur un point, sur Blois.

Le roi, en ce moment critique, était très-affaibli. Il demandait justice au Parlement qui fermait l'oreille. On n'osait dire que les complices de Bourbon fussent innocents; mais l'on ne trouvait pas et l'on ne voulait pas trouver de preuves. Des députés des parlements de Rouen, Dijon, Toulouse et Bordeaux, furent mandés, pour revoir la procédure, et n'eurent garde de parler autrement que ceux de Paris. Toute la robe était liguée.

La seule justice qu'il y eut, ce fut la sentence de Saint-Vallier, et le roi paraît ne l'avoir obtenue qu'en promettant qu'il ferait grâce sur l'échafaud.

Lui-même s'était montré flottant dans cette affaire. D'abord il mit à prix la tête de Bourbon, puis s'adoucit sur une visite que lui fit la sœur de Bourbon, duchesse de Lorraine; il négocia avec lui, l'engageant à venir, lui promettant de l'écouter.

Pour Saint-Vallier, de même, il varia. D'abord, il s'emporta, dit qu'il tuerait ce traître, homme de confiance et de sa garde même, qui voulait le livrer. Puis il le fit juger, et se contenta d'un simulacre de supplice. Mille bruits coururent. On disait que Saint-Vallier n'avait conspiré que pour venger sa fille, déshonorée par le roi. Il n'avait de fille que Mme de Brézé, mariée depuis dix ans. Ce qu'on a dit aussi et qui est plus probable, c'est que la dame, qui avait vingt-cinq ans, beaucoup d'éclat, de grâce, avec un esprit très-viril, alla tout droit au roi, fit marché avec lui; tout en sauvant son père, elle fit ses affaires personnelles, acquit une prise solide et la position politique d'amie du roi. Un volume de lettres[17] témoigne de cette amitié.

Mais, pendant ces intrigues, que devient l'armée d'Italie? Elle passa six mois sous le ciel, au pied des Alpes, consumée de misère, usée de maladies, refaite par de petits renforts. Elle se soutenait par nos réfugiés italiens; nous en avions beaucoup, Pisans, Florentins, Bolonais, Génois, Napolitains, d'autres de Rome et de Pérouse. Le chef était un Orsini, le Romain Renzo de Cere, vaillant soldat qui, tout l'hiver, assiégea Arona. Au printemps, l'ennemi se trouva fortifié de six mille Allemands que Bourbon était allé chercher, avec l'argent de Florence et du pape. À l'arrière-garde, Bonnivet combattit bravement jusqu'à ce qu'il fût blessé. Le pauvre chevalier Bayard, malade de ce cruel hiver, soutenait le poids du combat, quand une balle lui cassa les reins. «Jésus! dit-il, je suis mort... Miserere meî, Domine!» On le descendit sous un arbre, et personne ne voulait le quitter. «Allez-vous-en, dit-il, messieurs, vous vous ferez prendre.» Un moment après, passa le vainqueur, le connétable, qui dit «que c'était grand'pitié d'un si brave homme.» À quoi le mourant répliqua ces propres paroles: «Monseigneur, il n'y a point de pitié en moy; car je meurs en homme de bien. Mais j'ay pitié de vous, de vous voir servir contre vostre prince et vostre patrie et vostre serment.»

Bourbon goûtait déjà les fruits amers de sa défection. Son maître, l'Empereur, à qui, sans argent, sans secours, il venait de faire une armée, et une armée victorieuse, venait de le récompenser à sa manière en le subordonnant à un de ses valets, Lannoy, l'un des Croy, le vice-roi de Naples, un Flamand sans talent.

Le voilà, cet homme si fier, attelé sous Lannoy à deux bêtes de proie, le féroce Espagnol Antonio de Leyva, ex-palefrenier, et l'intrigant Pescaire, espion et dénonciateur de tous les généraux, Italien traître à l'Italie, cherchant de tout côté à pêcher en eau trouble. Rivé ainsi entre ces gardiens, envieux, désireux de le perdre, il regardait vers l'Angleterre. Mais Wolsey, refroidi, disait qu'il n'aurait pas un sou s'il ne jurait fidélité au roi d'Angleterre et de France, c'est-à-dire s'il ne se perdait auprès de l'Empereur, auprès de la France même et n'y détruisait son parti.

Étrange situation. Il entre en France, menant l'armée impériale, exige des Provençaux qu'ils fassent serment à Charles-Quint, et lui-même en secret il fait serment à Henri VIII. (V. les dépêches mss. dans Turner.)

Il eût été roi de Provence, sous la suzeraineté des deux rois. Il comptait sur l'ancienne chimère des Provençaux d'être un royaume à part, royaume conquérant, qui eut jadis les Deux-Siciles. Le Parlement d'Aix n'était peut-être pas loin de cette idée. Quand Bourbon eut sommé Marseille de lui donner des vivres, elle consulta le Parlement, qui, sans répondre, envoya un de ses membres. Le conseil de ville, sous cette influence, mollit, promit des vivres, mais en petite quantité. (Captiv. de Fr. Ier, p. 341.)

Tout paraissait favoriser l'invasion. Bourbon ne rencontrait personne. Le 9 août, il entra dans Aix. De là il eût voulu aller directement en Dauphiné, prendre Lyon et le Bourbonnais. Une fois là, il était chez lui, il y frappait la terre en maître, la soulevait, entraînait ses vassaux et la France centrale pour emporter Paris.

Qui empêcha la chose? François Ier? Non. Charles-Quint.

Le roi, jusqu'en septembre, ne parvint pas à former une armée. Bourbon avait tout le mois d'août pour avancer en France.

Le conseil de Madrid avait une telle défiance, tant d'envie et de peur du dangereux aventurier, qu'il craignit de trop réussir, de vaincre par lui, mais pour lui. Au moment où il s'élançait de toute sa passion et de sa fureur, on le rattrapa par sa chaîne et on le tira en arrière. Pescaire, les Espagnols, lui signifièrent froidement qu'il ne s'agissait pas d'avancer, que l'Empereur voulait Marseille, port excellent, commode, entre l'Espagne et l'Italie. Ils le retinrent frémissant sur la grève.

Comment aller plus loin? L'Espagne ne payait pas, et, l'Angleterre ne payait plus. Comment entraîner le soldat! À cela Bourbon eût eu réponse. Il avait déjà pris, du diable et de son désespoir un talisman horrible dont il usa jusqu'à sa mort. Irrésistiblement, le soldat le suivait. Et que faisait-il pour cela? Rien du tout, au contraire. Il fallait ne rien faire, rien qu'être aveugle et sourd, ne voir ni meurtre, ni pillage, ni viol, fermer, briser son cœur, ne garder rien d'humain. Le soldat l'eût suivi, pour avoir Lyon, comme plus tard pour avoir Rome. Et cela sans promesse, par un traité tacite où tout était compris, tout argent, toute femme et tout crime.

Les impériaux promirent Marseille à leurs soldats, leur montrant que toute la Provence s'y était réfugiée, qu'un immense butin y était entassé. Bourbon, comme on a vu, y avait intelligence dans les notables, et y comptait. Mais le peuple gardait une haine énergique aux Espagnols; au bout d'un siècle, il conservait présent le sac de la ville, surprise alors, pillée par les Aragonais. Il se forma en compagnies, se retrancha, combattit vaillamment. Il était soutenu et par des gentilshommes que le roi envoya, et par les proscrits italiens, sous Renzo (Orsini), vaillante légion, déjà vieille dans l'exil, endurcie dans nos camps, et plus sûre que les nôtres mêmes. Contre un Français, la France fut défendue par l'Italie.

Quand Bourbon vid Marseille,
Il a dit a ses gens:
Vray Dieu! quel capitaine
Trouverons-nous dedans?
Il ne m'en chaut d'un blanc
D'homme qui soit en France,
Mais que ne soit dedans
Le capitaine Rance.

Cette vieille chanson de nos pauvres piétons contre leurs capitaines et à la gloire de l'Italien reste la couronne civique de ce fils adoptif de la France, couronne tressée des mains du peuple.

Le siége traîna. Et la population inflammable de Marseille prit un ardent élan de guerre, les femmes comme les hommes. Si elles ne combattirent, elles travaillèrent aux retranchements. L'unanimité de la ville imposa aux défections. Et pendant que Bourbon attendait des parlementaires, des propositions, des paroles, il ne reçut que des boulets. À une messe des Espagnols, un boulet tua le prêtre à l'autel et deux hommes. Pescaire dit à Bourbon qui accourait: «Ce sont vos Marseillais qui viennent, la corde au cou, vous apporter les clefs.» Et, après une reconnaissance meurtrière où l'on vit le fossé bordé d'arquebuses, Pescaire disait: «La table est mise pour vous bien recevoir. Courez-y; vous souperez ce soir en paradis...»

Tout ce que Bourbon obtint fut qu'on essayerait encore un assaut. Il manqua, et l'on sut que la très-forte armée du roi était arrivée tout près, à Salon. Pescaire déclara qu'on ne pouvait risquer d'être écrasé entre une telle armée et la ville. Bourbon s'arracha de Marseille (28 septembre 1524). On partit, mais déjà serré en queue par les Français qui, au Var, atteignirent, détruisirent l'arrière-garde. L'armée n'arrêta pas. Ces graves Espagnols, ces pesants lansquenets, devinrent tout à coup de vrais Basques. Cette retraite semblait un carnaval de bohèmes déguenillés. À pied, à mulet ou à âne, ils filèrent lestement par le chemin de la Corniche, si vite que, vers Albenga, ils firent quarante milles en un jour.

Charles-Quint avait bien mérité son revers. Il avait à la fois lancé et retenu Bourbon, le faisant combattre lié, entravé, à la chaîne. La terrible réputation de ses armées plus redoutées qu'aucun brigand, avait fait la résistance obstinée, désespérée de Marseille. Sa dureté personnelle, éprouvée par l'Espagne même, imposait aux proscrits étrangers, enfermés dans Marseille, la loi de vaincre ou de mourir. Dans l'affaire toute récente des Communeros, il ne confirma pas une seule des grâces promises par ceux qui l'avaient fait vainqueur. Il envoya à la potence des hommes à qui les royalistes garantissaient la vie sur leur honneur. Cruel renversement des idées espagnoles, et qui accusait hautement un gouvernement étranger! Le roi, source sacrée de l'honneur et de la grâce, tache l'honneur des siens, ne fait grâce à personne; il survient après la victoire, et pour se montrer seul cruel! «Il y eut, dit-on, peu d'arrêts de mort.» C'est vrai (damnable hypocrisie!); on ne commença à juger qu'après avoir exécuté longtemps sans jugement.

Les cortès témoignèrent gravement leur indignation en refusant l'argent à Charles-Quint. Et c'est ce qui, plus que tout le reste, lui fit manquer son siége de Marseille.

Les grands de son parti étaient plus irrités que d'autres. Il laissait à leur charge ce qu'ils avaient avancé pour lui dans la guerre des Communeros. Le connétable de Castille lui disait: «Pour vous avoir gagné deux batailles en deux mois, payerai-je les dépens?» Cette risée sortit le jeune Empereur de sa réserve habituelle. Il lui échappa de dire: «Mais si je te jetais du balcon?—Je suis trop lourd; vous y regarderiez,» dit en riant le vieux soldat.

CHAPITRE XI

LA BATAILLE DE PAVIE[18]
1525

Cette retraite faisait au roi une situation admirable. De roi haï, impopulaire, il se retrouvait l'épée de la France, le défenseur du sol, le protecteur des pays ravagés par l'invasion barbare de cette affreuse armée de mendiants. Toute la noblesse de France était venue comme à un rendez-vous d'honneur, pour témoigner sa loyauté; elle était enivrée, fière de se voir si grande, et (chose rare) complète. Une formidable infanterie suisse avait rejoint le roi. Jamais si belle armée, ni si ardente. Il y eût eu sottise à laisser perdre un si grand mouvement, comme voulaient les vieux généraux; et sottise ruineuse; comment nourrir tout cela, sinon en Lombardie? Les Anglais ne menaçaient pas. Le roi alla donc en avant sans attendre sa mère, qui venait pour le retenir.

Il passa sur trois points; en dix jours, cette armée énorme se trouva de l'autre côté. Là, toute la difficulté fut de découvrir les impériaux; ils s'étaient dispersés, cachés dans les places fortes. Le roi arriva à Milan. Les Milanais, qui n'étaient pas d'accord entre eux, avaient appelé à la fois le roi et les impériaux. Le roi ne les traita pas moins bien. Il arrêta toute l'armée aux portes, et d'abord ne laissa pas entrer un seul soldat, sauvant ainsi la ville. Ce ne fut que le lendemain que, refroidies, calmées, sous la ferme conduite du vieux et respecté La Trémouille, les troupes entrèrent en grand ordre.

L'effet moral de la prise de Milan était très-grand. Venise, le pape et les petits États devaient dès lors compter avec le roi. Restait à trouver les débris de l'armée impériale, à les forcer de place en place. La bande la plus forte, sous Antonio de Leyva, était enfermée dans Pavie. Le roi alla l'y assiéger (28 octobre 1524).

Cette conduite était-elle absurde? Nullement. Les Italiens, qui avaient tant souffert de la mobilité des Français, de leurs capricieuses expéditions, les virent pour la première fois persévérants et persistants, enracinés dans l'Italie et décidés à ne pas lâcher prise. Grand motif de se joindre à eux.

Que voulait le roi? 1o Se faire nourrir, solder, par les petits États; 2o diviser les impériaux, en leur donnant des craintes pour Naples, d'où leur venait le peu que donnait l'Empereur. La partie paraissait gagnée par celui qui saurait faire contribuer l'Italie. Une bande de dix mille hommes qu'il envoya vers le midi lui rallia les volontés douteuses. Les villes de Toscane commencèrent à payer. Ferrare paya, et de plus, fournit des munitions. Pour les impériaux épuisés, leur dispersion paraissait infaillible. Pavie même était pleine de trouble et de murmures. Cinq mille Allemands qui y étaient, avec cinq cents Espagnols, qui ne les contenaient nullement, furent plusieurs fois au point de se livrer au roi avec la ville.

Il resta là quatre mois, amusé par les ingénieurs, qui tantôt canonnaient, tantôt piochaient pour détourner le fleuve, voulant prendre la ville par le côté où les eaux la gardent. Rien ne réussit. Ce roi, vif et impatient de sa nature, cette fois paraissait peu pressé. Cette si longue campagne d'hiver «où son armée logeait à l'auberge de l'étoile,» c'est-à-dire sous le ciel, il s'y résigna merveilleusement. Pourquoi? Il s'amusait (Guichardin nous l'a dit), donnant tout au plaisir, rien aux affaires. Un hiver d'Italie, passé ainsi, lui semblait assez doux.

L'intérêt était grand pour les hommes de François Ier de faire que leur maître fût bien. Ils gagnaient gros à cette guerre oisive, comptant au roi une infinité de soldats qui n'existaient qu'en chiffres, des Suisses, des Allemands de papier, qui n'en mangeaient pas moins, n'étaient pas moins payés. Ses généraux étaient gens très-avides; tous suivaient leur exemple. Le roi, qui s'amusait, dormait, faisait l'amour, sur la foi de ces chers amis, était rongé et dévoré, sans s'en apercevoir, en danger même; il y parut bientôt.

Il logeait agréablement dans une bonne abbaye lombarde. Luther, dans son voyage à Rome, fut effrayé, scandalisé du luxe de ces abbayes, de la chère délicate, de l'éternelle mangerie, des vins, pour ne parler du reste. Il s'enfuit indigné. Le roi ne s'enfuit point. Au contraire, il s'établit là quatre mois en grande patience, tantôt à l'abbaye, tantôt à Mirabella, ancienne villa des ducs de Milan, au milieu d'un grand parc.

La Lombardie n'était plus ce quelle avait été. Elle avait cruellement souffert, infiniment perdu. Mais, comme il arrive dans ces grands naufrages, les lieux élus où l'on concentre les débris semblent d'autant plus riches. Je croirais donc sans peine que l'abbaye et la villa, arrangées pour le roi de France, rappelaient, soit les Granges de Sforza, soit la Pouzzole du roi de Naples, et autres lieux de volupté, que les descriptions nous font connaître. Ces villas étaient ravissantes par le mélange d'art et de nature, de ménage champêtre, qu'aiment les Italiens. Nos châteaux, encore militaires, dans leur morgue féodale, semblaient dédaigner, éloigner la campagne et le travail des champs, la terre des serfs; noblement ennuyeux, ils offraient pour tout promenoir à la châtelaine captive une terrasse maussade, sans eau ni ombre, où jaunissaient quelques herbes mélancoliques. Tout au contraire, les villas italiennes, bien supérieures par l'art, et vrais musées, n'en admettaient pas moins familièrement les jardinages, s'étendant librement tout autour en parcs, en cultures variées. Les compagnons de Charles VIII, qui les virent les premiers, en ont fait des tableaux émus.

Gardées au vestibule par un peuple muet d'albâtre ou de porphyre, entourées de portiques «à mignons fenestrages,» ces charmantes demeures recélaient au dedans non-seulement un luxe éblouissant d'étoffes, de belles soies, de cristaux de Venise à cent couleurs, mais d'exquises recherches de jouissances d'agrément, d'utilité, où tout était prévu: caves variées, cuisines savantes et pharmacies, lits profonds de duvet, et jusqu'à des tapis de Flandre, où, garanti du marbre, pût, au lever, se poser un petit pied nu.

Des terrasses aériennes, des jardins suspendus, les vues les plus variées. Tout près, l'idylle du ménage des champs.

Aux jaillissantes eaux des fontaines de marbre, le cerf, avec la vache, venant le soir sans défiance, de grands troupeaux au loin en liberté, la venaison ou les vendanges, une vie virgilienne de doux travaux. Tout cela encadré du sérieux lointain des Apennins de marbre ou des Alpes aux neiges éternelles.

L'hiver n'ôte rien à ces paysages. L'abandon même et les ruines y ajoutent un charme nouveau. Dans les jardins où cesse la culture, dans les grandes vignes laissées en liberté, les plantes vigoureuses semblent se plaire à l'absence de l'homme. Elle sont maîtresses du logis, s'emparent des colonnades, se prennent aux marbres mutilés et caressent les statues veuves. Tout cela très-sauvage et très-doux, d'un soave austero dont on se défie peu, mais trop puissant sur l'âme, l'endormant, la berçant d'amour et de vains rêves.

Dans les vers qu'il écrit plus tard dans sa captivité, François Ier se montre très-sensible à ce paysage italien. Il s'y oublia fort. Mais on peut soupçonner, sans calomnier sa mémoire, que le charme des lieux n'y fut pas tout. Quatre mois sans amours! Cela serait une grande singularité dans une telle vie. On a cherché à tort quelles grandes dames purent faire oublier les Françaises. Mais tout est dame en Italie. Celles qu'a tant copié le Corrège, de forme parfois un peu pauvres, mal nourries et trop sveltes, n'en sont que plus charmantes. Leur grâce est tout esprit.

C'était le moment d'une grande révélation pour l'Italie. Aux pures madones florentines que déjà Raphaël anime, l'étincelle pourtant manque encore. Mais voici une race nouvelle, avivée de souffrance, qui grandit dans les larmes. Un trait nouveau éclate, délicat et charmant, le sourire maladif de la douleur timide qui sourit pour ne pas pleurer. Qui saisira ce trait? Celui qui l'eut lui-même et qui en meurt. Le paysan lombard du village de Correggio, l'artiste famélique qui ne peut nourrir sa famille: il saisit ce qu'il voit, cette Italie nouvelle, toute jeune, mais souffrante et nerveuse. C'est la petite sainte Catherine du mariage mystique (V. au Louvre), pauvre petite personne qui ne vivra pas, ou restera petite. Plus que maladive est celle-ci; elle n'est pas bien saine; on le voit aux attaches irrégulières des bras, qu'il a strictement copiées. Et, avec tout cela, il y a là une grâce douloureuse, un perçant aiguillon du cœur qui entre à fond, fait tressaillir de pitié, de tendresse, d'un contagieux frémissement.

Telle était l'Italie à ce moment, amoindrie et pâlie. Et Corrège n'eut qu'à copier. Il puise à la source nouvelle, à ce sourire étrange entre la souffrance et la grâce (Prud'hon l'a eu seul après lui). Heureusement pour l'Italien, si la race changeait, le ciel était le même. Sans cesse il reprenait son harmonie troublée et s'envolait dans la lumière.

François Ier ne vit pas le Corrège, peintre de campagne, et qui meurt bientôt peu connu (1529). Mais il vit et goûta l'Italie du Corrège. Et je ne fais pas doute que ce soit le secret de sa longue inaction.

Ne serait-ce pas aussi à cette époque que le Titien a fait de lui le solennel portrait que nous avons au Louvre? Titien ne vint jamais en France. François Ier alla deux fois en Italie, à vingt-cinq ans et à trente et un ans. C'est évidemment au second voyage que se rapporte le portrait, avant ou après la bataille. S'il accuse plus de trente six ans, si des plis (je ne dis des rides) se forment déjà au coin des yeux, accusez-en, si vous voulez, les soucis de la royauté, les travaux et les veilles de ce prince si laborieux.

Je ne m'étonne pas s'il resta là si longtemps sans s'en apercevoir. Tout y venait heurter, et il ne le sentait pas. Il était trop avant au fond de ce rêve. Ses Italiens partaient, dès janvier. Corses la plupart, ils étaient rappelés par les Génois leurs maîtres. L'armée fondait, sans qu'il le vît. Les hommes mouraient de froid et de faim. Une poule coûtait dix francs d'aujourd'hui. Les seigneurs, sans feu ni abri, venaient à ses cuisines. Il apprit coup sur coup que quatre corps avaient été surpris et enlevés, et cela ne l'éveilla pas. Quelques milliers de Suisses allaient venir et il les attendait, sans même rappeler ses dix mille hommes envoyés au midi.

Ses ennemis faisaient un grand contraste.

Pescaire montra une vigueur extraordinaire. Il contint tout à la fois généraux et soldats. D'une part il releva Lannoy qui mollissait, voulait traiter ou partir et secourir Naples. D'autre part, il paya le soldat de paroles. Il enjôlait les Espagnols surtout, disant qu'ils étaient bien heureux d'une telle occasion qui allait les enrichir à jamais, le roi étant là en personne avec tant de grands seigneurs. Quels prisonniers à faire! et quels riches rançons.

Aux Allemands, il dit qu'il s'agissait de sauver leurs frères allemands enfermés à Pavie; le fils du vieux Frondsberg, leur général, y était; il fit parler le bon vieux père. Pour les gens d'armes qu'il trouva insensibles, il fallut financer; Pescaire donna et fit donner par les chefs ce qu'ils avaient d'argent.

L'embarras n'était pas moindre dans la ville. Antonio de Leyva, peu sûr de ses Allemands, qui criaient Geld! Geld! et voulaient le livrer, n'y trouva de remède qu'en tuant leur chef par le poison, et leur persuadant que l'argent était là dehors, tout prêt pour les payer, il en fit venir quelque peu et leur donna patience.

Bourbon arrivait d'Allemagne. Sa rage et sa fureur pour sa fuite de Provence lui avaient fait des ailes. Plus dur au brigandage que les vieux brigands italiens, il sut faire de l'argent. Une razzia sur Florence l'avait alimenté l'autre année. Celle-ci, ce fut le tour de la Savoie. Faute d'argent, il prit des bijoux; il porta l'écrin de la duchesse aux usuriers d'Allemagne. Avec quoi il trouva sans peine la quantité de chair humaine qui était nécessaire. L'archiduc donna quelque chose; et, par une diabolique hypocrisie, Bourbon trouva moyen de tirer aussi des villes impériales. Il exploita l'affaire du jour, la querelle religieuse, dit que le pape était l'allié de François Ier (mensonge, Clément trompait les deux), et il ne manqua pas de lansquenets qui se crurent luthériens pour aller boire en Italie.

Pescaire cependant, avec ses agents italiens, travaillait habilement l'armée du roi, attirait des transfuges, décidait des défections. La plus terrible eut lieu cinq jours juste avant la bataille. Les Grisons, effrayés d'un coup frappé près d'eux, ou peut-être gagnés, rappelèrent cinq mille des leurs qui étaient devant Pavie. Événement tout semblable au rappel des Allemands la veille de la bataille de Ravenne. Mais, cette fois, il n'y eut pas là un Bayard pour les retenir.

Enfin, un peu alarmé, le roi unit son camp, jusque-là divisé, et se fortifia. Il se croyait couvert par les faibles murailles du grand parc de Mirabella. La nuit du 8 février, Pescaire y envoie des maçons qui, en une heure, en abattent trente brasses. En avant, son neveu du Guast et six mille fantassins, mêlés des trois nations, marchaient droit sur Mirabella. Après venait Pescaire, qui s'était réservé la masse des Espagnols pour le principal coup. Il avait donné l'arrière-garde aux Allemands, conduits par Lannoy et Bourbon.

Ceux qui marchaient en avant, passant sous les boulets français, doublèrent le pas. Le roi crut les voir fuir, il s'élança avec la gendarmerie, et se mit devant ses canons; ils ne purent plus tirer sans tirer sur lui-même.

Pescaire le vit passer, et d'un millier d'arquebuses espagnoles bien tirées, presque à bout portant, il lui mit sur le dos grand nombre de ses meilleurs gens d'armes.

Le roi, dans son aveugle élan, tomba du premier coup sur un brillant cavalier, et le tua, dit-on, de sa main. Coup superbe pour un héros de roman; c'était le dernier descendant du fameux Scanderbeg.

Pendant cette belle prouesse, la bande noire de nos lansquenets eut quelques moments d'avantage. Ils furent peu imités des Suisses qui, ce jour, se montrèrent tout différents de leurs aïeux.

Le roi, avec ses grands seigneurs, soutint quelque temps la bataille avec une vaillance qu'admirèrent les ennemis. Il y eut là un grand massacre des premiers hommes de France: La Trémouille, La Palice, Suffolk, prétendant d'Angleterre, furent tués, et Bonnivet se fit tuer, courant à l'ennemi la visière haute et le visage découvert.

Le roi, deux fois blessé, au visage, à la cuisse, et la face pleine de sang, sur un cheval percé de coups, voulait gagner un pont. Le cheval s'abattit, il tomba dessous, et deux Espagnols arrivaient dessus pour le prendre ou le tuer. Mais à l'instant il y eut là à point un groupe de Français, dont l'un mit l'épée à la main pour le garder des Espagnols. C'était justement Pompéran, ce douteux personnage qui avait mené Bourbon hors de France, s'était ensuite rallié au roi (Captivité, p. 38) pour rejoindre ensuite Bourbon. Un autre était son secrétaire même et très-intime agent, La Mothe-Hennuyer. Ils lui dirent de se rendre au connétable, ce qu'il refusa. On appela Lannoy, qui accourut, et qui, lui donnant son épée, reçut celle du roi à genoux.

CHAPITRE XII

LA CAPTIVITÉ
1525

Vaincu je fus et rendu prisonnier,
Parmi le camp en tous lieux fut mené,
Pour me montrer, çà et là promené...

(Vers de François Ier.)

Ce traitement barbare s'explique: le prisonnier était le gage de l'armée. Elle s'était battue gratis, dans l'espoir de le prendre et d'avoir sa rançon. Les généraux purent dire: «Voilà votre homme; vous l'avez maintenant. Dès ce jour, vous êtes payés.»

Des arquebusiers espagnols qui avaient réellement fait la principale exécution, un rustre s'avança, et familièrement dit au roi de France: «Sire, voici une balle d'or que j'avais faite pour tuer Votre Majesté... Elle servira pour votre rançon.» Le roi sourit, et la reçut.

Mais, le soir ou le lendemain, il arracha de son doigt une bague, seule chose qui lui restât, et, la donnant secrètement à un gentilhomme qu'on lui permit d'envoyer à sa mère, il lui dit: «Porte ceci au Sultan.»

Ainsi la grande question du temps fut tranchée, les scrupules étouffés et les répugnances vaincues.

Événement immense, décidé par le désespoir, qu'il crut lui-même impie sans doute comme un appel au Diable, mais qui réellement fut une chose de Dieu, le premier fondement solide de l'alliance des religions et de la réconciliation des peuples.

Cet homme, étourdi en bataille, fut en captivité plus fin qu'on n'aurait cru. Il ne s'était rendu qu'à Lannoy, l'homme de l'Empereur. Cela le servit fort. Il caressa aussi Pescaire. Celui-ci, parfait courtisan autant qu'habile capitaine, se présenta en deuil. François Ier, soit sensibilité, soit flatterie pour les Italiens, qui devinrent en effet l'épine de Charles-Quint, traita Pescaire en roi futur de l'Italie et se jeta dans ses bras.

Sa parfaite dissimulation parut le soir, au moment amer où il lui fallut recevoir le connétable de Bourbon. Celui-ci se montra modeste, présenta ses devoirs et offrit ses services. Le roi l'endura et lui fit bon visage. Un auteur assure même qu'il l'invita à sa table avec les autres généraux.

La fameuse lettre à sa mère, qu'on a toujours défigurée, témoigne assez de son abattement: «De toutes choses, ne m'est demeuré que l'honneur et la vie, qui est sauve.»

Le plus triste, ce sont ses lettres à Charles-Quint. Elles étonnent de la part d'un homme aussi spirituel. Elles sont d'une bassesse impolitique. Il risque d'exciter le dégoût et de s'ôter toute croyance. Il demande pitié, n'espère que dans la bonté de l'Empereur qui, sans doute, en fera un ami, et non un désespéré, et qui, au lieu d'un prisonnier inutile, rendra un roi à jamais son esclave. Ce triste mot revient trois fois. (Captivité, 131; Granvelle, I, 266, 268, 269.)

Nous ne sommes point partisan du suicide. Et cependant, s'il fut jamais permis, c'est à celui peut-être dont la captivité devient celle d'un peuple, à celui dont la personnalité étourdie met la Patrie sous les verrous. Quoi! la France était là, dans un petit fort italien, sous l'arquebuse d'un brigand espagnol! Dans l'hypothèse absurde d'un Dieu mortel en qui une nation incarnée pâtit, s'avilit, qu'il abdique, ce Dieu, ou qu'il meure. Malheur à la mémoire du prisonnier qui s'obstina à vivre, et qui montra la France sous le bâton de l'étranger!

Ce héros de théâtre, dégonflé, aplati, parut ce qu'il était, un gentilhomme poitevin de peu d'étoffe, dévot par désespoir (autant que libertin), rimant son malheur, ses amours, comme eût fait à sa place Saint-Gelais, Joachim Du Bellay ou tout autre du temps.

D'abord, il se mit à jeûner et faire maigre. Sa tendre sœur, émue outre mesure, tremble qu'il ne se rende malade. Elle lui défend le maigre, et, pour le soutenir, lui envoie l'aliment spirituel, un Saint-Paul... Une recluse a dit à un saint homme: «Si le roi lit saint Paul, il sera délivré.»

Le livre vint peut-être un peu tard. Au souffle tiède d'un printemps italien, la poésie avait succédé à la dévotion. Le roi, à travers ses barreaux, avait regardé la campagne lombarde, le paysage si frais, si charmant en avril, et sublime, de Pavie aux Alpes, et il s'était mis à rimer une idylle virgilienne. Ces très-beaux vers sont-ils de lui? Ils ne ressemblent guère à sa faible complainte sur la bataille de Pavie. On aura très-probablement arrangé, orné, ennobli l'idée première, fort poétique peut être, du captif, inspirée par ce regard mélancolique sur cette campagne de printemps. Contre la belle Italie qui lui fut si fatale, contre le Pô et le Tésin, gardiens de sa prison, il appelle à lui nos fleuves nationaux, leurs nymphes éplorées. Cette pièce est non-seulement d'une grande facture, mais d'un sentiment profond de la France.

Nymphes, qui le pays gracieux hebitez
Où court ma belle Loire, arosant la contrée...
Rhône, Seine, Garonne, et vous, Marne et Charente,
... Fleuves qu'alentour environne
L'Océan et le Rhin, l'Alpe et les Pyrénées,
Où est votre seigneur que tant fort vous aimez? etc.

(Captivité, 227.)

S'il eût eu d'autres yeux, si, au lieu de cette vague sensibilité poétique, il eût eu un cœur d'homme, ou du moins le tact de la situation, il aurait vu par la fenêtre toute autre chose: l'Italie frémissante, épouvantée d'être, par sa défaite, livrée à l'armée des brigands. Car, qui avait vaincu? L'Empereur? Non, mais ce monstre sans nom, trois bandes en une, et point de chef. Valets, tremblants flatteurs de leurs soldats, quel crime pouvaient empêcher ou défendre ces misérables généraux? Venise supplia le pape de former une ligue armée. Le pape y entre en mars, et en sort en avril. Et pourtant, il n'eût pas coûté, pour détruire ces brigands, moitié de l'argent qu'ils volèrent.

Ce que François Ier eût vu encore, s'il n'eût été myope, c'était l'impuissance et la pauvreté de l'Empereur, la jalousie de l'Angleterre, la fermentation des Pays-Bas, les ressources faciles qu'avait la France en elle et dans ses alliés. Demain Soliman, Henri VIII, allaient armer. Mais le jour même, une amitié plus prompte, une épée plus rapide se déclara pour lui. Le petit duc de Gueldre ramassa six mille hommes et se jeta sur les Pays-Bas; Marguerite d'Autriche, qui ne pouvait lever un sou, et se mourait de peur entre l'invasion et la révolution, agit fortement à Madrid et arracha de Charles-Quint l'autorisation d'une trêve.

Le roi voyait du moins de près les discordes et les disputes de ceux qui le gardaient, les demandes de solde, les cris, les fureurs des soldats. Les généraux se haïssaient à mort.

Bourbon, en haine de Pescaire, eût volontiers tourné le dos à Charles-Quint. Il s'offrait aux Anglais. Pour un secours d'argent, rien que la solde d'un mois, il levait une bande, fondait en France, emportait tout, faisait roi Henri VIII.

Pescaire, vrai vainqueur de Pavie, traitait avec son maître. Si l'Empereur était ingrat, il avait une chance, il pouvait espérer au désespoir de l'Italie. Elle s'était donnée presque à César Borgia; pourquoi pas à Pescaire?

Quant à Lannoy, il s'était fait le confident de François Ier. Il avait sa sœur mariée en France, et, comme Flamand, il était au point de vue de Marguerite d'Autriche, craignant fort pour la Flandre, voyant les Pays-Bas en pleine révolution, et très-impatient de réconcilier les deux rois.

La chose n'était pas facile. Le jeune Empereur qui, en public, avait affiché une modération toute chrétienne et défendu même les réjouissances, dans une lettre à Lannoy, écrite de sa main, montre à quel degré d'infatuation ce bonheur inouï avait mis son esprit: «Puisque vous m'avez pris le roi de France, dit-il, je vois que je ne me saurai où employer, si ce n'est contre les infidèles.»

S'il pouvait faire un peu d'argent, il comptait en avril entrer en France, non par Bourbon, mais lui-même et de sa personne. Aussi, laissant là Henri VIII et sa fille, il se tournait vers une riche dot, celle de Portugal; l'Anglaise ne lui apportait qu'une quittance de ses dettes, et la Portugaise donnait du comptant.

Ses demandes à François Ier étaient exorbitantes, rédigées d'une manière insultante, odieuse, par le haineux Gattinara.

D'abord le pape Boniface VIII donna jadis toute la France à la maison d'Autriche. Mais l'Empereur est si modéré qu'il se contentera d'en prendre la moitié, sans parler de Milan et de Naples. Il veut: 1o les provinces du Nord, la Picardie, la Somme, avec la suzeraineté d'Artois et de Flandre; 2o l'Est, la Bourgogne; 3o le Midi, la Provence pour Bourbon, qui reprendra de plus ses fiefs du centre, Auvergne, Bourbonnais, etc. Est-ce tout? Non. On fera droit aux prétentions d'Henri VIII, il est vrai, réduites; la Normandie, la Gascogne et la Guienne,—plus l'Anjou, province centrale, qui disjoindra la Bretagne et la France.

Ni le roi, ni sa mère, ne firent de réponse officielle. Le roi mit quelques notes, toutes conformes aux instructions que la régente donne à ses envoyés. Ni Somme, ni Bourgogne, ni Provence,—mais l'offre d'épouser la sœur de Charles-Quint et de se faire son soldat pour l'aider à prendre sa couronne impériale en Italie. Ce que la mère explique, offrant impudemment l'Italie et d'aider à prendre Venise. Cette femme éhontée ajoutait un appoint, sa fille, qu'elle jetait à l'Empereur. (Captivité, 174, 194.)

Une affaire préalable, c'était d'avoir vraiment le prisonnier, de le tirer des mains de l'armée, de le mettre en celles de Charles-Quint, en le transportant en Espagne. François Ier avait l'espoir de se faire enlever dans le trajet. Mais Lannoy, habilement, fit prévaloir en lui une autre idée, un roman qui, justement comme tel, lui alla à merveille. Ce fut d'arranger tout par un mariage, de jouer à Bourbon le tour de lui prendre sa femme, Éléonore, cette sœur de Charles-Quint, qui lui était promise. Elle était veuve, point du tout agréable. Le roi dit et fit dire que, dès longtemps il y avait pensé. Il en était amoureux sans la voir. S'il passait en Espagne, il était sûr de conquérir et cette sœur et toute la famille de Charles-Quint, de mettre tout le monde pour lui; l'Empereur, son futur beau-frère, aurait la main forcée, et ne pourrait s'empêcher de traiter.

Cela était absurde. Et cela se réalisa à la lettre. François Ier paraît avoir compris qu'à sa folie répondrait parfaitement celle des Espagnols, qu'ils raffoleraient du roi, soldat pris en bataille, qu'ils le compareraient à leur roi, jusque-là si peu pressé de voir l'ennemi.

Le gardien et le prisonnier conspirent ensemble. Le roi prête même ses galères au transport. On part pour Naples, on arrive en Espagne (23 juin 1525). Bourbon, Pescaire, sont furieux; Bourbon reste tout seul à Gênes, n'ayant aucun secours, ni d'Espagne, ni d'Angleterre, pas même de vaisseau pour passer, voyant le temps se perdre, la saison s'écouler.

Lannoy et les Croy, tout en flattant les idées guerrières du jeune maître, lui avaient fait entendre qu'il devait faire seul la conquête. L'Empereur ne pouvait entrer avec une petite bande, faire une pointe aventureuse, désespérée, comme aurait fait Bourbon. Il fallait une armée, et nouvelle, celle d'Italie étant si peu à lui. L'argent des Pays-Bas était fort nécessaire, et leur exemple pour avoir l'argent de l'Espagne. En mai, Marguerite d'Autriche convoque les États de Hollande et de Flandre, les priant de contribuer au moins pour leur sûreté, pour faire face aux brigands de Gueldre. Refus net, positif, violente accusation du système d'impôts suivi depuis cent ans. Le Luxembourg, le Hainaut et l'Artois, ruinés par la guerre, n'avaient rien et ne donnèrent rien. Le Brabant accorda, mais à une étrange et dangereuse condition: Pourvu que Bois-le-Duc y consentît. Or, il se trouvait justement que Bois-le-Duc était en pleine révolution luthérienne, forçant les cloîtres et rançonnant les moines. Anvers, Delft, Amsterdam, d'autres villes remuaient de même. Aux lettres effrayées de Marguerite, l'Empereur ne voit d'autre remède «que d'attirer en trahison les magistrats de Bois-le-Duc, et d'en faire un exemple.»

Au reste, si Rome lui concède l'argent qu'on lève sur les prêtres pour réprimer les luthériens, il prendra l'affaire pour son compte, se chargera d'être bourreau. (Lanz, Mém. Stuttgard, XI, 16-26.)

Tel était l'aspect redoutable de cette année 1525. Une révolution immense sembla éclater en Europe. Une? Non; mais vingt de causes différentes, de caractères plus différents encore.

En Allemagne, c'est la sauvage révolte des paysans de Souabe et du Rhin. Ils prennent la Réforme au sérieux, et veulent réformer le servage, établir sur la terre le royaume de Dieu.

Nos ouvriers de Meaux sont entrés ardemment dans la révolution religieuse. Un des leurs, intrépide apôtre, le cardeur de laine Leclerc, se fait brûler à Metz. Et il se trouvait au même moment que des bandes de paysans d'Allemagne tombaient sur la Lorraine. Malheur à la noblesse si les serfs d'Allemagne et de France s'étaient entendus! Le duc de Guise les prit au passage, et les tailla en pièces.

Les ouvriers en laine d'Angleterre se révoltent en même temps, mais sans lever encore le drapeau de la Réforme. Ils accusent seulement les impôts écrasants qui obligent le fabricant de les jeter sur le pavé.

La plus étrange révolution est celle qui couve en Italie, non des villes, non des campagnes, mais une révolution de princes, celle des souverains ruinés, désespérés, contre le brigandage des impériaux.

Même en Turquie, révolte. Et c'est ce qui retarde la diversion de Soliman en faveur de François Ier. Les janissaires, ces misérables moines de la guerre, la plupart enfants grecs, sans patrie, sans foyer, déchirent par moments leurs drapeaux; par moments, arrachent à leurs maîtres des augmentations de solde que l'enchérissement subit de toutes choses doit rendre en effet nécessaires.

Charles-Quint, à lui seul, se trouvait avoir sous les pieds trois ou quatre révolutions: celle d'Espagne à peine éteinte, celle d'Allemagne en plein incendie (mais les princes, la noblesse, y couraient comme au feu), celle d'Italie, muette et sombre, très-imminente. Mais la plus grave pour lui, la plus immédiate, celle qui le paralysa, et qui réellement aida d'abord à nous sauver, c'était celle des Pays-Bas. Révolution financière et religieuse, où ces peuples, sacrifiés depuis cent ans à la politique étrangère, recouvraient leur sens propre, s'éveillaient, réclamaient liberté d'industrie et de conscience.

Là fut notre salut. Ce mouvement des Pays-Bas se prononce au printemps, en mai. Celui d'Italie, plus tardif, avortera. L'assistance de Soliman est ajournée. Celle même d'Henri VIII n'est déclarée que tard, et dans l'automne.

Un des confidents de Charles-Quint lui écrivait après Pavie: «Dieu donne à chaque homme son août et sa récolte; à lui de moissonner.» Il avait eu cet août en mars. Bourbon pouvait alors, avec une bande quelconque, et sans argent, subsistant de pillage, entrer en France, percer sans peine jusqu'à Lyon, jusqu'en Bourbonnais. Les parlements l'eussent probablement accueilli.

Charles-Quint manqua ce moment et attendit... quoi? Une dispense du pape pour épouser sa cousine de Portugal, qui devait, par une dot énorme de neuf cent mille ducats, rendre l'essor à l'aigle de l'Empire.

Ne pouvant faire la guerre à la France, il la faisait au prisonnier. Il ne faut pas croire là-dessus les historiens espagnols. Il suffit de voir les affreux logis où le roi fut claquemuré. À Madrid, c'était une chambre dans une tour des fortifications. Petite, horrible cage, avec une seule porte, une seule fenêtre à double grille de fer, scellée au mur des quatre côtés. La fenêtre était haute du côté de la chambre, il faut monter pour voir le paysage, l'aride bord du Mançanarez; sous la fenêtre, un abîme de cent pieds, au fond duquel deux bataillons faisaient la garde jour et nuit.

Cela était atroce, mais logique. Tenant la France dans cet homme qui régnait encore, qu'avait à faire son maître, sinon de le désespérer, de faire qu'il se trahît lui-même et ouvrît le royaume? Le tempérament de l'homme était fort propre à donner cet espoir. Jeune, fort et sanguin, chasseur infatigable et toujours à cheval dans nos forêts de France, le voilà tout à coup assis et cul-de-jatte. Cinq pas en long, cinq pas en large. Cet homme insatiable de femmes, le voilà moine, et tenu presque un an en parfaite abstinence. Ajoutez le climat d'Espagne, ardent, sec, aigre, la poussière salée de Castille dans cette fenêtre, pour tout air respirable. Enfin la perte de toute illusion, l'évanouissement du roman dont Lannoy l'avait amusé, l'espoir étroit comme ces murs où il heurtait à chaque pas. Vivre là, mourir là; être enterré d'avance, se sentir clos et déjà dans la pierre!

Cet état fut au comble lorsqu'il sut la réponse qu'un confident de l'Empereur avait faite à sa mère, officieusement, doucereusement, réponse dure au fond, impitoyable, qui plaquait au visage le plus dur des refus. Le sens était qu'on n'avait que faire d'elle pour s'emparer de l'Italie, ni de François Ier pour épouser la sœur de Charles-Quint. Et pour l'offre qu'elle fait de sa fille, on ne daigne même en parler.

Le cercle est fermé, sans espoir. Le roi restera là, ou satisfera l'Empereur, Henri VIII et Bourbon; il partagera la France.

François ne trouva aucune force contre son malheur. Il tomba malade, et appela sa mère pour la voir encore.

Elle pouvait quitter. Elle envoya sa fille.

Charles-Quint ne se souciait aucunement de cette visite. Il comprenait fort bien que si les Espagnols s'intéressaient déjà au prisonnier, le dévouement de sa sœur, son adresse, allaient augmenter infiniment cet intérêt. Jusque-là, il tenait son homme, pouvait le resserrer dans l'ombre, exploiter son captif. Mais si elle arrivait, la lumière se faisait, tout éclatait, les cœurs émus allaient se soulever, et l'Espagne elle-même arracher la clef du cachot.

D'autre part l'homme était malade. S'il mourait, tout était perdu. On tira donc de son geôlier un sauf-conduit, mais vague, peu rassurant, pour la personne qui le visiterait. Et encore on ne l'obtint que par une promesse que fit Montmorency, qu'à ce prix on pourrait recevoir comme ambassadeur le connétable de Bourbon. Charles-Quint l'avait craint comme conquérant de la France; il le désirait au contraire comme perturbateur et brouilleur, chef de faction, étincelle d'anarchie et de guerre civile. Ce que Philippe II eut en Guise, son père l'eût voulu en Bourbon.

Avec cette promesse qu'on ne tint pas, bien entendu, on hasarda d'envoyer Marguerite. Elle partait un peu à la légère, sans autre garantie qu'un mot obscur qui, rétracté, interprété, la faisait prisonnière. Elle allait, par un long voyage, aux mois ardents, fiévreux d'Espagne, chercher un jeune prince fort dur, à qui sa mère l'offrait à la légère et qui n'avait daigné répondre. On la sacrifia (comme toujours). Et elle-même le voulait ainsi. Sa tendresse pour son frère, accrue par le malheur, éclate, dès Pavie, dans ses lettres et ses vers mystiques d'une passion exaltée. Passion, du reste si naturelle en elle, qu'elle n'est pas troublée, et garde une grande lucidité d'esprit.

Ces lettres vaudraient qu'on les récitât. Elles sont fort touchantes. Elle mêle, associe la nature à son entreprise; le paysage y paraît à travers ce prisme du cœur: «Madame me conduit quelques jours sur le Rhône. Que ne peut-elle laisser aller son corps! La mer l'auroit bientôt portée là où je vais!»

Et plus loin, en Espagne, traversant les grandes plaines poudreuses et brûlées de la Castille, elle écrit à son frère:

«Croyez que, pour vous faire service, en quoi que ce puisse être, rien ne me sera étrange, tout me sera repos, honneur, consolation... jusqu'à y mettre au vent la cendre de mes os (Septembre 1525).»

Tout porte à croire qu'elle y mit d'avantage, qu'elle y fut l'instrument docile, aveuglément passionné, de la politique de Duprat et de la régente; en d'autres termes, que, ne voyant qu'un but, sauver son frère mourant, elle porta pour rançon au geôlier le secret qu'avait confié à l'honneur de la France le désespoir de l'Italie.

La mère, la sœur craignaient infiniment pour le cher prisonnier. Le 18 septembre, quand Marguerite arriva, on désespérait de lui. On tremblait que Charles-Quint ne le laissât dans son cachot, violemment irrité qu'il allait être de l'abandon d'Henri VIII et de sa ligue avec la France.

Donc il fallait, à tout prix l'apaiser.

L'Italie, même impériale, avait appelé la France; non-seulement le pape et Venise, mais Francesco Sforza, la créature de Charles-Quint, avaient crié à l'aide, sous les outrages et les supplices. On commençait à croire qu'il voulait dépouiller Sforza. Il lui montrait l'investiture, ne la lui donnait pas, la mettant au prix monstrueux de 1,200,000 ducats. Plusieurs croyaient qu'il donnerait Milan au connétable de Bourbon.

Les Allemands étaient partis. Les Espagnols restaient. Les Italiens, pour s'en débarrasser, avaient mis leur espoir dans l'homme même de Pavie.

Pescaire avait vaincu, et Lannoy avait profité. Aux termes de la parabole qui paye le fainéant pour le laborieux, l'Empereur récompensait le Flamand pour la victoire de l'Italien.

Pescaire, le lendemain de la bataille, avait pris pour lui un comté. L'Empereur le lui ôte, disant que, depuis deux ans, il l'a promis aux Colonna: mortelle injure. Pescaire cria si haut, que les Italiens prirent confiance en lui, lui dirent tout, tramèrent avec lui pour massacrer les Espagnols.

Alonso d'Avalos, marquis de Pescaire, était, comme César Borgia, un Italien d'origine espagnole. Entre tous ces damnés qui se dirent disciples de Borgia, lui seul eut du génie. Né près de Naples, doué des fées, heureux dès le berceau, il eut, à quatre ans, la singulière faveur de fiancer la reine d'Italie, celle qui fut le centre des penseurs italiens, la poésie de Michel-Ange et son sublime amour, Vittoria Colonna. Elle était d'une part Colonna, de ces fameux Romains, des héros de Pétrarque, d'autre part des Montefeltro, ducs d'Urbin, illustres généraux des siècles militaires de l'Italie. À une telle femme il fallait un trône, et c'est peut-être ce qui alluma d'abord l'ambition de Pescaire. Ce simple gentilhomme eût voulu une souveraineté pour cette fille des souverains. Ils étaient du même âge, et tous deux poètes. Il l'épousa à dix-sept ans. Il eut d'abord des succès étonnants; ses années marquent nos défaites. En 1521, il prend Milan malgré Lautrec. L'année suivante, il tue Bayard, bat Bonnivet à la Bicoque. En 1525, Pavie[19]!