Sa place dangereuse sera remplie plus tard par le savant Laforêt, qui osa signer l'alliance, et de même paya de sa vie.

L'infortuné Rincon, qui, avec les Gritti, agit si énergiquement près de la Porte, paraît avoir conçu, avec les Italiens, l'idée vaste et hardie, vraiment libératrice pour l'Occident, de former un faisceau de Pologne, Turquie, Hongrie turque. Cette dernière n'eût pas seulement tenu en échec l'Autriche, mais eût, de son épée, aidé la France en Italie.

On a vu que le roi, après Pavie, envoie sa bague à Soliman. Des envoyés qui la portèrent furent dévalisés et tués en Bosnie. Un Polonais, Laski, puis un Hongrois, Frangepani, furent plus heureux. Le visir Ibrahim fit courir la Bosnie, retrouva la bague, et se fit grand honneur de la mettre à son doigt. Il fit faire par son maître un don considérable à l'envoyé, et écrire une belle lettre consolante et fraternelle.

Ibrahim, fils d'un matelot grec de Parga, était de cette race énergique et rusée qui remplit tout l'Orient de son activité. Enfant, il fut enlevé et vendu par des corsaires turcs à une veuve de Magnésie qui, d'un coup d'œil de femme, vit qu'il était né pour plaire et monter au plus haut. Il apprit le persan, l'italien, plusieurs langues d'Asie et d'Europe, lut les poètes, l'histoire, dévora les vies d'Annibal, de César, d'Alexandre le Grand, qu'il relisait sans cesse. Mais, si le but fut haut, la voie fut basse, celle qui dans l'Orient mène à tout, le sérail. Il y entra par sa figure heureuse et son talent pour le violon. Soliman en fut engoué, subjugué, au point de ne plus voir que lui; et, s'il s'absentait quelques heures, il lui écrivait plusieurs fois.

Toutes les paroles qui restent de cet homme indiquent un mélange singulier de finesse, d'audace et de grandeur, une royauté naturelle. La flatterie même était chez lui risquée, inattendue, celle qui surprend l'esprit, charme, emporte le cœur. Soliman, lui ayant fait épouser sa sœur, il y eut une prodigieuse fête. Le favori dit hardiment qu'il n'y avait jamais eu de noces semblables, pas même celles du sultan. Celui-ci rougit de colère. Ibrahim ajouta: «Celles de sa Hautesse n'ont pas eu cet honneur d'avoir pour convive le padishah de la Mecque, le Salomon de notre époque.»

Les ambassadeurs de l'Empereur sont stupéfaits de la liberté avec laquelle il parle de son maître. Il ouvre ainsi la conférence: «Le lion ne peut être dompté par la force, mais par la ruse, la nourriture et l'habitude. Le prince, c'est le lion, et le ministre est le gardien. Je garde le sultan, et le mène avec un bâton, qui est la vérité et la justice. Charles est aussi un lion. Que ses ambassadeurs le mènent de la même manière.»

Ou voit qu'il connaissait parfaitement l'Europe et ses diverses nations. Sur l'Espagne, il fit tout d'abord la question grave et décisive, demandant malicieusement «pourquoi elle était plus mal cultivée que la France.» Les ambassadeurs avouèrent la cause principale, la persécution des Maures et leur expulsion.

Ce terrible événement, qui justifia si bien les représailles musulmanes, avait pris commencement dans la révolution des Communeros. Les Mauresques étaient généralement vassaux de nobles: les ennemis des nobles imaginèrent de ruiner ceux-ci en affranchissant les Mauresques du vasselage et les faisant chrétiens; on les força par le fer et le feu de se faire baptiser. Le roi, l'Inquisition, entrèrent dans cette voie, et s'associèrent aux fureurs populaires. Ces infortunés, ainsi écrasés, ne purent plus respirer ni vivre. Ils commencèrent à fuir. Dès 1523, cinq mille maisons désertes, rien qu'à Valence. La loi, violente et folle dans la main de l'Inquisition, va et vient, en sens contraire. En 1525, ordre de rester et de se faire chrétiens. En 1526, ordre de partir; mais en même temps on leur en ôte tous les moyens; on leur défend de rien vendre. On leur ferme leurs propres ports qui regardent l'Afrique; s'ils s'embarquent, il faut qu'ils passent en Galice, c'est à dire qu'ils traversent toute l'Espagne, une population féroce, les insultes et les vols, qu'ils passent à travers les coups et les lapidations.

Alors, désespérés, ils arment, se jettent aux montagnes, où les bandes espagnoles vont à la chasse aux hommes.

Il en passe cent mille en Afrique. Le reste, retombé à l'état des bêtes de somme, jardiniers misérables, ânes ou mulets des vieux chrétiens. On leur ôte leur langue, leurs danses nationales, leurs sépultures mauresques, la vie, et la mort même!

En cette année 1526, la maison d'Autriche donne un curieux spectacle de sa parfaite indifférence: en Espagne, cette persécution des Mauresques, l'alliance de l'Inquisition; en Allemagne, la tolérance donnée aux protestants à la Diète de Spire, en vue de l'imminente guerre des Turcs, du mariage de Hongrie.

Soliman, Ibrahim, étaient deux hommes pacifiques, et faits pour les arts de la paix. L'influence bysantine allait toujours gagnant. Ibrahim, qui avait rouvert l'hippodrome et les jeux antiques, s'était bâti un délicieux palais sur ce lieu même, et il y tenait son maître à regarder les fêtes, que son génie fécond savait varier. On avait vu, aux noces d'Ibrahim, Soliman écouter patiemment les thèses des discoureurs, comme aurait fait un des Paléologue ou des Cantacusène. Mais la grande machine turque était montée pour la conquête. Elle broyait qui ne l'employait pas. On n'avait pas organisé en vain ce sombre et colérique monstre de guerre, le corps des janissaires. Soliman avait été obligé, dès son avènement, de les mener à Rhodes et à Belgrade. Puis il y eut une halte, un repos. Affreuse révolte. Nul remède que la conquête, la guerre sainte, la guerre de Hongrie.

Toutefois, avant d'agir, Ibrahim montra une prudence admirable à tout pacifier, assurer au dehors, au dedans. Il parcourut l'Asie Mineure, la Syrie et l'Égypte, réformant partout les abus, donnant de bonnes lois, faisant justice et grâce. Il assura sa droite, la Valachie, la Crimée tributaire, la Pologne surtout, avec qui il fit une trêve de cinq ans. C'est alors seulement que, le 2 février 1526, l'accueil et les présents que reçut l'envoyé de France révélèrent que l'Orient allait envahir l'Occident divisé.

Flottante sous les étrangers et désorganisée de longue date, la Hongrie ne conservait d'elle que l'antique valeur. Les grands, la petite noblesse, le paysan, étaient en pleine lutte. La Transylvanie commençait à agir pour elle-même, à part de la Hongrie. L'unité, au contraire, la sage conduite militaire, la civilisation, étaient du côté des Barbares. Les Turcs avaient beaucoup d'artillerie; les Hongrois n'en avaient pas. Ne se fiant qu'au cimeterre et à leurs chevaux indomptables, ils opposaient leurs poitrines aux canons. À Peterwardin, ils purent voir à qui ils avaient affaire. Les ingénieurs des Turcs firent une mine sous la citadelle, qui se hâta de se rendre.

L'armée ottomane arriva aux marais de Mohacz, où étaient les Hongrois, mais non complets encore. Les Transylvains tardaient. À la vue du croissant, l'ardeur hongroise ne put plus se contenir ni rien attendre. Ils enlevèrent leur roi en avant et tous leurs chefs, plongèrent aveugles dans la masse ennemie.

Les Turcs, plus froidement, avaient prévu l'irrésistible choc. Comptant sur leur grand nombre, ils s'ouvrirent et se refermèrent, enveloppant de toutes parts ces furieux cavaliers. Ceux-ci se divisèrent pour faire face partout à la fois. Mais tel fut leur élan, qu'une bande, le roi en tête, renversant tout, toucha les canons turcs, qui les foudroyèrent à dix pas. Ce qui resta, perçant les batteries, arriva au sultan, et les janissaires ne vinrent à bout de ces hommes terribles qu'en tranchant derrière eux les jarrets aux chevaux.

Nombre d'entre eux, emportés par la course, ou poussés par les Turcs, allèrent s'engouffrer aux marais. Le roi Louis en fut, et le royaume. La Hongrie resta là. C'est le tombeau d'un peuple. La question dès lors commença entre la Turquie et l'Autriche.

Qui avait détruit la Hongrie? Nul qu'elle-même. La fatale habitude de s'élire un prince étranger avait perverti le sens national. Dans la dernière et suprême élection, le héros hongrois, Batthori, livre sa patrie aux Allemands. En haine du Transylvain Zapoly, il reconnaît l'Autrichien Ferdinand. Les Turcs feront roi Zapoly.

Choix difficile!... Le Turc, c'est le caprice, l'avanie, l'inconnu. L'Autriche, c'est l'impôt et la bureaucratie de plomb.

On a calculé que les Turcs demandaient à leurs tributaires cinquante fois moins d'argent que l'Autriche ou tout gouvernement chrétien. Mais la vieille haine religieuse, les églises changées en mosquées, les ravages de la populace guerrière qui traînait derrière eux, maintenaient l'horreur du nom turc. La guerre orientale a cela aussi de terrible qu'elle est payée en hommes. Chacun ramène des esclaves. On assure que cent mille familles, trois cent mille âmes, furent traînées en Turquie. Ils passèrent sous les yeux de Zapoly, qui salua de larmes amères ces prémices affreuses de son règne.

Se voyant presque seul, sauf deux agents de France qui étaient près de lui, il envoie l'un à Soliman, l'autre à François Ier. Le premier, qui était le Polonais Lasky, appuyé à Constantinople par Gritti, le bâtard du doge, eut sans difficulté, d'Ibrahim, promesse d'un secours efficace. L'autre, qui était Rincon, négocia en France et en Pologne, offrant au roi de France la succession de Zapoly pour son second fils qui eût épousé une princesse polonaise. François Ier promit un grand secours d'argent qu'il ne paya jamais.

La situation était fausse, bizarre. Il s'était ligué avec Henri VIII pour délivrer le pape qui n'était plus prisonnier. Il vivait en partie de dîmes levées sur le clergé, sous prétexte de la guerre des Turcs, qui étaient ses amis.

Son armée, menée par Lautrec, sans résultat se consume à Naples. L'Empereur, mortellement irrité de rester dupe du traité de Madrid, envenime la guerre par des injures, auxquelles le roi, non moins ridiculement, répond par un défi. Le duel étant réglé, convenu, le roi sent un peu tard que de tels intérêts ne s'éclaircissent pas par un coup d'épée. Il tergiverse, il équivoque, se moque ainsi de l'Empereur. «Il dit m'avoir pris en bataille. Je ne me souviens pas l'y avoir jamais rencontré.»

La rage de Charles-Quint alla si loin qu'il se vengea sur les fils de François Ier[23]. Il fit prendre leurs domestiques et les envoya aux galères; traitement inouï, qui eût été barbare pour des prisonniers de guerre, et ils ne l'étaient pas. Bien plus, des galères espagnoles, où les vendit en Barbarie, pour les perdre définitivement, à ne les retrouver jamais.

Les deux enfants, tenus dans une étroite et sombre prison, n'ayant plus un Français, ne voyant de visage que celui des geôliers, perdirent jusqu'à leur langue, changèrent de caractère. L'atteinte de ces traitements fut si profonde, que l'un d'eux mourut jeune; l'autre, notre Henri II, resta tout Espagnol, faible et sombre, violent, triste visage (si contraire à celui de son père!), qui ne rappelait que la prison. Charles-Quint put avoir la joie d'avoir tué en germe le futur roi de France.

La France tarissait visiblement. Après le malheur de Lautrec, le roi essaya par une petite armée ce que n'avait pu une grande; son général fut pris. Son ami, Henri VIII, forcé par la clameur des commerçants anglais qui ne pouvaient se passer des Pays-Bas, fit trêve avec l'Empereur. Et le roi fut trop heureux d'y accéder. Les protestants d'Allemagne, qui avaient cru à son appui, reçurent la loi en mars (1529). Ce qu'une diète de Spire avait fait, une autre le défit. Menacés dans leur foi, cinq princes, quatorze villes, protestèrent. Origine du mot protestant.

La protestation efficace, la seule, était l'épée. François Ier et Henri VIII l'avaient mise au fourreau. Le sabre turc y suppléa.

Et, cette fois, ce ne fut pas une guerre seulement, mais une fondation durable.

Regardez sur les cartes qui donnent l'Europe et ses variations de siècle en siècle (V. Kruse). Au XVe, la Hongrie, libre, vous apparaît entière, arrondie au compas. Entière, elle reparaîtra au XVIIe sous l'Autriche. Au XVIe, elle est double; aux trois quarts sous les Turcs et comme un prolongement de la Turquie; une bande étroite, au nord, reste autrichienne.

L'anxiété de l'Empereur et de Ferdinand avait été très-grande. Ils n'avaient pu rien opposer aux Turcs. C'est dans Vienne seulement qu'ils commencèrent à résister. La partie semblait belle pour le roi de France. Le pape le quittait, il est vrai, perte légère devant cette puissante assistance que lui donnait un tel succès des Turcs. Que fit-il? Il traita.

Nulle circonstance plus favorable peut-être, nulle plus honteuse. C'était trahir à la fois les Turcs et les chrétiens. Le roi était, il est vrai, battu en Italie, très-affaibli sur mer par la défection de Doria et de Gênes, épuisé de moyens, sans argent, sans crédit. Mais les impériaux n'étaient guère moins malades. Lannoy l'avoue; il dit qu'il n'y a plus rien à faire en Italie; le peuple est ruiné, l'armée désespérée. Un retard eût porté au comble les embarras de Charles-Quint.

L'affaire fut habilement brusquée par Marguerite dans une courte négociation avec la mère du roi (7 juillet—5 août 1529). Cette promptitude assomma l'Italie; elle fortifia l'Autriche dans sa grande lutte; elle dut décourager les Turcs, et peut-être plus qu'aucune chose les fit échouer devant Vienne (14 octobre 1529).

L'œuvre de honte fut faite en grand mystère, et n'eut que deux agents. Il fallait tromper les plus clairvoyants des hommes, les Italiens, qui étaient là, tremblants, tâchant de deviner leur sort. Les dames se logèrent à Cambrai, dans deux maisons voisines dont on perça le mur pour qu'elles pussent se voir à toute heure sans rencontrer d'œil indiscret.

Les impériaux n'espéraient pas un tel traité. Ils purent à peine y croire. Un d'eux écrit à Granvelle: «Les conditions nous sont si avantageuses, que plusieurs doutent qu'il n'y ait tromperie.» (Granv., I, 693.)

Le traité était tel: La France gardait la Bourgogne, mais elle s'anéantissait moralement en Europe, abandonnant ses alliés et s'engageant même à agir contre eux.

Le roi, qui n'avait pas trouvé d'argent pour la guerre, en trouvait pour son ennemi. On lui rendait ses enfants pour la somme de deux millions d'écus d'or (soixante-huit millions d'aujourd'hui).

Il ne se mêlait plus de l'Italie ni de l'Allemagne. Il ne stipulait rien pour l'Angleterre, son alliée.

Il menaçait les luthériens et Soliman, «le traité n'étant fait qu'en considération des progrès du Turc et des troubles schismatiques qui pullulent par la tolérance.» (Nég. Autrich., II. 681.)

Il disait à l'Italie l'adieu définitif, non plus une simple parole de renonciation pour Naples et pour Milan. Il en rendait la clef, les places que jamais on n'avait lâchées. Barlette en Pouille, Asti, patrimoine de sa maison.

Loin de rien stipuler pour Florence et Venise, il promettait que l'une se soumettrait avant quatre mois, et que l'autre rendrait les places qu'elle avait depuis soixante ans dans la Pouille. Il prêtait sa marine, et donnait cent mille écus à l'Empereur «pour le passage d'Italie.»

Pas un mot pour Sforza ni pour les barons de Naples, récemment compromis pour nous. Les Espagnols furent implacables pour ces Napolitains. Ils les ruinèrent, les décapitèrent, coupant cette fois pour toujours et déracinant le vieux parti d'Anjou.

Pas un mot pour Renée, fille de Louis XII, qui venait d'épouser le duc de Ferrare, et qui dut implorer la clémence de Charles-Quint.

Pas un mot pour sa propre sœur, ni pour la question de Navarre, si grave pour la France.

Mais il y avait une chose plus sacrée que la famille. C'étaient les vaillants hommes qui, de père en fils, se faisaient tuer pour nous, le vieux Robert La Mark, son fils Fleuranges. Ruinés par l'Empereur, ils restaient ruinés. Le roi s'engagea à ne rien faire pour eux.

Un homme, un petit prince, sans consulter ses forces, avait le premier, en 1525, avant les rois et les sultans, tiré l'épée pour le prisonnier de Pavie. Le duc de Gueldre, avec ses lansquenets, entra aux Pays-Bas, effraya Marguerite, qui négocia en hâte, comme on a vu. Service immense. Dette d'honneur, s'il en fut, qu'on devait d'autant plus acquitter, que ce grand recruteur du Nord était au fond le chef de tous les gens de guerre de la Basse-Allemagne, qui nous donnaient la grosse infanterie. Ennemi de la maison d'Autriche depuis un demi-siècle, allié de la France, il lui fallut, à ce vieux Annibal, plier sous les destin, se faire vassal de l'Empereur.

Comment, dans un seul crime, tant de crimes à la fois? et comment la mère ne sentait-elle pas qu'elle perdait le fils? qu'en le rendant ainsi méprisable, exécrable, elle l'isolait pour toujours, que Cambrai le faisait plus faible que Pavie?

Cette fois encore, Charles-Quint triomphait d'une femme par les terreurs de la prison. Ses petits-fils y étaient malades, l'aîné surtout, qui en resta faible, et qui mourut à dix-huit ans. Lannoy lui-même avait dit au roi inquiet «que l'air de l'Espagne ne valait rien à M. le Dauphin, et qu'il ferait bien de traiter.»

L'acte sauvage d'envoyer aux galères les serviteurs de ces enfants et de les vendre en Barbarie donnait sans doute une idée bien sinistre de ce qu'on avait à attendre. La famille faiblit.

Marguerite d'Autriche, qui voyait Louise mollir, l'amusa de paroles, lui dit que l'affaire de Milan n'était pas pour brouiller de bons parents; qu'il était bien aisé de l'arranger en famille; qu'on en ferait la dot d'une Autrichienne qu'épouserait le petit duc d'Orléans, ou la dot de la femme du roi, ou celle enfin d'une fille du roi qui épouserait l'infant (Philippe II). Beau mariage qu'Anne de Bretagne avait tant désiré.

Sur l'entrefaite, arriva, le 23 juillet, la nouvelle que le pape avait pris les devants, traité avec l'Empereur. Petit, minime événement, devant l'invasion des deux cent mille Turcs en Autriche! N'importe, cela vint à point pour aider la bassesse, pour lui fournir ce mot: «Les Italiens nous ont trahis.»

On signa le 7 août. Mais, bien avant la signature, Marguerite avait envoyé le traité à Anvers et autres villes pour l'imprimer, en divulguer toutes les clauses publiques ou secrètes, pour que l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre et le monde sussent que la France avait trahi tous ses amis, les avait compromis, exploités et livrés.

Le roi, sous ce coup de tonnerre, rentra en terre. Il se cacha aux Italiens, fuyant leur douleur, leurs regards. Guetté et pris, il ne sut que leur dire: «J'ai voulu ravoir mes enfants.» Il assura, du reste, qu'il était toujours digne de lui-même, et conséquent, parjure, comme à Madrid; que, cette fois encore, c'était une farce pour attraper l'Empereur; que, ses fils revenus, il enverrait secours à l'Italie; qu'en attendant ils auraient de l'argent. Ils n'eurent pas un écu.

Dans cette profonde boue où il nageait, il se fiait à une chose: c'est que, de deux côtés, il avait deux alliés forcés, qui pouvaient le mépriser, mais ne pouvaient pas ne pas l'aider, Soliman, Henri VIII.

Henri VIII divorçait avec la tante de l'Empereur pour épouser Anne de Boleyn. Cela l'enchaînait à la France.

Soliman, dans sa conquête de Hongrie et son invasion d'Allemagne, suivait une double impulsion, le grand mouvement turc qui avait toujours entraîné les sultans, et l'intrigue vénitienne, qui, par Ibrahim et le bâtard Gritti, l'avait lancé au nord, allié nécessaire, fatal, de François Ier, même ingrat.

Le duc de Venise, vieil André Gritti, homme de quatre-vingts ans, reçut l'épouvantable coup, comme il avait reçu, tant d'années auparavant, ceux de Fornoue ou d'Agnadel. Il sourit, dit que Venise, pour s'être alliée aux empereurs et rois, avait gagné ce purgatoire qu'ils lui faisaient endurer à Cambrai.

Purgatoire, non enfer. Il se fiait de sa rédemption au Messie turc, qui, à ce moment même, maître de la Hongrie et près d'envahir l'Allemagne, allait forcer l'Empereur à la modération. Et, en effet, Venise, rançonnée, eut du moins ce bonheur de garantir ses alliés, d'assurer le pardon de tous ceux qui l'avaient servie.

Rien n'avait arrêté la marche de Soliman. Il avait dans les mains la couronne de Saint-Étienne, le puissant talisman auquel les Hongrois ont attaché la magie de la royauté. Nombre de magnats la suivirent, se rallièrent aux Turcs en haine de l'Autriche, Soliman leur donna pour roi un des leurs, le Transylvain Zapoly. Ibrahim et Gritti l'intronisèrent. L'adversaire de l'Autriche fut couronné de la main de Venise.

Le but était atteint, la saison avancée. Une Hongrie nouvelle était fondée qui désormais faisait front à l'Autriche. Septembre finissait. Charles-Quint, rassuré par le traité de Cambrai dès le 5 août, avait pu envoyer à Vienne une élite espagnole. L'Empire uni sous son drapeau par sa victoire diplomatique et par la peur des Turcs, mit toute une armée dans les murs de la capitale autrichienne. Vienne, comme on sait, immense par ses faubourgs, est en elle-même une petite ville, d'autant plus facile à défendre. Les murs ne valaient guère. Mais les troupes qui y entrèrent eurent le temps d'en faire d'autres qui, les premiers abattus, devaient arrêter l'ennemi. Du reste, Soliman n'avait point d'artillerie de siége, et n'eût pu faire venir de grosses pièces à travers la grande plaine hongroise sans route, et déjà défoncée, gâtée des pluies d'automne.

Tout le pays était nu et sans vivres. Les bandes irrégulières des Turcs achevèrent de le ruiner. Quand Soliman vint devant Vienne le 27 septembre, il y trouva tous les obstacles, la famine, le froid et la pluie, intolérables à ses Asiatiques; l'aigreur des janissaires, qui déjà s'étaient révoltés à Bude, qu'Ibrahim voulait sauver du pillage. Le sultan essaya des mines, mais le secret en fut livré par un transfuge. Les Turcs, lancés à l'assaut, se trouvèrent en face d'une arme nouvelle, la longue arquebuse, perfectionnée en Allemagne, dont les effets furent effrayants. Repoussés plusieurs fois, ils n'étaient ramenés à la charge qu'à coups de bâton. Ils finirent par dire qu'ils aimaient mieux mourir du sabre de leurs chefs que de l'arquebuse allemande. On céda le 14 octobre, et on leva le camp.

Ce fut le terme extrême des succès de Soliman au nord. Le climat fut l'obstacle, autant que la bravoure allemande. Ajoutez la distance, la fatigue de traverser les steppes, demi-désertes, de Hongrie; les Turcs n'arrivaient qu'épuisés. Charles-Quint juge ainsi lui-même le siége de Vienne: «Le Turc s'est retiré plus par nécessité que par aucun secours qu'il pensât pouvoir venir contre lui. (Négoc. du Levant, I, 179.

L'échec n'était pas humiliant, mais c'était le premier échec. Il y avait danger pour le vizir. Il sut en faire une victoire; il jura que son maître n'avait voulu que chercher Charles-Quint, l'attirer au combat. Il l'entoura de fêtes, où le doge de Venise fut solennellement invité. Les ambassadeurs vénitiens, hongrois, polonais, russes, entouraient le sultan. La France était absente. François Ier n'osait ni envoyer d'agent public, ni recevoir d'envoyés turcs.

Les fruits du traité de Cambrai commençaient d'apparaître.

Charles-Quint, débarqué le 12 août à Gênes, un mois juste après le traité, voit toute l'Italie à ses pieds. Tous les États demandent grâce. Florence seule essaye encore de résister. Ô clémence! Il fait grâce à tous. Il ne prend rien pour lui. Il laisse Milan à Sforza, donne Florence aux Médicis. Un système nouveau commence de prétendue protection, de terreur, d'immenses contributions de guerre, la ruine, l'amaigrissement et la phthisie, la mort aménagée de manière à durer des siècles.

Le Charles-Quint d'alors n'est plus celui du véhément Gattinara. Son conseiller, modeste secrétaire, est l'avisé Granvelle, le Franc-Comtois Granvelle, homme de Marguerite d'Autriche, le verbeux rédacteur de la diplomatie impériale pendant trente années. Quiconque est, comme moi, obligé de subir ses interminables dépêches, déplore sa baveuse faconde. Mais cette diffusion, cette lenteur et ce génie de plomb furent ses moyens de gouverner. Très-absolu, sous formes hésitantes et dubitatives, il discutait à l'infini devant le maître et le noyait d'arguments pour et contre. Charles-Quint, patient, mais véhément, nerveux et maladif, à la longue, croyait choisir, décider de lui-même, et ne résolvait guère que ce que Granvelle avait résolu.

Cet esprit bas, fort et rusé, doit être l'auteur véritable du système que Charles-Quint essaye alors, et qui se dit d'un mot: Discipliner l'Europe.

Pourquoi pas? Le pape annulé et le roi de France annulé, l'autorité, c'est l'Empereur.

Discipliner l'Italie, la rendre obéissante, souple instrument, l'organiser en une ligue, dont chaque membre fournit de l'argent et des hommes, de quoi tenir l'Italie même dans un constant étouffement.

Discipliner le roi de France, le faire soldat de l'Empereur, contre le Turc et les luthériens, l'employer à détruire ceux qui peuvent le sauver encore.

Discipliner l'Église, par un concile que Charles-Quint tiendra au nom du pape, se faisant juge entre le pape et Luther, se constituant pape aussi bien qu'Empereur, unissant les deux glaives.

S'il en vient là, que fera l'Allemagne? Atteinte en sa conscience même et dans les libertés de l'âme, comment sauvera-t-elle ses faibles libertés politiques?

Dans ce plan, où était l'obstacle? Y plier l'Italie n'était que trop facile. Le difficile était la France. Ses résistances, dans l'isolement du traité de Cambrai, pouvaient-elles être sérieuses? L'Empereur (les dépêches le prouvent) agissait très-directement par la famille et les amis du roi, par sa sœur, la bonne reine Léonore, qui aurait voulu les unir. Il travaillait Montmorency, Chabot. Il ne demandait pas qu'ils trahissent leur maître. Au contraire, qu'ils fissent sa fortune. Qu'était-ce qu'un duché de Milan? L'Empereur, au nom du pape, lui offrait la couronne d'Angleterre. Henri VIII allait être condamné, dépouillé pour son divorce. Il ne s'agissait que d'exécuter la sentence, de réaliser la saisie. Lançant François Ier dans cette périlleuse aventure, le faisant le soldat du pape, il le brouillait à mort avec l'Allemagne luthérienne.

François Ier, tenté, ébranlé par les siens, flottait entre deux influences. Sa mère, sa femme, Montmorency, le rapprochaient de Charles-Quint. Marguerite, sa sœur, qui vint le consoler à la mort de sa mère, le rapprochait des protestants. Elle était secondée par les frères Du Bellay, spécialement par Jean qu'elle lui fit faire évêque de Paris (1532).

De là des mouvements contraires en apparence. D'une part, il envoie Guillaume Du Bellay encourager la ligue protestante de Smalkalde. D'autre part, il charge Rincon d'intervenir près de Soliman et d'arrêter le progrès de ses armées.

L'opinion était absolument dévoyée, pervertie sur ces questions. Les protestants même d'Allemagne qui comprirent à la longue que le Turc faisait leurs affaires (Négoc., I, 646, ann. 1547), les protestants alors, en 1532, partageaient l'effroi populaire et maudissaient leur défenseur. Le roi, comme ami du sultan, était gourmandé à la fois par le pape et les luthériens. Son refus obstiné d'agir sous Charles-Quint contre les Turcs, la part qu'on supposait qu'il avait à l'affaire d'Angleterre, lui valaient de la part de Rome de violentes attaques, auxquelles il répondait en menaçant lui-même de se séparer du Saint-Siége (23 avril 1532).

Son envoyé Rincon trouva le sultan déjà en marche avec un peuple immense, qu'on portait à cinq cent mille hommes. C'était comme l'expédition de Xerxès. Il fut reçu, ce pauvre Espagnol, venu tout seul à travers les dangers, comme l'eût été le roi de France. Il arriva le soir, au milieu d'une prodigieuse fête de nuit qui l'attendait; toute cette multitude de soldats, rangés en silence; tous portant des flambeaux: «Qu'est-ce, au prix d'une telle fête, que les fameuses illuminations de Rome et du château Saint-Ange?» Il n'y avait peut-être jamais eu rien de semblable sur la terre. Et nul événement plus grand en effet. C'était la première fois que les deux religions, si longtemps ennemies, venaient publiquement s'embrasser.

Ibrahim dit à l'envoyé que l'ancienne amitié du sultan pour la maison de France aurait pu décider Soliman à faire ce que voulait son frère François Ier, mais qu'il était trop tard; que, s'il reculait, on dirait qu'il avait peur de l'Espagnol; qu'il s'étonnait que le roi fît cette requête pour un homme «qui n'était pas chrétien puisqu'il avait saccagé Rome, rançonné le vicaire du Christ, et qui tous les ans plumait et pillait les chrétiens, sous prétexte de la guerre des Turcs.»

Soliman espérait qu'il y aurait bataille. L'Empereur avait devant Vienne une force énorme d'infanterie, cent mille Allemands, Hongrois, Bohêmes, Esclavons, Espagnols, Italiens, Bourguignons; il n'était faible qu'en cavalerie. Soliman avait cent mille cavaliers, et, comme fantassins, surtout son noyau invincible de janissaires. Les deux princes en personne. Charles-Quint, tout armé, essayant des chevaux qu'on lui avait donnés, dit: «Rien ne pourra m'empêcher d'être moi-même à la bataille.» Et encore: «Je tuerai ce chien turc,» mots dits en espagnol, et qui, d'une bouche si grave, d'un homme qui parlait très-peu, ne laissèrent plus douter d'un duel homérique.

Cependant le souvenir de Mohacz agissait. Si le Turc n'allait pas à Vienne, si cet orage immense se dissipait sans éclater, pourquoi combattre? L'Empereur maladif se sentit d'un ulcère à la jambe, ne parut plus, alla prendre les eaux. La grande armée impériale, européenne, s'en tint à couvrir l'Allemagne, livrant, comme toujours, la Hongrie. Cette fois, de nouvelles provinces (Styrie, etc.), ravagées et pillées, fournirent le grand tribut de filles et de garçons que ramenait toute armée turque. On donna le change à l'Europe en répandant l'histoire, héroïque en effet, d'un Juritzi, qui, dans le château fort de Güns, avait arrêté Soliman. Ce qui n'est pas vrai de tout point. Car Juritzi, blessé, réduit à deux cent cinquante hommes, traita et reçut le croissant.

Pour la troisième fois, Soliman avait sauvé l'Allemagne protestante. Au bruit de son approche, dès le 23 juillet, Charles-Quint, repentant de son intolérance, avait déclaré suspendue toute procédure de la chambre impériale contre les luthériens, promis que personne ne serait plus inquiété pour sa religion, et que le grand débat serait soumis à un libre concile de toute l'Église. Cette convention de Nuremberg, ratifiée en août à Ratisbonne, lui permit de couvrir l'Autriche de l'armée formidable qui imposa à Soliman.

Tout en disant partout que le Turc avait eu peur de lui, il conseilla à son frère de traiter à tout prix. L'alliance de François Ier et d'Henri VIII contre le Turc (18 octobre 1532) lui fit croire, non sans vraisemblance, qu'ils agiraient pour Soliman. Les conditions les plus humiliantes furent imposées par le sultan et acceptées, le partage subi entre Ferdinand et Zapoly. Ferdinand, pour garder le peu qu'il avait de Hongrie, se déclara fils du sultan, frère d'Ibrahim, vassal et tributaire. Tout étonne dans cette transaction, surtout le lieu des conférences. Le traité se fit chez le bâtard Gritti, où Ibrahim venait le soir, amenant le sultan lui-même. Grand scandale pour les Turcs, indignés de voir Sa Hautesse descendre tellement, et la main vénitienne si puissante chez eux. Beaucoup croyaient qu'Ibrahim ou Gritti voulait se faire roi de Hongrie.

Dans ces conférences, Ibrahim se livrait à toute sa vivacité grecque. C'était, disent les ambassadeurs, un petit homme brun, à dents aiguës. Il mordait Charles-Quint: «Il n'a pas de bonheur, disait-il. Il commence toujours, et ne finit jamais. Il veut un concile, et ne peut. Il assiége Bude, et la manque. Moi, si je voulais aujourd'hui, avec mon maître, je ferais un concile; j'amènerais Luther d'un côté, le pape de l'autre; je saurais bien leur faire rétablir l'unité de l'Église.»

Tout cela patiemment écouté. L'humble ténacité de l'Autriche fut là dans tout son lustre. Et aussi son indifférence parfaite sur le choix des moyens. Le bâtard Gritti l'avait dit dans une lettre à l'Empereur: qu'il savait bien que Zapoly et lui seraient assassinés. On manqua Zapoly, mais on tua Gritti. Nul scrupule, tués comme rebelles (rei læsæ Majestatis), ou comme amis des Turcs. Les Hongrois dissidents, les envoyés français, pendant dix ans, furent tous épiés, arrêtés, poignardés ou empoisonnés. (Nég. du Levant, I, 181, 213, 237, 278, 279, 315; Hammer, trad., VI, 154, 278.)

Ibrahim eût péri tôt ou tard de cette main si elle n'eût été prévenue par celle de son ami, de son frère, Soliman, dont il faisait la gloire, de celui qui, depuis onze ans, le faisait manger avec lui, coucher à ses pieds, avec qui, à toute heure, il vivait, parlait et pensait.

Il avait deux rivaux, deux ennemis qui pouvaient contre lui s'unir au parti des vieux Turcs. L'un, le trésorier de l'Empire, avait organisé un sérail, une école de jeunes esclaves, très-choisis, très-heureusement nés, pour devenir les confidents, les fils du cœur, comme ils disent, et les dignitaires du sultan. Contre Ibrahim, il préparait, élevait cent nouveaux Ibrahim, qui auraient pour eux la jeunesse, l'audace de l'âge et la culture. Auraient-ils le génie? C'était la question. Le favori prévint la chose, perdit le trésorier, et lui-même donna les dangereux esclaves à Soliman.

L'autre ennemi, c'était une femme infiniment rusée, Roxelane, c'est-à-dire la Russe. Son nom de guerre était la joyeuse, la rieuse. Dans l'ennui du harem, où tout est pétrifié, celle-ci eut l'art de rire toujours. Elle rit, et perdit Ibrahim. Elle rit, et fit étrangler le fils de Soliman. Rien ne lui résista. Elle tua ses ennemis, gouverna le sultan, l'empire, régla, de son divan, l'Asie, l'Europe. Seulement tout déchut. Elle put tout, sauf refaire Ibrahim.

La perte du Grec avait été jurée le jour où, revenant vainqueur de la bataille de Mohacz, il rapporta de Bude la fameuse bibliothèque de Mathias Corvin, et trois statues de bronze, Hercule, Apollon et Diane, qu'ils dressa hardiment sur l'hippodrome, devant son palais même.

Grave insulte au Coran. On dit, d'ailleurs, qu'il se contraignait peu, et qu'il avait le tort d'avouer le mépris qu'il faisait du livre sacré.

Soliman, humain pour un Turc, tenait pourtant de son père Sélim l'horreur des Persans hérétiques qu'il manifesta en tuant tous ceux qu'il pouvait prendre. Ibrahim, au contraire, clément pour les Persans et les chrétiens, avait fait ses efforts pour sauver Bude, et il sauva réellement Bagdad du massacre. Acte admirable et difficile dans sa situation. Le salut de cette ville immense contrasta avec le carnage que l'Empereur ne put empêcher à Tunis, où l'on tua trente mille hommes.

Le fanatisme turc s'était détourné de l'Europe et des grands intérêts du monde pour cette guerre de Perse, si peu grave en comparaison, où d'ailleurs les conquêtes faites par Ibrahim furent peu après perdues par Soliman.

Là fut porté le coup décisif. On l'accusa surtout près de son maître pour une cause futile. En Perse, où le moindre bey prend le nom de sultan, Ibrahim avait suivi l'usage dans ses proclamations. On dit à Soliman que manifestement son vizir usurpait, qu'il avait tout à craindre.

En janvier 1536, Ibrahim, bien près de sa fin, consomma l'œuvre de sa vie, le traité d'alliance entre la Porte ottomane et la France. Traité commercial, qui couvrait une ligue politique. François Ier, du reste, ne la cacha plus comme telle. Il dit aux Vénitiens: «Je ne puis le dissimuler. Je souhaite que les Turcs soient forts sur mer; ils occupent l'Empereur et font la sûreté de tous les princes.»

Le 6 mars 1536, Ibrahim, sans défiance, rentra le soir au sérail, comme à l'ordinaire, pour prendre près de son maître sa nourriture et son repos. Il y trouva la mort.

Le lendemain, on le vit étranglé. L'état du cadavre montrait qu'il s'était défendu en lion. La chambre du sultan portait aux murs des mains sanglantes qu'il y avait imprimées dans la lutte. Terrible accusation d'une perfidie si barbare! Cent ans encore après, on les voyait avec horreur.

«Des deux cents vizirs qui ont gouverné l'Empire ottoman, il n'y a eu, ni avant, ni après, un tel vizir.» Il reste grand, moins pour avoir donné à cet empire ses deux bornes, Bude et Bagdad, que pour avoir lié la Turquie et la France, sauvé trois fois l'Europe, commencé la réconciliation des religions ennemies.

Dans le récit de cette longue et souterraine négociation, tissue des mensonges de France et des assassinats d'Autriche, ce pauvre esclave grec, ingénieux, héroïque et clément, nous a soutenu le cœur, et, comme il n'a pas de monument à Galata, où fut jeté son corps, nous avons écrit ce chapitre, qui lui en servira et le consacrera dans la reconnaissance de l'avenir.

CHAPITRE XVI

LA RÉFORME FRANÇAISE
1521-1526

L'histoire souillée, sanglante, du sérail turc et de notre diplomatie menteuse, a dû marcher à part, aussi bien que l'histoire atroce des armées mercenaires qui firent le châtiment de la Rome papale. Nous n'avons pas eu le courage de mêler ces sujets, comme on le fait souvent, aux saintes origines de notre rénovation religieuse. Nous avons respecté, isolé celle-ci, mis à part la vierge sacrée.

Chaque fois que, dans la suite de mes travaux, je reviens à cette grande histoire populaire des premiers réveils de la liberté, j'y retrouve une fraîcheur d'aurore et de printemps, une séve vivifiante et toutes les senteurs des herbes des Alpes. Sento l'aura mia antica!...

Ceci n'est point un vain rapprochement. Le paysage des Alpes, qui nous donne toujours un sentiment si vif des libertés de l'âme, avec le souvenir de leur grande révolution, en est la vraie figure; c'est elle-même sous forme visible. Ces monts en sont la colossale histoire.

J'en eus l'intuition lorsque jeune, ignorant, je suivis pour la première fois ces routes sacrées; lorsque, après une longue nuit passée dans les basses vallées, trempé du morfondant brouillard, je vis, deux heures avant l'aurore, les Alpes déjà roses dans l'azur du matin.

Je ne connaissais guère l'histoire de ces contrées, ni celle de la liberté suisse, ni celle des saints et des martyrs qui traversèrent ces routes, ni le nid des Vaudois, l'incomparable fleur qui se cache aux sources du Pô.

Je n'en sentis pas moins dès lors ce que j'ai mieux connu depuis, et trouvé de plus en plus vrai: c'est l'autel commun de l'Europe.

Telle la nature, tel l'homme. Il n'y a point là de molle poésie. Nul mysticisme. L'austère vigueur et la sainteté de la raison.

Ces vierges de lumière, qui nous donnent le jour quand le ciel même est sombre encore dans son azur d'acier, elles ne réjouissent pas seulement les yeux fatigués d'insomnie, elles avivent le cœur, lui parlent d'espérance, de foi dans la justice, le retrempent de force virile et de ferme résolution.

Leurs glaciers bienfaisants, dans leur austérité terrible, qui donnent à l'Europe les eaux et la fécondité, lui versent en même temps la lumière, la force morale.

Ce n'est pas le ciel que regarde au réveil le pauvre laboureur de Savoie, ni le fiévreux marin de Gênes, ni l'ouvrier de Lyon dans ses rues noires. De toutes parts, ce sont les Alpes qu'ils regardent d'abord, ces monts consolateurs qui, bien avant le jour, les délivrent des mauvais songes, et disent au captif: «Tu vas voir encore le soleil.»

Le mot Vaudois, au Moyen âge, veut dire libre chrétien, dégageant le christianisme de tout dogme mystique, de toute fausse poésie légendaire, de tout culte superstitieux.

Ce qui fut effort pour l'Europe, critique voulue et raisonnée, était là de soi-même, fruit naturel et primitif du sol. Il ne faut pas, comme font trop les historiens protestants, ôter à cette tribu unique des Vaudois son originalité et sa grâce d'enfance. Arrière la critique! Arrière l'héroïsme! Ne calvinisons pas cette histoire. Écartons et les dogmes qu'ils reçurent au XVIe siècle, et leur trente-trois guerres protestantes. Cette épopée de l'Israël des Alpes se colore d'un esprit étranger aux premiers Vaudois.

La nature, dans ces monts sévères, est si grande, elle s'impose de si haut, qu'elle anéantit tout, sauf la raison, la vérité.

Tout temple est petit, ridicule, devant ce prodigieux temple de la main de Dieu. Toute poésie, tout roman, est là à rude épreuve. Le voyageur qui y passe en courant, sous son prisme d'artiste, y verra mille mensonges. Mais l'homme qui y reste en toute saison participe à l'austérité de la contrée, est raisonnable, vrai et grave.

Si le christianisme est tout entier dans un sentiment doux et pur, une fraternité sérieuse, une grande charité mutuelle, ce petit peuple fut vraiment une admirable idylle chrétienne. Mais nul n'eut moins de dogme. La légende chrétienne, acceptée d'eux docilement, ne semble pas avoir eu grande place en ces âmes, moins dominées par la tradition que par la nature qui ne change pas.

Deux choses y furent, dans une lutte harmonique et douce, à peine perceptible: un christianisme peu théologique, ignorant si l'on veut, innocent comme la nature; et, dessous, un élément qui ose se produire, le doux génie de la contrée, les fées (ou les fantines)[24], qui flottent dans les fleurs innombrables ou dans la brume du matin. Anciens esprits païens qui ne sont pas bien sûrs d'être soufferts, elles peuvent s'évanouir toujours et dire: «Pardon! mais nous n'existons pas.»

Ainsi, en grande modestie, ces fées légères sont le sourire de la sérieuse vallée. Oh! sérieuse! Un Dieu si grand paraît là-haut au gigantesque autel des Alpes! Nul temple ne tiendrait devant lui. Les seules églises qu'il souffre, ce sont d'humbles arbres fruitiers, des plantes salutaires et la petite architecture des fleurs. Les fées s'y cachent, et il ferme les yeux.

Aimable compassion de ce grand Dieu terrible pour la vie timide et tremblante! Alliance touchante des religions de l'âme avec l'âme de la nature!

Le dogme qui seul au fond fait une religion du christianisme, le dogme du salut par l'unique foi au Christ qu'ils reçurent au XVIe siècle, paraît très-peu vaudois. Ces simples travailleurs mettaient, au contraire, le salut dans les Œuvres et dans le travail.

Cet axiome est d'eux: «Travailler, c'est prier.»

Ils ont tenu leurs âmes dans cet état moyen, modeste, des charmantes montagnes intermédiaires qu'ils cultivent entre la grande plaine piémontaise et les géants sublimes qui, vers l'ouest, les surveillent et les tiennent sous leur froid regard.

Il n'y a pas là à rêver. Dès que les neiges diminuent là-haut, il faut en profiter, labourer sous les vignes. L'hiver viendra de bonne heure. Et, si la plaine catholique peut d'une part troubler leurs travaux, leurs grands voisins neigeux ont leurs rigueurs aussi, et parfois, bien avant la saison, un souffle impitoyable. Le vrai symbole de la communauté, c'est cette plante des Alpes qu'ils ont si bien nommée la petite frileuse (freïdouline), qui semble regarder aux glaciers, compter peu sur l'été, se tenir réservée, timide et prête à se fermer toujours.

Vertu unique et singulière de l'innocence! Au milieu de ces craintes, subsistait dans leur vie, comme dans les vieux chants, une sérénité singulière, et on la retrouve dans les vers de leurs derniers enfants. La petite église vaudoise y figure comme la colombe qui sait trouver son grain dans le rocher: «Heureuse, heureuse colombelle! etc.»

Heureuse en effet, et pleine de sujets de contentement! Que lui manque-t-il donc? Dès 1200, persécutée, brûlée. En 1400, forcée dans ses montagnes, elle fuit dans les neiges en plein hiver, et quatre-vingts enfants y sont gelés dans leur berceau. En 1488, nouvelles victimes humaines; je ne sais combien de familles (dont quatre cents enfants) étouffées dans une caverne. Le XVIe siècle ne sera qu'une boucherie. Mais n'anticipons pas.

Dans tout cela, nulle résistance. Un respect infini pour leur seigneur, pour leur maître et bourreau, le duc de Savoie.

Cette terrible éducation par le martyre leur rendait naturelle une vie de pureté extraordinaire, dans une étonnante fraternité. L'égalité de misère, de péril, faisait l'égalité d'esprit. Dieu le même entre tous. Tous saints et tous apôtres de leur simple credo. Ils s'enseignaient les uns les autres, les femmes même, les filles et les enfants.

Ils n'avaient point de prêtres. Ce ne fut qu'à la longue, lorsque la persécution fut plus cruelle, que quelques hommes se réservèrent et furent mis à part pour la mort. On les appelait barbes (c'est-à-dire oncles), d'un petit nom caressant de famille. Comme leur martyre était certain, ils n'y associaient personne et ne se mariaient pas.

Quelques-uns émigraient, et s'en allaient en Lombardie, en France et sur le Rhin, la balle sur l'épaule, mettant en dessus je ne sais quel denrée de colportage, et dessous la denrée de Dieu.

Ils eurent influence aux XIIe et XIIIe siècles directement par la prédication; depuis, fort indirecte, comme exemple, comme type du christianisme le plus pur et le moins loin de la raison.

L'effort perfide qu'on fit plus tard pour faire nommer Vaudois les sorciers ne donnèrent le change à personne. Lorsqu'au XVe siècle l'inquisiteur d'Arras dit: «Le tiers du monde est Vaudois,» on comprit qu'il fallait entendre: raisonnable et libre chrétien.

Toutes autres sont les sources du protestantisme suisse, réforme politique et morale, née d'une réaction contre l'orgie des guerres mercenaires, sortie des cœurs honnêtes et du cœur d'un héros, Zwingli.

Autres les sources de la réforme allemande qui, dans le bon sens magnanime de Luther, n'en garda pas moins une forte pente au mysticisme.

Celle de la France, comme on a vu, eut sa principale source dans les grandes et cruelles circonstances de 1521, quand nos populations du Nord, délaissées sans défense par le roi, levèrent les mains, les yeux au ciel. Nos ouvriers en laine, tisseurs, cardeurs de Meaux, prêchèrent, lurent, chantèrent aux marchés pour leurs frères, encore plus malheureux, les paysans fugitifs que les horribles ravages de l'armée impériale faisaient fuir jusqu'en Brie, comme un pauvre troupeau sans berger et sans chien.

Le roi lui-même avait besoin de Dieu dans cette grande détresse, et après ses humiliations de l'Hôtel de Ville. La sœur fit lire à son frère, à sa mère, l'Ancien et le Nouveau Testament. Le lecteur était Michel d'Arande, aumônier de Marguerite, ami, élève de Briçonnet, le mystique évêque de Meaux.

La petite communauté, réfugiée à Meaux autour du vénérable Lefebvre et sous la protection de l'évêque Briçonnet réunissait des personnes de croyances très-diverses. Briçonnet, Lefebvre, et leurs disciples Roussel et Arande, aumôniers de Marguerite, étaient simplement des mystiques, âmes pieuses et tendres, qui ne voulaient de réforme que douce, par l'amour seul et par les lents moyens de l'éducation des enfants. D'autres étaient des humanistes, des critiques, des érudits, comme l'hébraïsant Vatable, première racine du Collége de France, et le Suisse Glareanus, historien rationaliste, qui, avant Vico et Niebuhr, a librement discuté les origines de Rome.

Il n'y avait, à proprement parler, qu'un protestant au milieu d'eux, un vaillant petit homme roux, d'une verve incomparable, Farel, l'apôtre de la Suisse française, le précurseur de Calvin. Les ouvriers de la ville étaient tout autre chose encore, si nous en jugeons par le plus célèbre, le cardeur de laine Leclerc, homme de main et d'action, briseur d'images et d'idoles, un Polyeucte né pour courir au martyre, pour ravir la palme et la mort.

Marguerite, le roi et sa mère étaient favorables aux mystiques, indulgents pour les protestants qui s'en distinguaient peu encore. La sotte violence des sorbonnistes révoltait le roi. Ils avaient condamné d'ensemble, avec Luther, le vieux Lefebvre, pour cette hérésie énorme d'avoir dit que sous le nom de Madeleine il y avait dans l'Évangile trois personnes différentes. Le roi fit plus d'une fois arracher les placards de la Sorbonne, et couvrit de sa protection un gentilhomme distingué, Berquin, qui traduisait et répandait des ouvrages de Luther. Le Parlement brûla ces livres, n'osant encore brûler l'auteur.

Un grand événement populaire changea l'aspect des choses.

Depuis 1519 jusqu'en 1522, les Augustins des Pays-Bas soutenaient, surtout à Anvers, une lutte violente pour les antiques doctrines de leur ordre, renouvelées et glorifiées par Luther. Leurs supérieurs, traînés à Bruxelles, furent forcés de se rétracter, mais les moines persévérèrent. En octobre 1522, la gouvernante Marguerite d'Autriche (sur un ordre d'Espagne sans doute) prêta main-forte au clergé, ferma le couvent d'Anvers. Les moines furent jetés en prison et condamnés à mort. Quelques-uns ayant échappé, de pieuses et bonnes Flamandes, intrépides par charité, les disputèrent à leurs bourreaux, en sauvèrent un, Henri de Zutphen. Elles en cachèrent trois autres. En attendant, on sévit contre les pierres mêmes. Le couvent dut être détruit. On en vendit les vases comme profanés et souillés. Le saint sacrement en fut extrait solennellement, et reçu en grande pompe dans l'église de la Vierge par la gouvernante des Pays-Bas.

Peu de temps auparavant, le clergé anglais avait fait mourir, comme disciple de l'ancien Wicleff, un ouvrier, Thomas Man qui, enfermé depuis 1511, s'était enfin échappé et enseignait dans les greniers de Londres ou dans les bois de Windsor. À Coventry, quatre cordonniers, un gantier, un bonnetier et une veuve, madame Smith, furent brûlés vifs pour avoir enseigné à leurs enfants le Pater et le Credo en anglais.

Ces événements exécrables encouragèrent la Sorbonne. Elle alla jusqu'à défendre non-seulement les traductions de l'Évangile, mais même des prières françaises à la Vierge, même l'Évangile latin de Robert Estienne.

Dans un travail excellent d'un protestant impartial, le professeur Schmidt de Strasbourg, se trouve établie, jour par jour et dans un très-grand détail, la preuve que, de 1521 à 1535, François Ier eut besoin du plus vigoureux emploi du pouvoir et de beaucoup de mesures arbitraires et violentes, pour défendre les protestants contre l'autorité légale, le clergé, le Parlement, et contre le peuple; on appelait surtout ainsi la canaille des petits clercs, aboyant dans la rue Saint-Jacques aux ordres des gros bonnets qui leur donnaient les bénéfices. Ajoutez les marchands, clients du clergé, les vieilles femmes éperdues pour leurs Vierges et leurs reliques, etc., etc.

Ni François Ier, ni sa sœur, n'étaient protestants. Elle était tendre et mystique, lui artiste et fort idolâtre, surtout des images vivantes. Ils lisaient, il est vrai, la Bible. Mais jamais il n'y eut d'esprit moins biblique que François Ier.

La terrible affaire de Bruxelles les embarrassa (à la fin de 1522). Charles-Quint prenait l'initiative de prêter au clergé le secours du bras séculier. Qu'allait faire le roi? Grave question pour l'alliance du pape et les affaires d'Italie, non moins grave à l'intérieur où le besoin d'argent l'obligeait à solliciter sans cesse des décimes ecclésiastiques. La noblesse, à ce moment, se déclarait pour Bourbon, la robe le favorisait. Le roi allait-il rejeter aussi les prêtres vers lui et vers Charles-Quint?

La cour dès lors se divise. Tandis que Marguerite à Paris, à Lyon, écoute les sermons des mystiques, tandis que le roi, devant lui, fait représenter des farces où se gourment le pape et Luther, la reine-mère consulte la Sorbonne «sur le moyen d'extirper le luthéranisme.» À quoi les docteurs répondent assez durement: Que le roi n'exécute pas les arrêts du Parlement, qu'il faut punir les coupables, les faire rétracter, «de quelque rang qu'ils soient.» Allusion à la sœur du roi.

Mais le roi est pris à Pavie, sa sœur part. La digue est rompue. La Sorbonne et le Parlement sont émancipés. La reine mère, pour regagner le pape, lui demande le meilleur remède au luthéranisme. Il répond: «L'Inquisition.»

Pour n'avoir pas celle de Rome, on en fait une gallicane, mais non moins cruelle, composée de deux sorbonnistes et de deux parlementaires. Elle saisit Jacques Pavannes, qui d'abord s'était rétracté, et qui désavouait sa rétractation. Il est brûlé, et avec lui un ermite de la forêt de Livry. (Plus haut, j'ai mis ce fait deux ans trop tôt, sur la foi du Bourgeois de Paris, qui visiblement se trompe.)

De grandes et terribles scènes se passèrent à Metz, à Nancy. La révolution voisine des pays d'Allemagne, dont une bande passa en Lorraine, avait étroitement ligué les autorités laïques et ecclésiastiques. Jean Chastellain, cordelier, un ardent wallon de Tournay, fut brûlé le 12 janvier 1525. C'est le premier martyre du protestantisme français. Sa mort en suscita un autre, le cardeur Leclerc, réfugié en Lorraine. Déjà à Meaux, il avait été cruellement flagellé, marqué. Sa mère, non moins intrépide, l'avait exhortée elle-même. Au moment où le fer rouge fut approché de son fils, elle s'était troublée d'abord; puis, relevée, elle cria: «Vive Dieu! et le signe de Dieu!»

Leclerc emporta dans sa fuite le cri de sa mère, la soif du martyre. Il prit l'occasion la plus populaire. Il y avait une grande fête à Metz. Toute la ville, à certain jour, allait à une chapelle renommée de la Vierge. Leclerc, indigné des honneurs rendus à l'idole, rêva longtemps de l'abattre. Il était poursuivi des mots de l'Exode: «Tu briseras les faux dieux.» La veille même de la fête, il mit la Vierge en morceaux. Le lendemain, tout un peuple arrive, voit, s'émeut, entre en fureur. Leclerc pris ne désavoue rien.

Il épuisa tous les supplices, le fer et le feu; on lui coupa d'abord le poing, on lui arracha le nez, on lui tenailla les deux bras, on lui brûla les mamelles. Pendant ce temps, il criait les violentes moqueries du psaume: «Leurs dieux sont dieux de fabrique; ils ont des yeux pour ne pas voir, une bouche pour ne pas parler... Et ceux qui les font leur ressemblent, etc.» Il épouvanta ses bourreaux, qui le brûlaient à petit feu. (Juillet 1525.)

Notre Parlement de Paris fut jaloux de Metz. Il précipita l'affaire de Berquin, malgré une lettre du roi. Il était brûlé, si le roi, enfin délivré, n'eût trouvé le temps à Bayonne, où il resta un moment, d'écrire un ordre absolu de surseoir.

Tout ce qu'une mère, une tendre sœur, peut faire pour les siens, Marguerite le fit pour les persécutés. Ceux d'entre eux qui avaient été obligés de fuir à Strasbourg y trouvèrent ses secours et ses recommandations; du fond de l'Espagne, elle était présente et elle agissait.

Le retour du roi fut le triomphe commun des hommes du protestantisme et de ceux de la Renaissance. L'illustre médecin de la reine mère, Agrippa, qui l'avait quittée, osa revenir en France. Le bon vieux Lefebvre, qui était en fuite, fut rappelé avec honneur par le roi, qui lui confia le plus jeune et le plus chéri de ses fils, le Benjamin de Marguerite.

Les protestants venaient mettre aux pieds de François Ier l'éloquent et noble livre que lui dédiait Zwingli: «Vraie et fausse religion.»

Là, puissante était la réforme, ou nulle part, peu théologique, toute morale, une révolution à gagner toute la terre.

Ce Zwingli, paysan intrépide, aumônier d'armée, fort lettré du reste et bon musicien, avait fait les guerres d'Italie, et son admirable cœur s'était révolté à la vue de la démoralisation qu'elles entraînaient avec elles. Il avait pris en horreur l'infâme commerce du sang.

Nommé curé d'Einsiedeln, le fameux pèlerinage du canton de Schwitz, il eut le succès admirable de faire renoncer ce canton à la vente de chair humaine. Tous les pèlerins qui venaient apporter là leur argent, il les renvoyait sans rien recevoir, moralisés, convertis à un culte raisonnable. Grand docteur, meilleur patriote, nature forte et simple, il a montré le type même, le vrai génie de la Suisse, dans sa fière indépendance de l'Italie, de l'Allemagne.

Très-tolérant, il poussa à la guerre contre les catholiques, lorsqu'ils appelèrent l'étranger. Un matin, les montagnards ayant marché vers Zurich, il défendit la patrie sans espoir de la sauver. Blessé, il ne voulut pas de grâce. Son corps fut mis en morceaux. Son ami, Myconius, pour sauver son cœur des outrages, le jeta au courant du Rhin. Le fleuve des anciens héros en reste plus héroïque.

Son langage à François Ier, digne de la Renaissance, établissait la question de l'Église dans sa grandeur. Il y réunit tous les saints, y met Socrate et Caton entre David et saint Paul: «Vos ancêtres y seront aussi,» dit-il au roi (parlant de saint Louis sans doute). Enfin il n'y aura pas un homme de bien, un héros, une âme fidèle, qui y manque. Tous unis en Dieu. Quoi de plus beau, de plus grand?

Bossuet cite ce passage pour en rire. Mais qui a un cœur le retiendra à jamais, et verra toujours le noble concile, la grande, l'universelle Église, telle que Zwingli la voyait assise au Colisée des Alpes.

CHAPITRE XVII

SUITE DE LA RÉFORME EN FRANCE ET EN ANGLETERRE
1526-1535

Au moment même où le roi faisait à sa sœur cette concession très-grave de confier son jeune fils à un docteur récemment condamné et poursuivi, il était déjà travaillé par une influence contraire. Sa mère étant toujours malade, et Duprat ayant baissé, les affaires passaient presque toutes par les mains du seul homme laborieux de la cour, Montmorency, qui avait succédé à la faveur de Bonnivet, et qui fut sans doute aidé contre Marguerite par la nouvelle maîtresse, alors dans la première fleur de sa beauté et de son crédit.

L'admiration que le dévouement fraternel de Marguerite avait causée aux Espagnols, tout le monde la partageait, personne plus que le roi d'Angleterre. Ses instructions à ses envoyés (mars 1526) donnent beaucoup à penser: «ils feront à la duchesse les compliments et félicitations du roi pour les travaux et les peines qu'elle a endurés, pour la dextérité avec laquelle elle a amené la délivrance de son frère. Ils se mettront en rapport avec elle, en parfaite intelligence, s'ouvrant à elle en toute chose que l'occasion pourra requérir.»

Que signifient ces mots obscurs? S'agit-il de protestantisme? Non. Henri VIII en est trop loin, et les instructions sont écrites par un cardinal. Il s'agit de mariage.

Henri VIII était déjà séparé de fait de la reine, incurablement malade d'une maladie de femme. Il logeait à part. Il lui gardait beaucoup d'estime et d'égards.

Mais chacun voyait qu'un homme fort et de son âge ne vivrait pas longtemps ainsi; que, religieux et austère, il n'aurait pas de maîtresse. Donc, divorce et mariage.

La chance était belle pour François Ier. Donner pour reine à l'Angleterre, à un roi très-dominé par le sentiment conjugal, cette sœur qui lui était si parfaitement dévouée, et dont la grâce, la supériorité, auraient subjugué Henri VIII, c'eût été, pour ainsi dire, être roi d'Angleterre lui-même.

C'est avec un grand étonnement qu'on voit dans les dépêches anglaises que le roi semble vouloir empêcher l'ambassadeur d'Henri VIII de causer avec Marguerite. Il l'interrompt, l'éloigne de sa sœur, craint de les laisser ensemble. (Avril 1526.)

On doit croire que la coterie cléricale et les partisans de l'Espagne qui se groupaient dès cette époque autour de Montmorency, redoutaient infiniment l'influence qu'une telle reine d'Angleterre, favorable aux idées nouvelles, aurait eue sur les deux pays.

Montmorency avait prise sur le roi par son idée la plus chère, par l'Italie, avec laquelle, à ce moment, il concluait une ligue. Comment s'entendre avec le pape, chef de cette ligue italienne, si l'on prenait définitivement parti pour les protestants, si l'on mariait en Angleterre celle qui les protégeait en France, celle qui venait d'obtenir leur triomphant retour et l'humiliation de leurs ennemis?

De son côté, Wolsey, qui était cardinal, prévoyait, voulait le divorce, mais non au profit d'une princesse tellement redoutée du clergé.

Les lettres de Marguerite au comte de Hohenlohe, l'ardent mystique de Strasbourg, datent avec précision et son espérance et sa chute. En mars, elle lui écrit: «Vous pourrez venir en avril. Le roi vous enverra chercher.» Et elle lui écrit en juillet: «Je ne puis vous dire tout mon chagrin... Le roi ne vous verroit pas volontiers. La cause qui fait qu'on ne s'y accorde, c'est la délivrance des enfants du roi.» Sans doute, Montmorency, le parti catholique et espagnol, persuadaient à la grand'mère, au père, que le moyen le plus sûr de recouvrer les enfants était de s'arranger avec l'Espagne, ou, si l'on n'y parvenait, d'agir avec le pape et l'Italie. Dans l'une et dans l'autre hypothèse, il fallait s'éloigner du protestantisme.

Donc, ils arrachèrent du roi l'exil de sa sœur et son mariage de Navarre. Imprévoyance des hommes! c'est justement ce mariage qui, dissolvant la cour de Marguerite, sépare d'elle et renvoie à Londres la jeune Anne Boleyn, qui va conquérir Henri VIII et le séparer de Rome.

Marguerite, en pleurs, obéit; elle épouse le roi de Navarre en janvier 1527. Anne Boleyn, au printemps, rentre en Angleterre. Et c'est au printemps de même qu'un envoyé de la France, par un mot hardi, troubla à fond la conscience déjà ébranlée d'Henri VIII et décida le divorce.

Cet envoyé parlait avec Wolsey d'un mariage entre François Ier et la fille du roi d'Angleterre. Wolsey dit qu'il ne savait si légalement le roi était libre, ayant déjà l'engagement d'épouser la sœur de Charles-Quint. À quoi le Français, piqué, répliqua qu'il voudrait aussi qu'on lui prouvât que la fille d'Angleterre était légitime, sa mère ayant épousé les deux frères,—avec dispense papale;—«mais ce qui est interdit de droit divin, le pape n'en peut donner dispense.»

Il n'avait pas dit: Inceste. Mais Henri VIII se le dit. Le trait lui entra au cœur. La reine avait été si bien la femme du frère aîné d'Henri, qu'à la mort de ce frère on la croyait enceinte. Le second mariage n'avait eu, pour bénédictions du ciel, que maladies, deuils et morts; aucun enfant n'en pouvait vivre, sauf cette triste Marie, maladive comme sa mère, et qui ne rappelait en rien la brillante vigueur d'Henri VIII. Le divorce était naturel, légitime, s'il en fut jamais. Seulement, comment espérer que le pape annulerait une dispense donnée par un pape? On apprit à ce moment que Clément était prisonnier (mai 1527).

Ceci ouvrait un champ nouveau. Si l'on en croit un bruit alors répandu à la cour d'Espagne, François Ier eût offert à Wolsey le patriarcat de la France, et Charles-Quint celui des Pays-Bas et de basse Allemagne.

La délivrance du pape et de Rome fut le texte populaire d'une nouvelle alliance de la France et d'Henri VIII. Wolsey même vint à Compiègne demander pour son maître la belle-sœur du roi, Renée, fille de Louis XII et d'Anne de Bretagne. Demande grave, insidieuse. La jeune princesse tenait de sa mère un droit ou une prétention d'héritière de la Bretagne qu'Henri VIII tôt ou tard aurait fait valoir. La mère du roi consentait, mais non pas le roi. Ce refus n'allait-il pas rompre l'alliance? On l'eût cru, on se fût trompé. Tout était changé à Londres pendant l'absence de Wolsey.

Il était resté trois mois en France, beaucoup trop: «Qui quitte sa place la perd.» Quand il revint, il trouva que son maître avait un maître, et que le roi, jusque-là tout à lui, allait avoir à choisir entre son vieux pédagogue et une femme adorée.

On a discuté si la France, l'ancienne conquérante de l'Angleterre, au lieu de flotte et d'armée, n'imagina pas cette fois de la prendre par une femme. La chose n'est point invraisemblable. Sans cette passion, Henri VIII eût amèrement ressenti le refus qu'on lui faisait de Renée, et nous perdions son alliance.

Thomas Boleyn, vieux diplomate, fin, clairvoyant, intéressé, aura-t-il été sans voir que le roi était excédé de la reine et de toute reine; qu'il lui fallait une femme, un amour et du bonheur; que lui, Boleyn, avait en sa fille une personne accomplie, non-seulement belle et spirituelle, mais résolue, vive, d'un charme invincible; qu'elle n'avait qu'à paraître?

Il la fit recevoir parmi les demoiselles de la reine, qu'elle éclipsa toutes. Henri VIII retrouva (mais tellement embellie) la petite fille du Camp du drap d'or. Tous les jours, il dut la voir parmi ses muettes compagnes, froides et silencieuses fleurs. Seule, la Française avait la voix, une voix douce, modeste et charmante; elle parlait, riait, chantait; elle était la joie de la maison.

Moins ambitieuse qu'on ne l'a dit, elle eût d'elle-même détruit sa fortune. À son arrivée, elle avait accueilli un parti très-convenable. Wolsey avait grondé le jeune homme, et la reine avait profité de l'occasion pour renvoyer la dangereuse demoiselle. Mais, dans l'absence de Wolsey, son père la fit revenir à la cour. Elle y brilla, donna le ton, la mode. Les femmes la copiaient. Jusque-là, innocemment, les Anglaises découvraient leur sein. Anne Boleyn leur enseigna par son exemple une réserve plus habile.

Elle avait pu entrevoir, avec quelque vanité, qu'elle avait fort troublé le roi. Mais, quand il lui en fit l'aveu, elle en fut épouvantée. Il semble qu'elle avait vu son destin. Henri n'avait jamais aimé. La passion retardée chez un homme si violent, dont la figure assez rude, quoique belle encore, crevait d'orgueil et de sang, était faite pour donner effroi. Elle tomba à genoux et demanda grâce, disant qu'elle ne pouvait être sa maîtresse; que, d'ailleurs, il était marié... Puis, voyant que rien ne l'arrêterait, qu'il renverserait tout obstacle, plus terrifiée encore, elle lui dit ce mot plein de sens: «Que, si elle épousait son lord et seigneur, elle n'aurait pas avec lui la même ouverture de cœur qu'avec un époux de son rang.»

Wolsey s'excusant à son maître de n'avoir pas eu Renée, Henri répondit froidement: «Vous pouvez vous consoler; j'épouse Anne Boleyn.»

Le cardinal, désespéré, commença dès lors un jeu qui pouvait lui coûter la tête: d'une part, écrivant au pape pour obtenir le divorce; d'autre part, l'avertissant que la belle était de l'école de la reine de Navarre, hérétique et luthérienne.