Le pape traînait, gagnait du temps, inclinant à droite ou à gauche, selon que l'armée française ou celle de l'Empereur avait l'avantage. La cour de France, impatiente et qui devinait Wolsey, avait envoyé à Londres, pour éclairer de près le ténébreux cardinal, un jeune diable, plein d'esprit, pénétrant, flatteur, amusant. C'était le troisième des frères Du Bellay, Jean, qui avait pour contenance un évêché de Bayonne qu'il ne vit, je crois, jamais. Ce bon et pieux personnage, le parrain de Gargantua, fut plus tard ministre du roi pour ses petites affaires secrètes du côté des Turcs, le bon ami de Barberousse et le correspondant de Soliman. Évêque de Paris, cardinal, il ne fut pas loin, dit-on, d'être pape. La chose eût été piquante. Rabelais était son Évangile. Il a travaillé plus que personne à créer le Collége de France.
Jean Du Bellay, dans ses lettres infiniment amusantes, donne à la fois deux spectacles, celui de la cour de Londres, de la violente et furieuse impatience d'Henri VIII; celui du sombre grondement du peuple, dérangé par le divorce de son commerce de Flandre. Tout cela écrit à Montmorency, qui ne désire point le divorce ni la rupture avec l'Espagne. Mais du Bellay pousse l'affaire, qui doit rendre l'ascendant à la sœur du roi, relever le parti antiespagnol sur les ruines de Montmorency.
Wolsey, qui, comme un homme près de tomber, allait de sottise en sottise, décida la victoire d'Anne Boleyn en croyant la perdre.
Le roi faisait alors chercher, poursuivre en Allemagne un des Anglais protestants qui traduisaient les livres saints et les écrits de Luther. Wolsey parvint à avoir un de ces livres, surpris chez Anne Boleyn. Celle-ci, sans s'effrayer, court se jeter aux pieds d'Henri VIII... À temps. Car Wolsey arrivait avec le volume. Mais la théologie eut tort. Le roi prit froidement la chose. Wolsey dès lors était perdu. Sa lettre secrète au pape pour empêcher le divorce fut trouvée, et l'ordre donné de le mener à la Tour. Le chagrin, la maladie, la mort qui lui vint à point, lui épargnèrent l'échafaud.
Les idées nouvelles ayant grande chance de triompher en Angleterre, on peut croire que le roi de France était fort porté à les ménager. Ce qu'il y eut de persécutions, de supplices, à cette époque, et même beaucoup plus tard, à Meaux, Toulouse, etc., doit s'attribuer à une influence contraire à celle de la cour, aux Parlements et au clergé. François Ier, quoi qu'on ait dit, n'était pas Louis XIV. Il avait la force sans doute, mais bien moins l'autorité. Ces grands corps procédaient sans lui. On a vu qu'il n'avait sauvé Berquin que par un coup de violence, en le faisant enlever par les archers de sa garde.
La seule manière de changer les dispositions du roi, c'était de lui faire craindre des troubles dans Paris. Il avait extrêmement le souvenir et la crainte «de l'anarchie de Charles VI.» Il l'avait dit au Parlement lorsqu'on osa enlever la nuit les potences royales. Le 30 mai 1528, une Vierge de la rue des Rosiers se trouve un matin mutilée. Le protestantisme, comme toute grande révolution, avait toutes sortes d'hommes, des violents, des fanatiques. D'autre part, les catholiques étaient servis si admirablement par cette mutilation, qu'un des leurs avait fort bien pu faire ce pieux sacrilége, si utile à leur parti. La Sorbonne et son syndic, Bédier ou Béda, venaient de recevoir du roi la plus dure mortification. Ils avaient besoin d'un événement qui brouillât tout, émût le peuple, la cour même, changeât la face des choses.
Le roi, qui avait appelé le premier artiste du temps, Léonard de Vinci, eût voulu attirer aussi le premier écrivain, Érasme. Mais il avait refusé. Il n'avait garde de venir, étant violemment poursuivi par Béda et la Sorbonne. Ce Béda, supérieur de Montaigu, chef des étudiants sans étude qu'on nommait Cappets, tribun de la gueuserie pieuse et de la république ignorantine, était roi sur sa montagne, et difficilement permettait à l'autre roi, le roi de France, de rien usurper chez lui.
Érasme avait indiqué, dans un pamphlet de Béda, quatre-vingts mensonges, trois cents calomnies, quarante-sept blasphèmes. L'ami d'Érasme, Berquin, suivit cette voie, et, d'accusé se faisant accusateur, se chargea de prouver, par l'Évangile, que Béda n'était pas chrétien. L'affaire amusa le roi, qui crut l'occasion venue de détrôner son adversaire, le redoutable syndic. Il écrivit à l'Université que, comme la Faculté de théologie avait l'habitude de calomnier, il défendait qu'elle imprimât rien sur l'accusation avant que l'affaire eût été examinée par l'Université et le Parlement (1527).
En 1528, la mutilation de la Vierge venait à point pour Béda. La masse générale du peuple tenait fort à ses images, était encore parfaitement idolâtre et fétichiste.
Dans cette longue décadence de l'ancienne foi, ce qu'elle gardait de plus vivace, c'était l'idolâtrie de la Vierge, plus tard complétée par le Sacré-Cœur. Les confréries de la Vierge étaient innombrables, de toutes classes, de prêtres et d'étudiants, de marchands, de femmes et de filles. Pour ces confréries, un tel acte était plus qu'un sacrilége, c'était comme un outrage personnel. Elles allaient remuer ciel et terre, agiter, soulever le peuple, accuser surtout le roi de protéger les luthériens.
Ces confréries avaient leur centre dans le clergé de Paris, leurs assemblées dans les églises, leurs orateurs dans les gens du pays latin, docteurs, maîtres, étudiants. La Sorbonne donnait le mot d'une part aux confréries, d'autre part aux séminaires, qu'on appelait alors colléges, à un peuple d'écoliers robustes dont beaucoup avaient trente ans.
On croit que l'esprit de la Ligue n'apparaît qu'à la fin du siècle. Grande erreur. Cette fausse démocratie, ennemie de la liberté, ce peuple fatal au peuple, sur lequel on a fait dans les derniers temps force sots systèmes, tout cela existe déjà dans les Cappets de Béda, dans la vermine scolastique. Forts de leur nombre, ivres de cris, étalant superbement la crasse de leurs toges habitées, l'armée des séminaristes battait de sa vague noire les deux murs de la rue Saint-Jacques, venait heurter au Palais fièrement, impérieusement. Et par derrière, fort serviles, dociles au moindre signal de Nos Maîtres de Sorbonne, qui les faisaient arriver aux cures et autres bénéfices.
Il y avait, parmi les serviles, des hommes plus dangereux, fanatiques visionnaires, des fous de toute nation. L'université de Paris, étant une des dernières qui tînt pour la scolastique et toutes les vieilles sottises, était leur école de prédilection.
Les esprits militants aussi sentaient d'instinct que Paris était le vrai champ de bataille où devait se débattre à mort la lutte des deux esprits.
De l'université d'Alcala, le chevalier de la Vierge, Ignace de Loyola, un capitaine émérite, blessé, âgé de trente-sept ans, venait d'arriver aux écoles de Paris (février 1528), et il y resta sept années.
De l'université de Bourges, vouée aux idées nouvelles et protégée par Marguerite, un écolier de dix-huit ans venait souvent à Paris, le sombre et violent, le savant, l'éloquent Calvin.
De l'université de Montpellier vint aussi, par occasion, un médecin, un hardi critique, Rabelais, qui en emporta une vive antipathie, un mépris magnifique des uns et des autres.
Un mot de plus sur Loyola, qui dut être certainement acteur, et très-ardent acteur, dans cette affaire populaire. Né en 1491, il avait, en 1528, trente-sept ans. Il s'était voué à la Vierge depuis six années, et avait traversé toutes les phases du mysticisme. Ermite, mendiant volontaire, pèlerin à Jérusalem, étudiant à Alcala, il y avait formé une association d'étudiants. De même que son compatriote Raymond Lulle imagina la fameuse machine à penser, Ignace avait imaginé une machine d'éducation, une discipline automatique, quasi militaire, un cours d'exercices qui, des actes corporels menant aux spirituels, dresserait l'homme le moins préparé à devenir soldat de Jésus. La matérialité de cette méthode faisait justement sa force. «Loyola, dit son biographe, quand il était tenté du diable, chassait les idées avec un bâton.»
C'était un Basque de Biscaye, un Don Quichotte très-rusé, mettant un grand sens pratique au service de ses visions. Les dominicains d'Espagne ne le comprirent pas, censurèrent son livre des Exercices et l'emprisonnèrent. Mais l'archevêque de Tolède, qui sentit mieux que les moines toute la portée d'un tel homme, lui enjoignit «d'acheter robe et bonnet d'étudiant» et d'aller s'établir aux écoles. Il dut être d'autant mieux reçu à Paris, que Béda, le chef réel de l'Université, était intime avec les Espagnols.
Un noble capitaine, brave, glorieusement blessé, un pèlerin de Jérusalem, qui avait vu l'Europe et l'Asie, dut prendre aisément ascendant sur les écoliers. Sa figure eût suffi pour le désigner. Il était chauve, dit son premier biographe; il avait le nez fort bossu d'en haut, large, aplati par en bas, des yeux battus, déprimés à force de pleurer. Personne n'eut plus le don des larmes; à chaque instant il pleurait par averses et à torrents. Ajoutez à ce portrait des paupières contractées et basses, pleines de rides et de plis, où logeaient, cachés à l'aise, la passion et le calcul, la force d'une idée fixe.
Sa réputation de piété était si grande, que deux de ses compatriotes, Lainez et Salmeron, firent ce long voyage uniquement pour le voir. Ses maîtres devinrent ses disciples; son répétiteur, le Savoyard Le Febvre, un professeur de philosophie, François Xavier, de Pampelune, se donnèrent à lui, avec d'autres, Espagnols, Français, et, sous ce grand capitaine commençant leurs exercices, devinrent les premiers soldats de la redoutable armée de la Vierge et de Jésus.
L'historiette d'après laquelle on aurait voulu fouetter ce saint, cet homme exemplaire, ce militaire de quarante ans, ne mérite pas qu'on en parle. Je croirais tout au contraire que, dans cette campagne ardente que firent les étudiants pour l'honneur de la Vierge, Ignace figura honorablement et comme un des capitaines. Et, si l'on voulait supposer que ce vaillant homme, si passionné, ce chevalier de la Vierge, s'enferma dans de tels jours avec sa grammaire, restant neutre et s'abstenant, je ne le croirais jamais et dirais hardiment: Non.
La question était posée sur le pavé de Paris d'une manière redoutable. La masse était pour les images, et, sous la bannière du clergé, des Cappets, des confréries, marchait contre les protestants. Le roi ne pouvait manquer de suivre ce mouvement. Faisant la guerre pour le pape, il avait à cœur de prouver qu'il était bon catholique. Il était d'ailleurs irrité de voir compromettre l'ordre et mépriser l'autorité. L'occasion était dramatique. On était sûr qu'il voudrait paraître, figurer en public, montrer en cérémonie ce beau roi, ce pompeux acteur.
Pendant toute une semaine, il y eut des processions expiatoires; toutes les rues étaient tendues. Procession grave et nombreuse du clergé de Paris. Procession infinie, bruyante, du noir peuple universitaire, de la Sorbonne surtout et du victorieux Béda, de ses effrénés Cappets, des quatre ordres mendiants. La procession enfin, éblouissante et splendide, du roi, des grands, de la noblesse. Le roi, ayant à sa droite le cardinal de Lorraine, alla le premier jour demander pardon à l'image. Le lendemain, il y retourne, descend la Vierge mutilée, et à la place en met une d'argent. Tout cela avec une piété, une tendresse, une émotion, qui lui gagnèrent le cœur du peuple. Quand il eut placé la statue et redescendit, il avait les yeux pleins de larmes.
Mais ce n'était rien encore. Il n'y avait pas eu de supplices. Quoique l'image mutilée eût été en grande pompe déposée dans Saint-Gervais, elle ne se tint pas tranquille: elle opéra des miracles, ressuscita des enfants.
Ces choses contre la nature n'arrivaient guère qu'il n'en sortît des événements réellement dénaturés et horribles. On devait en attendre quelque affreuse tragédie. Il fallait seulement trouver un gibier sur qui lâcher la meute, une victime, si l'on pouvait, distinguée par la fortune, le rang et l'esprit; on était sûr que la chasse serait populaire. Les protestants malheureusement, sauf deux ou trois bien connus, étaient presque tous pauvres diables, ouvriers; il y avait quelques marchands. De nobles, il n'y en avait pas, sauf Farel et un autre, qui avaient passé en Suisse. Il ne restait que Berquin.
La chose était fort scabreuse. Il s'agissait d'un homme certainement aimé du roi, autorisé par lui dans son accusation récente contre la Sorbonne. Le Parlement hésitait. Un miracle fit encore l'affaire. Un serviteur de Berquin, qui, dit-on, allait brûler des livres qui le compromettaient, passe devant une image de la Vierge, est frappé, s'évanouit. On trouvait justement sur lui les preuves dont on avait besoin. Un dominicain les saisit et les porte au Parlement.
Entre le roi et la Sorbonne, entre l'enclume et le marteau, le Parlement crut prendre un temps moyen. Il condamna Berquin, mais non pas à mort, seulement à finir ses jours dans un in pace au pain et à l'eau. Appel au roi. Mais il était à Blois. Le Parlement, mécontent de l'appel, étourdi des cris, entraîné, enveloppé, rendit cette sentence atroce: Que Berquin mourrait dans deux heures. Il était dix heures du matin. Il fut étranglé, brûlé à midi.
Pendant que le roi s'étonne, s'indigne de tant d'audace, Béda lui fait une guerre plus directe et plus personnelle.
Notre ambassadeur à Londres, Jean du Bellay, était revenu à Paris pour obtenir de la Faculté une décision favorable au divorce. Affaire véritablement grave, où Henri VIII jouait sa couronne. Londres et le commerce anglais étaient furieux de la rupture avec la Flandre. Le grand chancelier d'Espagne, Gattinara, avait dit: «Il sera chassé dans trois mois.» La femme répudiée, Catherine d'Aragon, une sainte Espagnole douée de toute l'opiniâtreté aragonaise, devenait le centre des résistances. Elle envoya à Henri VIII une prophétesse épileptique pour le menacer. Les ardents champions de la reine, les moines, en présence d'Henri, prêchèrent que son sang, comme celui d'Achab, serait léché par les chiens.
La décision des universités du continent pour ou contre le divorce devait avoir un grand poids près du peuple d'Angleterre. Il ne tint pas à Béda que la Faculté de Paris ne fût contre. Il s'entendait publiquement avec les docteurs espagnols que Charles-Quint avait envoyés, et travaillait bravement avec eux pour l'Empereur.
Au premier mot que Du Bellay dit à la Sorbonne, Béda l'arrêta, disant: «On sait que le roi veut complaire au roi d'Angleterre.»
François Ier essaya d'influencer la Sorbonne par le Parlement. Mais ce corps, souvent servile pour le roi, l'était bien plus pour le clergé. Il fit le mort. Béda vainqueur, fit décider par la Sorbonne qu'elle ne ferait rien que par ordre du roi, lui renvoyant ainsi toute la responsabilité de la chose, le forçant de se déclarer nettement pour Henri VIII, de briser avec Charles-Quint. Le roi sollicita, négocia et ne l'emporta qu'à une faible majorité.
Il eût voulu une enquête sur les manœuvres de Béda. À la première séance, comme on recueillait les votes, les partisans de ce dernier avaient arraché les pièces au bedeau et empêché de voter. Ce bedeau, gardien des registres, avouait qu'on l'avait forcé de faire un faux dans le procès-verbal. Le Parlement éluda, ajourna l'enquête, disant qu'elle nuirait plutôt au roi d'Angleterre, c'est-à-dire irriterait la Sorbonne contre les deux rois.
François Ier était d'autant plus ulcéré de l'entente de Béda avec les Espagnols, qu'à ce moment il venait de recouvrer ses enfants, et trouvait sur leur visage, changé et méconnaissable, la trace de leur captivité. Béda, dans ce moment d'humeur, pouvait payer pour Charles-Quint. Le roi parlait de le faire enlever. C'eût été le faire adorer. Les sots l'auraient canonisé.
Le mieux était certainement, sans frapper la vieille Sorbonne, de lui élever en face une vraie école de science, école laïque, gratuite, qui enseignât pour tous, librement, en pleine lumière, à portes ouvertes! et fît déserter peu à peu le nid des chauves-souris.
Rien n'indique que le roi n'ait bien vu ni bien compris un but tellement élevé. L'idée, très-probablement, n'appartient qu'à trois personnes: Budé, Jean Du Bellay et la reine de Navarre.
Le roi, blessé en 1521, avait fait le vœu de bâtir une église et un vaste collége, établissement magnifique, mais, par l'édifice et l'emplacement, qui eût été celui de l'hôtel de Nesle en face du Louvre, magnifique par le nombre des écoliers, qui eussent été six cents pensionnaires et des enfants de quinze ans. Il fallut beaucoup de temps pour que Budé, son bibliothécaire, lui transformât son idée et relevât jusqu'à celle d'une haute école publique, libre, grande par la science.
Heureusement, François Ier, qui avait longtemps rêvé de croisade, de Constantinople, etc., aimait le grec, qu'il ne savait point, et voulait l'introduire en France. Il aimait la longue barbe du bon vieux Jean Lascaris, quasi-centenaire, qui avait enseigné déjà à Paris sous Louis XI. Mais le grec, pour la Sorbonne, c'était déjà une hérésie. Budé écrit à Rabelais l'obstacle invincible que mettaient les théologiens à l'enseignement de la langue d'Homère.
On profita en 1529 de l'irritation de François Ier contre la Sorbonne. À ce moment où, rassuré par le traité de Cambrai, il se mit à bâtir de tous côtés, Budé obtint, non pas qu'il bâtît le Collége de France, mais qu'il fondât seulement deux chaires (de grec et d'hébreu). En attendant que ce collége eût sa maison à lui, on professa modestement dans un petit collége universitaire. La nouvelle école enseigna d'abord chez ses ennemis.
Les chaires, en 1530, furent portées de deux à cinq.
Deux de grec furent données à Toussain, ami d'Érasme, et à Danès, noble de Paris; deux d'hébreu à deux réfugiés italiens, juifs convertis de Venise, que protégeait Marguerite. L'un d'eux eut pour successeur le savant français Vatable.
Mais ce qui fut admirable, comme première porte ouverte à l'enseignement encyclopédique, c'est qu'aux chaires de langues sacrées on en joignit une de mathématiques. On pouvait prévoir que peu à peu toutes les sciences forceraient l'entrée, se feraient place, formeraient par leur réunion l'école universelle de la libre critique et de la rénovation de l'esprit humain.
La médecine y professe dès 1542, avec la philosophie. Au latin, enseigné dès 1534, se joignent l'arabe et le syriaque, le droit, etc.
Glorieuse école qui attend encore son histoire. Elle rompit la dernière chaîne qui attachait l'homme au passé, quand Ramus en immola la plus respectable idole, Aristote, et scella la révolution de son sang.
Elle a eu deux gloires immenses, enseignant surtout deux choses, l'Orient et la nature.
Là, les rabbins vinrent apprendre l'hébreu aux leçons de Vatable. Là, les Parses vinrent de l'Inde redemander à Burnouf leur langue oubliée.
Champollion et Letronne y ont exhumé l'Égypte. Cuvier, Ampère, Savart, et autres grands inventeurs, y ont renouvelé les sciences naturelles.
Celles de l'homme non plus n'y ont pas été stériles, quand trois amis, d'une parole émue et sincère, suscitèrent, dans un temps d'abjection, une étincelle morale, et dans un temps de discorde, enseignèrent la grande amitié.
Mot saint qui, pour toute âme vraiment vivante et humaine, veut dire l'harmonie des cœurs qui fait celle de l'esprit et féconde l'invention.
Mot sacré, antique, par lequel l'instinct prophétique de nos pères avait désigné la Patrie.
Était-ce en vain? Étions-nous abusés? Fut-ce une illusion, quand la flamme morale, tombée sur cette foule ardente, nous revenait plus vive et plus profonde? Quand les yeux répondaient des cœurs, quand l'éclair de tant de regards jurait que la Patrie était pour jamais fondée là?
Non, rien n'est effacé, et ce ne fut pas une erreur. Nous nous obstinons à le croire. Les murs mêmes paraissaient émus, et tels ils sont restés, qu'on y regarde bien. Les voûtes frémissantes n'ont pas désappris cet écho.
En l'année 1526, et bien avant le divorce, Henri VIII s'était fait lire une pièce qui courait dans Londres: la Supplique des Mendiants.
«C'est la lamentable complainte qu'adressent à Votre Altesse vos suppliants, pauvres monstres qu'on ose à peine regarder, les lépreux, culs-de-jatte, boiteux et autres infirmes dont le nombre croît toujours, et qui meurent de faim... Ce grand nombre est venu de ce que jadis, dans votre royaume, s'est glissée une race de faux mendiants, qui s'appellent évêques, abbés, prêtres, moines. Ils se sont approprié les plus riches seigneuries; ils tirent la dîme de tout, même des gages des valets; il n'est pauvre ménagère qui, pour être absoute à Pâques, ne donne dîme de ses œufs... Chassez ces mendiants robustes,» etc.
Cette verte réclamation des aveugles et des boiteux était celle de tout le peuple, tout entier boiteux et aveugle. La question de la Réforme était de le redresser, de le mettre sur ses jambes et de lui rendre des yeux.
Déjà elle avait cet effet dans la Suisse, dans la Souabe, dans toute l'Allemagne du Nord. Elle appliqua les biens du clergé surtout à la création des écoles. Ses grands hommes, Luther et Zwingli, ne furent pas seulement des théologiens, mais les instituteurs du peuple.
Qui n'adorerait Luther en le voyant, au moment le plus périlleux de sa vie, le plus tiraillé, le plus occupé, parmi ses disputes, ses lettres, ses prédications, ses leçons de théologie, entre un monde qui s'écroule et un monde qui commence, enseigner le soir les petits enfants? (13 mars 1519.)
Et Calvin, si dur et si sombre dans sa création de Genève, qu'a-t-il fait surtout? Une école. Non-seulement la haute école des héros et des martyrs, mais d'abord et principalement l'humble école qui commençait tout, l'école primaire, élémentaire. Sa sollicitude pour l'enfant, jusque dans les moindres choses, est admirable et commande le respect du monde.
L'école, c'est le premier mot de la Réforme, le plus grand. Elle écrit en tête de sa révolution ce devoir essentiel de l'autorité publique: Enseignement universel, écoles de garçons et de filles, écoles libres et gratuites, où tous s'assoiront, riches et pauvres.
Que veut dire pays protestants? Les pays où l'on sait lire, où la religion tout entière repose sur la lecture.
C'est pour la première fois qu'on parle de l'enseignement des filles, qu'on s'occupe de former celles qui, bientôt, comme femmes et mères, auront à former leurs fils.
La lecture, l'écriture, l'instruction religieuse, un peu d'histoire, beaucoup de chant.
C'est pour la première fois que l'enseignement universel de la musique est institué.
L'homme qui, plus qu'aucun autre, exécuta la pensée de Luther, fit les livres, fonda les écoles, dirigea ce mouvement, qui est une seconde Réforme, tout aussi grande que l'autre, c'est l'illustre Mélanchthon, où Bossuet n'a voulu voir qu'un réformateur timide, un hérétique peureux, qui avance et qui recule. En réalité, il a eu le rôle le plus actif dans la création d'une nouvelle Allemagne, inspirée de lui, animée de lui, et qui doit se dire la fille de Mélanchthon.
Quelques gaspillages que les princes aient fait des biens ecclésiastiques, la majeure partie revint à sa vraie destination, aux écoles, aux hospices, aux communes, à ses vrais propriétaires, le pauvre, le vieillard, l'enfant, la famille laborieuse.
Cette suprême question du temps se pose vers 1530, après le traité de Cambrai: que vont faire pour la Réforme les deux premiers souverains de l'Europe?
Le rôle de l'Empereur est tout tracé. Roi d'Espagne, il est catholique, point du tout impartial (quoi qu'en dise Robertson). Né Flamand, grand ami des moines, puissamment influencé par un confesseur dominicain, s'il tient peu de compte du pape, c'est qu'il se sent le vrai pape, le chef et défenseur de l'Église catholique. L'Espagne s'est toujours sentie plus catholique que Rome. Il agira contre Luther, mais, s'il peut, par un concile, pour réformer le pape même. Et c'est ce qui rapprochera celui-ci de François Ier. Le premier fruit que Charles-Quint tire de son traité de Cambrai, c'est de pouvoir menacer l'Allemagne, de tirer de la diète d'Augsbourg la condamnation des protestants. Ils se liguent à Smalkalde et s'adressent à François Ier (1532).
Donc, celui-ci, courtisé des protestants d'Allemagne et d'Angleterre, d'autre part du pape, est l'arbitre réel de la question religieuse.
Elle est tranchée pour Charles-Quint, qui, de toutes façons, sera le champion du catholicisme.
Notez que le roi de France est libre, parfaitement libre. Le côté du protestantisme qui repoussa la Renaissance, qui épouvanta la France par sa sombre austérité, Calvin et Genève ne sont pas encore. Jusque vers 1540, le protestantisme est flottant, indécis et divisé entre vingt écoles diverses. Il n'a pas fixé la formule, le code de la résistance religieuse. S'il effraye par l'anabaptisme, il rassure par les côtés humains, généreux de Zwingli, par l'aimable et pieuse figure du doux Mélanchthon.
Le moment vraiment décisif pour François Ier fut le 21 octobre 1532. Sur l'appel des confédérés de Smalkalde contre l'oppression de l'Empereur, les rois de France et d'Angleterre se réunirent à Boulogne. Henri VIII était venu avec Anne Boleyn. Il avait pris son parti, aboli les tributs que son Église payait à Rome, et déclaré à son clergé qu'il devait choisir entre ses deux serments au pape et au roi. Ceci tendait tout au moins à faire un patriarcat, comme déjà on l'avait proposé dans la captivité du pape. Henri voulait de plus une ligue de la France et de l'Angleterre pour la protection de l'Allemagne. François Ier, retenu, contre son intérêt visible, par sa mère, par Montmorency, par Duprat, François Ier se tira des instances d'Henri VIII en faisant la galanterie de faire danser Anne Boleyn. Tout finit par une ligue soi-disant contre le Turc et par une petite somme qu'on envoya aux Allemands.
Les historiens systématiques n'ont pas manqué d'admirer toutes ces tergiversations. Ils y mettent la suite et l'ensemble qui n'y fut jamais, y voient déjà l'essai habile du système d'équilibre. Ce fut tout simplement l'effet des influences de cour qui se balançaient. Le vieux Duprat était légat et voulait devenir pape, Montmorency connétable; ils tiraient à droite, du côté espagnol et papal. La duchesse d'Étampes, l'amiral Brion (Chabot), par moments la sœur du roi et les Du Bellay, l'inclinaient à gauche, vers Henri VIII, les protestants, Soliman. Ce n'était pas un équilibre, c'étaient des chutes alternatives, lourdes, dangereuses, souvent des contradictions violentes, qui crevaient les yeux, irritaient l'opinion.
Par exemple, à trois mois de distance, il se lie intimement avec le pape pour regagner l'Italie, et il appelle Barberousse, l'effroi, l'horreur de l'Italie, de l'Europe, détruisant à l'instant même ce qu'il a essayé de faire.
L'équilibre européen qu'on voit ici bien à tort ne fit rien pour lui dans les deux crises suprêmes de 1536 et 1544. La France se sauva seule.
Revenons.
Il suffit, pour attraper un enfant, de lui montrer une pomme. À ce grand enfant, le pape montrait le duché de Milan.
Le duc de Milan, malade, sans postérité, négociait aussi secrètement avec lui contre son tyran, l'Empereur, et pourtant priait l'Empereur de lui faire épouser sa nièce.
Sur ces amorces, le roi envoie à Milan un italien francisé, Maraviglia ou Merveille, un sot étourdi, glorieux, qui négocie à grand bruit, menace les impériaux. Ses gens, grands bretteurs, les défient. Riposte, les épées tirées; un Espagnol est tué. Que fait le duc de Milan? Effrayé de voir tout connu, il perd la tête, fait prendre l'agent de François 1er, et, pour regagner l'Empereur, le décapite la même nuit (7 juillet 1533). L'Empereur immédiatement donne sa nièce à Sforza.
Le roi reconnut ce jour-là sa situation, son isolement, le mépris qu'on faisait de lui.
Ce coup de fouet le réveilla, mais pour le précipiter plus avant dans sa sottise. Il s'unit d'autant plus au pape, prend sa nièce pour un de ses fils. Le pape, libéralement, donne en dot Parme et Plaisance, terre papale, que nous n'eûmes point, Pise et Livourne, que son cousin Médicis n'avait nulle envie de livrer; enfin des mots et du vent. L'affaire est caractérisée par l'aveu du roi: «Nous avons pris une fille toute nue.» La dot réelle était l'alliance du pape. Belle et solide avec un vieux pontife malade qui va mourir demain!
Le roi fit brusquement la chose à Marseille; le mariage bâclé, consommé, il revint avec cette nièce (Catherine de Médicis), plus une patente du pape pour brûler les luthériens. Les Anglais lui firent honte d'avoir humilié sa couronne, de s'être fait le lieutenant de la police papale et le sbire de l'évêque de Rome.
Ce voyage, cette intimité avec le pontife, avait produit son effet naturel à Paris. L'Université, que le Parlement même conseillait de réformer, loin de subir cette réforme, devint tout à coup agressive. Elle s'en prit violemment à la sœur du roi, qu'il avait laissée à Paris. On la frappa dans son aumônier, le doux et mystique Roussel, qui prêchait au Louvre. On la frappa en elle-même, en son livre, le Miroir de l'âme pécheresse, rêverie tendre et monotone, qui n'était pas plus protestante qu'une foule d'autres livres mystiques.
Les protestants, du reste, comme les catholiques, hardis de l'absence du roi, essayaient d'agir. Profitant de la réforme qu'on faisait dans l'Université, ils avaient réussi à faire porter au rectorat un des leurs, ami de Calvin. Il s'avoua protestant. Le Parlement le poursuivit. Il s'enfuit en Suisse, Calvin en Saintonge, où il se cacha, protégé par la reine de Navarre.
C'est sur elle que tout retomba. Les moines répandirent dans les chaires un mot, du reste vraisemblable: Que, le roi jurant au pape qu'il voudrait chasser tous les luthériens, Montmorency aurait dit: «Commencez donc par votre sœur.»
Après la chaire, le théâtre. Ils firent jouer sur les tréteaux par la bande des Cappets, cette furie, cette Hérodiade. On proposait de la mettre dans un sac et de la jeter à la Seine.
Le roi, au retour, ne put se dispenser de commencer une enquête. Il emprisonna Béda. Les Du Bellay, qui parvinrent, par adresse et par argent, à faire agir les protestants d'Allemagne contre la maison d'Autriche, se trouvèrent forts auprès du roi. Jean du Bellay obtint de lui qu'il appellerait Mélanchthon à Paris pour conférer sur la réunion des deux Églises. S'il venait, il était possible que son insinuation, sa douceur, son charme, gagnassent un esprit aussi mobile que celui du roi.
Une histoire fort scandaleuse eût aidé à noyer les moines. Les cordeliers d'Orléans venaient d'être pris pour une farce sacrilége. La femme du prévôt de cette ville étant morte sans leur faire de legs, ils voulurent faire croire qu'elle était damnée. Comment en douter? Aux heures de matines, son âme plaintive errait, gémissait dans les voûtes de l'église. Les cordeliers déclarèrent qu'ils n'y feraient plus l'office. À grand bruit, ils emportèrent le saint sacrement, les reliques. Cela n'allait pas moins qu'à faire déterrer la damnée et la jeter à la voirie. Malheureusement le prévôt obtint un ordre du roi pour fouiller l'église, malgré les priviléges ecclésiastiques. Il trouva, empoigna l'âme, qui était un jeune novice. Tous furent amenés à Paris, jugés, condamnés à l'amende honorable.
Le parti était bien malade. Un événement imprévu le sauva, comme en 1528.
En juin 1534, comme on parlait beaucoup des insurgés d'Allemagne, des anabaptistes de Munster et de leur polygamie, on prit à Paris, on brûla un moine marié, qu'on dit polygame, voulant le confondre avec les anabaptistes, le donner pour un précurseur de leurs jacqueries fanatiques.
Le 18 octobre de la même année, le roi, alors à Blois, se levant le matin et sortant de sa chambre, voit sur sa porte même un placard contre la messe, comme ceux que les protestants avaient déjà affichés. Il fut hors de lui, pâlit de tant d'audace, d'un si direct affront à la majesté royale.
Ces doctrines, qui venaient de faire une république à Munster, de chasser le prince-évêque, puis d'y faire le roi tailleur, le fameux Jean de Leyde, l'épouvantèrent. On lui montra le spectre de l'anabaptisme. On lui fit croire que ces prétendus anabaptistes de Paris voulaient faire un massacre général des catholiques, brûler le Louvre, etc. L'ambassadeur d'Espagne l'écrit comme chose sûre à Madrid.
Rien de plus saint, de plus pur, que les origines du protestantisme français. Rien de plus éloigné de la sanglante orgie de Munster.
Le premier martyr parisien fut un jeune ouvrier d'une vie tout édifiante. Il était paralytique, et on le prit dans son lit. Celui-là, à coup sûr, n'avait pas été à Blois.
Il avait été d'abord un garçon leste et ingambe, vif, farceur, véritable enfant de Paris. Frappé par un accident, il n'en était pas moins resté un grand rieur. Assis devant la porte de son père, qui était un cordonnier, il se moquait des passants. Un homme dont il riait approche et dit avec douceur: «Mon ami, si Dieu a courbé ton corps, c'est pour redresser ton âme.» Il lui donne un Évangile. Étonné, il prend, lit, relit, devient un autre homme. Son infirmité augmentant, il resta six ans dans son lit, gagnant sa vie à enseigner l'écriture ou à graver sur des armes de prix, ce qui le mettait à même de donner aux pauvres et de les gagner à l'Évangile.
Sur son martyre, nous ne suivrons pas les récits protestants de Bèze, Crespin, etc. Nous préférons le récit plus ancien d'un fort zélé catholique, le Bourgeois de Paris (publié en 1854). Il trouve ces horreurs admirables, en donne tout le détail, en accuse beaucoup plus que n'avaient dit les protestants.
Pendant six mois, de novembre en juin, continuèrent dans Paris les sacrifices humains.
«Audict an 1534, 10 novembre, furent condamnés sept personnes à faire amende honorable en un tombereau, tenant une torche ardente, et à être brûlées vives. Le premier desquels fut Barthélemy Mollon, fils d'un cordonnier, impotent, qui avoit lesdicts placards. Et pour ce, fut brûlé tout vif au cimetière Saint-Jean.—Le second fut Jean Du Bourg, riche drapier, demeurant rue Saint-Denis, à l'enseigne du Cheval noir. Il avoit lui-même affiché de ses écriteaux. Il fut mené faire amende honorable devant Notre-Dame, et de là aux Innocents, où il eut le poing coupé, puis aux Halles, où il fut brûlé tout vif, pour n'avoir pas voulu accuser ses compagnons.—Le troisième, un imprimeur de la rue saint-Jacques, pour avoir imprimé les livres de Luther. Brûlé vif à la place Maubert.—Le 18 novembre, un maçon, brûlé vif rue Saint-Antoine.—Le 19, un libraire de la place Maubert, qui avoit vendu Luther, brûlé sur ladite place.—Un graînier aussi et un couturier demeurant près Sainte-Avoye. Mais pour ce qu'ils en accusèrent et promirent d'en accuser d'autres, la cour les garda.
«Le 4 décembre, un jeune serviteur brûlé vif au Temple. Le 5, un jeune enlumineur brûlé au pont Saint-Michel. Le 7, un jeune bonnetier fut, devant le Palais, battu nud au cul de la charrette, et fit amende honorable.
«Le 21 janvier, trois luthériens (dont le receveur de Nantes) brûlés rue Saint-Honoré, et un clerc du Châtelet; un fruitier devant Notre-Dame. Le 22, la femme d'un cordonnier près Saint-Séverin, lequel étoit maître d'école et mangeoit de la chair le vendredi et le samedi.
«Le 16 février, un riche marchand, de cinquante à soixante ans, estimé homme de bien, brûlé au cimetière Saint-Jean.
«Le 19, un orfèvre et un peintre du pont Saint-Michel, battus de verges.—Le 26, un jeune mercier italien, et un jeune écolier de Grenoble, furent brûlés; l'écolier, pour avoir affiché la nuit des écriteaux (par ordre d'un maître de l'Université, chez qui il demeurait).
«Le 3 mars, un chantre de la chapelle du roi, qui avoit attaché au château d'Amboise, où étoit le roi, quelques écriteaux, fut brûlé à Saint-Germain-l'Auxerrois.
«Le 5 mai, un procureur et un couturier furent trainés sur une claie au parvis Notre-Dame, et menés au Marché aux pourceaux, pendus à chaînes de fer, et ainsi brûlés... Et de même, un cordonnier au carrefour du Puys-Sainte-Geneviève, qui mourut misérablement sans soi repentir.
«Et furent leurs procès avec eux brûlés.»
Dans ce récit d'un Parisien contemporain, et qui put être témoin oculaire, on voit énoncée la cruelle aggravation de peine qui commence alors (en novembre). Les condamnés ne furent pas préalablement étranglés, mais effectivement brûlés vifs. Et, cette peine ne suffisant pas, on imagina en mai cet atroce suspensoire des chaînes de fer qui soutenait le patient et prolongeait le supplice, empêchant le corps de s'affaisser et de disparaître dans le feu.
Les procès brûlés avec les hommes, par une précaution infernale, ont rendu très-difficile d'écrire avec certitude les actes de ces martyrs.
Rien n'indique que le roi se soit imposé le supplice de voir ces horribles spectacles, plus choquants qu'on ne peut dire par les convulsions des patients et l'odeur des chairs brûlées. Il ne vint à Paris que le 21 janvier, sortit à huit heures du matin, alla du Louvre à Saint-Germain-l'Auxerrois, et de là, en grande pompe, à travers les rues tapissées, suivit la procession du clergé, qui porta le saint sacrement de reposoir en reposoir. À chacun, il s'arrêta et fit ses dévotions. Puis il dîna à l'évêché. Il y vit l'amende honorable.
Si le roi eût assisté aux exécutions, le Bourgeois, excellent catholique, ne manquerait pas de le remarquer avec orgueil et de consigner le fait.
Huit jours auparavant (13 janvier 1535), la Sorbonne avait tiré du roi une incroyable ordonnance qui supprimait l'imprimerie. Elle n'a pas été conservée, mais le fait est prouvé par la suspension qu'accorda le roi (26 février).
Le clergé s'y prenait trop tard. L'art fatal avait tout enveloppé. Et la Presse était plus qu'un art: c'était un élément nécessaire, comme l'air et l'eau. L'air est bon, il est mauvais; sain ici, là insalubre. N'importe. C'est la condition suprême de l'existence. On ne supprimera pas la respiration, ni pas davantage la Presse.
D'après un calcul vraisemblable (voir Daunou et Petit-Radel, Taillandier, etc.), l'imprimerie a donné, avant 1500, quatre millions de volumes (presque tous in-folio). De 1500 à 1536, dix-sept millions. Après, on ne peut plus compter.
Dans les dix premières années de Luther, les publications décuplent en Allemagne. En 1533, il y a déjà dix-sept éditions de l'Évangile allemand à Wittemberg, treize à Augsbourg, treize à Strasbourg, douze à Bâle, etc.
Le catéchisme de Luther est bientôt tiré à cent mille, etc., etc. (Schœffer, Influence de Luther sur l'éducation). La Suisse et les Pays-Bas, la France, l'Angleterre, le Nord, font d'incroyables efforts pour rejoindre l'Allemagne.
La demande de la Sorbonne était tellement ridicule, que les parlementaires, jusque-là alliés des sorbonnistes, réclamèrent contre eux. Budé et Jean Du Bellay démontrèrent au roi que la chose était et inepte et impossible.
Le clergé tourna l'obstacle. Il obtint qu'il y aurait censure, des censeurs élus par le Parlement. Et peu après, en 1542, il tira la chose des mains du Parlement, et se fit censeur.
Cependant, de toutes parts, la voix publique s'élevait contre l'horrible inconséquence de poursuivre les protestants à Paris et de les aider en Allemagne, de traiter avec les Turcs et de brûler les chrétiens.
Les Allemands, il est vrai, avaient détruit l'anabaptisme (communiste et polygame). Mais, à Paris, avec quelque furie qu'eût été menée la chose, les pièces brûlées avec les hommes, les procès détruits, la lumière éteinte, il n'était que trop certain que pas un de ces infortunés n'était anabaptiste. Autre était l'école française, toute chrétienne, soumise aux puissances.
C'était justement le moment où les protestants d'Allemagne, avec l'argent de France, avaient, par un coup rapide, enlevé le Wurtemberg à la maison d'Autriche et au catholicisme, forçant Ferdinand à accepter le fait accompli, à confirmer l'édit de tolérance.
Il en était résulté une vaste explosion protestante. Tout ce qui restait catholique par peur de l'Autriche parla haut et se déclara. La Poméranie, le Mecklembourg, le Brunswick, les provinces allemandes de Danemark, une forte partie de la Saxe, tout le Palatinat du Rhin, se déclarèrent protestants. Le lointain Nord Scandinave commençait à s'ébranler et prendre le même esprit.
De sorte que François Ier put voir qu'en brûlant les protestants il défaisait ce qu'il venait de faire, irritait les Allemands au moment où il venait de les gagner par un signalé service, se brouillait avec un parti qui avait déjà la moitié de l'Europe.
Et pour qui cette sottise? Pour Clément VII, qui mourait? Pour gagner l'Église italienne? Cette Église, comme l'Italie, l'exécrait et le maudissait pour avoir lâché, appelé l'épouvantable terreur des corsaires de Barberousse.
Il commença à voir clair, et se dépêcha en juillet (1535) de regagner les Allemands. Duprat venait de mourir. Les Du Bellay lui firent de nouveau inviter Mélanchthon. Il donna une amnistie, «voulant que les suspects ne fussent plus inquiétés, et que, s'ils étaient prisonniers, on les délivrât.» Les fugitifs pouvaient revenir en abjurant dans les six mois et vivant en bons catholiques.
Une chose plus significative était déjà faite depuis février. Le roi avait enlevé Béda, lui avait fait faire amende honorable, et l'avait jeté au Mont-Saint-Michel, où il resta jusqu'à sa mort.
Le Liégeois Thomas Hubert, qui vint, en 1535, avec l'électeur palatin, nous donne un curieux portrait de François Ier. C'est le dernier moment où il fut encore lui-même. Les maladies le saisirent en 1538 avec une extrême violence, et, dans les années qui suivirent jusqu'à sa mort, en 1547, on peut dire qu'il se survécut.
Il était fort entamé en 1535. Cependant il avait toujours la conversation brillante, la riche mémoire que les Italiens avaient admirée: «Il savait, disait à merveille les particularités de chaque pays, leurs ressources, leurs productions, les routes, les fleuves navigables, et cela pour les contrées les plus éloignées.» (P. Jov.)
Hubert ajoute ce mot: «Non-seulement les artistes auraient profité à l'entendre, mais les jardiniers et les laboureurs. Malheureusement il prononçait difficilement, ayant perdu la luette par la maladie.» (Hub. Vita Fred. Pal.)
Il n'avait pourtant que quarante et un an. Charles-Quint en avait trente-cinq et ne se portait guère mieux. Il bégayait comme François Ier et n'avait plus de cheveux. On dit qu'il les avait coupés. Peut-être les avait-il perdus par suite des attaques d'épilepsie qu'il eut parfois dans sa jeunesse, ou par abus des plaisirs, par suite de maladies. Il était fort adonné aux femmes, autant qu'à la table; grandes dames et petites filles, tout lui était bon. Un ulcère le força de quitter brusquement l'armée, en 1532, en présence de Soliman.
Les maladies de ces princes ont servi l'humanité, en ce sens que leurs médecins, les plus éminents du siècle, durent, pour des maux tout nouveaux, chercher une science nouvelle, quitter l'ancienne médecine, grecque et arabe qui, ici, restait muette. Le médecin de François Ier, l'illustre Gunther d'Andernach, chef de l'école de Paris, vit les plus grands esprits du temps assiéger sa chaire, les Fernel, les Rondelet, les Sylvius, les Servet, les Vésale. Là, Vésale prépara la première description anatomique de l'homme qu'on ait possédée. Là, Servet entrevit la grande et principale découverte du siècle, la circulation du sang.
Vésale, prosecteur de Gunther, devint le médecin de Charles-Quint, et écrivit Sur la goutte de César un opuscule qu'on a placé, non sans cause, près du poème de Fracastor sur la Syphilis dans le recueil des anciens traités relatifs à la grande maladie. César, traité par le gaïac, fut de plus en plus noué et torturé d'exostoses. Le roi, qui semble avoir préféré les pilules mercurielles de son ami Barberousse, n'en eut pas moins de cruelles apostumes qui le mirent près de la mort, et cette triste bouffissure dont témoigne son dernier portrait.
Dans cet état de santé, les dispositions des deux malades étaient toutefois différentes. L'humeur âcre de Charles-Quint, irritée et attisée par des mets très-épicés, ravivait sans cesse en lui les éléments inquiets de sa race, l'agitation de Maximilien, la violence, la mélancolie de Charles le Téméraire. Il ne voulait point de paix. François Ier, plus malade, plus découragé, sans l'affront de Merveille et le regret de Milan qui le poursuivait, eut voulu au moins une trêve qui durât ses dernières années. (Relaz. Venez, Nic. Tiepolo. 1538.)
François Ier, peu à peu, était comme rentré en lui. Jeune, il avait d'abord rêvé l'Orient et la croisade. Puis l'Italie, puis l'Empire. Milan lui restait au cœur. Mais il eût voulu l'obtenir par arrangement plutôt que par guerre.
La guerre lui allait si peu, qu'il avait même renoncé aux grandes chasses fatigantes. Les vastes paysages de la Loire, les déserts de la Sologne, qui plaisaient au roi cavalier et lui firent si tristement placer sa féerie de Chambord, n'allaient plus au promeneur valétudinaire. Il lui fallait une nature plus resserrée et exquise. Il aimait Fontainebleau.
Harmonie d'âge et de saison. Fontainebleau est surtout un paysage d'automne, le plus original, le plus sauvage et le plus doux, le plus recueilli. Ses roches chaudement soleillées où s'abrite le malade, ses ombrages fantastiques, empourprés des teintes d'octobre, qui font rêver avant l'hiver; à deux pas la petite Seine entre des raisins dorés, c'est un délicieux dernier nid pour reposer et boire encore ce qui resterait de la vie, une goutte réservée de vendange.
«Si vous aviez quelque malheur, où chercheriez-vous un asile et les consolations de la nature?—J'irais à Fontainebleau.—Mais si vous étiez très-heureuse?—J'irais à Fontainebleau.»
Ce mot d'une femme d'esprit peut être senti de tous. Mais ce sont pourtant les blessés surtout, les blessés du cœur, qui ont affectionné ce lieu. Saint Louis, dans ses tristesses profondes sur la ruine du Moyen âge, vient prier dans cette forêt. Louis XIV, vaincu, fuit Versailles, ses triomphes en peinture qui ne sont plus qu'ironie, et cherche à Fontainebleau un peu de silence et d'ombre.
Là aussi François Ier, découragé des guerres lointaines, veuf de son rêve, l'Italie, se fait une Italie française. Il y a refait les galeries, les promenoirs élégants, commodes et bien exposés, des villas lombardes qu'il ne verra plus. Il fait sa galerie d'Ulysse. Son Odyssée est finie. Il accepte, la destinée le voulant ainsi, son Ithaque.
François Ier, qui n'avait pas peu contribué au naufrage de l'Italie, en recueillit les débris avec un amour avide auquel elle a été sensible. Elle n'a voulu se souvenir que de sa passion pour elle. Passion réelle et non jouée. Dans ce siècle effectivement où tous les princes affichèrent la protection des arts, il y a, entre ces protecteurs, des différences à faire. Léon X eut l'idée baroque de faire Raphaël cardinal. Charles-Quint flatta Venise en ramassant le pinceau du Titien. Tous honorèrent les artistes. Mais François Ier les aima.
Les exilés italiens trouvèrent en lui une consolation, la plus grande: il les imitait, prenait leurs manières, leur costume et presque leur langue. Lorsque le grand Léonard de Vinci vint chez lui en 1518, il fut l'objet d'une telle idolâtrie, qu'à son âge de quatre-vingts ans il changea la mode et fut copié par le roi et toute la cour pour les habits, pour la coupe de barbe et de cheveux. La blessure du roi à la tête lui fit seule changer de coiffure. Tout le monde à son exemple, prononçait à l'italienne. On le voit par les lettres de Marguerite, qui écrit comme elle prononce: chouse pour chose, j'ouse pour j'ose, ous pour os, etc.
Les Italiens, en revanche, avaient fait pour lui des merveilles, un monde de chefs-d'œuvre. Malheureusement nos régentes du XVIIe siècle, très-galantes et très-hypocrites, n'ont pu supporter ces libres peintures; elles n'aimaient que les réalités. Un acte impie en ce genre fut la destruction du seul tableau que Michel-Ange eût peint à l'huile. Pas unique, le premier, le dernier qu'il ait jamais fait sur les terres hasardées de la fantaisie. Cette œuvre était la Léda, l'austère et âpre volupté, absorbante comme la nature. Il l'avait envoyée au roi de Fontainebleau. Cette image sérieuse, s'il en fut, hautaine, altière dans son ardeur, parut obscène à des prudes impudiques, et, comme telle, fut brûlée par les sots.
Le sac de Rome en 1527, la chute de Florence en 1532, avaient été en quelque sorte une ère de dispersion pour l'Italie. La concentration fut brisée. L'art italien regarda aux quatre vents. Jules Romain s'en va à Mantoue, et y bâtit une ville, avec le palais, les peintures du monde écroulé, la lutte des géants contre les dieux. D'autres s'en vont au fond du Nord, s'inspirent de son génie barbare, et, pour le monstrueux empire d'Iwan le Terrible, bâtissent le monstre du Kremlin. D'autres encore viennent en France; dans la matière la plus rebelle, le grès de Fontainebleau, ils trouvent des effets imprévus, singulièrement en rapport avec le mystère du paysage, avec l'obscure et sombre énigme de la politique des rois. De là ces Mercures, ces mascarons effrayants de la Cour ovale; de là ces Atlas surprenants qui gardent les bains dans la Cour du Cheval blanc, homme-rochers qui cherchent encore depuis trois cents ans leur forme et leur âme, témoignant du moins qu'en la pierre il y a le rêve inné de l'être et la velléité de devenir.
Je ne suis pas loin de croire que ces Italiens, ayant perdu terre, dépaysés, quittes de leur public et de leurs critiques, d'autant plus libres en terre barbare qu'ils étaient sûrs d'être admirés, prirent ici une hardiesse qu'ils n'avaient pas eue chez eux. Le Rosso ôta la bride à son coursier effréné. N'ayant affaire qu'à un maître qui ne voulait qu'amusement, qui disait toujours: Osez, il a, pour la petite galerie favorite du malade, fondu tous les arts ensemble dans la plus fantasque audace. Rien n'est plus fou, plus amusant. Triboulet, Brusquet, sans nul doute, ont donné leurs sages conseils. Le beau, le laid, le monstrueux, s'arrangent pourtant sans disparate. Vous diriez le Gargantua harmonisé dans l'Arioste. Prêtres gris, vestales équivoques, héros grotesques, enfants hardis, toutes les figures sont françaises. Pas un souvenir d'Italie. Ces filles espiègles et jolies, d'autres émues, haletantes, telle qui souffre et dont la voisine touche le sein (plein d'avenir) avec une douce main de sœur, toutes ces images charmantes, ce sont nos filles de France, comme Rosso les faisait venir, poser, jouer devant lui. Rougissantes, inquiètes, rieuses de se voir au palais des rois, d'autres honteuses et pleurantes d'être trop admirées sans doute, il a tout pris. C'est la nature, et c'est un ravissement.
Au milieu de cette foule pantagruélique, dans ce grand rendez-vous du monde où l'Amérique et l'Asie entrent aussi en carnaval, le roi de la Renaissance, reconnaissable à son grand nez, le roi des aveugles, mène la France qui n'y voit goutte, et, l'épée à la main, la pousse dans le palais de la lumière.
Plus François Ier déclina, moins il fut propre aux femmes, plus il fut amoureux des arts. On sait son mot à Cellini. «Je t'étoufferai dans l'or.» Et, quand la petite galerie lui fut ouverte par Rosso, quand il se vit en possession de cette farce divine, roi de ce peuple rieur et de ce sérail unique, lui aussi il fit une farce, il dit à Rosso: «Je te fais chanoine.» Ce pieux artiste eut un canonicat de la Sainte-Chapelle.
Rosso n'en profita guère. Pour un chagrin, il se tua. Et ce fut aussi le sort du grand et charmant André del Sarte. Du moins, avant son malheur, il ramassa tout son génie, et fit pour François Ier le plus frémissant tableau qui ait été peint jamais. Triomphe étrange, peu mérité sans doute, d'un roi si léger, que ce profond cœur italien, d'un élan de reconnaissance, ait réalisé pour lui cette chose vivante et brillante comme une haleine de Dieu, la Charité (qui est au Louvre)!
Que la flamme ait tombé de là, que l'étincelle ait pris, je ne m'en étonne pas. Et quasi currentes vitaï lampada tradunt. C'est la France, dès ce jour, qui part de l'Italie, s'en détache et prend le flambeau.
La reine réelle de France était cette vive Picarde, cette hardie duchesse d'Étampes qui, par un art sans doute étrange, garda vingt ans François Ier. Le vrai centre de la royauté, c'était sa chambre. Pour l'orner, elle n'appela pas un étranger; elle prit un Français, un jeune homme, la main ravissante de ce magicien Jean Goujon, qui donnait aux pierres la grâce ondoyante, le souffle de la France, qui sut faire couler le marbre comme nos eaux indécises, lui donner le balancement des grandes herbes éphémères et des flottantes moissons.
Les cariatides de cette chambre mystérieuse semblent un essai du jeune homme, essai hardi, incorrect et heureux. Où a-t-il pris ces corps charmants, si peu proportionnés, nymphes étranges, improbables, infiniment longues et flexibles? Sont-ce les peupliers de Fontaine-belle-eau, les joncs de son ruisseau, ou les vignes de Thomery dans leurs capricieux rameaux, qui ont revêtu la figure humaine? Les rêves de la forêt, les songes d'une nuit d'été, qui ne se laissaient voir que dans le sommeil pour être regrettés au matin, ont été saisis au passage par cette main vive et délicate. Les voilà, ces nymphes charmantes, captives, fixées par l'art; elles ne s'envoleront plus.
Cette chambre, qui n'est pas très-grande, la galerie rabelaisienne, chaude et basse de plafond, qui domine le petit étang, ce furent les abris des dernières années de François Ier, les témoins de ses conversations. Il était curieux, interrogatif. Et jamais il n'y eut tant à dire qu'en ce temps. Les murs parlent. Comme les paroles gelées que rencontra Pantagruel, et qui dégelaient par moment, il ne tient à rien que les conversations peintes par le Rosso ne se détachent des murs. Ils content les découvertes récentes, l'Asie, l'Amérique. Le D'Inde, oiseau bizarre qui surprit tellement d'abord, l'éléphant coquettement orné d'une parure de sultane, vous y voyez par ordre ces nouveaux sujets d'entretien.
Là vint le frapper la nouvelle étrange, impie et scandaleuse que c'était la terre qui tournait, non le soleil, et que Josué s'était trompé. Le tout calculé, démontré par un pieux ecclésiastique. Là lui furent racontés, d'après le livre d'Ovando, les merveilles imprévues de ce monde nouveau où la vie animale ne rappelait en rien l'ancien, où l'homme, sans rapport aux anciennes races, ne semblait pas enfant d'Adam. Là Rincon, Duchâtel, Postel, venaient lui dire: «Le Turc vaut mieux que les chrétiens.» Et ils lui contaient les magnificences incroyables de Soliman, le bel ordre, les fêtes, les féeries de Constantinople. L'esprit du malade inactif, d'autant plus inquiet, s'étendait en tous sens. Il poussait Jean Cartier à découvrir le Canada. Il chargeait les naturalistes Belon, Rondelet, Gilles d'Alby, d'étudier, de rapporter les animaux inconnus de l'Asie.
Sa sœur, la reine de Navarre, Budé, son bibliothécaire, Duchâtel, son lecteur, surtout les Du Bellay, eurent la part principale à tout cela. Ce fut Jean Du Bellay, sans aucun doute, qui amusa le roi du livre surprenant que venait de donner à Lyon le facétieux médecin Rabelais, son protégé et domestique, comme on disait alors.
Quel livre? Le sphinx ou la chimère, un monstre à cent têtes, à cent langues, un chaos harmonique, une farce de portée infinie, une ivresse lucide à merveille, une folie profondément sage.
Quel homme et qu'était-il? Demandez plutôt ce qu'il n'était pas. Homme de toute étude, de tout art, de toute langue, le véritable Pan-ourgos, agent universel dans les sciences et dans les affaires, qui fut tout et fut propre à tout, qui contint le génie du siècle et le déborde à chaque instant.
Christophe Colomb trouva son nouveau monde à cinquante ans. Rabelais avait à peu près le même âge, ou un peu plus, quand il trouva le sien.
La nouveauté du fond fut signalée par celle de la forme. La langue française apparut dans une grandeur qu'elle n'a jamais eue, ni avant ni après. On l'a dit justement: ce que Dante avait fait pour l'italien, Rabelais l'a fait pour notre langue. Il en a employé et fondu tous les dialectes, les éléments de tout siècle et de toute province que lui donnait le Moyen âge, en ajoutant encore un monde d'expressions techniques que fournissent les sciences et les arts. Un autre succomberait à cette variété immense. Lui, il harmonise tout. L'antiquité, surtout le génie grec, la connaissance de toutes les langues modernes, lui permettent d'envelopper et dominer la nôtre.
Majestueux spectacle. Les rivières, les ruisseaux de cette langue, reçus, mêlés en lui, comme en un lac, y prennent un cours commun, et en sortent ensemble épurés. Il est, dans l'histoire littéraire, ce que, dans la nature, sont les lacs de la Suisse, mers d'eaux vives qui, des glaciers, par mille filets, s'y réunissent pour en sortir en fleuve, et s'appeler la Reuss, ou le Rhône ou le Rhin.
Ceci pour la langue et la forme. Mais pour le fond, à qui le comparer?
À l'Arioste? à Cervantès? Non, tous deux rient sur un tombeau, sur la patrie défunte, et la chevalerie inhumée. Tous deux regardent au couchant. Rabelais regarde l'aurore.
Il serait ridicule de comparer le Gargantua et le Pantagruel à la Divine Comédie. L'œuvre italienne, inspirée, calculée, merveilleuse harmonie, semble ne comporter de comparaison à nulle œuvre humaine. Toutefois, ne l'oublions pas, cette harmonie est due à ce que Dante, si personnel dans le détail, s'est assujetti dans l'ensemble, dans la doctrine, la composition même, à un système tout fait, au système officiel de la théologie. Il va vers l'infini, mais de droite et de gauche, soutenu, limité, par deux murs de granit, dont l'un est saint Thomas, l'autre la tradition très-fixe du mystère des trois mondes, joué partout en drame avant d'entrer dans l'épopée.
Répétons donc pour Dante ce que nous disions pour les deux autres. Il regarde vers le passé. Si sa force indocile échappe parfois vers l'avenir, c'est comme malgré lui, par des hasards sublimes de génie et de passion, par un égarement de son cœur.
Directement contraire est la tendance de Rabelais. Il cingle à l'Est, vers les terres inconnues.
L'œuvre est moins harmonique; je le crois bien. C'est un voyage de découverte.
Il sait tout le passé et le méprise. Il en traîne plus d'un lambeau, mais il les arrache en courant, il en sème sa route. S'il en garde quelque chose, ce sont des mots, des noms, dont il baptise des choses nouvelles et très-contraires.
La devise orgueilleuse de Montesquieu est mieux placée ici: «C'est un enfant sans mère» (Prolem sine matre creatam).
Où sont ses précédents? Il appelle son livre Utopie, et sans doute il connaît l'Utopie de Thomas Morus. Il a eu sous les yeux l'Éloge de la folie d'Érasme. Il ne doit pas un mot ni à l'un ni à l'autre.
Érasme est un homme d'esprit, mais froid, de peu de verve, qui ne trouve le paradoxe qu'en sortant du bon sens.
Il touche à l'ineptie lorsque, dans sa liste des fous, il met l'enfant! Quand il voit dans l'amour, dans le mystère sacré de la génération, une folie ridicule! Cela est sot et sacrilége.
Thomas Morus est un romancier fade, dont la faible Utopie a grand'peine à trouver ce que les mystiques communistes du Moyen âge avaient réalisé d'une manière plus originale. La forme est plate, le fond commun. Peu d'imagination. Et pourtant peu de sens des réalités.
Rabelais ne doit rien à ces faibles ouvrages. Il n'a rien emprunté qu'au peuple, aux vieilles traditions. Il doit aussi quelque chose au peuple des écoles, aux traditions d'étudiants. Il s'en sert, s'en joue et s'en moque. Tout cela vient à travers son œuvre profonde et calculée, comme des rires d'enfants, des chants de berceau, de nourrice.
Navigateur hardi sur la profonde mer qui engloutit les anciens dieux, il va à la recherche du grand Peut-être. Il cherchera longtemps. Le câble étant coupé et l'adieu dit à la Légende, ne voulant s'arrêter qu'au vrai, au raisonnable, il avance lentement, en chassant les chimères.
Mais les sciences surgissent, éclairent sa voie, lui donnent les lueurs de la Foi profonde. Copernic y fera plus tard, et Galilée. Mais déjà l'Amérique et les îles nouvelles, déjà les puissances chimiques tirées des végétaux, déjà le mouvement du sang, la circulation de la vie, la mutualité et solidarité des fonctions, éclatent dans le Pantagruel en pages sublimes, qui, sous forme légère, et souvent ironique, n'en sont pas moins les chants religieux de la Renaissance.
Nous parlerons dans un autre volume de cette Odyssée du Pantagruel. Aujourd'hui, l'Iliade, je veux dire, le Gargantua.
Mais avant d'entamer ce livre, il faudrait un peu connaître comment l'auteur y arriva. Malheureusement tout est obscur. Plût au ciel qu'on pût faire une vie de Rabelais! Cela est impossible[25].
Ce que nous en savons le mieux, c'est qu'il eut l'existence des grands penseurs du temps, une vie inquiète, errante, fugitive, celle du pauvre lièvre entre deux sillons. Il se cacha, rusa, s'abrita comme il put, et réussit à vivre âge d'homme, et même vieux, sans être brûlé.
Vie terrible, on l'entrevoit bien. Ce joyeux enfant de Touraine, ami de la nature, on le fait prêtre, on le fait moine. Et, tout d'abord, les moines qui devinent son génie vous le mettent dans un in pace. Des magistrats l'en tirent. Il est longtemps comme caché sous l'abri des frères Du Bellay, ses anciens condisciples. Il devient leur faiseur; pour Guillaume, il fait de l'histoire; pour René, de la physique; pour le cardinal Jean, de la diplomatie. Courtisan, bouffon de château, médecin de campagne, auteur aux gages des libraires, ce grand génie traîne les vices de sa vieille robe, l'ostentation des vices surtout pour plaire aux grands. Grand buveur (par écrit), et débauché (en vers latins), il garde, chose étonnante dans cette vie d'aventurier, une vigueur morale, une rectitude, un souverain amour du bien, une haine du faux, qui va enlever le vieux monde.
À Montpellier, il enseignait la médecine avec applaudissement; mais sa robe fatale le poursuivait sans doute. Il alla s'établir à Lyon, où la grande colonie italienne mettait un peu de liberté. Il y trouva une autre victime du fanatisme, l'ardent, l'intrépide imprimeur, Étienne Dolet, qui attaquait également et les légistes et le clergé, et se fit brûler à la fin. Rabelais avait fait pour Dolet et autres libraires des publications populaires d'almanachs, de satires, qui avaient répandu son nom.
On commençait à regarder de quel côté il tournerait. Les protestants se demandaient s'il se joindrait à eux. Bèze dit dans ses vers: «Tout grand esprit a les yeux sur cet homme.»
Tous aussi reculèrent, à l'apparition du Gargantua, tous crièrent d'horreur ou de joie. Peu comprirent que c'était un livre d'éducation. Peu devinèrent le mot caché, qui est celui d'Émile: «Reviens à la nature.»
C'était l'Anti-Christianisme. Contre le Moyen âge qui dit: «La nature est mauvaise, impuissante pour te sauver,» il disait: «La nature est bonne; travaille, ton salut est en toi.»
Mais il ne part pas comme Émile d'un axiome abstrait. Il part du réel même de la vie, des mœurs de ce temps, de sa pensée grossière. La conception, tout enfantine, est celle de l'homme énormément et gigantesquement matériel, d'un géant. Il s'agit de faire un bon géant.
Ces vieilles histoires de géant, loin de pâlir, s'étaient fortifiées à l'apparition de la royauté et du gouvernement moderne. Le phénomène étrange, diabolique ou divin, d'un peuple résumé dans un homme, la centralisation royale, comment la figurer? comment représenter ce Dieu? C'est un géant apparemment, qui mange les gens en salade? Car un roi ne vit pas de peu.
On voit que les yeux de Rabelais se sont ouverts sur des spectacles ridicules; un monde de dérision lui apparut dès son berceau. Il vit l'époque heureuse, riche, inintelligente des premiers temps de Louis XII, de Grandgousier et Gargamèle. Il s'en souvient encore. Son Gargantua est daté de l'année où François Ier mit l'impôt sur les vins, impôt qui fit révolter Lyon. Il s'ouvre plaisamment par ce mot: Sitio.
Cette soif (qui tout à l'heure est celle des sciences et des idées), l'auteur la pose d'abord dans la matérialité la plus basse. Ce n'est qu'ivrognerie, buverie, mangerie. Ce burlesque prologue nous introduit au livre, comme les farces et les fêtes de l'âne précédaient les chants de Noël.
L'homme d'alors est tel. Tel l'a pris Rabelais. L'enfant, dès le berceau, mal entouré, puis cultivé à contresens, offre un parfait miroir de ce qu'il faut éviter. À un mauvais commencement, l'éducation scolastique ajoute tout ce qu'elle peut de vices et de paresse, mauvaises mœurs et vaines sciences.
Voilà le point de départ, et il le fallait tel.
Cela donné au temps, la supériorité de Rabelais sur ses successeurs, Montaigne, Fénelon et Rousseau, est évidente. Son plan d'éducation reste le plus complet et le plus raisonnable. Il est fécond surtout et positif.
Il croit, contre le Moyen âge, que l'homme est bon, que, loin de mutiler sa nature, il faut la développer tout entière, le cœur, l'esprit, le corps.
Il croit, contre l'âge moderne, contre les raisonneurs, les critiques, Montaigne et Rousseau, que l'éducation ne doit pas commencer par être raisonneuse et critique. Rousseau, Montaigne, tout d'abord, mettent leur élève au pain sec, de peur qu'il ne mange trop. Rabelais donne au sien toutes les bonnes nourritures de Dieu; la nature et la science l'allaitent à pleines mamelles; il comble ce bienheureux berceau des dons du ciel et de la terre, le remplit de fruits et de fleurs.