XI
LE GUÉ AVENTUREUX

Oyez, vous tous qui passez par la voie,
Venez ça, chascun de vous voie
S’il est douleur fors que la moie.
C’est Tristan que la mort mestroie.
(Le Lai mortel.)

Marc fit éveiller son chapelain et lui tendit la lettre. Le clerc brisa la cire et salua d’abord le roi au nom de Tristan; puis, ayant habilement déchiffré les paroles écrites, il lui rapporta ce que Tristan lui mandait. Marc l’écouta sans mot dire et se réjouissait en son cœur, car il aimait encore la reine.

Il convoqua nommément les plus prisés de ses barons, et, quand ils furent tous assemblés, ils firent silence et le roi parla:

«Seigneurs, j’ai reçu ce bref. Je suis roi sur vous et vous êtes mes féaux. Écoutez les choses qui me sont mandées; puis, conseillez-moi, je vous en requiers, puisque vous me devez le conseil.»

Le chapelain se leva, délia le bref de ses deux mains, et, debout devant le roi:

«Seigneurs, dit-il, Tristan mande d’abord salut et amour au roi et à toute sa baronnie. «Roi, ajoute-t-il, quand j’ai eu tué le dragon et que j’eus conquis la fille du roi d’Irlande, c’est à moi qu’elle fut donnée; j’étais maître de la garder, mais je ne l’ai point voulu: je l’ai amenée en votre contrée et vous l’ai livrée. Pourtant, à peine l’aviez-vous prise pour femme, des félons vous firent accroire leurs mensonges. En votre colère, bel oncle, mon seigneur, vous avez voulu nous faire brûler sans jugement. Mais Dieu a été pris de compassion: nous l’avons supplié, il a sauvé la reine, et ce fut justice; moi aussi, en me précipitant d’un rocher élevé, j’échappai, par la puissance de Dieu. Qu’ai-je fait depuis, que l’on puisse blâmer? La reine était livrée aux malades, je suis venu à sa rescousse, je l’ai emportée: pouvais-je donc manquer en ce besoin à celle qui avait failli mourir, innocente, à cause de moi? J’ai fui avec elle par les bois: pouvais-je donc, pour vous la rendre, sortir de la forêt et descendre dans la plaine? N’aviez-vous pas commandé qu’on nous prît morts ou vifs? Mais, aujourd’hui comme alors, je suis prêt, beau sire, à donner mon gage et à soutenir contre tout venant par bataille que jamais la reine n’eut pour moi, ni moi pour la reine, d’amour qui vous fût une offense. Ordonnez le combat: je ne récuse nul adversaire, et, si je ne puis prouver mon droit, faites-moi brûler devant vos hommes. Mais si je triomphe et qu’il vous plaise de reprendre Iseut au clair visage, nul de vos barons ne vous servira mieux que moi; si au contraire vous n’avez cure de mon service, je passerai la mer, j’irai m’offrir au roi de Gavoie ou au roi de Frise, et vous n’entendrez plus jamais parler de moi. Sire, prenez conseil, et, si vous ne consentez à nul accord, je ramènerai Iseut en Irlande, où je l’ai prise; elle sera reine en son pays.»

Quand les barons cornouaillais entendirent que Tristan leur offrait la bataille, ils dirent tous au roi:

«Sire, reprends la reine: ce sont des insensés qui l’ont calomniée auprès de toi. Quant à Tristan, qu’il s’en aille, ainsi qu’il l’offre, guerroyer en Gavoie ou près du roi de Frise. Mande-lui de te ramener Iseut, à tel jour et bientôt.»

Le roi demanda par trois fois:

«Nul ne se lève-t-il pour accuser Tristan?»

Tous se taisaient. Alors, il dit au chapelain:

«Faites donc un bref au plus vite; vous avez ouï ce qu’il faut y mettre; hâtez-vous de l’écrire: Iseut n’a que trop souffert en ses jeunes années! Et que la charte soit suspendue à la branche de la Croix-Rouge avant ce soir; faites vite.»

Il ajouta:

«Vous direz encore que je leur envoie à tous deux salut et amour.»

Vers la mi-nuit, Tristan traversa la Blanche-Lande, trouva le bref et l’apporta scellé à l’ermite Ogrin. L’ermite lui lut les lettres: Marc consentait, sur le conseil de tous ses barons, à reprendre Iseut, mais non à garder Tristan comme soudoyer; pour Tristan, il lui faudrait passer la mer, quand, à trois jours de là, au Gué Aventureux, il aurait remis la reine entre les mains de Marc.

«Dieu! dit Tristan, quel deuil de vous perdre, amie! Il le faut, pourtant, puisque la souffrance que vous supportiez à cause de moi, je puis maintenant vous l’épargner. Quand viendra l’instant de nous séparer, je vous donnerai un présent, gage de mon amour. Du pays inconnu où je vais, je vous enverrai un messager; il me redira votre désir, amie, et, au premier appel, de la terre lointaine, j’accourai.»

Iseut soupira et dit:

«Tristan, laisse-moi Husdent, ton chien. Jamais limier de prix n’aura été gardé à plus d’honneur. Quand je le verrai, je me souviendrai de toi et je serai moins triste. Ami, j’ai un anneau de jaspe vert, prends-le pour l’amour de moi, porte-le à ton doigt: si jamais un messager prétend venir de ta part, je ne le croirai pas, quoi qu’il fasse ou qu’il dise, tant qu’il ne m’aura pas montré cet anneau. Mais, dès que je l’aurai vu, nul pouvoir, nulle défense royale, ne m’empêcheront de faire ce que tu m’auras mandé, que ce soit sagesse ou folie.

—Amie, je vous donne Husdent.

—Ami, prenez cet anneau en récompense.»

Et tous deux se baisèrent sur les lèvres.

Or, laissant les amants à l’ermitage, Ogrin avait cheminé sur sa béquille jusqu’au Mont; il y acheta du vair, du gris, de l’hermine, des draps de soie, de pourpre et d’écarlate, et un chainse plus blanc que fleur de lis, et encore un palefroi harnaché d’or, qui allait l’amble doucement. Les gens riaient à le voir disperser, pour ces achats étranges et magnifiques, ses deniers dès longtemps amassés; mais le vieil homme chargea sur le palefroi les riches étoffes et revint auprès d’Iseut:

«Reine, vos vêtements tombent en lambeaux; acceptez ces présents, afin que vous soyez plus belle le jour où vous irez au Gué Aventureux; je crains qu’ils ne vous déplaisent: je ne suis pas expert à choisir de tels atours.»

Pourtant, le roi faisait crier par la Cornouailles la nouvelle qu’à trois jours de là, au Gué Aventureux, il ferait accord avec la reine. Dames et chevaliers se rendirent en foule à cette assemblée; tous désiraient revoir la reine Iseut, tous l’aimaient, sauf les trois félons qui survivaient encore.

Mais de ces trois, l’un mourra par l’épée, l’autre périra transpercé par une flèche, l’autre noyé; et, quant au forestier, Perinis, le Franc, le Blond, l’assommera à coups de son bâton, dans le bois. Ainsi Dieu, qui hait toute démesure, vengera les amants de leurs ennemis!

Au jour marqué pour l’assemblée, au Gué Aventureux, la prairie brillait au loin, toute tendue et parée des riches tentes des barons. Dans la forêt, Tristan chevauchait avec Iseut, et, par crainte d’une embûche, il avait revêtu son haubert sous ses haillons. Soudain, tous deux apparurent au seuil de la forêt et virent au loin, parmi ses barons, le roi Marc.

«Amie, dit Tristan, voici le roi votre seigneur, ses chevaliers et ses soudoyers; ils viennent vers nous; dans un instant nous ne pourrons plus nous parler. Par le Dieu puissant et glorieux, je vous conjure: si jamais je vous adresse un message, faites ce que je vous manderai!

—Ami Tristan, dès que j’aurai revu l’anneau de jaspe vert, ni tour, ni mur, ni fort château ne m’empêcheront de faire la volonté de mon ami.

—Iseut, que Dieu t’en sache gré!»

Leurs deux chevaux marchaient côte à côte: il l’attira vers lui et la pressa entre ses bras.

«Ami, dit Iseut, entends ma dernière prière: tu vas quitter ce pays; attends du moins quelques jours; cache-toi, tant que tu saches comment me traite le roi, dans sa colère ou sa bonté!... Je suis seule: qui me défendra des félons? J’ai peur! Le forestier Orri t’hébergera secrètement; glisse-toi la nuit jusqu’au cellier ruiné: j’y enverrai Perinis pour te dire si nul me maltraite.

—Amie, nul n’osera. Je resterai caché chez Orri: quiconque te fera outrage, qu’il se garde de moi comme de l’Ennemi!»

Les deux troupes s’étaient assez rapprochées pour échanger leurs saluts. A une portée d’arc en avant des siens, le roi chevauchait hardiment; avec lui, Dinas de Lidan.

Quand les barons l’eurent rejoint, Tristan, tenant par les rênes le palefroi d’Iseut, salua le roi et dit:

«Roi, je te rends Iseut la Blonde. Devant les hommes de ta terre, je te requiers de m’admettre à me défendre en ta cour. Jamais je n’ai été jugé. Fais que je me justifie par bataille: vaincu, brûle-moi dans le soufre; vainqueur, retiens-moi près de toi; ou, si tu ne veux pas me retenir, je m’en irai vers un pays lointain.»

Nul n’accepta le défi de Tristan. Alors, Marc prit, à son tour, le palefroi d’Iseut par les rênes, et, la confiant à Dinas, se mit à l’écart pour prendre conseil.

Joyeux, Dinas fit à la reine maint honneur et mainte courtoisie. Il lui ôta sa chape d’écarlate somptueuse, et son corps apparut gracieux sous la tunique fine et le grand bliaut de soie. Et la reine sourit au souvenir du vieil ermite, qui n’avait pas épargné ses deniers. Sa robe est riche, ses membres délicats, ses yeux vairs, ses cheveux clairs comme des rayons de soleil.

Quand les félons la virent belle et honorée comme jadis, irrités, ils chevauchèrent vers le roi. A ce moment, un baron, André de Nicole, s’efforçait de le persuader:

«Sire, disait-il, retiens Tristan près de toi; tu seras, grâce à lui, un roi plus redouté.»

Et, peu à peu, il assouplissait le cœur de Marc. Mais les félons vinrent à l’encontre et dirent:

«Roi, écoute le conseil que nous te donnons en loyauté. On a médit de la reine; à tort, nous l’accordons; mais si Tristan et elle rentrent ensemble à ta cour, on en parlera de nouveau. Laisse plutôt Tristan s’éloigner quelque temps; un jour, sans doute, tu le rappelleras.»

Marc fit ainsi: il fit mander à Tristan par ses barons de s’éloigner sans délai. Alors, Tristan vint vers la reine et lui dit adieu. Ils se regardèrent. La reine eut honte à cause de l’assemblée et rougit.

Mais le roi fut ému de pitié, et, parlant à son neveu pour la première fois:

«Où iras-tu, sous ces haillons? Prends dans mon trésor ce que tu voudras, or, argent, vair et gris.

—Roi, dit Tristan, je n’y prendrai ni un denier, ni une maille. Comme je pourrai, j’irai servir à grand’joie le riche roi de Frise.»

Il tourna bride et descendit vers la mer. Iseut le suivit du regard, et, si longtemps qu’elle put l’apercevoir au loin, ne se détourna point.

A la nouvelle de l’accord, grands et petits, hommes, femmes et enfants accoururent en foule hors la ville à la rencontre d’Iseut; et, menant grand deuil de l’exil de Tristan, ils faisaient fête à leur reine retrouvée. Au bruit des cloches, par les rues bien jonchées, encourtinées de soie, le roi, les comtes et les princes lui firent cortège; les portes du palais s’ouvrirent à tous venants; riches et pauvres purent s’asseoir et manger, et, pour célébrer ce jour, Marc, ayant affranchi cent de ses serfs, donna l’épée et le haubert à vingt bacheliers qu’il arma de sa main.

Cependant, la nuit venue, Tristan, comme il l’avait promis à la reine, se glissa chez le forestier Orri, qui l’hébergea secrètement dans le cellier ruiné. Que les félons se gardent!

XII
LE JUGEMENT PAR LE FER ROUGE

Dieu i a fait vertuz.
(Béroul.)

Bientôt, Denoalen, Andret et Gondoïne se crurent en sûreté: sans doute, Tristan traînait sa vie outre la mer, en pays trop lointain pour les atteindre. Donc, un jour de chasse, comme le roi, écoutant les abois de sa meute, retenait son cheval au milieu d’un essart, tous trois chevauchèrent vers lui:

«Roi, entends notre parole. Tu avais condamné la reine sans jugement, et c’était forfaire; aujourd’hui tu l’absous sans jugement: n’est-ce pas forfaire encore? Jamais elle ne s’est justifiée, et les barons de ton pays vous en blâment tous deux. Conseille-lui plutôt de réclamer elle-même le jugement de Dieu. Que lui en coûtera-t-il, innocente, de jurer sur les ossements des saints qu’elle n’a jamais failli? innocente, de saisir un fer rougi au feu? Ainsi le veut la coutume, et par cette facile épreuve seront à jamais dissipés les soupçons anciens.»

Marc irrité répondit:

«Que Dieu vous détruise, seigneurs cornouaillais, vous qui sans répit cherchez ma honte! Pour vous j’ai chassé mon neveu; qu’exigez-vous encore? Que je chasse la reine en Irlande? Quels sont vos griefs nouveaux? Contre les anciens griefs, Tristan ne s’est-il pas offert à la défendre? Pour la justifier, il vous a présenté la bataille et vous l’entendiez tous: que n’avez-vous pris contre lui vos écus et vos lances? Seigneurs, vous m’avez requis outre le droit; craignez donc que l’homme pour vous chassé, je le rappelle ici!»

Alors les couards tremblèrent; ils crurent voir Tristan revenu, qui saignait à blanc leurs corps.

«Sire, nous vous donnions loyal conseil, pour votre honneur, comme il sied à vos féaux; mais nous nous tairons désormais. Oubliez votre courroux, rendez-nous votre paix!»

Mais Marc se dressa sur ses arçons:

«Hors de ma terre, félons! Vous n’aurez plus ma paix. Pour vous j’ai chassé Tristan; à votre tour, hors de ma terre!

—Soit, beau sire! Nos châteaux sont forts, bien clos de pieux, sur des rocs durs à gravir!»

Et, sans le saluer, ils tournèrent bride.

Sans attendre limiers ni veneurs, Marc poussa son cheval vers Tintagel, monta les degrés de la salle, et la reine entendit son pas pressé retentir sur les dalles.

Elle se leva, vint à sa rencontre, lui prit son épée, comme elle avait coutume, et s’inclina jusqu’à ses pieds. Marc la retint par les mains et la relevait, quand Iseut, haussant vers lui son regard, vit ses nobles traits tourmentés par la colère: tel il lui était apparu jadis, forcené, devant le bûcher.

«Ah! pensa-t-elle, mon ami est découvert, le roi l’a pris!»

Son cœur se refroidit dans sa poitrine, et sans une parole, elle s’abattit aux pieds du roi. Il la prit dans ses bras et la baisa doucement; peu à peu elle se ranimait:

«Amie, amie, quel est votre tourment?

—Sire, j’ai peur; je vous ai vu si courroucé!

—Oui, je revenais irrité de cette chasse.

—Ah! seigneur, si vos veneurs vous ont marri, vous sied-il de prendre tant à cœur des fâcheries de chasse?»

Marc sourit de ce propos:

«Non, amie, mes veneurs ne m’ont pas irrité; mais trois félons, qui, dès longtemps, nous haïssent; tu les connais, Andret, Denoalen, et Gondoïne; je les ai chassés de ma terre.

—Sire, quel mal ont-ils osé dire de moi?

—Que t’importe? Je les ai chassés.

—Sire, chacun a le droit de dire sa pensée. Mais j’ai le droit aussi de connaître le blâme jeté sur moi. Et de qui l’apprendrais-je, sinon de vous? Seule en ce pays étranger, je n’ai personne, hormis vous, sire, pour me défendre.

—Soit. Ils prétendaient donc qu’il te convient de te justifier par le serment et par l’épreuve du fer rouge. «La reine, disaient-ils, ne devrait-elle pas requérir elle-même ce jugement? Ces épreuves sont légères à qui se sait innocent. Que lui en coûterait-il?... Dieu est vrai juge; il dissiperait à jamais les griefs anciens...» Voilà ce qu’ils prétendaient. Mais laissons ces choses. Je les ai chassés, te dis-je.»

Iseut frémit; elle regarda le roi:

«Sire, mandez-leur de revenir à votre cour. Je me justifierai par serment.

—Quand?

—Au dixième jour.

—Ce terme est bien proche, amie.

—Il n’est que trop lointain. Mais je requiers que d’ici là vous mandiez au roi Arthur de chevaucher avec monseigneur Gauvain, avec Girflet, Ké le sénéchal et cent de ses chevaliers jusqu’à la marche de votre terre, à la Blanche-Lande, sur la rive du fleuve qui sépare vos royaumes. C’est là, devant eux, que je veux faire le serment, et non devant vos seuls barons: car, à peine aurais-je juré, vos barons vous requerraient encore de m’imposer nouvelle épreuve et jamais nos tourments ne finiraient. Mais ils n’oseront plus, si Arthur et ses chevaliers sont les garants du jugement.»

Tandis que se hâtaient vers Carduel les hérauts d’armes, messagers de Marc auprès du roi Arthur, secrètement Iseut envoya vers Tristan son valet Perinis le Blond, le Fidèle.

Perinis courut sous les bois, évitant les sentiers frayés, tant qu’il atteignit la cabane d’Orri le forestier, où, depuis de longs jours, Tristan l’attendait. Perinis lui rapporta les choses advenues, la nouvelle félonie, le terme du jugement, l’heure et le lieu marqués:

«Sire, ma dame vous mande qu’au jour fixé, sous une robe de pèlerin, si habilement déguisé que nul ne puisse vous reconnaître, sans armes, vous soyez à la Blanche-Lande: il lui faut, pour atteindre au lieu du jugement, passer le fleuve en barque; sur la rive opposée, là où seront les chevaliers du roi Arthur, vous l’attendrez. Sans doute, alors vous pourrez lui porter aide. Ma dame redoute le jour du jugement: pourtant elle se fie en la courtoisie de Dieu, qui déjà sut l’arracher aux mains des lépreux.

—Retourne vers la reine, beau doux ami Perinis: dis-lui que je ferai sa volonté.»

Or, seigneurs, quand Perinis s’en retourna vers Tintagel, il advint qu’il aperçut dans un fourré le même forestier qui, naguère, ayant surpris les amants endormis, les avait dénoncés au roi. Un jour qu’il était ivre, il s’était vanté de sa traîtrise. L’homme, ayant creusé dans la terre un trou profond, le recouvrait habilement de branchages, pour y prendre loups et sangliers. Il vit s’élancer sur lui le valet de la reine et voulut fuir. Mais Perinis l’accula sur le bord du piège:

«Espion qui as vendu la reine, pourquoi t’enfuir? Reste là, près de la tombe, que toi-même as pris le soin de creuser!»

Son bâton tournoya dans l’air en bourdonnant. Le bâton et le crâne se brisèrent à la fois, et Perinis le Blond, le Fidèle, poussa du pied le corps dans la fosse couverte de branches.

Au jour marqué pour le jugement, le roi Marc, Iseut et les barons de Cornouailles, ayant chevauché jusqu’à la Blanche-Lande, parvinrent en bel arroi devant le fleuve, et, massés au long de l’autre rive, les chevaliers d’Arthur les saluèrent de leurs bannières brillantes.

Devant eux, assis sur la berge, un pèlerin miséreux, enveloppé dans sa chape, où pendaient des coquilles, tendait sa sébile de bois et demandait l’aumône d’une voix aiguë et dolente.

A force de rames, les barques de Cornouailles approchaient. Quand elles furent près d’atterrir, Iseut demanda aux chevaliers qui l’entouraient:

«Seigneurs, comment pourrai-je atteindre à la terre ferme, sans souiller mes longs vêtements dans cette fange? Il faudrait qu’un passeur vint m’aider.»

L’un des chevaliers héla le pèlerin:

«Ami, retrousse ta chape, descends dans l’eau et porte la reine, si pourtant tu ne crains pas, cassé comme je te vois, de fléchir à mi-route.»

L’homme prit la reine dans ses bras. Elle lui dit tout bas: «Ami!» Puis, tout bas encore: «Laisse-toi choir sur le sable.»

Parvenu au rivage, il trébucha et tomba, tenant la reine pressée entre ses bras. Écuyers et mariniers, saisissant les rames et les gaffes, pourchassaient le pauvre hère.

«Laissez-le, dit la reine; sans doute un long pèlerinage l’avait affaibli.»

Et détachant un fermail d’or fin, elle le jeta au pèlerin.

Devant le pavillon d’Arthur, un riche drap de soie de Nicée était tendu sur l’herbe verte, et les reliques des saints, retirées des écrins et des châsses, y étaient déjà disposées. Monseigneur Gauvain, Girflet et Ké le sénéchal les gardaient.

La reine, ayant supplié Dieu, retira les joyaux de son cou et de ses mains et les donna aux pauvres mendiants; elle détacha son manteau de pourpre et sa guimpe fine, et les donna; elle donna son chainse et son bliaut et ses chaussures enrichies de pierreries. Elle garda seulement sur son corps une tunique sans manches, et, les bras et les pieds nus, s’avança devant les deux rois. A l’entour, les barons la contemplaient en silence, et pleuraient. Près des reliques brûlait un brasier. Tremblante, elle étendit la main droite vers les ossements des saints et dit:

«Roi de Logres et roi de Cornouailles, sire Gauvain, sire Ké, sire Girflet, et vous tous qui serez mes garants, par ces corps saints et par tous les corps saints qui sont en ce monde, je jure que jamais un homme né de femme ne m’a tenue entre ses bras, hormis le roi Marc, mon seigneur, et le pauvre pèlerin qui, tout à l’heure, s’est laissé choir à vos yeux. Roi Marc, ce serment convient-il?

—Oui, reine, et que Dieu manifeste son vrai jugement!

—Amen!» dit Iseut.

Elle s’approcha du brasier, pâle et chancelante. Tous se taisaient: le fer était rouge. Alors, elle plongea ses bras nus dans la braise, saisit la barre de fer, marcha neuf pas en la portant, puis l’ayant rejetée, étendit ses bras en croix, les paumes ouvertes. Et chacun vit que sa chair était plus saine que prune de prunier.

Alors de toutes les poitrines un grand cri de louange monta vers Dieu.

XIII
LA VOIX DU ROSSIGNOL

Tristran defors e chante e gient
Cum russinol que prent congé
En fin d’esté od grand pité.
(Le Domnei des amanz.)

Quand Tristan, rentré dans la cabane du forestier Orri, eut rejeté son bourdon et dépouillé sa chape de pèlerin, il connut clairement en son cœur que le jour était venu de tenir la foi jurée au roi Marc et de s’éloigner du pays de Cornouailles.

Que tardait-il encore? La reine s’était justifiée, le roi la chérissait, il l’honorait. Arthur au besoin la prendrait en sa sauvegarde, et, désormais, nulle félonie ne prévaudrait contre elle. Pourquoi plus longtemps rôder aux alentours de Tintagel? Il risquait vainement sa vie, et la vie du forestier, et le repos d’Iseut. Certes, il fallait partir, et c’est pour la dernière fois, sous sa robe de pèlerin, à la Blanche-Lande, qu’il avait senti le beau corps d’Iseut entre ses bras.

Trois jours encore, il tarda, ne pouvant se déprendre du pays où vivait la reine. Mais quand vint le quatrième jour, il prit congé du forestier qui l’avait hébergé et dit à Gorvenal:

«Beau maître, voici l’heure du long départ: nous irons vers la terre de Galles.»

Ils se mirent à la voie, tristement, dans la nuit. Mais leur route longeait le verger enclos de pieux où Tristan, jadis, attendait son amie. La nuit brillait limpide. Au détour du chemin, non loin de la palissade, il vit se dresser dans la clarté du ciel le tronc robuste du grand pin.

«Beau maître, attends sous le bois prochain; bientôt je serai revenu.

—Où vas-tu? Fou, veux-tu sans répit chercher la mort?»

Mais déjà, d’un bond assuré, Tristan avait franchi la palissade de pieux. Il vint sous le grand pin, près du perron de marbre clair. Que servirait maintenant de jeter à la fontaine des copeaux bien taillés? Iseut ne viendrait plus! A pas souples et prudents, par le sentier qu’autrefois suivait la reine, il osa s’approcher du château.

Dans sa chambre, entre les bras de Marc endormi, Iseut veillait. Soudain, par la croisée entr’ouverte où se jouaient les rayons de la lune, entra la voix d’un rossignol.

Iseut écoutait la voix sonore qui venait enchanter la nuit; elle s’élevait plaintive et telle qu’il n’est pas de cœur cruel, pas de cœur de meurtrier qu’elle n’eût attendri. La reine songea: «D’où vient cette mélodie?...» Soudain elle comprit: «Ah! c’est Tristan! Ainsi dans la forêt du Morois il imitait pour me charmer les oiseaux chanteurs. Il part, et voici son dernier adieu. Comme il se plaint! Tel le rossignol quand il prend congé, en fin d’été, à grande tristesse. Ami, jamais plus je n’entendrai ta voix!»

La mélodie vibra plus ardente.

«Ah! qu’exiges-tu? que je vienne! Non, souviens-toi d’Ogrin l’ermite, et des serments jurés. Tais-toi, la mort nous guette... Qu’importe la mort! Tu m’appelles, tu me veux, je viens!»

Elle se délaça des bras du roi, et jeta un manteau fourré de gris sur son corps presque nu. Il lui fallait traverser la salle voisine, où chaque nuit dix chevaliers veillaient à tour de rôle; tandis que cinq dormaient, les cinq autres, en armes, debout devant les huis et les croisées, guettaient au dehors. Mais, par aventure, ils s’étaient tous endormis, cinq sur des lits, cinq sur les dalles. Iseut franchit leurs corps épars, souleva la barre de la porte: l’anneau sonna, mais sans éveiller aucun des guetteurs. Elle franchit le seuil, et le chanteur se tut.

Sous les arbres, sans une parole, il la pressa contre sa poitrine; leurs bras se nouèrent fermement autour de leurs corps, et jusqu’à l’aube, comme cousus par des lacs, ils ne se déprirent pas de l’étreinte. Malgré le roi et les guetteurs, les amants menèrent leur joie et leurs amours.

Cette nuitée affola les amants; et les jours qui suivirent, comme le roi avait quitté Tintagel pour tenir ses plaids à Saint-Lubin, Tristan, revenu chez Orri, osa chaque matin, au clair soleil, se glisser par le verger jusqu’aux chambres des femmes.

Un serf le surprit et s’en fut trouver Andret, Denoalen et Gondoïne:

«Seigneurs, la bête que vous croyez délogée est revenue au repaire.

—Qui?

—Tristan.

—Quand l’as-tu vu?

—Ce matin, et je l’ai bien reconnu. Et vous pourrez pareillement demain, à l’aurore, le voir venir, l’épée ceinte, un arc dans une main, deux flèches dans l’autre.

—Où le verrons-nous?

—Par telle fenêtre que je sais. Mais, si je vous le montre, combien me donnerez-vous?

—Un marc d’argent, et tu seras un manant riche.

—Donc écoutez, dit le serf. On peut voir dans la chambre de la reine par une fenêtre étroite qui la domine, car elle est percée très haut dans la muraille. Mais une grande courtine tendue à travers la chambre masque le pertuis. Que demain, l’un de vous trois pénètre bellement dans le verger; il coupera une longue branche d’épine et l’aiguisera par le bout; qu’il se hisse alors jusqu’à la haute fenêtre et pique la branche, comme une broche, dans l’étoffe de la courtine; il pourra ainsi l’écarter légèrement et vous ferez brûler mon corps, seigneurs, si derrière la tenture vous ne voyez pas alors ce que je vous ai dit.»

Andret, Gondoïne et Denoalen débattirent lequel d’entre eux aurait le premier la joie de ce spectacle, et convinrent enfin de l’octroyer d’abord à Gondoïne. Ils se séparèrent: le lendemain, à l’aube, ils se retrouveraient; demain, à l’aube, beaux seigneurs, gardez-vous de Tristan!

Le lendemain, dans la nuit encore obscure, Tristan, quittant la cabane d’Orri le forestier, rampa vers le château sous les épais fourrés d’épines. Comme il sortait d’un hallier, il regarda par la clairière et vit Gondoïne qui s’en venait de son manoir. Tristan se rejeta dans les épines et se tapit en embuscade:

«Ah! Dieu! fais que celui qui s’avance là-bas ne m’aperçoive pas avant l’instant favorable!»

L’épée au poing, il l’attendait; mais, par aventure, Gondoïne prit une autre voie et s’éloigna. Tristan sortit du hallier, déçu, banda son arc, visa; hélas! l’homme était déjà hors de portée.

A cet instant, voici venir au loin, descendant doucement le sentier, à l’amble d’un petit palefroi noir, Denoalen, suivi de deux grands lévriers. Tristan le guetta, caché derrière un pommier. Il le vit qui excitait ses chiens à lever un sanglier dans un taillis. Mais avant que les lévriers l’aient délogé de sa bauge, leur maître aura reçu telle blessure que nul médecin ne saura la guérir. Quand Denoalen fut près de lui, Tristan rejeta sa chape, bondit, se dressa devant son ennemi. Le traître voulut fuir; vainement: il n’eut pas le loisir de crier: «Tu me blesses!» Il tomba de cheval, Tristan lui coupa la tête, trancha les tresses qui pendaient autour de son visage et les mit dans sa chausse: il voulait les montrer à Iseut pour en réjouir le cœur de son amie. «Hélas! songeait-il, qu’est devenu Gondoïne? Il s’est échappé: que n’ai-je pu lui payer même salaire?»

Il essuya son épée, la remit en sa gaine, traîna sur le cadavre un tronc d’arbre, et laissant le corps sanglant, il s’en fut, le chaperon en tête, vers son amie.

Au château de Tintagel Gondoïne l’avait devancé: déjà, grimpé sur la haute fenêtre, il avait piqué sa baguette d’épine dans la courtine, écarté légèrement deux pans de l’étoffe, et regardait au travers la chambre bien jonchée. D’abord il n’y vit personne que Perinis; puis ce fut Brangien qui tenait encore le peigne dont elle venait de peigner la reine aux cheveux d’or.

Mais Iseut entra, puis Tristan. Il portait d’une main son arc d’aubier et deux flèches; dans l’autre il tenait deux longues tresses d’homme.

Il laissa tomber sa chape, et son beau corps apparut. Iseut la Blonde s’inclina pour le saluer, et comme elle se redressait, levant la tête vers lui, elle vit, projetée sur la tenture, l’ombre de la tête de Gondoïne. Tristan lui disait:

«Vois-tu ces belles tresses? Ce sont celles de Denoalen. Je t’ai vengée de lui. Jamais plus il n’achètera ni ne vendra écu ni lance!

—C’est bien, seigneur; mais tendez cet arc, je vous prie: je voudrais voir s’il est commode à bander.»

Tristan le tendit, étonné, comprenant à demi. Iseut prit l’une des deux flèches, l’encocha, regarda si la corde était bonne, et dit à voix basse et rapide:

«Je vois chose qui me déplaît. Vise bien, Tristan!»

Il prit sa pose, leva la tête et vit, tout au haut de la courtine, l’ombre de la tête de Gondoïne. «Que Dieu, fait-il, dirige cette flèche!» Il dit, se retourne vers la paroi, tire. La longue flèche siffle dans l’air, émerillon ni hirondelle ne vole si vite, crève l’œil du traître, traverse sa cervelle comme la chair d’une pomme, et s’arrête, vibrante, contre le crâne. Sans un cri, Gondoïne s’abattit et tomba sur un pieu.

Alors Iseut dit à Tristan:

«Fuis maintenant, ami! Tu le vois, les félons connaissent ton refuge! Andret survit, il l’enseignera au roi; il n’est plus de sûreté pour toi dans la cabane du forestier! Fuis, ami, Perinis le Fidèle cachera ce corps dans la forêt, si bien que le roi n’en saura jamais nulles nouvelles. Mais toi, fuis de ce pays, pour ton salut, pour le mien!»

Tristan dit:

«Comment pourrais-je vivre?

—Oui, ami Tristan, nos vies sont enlacées et tissées l’une à l’autre. Et moi, comment pourrais-je vivre? Mon corps reste ici, tu as mon cœur.

—Iseut, amie, je pars, je ne sais pour quel pays. Mais, si jamais tu revois l’anneau de jaspe vert, feras-tu ce que je te demanderai par lui?

—Oui, tu le sais: si je revois l’anneau de jaspe vert, ni tour, ni fort château, ni défense royale ne m’empêcheront de faire la volonté de mon ami, que ce soit folie ou sagesse!

—Amie, que le Dieu né en Béthléem t’en sache gré!

—Ami, que Dieu te garde!»

XIV
LE GRELOT MERVEILLEUX

Ne membre vus, ma belle amie,
D’une petite druerie?
(La Folie Tristan.)

Tristan se réfugia en Galles, sur la terre du noble duc Gilain. Le duc était jeune, puissant, débonnaire; il l’accueillit comme un hôte bienvenu. Pour lui faire honneur et joie, il n’épargna nulle peine; mais ni les aventures ni les fêtes ne purent apaiser l’angoisse de Tristan.

Un jour qu’il était assis aux côtés du jeune duc, son cœur était si douloureux qu’il soupirait sans même s’en apercevoir. Le duc, pour adoucir sa peine, commanda d’apporter dans sa chambre privée son jeu favori qui, par sortilège, aux heures tristes, charmait ses yeux et son cœur. Sur une table recouverte d’une pourpre noble et riche, on plaça son chien Petit-Crû. C’était un chien enchanté: il venait au duc de l’île d’Avallon; une fée le lui avait envoyé comme un présent d’amour. Nul ne saurait par des paroles assez habiles décrire sa nature et sa beauté. Son poil était coloré de nuances si merveilleusement disposées que l’on ne savait nommer sa couleur; son encolure semblait d’abord plus blanche que neige, sa croupe plus verte que feuille de trèfle, l’un de ses flancs rouge comme l’écarlate, l’autre jaune comme le safran, son ventre bleu comme le lapis-lazuli, son dos rosé; mais quand on le regardait plus longtemps, toutes ces couleurs dansaient aux yeux et muaient, tour à tour blanches et vertes, jaunes, bleues, pourprées, sombres ou fraîches. Il portait au cou, suspendu à une chaînette d’or, un grelot au tintement si gai, si clair, si doux, qu’à l’ouïr le cœur de Tristan s’attendrit, s’apaisa, et que sa peine se fondit. Il ne lui souvint plus de tant de misères endurées pour la reine; car telle était la merveilleuse vertu du grelot: le cœur, à l’entendre sonner si doux, si gai, si clair, oubliait toute peine. Et tandis que Tristan, ému par le sortilège, caressait la petite bête enchantée qui lui prenait tout son chagrin et dont la robe, au toucher de sa main, semblait plus douce qu’une étoffe de samit, il songeait que ce serait là un beau présent pour Iseut. Mais que faire? Le duc Gilain aimait Petit-Crû par-dessus toute chose, et nul n’aurait pu l’obtenir de lui, ni par ruse, ni par prière.

Un jour, Tristan dit au duc:

«Sire, que donneriez-vous à qui délivrerait votre terre du géant Urgan le Velu, qui réclame de vous de si lourds tributs?

—En vérité, je donnerais à choisir à son vainqueur, parmi mes richesses, celle qu’il tiendrait pour la plus précieuse; mais nul n’osera s’attaquer au géant.

—Voilà merveilleuses paroles, reprit Tristan. Mais le bien ne vient jamais dans un pays que par les aventures, et, pour tout l’or de Pavie, je ne renoncerais à mon désir de combattre le géant.

—Alors, dit le duc Gilain, que le Dieu né d’une Vierge vous accompagne et vous défende de la mort!»

Tristan atteignit Urgan le Velu dans son repaire. Longtemps ils combattirent furieusement. Enfin la prouesse triompha de la force, l’épée agile de la lourde massue, et Tristan, ayant tranché le poing droit du géant, le rapporta au duc:

«Sire, en récompense, ainsi que vous l’avez promis, donnez-moi Petit-Crû, votre chien enchanté!

—Ami, qu’as-tu demandé? Laisse-le-moi et prends plutôt ma sœur et la moitié de ma terre.

—Sire, votre sœur est belle, et belle est votre terre; mais c’est pour gagner votre chien-fée que j’ai attaqué Urgan le Velu. Souvenez-vous de votre promesse!

—Prends-le donc; mais sache que tu m’as enlevé la joie de mes yeux et la gaieté de mon cœur!»

Tristan confia le chien à un jongleur de Galles, sage et rusé, qui le porta de sa part en Cornouailles. Il parvint à Tintagel et le remit secrètement à Brangien. La reine s’en réjouit grandement, donna en récompense dix marcs d’or au jongleur et dit au roi que la reine d’Irlande, sa mère, envoyait ce cher présent. Elle fit ouvrer pour le chien, par un orfèvre, une niche précieusement incrustée d’or et de pierreries et, partout où elle allait, le portait avec elle, en souvenir de son ami. Et chaque fois qu’elle le regardait, tristesse, angoisse, regrets s’effaçaient de son cœur.

Elle ne comprit pas d’abord la merveille: si elle trouvait une telle douceur à le contempler, c’était, pensait-elle, parce qu’il lui venait de Tristan; c’était, sans doute, la pensée de son ami qui endormait ainsi sa peine. Mais un jour elle connut que c’était un sortilège, et que seul le tintement du grelot charmait son cœur.

«Ah! pensa-t-elle, convient-il que je connaisse le réconfort, tandis que Tristan est malheureux? Il aurait pu garder ce chien enchanté et oublier ainsi toute douleur; par belle courtoisie, il a mieux aimé me l’envoyer, me donner sa joie et reprendre sa misère. Mais il ne sied pas qu’il en soit ainsi; Tristan, je veux souffrir aussi longtemps que tu souffriras.»

Elle prit le grelot magique, le fit tinter une dernière fois, le détacha doucement; puis, par la fenêtre ouverte, elle le lança dans la mer.

XV
ISEUT AUX BLANCHES MAINS

Ire de femme est a duter;
Mol s’en deit bien chascuns garder.
Cum de leger vient leur amur,
De leger revient lur haür.
(Thomas.)

Les amants ne pouvaient ni vivre ni mourir l’un sans l’autre. Séparés, ce n’était pas la vie, ni la mort, mais la vie et la mort à la fois.

Par les mers, les îles et les pays, Tristan voulut fuir sa misère. Il revit son pays de Loonnois, où Rohalt le Foi-Tenant reçut son fils avec des larmes de tendresse; mais ne pouvant supporter de vivre dans le repos de sa terre, Tristan s’en fut par les duchés et les royaumes, cherchant les aventures. Du Loonnois en Frise, de Frise en Gavoie, d’Allemagne en Espagne, il servit maints seigneurs, acheva maintes emprises. Mais, pendant deux années, nulle nouvelle ne lui vint de la Cornouailles, nul ami, nul message.

Alors il crut qu’Iseut s’était déprise de lui et qu’elle l’oubliait.

Or, il advint qu’un jour, chevauchant avec le seul Gorvenal, il entra sur la terre de Bretagne. Ils traversèrent une plaine dévastée: partout des murs ruinés, des villages sans habitants, des champs essartés par le feu, et leurs chevaux foulaient des cendres et des charbons. Sur la lande déserte, Tristan songea:

«Je suis las et recru. De quoi me servent ces aventures? Ma dame est au loin, jamais je ne la reverrai. Depuis deux années, que ne m’a-t-elle fait quérir par les pays? Pas un message d’elle. A Tintagel, le roi l’honore et la sert; elle vit en joie. Certes le grelot du chien enchanté accomplit bien son œuvre! Elle m’oublie, et peu lui chaut des deuils et des joies d’antan, peu lui chaut du chétif qui erre par ce pays désolé. A mon tour, n’oublierai-je jamais celle qui m’oublie? Jamais ne trouverai-je qui guérisse ma misère?»

Pendant deux jours, Tristan et Gorvenal passèrent les champs et les bourgs sans voir un homme, un coq, un chien. Au troisième jour, à l’heure de none, ils approchèrent d’une colline où se dressait une vieille chapelle, et, tout près, l’habitacle d’un ermite. L’ermite ne portait point de vêtements tissés, mais une peau de chèvre, avec des haillons de laine sur l’échine. Prosterné sur le sol, les genoux et les coudes nus, il priait Marie-Madeleine de lui inspirer des prières salutaires. Il souhaita la bienvenue aux arrivants, et tandis que Gorvenal établait les chevaux, il désarma Tristan, puis disposa le manger. Il ne leur donna point de mets délicats; mais du pain d’orge pétri avec de la cendre et de l’eau de source. Après le repas, comme la nuit était tombée, et qu’ils étaient assis autour du feu, Tristan demanda quelle était cette terre ruinée.

«Beau seigneur, dit l’ermite, c’est la terre de Bretagne, que tient le duc Hoël. C’était naguère un beau pays, riche en prairies et en terres de labour: ici des moulins, là des pommiers, là des métairies. Mais le comte Riol de Nantes y a fait le dégât; ses fourrageurs ont partout bouté le feu, et de partout enlevé les proies. Ses hommes en sont riches pour longtemps: ainsi va la guerre.

—Frère, dit Tristan, pourquoi le comte Riol a-t-il ainsi honni votre seigneur, Hoël?

—Je vous dirai donc, seigneur, l’occasion de la guerre. Sachez que Riol était le vassal du duc Hoël. Or, le duc a une fille, belle entre les filles de hauts hommes, et le comte Riol voulait la prendre à femme. Mais son père refusa de la donner à un vassal, et le comte Riol a tenté de l’enlever par la force. Bien des hommes sont morts pour cette querelle.»

Tristan demanda:

«Le duc Hoël peut-il encore soutenir sa guerre?

—A grand’peine, seigneur. Pourtant, son dernier château, Carhaix, résiste encore, car les murailles en sont fortes, et fort est le cœur du fils du duc Hoël, Kaherdin, le bon chevalier. Mais l’ennemi les presse et les affame: pourront-ils tenir longtemps?»

Tristan demanda à quelle distance était le château de Carhaix.

«Sire, à deux milles seulement.»

Ils se séparèrent et dormirent. Au matin, après que l’ermite eut chanté et qu’ils eurent partagé le pain d’orge et de cendre, Tristan prit congé du prud’homme, et chevaucha vers Carhaix.

Quand il s’arrêta au pied des murailles closes, il vit une troupe d’hommes debout sur le chemin de ronde, et demanda le duc. Hoël se trouvait parmi ces hommes avec son fils Kaherdin. Il se fit connaître, et Tristan lui dit:

«Je suis Tristan, roi de Loonnois, et Marc, le roi de Cornouailles, est mon oncle. J’ai su, seigneur, que vos vassaux vous faisaient tort et je suis venu pour vous offrir mon service.

—Hélas! sire Tristan, passez votre voie et que Dieu vous récompense! Comment vous accueillir céans? Nous n’avons plus de vivres; point de blé, rien que des fèves et de l’orge pour subsister.

—Qu’importe? dit Tristan. J’ai vécu dans une forêt, pendant deux ans, d’herbes, de racines et de venaison, et sachez que je trouvais bonne cette vie. Commandez qu’on m’ouvre cette porte.»

Kaherdin dit alors:

«Recevez-le, mon père, puisqu’il est de tel courage, afin qu’il prenne sa part de nos biens et de nos maux.»

Ils l’accueillirent avec honneur. Kaherdin fit visiter à son hôte les fortes murailles et la tour maîtresse, bien flanquée de bretèches palissadées où s’embusquaient les arbalétriers. Des créneaux, il lui fit voir dans la plaine, au loin, les tentes et les pavillons plantés par le duc Riol. Quand ils furent revenus au seuil du château, Kaherdin dit à Tristan:

«Or, bel ami, nous monterons à la salle où sont ma mère et ma sœur.»

Tous deux se tenant par la main, entrèrent, dans la chambre des femmes. La mère et la fille, assises sur une courte-pointe, paraient d’orfroi un paile d’Angleterre et chantaient une chanson de toile: elles disaient comment Belle Doette, assise au vent sous l’épine blanche, attend et regrette Doon son ami, si lent à venir. Tristan les salua et elles le saluèrent, puis les deux chevaliers s’assirent auprès d’elles. Kaherdin, montrant l’étole que brodait sa mère:

«Voyez, dit-il, bel ami Tristan, quelle ouvrière est ma dame: comme elle sait à merveille orner les étoles et les chasubles, pour en faire aumône aux moutiers pauvres! et comme les mains de ma sœur font courir les fils d’or sur ce samit blanc! Par foi, belle sœur, c’est à droit que vous avez nom Iseut aux Blanches Mains!»

Alors Tristan, connaissant qu’elle s’appelait Iseut, sourit et la regarda plus doucement.

Or, le comte Riol avait dressé son camp à trois milles de Carhaix, et, depuis bien des jours, les hommes du duc Hoël n’osaient plus, pour l’assaillir, franchir les barres. Mais, dès le lendemain, Tristan, Kaherdin et douze jeunes chevaliers sortirent de Carhaix, les hauberts endossés, les heaumes lacés, et chevauchèrent sous des bois de sapins jusqu’aux approches des tentes ennemies; puis, s’élançant de l’aguet, ils enlevèrent par force un charroi du comte Riol. A partir de ce jour, variant maintes fois ruses et prouesses, ils culbutaient ses tentes mal gardées, attaquaient ses convois, navraient et tuaient ses hommes et jamais ils ne rentraient dans Carhaix sans y ramener quelque proie. Par là, Tristan et Kaherdin commencèrent à se porter foi et tendresse, tant qu’ils se jurèrent amitié et compagnonnage. Jamais ils ne faussèrent cette parole, comme l’histoire vous l’apprendra.

Or, tandis qu’ils revenaient de ces chevauchées, parlant de chevalerie et de courtoisie, souvent Kaherdin louait à son cher compagnon sa sœur Iseut aux Blanches Mains, la simple, la belle.

Un matin, comme l’aube venait de poindre, un guetteur descendit en hâte de sa tour, et courut par les salles en criant:

«Seigneurs, vous avez trop dormi! Levez-vous, Riol vient faire l’assaillie!»

Chevaliers et bourgeois s’armèrent et coururent aux murailles: ils virent dans la plaine briller les heaumes, flotter les pennons de cendal, et tout l’ost de Riol qui s’avançait en bel arroi. Le duc Hoël et Kaherdin déployèrent aussitôt devant les portes les premières batailles de chevaliers. Arrivés à la portée d’un arc, ils brochèrent les chevaux, lances baissées, et les flèches tombaient sur eux comme pluie d’avril.

Mais Tristan s’armait à son tour avec ceux que le guetteur avait réveillés les derniers. Il lace ses chausses, passe le bliaut, les houseaux étroits et les éperons d’or; il endosse le haubert, fixe le heaume sur la ventaille; il monte, éperonne son cheval jusque dans la plaine et paraît, l’écu dressé contre sa poitrine, en criant: «Carhaix!» Il était temps: déjà les hommes d’Hoël reculaient vers les bailes. Alors il fit beau voir la mêlée des chevaux abattus et des vassaux navrés, les coups portés par les jeunes chevaliers, et l’herbe qui, sous leurs pas, devenait sanglante. En avant de tous, Kaherdin s’était fièrement arrêté, en voyant poindre contre lui un hardi baron, le frère du comte Riol. Tous deux se heurtèrent des lances baissées. Le Nantais brisa la sienne sans ébranler Kaherdin, qui, d’un coup plus sûr, écartela l’écu de l’adversaire et lui planta son fer bruni dans le côté jusqu’au gonfanon. Soulevé de selle, le chevalier vide les arçons et tombe.

Au cri que poussa son frère, le duc Riol s’élança contre Kaherdin, le frein abandonné. Mais Tristan lui barra le passage. Quand ils se heurtèrent, la lance de Tristan se rompit dans ses mains, et celle de Riol, rencontrant le poitrail du cheval ennemi, pénétra dans les chairs et l’étendit mort sur le pré. Tristan, aussitôt relevé, l’épée fourbie à la main:

«Couard, dit-il, la male mort à qui laisse le maître pour navrer le cheval! Tu ne sortiras pas vivant de ce pré!

—Je crois que vous mentez!» répondit Riol en poussant sur lui son destrier.

Mais Tristan esquiva l’atteinte, et, levant le bras, fit lourdement tomber sa lame sur le heaume de Riol, dont il embarra le cercle et emporta le nasal. La lance glissa de l’épaule du chevalier au flanc du cheval, qui chancela et s’abattit à son tour. Riol parvint à s’en débarrasser et se redressa; à pied tous deux, l’écu troué, fendu, le haubert démaillé, ils se requièrent et s’assaillent; enfin Tristan frappe Riol sur l’escarboucle de son heaume. Le cercle cède, et le coup était si fortement asséné que le baron tombe sur les genoux et sur les mains.

«Relève-toi, si tu peux, vassal, lui cria Tristan; à la male heure es-tu venu dans ce champ: il te faut mourir!»

Riol se remet en pieds, mais Tristan l’abat encore d’un coup qui fendit le heaume, trancha la coiffe et découvrit le crâne. Riol implora merci, demanda la vie sauve, et Tristan reçut son épée. Il la prit à temps, car de toutes parts les Nantais étaient venus à la rescousse de leur seigneur. Mais déjà leur seigneur était recréant.

Riol promit de se rendre en la prison du duc Hoël, de lui jurer de nouveau hommage et foi, de restaurer les bourgs et les villages brûlés. Par son ordre, la bataille s’apaisa, et son ost s’éloigna.

Quand les vainqueurs furent rentrés dans Carhaix, Kaherdin dit à son père:

«Sire, mandez Tristan, et retenez-le; il n’est pas de meilleur chevalier et votre pays a besoin d’un baron de telle prouesse.»

Ayant pris le conseil de ses hommes, le duc Hoël appela Tristan:

«Ami, je ne saurais trop vous aimer, car vous m’avez conservé cette terre. Je veux donc m’acquitter envers vous. Ma fille, Iseut aux Blanches Mains, est née de ducs, de rois et de reines. Prenez-la, je vous la donne.

—Sire, je la prends», dit Tristan.

Ah! seigneurs, pourquoi dit-il cette parole? Mais, pour cette parole, il mourut.

Jour est pris, terme fixé. Le duc vient avec ses amis. Tristan avec les siens. Le chapelain chante la messe. Devant tous, à la porte du moutier selon la loi de sainte Église, Tristan épouse Iseut aux Blanches Mains. Les noces furent grandes et riches.

Mais, la nuit venue, tandis que les hommes de Tristan le dépouillaient de ses vêtements, il advint que, en retirant la manche trop étroite de son bliaut, ils enlevèrent et firent choir de son doigt son anneau de jaspe vert, l’anneau d’Iseut la Blonde. Il sonne clair sur les dalles.

Tristan regarde et le voit. Alors son ancien amour se réveille, et Tristan connaît son forfait.

Il lui ressouvint du jour où Iseut la Blonde lui avait donné cet anneau: c’était dans la forêt où, pour lui, elle avait mené l’âpre vie. Et, couché auprès de l’autre Iseut, il revit la hutte du Morois. Par quelle forsennerie avait-il en son cœur accusé son amie de trahison? Non, elle souffrait pour lui toute misère, et lui seul l’avait trahie. Mais il prenait aussi en compassion Iseut sa femme, la simple, la belle. Les deux Iseut l’avaient aimé à la male heure. A toutes les deux il avait menti sa foi.

Pourtant, Iseut aux Blanches Mains s’étonnait de l’entendre soupirer, étendu à ses côtés. Elle lui dit enfin, un peu honteuse:

«Cher seigneur, vous ai-je offensé en quelque chose? Pourquoi ne me donnez-vous pas un seul baiser? Dites-le moi, que je connaisse mon tort, et je vous en ferai belle amendise, si je puis.

—Amie, dit Tristan, ne vous courroucez pas, mais j’ai fait un vœu. Naguère, en un autre pays, j’ai combattu un dragon, et j’allais périr, quand je me suis souvenu de la Mère de Dieu: je lui ai promis que, délivré du monstre par sa courtoisie, si jamais je prenais femme, tout un an je m’abstiendrais de l’accoler et de l’embrasser...

—Or donc, dit Iseut aux Blanches Mains, je le souffrirai bonnement.»

Mais quand les servantes, au matin, lui ajustèrent la guimpe des femmes épousées, elle sourit tristement, et songea qu’elle n’avait guère droit à cette parure.