A quelques jours de là, le duc Hoël, son sénéchal et tous ses veneurs, Tristan, Iseut aux Blanches Mains et Kaherdin sortirent ensemble du château pour chasser en forêt. Sur une route étroite, Tristan chevauchait à la gauche de Kaherdin, qui de sa main droite retenait par les rênes le palefroi d’Iseut aux Blanches Mains. Or, le palefroi buta dans une flaque d’eau. Son sabot fit rejaillir l’eau si fort jusque sous les vêtements d’Iseut qu’elle en fut toute mouillée et sentit la froidure plus haut que son genou. Elle jeta un cri léger, et d’un coup d’éperon enleva son cheval en riant d’un rire si haut et si clair que Kaherdin, poignant après elle et l’ayant rejointe, lui demanda:
«Belle sœur, pourquoi riez-vous?
—Pour un penser qui me vint, beau frère. Quand cette eau a jailli vers moi, je lui ai dit: «Eau, tu es plus hardie que ne fut jamais le hardi Tristan!» C’est de quoi j’ai ri. Mais déjà j’ai trop parlé, frère, et m’en repens.»
Kaherdin, étonné, la pressa si vivement qu’elle lui dit enfin la vérité de ses noces.
Alors Tristan les rejoignit et tous trois chevauchèrent en silence jusqu’à la maison de chasse. Là Kaherdin appela Tristan à parlement, et lui dit:
«Sire Tristan, ma sœur m’a avoué la vérité de ses noces. Je vous tenais à pair et à compagnon. Mais vous avez faussé votre foi et honni ma parenté. Désormais, si vous ne me faites droit, sachez que je vous défie.»
Tristan lui répondit:
«Oui, je suis venu parmi vous pour votre malheur. Mais apprends ma misère, beau doux ami, frère et compagnon, et peut-être ton cœur s’apaisera. Sache que j’ai une autre Iseut, plus belle que toutes les femmes, qui a souffert et qui souffre encore pour moi, maintes peines. Certes ta sœur m’aime et m’honore; mais, pour l’amour de moi, l’autre Iseut traite à plus d’honneur encore que ta sœur ne me traite, un chien que je lui ai donné. Viens; quittons cette chasse, suis-moi où je te mènerai; je te dirai la misère de ma vie.»
Tristan tourna bride et brocha son cheval. Kaherdin poussa le sien sur ses traces. Sans une parole, ils coururent jusqu’au plus profond de la forêt. Là, Tristan dévoila sa vie à Kaherdin. Il dit comment sur la mer il avait bu l’amour et la mort; il dit la traîtrise des barons et du nain, la reine menée au bûcher, livrée aux lépreux, et leurs amours dans la forêt sauvage; comment il l’avait rendue au roi Marc, et comment, l’ayant fuie, il avait voulu aimer Iseut aux Blanches Mains; comment il savait désormais qu’il ne pouvait vivre ni mourir sans la reine.
Kaherdin se tait et s’étonne. Il sent sa colère qui, malgré lui, s’apaise.
«Ami, dit-il enfin, j’entends merveilleuses paroles, et vous avez ému mon cœur à pitié: car vous avez enduré telles peines dont Dieu garde chacun et chacune! Retournons vers Carhaix: au troisième jour, si je puis, je vous dirai ma pensée.»
En sa chambre, à Tintagel, Iseut la Blonde soupire à cause de Tristan qu’elle appelle. L’aimer toujours, elle n’a d’autre penser, d’autre espoir, d’autre vouloir. En lui est tout son désir, et depuis deux années elle ne sait rien de lui. Où est-il? En quel pays? Vit-il seulement?
En sa chambre, Iseut la Blonde est assise, et fait un triste lai d’amour. Elle dit comment Guron fut surpris et tué pour l’amour de la dame qu’il aimait sur toute chose, et comment par ruse le comte donna le cœur de Guron à manger à sa femme, et la douleur de celle-ci.
La reine chante doucement; elle accorde sa voix à la harpe. Les mains sont belles, le lai bon, le ton bas et douce la voix.
Or, survient Kariado, un riche comte d’une île lointaine. Il était venu à Tintagel pour offrir à la reine son service, et plusieurs fois depuis le départ de Tristan il l’avait requise d’amour. Mais la reine rebutait sa requête et la tenait à folie. Il était beau chevalier, orgueilleux et fier, bien emparlé, mais il valait mieux dans les chambres des dames qu’en bataille. Il trouva Iseut, qui faisait son lai. Il lui dit en riant:
«Dame, quel triste chant, triste comme celui de l’orfraie! Ne dit-on pas que l’orfraie chante pour annoncer la mort? C’est ma mort sans doute qu’annonce votre lai: car je meurs pour l’amour de vous!
—Soit, lui dit Iseut. Je veux bien que mon chant signifie votre mort, car jamais vous n’êtes venu céans sans m’apporter nouvelle douloureuse. C’est vous qui toujours avez été orfraie ou chat-huant pour médire de Tristan. Aujourd’hui, quelle male nouvelle me direz-vous encore?»
Kariado lui répondit:
«Reine, vous êtes irritée, et je ne sais de quoi; mais bien fou qui s’émeut de vos dires! Quoi qu’il advienne de la mort que m’annonce l’orfraie, voici donc la male nouvelle que vous apporte le chat-huant: Tristan, votre ami, est perdu pour vous, dame Iseut. Il a pris femme en autre terre. Désormais, vous pourrez vous pourvoir ailleurs, car il dédaigne votre amour. Il a pris femme à grand honneur, Iseut aux Blanches Mains, la fille du duc de Bretagne.»
Kariado s’en va, courroucé. Iseut la Blonde baisse la tête et commence à pleurer.
Au troisième jour, Kaherdin appela Tristan:
«Ami, j’ai pris conseil en mon cœur. Oui, si vous m’avez dit vérité, la vie que vous menez en cette terre est forsennerie et folie, et nul bien n’en peut venir ni pour vous ni pour ma sœur Iseut aux Blanches Mains. Donc entendez mon propos. Nous voguerons ensemble vers Tintagel; vous reverrez la reine, et vous éprouverez si toujours elle vous regrette et vous porte foi. Si elle vous a oublié, peut-être alors aurez-vous plus chère Iseut ma sœur, la simple, la belle. Je vous suivrai: ne suis-je pas votre pair et votre compagnon?
—Frère, dit Tristan, on dit bien: Le cœur d’un homme vaut tout l’or d’un pays.»
Bientôt, Tristan et Kaherdin prirent le bourdon et la chape des pèlerins, comme s’ils voulaient visiter les corps saints en terre lointaine. Ils prirent le congé du duc Hoël. Tristan emmenait Gorvenal, et Kaherdin un seul écuyer. Secrètement, ils équipèrent une nef et voguèrent vers la Cornouailles.
Le vent leur fut léger et bon, tant qu’ils atterrirent un matin, avant l’aurore, non loin de Tintagel, dans une crique déserte, voisine du château de Lidan. Là, sans doute, Dinas de Lidan, le bon sénéchal, les hébergerait et saurait cacher leur venue.
Au petit jour, les deux compagnons montaient vers Lidan quand ils virent venir derrière eux un homme qui suivait la même route, au petit pas de son cheval. Ils se jetèrent sous bois, mais l’homme passa sans les voir, car il sommeillait en selle. Tristan le reconnut:
«Frère, dit-il tout bas à Kaherdin, c’est Dinas de Lidan lui-même. Il dort. Sans doute, il revient de chez son amie et rêve encore d’elle: il ne serait pas courtois de l’éveiller, mais suis-moi de loin.»
Il rejoignit Dinas, prit doucement son cheval par la bride, et chemina sans bruit à ses côtés. Enfin, un faux pas du cheval réveilla le dormeur. Il ouvre les yeux, voit Tristan, hésite:
«C’est toi, c’est toi, Tristan! Dieu bénisse l’heure où je te revois: je l’ai si longtemps attendue!
—Ami, Dieu vous sauve! Quelles nouvelles me direz-vous de la reine?
—Hélas! de dures nouvelles. Le roi la chérit et veut lui faire fête; mais depuis ton exil elle languit et pleure pour toi. Ah! pourquoi revenir près d’elle? Veux-tu chercher encore sa mort et la tienne? Tristan, aie pitié de la reine, laisse-la à son repos!
—Ami, dit Tristan, octroyez-moi un don: cachez-moi à Lidan, portez-lui mon message et faites que je la revoie une fois, une seule fois.»
Dinas répondit:
«J’ai pitié de ma dame, et je ne veux faire ton message que si je sais qu’elle t’est restée chère par-dessus toutes les femmes.
—Ah! sire, dites-lui qu’elle m’est restée chère par-dessus toutes les femmes, et ce sera vérité.
—Or donc, suis-moi, Tristan; je t’aiderai en ton besoin.»
A Lidan, le sénéchal hébergea Tristan, Gorvenal, Kaherdin et son écuyer, et quand Tristan lui eut conté de point en point l’aventure de sa vie, Dinas s’en fut à Tintagel pour s’enquérir des nouvelles de la cour. Il apprit qu’à trois jours de là, la reine Iseut, le roi Marc, toute sa mesnie, tous ses écuyers et tous ses veneurs quitteraient Tintagel pour s’établir au château de la Blanche-Lande, où de grandes chasses étaient préparées. Alors Tristan confia au sénéchal son anneau de jaspe vert et le message qu’il devait redire à la reine.
Dinas retourna donc à Tintagel, monta les degrés et entra dans la salle. Sous le dais, le roi Marc et Iseut la Blonde étaient assis à l’échiquier. Dinas prit place sur un escabeau près de la reine, comme pour observer son jeu, et par deux fois, feignant de lui désigner les pièces, il posa sa main sur l’échiquier: à la seconde fois, Iseut reconnut à son doigt l’anneau de jaspe. Alors, elle eut assez joué. Elle heurta légèrement le bras de Dinas, en telle guise que plusieurs paonnets tombèrent en désordre.
«Voyez, sénéchal, dit-elle, vous avez troublé mon jeu, et de telle sorte que je ne saurais le reprendre.»
Marc quitte la salle, Iseut se retire en sa chambre, et fait venir le sénéchal auprès d’elle:
«Ami, vous êtes messager de Tristan?
—Oui, reine, il est à Lidan, caché dans mon château.
—Est-il vrai qu’il ait pris femme en Bretagne?
—Reine, on vous a dit vérité. Mais il assure qu’il ne vous a point trahie; que pas un seul jour il n’a cessé de vous chérir par-dessus toutes les femmes; qu’il mourra s’il ne vous revoit, une fois seulement: il vous semont d’y consentir, par la promesse que vous lui fîtes le dernier jour où il vous parla.»
La reine se tut quelque temps, songeant à l’autre Iseut. Enfin, elle répondit:
«Oui, au dernier jour où il me parla, j’ai dit, il m’en souvient: «Si jamais je revois l’anneau de jaspe vert, ni tour, ni fort château, ni défense royale ne m’empêcheront de faire la volonté de mon ami, que ce soit sagesse ou folie...»
—Reine, à deux jours d’ici la cour doit quitter Tintagel pour gagner la Blanche-Lande; Tristan vous mande qu’il sera caché sur la route, dans un fourré d’épines. Il vous mande que vous le preniez en pitié.
—Je l’ai dit: ni tour, ni fort château, ni défense royale ne m’empêcheront de faire la volonté de mon ami.»
Le surlendemain, tandis que toute la cour de Marc s’apprêtait au départ de Tintagel, Tristan et Gorvenal, Kaherdin et son écuyer revêtirent le haubert, prirent leurs épées et leurs écus, et par des chemins secrets se mirent à la voie vers le lieu désigné. A travers la forêt, deux routes conduisaient vers la Blanche-Lande: l’une belle et bien ferrée, par où devait passer le cortège, l’autre pierreuse et abandonnée. Tristan et Kaherdin apostèrent sur celle-ci leurs deux écuyers; ils les attendraient en ce lieu, gardant leurs chevaux et leurs écus. Eux-mêmes se glissèrent sous bois et se cachèrent dans un fourré. Devant ce fourré, sur la route, Tristan déposa une branche de coudrier où s’enlaçait un brin de chèvrefeuille.
Bientôt le cortège apparaît sur la route. C’est d’abord la troupe du roi Marc. Viennent en belle ordonnance les fourriers et les maréchaux, les queux et les échansons, viennent les chapelains, viennent les valets de chiens menant lévriers et brachets, puis les fauconniers portant les oiseaux sur le poing gauche, puis les veneurs, puis les chevaliers et les barons; ils vont leur petit train, bien arrangés deux par deux, et il fait beau les voir, richement montés sur chevaux harnachés de velours semé d’orfèvrerie. Puis le roi Marc passa et Kaherdin s’émerveillait de voir ses privés autour de lui, deux de-çà et deux de-là, habillés tous de drap d’or ou d’écarlate.
Alors s’avance le cortège de la reine. Les lavandières et les chambrières viennent en tête, ensuite les femmes et les filles des barons et des comtes. Elles passent une à une; un jeune chevalier escorte chacune d’elles. Enfin approche un palefroi monté par la plus belle que Kaherdin ait jamais vue de ses yeux: elle est bien faite de corps et de visage, les hanches un peu basses, les sourcils bien tracés, les yeux riants, les dents menues; une robe de rouge samit la couvre; un mince chapelet d’or et de pierreries pare son front poli.
«C’est la reine, dit Kaherdin à voix basse.
—La reine? dit Tristan; non, c’est Camille, sa servante.»
Alors s’en vient, sur un palefroi vair, une autre demoiselle plus blanche que neige en février, plus vermeille que rose; ses yeux clairs frémissent comme l’étoile dans la fontaine.
«Or, je la vois, c’est la reine! dit Kaherdin.
—Eh! non, dit Tristan, c’est Brangien la Fidèle.»
Mais la route s’éclaira tout à coup, comme si le soleil ruisselait soudain à travers les feuillages des grands arbres, et Iseut la Blonde apparut. Le duc Andret, que Dieu honnisse! chevauchait à sa droite.
A cet instant, partirent du fourré d’épines des chants de fauvettes et d’alouettes, et Tristan mettait en ces mélodies toute sa tendresse. La reine a compris le message de son ami. Elle remarque sur le sol la branche de coudrier où le chèvrefeuille s’enlace fortement, et songe en son cœur: «Ainsi va de nous, ami; ni vous sans moi, ni moi sans vous.» Elle arrête son palefroi, descend, vient vers une haquenée qui portait une niche enrichie de pierreries; là, sur un tapis de pourpre, était couché le chien Petit-Crû: elle le prend entre ses bras, le flatte de la main, le caresse de son manteau d’hermine, lui fait mainte fête. Puis, l’ayant replacé dans sa châsse, elle se tourne vers le fourré d’épines et dit à voix haute:
«Oiseaux de ce bois, qui m’avez réjouie de vos chansons, je vous prends à louage. Tandis que mon seigneur Marc chevauchera jusqu’à la Blanche-Lande, je veux séjourner dans mon château de Saint-Lubin. Oiseaux, faites-moi cortège jusque-là; ce soir, je vous récompenserai richement, comme de bons ménestrels.»
Tristan retint ses paroles et se réjouit. Mais déjà Andret le Félon s’inquiétait. Il remit la reine en selle et le cortège s’éloigna.
Or, écoutez une male aventure. Dans le temps où passait le cortège royal, là-bas, sur la route où Gorvenal et l’écuyer de Kaherdin gardaient les chevaux de leurs seigneurs, survint un chevalier en armes, nommé Bleheri. Il reconnut de loin Gorvenal et l’écu de Tristan: «Qu’ai-je vu? pensa-t-il; c’est Gorvenal et cet autre est Tristan lui-même.» Il éperonna son cheval vers eux et cria: «Tristan!» Mais déjà les deux écuyers avaient tourné bride et fuyaient. Bleheri, lancé à leur poursuite répétait:
«Tristan! arrête, je t’en conjure par ta prouesse!»
Mais les écuyers ne se retournèrent pas. Alors Bleheri cria:
«Tristan! arrête, je t’en conjure par le nom d’Iseut la Blonde!»
Trois fois il conjura les fuyards par le nom d’Iseut la Blonde. Vainement: ils disparurent, et Bleheri ne put atteindre qu’un de leurs chevaux, qu’il emmena comme sa capture. Il parvint au château de Saint-Lubin, au moment où la reine venait de s’y héberger. Et, l’ayant trouvée seule, il lui dit:
«Reine, Tristan est dans ce pays. Je l’ai vu sur la route abandonnée qui vient de Tintagel. Il a pris la fuite. Trois fois je lui ai crié de s’arrêter, le conjurant au nom d’Iseut la Blonde; mais il avait pris peur, il n’a pas osé m’attendre.
—Beau sire, vous dites mensonge et folie: comment Tristan serait-il en ce pays? Comment aurait-il fui devant vous? Comment ne se serait-il pas arrêté, conjuré par mon nom?
—Pourtant, dame, je l’ai vu, à telles enseignes que j’ai pris l’un de ses chevaux. Voyez-le tout harnaché, là-bas, sur l’aire.»
Mais Bleheri vit Iseut courroucée. Il en eut deuil, car il aimait Tristan et la reine. Il la quitta, regrettant d’avoir parlé.
Alors, Iseut pleura et dit: «Malheureuse! j’ai trop vécu, puisque j’ai vu le jour où Tristan me raille et me honnit! Jadis, conjuré par mon nom, quel ennemi n’aurait-il pas affronté? Il est hardi de son corps; s’il a fui devant Bleheri, s’il n’a pas daigné s’arrêter au nom de son amie, ah! c’est que l’autre Iseut le possède! Pourquoi est-il revenu? Il m’avait trahie, il a voulu me honnir par surcroît! N’avait-il pas assez de mes tourments anciens? Qu’il s’en retourne donc, honni à son tour, vers Iseut aux Blanches Mains!»
Elle appela Perinis le Fidèle, et lui redit les nouvelles que Bleheri lui avait portées. Elle ajouta:
«Ami, cherche Tristan sur la route abandonnée qui va de Tintagel à Saint-Lubin. Tu lui diras que je ne le salue pas, et qu’il ne soit pas si hardi que d’oser approcher de moi, car je le ferais chasser par les sergents et les valets.»
Perinis se mit en quête, tant qu’il trouva Tristan et Kaherdin. Il leur fit le message de la reine.
«Frère, s’écria Tristan, qu’as-tu dit? Comment aurais-je fui devant Bleheri, puisque, tu le vois, nous n’avons pas même nos chevaux? Gorvenal les gardait, nous ne l’avons pas retrouvé au lieu désigné, et nous le cherchons encore.»
A cet instant revinrent Gorvenal et l’écuyer de Kaherdin: ils confessèrent leur aventure.
«Perinis, beau doux ami, dit Tristan, retourne en hâte vers ta dame. Dis-lui que je lui envoie salut et amour, que je n’ai pas failli à la loyauté que je lui dois, qu’elle m’est chère par-dessus toutes les femmes; dis-lui qu’elle te renvoie vers moi me porter sa merci: j’attendrai ici que tu reviennes.»
Perinis retourna donc vers la reine et lui redit ce qu’il avait vu et entendu. Mais elle ne le crut pas:
«Ah! Perinis, tu étais mon privé et mon fidèle, et mon père t’avait destiné, tout enfant, à me servir. Mais Tristan l’enchanteur t’a gagné par ses mensonges et ses présents. Toi aussi, tu m’as trahie; va-t’en!»
Perinis s’agenouilla devant elle:
«Dame, j’entends paroles dures. Jamais je n’eus telle peine en ma vie. Mais peu me chaut de moi: j’ai deuil pour vous, dame, qui faites outrage à mon seigneur Tristan, et qui trop tard en aurez regret.
—Va-t’en, je ne te crois pas! Toi aussi, Perinis, Perinis le Fidèle, tu m’as trahie!»
Tristan attendit longtemps que Perinis lui portât le pardon de la reine. Perinis ne vint pas.
Au matin, Tristan s’atourne d’une grande chape en lambeaux. Il peint par places son visage de vermillon et de brou de noix, en sorte qu’il ressemble à un malade rongé par la lèpre. Il prend en ses mains un hanap de bois veiné à recueillir les aumônes et une crécelle de ladre.
Il entre dans les rues de Saint-Lubin, et, muant sa voix, mendie à tous venants. Pourra-t-il seulement apercevoir la reine?
Elle sort enfin du château; Brangien et ses femmes, ses valets et ses sergents l’accompagnent. Elle prend la voie qui mène à l’église. Le lépreux suit les valets, fait sonner sa crécelle, supplie à voix dolente:
«Reine, faites-moi quelque bien; vous ne savez pas comme je suis besogneux!»
A son beau corps, à sa stature, Iseut l’a reconnu. Elle frémit toute, mais ne daigne baisser son regard vers lui. Le lépreux l’implore, et c’était pitié de l’ouïr; il se traîne après elle:
«Reine, si j’ose approcher de vous, ne vous courroucez pas; ayez merci de moi, je l’ai bien mérité!»
Mais la reine appelle les valets et les sergents:
«Chassez ce ladre!» leur dit-elle.
Les valets le repoussent, le frappent. Il leur résiste et s’écrie:
«Reine, ayez pitié!»
Alors Iseut éclata de rire. Son rire sonnait encore quand elle entra dans l’église. Quand il l’entendit rire, le lépreux s’en alla. La reine fit quelques pas dans la nef du moutier; puis ses membres fléchirent; elle tomba sur les genoux, la tête contre le sol, les bras en croix.
Le même jour, Tristan prit congé de Dinas, à tel déconfort qu’il semblait avoir perdu le sens, et sa nef appareilla pour la Bretagne.
Hélas! bientôt la reine se repentit. Quand elle sut par Dinas de Lidan que Tristan était parti à tel deuil, elle se prit à croire que Perinis lui avait dit vérité; que Tristan n’avait pas fui, conjuré par son nom; qu’elle l’avait chassé à grand tort. «Quoi! pensait-elle, je vous ai chassé, vous, Tristan, ami! Vous me haïssez désormais, et jamais je ne vous reverrai. Jamais vous n’apprendrez seulement mon repentir, ni quel châtiment je veux m’imposer et vous offrir comme un gage menu de mon remords!»
De ce jour, pour se punir de son erreur et de sa folie, Iseut la Blonde revêtit un cilice et le porta contre sa chair.
Tristan revit la Bretagne, Carhaix, le duc Hoël et sa femme Iseut aux Blanches Mains. Tous lui firent accueil, mais Iseut la Blonde l’avait chassé: rien ne lui était plus. Longuement il languit loin d’elle; puis un jour il songea qu’il voulait la revoir, dût-elle le faire encore battre vilement par ses sergents et ses valets. Loin d’elle, il savait sa mort sûre et prochaine; plutôt mourir d’un coup que lentement, chaque jour. Qui vit à douleur est tel qu’un mort. Tristan désire la mort, il veut la mort: mais que la reine apprenne du moins qu’il a péri pour l’amour d’elle; qu’elle l’apprenne, il mourra plus doucement.
Il partit de Carhaix sans avertir personne, ni ses parents, ni ses amis, ni même Kaherdin, son cher compagnon. Il partit misérablement vêtu, à pied: car nul ne prend garde aux pauvres truands qui cheminent sur les grandes routes. Il marcha tant qu’il atteignit le rivage de la mer.
Au port, une grande nef marchande appareillait: déjà les mariniers halaient la voile et levaient l’ancre pour cingler vers la haute mer.
«Dieu vous garde, seigneurs, et puissiez-vous naviguer heureusement! Vers quelle terre irez-vous?
—Vers Tintagel.
—Vers Tintagel! Ah! seigneurs, emmenez-moi!»
Il s’embarque. Un vent propice gonfle la voile, la nef court sur les vagues. Cinq nuits et cinq jours elle vogua droit vers la Cornouailles, et le sixième jour jeta l’ancre dans le port de Tintagel.
Au delà du port, le château se dressait sur la mer, bien clos de toutes parts: on n’y pouvait entrer que par une seule porte de fer, et deux prud’hommes la gardaient jour et nuit. Comment y pénétrer?
Tristan descendit de la nef et s’assit sur le rivage. Il apprit d’un homme qui passait que Marc était au château et qu’il venait d’y tenir une grande cour.
«Mais où est la reine? et Brangien, sa belle servante?
—Elles sont aussi à Tintagel, et récemment je les ai vues: la reine Iseut semblait triste, comme à son ordinaire.»
Au nom d’Iseut, Tristan soupira et songea que, ni par ruse, ni par prouesse, il ne réussirait à revoir son amie: car le roi Marc le tuerait...
«Mais qu’importe qu’il me tue? Iseut, ne dois-je pas mourir pour l’amour de vous? Et que fais-je chaque jour, sinon mourir? Mais vous pourtant, Iseut, si vous me saviez ici, daigneriez-vous seulement parler à votre ami? Ne me feriez-vous pas chasser par vos sergents? Oui, je veux tenter une ruse... Je me déguiserai comme un fou, et cette folie sera grande sagesse. Tel me tiendra pour assoti qui sera moins sage que moi, tel me croira fou qui aura plus fou dans sa maison.»
Un pêcheur s’en venait, vêtu d’une gonelle de bure velue, à grand chaperon. Tristan le voit, lui fait un signe, le prend à l’écart:
«Ami, veux-tu troquer tes draps contre les miens? Donne-moi ta cotte, qui me plaît fort.»
Le pêcheur regarda les vêtements de Tristan, les trouva meilleurs que les siens, les prit aussitôt et s’en alla bien vite, heureux de l’échange.
Alors Tristan tondit sa belle chevelure blonde, au ras de la tête, en y dessinant une croix. Il enduisit sa face d’une liqueur faite d’une herbe magique apportée de son pays, et aussitôt sa couleur et l’aspect de son visage muèrent si étrangement que nul homme au monde n’aurait pu le reconnaître. Il arracha d’une haie une pousse de châtaignier, s’en fit une massue, et la pendit à son cou; les pieds nus, il marcha droit vers le château.
Le portier crut qu’assurément il était fou, et lui dit:
«Approchez; où donc êtes-vous resté si longtemps?»
Tristan contrefit sa voix et répondit:
«Aux noces de l’abbé du Mont, qui est de mes amis. Il a épousé une abbesse, une grosse dame voilée. De Besançon jusqu’au Mont, tous les prêtres, abbés, moines et clercs ordonnés ont été mandés à ces épousailles: et tous sur la lande, portant bâtons et crosses, sautent, jouent et dansent à l’ombre des grands arbres. Mais je les ai quittés pour venir ici: car je dois aujourd’hui servir à la table du roi.»
Le portier lui dit:
«Entrez donc seigneur, fils d’Urgan le Velu; vous êtes grand et velu comme lui, et vous ressemblez assez à votre père.»
Quand il entra dans le bourg, jouant de sa massue, valets et écuyers s’amassèrent sur son passage, le pourchassant comme un loup:
«Voyez le fol! hu! hu! et hu!»
Ils lui lancent des pierres, l’assaillent de leurs bâtons; mais il leur tient tête en gambadant et se laisse faire: si on l’attaque à sa gauche, il se retourne et frappe à sa droite.
Au milieu des rires et des huées, traînant après lui la foule ameutée, il parvint au seuil de la porte où, sous le dais, aux côtés de la reine, le roi Marc était assis. Il approcha de la porte, pendit la massue à son cou et entra. Le roi le vit, et dit:
«Voilà un bon compagnon; faites-le approcher.»
On l’amène, la massue au cou:
«Ami, soyez le bienvenu!»
Tristan répondit, de sa voix étrangement contrefaite:
«Sire, bon et noble entre tous les rois, je le savais, qu’à votre vue mon cœur se fondrait de tendresse. Dieu vous protège, beau sire!
—Ami, qu’êtes-vous venu quérir céans?
—Iseut, que j’ai tant aimée. J’ai une sœur que je vous amène, la très belle Brunehaut. La reine vous ennuie, essayez de celle-ci: faisons l’échange, je vous donne ma sœur, baillez-moi Iseut, je la prendrai et vous servirai par amour.»
Le roi s’en rit et dit au fou:
«Si je te donne la reine, qu’en voudras-tu faire? Où l’emmèneras-tu?
—Là-haut, entre le ciel et la nue, dans ma belle maison de verre. Le soleil la traverse de ses rayons, les vents ne peuvent l’ébranler; j’y porterai la reine en une chambre de cristal, toute fleurie de roses, toute lumineuse au matin quand le soleil la frappe.»
Le roi et ses barons se dirent entre eux:
«Voilà un bon fou, habile en paroles!»
Il s’était assis sur un tapis et regardait tendrement Iseut.
«Ami, lui dit Marc, d’où te vient l’espoir que ma dame prendra garde à un fou hideux comme toi?
—Sire, j’y ai bien droit; j’ai accompli pour elle maint travail, et c’est par elle que je suis devenu fou.
—Qui donc es-tu?
—Je suis Tristan, celui qui a tant aimé la reine, et qui l’aimera jusqu’à la mort.»
A ce nom, Iseut soupira, changea de couleur, et courroucée lui dit:
«Va-t’en! Qui t’a fait entrer céans? Va-t’en, mauvais fou!
Le fou remarqua sa colère et dit:
«Reine Iseut, ne vous souvient-il pas du jour où, navré par l’épée empoisonnée du Morholt, emportant ma harpe sur la mer, j’ai été poussé vers vos rivages? Vous m’avez guéri. Ne vous en souvient-il plus, reine?»
Iseut répondit:
«Va-t’en d’ici, fou, ni tes jeux ne me plaisent, ni toi.»
Aussitôt le fou se retourna vers les barons, les chassa vers la porte en criant:
«Folles gens, hors d’ici! Laissez-moi seul tenir conseil avec Iseut; car je suis venu céans pour l’aimer.»
Le roi s’en rit, Iseut rougit:
«Sire, chassez ce fou!»
Mais le fou reprit de sa voix étrange:
«Reine Iseut, ne vous souvient-il pas du grand dragon que j’ai occis en votre terre? J’ai caché sa langue dans ma chausse, et, tout brûlé par son venin, je suis tombé près du marécage. J’étais alors un merveilleux chevalier!... et j’attendais la mort, quand vous m’avez secouru.»
Iseut répond:
«Tais-toi, tu fais injure aux chevaliers, car tu n’es qu’un fou de naissance. Maudits soient les mariniers qui t’apportèrent ici, au lieu de te jeter dans la mer!»
Le fou éclata de rire et poursuivit:
«Reine Iseut, ne vous souvient-il pas du bain où vous vouliez me tuer de mon épée? et du conte du cheveu d’or qui vous apaisa? et comment je vous ai défendue contre le sénéchal couard?
—Taisez-vous, méchant conteur! Pourquoi venez-vous ici débiter vos songeries? Vous étiez ivre hier soir, sans doute, et l’ivresse vous a donné ces rêves.
—C’est vrai, je suis ivre, et de telle boisson que jamais cette ivresse ne se dissipera. Reine Iseut, ne vous souvient-il pas de ce jour si beau, si chaud sur la haute mer? Vous aviez soif, ne vous en souvient-il pas, fille de roi? Nous bûmes tous deux au même hanap. Depuis, j’ai toujours été ivre et d’une mauvaise ivresse...»
Quand Iseut entendit ces paroles qu’elle seule pouvait comprendre, elle se cacha la tête dans son manteau, se leva et voulut s’en aller. Mais le roi la retint par sa chape d’hermine et la fit rasseoir à ses côtés:
«Attendez un peu, Iseut amie, que nous entendions ces folies jusqu’au bout. Fou, quel métier sais-tu faire?
—J’ai servi des rois et des comtes.
—En vérité, sais-tu chasser aux chiens? aux oiseaux?
—Certes, quand il me plaît de chasser en forêt, je sais prendre, avec mes lévriers, les grues qui volent dans les nuées; avec mes limiers, les cygnes, les oies bises ou blanches, les pigeons sauvages; avec mon arc, les plongeons et les butors!»
Tous s’en rirent bonnement, et le roi demanda:
«Et que prends-tu, frère, quand tu chasses au gibier de rivière?
—Je prends tout ce que je trouve; avec mes autours, les loups des bois et les grands ours; avec mes gerfauts, les sangliers; avec mes faucons, les chevreuils et les daims; les renards, avec mes éperviers; les lièvres, avec mes émerillons. Et quand je rentre chez qui m’héberge, je sais bien jouer de la massue, partager les tisons entre les écuyers, accorder ma harpe et chanter en musique, et aimer les reines, et jeter par les ruisseaux des copeaux bien taillés. En vérité ne suis-je pas bon ménestrel? Aujourd’hui, vous avez vu comme je sais m’escrimer du bâton.»
Et il frappe de sa massue autour de lui.
«Allez-vous en d’ici, crie-t-il, seigneurs cornouaillais! Pourquoi rester encore? N’avez-vous pas déjà mangé? N’êtes-vous pas repus?»
Le roi, s’étant diverti du fou, demanda son destrier et ses faucons et emmena en chasse chevaliers et écuyers.
«Sire, lui dit Iseut, je me sens lasse et dolente. Permettez que j’aille reposer dans ma chambre; je ne puis écouter plus longtemps ces folies.»
Elle se retira toute pensive en sa chambre, s’assit sur son lit et mena grand deuil:
«Chétive! pourquoi suis-je née? J’ai le cœur lourd et marri. Brangien, chère sœur, ma vie est si âpre et si dure que mieux me vaudrait la mort! Il y a là un fou, tondu en croix, venu céans à la male heure: ce fou, ce jongleur est enchanteur ou devin, car il sait de point en point mon être et ma vie; il sait des choses que nul ne sait hormis vous, moi et Tristan; il les sait, le truand, par enchantement et sortilège.»
Brangien répondit:
«Ne serait-ce pas Tristan lui-même?
—Non, car Tristan est beau et le meilleur des chevaliers; mais cet homme est hideux et contrefait. Maudit soit-il de Dieu! maudite soit l’heure où il est né, et maudite la nef qui l’apporta, au lieu de le noyer là dehors, sous les vagues profondes!
—Apaisez-vous, dame, dit Brangien. Vous savez trop bien, aujourd’hui, maudire et excommunier. Où donc avez-vous appris tel métier? Mais peut-être cet homme serait-il le messager de Tristan?
—Je ne crois pas, je ne l’ai pas reconnu. Mais allez le trouver, belle amie, parlez-lui, voyez si vous le reconnaîtrez.»
Brangien s’en fut vers la salle où le fou, assis sur un banc, était seul resté. Tristan la reconnut, laissa tomber sa massue et lui dit:
«Brangien, franche Brangien, je vous conjure par Dieu, ayez pitié de moi!
—Vilain fou, quel diable vous a enseigné mon nom?
—Belle, dès longtemps je l’ai appris! Par mon chef, qui naguère fut blond, si la raison s’est enfuie de cette tête, c’est vous, belle, qui en êtes cause. N’est-ce pas vous qui deviez garder le breuvage que je bus sur la haute mer? J’en bus à la grande chaleur, dans un hanap d’argent, et je le tendis à Iseut. Vous seule l’avez su, belle; ne vous en souvient-il plus?
—Non!» répondit Brangien, et, toute troublée, elle se rejeta vers la chambre d’Iseut; mais le fou se précipita derrière elle, criant: «Pitié!»
Il entre, il voit Iseut, s’élance vers elle, les bras tendus, veut la serrer sur sa poitrine; mais, honteuse, mouillée d’une sueur d’angoisse, elle se rejette en arrière, l’esquive, et, voyant qu’elle évite son approche, Tristan tremble de vergogne et de colère, se recule vers la paroi, près de la porte; et de sa voix toujours contrefaite:
«Certes, dit-il, j’ai vécu trop longtemps, puisque j’ai vu le jour où Iseut me repousse, ne daigne m’aimer, me tient pour vil! Ah! Iseut, qui bien aime, tard oublie! Iseut, c’est une chose belle et précieuse qu’une source abondante qui s’épanche et court à flots larges et clairs: le jour où elle se dessèche, elle ne vaut plus rien: tel un amour qui tarit.»
Iseut répondit:
«Frère, je vous regarde, je doute, je tremble, je ne sais, je ne reconnais pas Tristan.
—Reine Iseut, je suis Tristan, celui qui vous a tant aimée. Ne vous souvient-il pas du nain qui sema la farine entre nos lits? et du bond que je fis et du sang qui coula de ma blessure? et du présent que je vous adressai, le chien Petit-Crû au grelot magique? Ne vous souvient-il pas des morceaux de bois bien taillés que je jetais au ruisseau?»
Iseut le regarde, soupire, ne sait que dire et que croire, voit bien qu’il sait toutes choses, mais ce serait folie d’avouer qu’il est Tristan; et Tristan lui dit:
«Dame reine, je sais bien que vous vous êtes retirée de moi et je vous accuse de trahison. J’ai connu, pourtant, belle, des jours où vous m’aimiez d’amour. C’était dans la forêt profonde, sous la loge de feuillage. Vous souvient-il encore du jour où je vous donnai mon bon chien Husdent? Ah! celui-là m’a toujours aimé, et pour moi il quitterait Iseut la Blonde. Où est-il? Qu’en avez-vous fait? Lui, du moins, il me reconnaîtrait.
—Il vous reconnaîtrait? Vous dites folie; car, depuis que Tristan est parti, il reste là-bas, couché dans sa niche, et s’élance contre tout homme qui s’approche de lui. Brangien, amenez-le moi.»
Brangien l’amène.
«Viens çà, Husdent, dit Tristan; tu étais à moi, je te reprends.»
Quand Husdent entend sa voix, il fait voler sa laisse des mains de Brangien, court à son maître, se roule à ses pieds, lèche ses mains, aboie de joie.
«Husdent, s’écrie le fou, bénie soit, Husdent, la peine que j’ai mise à te nourrir! Tu m’as fait meilleur accueil que celle que j’aimais tant. Elle ne veut pas me reconnaître: reconnaîtra-t-elle seulement cet anneau qu’elle me donna jadis, avec des pleurs et des baisers, au jour de la séparation? Ce petit anneau de jaspe ne m’a guère quitté: souvent je lui ai demandé conseil dans mes tourments, souvent j’ai mouillé ce jaspe vert de mes larmes chaudes.»
Iseut a vu l’anneau. Elle ouvre ses bras tout grands:
«Me voici! Prends-moi, Tristan!»
Alors Tristan cessa de contrefaire sa voix:
«Amie, comment m’as-tu si longtemps pu méconnaître, plus longtemps que ce chien? Qu’importe cet anneau? Ne sens-tu pas qu’il m’aurait été plus doux d’être reconnu au seul rappel de nos amours passées? Qu’importe le son de ma voix? C’est le son de mon cœur que tu devais entendre.
—Ami, dit Iseut, peut-être l’ai-je entendu plus tôt que tu ne penses; mais nous sommes enveloppés de ruses: devais-je comme ce chien suivre mon désir, au risque de te faire prendre et tuer sous mes yeux? Je me gardais et je te gardais. Ni le rappel de ta vie passée, ni le son de ta voix, ni cet anneau même ne me prouvent rien, car ce peuvent être les jeux méchants d’un enchanteur. Je me rends pourtant, à la vue de l’anneau: n’ai-je pas juré que, sitôt que je le reverrais, dussé-je me perdre, je ferais toujours ce que tu me manderais, que ce fût sagesse ou folie? Sagesse ou folie, me voici; prends-moi, Tristan!»
Elle tomba pâmée sur la poitrine de son ami. Quand elle revint à elle, Tristan la tenait embrassée et baisait ses yeux et sa face. Il entre avec elle sous la courtine. Entre ses bras il tient la reine.
Pour s’amuser du fou, les valets l’hébergèrent sous les degrés de la salle, comme un chien dans un chenil. Il endurait doucement leurs railleries et leurs coups, car parfois, reprenant sa forme et sa beauté, il passait de son taudis à la chambre de la reine.
Mais, après quelques jours écoulés, deux chambrières soupçonnèrent la fraude; elles avertirent Andret, qui aposta devant les chambres des femmes trois espions bien armés. Quand Tristan voulut franchir la porte:
«Arrière, fou, crièrent-ils, retourne te coucher sur ta botte de paille!
—Eh quoi, beaux seigneurs, dit le fou, ne faut-il pas que j’aille ce soir embrasser la reine? Ne savez-vous pas qu’elle m’aime et qu’elle m’attend?»
Tristan brandit sa massue; ils eurent peur et le laissèrent entrer. Il prit Iseut entre ses bras:
«Amie, il me faut fuir déjà, car bientôt je serais découvert. Il me faut fuir et jamais sans doute je ne reviendrai. Ma mort est prochaine: loin de vous, je mourrai de mon désir.
—Ami, ferme tes bras et accole-moi si étroitement que, dans cet embrassement, nos deux cœurs se rompent et nos âmes s’en aillent! Emmène-moi au pays fortuné dont tu parlais jadis: au pays dont nul ne retourne, où des musiciens insignes chantent des chants sans fin. Emmène-moi!
—Oui, je t’emmènerai au pays fortuné des Vivants. Le temps approche; n’avons-nous pas bu déjà toute misère et toute joie? Le temps approche; quand il sera tout accompli, si je t’appelle, Iseut, viendras-tu?
—Ami, appelle-moi! tu le sais, que je viendrai!
—Amie! que Dieu t’en récompense!»
Lorsqu’il franchit le seuil, les espions se jetèrent contre lui. Mais le fou éclata de rire, fit tourner sa massue, et dit:
«Vous me chassez, beaux seigneurs; à quoi bon? Je n’ai plus que faire céans, puisque ma dame m’envoie au loin préparer la maison claire que je lui ai promise, la maison de cristal, fleurie de roses, lumineuse au matin quand reluit le soleil!
—Va-t’en donc, fou, à la male heure!»
Les valets s’écartèrent, et le fou, sans se hâter, s’en fut en dansant.