QUESTION.

SI, DANS UNE SOCIÉTÉ, UN HOMME DOIT OU PEUT LAISSER PRENDRE SUR LUI CES DROITS QUI SOUVENT HUMILIENT L'AMOUR-PROPRE?

Cette question est plus difficile à résoudre qu'elle ne le paraît d'abord. Ceux qui sont pour l'affirmative, prétendent que l'amitié véritable est un contrat par lequel chacune des parties consacre à l'autre toute son existence. Ils disent que, si l'amitié ne laisse pas le droit de donner des secours à son ami, ou d'en recevoir, elle est une chimère ridicule; que son principal bonheur consiste à lever ou déchirer ce voile de décence que les hommes ont jeté sur leurs besoins, pour se dispenser de se secourir, en continuant de se prodiguer les marques de l'affection la plus vive; que c'est celui qui donne, qui est honoré et obligé, etc. Ceux qui sont pour la négative, me paraissent appuyer leur opinion par des raisons plus solides. Ils disent que l'amitié, étant une union pure des âmes, ne doit pas se laisser soupçonner d'un autre motif. On peut appliquer cette réflexion à l'amour même. En tout état de cause, on fait toujours très-bien de ne donner, que le moins qu'on peut, atteinte à cette règle. Celui qui reçoit, n'accepte sûrement que parce qu'il respecte l'âme de celui qui donne: mais d'où sait-il que cette âme ne se dégradera point? et alors quel désespoir de lui avoir obligation! d'où sait-il que cette âme, en supposant qu'elle reste noble, ne cessera point de l'aimer, voudra bien ne jamais se prévaloir de ses avantages? Quelle âme il faut avoir pour laisser à celle d'une autre la liberté de tous ses mouvemens, tandis que je pourrais les contraindre et les diriger vers mon bonheur apparent! Ce sacrifice continuel de mon intérêt est peut-être plus difficile que le sacrifice momentané de ma personne; et le bienfaiteur qui en est capable, a nécessairement l'avantage sur celui qu'il a obligé, en leur supposant d'ailleurs une égale élévation dans le caractère. Or, j'ai peine à croire que l'homme puisse supporter l'idée de la supériorité d'une âme sur la sienne. J'en juge par la peine avec laquelle les âmes les plus fortes voient une supériorité fondée sur des choses moins essentielles. Il suit, au moins, de tout ceci que, dès que je reçois un bienfait, je m'engage, pour mon bienfaiteur, qu'il sera toujours vertueux; qu'il n'aura jamais tort avec moi; qu'il ne cessera point de m'aimer, ni moi de lui être attaché. Si les deux premières de ces conditions n'ont pas lieu, c'est au bienfaiteur à rougir; mais celui qui a reçu le bienfait, doit pleurer.

FIN DE LA QUESTION.

PETITS
DIALOGUES PHILOSOPHIQUES.

Dialogue Ier.—A. Comment avez-vous fait pour n'être plus sensible?

B. Cela s'est fait par degrés.

A. Comment?

B. Dieu m'a fait la grâce de n'être plus aimable; je m'en suis apperçu, et le reste a été tout seul.

Dial. II.A. Vous ne voyez plus M.....?

B. Non, il n'est plus possible.

A. Comment?

B. Je l'ai vu, tant qu'il n'était que de mauvaises mœurs; mais, depuis qu'il est de mauvaise compagnie, il n'y a pas moyen.

Dial. III.A. Je suis brouillé avec elle.

B. Pourquoi?

A. J'en ai dit du mal.

B. Je me charge de vous raccommoder: quel mal en avez-vous dit?

A. Qu'elle est coquette.

B. Je vous réconcilie.

A. Quelle n'est pas belle.

B. Je ne m'en mêle plus.

Dial. IV.—A. Croiriez-vous que j'ai vu madame de..... pleurer son ami, en présence de quinze personnes?

B. Quand je vous disois que c'étoit une femme qui réussirait à tout ce qu'elle voudroit entreprendre!

Dial. V.A. Vous marierez-vous?

B. Non.

A. Pourquoi?

B. Parce que je serais chagrin.

A. Pourquoi?

B. Parce que je serais jaloux.

A. Et pourquoi seriez-vous jaloux?

B. Parce que je serais cocu.

A. Qui vous a dit que vous seriez cocu?

B. Je serais cocu, parce que je le mériterais.

A. Et pourquoi le mériteriez-vous?

B. Parce que je me serais marié.

Dial. VI.Le Cuisinier. Je n'ai pu acheter ce saumon.

Le Docteur en Sorbonne. Pourquoi?

Le C. Un conseiller le marchandait.

Le D. Prends ces cent écus; et va m'acheter le saumon et le conseiller.

Dial. VII.A. Vous êtes bien au fait des intrigues de nos ministres?

B. C'est que j'ai vécu avec eux.

A. Vous vous en êtes bien trouvé, j'espère?

B. Point du tout. Ce sont des joueurs qui m'ont montré leurs cartes, qui ont même, en ma présence, regardé dans le talon; mais qui n'ont point partagé avec moi les profits du gain de la partie.

Dial. VIII.Le Vieillard. Vous êtes misantrope de bien bonne heure. Quel âge avez-vous?

Le Jeune Homme. Vingt-cinq ans.

Le V. Comptez-vous vivre plus de cent ans?

Le J. H. Pas tout à fait.

Le V. Croyez-vous que les hommes seront corrigés dans soixante-quinze ans?

Le J. H. Cela serait absurde à croire.

Le V. Il faut que vous le pensiez pourtant, puisque vous vous emportez contre leurs vices.... Encore cela ne serait-il pas raisonnable, quand ils seraient corrigés d'ici à soixante-quinze ans; car il ne vous resterait plus de temps pour jouir de la réforme que vous auriez opérée.

Le J. H. Votre remarque mérite quelque considération: j'y penserai.

Dial. IX.A. Il a cherché à vous humilier.

B. Celui qui ne peut être honoré que par lui-même, n'est guère humilié par personne.

Dial. X.A. La femme qu'on me propose n'est pas riche.

B. Vous l'êtes.

A. Je veux une femme qui le soit. Il faut bien s'assortir.

Dial. XI.A. Je l'ai aimée à la folie; j'ai cru que j'en mourrais de chagrin.

B. Mourir de chagrin! mais vous l'avez eue?

A. Oui.

B. Elle vous aimait?

A. A la fureur! et elle a pensé en mourir aussi.

B. Eh bien! comment donc pouviez-vous mourir de chagrin?

A. Elle voulait que je l'épousasse.

B. Eh bien! une jeune femme, belle et riche qui vous aimait, dont vous étiez fou!

A. Cela est vrai; mais épouser, épouser! Dieu merci, j'en suis quitte à bon marché.

Dial. XII.A. La place est honnête.

B. Vous voulez dire lucrative.

A. Honnête ou lucratif, c'est tout un.

Dial. XIII.A. Ces deux femmes sont fort amies, je crois.

B. Amies! là..... vraiment?

A. Je le crois, vous dis-je; elles passent leur vie ensemble: au surplus, je ne vis pas assez dans leur société, pour savoir si elles s'aiment ou se haïssent.

Dial. XIV.A. M. de R........ parle mal de vous.

B. Dieu a mis le contrepoison de ce qu'il peut dire, dans l'opinion qu'on a de ce qu'il peut faire.

Dial. XV.A. Vous connaissez M. le comte de.......; est-il aimable?

B. Non. C'est un homme plein de noblesse, d'élévation, d'esprit, de connaissance: voilà tout.

Dial. XVI.A. Je lui ferais du mal volontiers.

B. Mais il ne vous en a jamais fait.

A. Il faut bien que quelqu'un commence.

Dial. XVII.Damon. Clitandre est plus jeune que son âge. Il est trop exalté. Les maux publics, les torts de la société, tout l'irrite et le révolte.

Célimène. Oh! il est jeune encore, mais il a un bon esprit; il finira par se faire vingt mille livres de rente, et prendre son parti sur tout le reste.

Dial. XVIII.A. Il paraît que tout le mal dit par vous sur madame de....... n'est que pour vous conformer au bruit public; car il me semble que vous ne la connaissez point?

B. Moi, point du tout.

Dial. XIX.A. Pouvez-vous me faire le plaisir de me montrer le portrait en vers que vous avez fait de madame de....?

B. Par le plus grand hasard du monde, je l'ai sur moi.

A. C'est pour cela que je vous le demande.

Dial. XX.Damon. Vous me paraissez bien revenu des femmes, bien désintéressé à leur égard.

Clitandre. Si bien que, pour peu de chose, je vous dirais ce que je pense d'elles.

Dam. Dites-le moi.

Clit. Un moment. Je veux attendre encore quelques années. C'est le parti le plus prudent.

Dial. XXI.A. J'ai fait comme les gens sages, quand ils font une sottise.

B. Que font-ils?

A. Ils remettent la sagesse à une autre fois.

Dial. XXII.A. Voilà quinze jours que nous perdons. Il faut pourtant nous remettre.

B. Oui, dès la semaine prochaine.

A. Quoi! sitôt?

Dial. XXIII.A. On a dénoncé à M. le garde des sceaux une phrase de M. de L......

B. Comment retient-on une phrase de L......?

A. Un espion.

Dial. XXIV.A. Il faut vivre avec les vivans.

B. Cela n'est pas vrai; il faut vivre avec les morts[20].

Dial. XXV.A. Non, monsieur votre droit n'est point d'être enterré dans cette chapelle.

B. C'est mon droit; cette chapelle a été bâtie par mes ancêtres.

A. Oui; mais il y a eu depuis une transaction qui ordonne qu'après monsieur votre père qui est mort, ce soit mon tour.

B. Non, je n'y consentirai pas. J'ai le droit d'y être enterré, d'y être enterré tout à l'heure.

Dial. XXVI.—A. Monsieur, je suis un pauvre comédien de province qui veut rejoindre sa troupe: je n'ai pas de quoi...

B. Vieille ruse! Monsieur, il n'y a point là d'invention, point de talent.

A. Monsieur, je venais sur votre réputation....

B. Je n'ai point de réputation, et ne veux point en avoir.

A. Ah, monsieur!

B. Au surplus, vous voyez à quoi elle sert, et ce qu'elle rapporte.

Dial. XXVII..—A. Vous aimez mademoiselle.... elle sera une riche héritière.

B. Je l'ignorais: je croyais seulement qu'elle serait un riche héritage.

Dial. XXVIII..—Le Notaire. Fort bien, monsieur, dix mille écus de legs ensuite?

Le Mourant. Deux mille écus au notaire.

Le N. Monsieur, mais où prendra-t-on l'argent de tous ces legs?

Le M. Eh! mais vraiment, voilà ce qui m'embarrasse.

Dial. XXIX..—A. Madame..., jeune encore, avait épousé un homme de soixante-dix-huit ans qui lui fit cinq enfans.

B. Ils n'étaient peut-être pas de lui.

A. Je crois qu'ils en étaient, et je l'ai jugé à la haine que la mère avait pour eux.

Dial. XXX.La Bonne à l'Enfant. Cela vous a-t-il amusée ou ennuyée?

Le Père. Quelle étrange question! Plus de simplicité. Ma petite!

La petite Fille. Papa!

Le Père. Quand tu es revenue de cette maison-là, quelle était ta sensation?

Dial. XXXI.A. Connaissez-vous madame de B....?

B. Non.

A. Mais vous l'avez vue souvent.

B. Beaucoup.

A. Eh bien?

B. Je ne l'ai pas étudiée.

A. J'entends.

Dial. XXXII.Clitandre. Mariez-vous.

Damis. Moi, point du tout; je suis bien avec moi, je me conviens et je me suffis. Je n'aime point, je ne suis point aimé. Vous voyez que c'est comme si j'étais en ménage, ayant maison et vingt-cinq personnes à souper tous les jours.

Dial. XXXIII.A. M. de...... vous trouve une conversation charmante[21].

B. Je ne dois pas mon succès à mon partner, lorsque je cause avec lui.

Dial. XXXIV.A. Concevez-vous M...? comme il a été peu étonné d'une infamie qui nous a confondus!

B. Il n'est pas plus étonné des vices d'autrui que des siens.

Dial. XXXV.A. Jamais la cour n'a été si ennemie des gens d'esprit.

B. Je le crois; jamais elle n'a été plus sotte: et quand les deux extrêmes s'éloignent, le rapprochement est plus difficile.

Dial. XXXVI.Dam. Vous marierez-vous?

Clit. Quand je songe que, pour me marier, il faudrait que j'aimasse, il me paraît, non pas impossible, mais difficile que je me marie; mais quand je songe qu'il faudrait que j'aimasse et que je fusse aimé, alors je crois qu'il est impossible que je me marie.

Dial. XXXVII.Dam. Pourquoi n'avez-vous rien dit, quand on a parlé de M....?

Clit. Parce que j'aime mieux que l'on calomnie mon silence que mes paroles.

Dial. XXXVIII.Madame de.... Qui est-ce qui vient vers nous?

M. de C. C'est madame de Ber.....

Mad. d.... Est-ce que vous la connaissez?

M. de C. Comment? vous ne vous souvenez donc pas du mal que nous en avons dit hier!

Dial. XXXIX.A. Ne pensez-vous pas que le changement arrivé dans la constitution sera nuisible aux beaux-arts?

B. Au contraire. Il donnera aux âmes, aux génies un caractère plus ferme, plus noble, plus imposant. Il nous restera le goût, fruit des beaux ouvrages du siècle de Louis XIV, qui, se mêlant à l'énergie nouvelle qu'aura prise l'esprit national, nous fera sortir du cercle des petites conventions qui avaient gêné son essor.

Dial. XL.A. Détournez la tête. Voilà M. de L.

B. N'ayez pas peur: il a la vue basse.

A. Ah! que vous me faites de plaisir! Moi, j'ai la vue longue, et je vous jure que nous ne nous rencontrerons jamais.

SUR UN HOMME SANS CARACTÈRE.

Dial. XLI.—Dor. Il aime beaucoup M. de B.....

Philinte. D'où le sait-il? qui lui a dit cela?

DE DEUX COURTISANS.

Dial. XLII.A. Il y a long-temps que vous n'avez vu M. Turgot?

B. Oui.

A. Depuis sa disgrâce, par exemple?

B. Je le crois: j'ai peur que ma présence ne lui rappelle l'heureux temps où nous nous rencontrions tous les jours chez le roi.

DU ROI DE PRUSSE ET DE DARGET.

Dial. XLIII.Le Roi. Allons, Darget, divertis-moi: conte-moi l'étiquette du roi de France: commence par son lever.

(Alors Darget entre dans tout le détail de ce qui se fait, dénombre les officiers, valets-de-chambre, leurs fonctions, etc.)

Le Roi (en éclatant de rire.) Ah! grand Dieu! si j'étais roi de France, je ferais un autre roi pour faire toutes ces choses-là à ma place.

DE L'EMPEREUR ET DU ROI DE NAPLES.

Dial. XLIV.Le Roi. Jamais éducation ne fut plus négligée que la mienne.

L'Empereur. Comment? (A part.) Cet homme vaut quelque chose.

Le Roi. Figurez-vous qu'à vingt ans, je ne savais pas faire une fricassée de poulet; et le peu de cuisine que je sais, c'est moi qui me le suis donné.

ENTRE MADAME DE B.... ET M. DE L...

Dial. XLV.M. de L.... C'est une plaisante idée de nous faire dîner tous ensemble. Nous étions sept, sans compter votre mari.

Mad. de B.... J'ai voulu rassembler tout ce que j'ai aimé, tout ce que j'aime encore d'une manière différente, et qui me le rend. Cela prouve qu'il y a encore des mœurs en France; car je n'ai eu à me plaindre de personne, et j'ai été fidèle à chacun pendant son règne.

M. de L... Cela est vrai; il n'y a que votre mari qui, à toute force, pourrait se plaindre.

Mad. de B .... J'ai bien plus à me plaindre de lui, qui m'a épousée sans que je l'aimasse.

M. de L.... Cela est juste. A propos; mais un tel, vous ne me l'avez point avoué: est-ce avant ou après moi?

Mad. de B.... C'est avant; je n'ai jamais osé vous le dire; j'étais si jeune quand vous m'avez eue!

M. de L..... Une chose m'a surpris.

Mad. de B..... Qu'est-ce?

M. de L.... Pourquoi n'aviez-vous pas prié le chevalier de S....? Il nous manquait.

Mad. de B.... J'en ai été bien fâchée. Il est parti, il y a un mois, pour l'Isle de France.

M. de L.... Ce sera pour son retour.

ENTRE LES MÊMES.

Dial. XLVI.M. de L.... Ah! ma chère amie, nous sommes perdus: votre mari sait tout.

Mad. de B.... Comment? Quelque lettre surprise?

M. de L... Point du tout.

Mad. de B... Une indiscrétion? Une méchanceté de quelques-uns de nos amis?

M. de L... Non.

Mad. de B... Eh bien! quoi? qu'est-ce?

M. de L... Votre mari est venu ce matin m'emprunter cinquante louis.

Mad. de B... Les lui avez-vous prêtés?

M. de L... Sur-le-champ.

Mad. de B... Oh bien! il n'y a pas de mal; il ne sait plus rien.

ENTRE QUELQUES PERSONNES, APRÈS LA PREMIÈRE
REPRÉSENTATION DE L'OPÉRA DES DANAÏDES, PAR
LE BARON DE TSCHOUDY.

Dial. XLVII.A. Il y a, dans cet opéra, quatre-vingt-dix-huit morts.

B. Comment?

C. Oui. Toutes les filles de Danaüs, hors Hypermnestre, et tous les fils d'Égyptus, hors Lyncée.

D. Cela fait bien quatre-vingt-dix-huit morts.

E., Médecin de profession. Cela fait bien des morts; mais il y a en effet bien des épidémies.

F., Prêtre de son métier. Dites-moi un peu; dans quelle paroisse cette épidémie s'est-elle déclarée? Cela a dû rapporter beaucoup au curé.

ENTRE D'ALEMBERT ET UN SUISSE DE PORTE.

Dial. XLVIII.Le Suisse. Monsieur, où allez-vous?

D'Alembert. Chez M. de....

Le S. Pourquoi ne me parlez-vous pas?

D'Al. Mon ami, on s'adresse à vous pour savoir si votre maître est chez lui.

Le S. Eh bien donc!

D'Al. Je sais qu'il y est, puisqu'il m'a donné rendez-vous.

Le S. Cela est égal; on parle toujours. Si on ne me parle pas, je ne suis rien.

ENTRE LE NONCE PAMPHILI ET SON SECRÉTAIRE.

Dial. XLIX.Le Nonce. Qu'est-ce qu'on dit de moi dans le monde.

Le Secrétaire. On vous accuse d'avoir empoisonné un tel, votre parent, pour avoir sa succession.

Le N. Je l'ai fait empoisonner, mais pour une autre raison. Après?

Le S. D'avoir assassiné la Signora... pour vous avoir trompé.

Le N. Point du tout; c'est parce que je craignais pour un secret que je lui avais confié. Ensuite?

Le S. D'avoir donné la....... à un de vos pages.

Le N. Tout le contraire; c'est lui qui me la donnée. Est-ce là tout?

Le S. On vous accuse de faire le bel esprit, de n'être point l'auteur de votre dernier sonnet.

Le N. Cazzo! Coquin; sors de ma présence.

QUESTION.

Pourquoi ne donnez-vous plus rien au public?

RÉPONSE.

C'est que le public me paraît avoir le comble du mauvais goût et la rage du dénigrement.

C'est qu'un homme raisonnable ne peut agir sans motif, et qu'un succès ne me ferait aucun plaisir, tandis qu'une disgrâce me ferait peut-être beaucoup de peine.

C'est que je ne dois pas troubler mon repos, parce que la compagnie prétend qu'il faut divertir la compagnie.

C'est que je travaille pour les Variétés amusantes, qui sont le Théâtre de la Nation; et que je mène de front, avec cela, un ouvrage philosophique, qui doit être imprimé à l'imprimerie royale.

C'est que le public en use avec les gens de lettres, comme les racoleurs du pont Saint-Michel avec ceux qu'ils enrôlent: enivrés le premier jour, dix écus, et des coups de bâton le reste de leur vie.

C'est qu'on me presse de travailler, par la même raison que, quand on se met à sa fenêtre, on souhaite de voir passer, dans les rues, des singes ou des meneurs d'ours.

Exemple de M. Thomas, insulté pendant toute sa vie et loué après sa mort.

Gentilshommes de la chambre, comédiens, censeurs, la police, Beaumarchais.

C'est que j'ai peur de mourir, sans avoir vécu.

C'est que tout ce qu'on me dit pour m'engager à me produire, est bon à dire à Saint-Ange et à Murville.

C'est que j'ai à travailler, et que les succès perdent du temps.

C'est que je ne voudrais pas faire comme les gens de lettres, qui ressemblent à des ânes, ruant et se battant devant un râtelier vide.

C'est que, si j'avais donné à mesure les bagatelles dont je pouvais disposer, il n'y aurait plus pour moi de repos sur la terre.

C'est que j'aime mieux l'estime des honnêtes gens et mon bonheur particulier, que quelques éloges, quelques écus, avec beaucoup d'injures et de calomnies.

C'est que, s'il y a un homme sur la terre qui ait le droit de vivre pour lui, c'est moi, après les méchancetés qu'on m'a faites à chaque succès que j'ai obtenu.

C'est que jamais, comme dit Bacon, on n'a vu marcher ensemble la gloire et le repos.

Parce que le public ne s'intéresse qu'aux succès qu'il n'estime pas.

Parce que je resterais à moitié chemin de la gloire de Jeannot.

Parce que j'en suis à ne plus vouloir plaire qu'à qui me ressemble.

C'est que plus mon affiche littéraire s'efface, plus je suis heureux.

C'est que j'ai connu presque tous les hommes célèbres de notre temps, et que je les ai vus malheureux par cette belle passion de célébrité, et mourir après avoir dégradé par elle leur caractère moral.

MAXIMES ET PENSÉES.

CHAPITRE PREMIER.
Maximes générales.

Les maximes, les axiômes sont, ainsi que les abrégés, l'ouvrage des gens d'esprit qui ont travaillé, ce semble, à l'usage des esprits médiocres ou paresseux. Le paresseux s'accommode d'une maxime qui le dispense de faire lui-même les observations qui ont mené l'auteur de la maxime au résultat dont il fait part à son lecteur. Le paresseux et l'homme médiocre se croient dispensés d'aller au delà, et donnent à la maxime une généralité que l'auteur, à moins qu'il ne soit lui-même médiocre (ce qui arrive quelquefois), n'a pas prétendu lui donner. L'homme supérieur saisit tout d'un coup les ressemblances, les différences qui font que la maxime est plus ou moins applicable à tel ou tel cas, ou ne l'est pas du tout. Il en est de cela, comme de l'histoire naturelle, où le désir de simplifier a imaginé les classes et les divisions. Il a fallu avoir de l'esprit pour les faire; car il a fallu rapprocher et observer des rapports: mais le grand naturaliste, l'homme de génie, voit que la nature prodigue des êtres individuellement différens, et voit l'insuffisance des divisions et des classes, qui sont d'un si grand usage aux esprits médiocres ou paresseux. On peut les associer: c'est souvent la même chose, c'est souvent la cause et l'effet.

—La plupart des faiseurs de recueils de vers ou de bons mots ressemblent à ceux qui mangent des cerises ou des huîtres, choisissant d'abord les meilleurs, et finissant par tout manger.

—Ce serait une chose curieuse qu'un livre qui indiquerait toutes les idées corruptrices de l'esprit humain, de la société, de la morale, et qui se trouvent développées ou supposées dans les écrits les plus célèbres, dans les auteurs les plus consacrés; les idées qui propagent la superstition religieuse, les mauvaises maximes politiques, le despotisme, la vanité de rang, les préjugés populaires de toute espèce. On verrait que presque tous les livres sont des corrupteurs, que les meilleurs font presque autant de mal que de bien.

—On ne cesse d'écrire sur l'éducation; et les ouvrages écrits sur cette matière ont produit quelques idées heureuses, quelques méthodes utiles; ont fait, en un mot, quelque bien partiel. Mais quelle peut être, en grand, l'utilité de ces écrits, tant qu'on ne fera pas marcher de front les réformes relatives à la législation, à la religion, à l'opinion publique? L'éducation n'ayant d'autre objet que de conformer la raison de l'enfance à la raison publique relativement à ces trois objets, quelle instruction donner, tant que ces trois objets se combattent? En formant la raison de l'enfance, que faites-vous que de la préparer à voir plutôt l'absurdité des opinions et des mœurs consacrées par le sceau de l'autorité sacrée, publique, ou législative; par conséquent, à lui en inspirer le mépris?

—C'est une source de plaisir et de philosophie, de faire l'analyse des idées qui entrent dans les divers jugemens que portent tel ou tel homme, telle ou telle société. L'examen des idées qui déterminent telle ou telle opinion publique, n'est pas moins intéressant, et l'est souvent davantage.

—Il en est de la civilisation, comme de la cuisine. Quand on voit sur une table des mets légers, sains et bien préparés, on est fort aise que la cuisine soit devenue une science; mais quand on y voit des jus, des coulis, des pâtés de truffes, on maudit les cuisiniers et leur art funeste: à l'application.

—L'homme, dans l'état actuel de la société, me paraît plus corrompu par sa raison que par ses passions. Ses passions (j'entends ici celles qui appartiennent à l'homme primitif) ont conservé, dans l'ordre social, le peu de nature qu'on y retrouve encore.

—La société n'est pas, comme on le croit d'ordinaire, le développement de la nature, mais bien sa décomposition et sa refonte entière. C'est un second édifice, bâti avec des décombres du premier. On en trouve les débris, avec un plaisir mêlé de surprise. C'est celui qu'occasionne l'expression naïve d'un sentiment naturel qui échappe dans la société; il arrive même qu'il plaît davantage, si la personne à laquelle il échappe est d'un rang plus élevé, c'est-à dire, plus loin de la nature. Il charme dans un roi, parce qu'un roi est dans l'extrémité opposée. C'est un débris d'ancienne architecture dorique ou corinthienne, dans un édifice grossier et moderne.

—En général, si la société n'était pas une composition factice, tout sentiment simple et vrai ne produirait pas le grand effet qu'il produit: il plairait sans étonner; mais il étonne et il plaît. Notre surprise est la satire de la société, et notre plaisir est un hommage à la nature.

—Des fripons ont toujours un peu besoin de leur honneur, à peu près comme les espions de police, qui sont payés moins cher, quand ils voient moins bonne compagnie.

—Un homme du peuple, un mendiant, peut se laisser mépriser, sans donner l'idée d'un homme vil, si le mépris ne paraît s'adresser qu'à son extérieur: mais ce même mendiant, qui laisserait insulter sa conscience, fût-ce par le premier souverain de l'Europe, devient alors aussi vil par sa personne que par son état.

—Il faut convenir qu'il est impossible de vivre dans le monde, sans jouer de temps en temps la comédie. Ce qui distingue l'honnête homme du fripon, c'est de ne la jouer que dans les cas forcés, et pour échapper au péril; au lieu que l'autre va au-devant des occasions.

—On fait quelquefois dans le monde un raisonnement bien étrange. On dit à un homme, en voulant récuser son témoignage en faveur d'un autre homme: C'est votre ami. Eh! morbleu, c'est mon ami, parce que le bien que j'en dis est vrai, parce qu'il est tel que je le peins. Vous prenez la cause pour l'effet, et l'effet pour la cause. Pourquoi supposez-vous que j'en dis du bien, parce qu'il est mon ami? et pourquoi ne supposez-vous pas plutôt qu'il est mon ami, parce qu'il y a du bien à en dire?

—Il y a deux classes de moralistes et de politiques: ceux qui n'ont vu la nature humaine que du côté odieux ou ridicule, et c'est le plus grand nombre; Lucien, Montaigne, Labruyère, La Rochefoucault, Swift, Mandeville, Helvétius, etc: ceux qui ne l'ont vue que du beau côté et dans ses perfections; tels sont Shaftersbury et quelques autres. Les premiers ne connaissent pas le palais dont ils n'ont vu que les latrines; les seconds sont des enthousiastes qui détournent leurs yeux loin de ce qui les offense, et qui n'en existe pas moins. Est in medio verum.

—Veut-on avoir la preuve de la parfaite inutilité de tous les livres de morale, de sermons, etc.? Il n'y a qu'à jeter les yeux sur le préjugé de la noblesse héréditaire. Y a-t-il un travers contre lequel les philosophes, les orateurs, les poètes, aient lancé plus de traits satiriques, qui ait plus exercé les esprits de toute espèce, qui ait fait naître plus de sarcasmes? cela a-t-il fait tomber les présentations, la fantaisie de monter dans les carosses? cela a-t-il fait supprimer la place de Cherin?

—Au théâtre, on vise à l'effet; mais ce qui distingue le bon et le mauvais poète, c'est que le premier veut faire effet par des moyens raisonnables; et, pour le second, tous les moyens sont excellens. Il en est de cela comme des honnêtes gens et des fripons, qui veulent également faire fortune: les premiers n'emploient que des moyens honnêtes; et les autres, toutes sortes de moyens.

—La philosophie, ainsi que la médecine, a beaucoup de drogues, très-peu de bons remèdes, et presque point de spécifiques.

—On compte environ cent cinquante millions d'âmes en Europe, le double en Afrique, plus du triple en Asie; en admettant que l'Amérique et les Terres Australes n'en contiennent que la moitié de ce que donne notre hémisphère, on peut assurer qu'il meurt tous les jours, sur notre globe, plus de cent mille hommes. Un homme qui n'aurait vécu que trente ans, aurait encore échappé environ mille quatre cents fois à cette épouvantable destruction.

—J'ai vu des hommes qui n'étaient doués que d'une raison simple et droite, sans une grande étendue ni sans beaucoup d'élévation d'esprit; et cette raison simple avait suffi pour leur faire mettre à leur place les vanités et les sottises humaines, pour leur donner le sentiment de leur dignité personnelle, leur faire apprécier ce même sentiment dans autrui. J'ai vu des femmes à peu près dans le même cas, qu'un sentiment vrai, éprouvé de bonne heure, avait mises au niveau des mêmes idées. Il suit, de ces deux observations, que ceux qui mettent un grand prix à ces vanités, à ces sottises humaines, sont de la dernière classe de notre espèce.

—Celui qui ne sait point recourir à propos à la plaisanterie, et qui manque de souplesse dans l'esprit, se trouve très-souvent placé entre la nécessité d'être faux ou d'être pédant: alternative fâcheuse à laquelle un honnête homme se soustrait, pour l'ordinaire, par de la grâce et de la gaîté.

—Souvent une opinion, une coutume commence à paraître absurde dans la première jeunesse; et en avançant dans la vie, on en trouve la raison; elle paraît moins absurde. En faudrait-il conclure que de certaines coutumes sont moins ridicules? On serait porté à penser quelquefois qu'elles ont été établies par des gens qui avaient lu le livre entier de la vie, et qu'elles sont jugées par des gens qui, malgré leur esprit, n'en ont lu que quelques pages.

—Il semble que, d'après les idées reçues dans le monde et la décence sociale, il faut qu'un prêtre, un curé croie un peu pour n'être pas hypocrite, ne soit pas sûr de son fait pour n'être pas intolérant. Le grand-vicaire peut sourire à un propos contre la religion, l'évêque rire tout-à-fait, le cardinal y joindre son mot.

—La plupart des nobles rappellent leurs ancêtres, à peu près comme un Cicerone d'Italie rappelle Cicéron.

—J'ai lu, dans je ne sais quel voyageur, que certains sauvages de l'Afrique croient à l'immortalité de l'âme. Sans prétendre expliquer ce qu'elle devient, il la croient errante, après la mort, dans les broussailles qui environnent leurs bourgades, et la cherchent plusieurs matinées de suite. Ne la trouvant pas, ils abandonnent cette recherche, et n'y pensent plus. C'est à peu près ce que nos philosophes ont fait, et avaient de meilleur à faire.

—Il faut qu'un honnête homme ait l'estime publique sans y avoir pensé, et, pour ainsi dire, malgré lui. Celui qui l'a cherchée, donne sa mesure.

—C'est une belle allégorie, dans la Bible, que cet arbre de la science du bien et du mal qui produit la mort. Cet emblême ne veut-il pas dire que, lorsqu'on a pénétré le fond des choses, la perte des illusions amène la mort de l'âme, c'est-à-dire, un désintéressement complet sur tout ce qui touche et occupe les autres hommes?

—Il faut qu'il y ait de tout dans le monde; il faut que, même dans les combinaisons factices du système social, il se trouve des hommes qui opposent la nature à la société, la vérité à l'opinion, la réalité à la chose convenue. C'est un genre d'esprit et de caractère fort piquant, et dont l'empire se fait sentir plus souvent qu'on ne croit. Il y a des gens à qui on n'a besoin que de présenter le vrai, pour qu'ils y courent avec une surprise naïve et intéressante. Ils s'étonnent qu'une chose frappante (quand on sait la rendre telle) leur ait échappé jusqu'alors.

—On croit le sourd malheureux dans la société. N'est-ce pas un jugement prononcé par l'amour-propre de la société, qui dit: cet homme-là n'est-il pas trop à plaindre de n'entendre pas ce que nous disons?

—La pensée console de tout, et remédie à tout. Si quelquefois elle vous fait du mal, demandez-lui le remède du mal qu'elle vous a fait, elle vous le donnera.

—Il y a, on ne peut le nier, quelques grands caractères dans l'histoire moderne, et on ne peut comprendre comment ils se sont formés: ils y semblent comme déplacés; ils y sont comme des cariatides dans un entresol.

—La meilleure philosophie, relativement au monde, est d'allier, à son égard, le sarcasme de la gaîté avec l'indulgence du mépris.

—Je ne suis pas plus étonné de voir un homme fatigué de la gloire, que je ne le suis d'en voir un autre importuné du bruit qu'on fait dans son antichambre.

—J'ai vu, dans le monde, qu'on sacrifiait sans cesse l'estime des honnêtes gens à la considération, et le repos à la célébrité.

—Une forte preuve de l'existence de Dieu, selon Dorilas, c'est l'existence de l'homme, de l'homme par excellence, dans le sens le moins susceptible d'équivoque, dans le sens le plus exact, et, par conséquent, un peu circonscrit: en un mot, de l'homme de qualité. C'est le chef-d'œuvre de la providence, ou plutôt le seul ouvrage immédiat de ses mains. Mais on prétend, on assure qu'il existe des êtres d'une ressemblance parfaite avec cet être privilégié. Dorilas a dit: Est-il vrai? quoi! même figure! même conformation extérieure! Eh bien! l'existence de ces individus, de ces hommes (puisqu'on les appelle ainsi), qu'il a niée autrefois, qu'il a vue, à sa grande surprise, reconnue par plusieurs de ses égaux; que, par cette raison seule, il ne nie plus formellement; sur laquelle il n'a plus que des nuages, des doutes bien pardonnables, tout-à-fait involontaires; contre laquelle il se contente de protester simplement par des hauteurs, par l'oubli des bienséances, ou par des bontés dédaigneuses; l'existence de tous ces êtres, sans doute mal définis, qu'en fera-t-il? comment l'expliquera-t-il? comment accorder ce phénomène avec sa théorie? dans quel système physique, métaphysique, ou, s'il le faut, mythologique, ira-t-il chercher la solution de ce problême? Il réfléchit, il rêve; il est de bonne foi; l'objection est spécieuse; il en est ébranlé. Il a de l'esprit, des connaissances; il va trouver le mot de l'énigme; il l'a trouvé, il le tient; la joie brille dans ses yeux. Silence. On connaît, dans la théorie persanne, la doctrine des deux principes, celui du bien et celui du mal. Eh quoi! vous ne saisissez pas? Rien de plus simple. Le génie, les talens, les vertus, sont des inventions du mauvais principe d'Orimane, du Diable, pour mettre en évidence, pour produire au grand jour certains misérables, plébéiens reconnus, vrais roturiers, ou à peine gentilshommes.

—Combien de militaires distingués, combien d'officiers généraux sont morts, sans avoir transmis leurs noms à la postérité: en cela, moins heureux que Bucéphale, et même que le dogue espagnol Bérécillo, qui dévorait les Indiens de Saint-Domingue, et qui avait la paie de trois soldats!

—On souhaite la paresse d'un méchant et le silence d'un sot.

—Ce qui explique le mieux comment le malhonnête homme, et quelquefois même le sot, réussissent presque toujours mieux, dans le monde, que l'honnête homme et que l'homme d'esprit, à faire leur chemin: c'est que le malhonnête homme et le sot ont moins de peine à se mettre au courant et au ton du monde, qui, en général, n'est que malhonnêteté et sottise; au lieu que l'honnête homme et l'homme sensé, ne pouvant pas entrer sitôt en commerce avec le monde, perdent un temps précieux pour la fortune. Les uns sont des marchands qui, sachant la langue du pays, vendent et s'approvisionnent tout de suite; tandis que les autres sont obligés d'apprendre la langue de leurs vendeurs et de leurs chalands, avant que d'exposer leur marchandise, et d'entrer en traité avec eux: souvent même ils dédaignent d'apprendre cette langue, et alors ils s'en retournent sans étrenner.

—Il y a une prudence supérieure à celle qu'on qualifie ordinairement de ce nom: l'une est la prudence de l'aigle, et l'autre celle des taupes. La première consiste à suivre hardiment son caractère, en acceptant avec courage les désavantages et les inconvéniens qu'il peut produire.......

—Pour parvenir à pardonner à la raison le mal qu'elle fait à la plupart des hommes, on a besoin de considérer ce que ce serait que l'homme sans sa raison. C'était un mal nécessaire.

—Il y a des sottises bien habillées, comme il y a des sots très-bien vêtus.

—Si l'on avait dit à Adam, le lendemain de la mort d'Abel, que, dans quelques siècles, il y aurait des endroits où, dans l'enceinte de quatre lieues carrées, se trouveraient réunis et amoncelés sept ou huit cent mille hommes, aurait-il cru que ces multitudes pussent jamais vivre ensemble? ne se serait-il pas fait une idée encore plus affreuse de ce qui s'y commet de crimes et de monstruosités? C'est la réflexion qu'il faut faire, pour se consoler des abus attachés à ces étonnantes réunions d'hommes.

—Les prétentions sont une source de peines, et l'époque du bonheur de la vie commence au moment où elles finissent. Une femme est-elle encore jolie au moment où sa beauté baisse? ses prétentions la rendent ou ridicule ou malheureuse: dix ans après, plus laide ou vieille, elle est calme et tranquille. Un homme est dans l'âge où l'on peut réussir et ne pas réussir auprès des femmes; il s'expose à des inconvéniens, et même à des affronts: il devient nul; dès lors plus d'incertitudes, et il est tranquille. En tout, le mal vient de ce que les idées ne sont pas fixes et arrêtées: il vaut mieux être moins, et être ce qu'on est incontestablement. L'état des ducs et pairs, bien constaté, vaut mieux que celui des princes étrangers, qui ont à lutter sans cesse pour la prééminence. Si Chapelain eût pris le parti que lui conseillait Boileau, par le fameux hémistiche: Que n'écrit-t-il en prose? il se fût épargné bien des tourmens, et se fût peut-être fait un nom, autrement que par le ridicule.

—N'as-tu pas honte de vouloir parler mieux que tu ne peux? disait Sénèque à l'un de ses fils, qui ne pouvait trouver l'exorde d'une harangue qu'il avait commencée. On pourrait dire de même à ceux qui adoptent des principes plus forts que leur caractère: N'as-tu-pas honte de vouloir être philosophe plus que tu ne peux?

—La plupart des hommes qui vivent dans le monde, y vivent si étourdiment, pensent si peu, qu'ils ne connaissent pas ce monde qu'ils ont toujours sous les yeux. Ils ne le connaissent pas, disait plaisamment M. de B., par la raison qui fait que les hannetons ne savent pas l'histoire naturelle.

—En voyant Bacon, dans le commencement du seizième siècle, indiquer à l'esprit humain la marche qu'il doit suivre pour reconstruire l'édifice des sciences, on cesse presque d'admirer les grands hommes qui lui ont succédé, tels que Boile, Loke, etc. Il leur distribue d'avance le terrain qu'ils ont à défricher ou à conquérir. C'est César, maître du monde après la victoire de Pharsale, donnant des royaumes et des provinces à ses partisans ou à ses favoris.

—Notre raison nous rend quelquefois aussi malheureux que nos passions; et on peut dire de l'homme, quand il est dans ce cas, que c'est un malade empoisonné par son médecin.

—Le moment où l'on perd les illusions, les passions de la jeunesse, laisse souvent des regrets; mais quelquefois on hait le prestige qui nous a trompé. C'est Armide qui brûle et détruit le palais où elle fut enchantée.

—Les médecins et le commun des hommes ne voient pas plus clair les uns que les autres dans les maladies et dans l'intérieur du corps humain. Ce sont tous des aveugles; mais les médecins sont des quinze-vingts, qui connaissent mieux les rues, et qui se tirent mieux d'affaire.

—Vous demandez comment on fait fortune. Voyez ce qui se passe au parterre d'un spectacle, le jour où il y a foule; comme les uns restent en arrière, comme les premiers reculent, comme les derniers sont portés en avant. Cette image est si juste, que le mot qui l'exprime a passé dans le langage du peuple. Il appelle faire fortune, se pousser. Mon fils, mon neveu se poussera. Les honnêtes gens disent, s'avancer, avancer, arriver, termes adoucis, qui écartent l'idée accessoire de force, de violence, de grossièreté; mais qui laissent subsister l'idée principale.

—Le monde physique paraît l'ouvrage d'un être puissant et bon, qui a été obligé d'abandonner à un être malfaisant l'exécution d'une partie de son plan. Mais le monde moral paraît être le produit des caprices d'un diable devenu fou.

—Ceux qui ne donnent que leur parole pour garant d'une assertion qui reçoit sa force de ses preuves, ressemblent à cet homme qui disait: J'ai l'honneur de vous assurer que la terre tourne autour du soleil.

—Dans les grandes choses, les hommes se montrent comme il leur convient de se montrer: dans les petites, ils se montrent comme ils sont.

—Qu'est-ce qu'un philosophe? C'est un homme qui oppose la nature à la loi, la raison à l'usage, sa conscience à l'opinion, et son jugement à l'erreur.

—Un sot qui a un moment d'esprit, étonne et scandalise, comme des chevaux de fiacre au galop.

—Ne tenir dans la main de personne, être l'homme de son cœur, de ses principes, de ses sentimens: c'est ce que j'ai vu de plus rare.

—Au lieu de vouloir corriger les hommes de certains travers insupportables à la société, il aurait fallu corriger la faiblesse de ceux qui les souffrent.

—Les trois-quarts des folies ne sont que des sottises.

—L'opinion est la reine du monde, parce que la sottise est la reine des sots.

—Il faut savoir faire les sottises que nous demande notre caractère.

—L'importance sans mérite obtient des égards sans estime.

—Grands et petits, on a beau faire, il faut toujours se dire comme le fiacre aux courtisanes dans le moulin de Javelle: Vous autres et nous autres, nous ne pouvons nous passer les uns des autres.

—Quelqu'un disait que la Providence était le nom de baptême du hasard: quelque dévot dira que le hasard est un sobriquet de la Providence.

—Il y a peu d'hommes qui se permettent un usage rigoureux et intrépide de leur raison, et osent l'appliquer à tous les objets dans toute sa force. Le temps est venu où il faut l'appliquer ainsi à tous les objets de la morale, de la politique et de la société, aux rois, aux ministres, aux grands, aux philosophes, aux principes des sciences, des beaux-arts, etc.: sans quoi, on restera dans la médiocrité.

—Il y a des hommes qui ont le besoin de primer, de s'élever au-dessus des autres, à quelque prix que ce puisse être. Tout leur est égal, pourvu qu'ils soient en évidence sur des tréteaux de charlatan; sur un théâtre, un trône, un échafaud, ils seront toujours bien, s'ils attirent les yeux.

—Les hommes deviennent petits en se rassemblant: ce sont les diables de Milton, obligés de se rendre pygmées, pour entrer dans le Pandœmonion.

—On anéantit son propre caractère dans la crainte d'attirer les regards et l'attention; et on se précipite dans la nullité, pour échapper au danger d'être peint.

—L'ambition prend aux petites âmes plus facilement qu'aux grandes, comme le feu prend plus aisément à la paille, aux chaumières qu'aux palais.

—L'homme vit souvent avec lui-même, et il a besoin de vertu; il vit avec les autres, et il a besoin d'honneur.

—Les fléaux physiques et les calamités de la nature humaine ont rendu la société nécessaire. La société a ajouté aux malheurs de la nature. Les inconvéniens de la société ont amené la nécessité du gouvernement, et le gouvernement ajoute aux malheurs de la société. Voilà l'histoire de la nature humaine.

—La fable de Tantale n'a presque jamais servi d'emblême qu'à l'avarice; mais elle est, pour le moins, autant celui de l'ambition, de l'amour de la gloire, de presque toutes les passions.

—La nature, en faisant naître à la fois la raison et les passions, semble avoir voulu, par le second présent, aider l'homme à s'étourdir sur le mal qu'elle lui a fait par le premier; et, en ne le laissant vivre que peu d'années après la perte de ses passions, semble prendre pitié de lui, en le délivrant bientôt d'une vie qui le réduisait à sa raison pour toute ressource.

—Toutes les passions sont exagératrices; et elles ne sont des passions, que parce qu'elles exagèrent.

—Le philosophe qui veut éteindre ses passions, ressemble au chimiste qui voudrait éteindre son feu.

—Le premier des dons de la nature est cette force de raison qui vous élève au-dessus de vos propres passions et de vos faiblesses, et qui vous fait gouverner vos qualités même, vos talens et vos vertus.

—Pourquoi les hommes sont-ils si sots, si subjugués par la coutume ou par la crainte de faire un testament, en un mot, si imbéciles, qu'après eux ils laissent aller leurs biens à ceux qui rient de leur mort, plutôt qu'à ceux qui la pleurent?

—La nature a voulu que les illusions fussent pour les sages comme pour les fous, afin que les premiers ne fussent par trop malheureux par leur propre sagesse.

—A voir la manière dont on en use envers les malades dans les hôpitaux, on dirait que les hommes ont imaginé ces tristes asiles, non pour soigner les malades, mais pour les soustraire aux regards des heureux, dont ces infortunés troubleraient les jouissances.

—De nos jours, ceux qui aiment la nature sont accusés d'être romanesques.

—Le théâtre tragique a le grand inconvénient moral de mettre trop d'importance à la vie et à la mort.

—La plus perdue de toutes les journées est celle où l'on n'a pas ri.

—La plupart des folies ne viennent que de sottise.

—On fausse son esprit, sa conscience, sa raison, comme on gâte son estomac.

—Les lois du secret et du dépôt sont les mêmes.

—L'esprit n'est souvent au cœur que ce que la bibliothèque d'un château est à la personne du maître.

—Ce que les poètes, les orateurs, même quelques philosophes nous disent sur l'amour de la gloire, on nous le disait au collége pour nous encourager à avoir les prix. Ce que l'on dit aux enfans pour les engager à préférer à une tartelette les louanges de leurs bonnes, c'est ce qu'on répète aux hommes pour leur faire préférer à un intérêt personnel les éloges de leurs contemporains ou de la postérité.

—Quand on veut devenir philosophe, il ne faut pas se rebuter des premières découvertes affligeantes qu'on fait dans la connaissance des hommes. Il faut, pour les connaître, triompher du mécontentement qu'ils donnent, comme l'anatomiste triomphe de la nature, de ses organes et de son dégoût, pour devenir habile dans son art.

—En apprenant à connaître les maux de la nature, on méprise la mort; en apprenant à connaître ceux de la société, on méprise la vie.

—Il en est de la valeur des hommes comme de celle des diamans, qui, à une certaine mesure de grosseur, de pureté, de perfection, ont un prix fixe et marqué; mais qui, par-delà cette, mesure, restent sans prix, et ne trouvent point d'acheteurs.

CHAPITRE II.
Suite des Maximes générales.

En France, tout le monde paraît avoir de l'esprit, et la raison en est simple: comme tout y est une suite de contradictions, la plus légère attention possible suffit pour les faire remarquer, et rapprocher deux choses contradictoires. Cela fait des contrastes tout naturels, qui donnent à celui qui s'en avise, l'air d'un homme qui a beaucoup d'esprit. Raconter, c'est faire des grotesques. Un simple nouvelliste devient un bon plaisant, comme l'historien un jour aura l'air d'un auteur satirique.

—Le public ne croit point à la pureté de certaines vertus et de certains sentimens; et, en général, le public ne peut guère s'élever qu'à des idées basses.

—Il n'y a pas d'homme qui puisse être, à lui tout seul, aussi méprisable qu'un corps. Il n'y a point de corps qui puisse être aussi méprisable que le public.

—Il y a des siècles où l'opinion publique est la plus mauvaise des opinions.

—L'espérance n'est qu'un charlatan qui nous trompe sans cesse. Et, pour moi, le bonheur n'a commencé que lorsque je l'ai eu perdue. Je mettrais volontiers, sur la porte du paradis, le vers que le Dante a mis sur celle de l'enfer:

Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate.

—L'homme pauvre, mais indépendant des hommes, n'est qu'aux ordres de la nécessité. L'homme riche, mais dépendant, est aux ordres d'un autre homme ou de plusieurs.

—L'ambitieux qui a manqué son objet, et qui vit dans le désespoir, me rappelle Ixion mis sur la roue pour avoir embrassé un nuage.

—Il y a, entre l'homme d'esprit, méchant par caractère, et l'homme d'esprit, bon et honnête, la différence qui se trouve entre un assassin et un homme du monde qui fait bien des armes.

—Qu'importe de paraître avoir moins de foiblesses qu'un autre, et donner aux hommes moins de prises sur vous? Il suffit qu'il y en ait une, et qu'elle soit connue. Il faudrait être un Achille sans talon, et c'est ce qui paraît impossible.

—Telle est la misérable condition des hommes, qu'il leur faut chercher, dans la société, des consolations aux maux de la nature; et, dans la nature, des consolations aux maux de la société. Combien d'hommes n'ont trouvé, ni dans l'une ni dans l'autre, des distractions à leurs peines!

—La prétention la plus inique et la plus absurde en matière d'intérêt, qui serait condamnée avec mépris, comme insoutenable, dans une société d'honnêtes gens choisis pour arbitres, faites en la matière d'un procès en justice réglée. Tout procès peut se perdre ou se gagner, et il n'y a pas plus à parier pour que contre: de même, toute opinion, toute assertion, quelque ridicule qu'elle soit, faites-en la matière d'un débat entre des partis différens dans un corps, dans une assemblée, elle peut emporter la pluralité des suffrages.

—C'est une vérité reconnue que notre siècle a remis les mots à leur place; qu'en bannissant les subtilités scolastiques, dialecticiennes, métaphysiques, il est revenu au simple et au vrai, en physique, en morale et en politique. Pour ne parler que de morale, on sent combien ce mot, l'honneur, renferme d'idées complexes et métaphysiques. Notre siècle en a senti les inconvéniens; et, pour ramener tout au simple, pour prévenir tout abus de mots, il a établi que l'honneur restait, dans toute son intégrité, à tout homme qui n'avait point été repris de justice. Autrefois, ce mot était une source d'équivoques et de contestations; à présent, rien de plus clair. Un homme a-t-il été mis au carcan? n'y a-t-il pas été mis? voilà l'état de la question. C'est une simple question de fait, qui s'éclaircit facilement par les registres du greffe. Un homme n'a pas été mis au carcan: c'est un homme d'honneur, qui peut prétendre à tout, aux places du ministère, etc.; il entre dans les corps, dans les académies, dans les cours souveraines. On sent combien la netteté et la précision épargnent de querelles et de discussions, et combien le commerce de la vie devient commode et facile.

—L'amour de la gloire, une vertu! Étrange vertu que celle qui se fait aider par l'action de tous les vices; qui reçoit pour stimulans l'orgueil, l'ambition, l'envie, la vanité, quelquefois l'avarice même! Titus serait-il Titus, s'il avait eu pour ministres Séjan, Narcisse et Tigellin?

—La gloire met souvent un honnête homme aux mêmes épreuves que la fortune; c'est-à dire, que l'une et l'autre l'obligent, avant de le laisser parvenir jusqu'à elles, à faire ou souffrir des choses indignes de son caractère. L'homme intrépidement vertueux les repousse alors également l'une et l'autre, et s'enveloppe ou dans l'obscurité ou dans l'infortune, et quelquefois dans l'une et dans l'autre.

—Celui qui est juste au milieu, entre notre ennemi et nous, nous paraît être plus voisin de notre ennemi: c'est un effet des lois de l'optique, comme celui par lequel le jet d'eau d'un bassin paraît moins éloigné de l'autre bord que de celui où vous êtes.

—L'opinion publique est une juridiction que l'honnête homme ne doit jamais reconnaître parfaitement, et qu'il ne doit jamais décliner.

—Vain veut dire vide: ainsi la vanité est si misérable, qu'on ne peut guère lui dire pis que son nom. Elle se donne elle même pour ce quelle est.

—On croit communément que l'art de plaire est un grand moyen de faire fortune: savoir s'ennuyer est un art qui réussit bien davantage. Le talent de faire fortune, comme celui de réussir auprès des femmes, se réduit presque à cet art-là.

—Il y a peu d'hommes à grand caractère qui n'aient quelque chose de romanesque dans la tête ou dans le cœur. L'homme qui en est entièrement dépourvu, quelque honnêteté, quelque esprit qu'il puisse avoir, est, à l'égard du grand caractère, ce qu'un artiste, d'ailleurs très-habile, mais qui n'aspire point au beau idéal, est à l'égard de l'artiste, homme de génie, qui s'est rendu ce beau idéal familier.

—Il y a de certains hommes dont la vertu brille davantage dans la condition privée, qu'elle ne le ferait dans une fonction publique. Le cadre les déparerait. Plus un diamant est beau, plus il faut que la monture soit légère. Plus le chaton est riche, moins le diamant est en évidence.

—Quand on veut éviter d'être charlatan, il faut fuir les tréteaux; car, si l'on y monte, on est bien forcé d'être charlatan, sans quoi l'assemblée vous jette des pierres.

—Il y a peu de vices qui empêchent un homme d'avoir beaucoup d'amis, autant que peuvent le faire de trop grandes qualités.

—Il y a telle supériorité, telle prétention qu'il suffit de ne pas reconnaître, pour qu'elle soit anéantie; telle autre qu'il suffit de ne pas apercevoir, pour la rendre sans effet.

—Ce serait être très-avancé dans l'étude de la morale, de savoir distinguer tous les traits qui différencient l'orgueil et la vanité. Le premier est haut, calme, fier, tranquille, inébranlable; la seconde est vile, incertaine, mobile, inquiète et chancelante. L'un grandit l'homme; l'autre le renfle. Le premier est la source de mille vertus; l'autre, celle de presque tous les vices et tous les travers. Il y a un genre d'orgueil dans lequel sont compris tous les commandemens de Dieu; et un genre de vanité qui contient les sept péchés capitaux.

—Vivre est une maladie, dont le sommeil nous soulage toutes les seize heures; c'est un palliatif: la mort est le remède.

—La nature paraît se servir des hommes pour ses desseins, sans se soucier des instrumens qu'elle emploie; à peu près comme les tyrans, qui se défont de ceux dont ils se sont servis.

—Il y a deux choses auxquelles il faut se faire, sous peine de trouver la vie insupportable: ce sont les injures du temps et les injustices des hommes.

—Je ne conçois pas de sagesse sans défiance. L'écriture a dit que le commencement de la sagesse était la crainte de Dieu; moi, je crois que c'est la crainte des hommes.

—Il y a certains défauts qui préservent de quelques vices épidémiques: comme on voit, dans un temps de peste, les malades de fièvre-quarte échapper à la contagion.

—Le grand malheur des passions n'est pas dans les tourmens qu'elles causent; mais dans les fautes, dans les turpitudes qu'elles font commettre, et qui dégradent l'homme. Sans ces inconvéniens, elles auraient trop d'avantages sur la froide raison, qui ne rend point heureux. Les passions font vivre l'homme; la sagesse les fait seulement durer.

—Un homme sans élévation ne saurait avoir de bonté; il ne peut avoir que de la bonhomie.

—Il faudrait pouvoir unir les contraires: l'amour de la vertu avec l'indifférence pour l'opinion publique, le goût du travail avec l'indifférence pour la gloire, et le soin de sa santé avec l'indifférence pour la vie.

—Celui-là fait plus pour un hydropique, qui le guérit de sa soif, que celui qui lui donne un tonneau de vin. Appliquez cela aux richesses.

—Les méchans font quelquefois de bonnes actions. On dirait qu'ils veulent voir s'il est vrai que cela fasse autant de plaisir que le prétendent les honnêtes gens.

—Si Diogène vivait de nos jours, il faudrait que sa lanterne fût une lanterne sourde.

—Il faut convenir que, pour être heureux en vivant dans le monde, il y a des côtés de son âme qu'il faut entièrement paralyser.

—La fortune et le costume qui l'entourent, font de la vie une représentation au milieu de laquelle il faut qu'à la longue l'homme le plus honnête devienne comédien malgré lui.

—Dans les choses, tout est affaires mêlées. dans les hommes, tout est pièces de rapport. Au moral et au physique, tout est mixte: rien n'est un, rien n'est pur.

—Si les vérités cruelles, les fâcheuses découvertes, les secrets de la société, qui composent la science d'un homme du monde parvenu à l'âge de quarante ans, avaient été connus de ce même homme à l'âge de vingt, ou il fût tombé dans le désespoir, ou il se serait corrompu par lui-même, par projet; et cependant, on voit un petit nombre d'hommes sages, parvenus à cet âge-là, instruits de toutes ces choses et très-éclairés, n'être ni corrompus, ni malheureux. La prudence dirige leurs vertus à travers la corruption publique; et la force de leur caractère, jointe aux lumières d'un esprit étendu, les élève au-dessus du chagrin qu'inspire la perversité des hommes.

—Voulez-vous voir à quel point chaque état de la société corrompt les hommes? Examinez ce qu'ils sont, quand ils en ont éprouvé plus long-temps l'influence, c'est-à-dire dans la vieillesse. Voyez ce que c'est qu'un vieux courtisan, un vieux prêtre, un vieux juge, un vieux procureur, un vieux chirurgien, etc.

—L'homme sans principes est aussi ordinairement un homme sans caractère; car, s'il était né avec du caractère, il aurait senti le besoin de se créer des principes.

—Il y a à parier que toute idée publique, toute convention reçue est une sottise; car elle a convenu au plus grand nombre.

—L'estime vaut mieux que la célébrité; la considération vaut mieux que la renommée, et l'honneur vaut mieux que la gloire.

—C'est souvent le mobile de la vanité qui a engagé l'homme à montrer toute l'énergie de son âme. Du bois ajouté à un acier pointu fait un dard; deux plumes ajoutées au bois font une flèche.

—Les gens faibles sont les troupes légères de l'armée des méchans. Ils font plus de mal que l'armée même; ils infectent et ils ravagent.

—Il est plus facile de légaliser certaines choses que les légitimer.

—Célébrité: l'avantage d'être connu de ceux qui ne vous connaissent pas.

—On partage avec plaisir l'amitié de ses amis pour des personnes auxquelles on s'intéresse peu soi-même; mais la haine, même celle qui est la plus juste, a de la peine à se faire respecter.

—Tel homme a été craint pour ses talens, haï pour ses vertus, et n'a rassuré que par son caractère. Mais, combien de temps s'est passé avant que justice se fît!

—Dans l'ordre naturel, comme dans l'ordre social, il ne faut pas vouloir être plus qu'on ne peut.

—La sottise ne serait pas tout à fait la sottise, si elle ne craignait pas l'esprit. Le vice ne serait pas tout à fait le vice, s'il ne haïssait pas la vertu.

—Il n'est pas vrai (ce qu'a dit Rousseau, après Plutarque) que plus on pense, moins on sente; mais il est vrai que plus on juge, moins on aime. Peu d'hommes vous mettent dans le cas de faire exception à cette règle.

—Ceux qui rapportent tout à l'opinion, ressemblent à ces comédiens qui jouent mal pour être applaudis, quand le goût du public est mauvais: quelques-uns auraient le moyen de bien jouer, si le goût du public était bon. L'honnête homme joue son rôle le mieux qu'il peut, sans songer à la galerie.

—Il y a une sorte de plaisir attaché au courage, qui se met au-dessus de la fortune. Mépriser l'argent, c'est détrôner un roi; il y a du ragoût.

—Il y a un genre d'indulgence pour ses ennemis, qui paraît une sottise plutôt que de la bonté ou de la grandeur d'âme. M. de C...... me paraît ridicule par la sienne. Il me paraît ressembler à Arlequin, qui dit: «Tu me donnes un soufflet; eh bien! je ne suis pas encore fâché.» Il faut avoir l'esprit de haïr ses ennemis.

—Robinson, dans son île, privé de tout, et forcé aux plus pénibles travaux pour assurer sa subsistance journalière, supporte la vie, et même goûte, de son aveu, plusieurs momens de bonheur. Supposez qu'il soit dans une île enchantée, pourvue de tout ce qui est agréable à la vie, peut-être le désœuvrement lui eût-il rendu l'existence insupportable.

—Les idées des hommes sont comme les cartes et autres jeux. Des idées que j'ai vu autrefois regarder comme dangereuses et trop hardies, sont depuis devenues communes et presque triviales, et ont descendu jusqu'à des hommes peu dignes d'elles. Quelques-unes de celles à qui nous donnons le nom d'audacieuses, seront vues comme faibles et communes par nos descendans.