—J'ai souvent remarqué, dans mes lectures, que le premier mouvement de ceux qui ont fait quelque action héroïque, qui se sont livrés à quelque impression généreuse, qui ont sauvé les infortunés, couru quelque grand risque et procuré quelque grand avantage, soit au public, soit à des particuliers; j'ai, dis-je, remarqué que leur premier mouvement a été de refuser la récompense qu'on leur en offrait. Ce sentiment s'est trouvé dans le cœur des hommes les plus indigens et de la dernière classe du peuple. Quel est donc cet instinct moral qui apprend à l'homme sans éducation, que la récompense de ses actions est dans le cœur de celui qui les a faites? Il semble qu'en nous les payant, on nous les ôte.

—Un acte de vertu, un sacrifice ou de ses intérêts ou de soi-même, est le besoin d'une âme noble: l'amour-propre d'un cœur généreux est, en quelque sorte, l'égoïsme d'un grand caractère.

—La concorde des frères est si rare, que la fable ne cite que deux frères amis; et elle suppose qu'ils ne se voyaient jamais, puisqu'ils passaient tour à tour de la terre aux champs élysées, ce qui ne laissait pas d'éloigner tout sujet de dispute et de rupture.

—Il y a plus de fous que de sages; et dans le sage même, il y a plus de folies que de sagesse.

—Les maximes générales sont, dans la conduite de la vie, ce que les routines sont dans les arts.

—La conviction est la conscience de l'esprit.

—On est heureux ou malheureux par une foule de choses qui ne paraissent pas, qu'on ne dit point et qu'on ne peut dire.

—Le plaisir peut s'appuyer sur l'illusion; mais le bonheur repose sur la vérité: il n'y a qu'elle qui puisse nous donner celui dont la nature humaine est susceptible. L'homme heureux par l'illusion, a sa fortune en agiotage; l'homme heureux par la vérité, a sa fortune en fonds de terre et en bonnes constitutions.

—Il y a, dans le monde, bien peu de choses sur lesquelles un honnête homme puisse reposer agréablement son âme ou sa pensée.

—Quand on soutient que les gens les moins sensibles sont, à tout prendre, les plus heureux, je me rappelle le proverbe indien: «Il vaut mieux être assis que debout, être couché qu'assis; mais il vaut mieux être mort que tout cela.

—L'habileté est à la ruse, ce que la dextérité est à la filouterie.

—L'entêtement représente le caractère, à peu près comme le tempérament représente l'amour.

—Amour, folie aimable; ambition, sottise sérieuse.

—Préjugé, vanité, calcul: voilà ce qui gouverne le monde. Celui qui ne connaît pour règles de sa conduite, que raison, vérité, sentiment, n'a presque rien de commun avec la société. C'est en lui-même qu'il doit chercher et trouver presque tout son bonheur.

—Il faut être juste avant d'être généreux, comme on a des chemises avant d'avoir des dentelles.

—Les Hollandais n'ont aucune commisération de ceux qui font des dettes. Ils pensent que tout homme endetté vit aux dépens de ses concitoyens s'il est pauvre, et de ses héritiers s'il est riche.

—La fortune est souvent comme les femmes riches et dépensières, qui ruinent les maisons où elles ont apporté une riche dot.

—Le changement de modes est l'impôt que l'industrie du pauvre met sur la vanité du riche.

—L'intérêt d'argent est la grande épreuve des petits caractères; mais ce n'est encore que la plus petite pour les caractères distingués; et il y a loin de l'homme qui méprise l'argent, à celui qui est véritablement honnête.

—Le plus riche des hommes, c'est l'économe: le plus pauvre, c'est l'avare.

—Il y a quelquefois, entre deux hommes, de fausses ressemblances de caractère, qui les rapprochent et qui les unissent pour quelque temps. Mais la méprise cesse par degrés; et ils sont tout étonnés de se trouver très-écartés l'un de l'autre, et repoussés, en quelque sorte, par tous leurs points de contact.

—N'est-ce pas une chose plaisante de considérer que la gloire de plusieurs grands hommes soit d'avoir employé leur vie entière à combattre des préjugés ou des sottises qui font pitié, et qui semblaient ne devoir jamais entrer dans une tête humaine? La gloire de Bayle, par exemple, est d'avoir montré ce qu'il y a d'absurde dans les subtilités philosophiques et scolastiques, qui feraient lever les épaules à un paysan du Gâtinais doué d'un grand sens naturel; celle de Loke, d'avoir prouvé qu'on ne doit point parler sans s'entendre, ni croire entendre ce qu'on n'entend pas; celle de plusieurs philosophes, d'avoir composé de gros livres contre des idées superstitieuses qui feraient fuir, avec mépris, un sauvage du Canada; celle de Montesquieu, et de quelques auteurs avant lui, d'avoir (en respectant une foule de préjugés misérables) laissé entrevoir que les gouvernans sont faits pour les gouvernés, et non les gouvernés pour les gouvernans. Si le rêve des philosophes qui croient au perfectionnement de la société, s'accomplit, que dira la postérité, de voir qu'il ait fallu tant d'efforts pour arriver à des résultats si simples et si naturels?

—Un homme sage, en même temps qu'honnête, se doit à lui-même de joindre à la pureté qui satisfait sa conscience, la prudence qui devine et prévient la calomnie.

—Le rôle de l'homme prévoyant est assez triste; il afflige ses amis, en leur annonçant les malheurs auxquels les expose leur imprudence. On ne le croit pas; et, quand ces malheurs sont arrivés, ces mêmes amis lui savent mauvais gré du mal qu'il a prédit; et leur amour-propre baisse les yeux devant l'ami qui doit être leur consolateur, et qu'ils auraient choisi, s'ils n'étaient pas humiliés en sa présence.

—Celui qui veut trop faire dépendre son bonheur de sa raison, qui le soumet à l'examen, qui chicane, pour ainsi dire, ses jouissances, et n'admet que des plaisirs délicats, finit par n'en plus avoir. C'est un homme qui, à force de faire carder son matelas, le voit diminuer, et finit par coucher sur la dure.

—Le temps diminue chez nous l'intensité des plaisirs absolus, comme parlent les métaphysiciens; mais il paraît qu'il accroît les plaisirs relatifs: et je soupçonne que c'est l'artifice par lequel la nature a su lier les hommes à la vie, après la perte des objets ou des plaisirs qui la rendaient le plus agréable.

—Quand on a été bien tourmenté, bien fatigué par sa propre sensibilité, on s'aperçoit qu'il faut vivre au jour le jour, oublier beaucoup, enfin éponger la vie à mesure qu'elle s'écoule.

—La fausse modestie est le plus décent de tous les mensonges.

—On dit qu'il faut s'efforcer de retrancher tous les jours de nos besoins. C'est surtout aux besoins de l'amour-propre qu'il faut appliquer cette maxime: ce sont les plus tyranniques, et qu'on doit le plus combattre.

—Il n'est pas rare de voir des âmes faibles qui, par la fréquentation avec des âmes d'une trempe plus vigoureuse, veulent s'élever au-dessus de leur caractère. Cela produit des disparates aussi plaisans, que les prétentions d'un sot à l'esprit.

—La vertu, comme la santé, n'est pas le souverain bien. Elle est la place du bien, plutôt que le bien même. Il est plus sûr que le vice rend malheureux, qu'il ne l'est que la vertu donne le bonheur. La raison pour laquelle la vertu est le plus désirable, c'est parce qu'elle est ce qu'il y a de plus opposé au vice.

CHAPITRE III.
De la Société, des Grands, des Riches, des Gens du Monde.

Jamais le monde n'est connu par les livres; on l'a dit autrefois; mais ce qu'on n'a pas dit, c'est la raison; la voici: c'est que cette connaissance est un résultat de mille observations fines, dont l'amour-propre n'ose faire confidence à personne, pas même au meilleur ami. On craint de se montrer comme un homme occupé de petites choses, quoique ces petites choses soient très-importantes au succès des plus grandes affaires.

—En parcourant les mémoires et monumens du siècle de Louis XIV, on trouve, même dans la mauvaise compagnie de ce temps-là, quelque chose qui manque à la bonne d'aujourd'hui.

—Qu'est-ce que la société, quand la raison n'en forme pas les nœuds, quand le sentiment n'y jette pas d'intérêt, quand elle n'est pas un échange de pensées agréables et de vraie bienveillance? Une foire, un tripot, une auberge, un bois, un mauvais lieu et des petites-maisons; c'est tout ce qu'elle est tour à tour pour la plupart de ceux qui la composent.

—On peut considérer l'édifice métaphysique de la société, comme un édifice matériel qui serait composé de différentes niches ou compartimens, d'une grandeur plus ou moins considérable. Les places avec leurs prérogatives, leurs droits, etc., forment ces divers compartimens, ces différentes niches. Elles sont durables, et les hommes passent. Ceux qui les occupent, sont tantôt grands, tantôt petits; et aucun ou presque aucun n'est fait pour sa place. Là, c'est un géant courbé ou accroupi dans sa niche; là, c'est un nain sous une arcade: rarement la niche est faite pour la statue. Autour de l'édifice, circule une foule d'hommes de différentes tailles. Ils attendent tous qu'il y ait une niche de vide, afin de s'y placer, quelle qu'elle soit. Chacun fait valoir ses droits, c'est-à dire, sa naissance ou ses protections, pour y être admis. On sifflerait celui qui, pour avoir la préférence, ferait valoir la proportion qui existe entre la niche et l'homme, entre l'instrument et l'étui. Les concurrens même s'abstiennent d'objecter à leurs adversaires cette disproportion.

—On ne peut vivre, dans la société, après l'âge des passions. Elle n'est tolérable que dans l'époque où l'on se sert de son estomac pour s'amuser, et de sa personne pour tuer le temps.

—Les gens de robe, les magistrats, connaissent la cour, les intérêts du moment, à peu près comme les écoliers qui ont obtenu un exeat, et qui ont dîné hors du collége, connaissent le monde.

—Ce qui se dit dans les cercles, dans les salons, dans les soupés, dans les assemblées publiques, dans les livres, même ceux qui ont pour objet de faire connaître la société, tout cela est faux ou insuffisant. On peut dire sur cela le mot italien per la predica, ou le mot latin ad populum phaleras. Ce qui est vrai, ce qui est instructif, c'est ce que la conscience d'un honnête homme qui a beaucoup vu et bien vu, dit à son ami au coin du feu: quelques-unes de ces conversations-là m'ont plus instruit que tous les livres et le commerce ordinaire de la société. C'est qu'elles me mettaient mieux sur la voie, et me faisaient réfléchir davantage.

—L'influence qu'exerce sur notre âme une idée morale, contrastante avec des objets physiques et matériels, se montre dans bien des occasions; mais on ne la voit jamais mieux que quand le passage est rapide et imprévu. Promenez-vous sur le boulevard, le soir: vous voyez un jardin charmant, au bout duquel est un salon illuminé avec goût; vous entrevoyez des groupes, de jolies femmes, des bosquets, entr'autres une allée fuyante où vous entendez rire; ce sont des nymphes; vous en jugez par leur taille svelte, etc. vous demandez quelle est cette femme, et on vous répond; c'est madame de B......, la maîtresse de la maison: il se trouve par malheur que vous la connaissez, et le charme a disparu.

—Vous rencontrez le baron de Breteuil; il vous, entretient de ses bonnes fortunes, de ses amours, grossières, etc.; il finit par vous montrer le portrait de la reine au milieu d'une rose garnie de diamans.

—Un sot, fier de quelque cordon, me paraît au-dessous de cet homme ridicule qui, dans ses plaisirs, se faisait mettre des plumes de paon au derrière par ses maîtresses. Au moins, il y gagnait le plaisir de.... Mais l'autre!... Le baron de Breteuil est fort au-dessous de Peixoto.

—On voit, par l'exemple de Breteuil, qu'on peut balloter dans ses poches les portraits en diamans de douze ou quinze souverains, et n'être qu'un sot.

—C'est un sot, c'est un sot, c'est bientôt dit: voilà comme vous êtes extrême en tout. A quoi cela se réduit-il? Il prend sa place pour sa personne, son importance pour du mérite, et son crédit pour une vertu. Tout le monde n'est-il pas comme cela? Y a-t-il là de quoi tant crier?

—Quand les sots sortent de place, soit qu'ils aient été ministres ou premiers commis, ils conservent une morgue ou une importance ridicule.

—Ceux qui ont de l'esprit ont mille bons contes à faire sur les sottises et les valetages dont ils ont été témoins: et c'est ce qu'on peut voir par cent exemples. Comme c'est un mal aussi ancien que la monarchie, rien ne prouve mieux combien il est irrémédiable. De mille traits que j'ai entendu raconter, je conclurais que si les singes avaient le talent des perroquets, on en ferait volontiers des ministres.

—Rien de si difficile à faire tomber, qu'une idée triviale ou un proverbe accrédité. Louis XV a fait banqueroute en détail trois ou quatre fois, et on n'en jure pas moins foi de gentilhomme. Celle de M. de Guimenée n'y réussira pas mieux.

—Les gens du monde ne sont pas plutôt attroupés, qu'ils se croient en société.

—J'ai vu des hommes trahir leur conscience, pour complaire à un homme qui a un mortier ou une simare: étonnez-vous ensuite de ceux qui l'échangent pour le mortier, ou pour la simare même. Tous également vils, et les premiers absurdes plus que les autres.

—La société est composée de deux grandes classes: ceux qui ont plus de dînés que d'appétit, et ceux qui ont plus d'appétit que de dînés.

—On donne des repas de dix louis ou de vingt à des gens en faveur de chacun desquels on ne donnerait pas un petit écu, pour qu'ils fissent une bonne digestion de ce même dîné de vingt louis.

—C'est une règle excellente à adopter sur l'art de la raillerie et de la plaisanterie, que le plaisant et le railleur doivent être garans du succès de leur plaisanterie à l'égard de la personne plaisantée, et que, quand celle-ci se fâche, l'autre a tort.

—M*** me disait que j'avais un grand malheur; c'était de ne pas me faire à la toute-puissance des sots. Il avait raison: et j'ai vu qu'en entrant dans le monde, un sot avait de grands avantages, celui de se trouver parmi ses pairs. C'est comme frère Lourdis dans le temple de la sottise:

Tout lui plaisait, et même en arrivant,
Il crut encore être dans son couvent.

—En voyant quelquefois les friponneries des petits et les brigandages des hommes en place, on est tenté de regarder la société comme un bois rempli de voleurs, dont les plus dangereux sont les archers préposés pour arrêter les autres.

—Les gens du monde et de la cour donnent aux hommes et aux choses une valeur conventionnelle, dont ils s'étonnent de se trouver dupes. Ils ressemblent à des calculateurs qui, en faisant un compte, donneraient aux chiffres une valeur variable et arbitraire, et qui, ensuite, dans l'addition, leur rendant leur valeur réelle et réglée, seraient tout surpris de ne pas trouver leur compte.

—Il y a des momens où le monde paraît s'apprécier lui-même ce qu'il vaut. J'ai souvent démêlé qu'il estimait ceux qui n'en faisaient aucun cas; et il arrive souvent que c'est une recommandation auprès de lui, que de le mépriser souverainement, pourvu que ce mépris soit vrai, sincère, naïf, sans affectation, sans jactance.

—Le monde est si méprisable que le peu de gens honnêtes qui s'y trouvent, estiment ceux qui le méprisent, et y sont déterminés par ce mépris même.

—Amitié de cour, foi de renards, et société de loups.

—Je conseillerais à quelqu'un qui veut obtenir une grâce d'un ministre, de l'aborder d'un air triste, plutôt que d'un air riant. On n'aime pas à voir plus heureux que soi.

—Une vérité cruelle, mais dont il faut convenir, c'est que, dans le monde, et surtout dans un monde choisi, tout est art, science, calcul, même l'apparence de la simplicité, de la facilité la plus aimable. J'ai vu des hommes dans lesquels ce qui paraissait la grâce d'un premier mouvement, était une combinaison, à la vérité très-prompte, mais très-fine et très-savante. J'en ai vu associer le calcul le plus réfléchi à la naïveté apparente de l'abandon le plus étourdi. C'est le négligé savant d'une coquette, d'où l'art a banni tout ce qui ressemble à l'art. Cela est fâcheux, mais nécessaire. En général, malheur à l'homme qui, même dans l'amitié la plus intime, laisse découvrir son faible et sa prise! J'ai vu les plus intimes amis faire des blessures à l'amour-propre de ceux dont ils avaient surpris le secret. Il paraît impossible que, dans l'état actuel de la société (je parle de la société du grand monde), il y ait un seul homme qui puisse montrer le fond de son âme et les détails de son caractère, et surtout de ses faiblesses à son meilleur ami. Mais, encore une fois, il faut porter (dans ce monde-là) le raffinement si loin, qu'il ne puisse pas même y être suspect, ne fut-ce que pour ne pas être méprisé comme acteur dans une troupe d'excellens comédiens.

—Les gens qui croient aimer un prince dans l'instant où ils viennent d'en être bien traités, me rappellent les enfans qui veulent être prêtres le lendemain d'une belle procession, ou soldats le lendemain d'une revue à laquelle ils ont assisté.

—Les favoris, les hommes en place mettent quelquefois de l'intérêt à s'attacher des hommes de mérite; mais ils en exigent un avilissement préliminaire, qui repousse loin d'eux tous ceux qui ont quelque pudeur. J'ai vu des hommes dont un favori ou un ministre aurait eu bon marché, aussi indignés de cette disposition, qu'auraient pu l'être des hommes d'une vertu parfaite. L'un d'eux me disait: Les grands veulent qu'on se dégrade, non pour un bienfait, mais pour une espérance; ils prétendent vous acheter, non par un lot, mais par un billet de loterie; et je sais des fripons, en apparence bien traités par eux, qui, dans le fait, n'en ont pas tiré meilleur parti, que ne l'auraient fait les plus honnêtes gens du monde.

—Les actions utiles, même avec éclat, les services réels et les plus grands qu'on puisse rendre à la nation et même à la cour, ne sont, quand on n'a point la faveur de la cour, que des péchés splendides, comme disent les théologiens.

—On n'imagine pas combien il faut d'esprit pour n'être pas ridicule.

—Tout homme qui vit beaucoup dans le monde, me persuade qu'il est peu sensible; car je ne vois presque rien qui puisse y intéresser le cœur, ou plutôt rien qui ne l'endurcisse; ne fût-ce que le spectacle de l'insensibilité, de la frivolité et de la vanité qui y règnent.

—Quand les princes sortent de leurs misérables étiquettes, ce n'est jamais en faveur d'un homme de mérite, mais d'une fille ou d'un bouffon. Quand les femmes s'affichent, ce n'est presque jamais pour un honnête homme, c'est pour une espèce. En tout, lorsque l'on brise le joug de l'opinion, c'est rarement pour s'élever au-dessus, mais presque toujours pour descendre au-dessous.

—Il y a des fautes de conduite que, de nos jours, on ne fait plus guère, ou qu'on fait beaucoup moins. On est tellement raffiné que, mettant l'esprit à la place de l'âme, un homme vil, pour peu qu'il ait réfléchi, s'abstient de certaines platitudes, qui autrefois pouvaient réussir. J'ai vu des hommes malhonnêtes avoir quelquefois une conduite fière et décente avec un prince, un ministre, ne point fléchir, etc. Cela trompe les jeunes gens et les novices qui ne savent pas, ou bien qui oublient qu'il faut juger un homme par l'ensemble de ses principes et de son caractère.

—A voir le soin que les conventions sociales paraissent avoir pris d'écarter le mérite de toutes les places où il pourrait être utile à la société, en examinant la ligue des sots contre les gens d'esprit, on croirait voir une conjuration de valets pour écarter les maîtres.

—Que trouve un jeune homme, en entrant dans le monde? Des gens qui veulent le protéger, prétendent l'honorer, le gouverner, le conseiller. Je ne parle point de ceux qui veulent l'écarter, lui nuire, le perdre ou le tromper. S'il est d'un caractère assez élevé pour vouloir n'être protégé que par ses mœurs, ne s'honorer de rien ni de personne, se gouverner par ses principes, se conseiller par ses lumières, par son caractère et d'après sa position qu'il connaît mieux que personne, on ne manque pas de dire qu'il est original, singulier, indomptable. Mais, s'il a peu d'esprit, peu d'élévation, peu de principes, s'il ne s'aperçoit pas qu'on le protége, qu'on veut le gouverner, s'il est l'instrument des gens qui s'en emparent, on le trouve charmant, et c'est, comme on dit, le meilleur enfant du monde.

—La société, ce qu'on appelle le monde, n'est que la lutte de mille petits intérêts opposés, une lutte éternelle de toutes les vanités qui se croisent, se choquent, tour à tour blessées, humiliées l'une par l'autre, qui expient le lendemain, dans le dégoût d'une défaite, le triomphe de la veille. Vivre solitaire, ne point être froissé dans ce choc misérable où l'on attire un instant les yeux pour être écrasé l'instant d'après, c'est ce qu'on appelle n'être rien, n'avoir pas d'existence. Pauvre humanité!

—Il y a une profonde insensibilité aux vertus, qui surprend et scandalise beaucoup plus que le vice. Ceux que la bassesse publique appelle grands seigneurs, ou grands, les hommes en place paraissent, pour la plupart, doués de cette insensibilité odieuse. Cela ne viendrait-il pas de l'idée vague et peu développée dans leur tête, que les hommes, doués de ces vertus, ne sont pas propres à être des instrumens d'intrigue? Ils les négligent, ces hommes, comme inutiles à eux-mêmes et aux autres, dans un pays où, sans l'intrigue, la fausseté et la ruse, on n'arrive à rien!

—Que voit-on dans le monde? Partout un respect naïf et sincère pour des conventions absurdes, pour une sottise (les sots saluent leur reine), ou bien des ménagemens forcés pour cette même sottise (les gens d'esprit craignent leur tyran).

—Les bourgeois, par une vanité ridicule, font de leur fille un fumier pour les terres des gens de qualité.

—Supposez vingt hommes, même honnêtes, qui tous connaissent et estiment un homme d'un mérite reconnu, Dorilas, par exemple; louez, vantez ses talens et ses vertus; que tous conviennent de ses vertus et de ses talens; l'un des assistans ajoute: C'est dommage qu'il soit si peu favorisé de la fortune. Que dites-vous? reprend un autre, c'est que sa modestie l'oblige à vivre sans luxe. Savez-vous qu'il a vingt-cinq mille livres de rente?—Vraiment!—Soyez en sûr, j'en ai la preuve. Qu'alors cet homme de mérite paraisse, et qu'il compare l'accueil de la société et la manière plus ou moins froide, quoique distinguée, dont il était reçu précédemment. C'est ce qu'il a fait: il a comparé, et il a gémi. Mais, dans cette société, il s'est trouvé un homme dont le maintien a été le même à son égard. Un sur vingt, dit notre philosophe, je suis content.

—Quelle vie que celle de la plupart des gens de la cour! Ils se laissent ennuyer, excéder, asservir, tourmenter pour des intérêts misérables. Ils attendent pour vivre, pour être heureux, la mort de leurs ennemis, de leurs rivaux d'ambition, de ceux même qu'ils appellent leurs amis; et pendant que leurs vœux appellent cette mort, ils sèchent, ils dépérissent, meurent eux-mêmes, en demandant des nouvelles de la santé de monsieur tel, de madame telle, qui s'obstinent à ne pas mourir.

—Quelques folies qu'aient écrites certains physionomistes de nos jours, il est certain que l'habitude de nos pensées peut déterminer quelques traits de notre physionomie. Nombre de courtisans ont l'œil faux, par la même raison que la plupart des tailleurs sont cagneux.

—Il n'est peut-être pas vrai que les grandes fortunes supposent toujours de l'esprit, comme je l'ai souvent ouï dire même à des gens d'esprit: mais il est bien plus vrai qu'il y a des choses d'esprit et d'habileté, à qui la fortune ne saurait échapper, quand bien même celui qui les a posséderait l'honnêteté la plus pure, obstacle qui, comme on sait, est le plus grand de tous pour la fortune.

—Lorsque Montaigne a dit, à propos de la grandeur: «Puisque nous ne pouvons y atteindre, vengeons-nous en à en médire», il a dit une chose plaisante, souvent vraie, mais scandaleuse, et qui donne des armes aux sots que la fortune a favorisés. Souvent, c'est par petitesse qu'on hait l'inégalité des conditions; mais un vrai sage et un honnête homme pourraient la haïr comme la barrière qui sépare des âmes faites pour se rapprocher. Il est peu d'hommes d'un caractère distingué qui ne se soient refusés aux sentimens que leur inspirait tel ou tel homme d'un rang supérieur; qui n'aient repoussé, en s'affligeant eux-mêmes, telle ou telle amitié qui pouvait être pour eux une source de douceurs et de consolations. Chacun d'eux, au lieu de répéter le mot de Montaigne, peut dire: Je hais la grandeur qui m'a fait fuir ce que j'aimais, ou ce que j'aurais aimé.

—Qui est-ce qui n'a que des liaisons entièrement honorables? Qui est-ce qui ne voit pas quelqu'un dont il demande pardon à ses amis? Quelle est la femme qui ne s'est pas vue forcée d'expliquer à sa société, la visite de telle ou telle femme qu'on a été surpris de voir chez elle?

—Êtes-vous l'ami d'un homme de la cour, d'un homme de qualité, comme on dit; et souhaitez-vous lui inspirer le plus vif attachement dont le cœur humain soit susceptible? Ne vous bornez pas à lui prodiguer les soins de la plus tendre amitié, à le soulager dans ses maux, à le consoler dans ses peines, à lui consacrer tous vos momens, à lui sauver dans l'occasion la vie ou l'honneur; ne perdez point votre temps à ces bagatelles: faites plus, faites mieux, faites sa généalogie.

—Vous croyez qu'un ministre, un homme en place, a tel ou tel principe; et vous le croyez parce que vous le lui avez entendu dire. En conséquence, vous vous abstenez de lui demander telle ou telle chose qui le mettrait en contradiction avec sa maxime favorite. Vous apprenez bientôt que vous avez été dupe, et vous lui voyez faire des choses qui vous prouvent qu'un ministre n'a point de principes, mais seulement l'habitude, le tic de dire telle ou telle chose.

—Plusieurs courtisans sont haïs sans profit, et pour le plaisir de l'être. Ce sont des lézards, qui, à ramper, n'ont gagné que de perdre leur queue.

—Cet homme n'est pas propre à avoir jamais de la considération: il faut qu'il fasse fortune, et vive avec de la canaille.

—Les corps (parlemens, académies, assemblées) ont beau se dégrader, ils se soutiennent par leur masse, et on ne peut rien contre eux. Le déshonneur, le ridicule glissent sur eux, comme les balles de fusil sur un sanglier, sur un crocodile.

—En voyant ce qui se passe dans le monde, l'homme le plus misantrope finirait par s'égayer, et Héraclite par mourir de rire.

—Il me semble qu'à égalité d'esprit et de lumières, l'homme né riche ne doit jamais connaître aussi bien que le pauvre, la nature, le cœur humain et la société. C'est que, dans le moment où l'autre plaçait une jouissance, le second se consolait par une réflexion.

—En voyant les princes faire, de leur propre mouvement, certaines choses honnêtes, on est tenté de reprocher à ceux qui les entourent la plus grande partie de leurs torts ou de leurs faiblesses; on se dit: quel malheur que ce prince ait pour amis Damis ou Aramont! On ne songe pas que, si Damis ou Aramont avaient été des personnages qui eussent de la noblesse ou du caractère, ils n'auraient pas été les amis de ce prince.

—A mesure que la philosophie fait des progrès, la sottise redouble ses efforts pour établir l'empire des préjugés. Voyez la faveur que le gouvernement donne aux idées de la gentilhommerie. Cela est venu au point qu'il n'y a plus que deux états pour les femmes: femmes de qualité, ou filles; le reste n'est rien. Nulle vertu n'élève une femme au-dessus de son état; elle n'en sort que par le vice.

—Parvenir à la fortune, à la considération, malgré le désavantage d'être sans ayeux, et cela à travers de tant de gens qui ont tout apporté en naissant, c'est gagner on remettre une partie d'échecs, ayant donné la tour à son adversaire. Souvent aussi les autres ont sur vous trop d'avantages conventionnels, et alors il faut renoncer à la partie. On peut bien céder une tour, mais non la dame.

—Les gens qui élèvent les princes et qui prétendent leur donner une bonne éducation, après s'être soumis à leurs formalités et à leurs avilissantes étiquettes, ressemblent à des maîtres d'arithmétique qui voudraient former de grands calculateurs, après avoir accordé, à leurs élèves que trois et trois font huit.

—Quel est l'être le plus étranger à ceux qui l'environnent? est-ce un Français à Pékin ou à Macao? est-ce un Lapon au Sénégal? ou ne serait-ce pas par hasard un homme de mérite sans or et sans parchemin, au milieu de ceux qui possèdent l'un de ces deux avantages, ou tous les deux réunis? n'est-ce pas une merveille que la société subsiste avec la convention tacite d'exclure du partage de ses droits les dix-neuf vingtièmes de la société?

—Le monde et la société ressemblent à une bibliothèque où au premier coup-d'œil tout paraît en règle, parce que les livres y sont placés suivant le format et la grandeur des volumes; mais où dans le fond tout est en désordre, parce que rien n'y est rangé suivant l'ordre des sciences, des matières ni des auteurs.

—Avoir des liaisons considérables, ou même illustres, ne peut plus être un mérite pour personne, dans un pays où l'on plaît souvent par ses vices, et où l'on est quelquefois recherché pour ses ridicules.

—Il y a des hommes qui ne sont point aimables, mais qui n'empêchent pas les autres de l'être: leur commerce est quelquefois supportable. Il y en a d'autres qui n'étant point aimables, nuisent encore par leur seule présence au développement de l'amabilité d'autrui; ceux-là sont insupportables: c'est le grand inconvénient de la pédanterie.

—L'expérience, qui éclaire les particuliers, corrompt les princes et les gens en place.

—Le public de ce moment-ci est, comme la tragédie moderne, absurde, atroce et plat.

—L'état de courtisan est un métier dont on a voulu faire une science: Chacun cherche à se hausser.

—La plupart des liaisons de société, la camaraderie, etc., tout cela est à l'amitié ce que le sigisbéisme est à l'amour.

—L'art de la parenthèse est un des grands secrets de l'éloquence dans la société.

—A la cour tout est courtisan: le prince du sang; le chapelain de semaine, le chirurgien de quartier, l'apothicaire.

—Les magistrats chargés de veiller sur l'ordre public, tels que le lieutenant criminel, le lieutenant-civil, le lieutenant de police, et tant d'autres, finissent presque toujours par avoir une opinion horrible de la société. Ils croient connaître les hommes et n'en connaissent que le rebut. On ne juge pas d'une ville par ses égoûts, et d'une maison par ses latrines. La plupart de ces magistrats me rappellent toujours le collége où les correcteurs ont une cabane auprès des commodités, et n'en sortent que pour donner le fouet.

—C'est la plaisanterie qui doit faire justice de tous les travers des hommes et de la société; c'est par elle qu'on évite de se compromettre; c'est par elle qu'on met tout en place sans sortir de la sienne; c'est elle qui atteste notre supériorité sur les choses et sur les personnes dont nous nous moquons, sans que les personnes puissent s'en offenser, à moins qu'elles ne manquent de gaîté ou de mœurs. La réputation de savoir bien manier cette arme donne à l'homme d'un rang inférieur, dans le monde et dans la meilleure compagnie, cette sorte de considération que les militaires ont pour ceux qui manient supérieurement l'épée. J'ai entendu dire à un homme d'esprit: Otez à la plaisanterie son empire, et je quitte demain la société. C'est une sorte de duel où il n'y a pas de sang versé, et qui, comme l'autre, rend les hommes plus mesurés et plus polis.

—On ne se doute pas, au premier coup d'œil, du mal que fait l'ambition de mériter cet éloge si commun: Monsieur un tel est très-aimable. Il arrive, je ne sais comment, qu'il a un genre de facilité, d'insouciance, de foiblesse, de déraison, qui plaît beaucoup, quand ces qualités se trouvent mêlées avec de l'esprit; que l'homme, dont on fait ce qu'on veut, qui appartient au moment, est plus agréable que celui qui a de la suite, du caractère, des principes, qui n'oublie pas son ami malade ou absent, qui sait quitter une partie de plaisir pour lui rendre service, etc. Ce serait une liste ennuyeuse que celle des défauts, des torts et des travers qui plaisent. Aussi, les gens du monde, qui ont réfléchi sur l'art de plaire plus qu'on ne croit et qu'ils ne croient eux-mêmes, ont la plupart de ces défauts, et cela vient de la nécessité de faire dire de soi: Monsieur un tel est très-aimable.

—Il y a des choses indevinables pour un jeune homme bien né. Comment se défierait-on, à vingt ans, d'un espion de police qui a le cordon rouge?

—Les coutumes les plus absurdes, les étiquettes les plus ridicules, sont en France et ailleurs sous la protection de ce mot: C'est l'usage. C'est précisément ce même mot que répondent les Hottentots, quand les Européens leur demandent pourquoi ils mangent des sauterelles; pourquoi ils dévorent la vermine dont ils sont couverts. Ils disent aussi: C'est l'usage.

—La prétention la plus absurde et la plus injuste, qui serait sifflée dans une assemblée d'honnêtes gens, peut devenir la matière d'un procès, et dès-lors être déclarée légitime; car tout procès peut se perdre ou se gagner: de même que, dans les corps, l'opinion la plus folle et la plus ridicule peut être admise, et l'avis le plus sage rejeté avec mépris. Il ne s'agit que de faire regarder l'un ou l'autre comme une affaire de parti, et rien n'est si facile entre les deux partis opposés qui divisent presque tous les corps.

—Qu'est-ce que c'est qu'un fat sans sa fatuité? Otez les ailes à un papillon, c'est une chenille.

—Les courtisans sont des pauvres enrichis par la mendicité.

—Il est aisé de réduire à des termes simples la valeur précise de la célébrité: celui qui se fait connaître par quelque talent ou quelque vertu, se dénonce à la bienveillance inactive de quelques honnêtes gens, et à l'active malveillance de tous les hommes malhonnêtes. Comptez les deux classes, et pesez les deux forces.

—Peu de personnes peuvent aimer un philosophe. C'est presque un ennemi public qu'un homme qui, dans les différentes prétentions des hommes, et dans le mensonge des choses, dit à chaque homme et à chaque chose: «Je ne te prends que pour ce que tu es; je ne t'apprécie que ce que tu vaux.» Et ce n'est pas une petite entreprise de se faire aimer et estimer, avec l'annonce de ce ferme propos.

—Quand on est trop frappé des maux de la société universelle et des horreurs que présentent la capitale ou les grandes villes, il faut se dire: Il pouvait naître de plus grands malheurs encore de la suite des combinaisons qui a soumis vingt-cinq millions d'hommes à un seul, et qui a réuni sept cent mille hommes sur une espace de deux lieues carrées.

—Des qualités trop supérieures rendent souvent un homme moins propre à la société. On ne va pas au marché avec des lingots; on y va avec de l'argent ou de la petite monnaie.

—La société, les cercles, les salons, ce qu'on appelle le monde, est une pièce misérable, un mauvais opéra, sans intérêt, qui se soutient un peu par les machines et les décorations.

—Pour avoir une idée juste des choses, il faut prendre les mots dans la signification opposée à celle qu'on leur donne dans le monde. Misantrope, par exemple, cela veut dire philantrope; mauvais Français, cela veut dire bon citoyen qui indique certains abus monstrueux; philosophe, homme simple, qui sait que deux et deux font quatre, etc.

—De nos jours, un peintre fait votre portrait en sept minutes; un autre vous apprend à peindre en trois jours; un troisième vous enseigne l'anglais en quatre leçons. On veut vous apprendre huit langues, avec des gravures qui représentent les choses et leurs noms au-dessous, en huit langues. Enfin, si on pouvait mettre ensemble les plaisirs, les sentimens, ou les idées de la vie entière, et les réunir dans l'espace de vingt-quatre heures, on le ferait; on vous ferait avaler cette pilule, et on vous dirait: «allez-vous en.»

—Il ne faut pas regarder Burrhus comme un homme vertueux absolument: il ne l'est qu'en opposition avec Narcisse. Sénèque et Burrhus sont les honnêtes gens d'un siècle où il n'y en avait pas.

—Quand on veut plaire dans le monde, il faut se résoudre à se laisser apprendre beaucoup de choses qu'on sait, par des gens qui les ignorent.

—Les hommes qu'on ne connaît qu'à moitié, on ne les connaît pas; les choses qu'on ne sait qu'aux trois-quarts, on ne les sait pas du tout. Ces deux réflexions suffisent pour faire apprécier presque tous les discours qui se tiennent dans le monde.

—Dans un pays où tout le monde cherche à paraître, beaucoup de gens doivent croire, et croient en effet qu'il vaut mieux être banqueroutier que de n'être rien.

—La menace du rhume négligé est pour les médecins ce que le purgatoire est pour les prêtres, un Pérou.

—Les conversations ressemblent aux voyages qu'on fait sur l'eau: on s'écarte de la terre sans presque le sentir, et l'on ne s'aperçoit qu'on a quitté le bord que quand on est déjà bien loin.

—Un homme d'esprit prétendait, devant des millionnaires, qu'on pouvait être heureux avec deux mille écus de rente. Ils soutinrent le contraire avec aigreur, et même avec emportement. Au sortir de chez eux, il cherchait la cause de cette aigreur, de la part de gens qui avaient de l'amitié pour lui; il la trouva enfin. C'est que, par là, il leur faisait entrevoir qu'il n'était pas dans leur dépendance. Tout homme qui a peu de besoins, semble menacer les riches d'être toujours prêt à leur échapper. Les tyrans voient par là qu'ils perdent un esclave. On peut appliquer cette réflexion à toutes les passions en général. L'homme qui a vaincu le penchant à l'amour, montre une indifférence toujours odieuse aux femmes: elles cessent aussitôt de s'intéresser à lui. C'est peut-être pour cela que personne ne s'intéresse à la fortune d'un philosophe: il n'a pas les passions qui émeuvent la société. On voit qu'on ne peut presque rien faire pour son bonheur, et on le laisse là.

—Il est dangereux, pour un philosophe attaché à un grand (si jamais les grands ont eu auprès d'eux un philosophe), de montrer tout son désintéressement; on le prendrait au mot. Il se trouve dans la nécessité de cacher ses vrais sentimens: et c'est, pour ainsi dire, un hypocrite d'ambition.

CHAPITRE IV.
Du Goût pour la retraite, et de la Dignité du caractère.

Un philosophe regarde ce qu'on appelle un état dans le monde, comme les Tartares regardent les villes, c'est-à-dire comme une prison: c'est un cercle où les idées se resserrent, se concentrent, en ôtant à l'âme et à l'esprit leur étendue et leur développement. Un homme qui a un grand état dans le monde, a une prison plus grande et plus ornée; celui qui n'y a qu'un petit état, est dans un cachot; l'homme sans état est le seul homme libre, pourvu qu'il soit dans l'aisance, ou du moins qu'il n'ait aucun besoin des hommes.

—L'homme le plus modeste, en vivant dans le monde, doit, s'il est pauvre, avoir un maintien très-assuré et une certaine aisance qui empêchent qu'on ne prenne quelque avantage sur lui. Il faut, dans ce cas, parer sa modestie de sa fierté.

—La faiblesse de caractère ou le défaut d'idées, en un mot, tout ce qui peut nous empêcher de vivre avec nous mêmes, sont les choses qui préservent beaucoup de gens de la misantropie.

—On est plus heureux dans la solitude que dans le monde. Cela ne viendrait-il pas de ce que, dans la solitude, on pense aux choses, et que, dans le monde, on est forcé de penser aux hommes?

—Les pensées d'un solitaire, homme de sens, et fût-il d'ailleurs médiocre, seraient bien peu de chose, si elles ne valaient pas ce qui se dit et se fait dans le monde.

—Un homme qui s'obstine à ne laisser ployer ni sa raison, ni sa probité, ou du moins sa délicatesse, sous le poids d'aucune des conventions absurdes ou malhonnêtes de la société; qui ne fléchit jamais dans les occasions où il a intérêt de fléchir, finit infailliblement par rester sans appui, n'ayant d'autre ami qu'un être abstrait qu'on appelle la vertu, qui vous laisse mourir de faim.

—Il ne faut pas ne savoir vivre qu'avec ceux qui veulent nous apprécier: ce serait le besoin d'un amour-propre trop délicat et trop difficile à contenter; mais il faut ne placer le fond de sa vie habituelle qu'avec ceux qui peuvent sentir ce que nous valons. Le philosophe même ne blâme point ce genre d'amour-propre.

—On dit quelquefois d'un homme qui vit seul: il n'aime pas la société. C'est souvent comme si on disait d'un homme, qu'il n'aime pas la promenade, sous prétexte qu'il ne se promène pas volontiers le soir dans la forêt de Bondy.

—Est-il bien sûr qu'un homme qui aurait une raison parfaitement droite, un sens moral parfaitement exquis, pût vivre avec quelqu'un? Par vivre, je n'entends pas se trouver ensemble sans se battre: j'entends se plaire ensemble, s'aimer, commercer avec plaisir.

—Un homme d'esprit est perdu, s'il ne joint pas à l'esprit l'énergie de caractère. Quand on a la lanterne de Diogène, il faut avoir son bâton.

—Il n'y a personne qui ait plus d'ennemis dans, le monde, qu'un homme droit, fier et sensible, disposé à laisser les personnes et les choses pour ce qu'elles sont, plutôt qu'à les prendre pour ce qu'elles ne sont pas.

—Le monde endurcit le cœur à la plupart des hommes; mais ceux qui sont moins susceptibles d'endurcissement, sont obligés de se créer une sorte d'insensibilité factice, pour n'être dupes ni des hommes, ni des femmes. Le sentiment qu'un homme honnête emporte, après s'être livré quelques jours à la société, est ordinairement pénible et triste: le seul avantage qu'il produira, c'est de faire trouver la retraite aimable.

—Les idées du public ne sauraient manquer d'être presque toujours viles et basses. Comme il ne lui revient guère que des scandales et des actions d'une indécence marquée, il teint, de ces mêmes couleurs, presque tous les faits ou les discours qui passent jusqu'à lui. Voit-il une liaison, même de la plus noble espèce, entre un grand seigneur et un homme de mérite, entre un homme en place et un particulier? Il ne voit, dans le premier cas, qu'un protecteur et un client; dans le second, que du manége et de l'espionnage. Souvent, dans un acte de générosité mêlé de circonstances nobles et intéressantes, il ne voit que de l'argent prêté à un homme habile par une dupe. Dans le fait qui donne de la publicité à une passion quelquefois très-intéressante d'une femme honnête et d'un homme digne d'être aimé, il ne voit que du catinisme ou du libertinage. C'est que ses jugemens sont déterminés d'avance par le grand nombre de cas où il a dû condamner et mépriser. Il résulte de ces observations, que ce qui peut arriver de mieux aux honnêtes gens, c'est de lui échapper.

—La nature ne m'a point dit: ne sois point pauvre; encore moins: sois riche; mais elle me crie: sois indépendant.

—Le philosophe, se portant pour un être qui ne donne aux hommes que leur valeur véritable, il est fort simple que cette manière de juger ne plaise à personne.

—L'homme du monde, l'ami de la fortune, même l'amant de la gloire, tracent tous devant eux une ligne directe qui les conduit à un terme inconnu. Le sage, l'ami de lui-même, décrit une ligne circulaire, dont l'extrémité le ramène à lui. C'est le totus teres atque rotundus d'Horace.

—Il ne faut point s'étonner du goût de J.-J. Rousseau pour la retraite: de pareilles âmes sont exposées à se voir seules, à vivre isolées, comme l'aigle; mais, comme lui, l'étendue de leurs regards et la hauteur de leur vol sont le charme de leur solitude.

—Quiconque n'a pas de caractère, n'est pas un homme: c'est une chose.

—On a trouvé le moi de Médée sublime; mais celui qui ne peut pas le dire dans tous les accidens de la vie, est bien peu de chose, ou plutôt n'est rien.

—On ne connaît pas du tout l'homme qu'on ne connaît pas très-bien; mais peu d'hommes méritent qu'on les étudie. De là vient que l'homme d'un vrai mérite doit avoir en général peu d'empressement d'être connu. Il sait que peu de gens peuvent l'apprécier, que, dans ce petit nombre, chacun a ses liaisons, ses intérêts, son amour-propre, qui l'empêchent d'accorder au mérite l'attention qu'il faut pour le mettre à sa place. Quant aux éloges communs et usés qu'on lui accorde, quand on soupçonne son existence, le mérite ne saurait en être flatté.

—Quand un homme s'est élevé par son caractère, au point de mériter qu'on devine quelle sera sa conduite dans toutes les occasions qui intéressent l'honnêteté, non seulement les fripons, mais les demi-honnêtes gens le décrient et l'évitent avec soin; il y a plus, les gens honnêtes, persuadés que, par un effet de ses principes, ils le trouveront dans les rencontres où ils auront besoin de lui, se permettent de le négliger, pour s'assurer de ceux sur lesquels ils ont des doutes.

—Presque tous les hommes sont esclaves, par la raison que les Spartiates donnaient de la servitude des Perses, faute de savoir prononcer la syllabe non. Savoir prononcer ce mot et savoir vivre seul, sont les deux seuls moyens de conserver sa liberté et son caractère.

—Quand on a pris le parti de ne voir que ceux qui sont capables de traiter avec vous aux termes de la morale, de la vertu, de la raison, de la vérité, en ne regardant les conventions, les vanités, les étiquettes, que comme les supports de la société civile; quand, dis-je, on a pris ce parti (et il faut bien le prendre, sous peine d'être sot, faible ou vil), il arrive qu'on vit à peu près solitaire.

—Tout homme qui se connaît des sentimens élevés, a le droit, pour se faire traiter comme il convient, de partir de son caractère plutôt que de sa position.

CHAPITRE V.
Pensées Morales.

Les philosophes reconnaissent quatre vertus principales, dont ils font dériver toutes les autres. Ces vertus sont la justice, la tempérance, la force et la prudence. On peut dire que cette dernière renferme les deux premières, la justice et la tempérance; et qu'elle supplée, en quelque sorte, à la force, en sauvant à l'homme qui a le malheur d'en manquer, une grande partie des occasions où elle est nécessaire.

—Les moralistes, ainsi que les philosophes qui ont fait des systèmes en physique ou en métaphysique, ont trop généralisé, ont trop multiplié les maximes. Que devient, par exemple, le mot de Tacite: Neque mulier, amissâ pudicitiâ, alia abnuerit, après l'exemple de tant de femmes qu'une faiblesse n'a pas empêchées de pratiquer plusieurs vertus? J'ai vu madame de L...., après une jeunesse peu différente de celle de Manon Lescaut, avoir, dans l'âge mûr, une passion digne d'Héloïse. Mais ces exemples sont d'une morale dangereuse à établir dans les livres. Il faut seulement les observer, afin de n'être pas dupe de la charlatanerie des moralistes.

—On a, dans le monde, ôté des mauvaises mœurs tout ce qui choque le bon goût: c'est une réforme qui date des dix dernières années.

—L'âme, lorsqu'elle est malade, fait précisément comme le corps: elle se tourmente et s'agite en tout sens, mais finit par trouver un peu de calme; elle s'arrête enfin sur le genre de sentimens et d'idées le plus nécessaire à son repos.

—Il y a des hommes à qui les illusions sur les choses qui les intéressent, sont aussi nécessaires que la vie. Quelquefois cependant ils ont des aperçus qui feraient croire qu'ils sont près de la vérité; mais ils s'en éloignent bien vite, et ressemblent aux enfans qui courent après un masque, et qui s'enfuient si le masque vient à se retourner.

—Le sentiment qu'on a, pour la plupart des bienfaiteurs, ressemble à la reconnaissance qu'on a pour les arracheurs de dents. On se dit qu'ils vous ont fait du bien, qu'ils vous ont délivré d'un mal: mais on se rappelle la douleur qu'ils ont causée, et on ne les aime guère avec tendresse.

—Un bienfaiteur délicat doit songer qu'il y a, dans le bienfait, une partie matérielle dont il faut dérober l'idée à celui qui est l'objet de sa bienfaisance. Il faut, pour ainsi dire, que cette idée se perde et s'enveloppe dans le sentiment qui a produit le bienfait; comme, entre deux amans, l'idée de la jouissance s'enveloppe et s'anoblit dans le charme de l'amour qui l'a fait naître.

—Tout bienfait, qui n'est pas cher au cœur, est odieux. C'est une relique, ou un os de mort: il faut l'en chasser ou le fouler aux pieds.

—La plupart des bienfaiteurs qui prétendent être cachés, après vous avoir fait du bien, s'enfuient comme la Galatée de Virgile: Et se cupit ante videri.

—On dit communément qu'on s'attache par ses bienfaits. C'est une bonté de la nature. Il est juste que la récompense de bien faire soit d'aimer.

—La calomnie est comme la guêpe qui vous importune, et contre laquelle il ne faut faire aucun mouvement, à moins qu'on ne soit sûr de la tuer, sans quoi elle revient à la charge plus furieuse que jamais.

—Les nouveaux amis que nous faisons après un certain âge, et par lesquels nous cherchons à remplacer ceux que nous avons perdus, sont à nos anciens amis ce que les yeux de verre, les dents postiches et les jambes de bois sont aux véritables yeux, aux dents naturelles et aux jambes de chair et d'os.

—Dans les naïvetés d'un enfant bien né, il y a quelquefois une philosophie bien aimable.

—La plupart des amitiés sont hérissées de si et de mais, et aboutissent à de simples liaisons, qui subsistent à force de sous-entendus.

—Il y a, entre les mœurs anciennes et les nôtres, le même rapport qui se trouve entre Aristide, contrôleur-général des Athéniens, et l'abbé Terray.

—Le genre humain, mauvais de sa nature, est devenu plus mauvais par la société. Chaque homme y porte les défauts: 1o de l'humanité; 2o de l'individu; 3o de la classe dont il fait partie dans l'ordre social. Ces défauts s'accroissent avec le temps; et chaque homme, en avançant en âge, blessé de tous ces travers d'autrui, et malheureux par les siens mêmes, prend, pour l'humanité et pour la société, un mépris qui ne peut tourner que contre l'une et l'autre.

—Il en est du bonheur comme des montres. Les moins compliquées sont celles qui se dérangent le moins. La montre à répétition est plus sujette aux variations; si elle marque de plus les minutes, nouvelle cause d'inégalité; puis celle qui marque le jour de la semaine et le mois de l'année, toujours plus prête à se détraquer.

—Tout est également vain dans les hommes, leurs joies et leurs chagrins; mais il vaut mieux que la boule de savon soit d'or ou d'azur, que noire ou grisâtre.

—Celui qui déguise la tyrannie, la protection ou même les bienfaits, sous l'air et le nom de l'amitié, me rappelle ce prêtre scélérat qui empoisonnait dans une hostie.

—Il y a peu de bienfaiteurs qui ne disent comme Satan: Si cadens adoraveris me.

—La pauvreté met le crime au rabais.

—Les stoïciens sont des espèces d'inspirés, qui portent dans la morale l'exaltation et l'enthousiasme poétiques.

—S'il était possible qu'une personne sans esprit pût sentir la grâce, la finesse, l'étendue et les différentes qualités de l'esprit d'autrui, et montrer qu'elle le sent, la société d'une telle personne, quand même elle ne produirait rien d'elle-même, serait encore très-recherchée. Même résultat de la même supposition, à l'égard des qualités de l'âme.

—En voyant ou en éprouvant les peines attachées aux sentimens extrêmes, en amour, en amitié, soit par la mort de ce qu'on aime, soit par les accidens de la vie, on est tenté de croire que la dissipation et la frivolité ne sont pas de si grandes sottises, et que la vie ne vaut guère que ce qu'en font les gens du monde.

—Dans de certaines amitiés passionnées, on a le bonheur des passions, et l'aveu de la raison par-dessus le marché.

—L'amitié extrême et délicate est souvent blessée du repli d'une rose.

—La générosité n'est que la pitié des âmes nobles.

—Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à toi, ni à personne: voila, je crois, toute la morale.

—Pour les hommes vraiment honnêtes, et qui ont de certains principes, les commandemens de Dieu ont été mis en abrégé sur le frontispice de l'abbaye de Thélème: Fais ce que tu voudras.

—L'éducation doit porter sur deux bases, la morale et la prudence: la morale, pour appuyer la vertu; la prudence, pour vous défendre contre les vices d'autrui. En faisant pencher la balance du côté de la morale, vous ne faites que des dupes ou des martyrs; en la faisant pencher de l'autre côté, vous faites des calculateurs égoïstes. Le principe de toute société est de se rendre justice à soi-même et aux autres. Si l'on doit aimer son prochain comme soi-même, il est au moins aussi juste de s'aimer comme son prochain.

—Il n'y a que l'amitié entière qui développe toutes les qualités de l'âme et de l'esprit de certaines personnes. La société ordinaire ne leur laisse déployer que quelques agrémens. Ce sont de beaux fruits, qui n'arrivent à leur maturité qu'au soleil, et qui, dans la serre chaude, n'eussent produit que quelques feuilles agréables et inutiles.

—Quand j'étais jeune, ayant les besoins des passions, et attiré par elles dans le monde, forcé de chercher, dans la société et dans les plaisirs, quelques distractions à des peines cruelles, on me prêchait l'amour de la retraite, du travail, et on m'assommait de sermons pédantesques sur ce sujet. Arrivé à quarante ans, ayant perdu les passions qui rendent la société supportable, n'en voyant plus que la misère et la futilité, n'ayant plus besoin du monde pour échapper à des peines qui n'existaient plus, le goût de la retraite et du travail est devenu très-vif-chez moi, et a remplacé tout le reste; j'ai cessé d'aller dans le monde: alors, on n'a cessé de me tourmenter pour que j'y revinsse; j'ai été accusé d'être misantrope, etc. Que conclure de cette bizarre différence? Le besoin que les hommes ont de tout blâmer.

—Je n'étudie que ce qui me plaît; je n'occupe mon esprit que des idées qui m'intéressent. Elles seront utiles ou inutiles, soit à moi, soit aux autres; le temps amènera ou n'amènera pas les circonstances qui me feront faire de mes acquisitions un emploi profitable. Dans tous les cas, j'aurai eu l'avantage inestimable de ne me pas contrarier, et d'avoir obéi à ma pensée et à mon caractère.

—J'ai détruit mes passions, à peu près comme un homme violent tue son cheval, ne pouvant le gouverner.

—Les premiers sujets de chagrin m'ont servi de cuirasse contre les autres.

—Je conserve pour M. de la B..... le sentiment qu'un honnête homme éprouve en passant devant le tombeau d'un ami.

—J'ai à me plaindre des choses très-certainement, et peut-être des hommes; mais je me tais sur ceux-ci: je ne me plains que des choses; et, si j'évite les hommes, c'est pour ne pas vivre avec ceux qui me font porter le poids des choses.

—La fortune, pour arriver à moi, passera par les conditions que lui impose mon caractère.

—Lorsque mon cœur a besoin d'attendrissement, je me rappelle la perte des amis que je n'ai plus, des femmes que la mort m'a ravies; j'habite leur cercueil, j'envoie mon âme errer autour des leurs. Hélas! je possède trois tombeaux.

—Quand j'ai fait quelque bien et qu'on vient à le savoir, je me crois puni, au lieu de me croire récompensé.

—En renonçant au monde et à la fortune, j'ai trouvé le bonheur, le calme, la santé, même la richesse; et, en dépit du proverbe, je m'aperçois que qui quitte la partie la gagne.

—La célébrité est le châtiment du mérite et la punition du talent. Le mien, quel qu'il soit, ne me paraît qu'un délateur, né pour troubler mon repos. J'éprouve, en le détruisant, la joie de triompher d'un ennemi. Le sentiment a triomphé chez moi de l'amour-propre même, et la vanité littéraire a péri dans la destruction de l'intérêt que je prenais aux hommes.

—L'amitié délicate et vraie ne souffre l'alliage d'aucun autre sentiment. Je regarde comme un grand bonheur que l'amitié fût déjà parfaite entre M.... et moi, avant que j'eusse occasion de lui rendre le service que je lui ai rendu, et que je pouvais seul lui rendre. Si tout ce qu'il a fait pour moi avait pu être suspect d'avoir été dicté par l'intérêt de me trouver tel qu'il m'a trouvé dans cette circonstance, s'il eût été possible qu'il la prévît, le bonheur de ma vie était empoisonné pour jamais.

—Ma vie entière est un tissu de contrastes apparens avec mes principes. Je n'aime point les princes, et je suis attaché à une princesse et à un prince. On me connaît des maximes républicaines, et plusieurs de mes amis sont revêtus de décorations monarchiques. J'aime la pauvreté volontaire, et je vis avec des gens riches. Je fuis les honneurs, et quelques-uns sont venus à moi. Les lettres sont presque ma seule consolation, et je ne vois point de beaux-esprits, et ne vais point à l'académie. Ajoutez que je crois les illusions nécessaires à l'homme, et je vis sans illusion; que je crois les passions plus utiles que la raison, et je ne sais plus ce que c'est que les passions, etc.

—Ce que j'ai appris, je ne le sais plus. Le peu que je sais encore, je l'ai deviné.

—Un des grands malheurs de l'homme, c'est que ses bonnes qualités même lui sont quelquefois inutiles, et que l'art de s'en servir et de les bien gouverner n'est souvent qu'un fruit tardif de l'expérience.

—L'indécision, l'anxiété sont à l'esprit et à l'âme ce que la question est au corps.

—L'honnête homme, détrompé de toutes les illusions, est l'homme par excellence. Pour peu qu'il ait d'esprit, sa société est très-aimable. Il ne saurait être pédant, ne mettant d'importance à rien. Il est indulgent, parce qu'il se souvient qu'il a eu des illusions, comme ceux qui en sont encore occupés. C'est un effet de son insouciance d'être sûr dans le commerce, de ne se permettre ni redites ni tracasseries. Si on se les permet à son égard, il les oublie ou les dédaigne. Il doit être plus gai qu'un autre, parce qu'il est constamment en état d'épigramme contre son prochain. Il est dans le vrai, et rit des faux pas de ceux qui marchent à tâtons dans le faux. C'est un homme qui, d'un endroit éclairé, voit dans une chambre obscure les gestes ridicules de ceux qui s'y promènent au hasard. Il brise en riant les faux poids et les fausses mesures qu'on applique aux hommes et aux choses.

—On s'effraie des partis violens; mais ils conviennent aux âmes fortes, et les caractères vigoureux se reposent dans l'extrême.

—La vie contemplative est souvent misérable. Il faut agir davantage, penser moins, et ne pas se regarder vivre.

—L'homme peut aspirer à la vertu, il ne peut raisonnablement prétendre de trouver la vérité.

—Le jansénisme des chrétiens, c'est le stoïcisme des payens, dégradé de figure et mis à la portée d'une populace chrétienne; et cette secte a eu des Pascal et des Arnaud pour défenseurs!

CHAPITRE VI.
Des Femmes, de l'Amour, du Mariage et de la Galanterie.

Je suis honteux de l'opinion que vous avez de moi. Je n'ai pas toujours été aussi Céladon que vous me voyez. Si je vous comptais trois ou quatre traits de ma jeunesse, vous verriez que cela n'est pas trop honnête, et que cela appartient à la meilleure compagnie.

—L'amour est un sentiment qui, pour paraître honnête, a besoin de n'être composé que de lui-même, de ne vivre et de ne subsister que par lui.

—Toutes les fois que je vois de l'engoûment dans une femme, ou même dans un homme, je commence à me défier de sa sensibilité. Cette règle ne m'a jamais trompé.

—En fait de sentimens, ce qui peut être évalué n'a pas de valeur.

—L'amour est comme les maladies épidémiques: plus on les craint, plus on y est exposé.

—Un homme amoureux est un homme qui veut être plus aimable qu'il ne peut, et voilà pourquoi presque tous les amoureux sont ridicules.

—Il y a telle femme qui s'est rendue malheureuse pour la vie, qui s'est perdue et déshonorée pour un amant qu'elle a cessé d'aimer parce qu'il a mal ôté sa poudre, ou mal coupé un de ses ongles, ou mis son bas à l'envers.

—Une âme fière et honnête, qui a connu les passions fortes, les fuit, les craint, dédaigne la galanterie; comme l'âme qui a senti l'amitié, dédaigne les liaisons communes et les petits intérêts.

—On demande pourquoi les femmes affichent les hommes; on en donne plusieurs raisons dont la plupart sont offensantes pour les hommes. La véritable, c'est qu'elles ne peuvent jouir de leur empire sur eux que par ce moyen.

—Les femmes d'un état mitoyen, qui ont l'espérance ou la manie d'être quelque chose dans le monde, n'ont ni le bonheur de la nature, ni celui de l'opinion: ce sont les plus malheureuses créatures que j'aie connues.

—La société, qui rapetisse beaucoup les hommes, réduit les femmes à rien.

—Les femmes ont des fantaisies, des engoûmens, quelquefois des goûts; elles peuvent même s'élever jusqu'aux passions: ce dont elles sont le moins susceptibles, c'est l'attachement. Elles sont faites pour commercer avec nos faiblesses, avec notre folie, mais non avec notre raison. Il existe, entre elles et les hommes, des sympathies d'épiderme, et très-peu de sympathies d'esprit, d'âme et de caractère. C'est ce qui est prouvé par le peu de cas qu'elles font d'un homme de quarante ans; je dis, même celles qui sont à peu près de cet âge. Observez que, quand elles lui accordent une préférence, c'est toujours d'après quelques vues malhonnêtes, d'après un calcul d'intérêt ou de vanité; et alors l'exception prouve la règle, et même plus que la règle. Ajoutons que ce n'est pas ici le cas de l'axiôme: Qui prouve trop ne prouve rien.

—C'est par notre amour-propre que l'amour nous séduit. Eh! comment résister à un sentiment qui embellit à nos yeux ce que nous avons, nous rend ce que nous avons perdu, et nous donne ce que nous n'avons pas?

—Quand un homme et une femme ont l'un pour l'autre une passion violente, il me semble toujours que, quels que soient les obstacles qui les séparent, un mari, des parens, etc., les deux amans sont l'un à l'autre, de par la nature; qu'ils s'appartiennent de droit divin, malgré les lois et les conventions humaines.

—Otez l'amour-propre de l'amour, il en reste trop peu de chose. Une fois purgé de vanité, c'est un convalescent affaibli, qui peut à peine se traîner.

—L'amour, tel qu'il existe dans la société, n'est que l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes.

—On vous dit quelquefois, pour vous engager à aller chez telle ou telle femme: Elle est très-aimable; mais, si je ne veux pas l'aimer! Il vaudrait mieux dire: Elle est très-aimante, parce qu'il y a plus de gens qui veulent être aimés, que de gens qui veulent aimer eux-mêmes.

—Si l'on veut se faire une idée de l'amour-propre des femmes dans leur jeunesse, qu'on en juge par celui qui leur reste, après qu'elles ont passé l'âge de plaire.

—Il me semble, disait M. de..... à propos des faveurs des femmes, qu'à la vérité cela se dispute au concours; mais que cela ne se donne ni au sentiment, ni au mérite.

—Les jeunes femmes ont un malheur qui leur est commun avec les rois, celui de n'avoir point d'amis; mais, heureusement, elles ne sentent pas ce malheur plus que les rois eux-mêmes: la grandeur des uns et la vanité des autres leur en dérobent le sentiment.

—On dit, en politique, que les sages ne font point de conquêtes: cela peut aussi s'appliquer à la galanterie.

—Il est plaisant que le mot, connaître une femme, veuille dire, coucher avec une femme, et cela dans plusieurs langues anciennes, dans les mœurs les plus simples, les plus approchantes de la nature; comme si on ne connaissait point une femme sans cela. Si les patriarches avaient fait cette découverte, ils étaient plus avancés qu'on ne croit.

—Les femmes font avec les hommes une guerre où ceux-ci ont un grand avantage, parce qu'ils ont les filles de leur côté.

—Il y a telle fille qui trouve à se vendre, et ne trouverait pas à se donner.

—L'amour le plus honnête ouvre l'âme aux petites passions: le mariage ouvre votre âme aux petites passions de votre femme, à l'ambition, à la vanité, etc.

—Soyez aussi aimable, aussi honnête qu'il est possible, aimez la femme la plus parfaite qui se puisse imaginer; vous n'en serez pas moins dans le cas de lui pardonner ou votre prédécesseur, ou votre successeur.

—Peut-être faut-il avoir senti l'amour pour bien connaître l'amitié.