—Le commerce des hommes avec les femmes ressemble à celui que les Européens font dans l'Inde; c'est un commerce guerrier.

—Pour qu'une liaison d'homme à femme soit vraiment intéressante, il faut qu'il y ait entre eux jouissance, mémoire ou désir.

—Une femme d'esprit m'a dit un jour un mot qui pourrait bien être le secret de son sexe: C'est que toute femme, en prenant un amant, tient plus de compte de la manière dont les autres femmes voient cet homme, que de la manière dont elle le voit elle-même.

—Madame de..... a été rejoindre son amant en Angleterre, pour faire preuve d'une grande tendresse, quoiqu'elle n'en eût guère. A présent, les scandales se donnent par respect humain.

—Je me souviens d'avoir vu un homme quitter les filles d'opéra, parce qu'il y avait vu, disait-il, autant de fausseté que dans les honnêtes femmes.

—Il y a des redites pour l'oreille et pour l'esprit; il n'y en a point pour le cœur.

—Sentir fait penser; on en convient assez aisément: on convient moins que penser fasse sentir; mais cela n'est guère moins vrai.

—Qu'est-ce que c'est qu'une maîtresse? Une femme près de laquelle on ne se souvient plus de ce qu'on sait par cœur, c'est-à dire, de tous les défauts de son sexe.

—Le temps a fait succéder, dans la galanterie, le piquant du scandale au piquant du mystère.

—Il semble que l'amour ne cherche pas les perfections réelles; on dirait qu'il les craint. Il n'aime que celles qu'il crée, qu'il suppose; il ressemble à ces rois qui ne reconnaissent de grandeurs que celles qu'ils ont faites.

—Les naturalistes disent que, dans toutes les espèces animales, la dégénération commence par les femelles. Les philosophes peuvent appliquer au moral cette observation, dans la société civilisée.

—Ce qui rend le commerce des femmes si piquant, c'est qu'il y a toujours une foule de sous-entendus, et que les sous-entendus qui, entre hommes, sont gênans, ou du moins insipides, sont agréables d'un homme à une femme.

—On dit communément: La plus belle femme du monde ne peut donner que ce qu'elle a; ce qui est très-faux: elle donne précisément ce qu'on croit recevoir, puisqu'en ce genre, c'est l'imagination qui fait le prix de ce qu'on reçoit.

—L'indécence, le défaut de pudeur sont absurdes dans tout système, dans la philosophie qui jouit, comme dans celle qui s'abstient.

—J'ai remarqué, en lisant l'Écriture, qu'en plusieurs passages, lorsqu'il s'agit de reprocher à l'humanité des fureurs ou des crimes, l'auteur dit les enfans des hommes, et quand il s'agit de sottises ou de faiblesses, il dit les enfans des femmes.

—On serait trop malheureux, si, auprès des femmes, on se souvenait le moins du monde de ce qu'on sait par cœur.

—Il semble que la nature, en donnant aux hommes un goût pour les femmes entièrement indestructible, ait deviné que, sans cette précaution, le mépris qu'inspirent les vices de leur sexe, principalement leur vanité, serait un grand obstacle au maintien et à la propagation de l'espèce humaine.

—Celui qui n'a pas beaucoup vu de filles, ne connaît point les femmes, me disait gravement un homme, grand admirateur de la sienne qui le trompait.

—Le mariage et le célibat ont tous deux des inconvéniens; il faut préférer celui dont les inconvéniens ne sont pas sans remède.

—En amour, il suffit de se plaire par ses qualités aimables et par ses agrémens; mais en mariage, pour être heureux, il faut s'aimer, ou du moins, se convenir par ses défauts.

—L'amour plaît plus que le mariage, par la raison que les romans sont plus amusans que l'histoire.

—L'hymen vient après l'amour, comme la fumée après la flamme.

—Le mot le plus raisonnable et le plus mesuré qui ait été dit sur la question du célibat et du mariage, est celui-ci: «Quelque parti que tu prennes, tu t'en repentiras.» Fontenelle se repentit, dans ses dernières années, de ne s'être pas marié. Il oubliait quatre-vingt-quinze ans passés dans l'insouciance.

—En fait de mariage, il n'y a de reçu que ce qui est sensé, et il n'y a d'intéressant que ce qui est fou. Le reste est un vil calcul.

—On marie les femmes avant qu'elles soient rien et qu'elles puissent rien être. Un mari n'est qu'une espèce de manœuvre qui tracasse le corps de sa femme, ébauche son esprit et dégrossit son âme.

—Le mariage, tel qu'il se pratique chez les grands, est une indécence convenue.

—Nous avons vu des hommes réputés honnêtes, des sociétés considérables, applaudir au bonheur de mademoiselle......., jeune personne, belle, spirituelle, vertueuse, qui obtenait l'avantage de devenir l'épouse de M....., vieillard malsain, repoussant, malhonnête, imbécile, mais riche. Si quelque chose caractérise un siècle infâme, c'est un pareil sujet de triomphe, c'est le ridicule d'une telle joie, c'est ce renversement de toutes les idées morales et naturelles.

—L'état de mari a cela de fâcheux, que le mari qui a le plus d'esprit peut être de trop partout, même chez lui, ennuyeux sans ouvrir la bouche, et ridicule en disant la chose la plus simple. Etre aimé de sa femme, sauve une partie de ces travers. De là vient que M..... disait à sa femme: «Ma chère amie, aidez-moi à n'être pas ridicule.»

—Le divorce est si naturel que, dans plusieurs maisons, il couche toutes les nuits entre deux époux.

—Grâce à la passion des femmes, il faut que l'homme le plus honnête soit ou un mari, ou un sigisbée; ou un crapuleux, ou un impuissant.

—La pire de toutes les mésalliances est celle du cœur.

—Ce n'est pas tout d'être aimé, il faut être apprécié, et on ne peut l'être que par ce qui nous ressemble. De là vient que l'amour n'existe pas, ou du moins ne dure pas, entre des êtres dont l'un est trop inférieur à l'autre; et ce n'est point là l'effet de la vanité, c'est celui d'un juste amour-propre, dont il serait absurde et impossible de vouloir dépouiller la nature humaine. La vanité n'appartient qu'à la nature faible ou corrompue, mais l'amour-propre, bien connu, appartient à la nature bien ordonnée.

—Les femmes ne donnent à l'amitié que ce qu'elles empruntent à l'amour.

—Une laide, impérieuse, et qui veut plaire, est un pauvre qui commande qu'on lui fasse la charité.

—L'amant, trop aimé de sa maîtresse, semble l'aimer moins, et vice versâ. En serait-il des sentimens du cœur comme des bienfaits? Quand on n'espère plus pouvoir les payer, on tombe dans l'ingratitude.

—La femme qui s'estime plus pour les qualités de son âme ou de son esprit que pour sa beauté, est supérieure à son sexe. Celle qui s'estime plus pour sa beauté que pour son esprit ou pour les qualités de son âme, est de son sexe. Mais celle qui s'estime plus pour sa naissance ou pour son rang que pour sa beauté, est hors de son sexe et au-dessous de son sexe.

—Il paraît qu'il y a dans le cerveau des femmes une case de moins, et dans leur cœur une fibre de plus que chez les hommes. Il fallait une organisation particulière, pour les rendre capables de supporter, soigner, caresser des enfans.

—C'est à l'amour maternel que la nature a confié la conservation de tous les êtres; et, pour assurer aux mères leur récompense, elle l'a mise dans les plaisirs, et même dans les peines attachées à ce délicieux sentiment.

—En amour, tout est vrai, tout est faux; et c'est la seule chose sur laquelle on ne puisse pas dire une absurdité.

—Un homme amoureux, qui plaint l'homme raisonnable, me paraît ressembler à un homme qui lit des contes de fées, et qui raille ceux qui lisent l'histoire.

—L'amour est un commerce orageux, qui finit toujours par une banqueroute: et c'est la personne à qui on fait banqueroute qui est déshonorée.

—Une des meilleures raisons qu'on puisse avoir de ne se marier jamais; c'est qu'on n'est pas tout-à-fait la dupe d'une femme, tant qu'elle n'est point la vôtre.

—Avez-vous jamais connu une femme qui, voyant un de ses amis assidu auprès d'une autre femme, ait supposé que cette autre femme lui fût cruelle? On voit par-là l'opinion qu'elles ont les unes des autres. Tirez vos conclusions.

—Quelque mal qu'un homme puisse penser des femmes, il n'y a pas de femme qui n'en pense encore plus mal que lui.

—Quelques hommes avaient ce qu'il faut pour s'élever au-dessus des misérables considérations qui rabaissent les hommes au-dessous de leur mérite; mais le mariage, les liaisons de femmes, les ont mis au niveau de ceux qui n'approchaient pas d'eux. Le mariage, la galanterie sont une sorte de conducteur qui fait arriver ces petites passions jusqu'à eux.

—J'ai vu, dans le monde, quelques hommes et quelques femmes qui ne demandent pas l'échange du sentiment contre le sentiment, mais du procédé contre le procédé; et qui abandonneraient ce dernier marché, s'il pouvait conduire à l'autre.

CHAPITRE VII.
Des Savans et des Gens de Lettres.

Il y a une certaine énergie ardente, mère ou compagne nécessaire de telle espèce de talens, laquelle pour l'ordinaire condamne ceux qui les possèdent au malheur, non pas d'être sans morale, de n'avoir pas de très-beaux mouvemens, mais de se livrer fréquemment à des écarts qui supposeraient l'absence de toute morale. C'est une âpreté dévorante dont ils ne sont pas maîtres, et qui les rend très-odieux. On s'afflige, en songeant que Pope et Swift en Angleterre, Voltaire et Rousseau en France, jugés non par la haine, non par la jalousie, mais par l'équité, par la bienveillance, sur la foi des faits attestés ou avoués par leurs amis et par leurs admirateurs, seraient atteints et convaincus d'actions très-condamnables, de sentimens quelquefois très-pervers. O Altitudo!

—On a observé que les écrivains en physique, histoire naturelle, physiologie, chimie, étaient ordinairement des hommes d'un caractère doux, égal, et en général heureux; qu'au contraire les écrivains de politique, de législation, même de morale, étaient d'une humeur triste, mélancolique, etc. Rien de plus simple: les uns étudient la nature, les autres la société; les uns contemplent l'ouvrage du grand Être, les autres arrêtent leurs regards sur l'ouvrage de l'homme. Les résultats doivent être différens.

—Si l'on examinait avec soin l'assemblage de qualités rares de l'esprit et de l'âme qu'il faut pour juger, sentir et apprécier les bons vers, le tact, la délicatesse des organes, de l'oreille et de l'intelligence, etc., on se convaincrait que, malgré les prétentions de toutes les classes de la société à juger les ouvrages d'agrément, les poètes ont dans le fait encore moins de vrais juges que les géomètres. Alors les poètes, comptant le public pour rien, et ne s'occupant que des connaisseurs, feraient, à l'égard de leurs ouvrages, ce que le fameux mathématicien Viete faisait à l'égard des siens, dans un temps où l'étude des mathématiques était moins répandue qu'aujourd'hui. Il n'en tirait qu'un petit nombre d'exemplaires, qu'il faisait distribuer à ceux qui pouvaient l'entendre et jouir de son livre ou s'en aider. Quant aux autres, il n'y pensait pas. Mais Viete était riche, et la plupart des poètes sont pauvres. Puis un géomètre a peut-être moins de vanité qu'un poète; ou, s'il en a autant, il doit la calculer mieux.

—Il y a des hommes chez qui l'esprit (cet instrument applicable à tout) n'est qu'un talent, par lequel ils semblent dominés, qu'ils ne gouvernent pas, et qui n'est point aux ordres de leur raison.

—Je dirais volontiers des métaphysiciens, ce que Scaliger disait des Basques: «On dit qu'ils s'entendent; mais je n'en crois rien.»

—Le philosophe qui fait tout pour la vanité, a-t-il droit de mépriser le courtisan qui fait tout pour l'intérêt? Il me semble que l'un emporte les louis d'or, et que l'autre se retire content après en avoir entendu le bruit. D'Alembert, courtisan de Voltaire, par un intérêt de vanité, est-il bien au-dessus de tel ou tel courtisan de Louis XIV, qui voulait une pension ou un gouvernement?

—Quand un homme aimable ambitionne le petit avantage de plaire à d'autres qu'à ses amis (comme le font tant d'hommes, surtout de gens de lettres, pour qui plaire est comme un métier), il est clair qu'il ne peut y être porté que par un motif d'intérêt ou de vanité. Il faut qu'il choisisse entre le rôle d'une courtisane et celui d'une coquette, ou, si l'on veut, d'un comédien. L'homme qui se rend aimable pour une société, parce qu'il s'y plaît, est le seul qui joue le rôle d'un honnête homme.

—Quelqu'un a dit que de prendre sur les anciens, c'était pirater au-delà de la ligne; mais que de piller les modernes, c'était filouter au coin des rues.

—Les vers ajoutent de l'esprit à la pensée de l'homme, qui en a quelquefois assez peu; et c'est ce qu'on appelle talent. Souvent ils ôtent de l'esprit à la pensée de celui qui a beaucoup d'esprit: et c'est la meilleure preuve de l'absence du talent pour les vers.

—La plupart des livres d'à présent ont l'air d'avoir été faits en un jour, avec des livres lus de la veille.

—Le bon goût, le tact et le bon ton, ont plus de rapport que n'affectent de le croire les gens de lettres. Le tact, c'est le bon goût appliqué au maintien et à la conduite; le bon ton, c'est le bon goût appliqué aux discours et à la conversation.

—C'est une remarque excellente d'Aristote, dans sa rhétorique, que toute métaphore, fondée sur l'analogie, doit être également juste dans le sens renversé. Ainsi, l'on a dit de la vieillesse qu'elle est l'hiver de la vie; renversez la métaphore et vous la trouverez également juste, en disant que l'hiver est la vieillesse de l'année.

—Pour être un grand homme dans les lettres, ou du moins opérer une révolution sensible, il faut, comme dans l'ordre politique, trouver tout préparé et naître à propos.

—Les grands seigneurs et les beaux-esprits, deux classes qui se recherchent mutuellement, veulent unir deux espèces d'hommes dont les uns font un peu plus de poussière et les autres un peu plus de bruit.

—Les gens de lettres aiment ceux qu'ils amusent, comme les voyageurs aiment ceux qu'ils étonnent.

—Qu'est-ce que c'est qu'un homme de lettres qui n'est pas rehaussé par son caractère, par le mérite de ses amis, et par un peu d'aisance? Si ce dernier avantage lui manque au point qu'il soit hors d'état de vivre convenablement dans la société où son mérite l'appelle, qu'a-t-il besoin du monde? Son seul parti n'est-il pas de se choisir une retraite où il puisse cultiver en paix son âme, son caractère, et sa raison? Faut-il qu'il porte le poids de la société, sans recueillir un seul des avantages qu'elle procure aux autres classes de citoyens? Plus d'un homme de lettres, forcé de prendre ce parti, y a trouvé le bonheur qu'il eût cherché ailleurs vainement. C'est celui-là qui peut dire qu'en lui refusant tout, on lui a tout donné. Dans combien d'occasions ne peut-on pas répéter le mot de Thémistocle: «Hélas! nous périssions, si nous n'eussions péri!»

—Ce qui fait le succès de quantité d'ouvrages, est le rapport qui se trouve entre la médiocrité des idées de l'auteur, et la médiocrité des idées du public.

—On dit et on répète, après avoir lu quelque ouvrage qui respire la vertu: C'est dommage que les auteurs ne se peignent pas dans leurs écrits, et qu'on ne puisse pas conclure d'un pareil ouvrage que l'auteur est ce qu'il paraît être. Il est vrai que beaucoup d'exemples autorisent cette pensée; mais j'ai remarqué qu'on fait souvent cette réflexion, pour se dispenser d'honorer les vertus dont on trouve l'image dans les écrits d'un honnête homme.

—Un auteur, homme de goût, est, parmi ce public blasé, ce qu'une jeune femme est au milieu d'un cercle de vieux libertins.

—Peu de philosophie mène à mépriser l'érudition; beaucoup de philosophie mène à l'estimer.

—Le travail du poète, et souvent de l'homme de lettres, lui est bien peu fructueux à lui même; et, de la part du public, il se trouve placé entre le grand merci et le va te promener. Sa fortune se réduit à jouir de lui-même et du temps.

—Le repos d'un écrivain qui a fait de bons ouvrages, est plus respecté du public que la fécondité active d'un auteur qui multiplie les ouvrages médiocres. C'est ainsi que le silence d'un homme connu pour bien parler, impose beaucoup plus que le bavardage d'un homme qui ne parle pas mal.

—A voir la composition de l'Académie française, on croirait qu'elle a pris pour devise ce vers de Lucrèce:

Certare ingenio, contendere nobilitate.

—L'honneur d'être de l'Académie française est comme la croix de Saint-Louis, qu'on voit également aux soupés de Marly et dans les auberges à vingt-deux sous.

—L'Académie française est comme l'Opéra, qui se soutient par des choses étrangères à lui, les pensions qu'on exige pour lui des Opéras-Comiques de province, la permission d'aller du parterre aux foyers, etc. De même, l'Académie se soutient par tous les avantages qu'elle procure. Elle ressemble à la Cidalise de Gresset:

Ayez-la, c'est d'abord ce que vous lui devez;
Et vous l'estimerez après, si vous pouvez.

—Il en est un peu des réputations littéraires, et surtout des réputations de théâtre, comme des fortunes qu'on faisait autrefois dans les îles. Il suffisait presque d'y passer, pour parvenir à une grande richesse; mais ces grandes fortunes même ont nui à celles de la génération suivante: les terres épuisées n'ont plus rendu si abondamment.

—De nos jours, les succès de théâtre et de littérature ne sont guère que des ridicules.

—C'est la philosophie qui découvre les vertus utiles de la morale et de la politique; c'est l'éloquence qui les rend populaires: c'est la poésie qui les rend pour ainsi dire proverbiales.

—Un sophiste éloquent, mais dénué de logique, est à un orateur philosophe ce qu'un faiseur de tours de passe-passe est à un mathématicien, ce que Pinetti est à Archimède.

—On n'est point un homme d'esprit pour avoir beaucoup d'idées, comme on n'est pas un bon général pour avoir beaucoup de soldats.

—On se fâche souvent contre les gens de lettres qui se retirent du monde; on veut qu'ils prennent intérêt à la société, dont ils ne tirent presque point d'avantage; on veut les forcer d'assister éternellement aux tirages d'une loterie où ils n'ont point de billet.

—Ce que j'admire dans les anciens philosophes, c'est le désir de conformer leurs mœurs à leurs écrits: c'est ce que l'on remarque dans Platon, Théophraste et plusieurs autres. La morale-pratique était si bien la partie essentielle de leur philosophie, que plusieurs furent mis à la tête des écoles, sans avoir rien écrit: tels que Xénocrate, Polémon, Xentippe, etc. Socrate, sans avoir donné un seul ouvrage et sans avoir étudié aucune autre science que la morale, n'en fut pas moins le premier philosophe de son siècle.

—Ce qu'on sait le mieux, c'est 1o ce qu'on a deviné; 2o ce qu'on a appris par l'expérience des hommes et des choses; 3o ce qu'on a appris, non dans des livres, mais par les livres, c'est-à-dire, par les réflexions qu'ils font faire; 4o ce qu'on a appris dans les livres ou avec des maîtres.

—Les gens de lettres, surtout les poètes, sont comme les paons, à qui on jette mesquinement quelques graines dans leur loge, et qu'on en tire quelquefois pour les voir étaler leur queue; tandis que les coqs, les poules, les canards et les dindons se promènent librement dans la basse-cour, et remplissent leur jabot tout à leur aise.

—Les succès produisent les succès, comme l'argent produit l'argent.

—Il y a des livres que l'homme qui a le plus d'esprit ne saurait faire sans un carrosse de remise, c'est-à-dire, sans aller consulter les hommes, les choses, les bibliothèques, les manuscrits, etc.

—Il est presque impossible qu'un philosophe, qu'un poète ne soient pas misantropes, 1o parce que leur goût et leur talent les portent à l'observation de la société, étude qui afflige constamment le cœur; 2o parce que leur talent n'étant presque jamais récompensé par la société (heureux même s'il n'est pas puni!), ce sujet d'affliction ne fait que redoubler leur penchant à la mélancolie.

—Les mémoires que les gens en place ou les gens de lettres, même ceux qui ont passé pour les plus modestes, laissent pour servir à l'histoire de leur vie, trahissent leur vanité secrète, et rappellent l'histoire de ce saint qui avait laissé cent mille écus pour servir à sa canonisation.

—C'est un grand malheur de perdre, par notre caractère, les droits que nos talens nous donnent sur la société.

—C'est après l'âge des passions que les grands hommes ont produit leurs chef-d'œuvres: comme c'est après les éruptions des volcans que la terre est plus fertile.

—La vanité des gens du monde se sert habilement de la vanité des gens de lettres. Ceux-ci ont fait plus d'une réputation qui a mené à de grandes places. D'abord, de part et d'autre, ce n'est que du vent; mais les intrigans adroits enflent de ce vent les voiles de leur fortune.

—Les économistes sont des chirurgiens qui ont un excellent scalpel et un bistouri ébréché, opérant à merveille sur le mort et martyrisant le vif.

—Les gens de lettres sont rarement jaloux des réputations quelquefois exagérées qu'ont certains ouvrages de gens de la cour; ils regardent ces succès comme les honnêtes femmes regardent la fortune des filles.

—Le théâtre renforce les mœurs ou les change. Il faut de nécessité qu'il corrige le ridicule ou qu'il le propage. On l'a vu en France opérer tour à tour ces deux effets.

—Plusieurs gens de lettres croient aimer la gloire et n'aiment que la vanité. Ce sont deux choses bien différentes et même opposées; car l'une est une petite passion, l'autre en est une grande. Il y a, entre la vanité et la gloire, la différence qu'il y a entre un fat et un amant.

—La postérité ne considère les gens de lettres que par leurs ouvrages, et non par leurs places. Plutôt ce qu'ils ont fait que ce qu'ils ont été, semble être leur devise.

—Spéron-Spéroni explique très-bien comment un auteur qui s'énonce très-clairement pour lui-même, est quelquefois obscur pour son lecteur: «C'est, dit-il, que l'auteur va de la pensée à l'expression, et que le lecteur va de l'expression à la pensée.»

—Les ouvrages qu'un auteur fait avec plaisir, sont souvent les meilleurs; comme les enfans de l'amour sont les plus beaux.

—En fait de beaux-arts, et même en beaucoup d'autres choses, on ne sait bien que ce que l'on n'a point appris.

—Le peintre donne une âme à une figure, et le poète prête une figure à un sentiment et à une idée.

—Quand La Fontaine est mauvais, c'est qu'il est négligé; quand Lamothe l'est, c'est qu'il est recherché.

—La perfection d'une comédie de caractère consisterait à disposer l'intrigue, de façon que cette intrigue ne pût servir à aucune autre pièce. Peut-être n'y a-t-il au théâtre que celle du Tartuffe qui pût supporter cette épreuve.

—Il y aurait une manière plaisante de prouver qu'en France les philosophes sont les plus mauvais citoyens du monde. La preuve, la voici: C'est qu'ayant imprimé une grande quantité de vérités importantes dans l'ordre politique et économique, ayant donné plusieurs conseils utiles, consignés dans leurs livres, ces conseils ont été suivis par presque tous les souverains de l'Europe, presque partout, hors en France; dont il suit que la prospérité des étrangers augmentant leur puissance, tandis, que la France reste aux mêmes termes, conserve ses abus, etc., elle finira par être dans l'état d'infériorité, relativement aux autres puissances; et c'est évidemment la faute des philosophes. On sait, à ce sujet, la réponse du duc de Toscane à un Français, à propos des heureuses innovations faites par lui dans ses états: «Vous me louez trop à cet égard, disait-il; j'ai pris toutes mes idées dans vos livres français.»

—J'ai, vu à Anvers, dans une des principales églises, le tombeau du célèbre imprimeur Plantin, orné de tableaux superbes, ouvrages de Rubens, et consacrés à sa mémoire. Je me suis rappelé, à cette vue, que les Etienne (Henri et Robert) qui, par leur érudition grecque et latine, ont rendu les plus grands services aux lettres, traînèrent en France une vieillesse misérable; et que Charles Etienne, leur successeur, mourut à l'hôpital, après avoir contribué, presqu'autant qu'eux, aux progrès de la littérature. Je me suis rappelé qu'André Duchêne, qu'on peut regarder comme le père de l'histoire de France, fut chassé de Paris par la misère, et réduit à se réfugier dans une petite ferme qu'il avait en Champagne; il se tua, en tombant du haut d'une charrette chargée de foin, à une hauteur immense. Adrien de Valois, créateur de l'histoire métallique, n'eut guère une meilleure destinée. Samson, le père de la géographie, allait, à soixante-dix ans, faire des leçons à pied pour vivre. Tout le monde sait la destinée des Duryer, Tristan, Maynard, et de tant d'autres. Corneille manquait de bouillon à sa dernière maladie. La Fontaine n'était guère mieux. Si Racine, Boileau, Molière et Quinault eurent un sort plus heureux, c'est que leurs talens étaient consacrés au roi plus particulièrement. L'abbé de Longuerue, qui rapporte et rapproche plusieurs de ces anecdoctes sur le triste sort des hommes de lettres illustres en France, ajoute: «C'est ainsi qu'on en a toujours usé dans ce misérable pays.» Cette liste si célèbre des gens de lettres que le roi voulait pensionner, et qui fut présentée à Colbert, était l'ouvrage de Chapelain, Perrault, Talmand, l'abbé Gallois, qui omirent ceux de leurs confrères qu'ils haïssaient; tandis qu'ils y placèrent les noms de plusieurs savans étrangers, sachant très-bien que le roi et le ministre seraient plus flattés de se faire louer à quatre cents lieues de Paris.

CHAPITRE VIII.
De l'Esclavage et de la Liberté de la France, avant et depuis la Révolution.

On s'est beaucoup moqué de ceux qui parlaient, avec enthousiasme, de l'état sauvage en opposition à l'état social. Cependant, je voudrais savoir ce qu'on peut répondre à ces trois objections: Il est sans exemple que, chez les sauvages, on ait vu 1o un fou, 2o un suicide, 3o un sauvage qui ait voulu embrasser la vie sociale; tandis qu'un grand nombre d'Européens, tant au Cap que dans les deux Amériques, après avoir vécu chez les sauvages, se trouvant ramenés chez leurs compatriotes, sont retournés dans les bois. Qu'on réplique à cela sans verbiage, sans sophisme.

—Le malheur de l'humanité, considérée dans l'état social, c'est que, quoiqu'en morale et en politique, on puisse donner comme définition que le mal est ce qui nuit, on ne peut pas dire que le bien est ce qui sert; car ce qui sert un moment, peut nuire long-temps ou toujours.

—Lorsque l'on considère que le produit du travail et des lumières de trente ou quarante siècles a été de livrer trois cents millions d'hommes répandus sur le globe à une trentaine de despotes, la plupart ignorans et imbéciles, dont chacun est gouverné par trois ou quatre scélérats, quelquefois stupides, que penser de l'humanité, et qu'attendre d'elle à l'avenir?

—Presque toute l'histoire n'est qu'une suite d'horreurs. Si les tyrans la détestent tandis qu'ils vivent, il semble que leurs successeurs souffrent qu'on transmette à la postérité les crimes de leurs devanciers, pour faire diversion à l'horreur qu'ils inspirent eux-mêmes. En effet, il ne reste guère, pour consoler les peuples, que de leur apprendre que leurs ancêtres ont été aussi malheureux, ou plus malheureux.

—Le caractère naturel du Français est composé des qualités du singe et du chien couchant. Drôle et gambadant comme le singe, et dans le fond, très-malfaisant comme lui, il est, comme le chien de chasse, né bas, caressant, léchant son maître qui le frappe, se laissant mettre à la chaîne, puis bondissant de joie quand on le délivre pour aller à la chasse.

—Autrefois, le trésor royal s'appelait l'Épargne. On a rougi de ce nom, qui semblait une contre-vérité, depuis qu'on a prodigué les trésors de l'état: et on l'a tout simplement appelé le trésor royal.

—Le titre le plus respectable de la noblesse française, c'est de descendre immédiatement de quelques-uns de ces trente mille hommes casqués, cuirassés, brassardés, cuissardés, qui, sur de grands chevaux bardés de fer, foulaient aux pieds huit ou neuf millions d'hommes nus, qui sont les ancêtres de la nation actuelle. Voilà un droit bien avéré à l'amour et au respect de leurs descendans! Et, pour achever de rendre cette noblesse respectable, elle se recrute et se régénère par l'adoption de ces hommes, qui ont accru leur fortune en dépouillant la cabane du pauvre, hors d'état de payer les impositions. Misérables institutions humaines qui, faites pour inspirer le mépris et l'horreur, exigent qu'on les respecte et qu'on les révère!

—La nécessité d'être gentilhomme pour être capitaine de vaisseau, est tout aussi raisonnable que celle d'être secrétaire du roi pour être matelot ou mousse.

—Cette impossibilité d'arriver aux grandes places, à moins que d'être gentilhomme, est une des absurdités les plus funestes dans presque tous les pays. Il me semble voir des ânes défendre les carrousels et les tournois aux chevaux.

—La nature, pour faire un homme vertueux ou un homme de génie, ne va pas consulter Cherin.

—Qu'importe qu'il y ait sur le trône un Tibère ou un Titus, s'il a des Séjan pour ministres?

—Si un historien, tel que Tacite, eût écrit l'histoire de nos meilleurs rois, en faisant un relevé exact de tous les actes tyranniques, de tous les abus d'autorité, dont la plupart sont ensevelis dans l'obscurité la plus profonde, il y a peu de règnes qui ne nous inspirassent la même horreur que celui de Tibère.

—On peut dire qu'il n'y eut plus de gouvernement civil à Rome après la mort de Tiberius Gracchus; et Scipion Nasica, en partant du sénat pour employer la violence contre le tribun, apprit aux Romains que la force seule donnerait des lois dans le forum. Ce fut lui qui avait révélé, avant Sylla, ce mystère funeste.

—Ce qui fait l'intérêt secret qui attache si fort à la lecture de Tacite, c'est le contraste continuel et toujours nouveau de l'ancienne liberté républicaine avec les vils esclaves que peint l'auteur; c'est la comparaison des anciens Scaurus, Scipion, etc., avec les lâchetés de leurs descendans; en un mot, ce qui contribue à l'effet de Tacite, c'est Tite-Live.

—Les rois et les prêtres, en proscrivant la doctrine du suicide, ont voulu assurer la durée de notre esclavage. Ils veulent nous tenir enfermés dans un cachot sans issue: semblables à ce scélérat, dans le Dante, qui fait murer la porte de la prison où était renfermé le malheureux Ugolin.

—On a fait des livres sur les intérêts des princes; on parle d'étudier les intérêts des princes: quelqu'un a-t-il jamais parlé d'étudier les intérêts des peuples?

—Il n'y a d'histoire digne d'attention, que celle des peuples libres: l'histoire des peuples soumis au despotisme n'est qu'un recueil d'anecdotes.

—La vraie Turquie d'Europe, c'était la France. On trouve dans vingt écrivains anglais: Les pays despotiques, tels que la France et la Turquie.

—Les ministres ne sont que des gens d'affaires, et ne sont si importans que parce que la terre du gentilhomme, leur maître, est très-considérable.

—Un ministre, en faisant faire à ses maîtres des fautes et des sottises nuisibles au public, ne fait souvent que s'affermir dans sa place: on dirait qu'il se lie davantage avec eux par les liens de cette espèce de complicité.

—Pourquoi arrive-t-il qu'en France un ministre reste placé, après cent mauvaises opérations? et pourquoi est-il chassé pour la seule bonne qu'il ait faite?

—Croirait-on que le despotisme a des partisans, sous le rapport de la nécessité d'encouragement pour les beaux-arts? On ne saurait croire combien l'éclat du siècle de Louis XIV a multiplié le nombre de ceux qui pensent ainsi. Selon eux, le dernier terme de toute société humaine est d'avoir de belles tragédies, de belles comédies, etc. Ce sont des gens qui pardonnent à tout le mal qu'ont fait les prêtres, en considérant que, sans les prêtres, nous n'aurions pas la comédie du Tartuffe.

—En France, le mérite et la réputation ne donnent pas plus de droit aux places, que le chapeau de rosière ne donne à une villageoise le droit d'être présentée à la cour.

—La France, pays où il est souvent utile de montrer ses vices, et toujours dangereux de montrer ses vertus.

—Paris, singulier pays, où il faut trente sous pour dîner, quatre francs pour prendre l'air, cent louis pour le superflu dans le nécessaire, et quatre cents louis pour n'avoir que le nécessaire dans le superflu.

—Paris, ville d'amusemens, de plaisirs, etc., où les quatre-cinquièmes des habitans meurent de chagrin.

—On pourrait appliquer à la ville de Paris les propres termes de Sainte-Thérèse, pour définir l'enfer: «L'endroit où il pue et où l'on n'aime point.»

—C'est une chose remarquable que la multitude des étiquettes dans une nation aussi vive et aussi gaie que la nôtre. On peut s'étonner aussi de l'esprit pédantesque et de la gravité des corps et des compagnies; il semble que le législateur ait cherché à mettre un contre-poids qui arrêtât la légèreté du Français.

—C'est une chose avérée qu'au moment où M. de Guibert fut nommé gouverneur des Invalides, il se trouva aux Invalides six cents prétendus soldats qui n'étaient point blessés, et qui, presque tous, n'avaient jamais assisté à aucun siége, à aucune bataille; mais qui, en récompense, avaient été cochers ou laquais de grands seigneurs ou de gens en place. Quel texte et quelle matière à réflexions!

—En France, on laisse en repos ceux qui mettent le feu, et on persécute ceux qui sonnent le tocsin.

—Presque toutes les femmes, soit de Versailles, soit de Paris, quand ces dernières sont d'un état un peu considérable, ne sont autre chose que des bourgeoises de qualité, des madame Naquart, présentées ou non présentées.

—En France, il n'y a plus de public ni de nation, par la raison que de la charpie n'est pas du linge.

—Le public est gouverné comme il raisonne. Son droit est de dire des sottises, comme celui des ministres est d'en faire.

—Quand il se fait quelque sottise publique, je songe à un petit nombre d'étrangers qui peuvent se trouver à Paris; et je suis prêt à m'affliger, car j'aime toujours ma patrie.

—Les Anglais sont le seul peuple qui ait trouvé le moyen de limiter la puissance d'un homme dont la figure est sur un petit écu.

—Comment se fait-il que, sous le despotisme le plus affreux on puisse se résoudre à se reproduire? C'est que la nature a ses lois plus douces mais plus impérieuses que celles des tyrans; c'est que l'enfant sourit à sa mère sous Domitien comme sous Titus.

—Un philosophe disait: «Je ne sais pas comment un Français qui a été une fois dans l'antichambre du roi, ou dans l'œil-de-bœuf, peut dire de qui que ce puisse être: «C'est un grand seigneur.»

—Les flatteurs des princes ont dit que la chasse était une image de la guerre; et en effet, les paysans dont elle vient de ravager les champs, doivent trouver qu'elle la représente assez bien.

—Il est malheureux pour les hommes, heureux peut-être pour les tyrans, que les pauvres, les malheureux, n'aient pas l'instinct ou la fierté de l'éléphant, qui ne se reproduit point dans la servitude.

—Dans la lutte éternelle que la société amène entre le pauvre et le riche, le noble et le plébéien, l'homme accrédité et l'homme inconnu, il y a deux observations à faire. La première est que leurs actions, leurs discours sont évalués à des mesures différentes, à des poids différens, l'une d'une livre, l'autre de dix ou de cent, disproportion convenue, et dont on part comme d'une chose arrêtée: et cela même est horrible. Cette acception de personnes, autorisée par la loi et par l'usage, est un des vices énormes de la société, qui suffirait seul pour expliquer tous ses vices. L'autre observation est qu'en partant même de cette inégalité, il se fait ensuite une autre malversation; c'est qu'on diminue la livre du pauvre, du plébéien, qu'on la réduit à un quart; tandis qu'on porte à cent livres les dix livres du riche ou du noble, à mille ses cent livres, etc. C'est l'effet naturel et nécessaire de leur position respective: le pauvre et le plébéien ayant pour envieux tous leurs égaux; et le riche, le noble, ayant pour appuis et pour complices le petit nombre des siens qui le secondent pour partager ses avantages et en obtenir de pareils.

—Qu'est-ce que c'est qu'un cardinal? C'est un prêtre habillé de rouge, qui a cent mille écus du roi, pour se moquer de lui au nom du pape.

—C'est une vérité incontestable qu'il y a en France sept millions d'hommes qui demandent l'aumône, et douze millions hors d'état de la leur faire.

—La noblesse, disent les nobles, est un intermédiaire entre le roi et le peuple... Oui, comme le chien de chasse est un intermédiaire entre le chasseur et les lièvres.

—La plupart des institutions sociales paraissent avoir pour objet de maintenir l'homme dans une médiocrité d'idées et de sentimens, qui le rendent plus propre à gouverner ou à être gouverné.

—Un citoyen de Virginie, possesseur de cinquante acres de terres fertiles, paie quarante-deux sous de notre monnaie pour jouir en paix, sous des lois justes et douces, de la protection du gouvernement, de la sûreté de sa personne et de sa propriété, de la liberté civile et religieuse, du droit de voter aux élections, d'être membre du congrès, et par conséquent législateur, etc. Tel paysan français, de l'Auvergne ou du Limousin, est écrasé de tailles, de vingtièmes, de corvées de toute espèce, pour être insulté par le caprice d'un subdélégué, emprisonné arbitrairement, etc., et transmettre à une famille dépouillée cet héritage d'infortune et d'avilissement.

—L'Amérique septentrionale est l'endroit de l'univers où les droits de l'homme sont le mieux connus. Les Américains sont les dignes descendans de ces fameux républicains qui se sont expatriés pour fuir la tyrannie. C'est là que se sont formés des hommes dignes de combattre et de vaincre les Anglais mêmes, à l'époque où ceux-ci avaient recouvré leur liberté, et étaient parvenus à se former le plus beau gouvernement qui fut jamais. La révolution de l'Amérique sera utile à l'Angleterre même, en la forçant à faire un examen nouveau de sa constitution, et à en bannir les abus. Qu'arrivera-t-il? Les Anglais, chassés du continent de l'Amérique septentrionale, se jetteront sur les îles et sur les possessions françaises et espagnoles, leur donneront leur gouvernement, qui est fondé sur l'amour naturel que les hommes ont pour la liberté, et qui augmente cet amour même. Il se formera, dans ces îles espagnoles et françaises, et surtout dans le continent de l'Amérique espagnole, alors devenue anglaise, il se formera de nouvelles constitutions dont la liberté sera le principe et la base. Ainsi les Anglais auront la gloire unique d'avoir formé presque les seuls des peuples libres de l'univers, les seuls, à proprement parler, dignes du nom d'hommes, puisqu'ils seront les seuls qui aient su connaître et conserver les droits des hommes. Mais combien d'années ne faut-il pas pour opérer cette révolution? Il faut avoir purgé de Français et d'Espagnols ces terres immenses où il ne pourrait se former que des esclaves, y avoir transplanté des Anglais pour y porter les premiers germes de la liberté. Ces germes se développeront, et, produisant des fruits nouveaux, opéreront la révolution qui chassera les Anglais eux-mêmes des deux Amériques et de toutes les îles.

—L'Anglais respecte la loi, et repousse ou méprise l'autorité. Le Français, au contraire, respecte l'autorité et méprise la loi. Il faut lui enseigner à faire le contraire; et peut-être la chose est-elle impossible, vu l'ignorance dans laquelle on tient la nation, ignorance qu'il ne faut pas contester, en jugeant d'après les lumières répandues dans les capitales.

—Moi, tout; le reste, rien: voilà le despotisme, l'aristocratie et leurs partisans. Moi, c'est un autre; un autre, c'est moi; voilà le régime populaire et ses partisans. Après cela, décidez.

—Tout ce qui sort de la classe du peuple, s'arme contre lui pour l'opprimer, depuis le milicien, le négociant devenu secrétaire du roi, le prédicateur sorti d'un village pour prêcher la soumission au pouvoir arbitraire, l'historiographe fils d'un bourgeois, etc. Ce sont les soldats de Cadmus, les premiers armés se tournent contre leurs frères, et se précipitent sur eux.

—On gouverne les hommes avec la tête: on ne joue pas aux échecs avec un bon cœur.

—Semblable aux animaux qui ne peuvent respirer l'air à une certaine hauteur sans périr, l'esclave meurt dans l'atmosphère de la liberté.

—Il faut recommencer la société humaine, comme Bacon disait qu'il faut recommencer l'entendement humain.

—Diminuez les maux du peuple, vous diminuez sa férocité; comme vous guérissez ses maladies avec du bouillon.

—J'observe que les hommes les plus extraordinaires et qui ont fait des révolutions, lesquelles semblent être le produit de leur seul génie, ont été secondés par les circonstances les plus favorables, et par l'esprit de leur temps. On sait toutes les tentatives faites avant le grand voyage de Vasco de Gama aux Indes occidentales. On n'ignore pas que plusieurs navigateurs étaient persuadés qu'il y avait de grandes îles, et sans doute un continent à l'ouest, avant que Colomb l'eût découvert; et il avait lui-même entre les mains les papiers d'un célèbre pilote avec qui il avait été en liaison. Philippe avait tout préparé pour la guerre de Perse, avant sa mort. Plusieurs sectes d'hérétiques, déchaînées contre les abus de la communion romaine, précédèrent Luther et Calvin, et même Vicleff.

—On croit communément que Pierre-le-Grand se réveilla un jour avec l'idée de tout créer en Russie; M. de Voltaire avoue lui-même que son père Alexis forma le dessein d'y transporter les arts. Il y a, dans tout, une maturité qu'il faut attendre. Heureux l'homme qui arrive dans le moment de cette maturité!

—Les pauvres sont les nègres de l'Europe.

—L'Assemblée nationale de 1789 a donné au peuple français une constitution plus forte que lui. Il faut qu'elle se hâte d'élever la nation à cette hauteur, par une bonne éducation publique. Les législateurs doivent faire comme ces médecins habiles qui, traitant un malade épuisé, font passer les restaurans à l'aide des stomachiques.

—En voyant le grand nombre des députés à l'Assemblée nationale de 1789, et tous les préjugés dont la plupart étaient remplis, on eût dit qu'ils ne les avaient détruits que pour les prendre, comme ces gens qui abattent un édifice pour s'approprier les décombres.

—Une des raisons pour lesquelles les corps et les assemblées ne peuvent guère faire autre chose que des sottises, c'est que, dans une délibération publique, la meilleure chose qu'il y ait à dire pour ou contre l'affaire ou la personne dont il s'agit, ne peut presque jamais se dire tout haut, sans de grands dangers ou d'extrêmes inconvéniens.

—Dans l'instant où Dieu créa le monde, le mouvement du cahos dut faire trouver le cahos plus désordonné que lorsqu'il reposait dans un désordre paisible. C'est ainsi que, chez nous, l'embarras d'une société qui se réorganise, doit paraître l'excès du désordre.

—Les courtisans et ceux qui vivaient des abus monstrueux qui écrasaient la France, sont sans cesse à dire qu'on pouvait réformer les abus, sans détruire comme on a détruit. Ils auraient bien voulu qu'on nettoyât l'étable d'Augias avec un plumeau.

—Dans l'ancien régime, un philosophe écrivait des vérités hardies. Un de ces hommes que la naissance ou des circonstances favorables appelaient aux places, lisait ces vérités, les affaiblissait, les modifiait, en prenait un vingtième, passait pour un homme inquiétant, mais pour homme d'esprit. Il tempérait son zèle et parvenait à tout; le philosophe était mis à la Bastille Dans le régime nouveau, c'est le philosophe qui parvient à tout: ses idées lui servent, non plus à se faire enfermer, non plus à déboucher l'esprit d'un sot, à le placer, mais à parvenir lui-même aux places. Jugez comme la foule de ceux qu'il écarte peuvent s'accoutumer à ce nouvel ordre de choses!

—N'est-il pas trop plaisant de voir le marquis de Bièvre (petit fils du chirurgien Maréchal), se croire obligé de fuir en Angleterre, ainsi que M. de Luxembourg et les grands aristocrates, fugitifs après la catastrophe du 14 juillet 1789?

—Les théologiens, toujours fidèles au projet d'aveugler les hommes; les suppôts des gouvernemens, toujours fidèles à celui de les opprimer, supposent gratuitement que la grande majorité des hommes est condamnée à la stupidité qu'entraînent les travaux purement mécaniques ou manuels; ils supposent que les artisans ne peuvent s'élever aux connaissances nécessaires pour faire valoir les droits d'hommes et de citoyens. Ne dirait-on pas que ces connaissances sont bien compliquées? Supposons qu'on eût employé, pour éclairer les dernières classes, le quart du temps et des soins qu'on a mis à les abrutir; supposons qu'au lieu de mettre dans leurs mains un catéchisme de métaphysique absurde et inintelligible, on en eût fait un qui eût contenu les premiers principes des droits des hommes et de leurs devoirs fondés sur leurs droits, on serait étonné du terme où ils seraient parvenus en suivant cette route, tracée dans un bon ouvrage élémentaire. Supposez qu'au lieu de leur prêcher cette doctrine de patience, de souffrance, d'abnégation de soi-même et d'avilissement, si commode aux usurpateurs, on leur eût prêché celle de connaître leurs droits et le devoir de les défendre, on eût vu que la nature, qui a formé les hommes pour la société, leur a donné tout le bon sens nécessaire pour former une société raisonnable.

OBSERVATIONS
SUR LA PROCLAMATION DES LIEUTENANS, GOUVERNEURS ET
CAPITAINES GÉNÉRAUX DES PAYS-BAS, EN 1792.

Si quelque chose peut prouver à quel point les gouvernemens sont condamnés à rester en arrière des nations, c'est le genre des principes et des idées que celui des Pays-Bas ose reproduire dans cette étrange pièce. On n'est nullement surpris d'y trouver les assertions les plus fausses, les imputations les plus calomnieuses, la dénégation des faits les plus notoires, tels que la protection ou la tolérance accordée aux rassemblemens hostiles des émigrés français, l'impunité des attentats commis contre les habitans ou voyageurs français attachés à la cause nationale, ou seulement soupçonnés de l'être, etc. Cette hardiesse à nier des faits connus de toute l'Europe, n'est pas nouvelle en politique: aussi ne sera-t-elle particulièrement remarquée que par les Brabançons, témoins oculaires des faits contradictoires à ceux qu'on avance dans cet écrit.

Ce qui étonnera un plus grand nombre de lecteurs, c'est la candeur avec laquelle le despotisme y fait sa profession de foi, et présente ses anciens dogmes dans toute leur simplicité primitive, sans restriction, sans modification, comme il l'eût fait il y a trente ans; le nom de Dieu consacrant tous les abus des gouvernemens gothiques; la perpétuité, l'éternité des institutions les plus absurdes, érigées en principes immortels, sous le nom de respect dû aux lois fondamentales; la nullité des droits des hommes qui ont renoncé tacitement à ces droits pour vivre en société, sous le despotisme qui s'en est emparé authentiquement, et qui ne renonce à rien: ce sont-là les idées qu'on présente comme des principes incontestables aux Brabançons et à l'Europe, vers la fin du dix-huitième siècle.

Il est probable que, si Léopold eût vécu, la proclamation eût été conçue d'une manière plus appropriée aux circonstances. Il eût pu, dans sa qualité de despote, dire beaucoup de mal de la liberté, en faisant une peinture exagérée des désordres momentanés qu'elle entraîne, dans un pays qui passe violemment d'un régime à un régime contraire. Il eût pu appeler la nation légalement représentée, et l'immense majorité des Français, une poignée de factieux, même de jacobins; la noblesse française, les différentes espèces d'aristocraties, qu'il appelait la partie saine et principale de la nation, il pouvait les rehausser encore, et, par une promotion nouvelle, les qualifier de classes les plus révérées, comme fait la proclamation: mais il se fût bien gardé de parler des obligations que, sous tous les rapports, la société française avait à ces classes révérées. Il eût craint de rappeler aux Français que leurs obligations envers ces classes se bornaient au souvenir d'en avoir été opprimés pendant plusieurs siècles, et d'avoir, grâces à elles, gémi, sans droits civils ni politiques, sous le poids de toutes les servitudes féodales, sacerdotales, etc.

Léopold n'eût parlé non plus qu'avec réserve des moines, des prêtres, de leurs biens devenus nationaux. Il eût craint de rappeler au souvenir des Belges la conduite de Marie-Thérèse à cet égard, et surtout celle de Joseph II, qui chassa prêtres et moines de leurs églises, de leurs couvens; et, les réduisant à des pensions beaucoup moindres que les pensions allouées aux prêtres français, s'empara de leurs propriétés, de leurs revenus, pour en mettre le produit dans une prétendue caisse de religion, c'est-à dire, dans sa caisse particulière. Quant à la suppression du costume des moines et à l'attentat qui les prive de leurs capuchons, cet article est très-bien traité dans la proclamation actuelle; c'est ce qu'il y a de mieux, vu qu'il peut faire effet sur une nombreuse classe de Belges dévots à Sainte-Gudule: s'il est ainsi, Léopold même aurait pu ne pas négliger ce texte. Ce sont là de ces considérations auxquelles la politique moderne ne manque jamais de déférer.

Il est encore un point sur lequel il faut rendre justice à la proclamation, et qui prouve que, malgré soi, on se rapproche toujours un peu de la philosophie de son siècle: c'est que le gouvernement y raisonne avec le peuple, ou du moins, essaie de raisonner. Il s'efforce de prémunir les Brabançons contre cette fantaisie française, cette égalité chimérique, nulle dans le fait, et détruite, dans l'instant même où elle pourrait exister, par cette variété dont le Créateur imprime le caractère aux hommes, dès le moment de leur naissance, en les partageant inégalement en facultés morales, industrie, patience, etc. De cette inégalité naturelle et nécessaire (qui, dans l'état de nature, ne peut que produire les violences et les injustices dont la répression est le but de toute société politique), le philosophe, auteur de la proclamation, infère qu'il faut reporter et maintenir dans la société ce bienfait de la nature, cette inégalité précieuse; et c'est à quoi sont merveilleusement propres les priviléges tyranniques, les avantages et les honneurs exclusifs affectés à de certaines classes; sans compter les autres bons effets qu'elles produisent, comme le savent très-bien tous les privilégiés. Voilà comment le gouvernement raisonne avec le peuple brabançon.

Tout cela peut n'être que ridicule; mais ce qui est affligeant pour l'humanité entière, c'est que, après la lecture de cette proclamation, il ne reste plus guère de doute sur la ligue des despotes contre la liberté. Il paraît certain qu'appelés à choisir entre les gentilshommes et les hommes, les princes ont pris parti contre les hommes. C'est donc la cause de tous ceux qui ne s'honorent ou ne daignent s'honorer que de ce dernier nom. Cette guerre est la discussion du plus grand procès qui ait jamais intéressé l'humanité; c'est le combat de la raison contre tous les préjugés, de toutes les passions généreuses contre les passions basses, de l'enthousiasme pour la liberté contre le fanatisme servile de l'orgueil et de la superstition. Du sort de cette guerre, dépend le progrès rapide ou la marche rétrograde de la civilisation. Les annales d'aucun peuple connu n'ont ouvert une pareille perspective. Français, votre nom est tracé aux premières pages de cette histoire du genre humain qui se renouvelle: c'est à vous de soutenir et d'étendre cette gloire. Placés presque au milieu de l'Europe, c'est chez vous que s'est élevé ce fanal, comme pour répandre sa lumière dans une plus grande circonférence. Vous combattrez, vous mourrez plutôt que de le laisser éteindre. Le serment que vous avez fait à votre constitution, assure le bonheur de la postérité, non chez vous seulement, mais dans les pays même d'où les despotes enlèvent maintenant les esclaves aveugles et armés qu'ils soudoient pour vous combattre.

On pourrait ajouter que ces soldats sont soudoyés aussi pour tuer les bourgeois et paysans brabançons: témoins la seconde proclamation publiée par le général Bender, d'après laquelle il paraît que le sabre et la bayonnette seront revêtus du pouvoir judiciaire aux Pays-Bas pendant toute la guerre. On y déclare qu'on est en état de détacher de l'armée des corps suffisans contre les mal-intentionnés, villes, bourgs et villages. Peut-on dire plus clairement qu'on est en guerre ouverte avec le peuple? C'est poser la question, comme l'eussent posée ceux qu'on appelle, à Bruxelles, des factieux, des jacobins. A cela près, la proclamation du général Bender peut avoir son utilité: combien de temps? c'est ce qu'il faudra voir.

FIN DU PREMIER VOLUME.