La Fontaine se met ici à côté d'une grande question, savoir jusqu'à quel point la morale peut s'associer avec la politique.
FABLE XIV.
V. 2. Prouesse, action de preux, vieux adjectif qui signifie, en style marotique, brave, vaillant.
FABLE XV.
V. 8. Depuis le temps de Thrace, etc., n'est pas une tournure bien poétique ni bien française: cependant elle ne déplaît pas, parce qu'elle évite cette phrase: depuis le temps où nous étions ensemble dans la Thrace.
FABLE XVI.
V. 25. .... Assez hors de saison. C'est mon avis, et je ne conçois pas pourquoi La Fontaine s'est donné la peine de rimer cette historiette assez médiocre.
FABLE XVII.
V. 19. Ce que je vous dis-là, on le dit à bien d'autres:
La Fontaine, avec sa délicatesse ordinaire, indique les traitans d'alors, tourne court bien vite, comme s'il se tirait d'un mauvais pas.
FABLE XVIII.
Cette fable est charmante d'un bout à l'autre pour le naturel, la gaîté, surtout pour la vérité des tableaux.
FABLE I.
Ces deux vers sont d'une finesse peu connue jusqu'à La Fontaine, mais l'Apologue ne vaut rien. Quoi de plus ridicule que cette supposition d'un lion amoureux d'une jeune fille, de l'entrevue du lion et du beau-père de ce lion, qui se laisse limer les dents? Tranchons le mot, tout cela est misérable. Il était si aisé à La Fontaine de composer un Apologue dont la morale eût été comme dans celui-ci:
FABLE II.
Cette petite aventure n'est point une fable: La Fontaine l'avoue lui-même par ce vers:
Ceci n'est pas un conte à plaisir inventé.
Il s'en sert pour amener de la morale.
V. 24. ... Assuré. Mauvaise rime.
V. 27. Les conseils de la mer et de l'ambition.
Expression très-noble et rapprochement très-heureux, qui réveille dans l'esprit du lecteur l'idée du naufrage pour le marin et pour l'ambitieux.
FABLE III.
Le commencement de cette fable est charmant. L'indignation de la fourmi contre l'illusion de l'amour-propre, et l'aveuglement de la fourmi qui se compare à elle, peint merveilleusement le délire de la vanité; mais La Fontaine a eu tort d'ajouter
D'abord ajustement n'est pas le mot propre. Ensuite le petit ornement s'appelle mouche en français, et autrement dans une autre langue. Cependant ce jeu de mots est plus supportable que tous ceux qui se trouvent dans la réponse de la fourmi.
Ce sont de mauvais quolibets qui déparent beaucoup cette fable, dont le commencement est parfait. On se passerait bien aussi du grenier et de l'armoire des deux derniers vers.
FABLE IV.
Voici une fable presque parfaite. La scène du déjeûné, les questions du seigneur, l'embarras de la jeune fille, l'étonnement respectueux du paysan affligé, tout cela est peint de main de maître. Molière n'aurait pas mieux fait.
FABLE V.
Jolie fable, parfaitement écrite d'un bout à l'autre; la seule négligence qu'on puisse lui reprocher est la rime toute usée, qui rime avec pensée.
FABLE VI.
V. 4. .... Étroites. La rime veut qu'on prononce étrettes, comme on le faisait autrefois, et comme on le fait encore en certaines provinces. C'est une indulgence que les poètes se permettent encore quelquefois.
V. 17. Plus d'un guéret s'engraissa.
Ce ton sérieux emprunté des récits de bataille d'Homère, est d'un effet piquant, appliqué aux rats et aux belettes.
V. 50. N'est pas petit embarras.
Il fallait s'arrêter à ces deux vers faits pour devenir proverbe. Les six derniers ne font qu'affaiblir la pensée de l'auteur.
FABLE VII.
Le fait est faux, mais c'est une tradition ancienne. D'ailleurs, La Fontaine évite plaisamment l'embarras d'une discussion; au surplus, on ne voit pas trop quelle est la moralité de cette prétendue fable, qui n'en est pas une.
FABLE VIII.
V. 18. Pline le dit: il faut le croire.
Même défaut dans cet Apologue. Qu'y a-t-il d'étonnant qu'une idole de bois ne réponde pas à nos vœux, et que, renfermant de l'or, l'or paraisse quand vous brisez la statue? Que conclure de tout cela? qu'il faut battre ceux qui sont d'un naturel stupide. Cela n'est pas vrai, et cette méthode ne produit rien de bon..
FABLE IX.
V. 1. Un paon muait, un geai prit son plumage, etc.
Esope met une corneille au lieu d'un geai: la corneille valait mieux, attendu qu'elle est toute noire; sa fantaisie de se parer des plumes du paon n'en était que plus ridicule, et sa prétention plus absurde. C'est Phèdre qui a substitué le geai à la corneille, et La Fontaine a suivi ce changement, qui ne me paraît pas heureux.
Lesseing, fabuliste allemand, a fait une fable où il suppose que les autres oiseaux, en ôtant au geai les plumes du paon, lui arrachent aussi les siennes: c'est ce qui arrive à tous les plagiaires. On finit par leur ôter même ce qui leur appartient.
FABLE X.
V. 1. Le premier, etc. La précision qui règne dans ces quatre premiers vers, exprime à merveille la facilité avec laquelle l'homme se familiarise avec les objets les plus nouveaux pour lui et les plus effrayans. Au reste, ce n'est pas là un Apologue.
FABLE XI.
V. 7. .... L'avent ni le carême, n'avaient que faire là.
V. 13. Elle allégua pourtant les délices du bain.
La Fontaine n'évite rien autant que d'être sec. Voilà pourquoi il ajoute ces vers qui sont charmans, quoiqu'il pût s'en dispenser après avoir dit: Il n'était pas besoin de plus longue harangue.
FABLE XII.
V. 2. Et la raison ne m'en est pas connue.
Ni à moi non plus, attendu que cette fable n'est pas bonne. Alexandre qui demande un tribut aux quadrupèdes, aux vermisseaux, ce lion porteur de cet argent, et qui veut le garder pour lui, tout cela pèche contre la sorte de vraisemblance qui convient à l'Apologue. Au reste, la moralité de cette mauvaise fable, si l'on peut l'appeler ainsi, retombe dans celle du loup et de l'agneau.
La raison du plus fort est toujours la meilleure.
FABLE XIII.
V. 10. Or un cheval eut alors différent.
Cette fable ancienne, l'une de celles qui renferment le plus grand sens, était une leçon bien instructive pour les républiques grecques.
Les trois derniers vers qui contiennent la moralité de la fable, n'en indiquent pas assez, ce me semble, toute la portée. C'est aussi le défaut que l'on peut reprocher au prologue.
FABLE XIV.
V. 1. Les grands, etc. La Fontaine ôte le piquant de ce mot, en commençant par en faire l'application aux grands. Il ne fallait que le dernier vers.
FABLES XV ET XVI.
Ces deux fables me paraissent assez médiocres, et on se passerait fort bien du dicton picard.
FABLE XVII.
Pourquoi mettre ce mot de Socrate dans un recueil d'Apologues?
FABLE XVIII.
V. 4. C'est peindre nos mœurs, etc.
Voilà le grand mérite des fables de La Fontaine, et personne ne l'avait eu avant lui.
Il était inutile d'ajouter et non pas par envie; le désir de surpasser un auteur mort il y a deux mille quatre cents ans, ne peut s'appeler envie. C'est une noble émulation qui ne peut être suspecte. Celui même de surpasser un auteur vivant, ne prend le nom d'envie que lorsque ce sentiment nous rend injuste envers un rival.
V. dernier. Profiter de ces dards unis et pris à part.
La consonnance de ce mot dards, placé à l'hémistiche avec la rime à part, offense l'oreille.
FABLE XIX.
V. 1. Vouloir tromper le ciel, etc.
Ces cinq premiers vers sont nobles et imposans, ils ont pourtant un défaut. Il s'agit d'un prêtre d'Apollon, par conséquent d'un fourbe, d'un payen incrédule, par conséquent d'un homme de bon sens; et La Fontaine se fâche et parle comme s'il s'agissait du vrai dieu, d'un prêtre du dieu suprême.
Ce ridicule se trouve dans les histoires ancienne et romaine de Rollin. Ce digne professeur s'emporte contre ceux qui ne croyaient pas à Jupiter, à Neptune. Il suppose, sans y songer, que ces gens-là, nés parmi nous, n'auraient pas cru à notre religion.
FABLE XX.
Cette petite pièce n'est point une fable; c'est une aventure très-bien contée, dont La Fontaine tire une moralité contre les avares. Le trait qui la termine, joint au piquant d'un saillie épigrammatique l'avantage de porter la conviction dans les esprits.
V. 13. Son cœur avec..... n'est ni harmonieux ni élégant; mais est d'une vivacité et d'une précision qui plaisent.
FABLE XXI.
V. 1. Un cerf s'étant sauvé.... Cette fable est un petit chef-d'œuvre. L'intention morale en est excellente, et les plus petites circonstances s'y rapportent avec une adresse ou un bonheur infini. Observons quelques détails.
V. 3. Qu'il cherchât un meilleur asyle.
Voilà le dénouement préparé dès les trois premiers vers.
V. 5. Mes frères... je vous enseignerai...
Il parle là comme s'il était de leur espèce.
V. 5. ... Les pâtis les plus gras.
Voyez avec quel esprit La Fontaine saisit le seul rapport d'utilité dont le cerf puisse être aux bœufs.
Maison très-bien tenue! tout le monde paraît à sa besogne et ne fait rien qui vaille.
V. 14. N'apperçut ni cor, ni ramure.
Cela ne paraît guère vraisemblable, et voilà pourquoi cela est excellent.
V. 20. ... L'homme aux cent yeux...
Cette courte périphrase exprime tout, et le discours du maître est excellent.... Je trouve bien peu d'herbe....... Cette litière est vieille...... Qu'ont fait les valets avec leurs cent tours?
V. 34. Ses larmes ne sauraient...
La Fontaine ne néglige pas la moindre circonstance capable de jeter de l'intérêt dans son récit.
V. dernier. Quant à moi, j'y mettrais encor l'œil de l'amant.
Ce dernier vers produit une surprise charmante. Voila de ces beautés que Phèdre ni Esope n'ont point connues.
FABLE XXII.
Il fallait mettre ces deux vers en un, ce qui était facile, et ce qui sauvait en même temps les trois rimes consécutives en it.
Un mot suffit à La Fontaine pour réveiller son imagination mobile et sensible. Le voilà qui s'intéresse au sort de cette alouette, qui a passé la moitié d'un printemps sans aimer.
L'importance que La Fontaine donne à cet oiseau est charmante.
V. 24. .... Avecque... Ce mot, dans La Fontaine, se trouve souvent de trois syllabes, ce qui rend le vers pesant. On ne supporte plus cette licence.
V. 34. ... Il a dit..... Avec quelle vivacité est peint l'empressement des enfans à rendre compte à leur mère.
Aider, écouter, manger, mauvaises rimes, c'est dommage. On voudrait que cette fable fût parfaite.
V. 36. S'il n'a dit que cela..... Peut-on mettre la morale en action d'une manière plus sensible et plus frappante?
Comme la leçon se fortifie par la sécurité de l'alouette.
V. 67. Voletans et se culbutans.
Ce vers de sept syllabes entre deux vers de huit syllabes donne du mouvement au tableau, et exprime le sens-dessus dessous avec lequel la petite famille déménage. La Fontaine ne pouvait guère finir par une plus jolie fable.
FABLE I.
Vers 6. Un auteur gâte tout... On voit, par ce petit prologue, que La Fontaine méditait plus qu'on ne le croit communément sur son art et sur les moyens de plaire à ses lecteurs. Madame de la Sablière l'appelait un fablier, comme on dit un pommier; et d'après ce mot, on a cru que La Fontaine trouvait ses fables au bout de sa plume. La multitude de ses négligences a confirmé cette opinion; mais sa négligence n'était que la paresse d'un esprit aimable qui craint le travail de corriger, de changer une mauvaise rime, etc. Il y a quelques négligences même dans ce Prologue:
Cela est commun et ne valait pas trop la peine d'être dit; mais il y a plusieurs vers charmans, comme:
V. 20. Deux pivots sur qui roule aujourd'hui notre vie.
Ce vers et cent autres prouvent que La Fontaine ne manque point de force, quoiqu'il ne s'en pique point; mais il la cache sous un air de bonhommie.
V. 27. Une ample comédie à cent actes divers.
C'est là le grand mérite de La Fontaine, et c'est son secret qu'il nous donne. Tous les fabulistes ont fait parler les animaux; mais La Fontaine entre, plus qu'eux tous, dans le secret de nos passions, quand il les fait parler.
V. 31. .... Aux belles la parole. Parole et rôle riment très-mal. La difficulté de la rime a fait pardonner cette faute à des poètes moins négligés que La Fontaine.
V. 33. Un bûcheron.... Cette fable, et les quatre suivantes, sont du ton le plus simple. Elles n'ont ni de grandes beautés, ni de grands défauts. Elles n'offrent rien de bien remarquable.
FABLE II.
V. 25. Au moindre hoquet qu'ils treuvent.
Treuvent... avecque... Ces mots-là, qu'on pardonnait autrefois, sont devenus barbares. Je l'ai déjà observé, et je n'y reviendrai plus.
FABLE III.
V. 26. Quelques gros partisans...
Voilà un bon trait de satyre, et il est plaisant de faire parler ainsi le petit poisson.
FABLE IV.
V. 11. N'allât interpréter à cornes leur longueur.
Ce tour n'est guère dans le génie de notre langue, et la grammaire trouverait à chicanner; mais le sens est si clair que ce vers ne déplaît pas.
V. 20. ... Et cornes de licornes.
Cette consonnance fait ici un très-bon effet, parce qu'elle arrête l'esprit sur l'idée de l'exagération qu'emploient les accusateurs.
FABLE V.
V. 15. Mais tournez-vous de grâce...
Molière n'aurait pas dit la chose d'une manière plus comique.
FABLE VI.
Voici une fable où La Fontaine retrouve ses pinceaux et sa poésie, ce mélange de tours et cette variété de style qui est propre. La peinture du travail des servantes, celle de l'instant de leur réveil, sont parfaites. Dans la plupart des éditions, il y a une faute qui défigure le sens, toutes entraient en jeu: il faut lire, vers 7, tourets entraient au jeu. Ce sont de petits tours à dévider le fil.
FABLE VII.
Cette fable est visiblement une des plus mauvaises de La Fontaine. On a déjà remarqué que le satyre, ou plutôt le passant, fait une chose très-sensée en se servant de son haleine pour réchauffer ses doigts, et en soufflant sur sa soupe afin de la refroidir; que la duplicité d'un homme qui dit tantôt une chose et tantôt l'autre n'a rien de commun avec cette conduite, et qu'ainsi il fallait trouver une autre emblême, une autre allégorie pour exprimer ce que la duplicité a de vil et d'odieux.
FABLE VIII.
V. 2. Que les tièdes zéphirs ont l'herbe rajeunie.
Cette transposition, au lieu de ont rajeuni l'herbe, était autrefois admise dans le style le plus noble; elle n'est plus reçue que dans le style familier, et encore faut-il en user sobrement. Elle vieillit tous les jours.
Prés... propriétés.... Mauvaises rimes.
V. 24. Mon fils... L'hypocrite redouble de tendresse au moment où il se croit sûr de réussir.
FABLE IX.
V. 10. ...Dès qu'on aura fait l'oût.
L'oût. Vieux mot qui veut dire la moisson, et dont on se sert encore en quelques provinces.
FABLE X.
Toutes les fables, quand elles sont bien faites, doivent être dans le même cas, et cacher un sens vrai sous le récit d'une action inventée. D'où vient donc La Fontaine n'applique-t-il cette réflexion qu'à l'Apologue actuel? Serait-ce qu'une montagne prête d'accoucher lui aurait paru plus contraire à la vraisemblance qu'une lime qui adresse la parole à un serpent? Cela serait une grande bonhommie.
V. 14. Du vent.
Ce vers de deux syllabes fait ici un effet très-agréable; et on ne peut exprimer mieux la nullité de la production annoncée avec faste.
FABLE XI.
Celte fable n'est guère remarquable que par la simplicité du ton et la pureté du style.
FABLE XII.
Cette fable est moins un apologue qu'une épigramme. Comme telle, elle est même parfaite, et elle figurerait très-bien parmi les épigrammes de Rousseau.
FABLE XIII.
Il crut que dans son corps elle avait un trésor.
Cette consonnance de l'hémistiche et de la rime est désagréable à l'oreille.
FABLE XIV.
Les deux derniers vers de cette petite fable sont devenus proverbe.
FABLE XV.
V. 2. ... En de certains climats. En Italie, par exemple, où l'on marie la vigne à l'ormeau, au tilleul, etc.
V. 6. Broute sa bienfaitrice... Est une expression hardie, mais amenée si naturellement, qu'on ne songe point à cette hardiesse.
FABLE XVI.
V. 13. Je ne crains que celle du temps.
Cette idée très-philosophique, jetée dans le discours que La Fontaine prête à la lime, fait beaucoup d'effet, parce qu'elle est entièrement inattendue.
FABLE XVII.
V. 2. Car qui peut s'assurer d'être toujours heureux?
Cette raison de ne pas se moquer des misérables, a l'air d'être peu noble et peu généreuse. En effet, une âme honnête ne se moquerait pas des misérables, quand même elle serait assurée d'être toujours dans le bonheur. Mais La Fontaine se contente de nous renvoyer au simple bon sens, et fonde sa morale sur la nature commune et sur la raison vulgaire. On a remarqué qu'il n'était pas le poète de l'héroïsme, c'est assez pour lui d'être celui de la nature et de la raison.
La Fontaine se sert exprès de ces expressions qui appartiennent à l'art de raisonner, que l'homme dit être son seul partage, et que Descartes refuse aux animaux.
FABLE XVIII.
N'est-il pas plaisant de supposer que ce soit un effet nécessaire et une suite naturelle de la royauté, de n'avoir d'égard ni pour les choses ni pour les personnages? Ce tour est très-satyrique, et sa simplicité même ajoute à ce qu'il a de piquant.
V. 21. ... Dieu donna géniture.
Les cinq rimes en ure font un effet très-mauvais, et c'est pousser la négligence, c'est-à dire la paresse un peu trop loin. Il était bien aisé de corriger cela.
V. 37. Ou plutôt la commune loi.
Cela est vrai; mais s'il est ainsi, à quoi sert la morale en général, et où est la morale de cette fable en particulier? Pour donner une moralité à cet Apologue, il fallait faire entendre que l'esprit consiste à s'élever au-dessus des illusions de l'amour propre, et que notre véritable intérêt doit nous conseiller de nous défier sans cesse de notre vanité.
FABLE XIX.
La manière dont le roi distribue les emplois de son armée est très-ingénieuse; ces quatre vers qui expriment la moralité de cette fable sont excellens, et le dernier surtout est parfait.
FABLE XX.
V. 4. ... Du moins à ce qu'ils dirent.
Cette suspension fait un effet charmant. Jusqu'à ce mot, on croirait que l'ours est mort, ou du moins pris et enchaîné.
V. 15. ... Il fallut le résoudre... se défaire.
Ce mot de résoudre se prenait autrefois dans le sens que lui donne La Fontaine.
V. 28. ... Otons-nous, car il sent.
Peut-on peindre mieux l'effet de la prévention? Cela me rappelle une farce dans laquelle Arlequin est représenté, couchant dans la rue. Il se plaint du froid. Scapin fait avec sa bouche le bruit d'un rideau qu'on tire le long de sa tringle. Il demande à Arlequin comment il se trouve à présent. Oh! dit celui-ci, il n'y a pas de comparaison.
La morale dans la bouche de celui qui vient d'être châtié, fait ici un effet d'autant meilleur que le trait est saillant et l'épigramme excellente.
FABLE XXI.
Cette petite fable, ainsi que plusieurs de ce cinquième livre, est du ton le plus simple: les deux meilleures sans contredit sont celles de l'ours et celle de la vieille et les deux servantes. Nous serons plus heureux dans le livre suivant.
FABLE I.
V. 1. Les fables ne sont pas, etc.
Voici encore un Prologue, mais moins piquant et moins agréable que celui du livre précédent; cependant on y reconnaît toujours La Fontaine, ne fût-ce qu'à ce joli vers:
V. 6. Et conter pour conter me semble peu d'affaires.
Ce vers devrait être la devise de tous ceux qui font des fables et même des contes.
V. 18. ... L'un amène un chasseur...
Cette fable et la suivante semblent être la même et n'offrir qu'une seule moralité. Il y a cependant des différences à observer. Dans la première, c'est un paysan qu'on ne peut accuser que d'imprudence, quand il suppose que sa brebis n'a pu être mangée que par un loup. Il se croit assez fort pour combattre cet animal, et trouve à décompter quand il voit qu'il a affaire à un lion. Il n'en est pas de même de la fable suivante. Celui qui en est le héros, sait très-bien qu'il va combattre un lion, et cependant il est saisi de frayeur quand il voit le lion paraître. C'est un fanfaron qui l'est, pour ainsi dire, de bonne foi, et en se trompant lui-même.
Il convenait, ce me semble, que La Fontaine exprimât cette différence et donnât deux moralités diverses. Le paysan n'est nullement ridicule et le chasseur l'est beaucoup. Je crois que la morale du premier Apologue aurait pu être: connaissez bien la nature du péril dans lequel vous allez vous engager. Et la morale du second: connaissez-vous vous-même, ne soyez pas votre dupe, et ne vous en rapportez pas au faux instinct d'un courage qui n'est qu'un premier mouvement. Au surplus, l'exécution de ces deux fables est agréable, sans avoir rien de bien saillant.
FABLE III.
V. 1. Borée et le soleil... Voici une des meilleures fables. L'auteur y est poète et grand poète, c'est-à dire grand peintre, comme sans dessein et en suivant le mouvement de son sujet. Les descriptions agréables et brillantes y sont nécessaires au récit du fait. Observons tous ce vers imitatif... siffle, souffle, tempête, etc. N'oublions par sur-tout ce trait qui donne tant à penser:
Enfin la moralité de la fable exprimée en un seul vers:
Plus fait douceur que violence.
Je n'y vois à critiquer que les deux mauvaises rimes de paroles et d'épaules.
FABLE IV.
V. 9. ... Pourvu que Jupiter, etc.
L'idée de rendre sensible par une fable, que la Providence sait ce qu'il nous faut mieux que nous, est très-morale et très-philosophique; mais je ne sais si le fait par lequel La Fontaine veut la prouver est vraisemblable. Il paraît certain que le laboureur qui disposerait des saisons, aurait un grand avantage sur ceux qui sont obligés de les prendre comme elles viennent, et qu'il consentirait volontiers à laisser doubler ses baux à cette condition. A cela près, la fable est très-bonne, quoiqu'un goût sévère critiquât peut-être comme trop familiers et voisins du bas ces deux vers:
V. 16. Tranche du roi des airs, pleut, vente, etc.
Ces mots pleut, vente, pour dire, fait pleuvoir, fait venter, ne sont pas français en ce sens.
Ce sont de ces verbes que les grammairiens appellent impersonnels, parce que personne n'agit par eux; mais La Fontaine a si bien préparé ces deux expressions, par ce mot tranche de roi des airs; ces mots, pleut, vente, semblent en cette occasion si naturels et si nécessaires, qu'il y aurait de la pédanterie à les critiquer. L'auteur brave la langue française et a l'air de l'enrichir. Ce sont de ces fautes qui ne réussissent qu'aux maîtres.
FABLE V.
V. 1. Un souriceau tout jeune, etc....
Voici encore une de ces fables qui peuvent passer pour un chef-d'œuvre. La narration et la morale se trouvent dans le dialogue des personnages, et l'auteur s'y montre à peine, si ce n'est dans cinq ou six vers qui sont de la plus grande simplicité. Le discours du souriceau, la peinture qu'il fait du jeune coq, cette petite vanité,
V. 20. Que moi, qui, grâce aux dieux, de courage me pique.
Ce beau raisonnement, cette logique de l'enfance, il sympathise avec les rats.
Tout cela est excellent, et le discours de la mère est parfait: pas un mot de trop dans toute la fable, et pas une seule négligence.
FABLE VI.
V. 1. Les animaux au décès d'un lion.
Cette fable écrite purement et où le fait est bien raconté, a, ce me semble, le défaut de n'avoir qu'un but vague, incertain, et qu'on a de la peine à saisir.
V. dernier. A peu de gens convient le diadême,
dit La Fontaine; mais il y avait bien d'autres choses renfermées dans cet Apologue. La sottise des animaux qui décernent la couronne aux talens d'un bateleur, devrait être punie par quelque catastrophe, et il ne leur en arrive aucun mal. Les animaux restent sans roi. L'assemblée se sépare donc sans rien faire. Le lecteur ne sait où il en est, ainsi que les animaux que l'auteur introduit dans cette fable.
FABLE VII.
Fable très-bonne dans le genre le plus simple et presque sans ornemens.
FABLE VIII.
V. 1. Le mulet d'un prélat...
V. 15. Notre ennemi c'est notre maître.
On ne cesse de s'étonner de trouver un pareil vers dans La Fontaine, lui qui dit ailleurs:
Lui qui a dit dans une autre fable:
On ne lui passerait pas maintenant un vers tel que celui-là, et on ne voit pas pourtant qu'on le lui ait reproché sous Louis XIV. Les écrivains de nos jours, qu'on a le plus accusés d'audace, n'ont pas poussé la hardiesse aussi loin. On pourrait observer à La Fontaine que notre maître n'est pas toujours notre ennemi, qu'il ne l'est pas lorsqu'il veut nous faire du bien et qu'il nous en fait; que Titus, Trajan furent les amis des Romains et non pas leurs ennemis; que l'ennemi de la France était Louis XI, et non pas Henri IV.
FABLE IX.
V. 21. Nous faisons cas du beau, nous méprisons l'utile.
C'est-là un des Apologues de La Fontaine dont la moralité a le plus d'applications, et qu'il faut le plus souvent répéter à notre vanité, qui est, comme il dit ailleurs,
Le pivot sur qui tourne aujourd'hui notre vie.
FABLE X.
V. 7. Avec quatre grains d'ellébore.
C'était l'herbe avec laquelle on traitait la folie. Cette plante a perdu chez nous cette propriété.
Toujours la vanité.
V. 31. Furent vains... La coupe de ce vers et ce monosyllabe au troisième pied, expriment à merveille l'inutilité de l'effort que fait le lièvre.
Trait admirable; la tortue non contente d'être victorieuse, brave encore le vaincu. C'est dans la joie qui suit un avantage remporté, que l'amour-propre s'épanche plus librement. La nature est ainsi faite chez les tortues et chez les hommes. Louez une jolie pièce de vers, il est bien rare que l'auteur n'ajoute, je n'ai mis qu'une heure, un jour, plus ou moins; et s'il s'abstient de dire cette sottise, c'est qu'il y réfléchit, c'est qu'il remporte une victoire sur lui-même, c'est qu'il craint le ridicule.
FABLE XI.
V. 20. ... Quoi donc! dit le Sort en colère...
Il faut convenir que l'âne n'a pas tout-à fait tort de se plaindre. Le Destin, dans cette-fable-ci, a-presque autant d'humeur que Jupiter dans la fable des grenouilles, du soliveau et de l'hydre. Mais j'ai déjà observé que la morale de la résignation est toujours excellente à prêcher aux hommes, bien entendu que le mal est sans remède.
FABLE XII.
Voici une de ces vérités épineuses qui ne veulent être dites qu'avec finesse et avec mesure. La Fontaine y en met beaucoup; et ce dernier vers, malgré son apparente simplicité, laisse entrevoir tout ce qu'il ne dit pas. Cela vaut mieux que, notre ennemi, c'est notre maître.
FABLE XIII.
V. 2. Charitable autant que peu sage;
Et à la fin,
Voilà ce qu'il fallait peut-être développer. Il fallait faire voir que la bienfaisance qui peut tourner contre nous-mêmes, ou contre la société, est souvent un mal plutôt qu'un bien; que, pour être louable, elle a besoin d'être éclairée. C'est-là la matière d'un bon Prologue. La Fontaine en a fait de charmans sur des sujets moins heureux. Au reste, il n'y a rien à dire à l'exécution de cet Apologue. Le tableau du serpent qui se redresse, le vers
V. 25. Il fait trois serpens de deux coups,
mettent la chose sous les yeux. On pourrait peut-être critiquer, cherche à se réunir, pour dire à réunir les trois portions de son corps; mais La Fontaine a cherché la précision.
FABLE XVI.
J'ai déjà observé que ces formules, prises dans la société des hommes et transportées dans celle des bêtes, ont le double mérite d'être plaisantes et de nous rappeler sans cesse que c'est de nous qu'il s'agit dans les fables.
V. 18. Pas un ne marque de retour.
Peut-être était-il d'un goût plus sévère de s'arrêter là et de ne pas ajouter les vers suivans, qui n'enchérissent en rien sur la pensée. Cependant on a retenu les trois derniers vers de cet Apologue, et c'est ce qui justifie La Fontaine.